LA FORTUNE
Un de mes amis vint un jour se plaindre à moi de sa situation. Je n'ai pas de fortune, me dit-il, et j'ai une famille nombreuse ; je ne puis supporter plus long-temps le poids de sa misère et de la mienne. J'ai le dessein de m'éloigner de ma patrie , où j'ai honte de ma pauvreté. Dans les pays éloignés , je serai pauvre sans en rougir, puisque j'y serai inconnu : plusieurs malheureux se sont endormis du sommeil éternel dans le sein de l'étranger, et ils ont trouvé quelque douceur à n'être ni méprisés ni regrettés. Un seul motif ne retient encore, je ne veux pas faire triompher mes ennemis; ils diront, si je pars :
Le voilà donc qui s'exile, ce misérable à qui le plaisir n'a jamais souri dans sa patrie!
Si je puis me mettre au-dessus de ces discours et partir, je sens que je ne suis pas sans talents et sans connoissances , et que j'en pourrois faire usage dans les pays étrangers : j'écris passablement , je sais l'arithmétique ; et si vous vouliez me recommander à votre ami le gouverneur du Ghulistan, et qu'il voulût m'employer dans les affaires du roi, la fortune se lasseroit de me persécuter; peut-être que je parviendrois aux dignités. Mon ami , dis-je , prends garde à toi : il y a deux sortes de places chez le roi ; celles qui donnent le nécessaire , et celles qui donnent la puissance. Dans les premières on est assez tranquille ; dans les autres on est environné de dangers : il faut te résoudre à te contenter de peu , ou à craindre beaucoup.
Mon ami me répondit que dans l'état où il étoit il ne vouloit pas faire ces réflexions , que l'espérance étoit sa seule consolation , et qu'il vouloit s'y livrer; qu'au reste sa probité feroit toujours sa sûreté. Hélas! lui dis-je, vous me rappelez l'histoire d'un certain renard un peu plus prudent que vous ne l'êtes. Quelqu'un le vit un jour courir de toutes ses forces et s'enfuir vers son terrier ; il lui demanda: Pourquoi cette fuite précipitée? as-tu commis quelque crime dont tu craignes le châtiment? Aucun,
dit le renard , Dieu merci , et ma conscience ne me reproche rien; mais je viens d'entendre les officiers du roi dire qu'ils avoient besoin d'un dromadaire. — Eh! qu'as-tu de commun avec un dromadaire? Mon Dieu ! dit le renard , les gens d'esprit ont toujours des ennemis : si quelqu'un s'avisoit de me montrer aux officiers du roi , en disant , Voilà un dromadaire , je serois pris et enchaîné sans qu'on se donnât la peine de m'examiner. Mon ami, je reviens à vous. Je connois votre intégrité; mais les hommes faux vous cacheront les pièges qu'ils sèmeront sur vos pas; le méchant fera entendre sa voix flétrissante; le prince sera prévenu; et qui trouverez-vous qui prenne votre défense? Soyez modéré : la mer est le chemin des richesses ; mais si vous aimez la sécurité, restez au rivage. Comme votre ami je vous dois mes conseils : mais je vous dois aussi mes services, et je vais vous donner une lettre pour le gouverneur du Ghulistan.
Le lendemain mon ami partit avec ma lettre. Le gouverneur lui donna d abord un petit emploi: on lui trouva du jugement, de la dextérité, de la politesse ; on ne tarda pas à l'avancer : on fut également content de lui dans des postes plus élevés ; et enfin il fut mandé à la cour. Le roi prit pour lui de l'estime et du goût; il en fit son favori; on le montroit au doigt. Voilà, disoit-on, l'ami de notre maître. Il
ORIENTALES. 44i
ne tarda pas à me faire part de ses succès ; et je partageois sa joie : Dieu soit loué! disois-je : je vois qu'il ne faut jamais renoncer au bonheur; les sources du bien et du mal sont cachées , et nous ignorons laquelle doit s'ouvrir pour arroser l'espace de la vie.
Peu de temps après j'allai faire le pèlerinage de la Mecque : à mon retour je rencontrai dans un vallon sauvage , mais fort agréable , un homme en habit de paysan, qui sor toit d'une cabane, et venoit à moi en riant et en chantant; il m'aborda dans un chemin couvert de grands arbres, et il me dit: Les courtisans que vous m'aviez peints ont été mes ennemis du jour que le roi m'approcha de sa personne; ils m'ont accusé de complots contre Tétat et d'innovations dangereuses. Le roi a négligé de connoître la vérité ; mes amis , ceux que j'avois obligés , ont gardé le silence; quelques uns même se sont joints à mes accusateurs. On ma jeté dans une affreuse prison où j ai gémi long-temps ; j'en suis sorti, et on m'a exilé après m'avoir été mes richesses. Vous me revoyez pauvre, mais content; je commis les hommes et la fortune ; j'ai une cabane, et le petit champ que je cultive suffit aux besoins de ma famille et aux miens.
•l^y\VV\VV\VVVVVVVV\V»>\V»A.VVVVVVVVVVVlVlA.VVlWVW\ V%.-"V V-% »"%»*%