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SELON LA CONVICTION DU LECTEUR

Mathenot, plongé dans ses réflexions comme un sanglier dans sa bauge, ne pouvait détacher de son esprit le portefeuille de M. Augulanty. Il y pensait tout le jour, il le voyait dans ses rêves, et il en sortait des papiers multicolores qui proclamaient tous la honte d'Augulanty, les crimes d'Augulanty, la défaite d'Augulanty. Ces images hantaient la pensée du prêtre; elles déterminaient sa volonté et ses désirs. Le même raisonnement, à leur suite, troublait Mathenot :

— Je me trouve en face de deux faits simples et en apparence sans rapport : l'intimité d'Augulanty et de Mme Pioutte et l'importance du portefeuille d'Augulanty Or, l'intimité de ces deux personnages est quelque

chose d'absurde, en dehors de toute donnée logique. Il faut pour l'expliquer un motif spécial et incompréhensible. Pourquoi ce motif ne serait-il pas enfermé dans le portefeuille d'Augulanty? Étant en meublé, Augulanty, pour plus de sûreté, porte ses papiers sûrement sur lui, mais depuis qu'il a failli les perdre, il doit les laisser chez lui, persuadé que nul n'ira les y chercher...

De là à former le plan d'y aller soi-même, il n'y avait qu'un pas. Mathenot se proposa de faire chez Augulanty une petite perquisition. S'il ne trouvait rien, tant pis, il en serait pour sa peine, et voilà tout. Afin d'atténuer vis-à-vis de sa conscience ce qu'une telle action avait de répréhensible, Mathenot se rappelait que la grandeur du but en excusait les moyens, qu'il servait la cause de Dieu et qu'il s'agissait d'arracher un pensionnat religieux aux mains d'un libertin, d'un hypocrite et d'un athée.

Ayant appris par hasard, un jeudi, que M. Augulanty passait la journée à Aix, l'abbé Mathenot partit pour les Chartreux.

Au numéro 5 du boulevard Meyer, Mathenot trouvait la pension d'Augulanty, une maison de deux étages et de trois fenêtres de façade, avec un bar à la porte. Deux femmes causaient au seuil, une vieille, en cheveux gris, et une jeune commère, qui allaitait un enfant, sans crainte de montrer dans leur nudité les doubles fruits de sa gorge puissante que le bébé semblait vouloir désahabiller tout entière, tant il écartait la laine du corsage de ses mains mignonnes et crispées.

L'abbé Mathenot baissa les yeux, avec une modestie indignée de tant d'impudeur, et demanda M. Augulanty. La vieille lui répondit qu'il était absent.

— Viendra-t-il bientôt?

— Je ne pourrai pas dire à monsieur. Il ne m'a rien dit en partant.

Mathenot parut très ennuyé. Il déclara qu'il tenait à le voir et qu'il avait à lui parler. « Comment faire? répétait-il, d'un air sombre. Ne pourrais-je pas l'attendre un moment chez lui? » Augulanty laissait toujours sa clef à la logeuse, pour lui permettre de nettôyer sa chambre. Elle ne vit pas de difficultés à la confier à ce prêtre, qui

se disait envoyé par l'abbé Barbaroux, le directeur de l'école où M. Augulanty était économe.

La logeuse monta avec l'abbé, ouvrit la porte et laissa le prêtre seul dans la chambre, qui était étroite et longue, très basse de plafond et tapissée d'un papier jadis bleu et devenu d'un gris jaunâtre. Il y avait au fond une alcôve avec un lit, le long des murs, une commode à dessus de marbre, une armoire à glace dont le miroir était assez bizarrement brisé, un divan qui laissait des tire-bouchons de crin pendre par ses déchirures, deux fauteuils, et, au milieu, une table et plusieurs chaises. Mathenot remarqua que M. Augulanty avait peu d'ordre. Ses vêtements gisaient sur le divan, un faux col sale traînait sur la cheminée, les souliers se trouvaient à une lieue l'un de l'autre. Ces détails eurent une très grande importance pour Mathenot. Il y discerna la preuve que M. Augulanty, négligent comme il paraissait l'être, n'avait pas dû cacher son portefeuille avec beaucoup de soin.

Après s'être assuré que la porte était bien fermée, il ouvrit le premier tiroir de la commode. Il contenait des piles de lettres mal rangées, des factures, des photographies, quelques livres, des revues, des papiers en désordre et des cartes postales représentant des actrices si décolletées que l'abbé en rougit violemment et sentit augmenter encore son aversion pour l'imposteur. Il se proposa d'examiner plus longuement ces paperasses, s'il ne trouvait rien ailleurs.

