LE PAUVRE
Un jeune roi se livroit à la dissipation et à tous les plaisirs que lui préparoient ces infâmes courtisans qui fondent leurs espérances sur les foiblesses de leurs maîtres. Un jour il chantoit dans un festin ces paroles : « J'ai joui des moments passés , je jouis « des moments qui passent, et je vois l'avenir sans « inquiétude. » Un pauvre, assis sous la fenêtre delà salle du festin , entendit le roi , et lui cria : Si tu es sans inquiétude sur ton sort , n'en as-tu jamais sur le nôtre? Le roi fut frappé de ce discours; il s'approcha de la fenêtre , regarda quelque temps le pauvre avec attention sans lui parler, lui fit donner une somme considérable, et sortit de la salle du festin. Il fit des réflexions sur sa vie passée ; elle avoit été opposée à tous ses devoirs : il eut honte de lui-même ; il prit en main les rênes du gouvernement, qu'il avoit jusqu'alors abandonnées à ses favoris : on le vit travailler assidûment ; et dans peu il rétablit l'ordre et le bonheur dans l'empire. On lui faisoit souvent
des plaintes de la licence et du désordre dans les-
quels vivoit le pauvre qu'il avoit enrichi. Enfin il le vit un jour à la porte du palais; il étoit couvert de lambeaux, et il revenoit demander l'aumône. Le roi , le montrant à un des sages de la cour, car il aimoit les sages depuis qu'il avoit de la bonté , Tu m'as vu combler cet homme de richesses ; voilà le fruit de mes bienfaits ; ils ont corrompu le pauvre , ils ont été pour lui une source de nouveaux vices et d'une nouvelle misère. Cela est vrai, lui répondit le sage, parceque tu as donné à la pauvreté ce que tu ne devoir donner qu'au travail.