Il vit dans le second tiroir des chaussettes, des mouchoirs, des caleçons, des flanelles, mais, dans le troisième, il n'eut qu'à soulever les chemises empesées pour découvrir, au-dessous, l'objet de ses rêves, ce fameux portefeuille, qui était rouge, usé, flétri et fatigué par un usage quotidien.

Il contenait deux notes acquittées, une photographie de jeune femme qu'il ne connaissait pas et qu'il supposa être Emilie Sayaudet, un instantané d'amateur où figuraient Virginie Pioutte, entre Caillandre, sa femme et Mme Hampy. Un ruban rose et une jarretière mauve s'échappèrent d'un compartiment fermé, avec une lettre pliée en quatre, jaunie et salie aux angles. Mathenot

Touvrit et la parcourut. Il poussa une légère exclamation de joie, et un frémissement le parcourut. Pas plus qu'Augulanty, quand celui-ci avait appris la disparition des quinze mille francs, Mathenot ne s'était trompé dans ses prévisions, et la lettre, que l'économe avait considérée comme la bouée de sauvetage, allait contribuer à le perdre. Voici ce que lut l'abbé Mathenot, debout, auprès de la fenêtre, et tremblant au moindre bruit d'entendre le pas d'Augulanty ou la logeuse frapper à la porte :

« Mon cher ami,

« je n’ai pas répondu de suite à ton épistole. Il me fallait du temps pour récolter les documents que tu m'as demandés. Le pari mutuel ne s'est pas fait en un jour! Et comme étant de mon métier peintre paysagiste, je n'ai pas le moindre tempérament de policier, ça n'a pas marché tout seul... Ah ! fichtre, non ! Enfin, mon vieux Pawn, on ne peut rien te refuser ! j'ai convoqué le ban et l'arrière- ban d'amis que j'ai chez les peintres, — un véritable banc-d'œuvres ! Tu sais, au surplus, que Pioutte est encore à l'École des Beaux-Arts, et que j 'ai quitté, moi, la turne de la rue Bonaparte, pour voler de mon propre zèle! j'en avais soupé de l'enseignement des bonzes de la boutique ! Assez d’académies, de nu et de pompiers ! J'ai gagné la Touraine, et là, j'ai fait quelques études fort bien, je suis allé au bord de l'Indre, et j'y ai pignoché de jolies choses, — des Corots d'eau douce ! Mais revenons à nos moutons, c’est-à-dire à nos tondus, puisque c’est Pioutte qui est le raseur. J'ai peu fréquenté cet individu-là à la boîte; c'est un bon garçon, mais noceur, paresseux, bavard, prétentieux, poseur, à lui tout seul, comme trois Caroîus Duran, et, d'ailleurs, sans un iota de talent. Quoique je me sois aussitôt mis à sa recherche, je ne serais arrivé à rien, si je n'avais eu la veine de mettre la main sur une ancienne à moi, une bonne fille, qui a posé autant d'Andromède, de Jeanne d'Arc, de Vénus et de Mme de Pompadour qu’un siècle de rapins peut en fournir. Elle est délurée, débrouillarde et pas rosse. Je l’ai chargée de me dénicher mon Pioutte. Ah !

ça n’a pas traîné ! Il se trouve qu’elle est l’amie intime de la maîtresse de Pioutte... »

L’abbé sursauta, puis reprit sa lecture :

« Cette fille est également un modèle, elle se nomme Clémentine Jouve, elle a eu comme amants tous les rapins de l’école, elle est fort bien faite, et ses cuisses sont célèbres... »

Le prêtre froissa la lettre avec colère :

« Cette Clémentine, quoique la maîtresse de Pioutte, depuis un an à peu près, continuait à poser pour le nu# le torse... et le reste. Elle y touchait de petits bénéfices qui rentraient dans la caisse commune. Pioutte et elle vivaient avec trois cents francs par mois sur deux cents que touchait Pioutte. Ça a fait à ton ami une jolie réputation, comme tu peux le supposer, jusqu’au moment où il s’est redoré grâce aux carottes qu’il a tirées chez lui. Clémentine, pour se faire épouser, a pris le soin d’être enceinte. Je te donne tous ees détails, mon vieux Commanche, parce que je ne te suppose pas très au courant de tous ces mics-macs-là, oà il y a plus de macs que de mies. (Ce jeu de mots est très mauvais, et un peu trop fort pour l’économe d'une boîte à bachot de curés.) * Mathenot bondit d'indignation.

« Donc, ma Pierrette Sigaud, mon agent d’informations, a appris de son amie que Pioutte avait reçu de sa mère au moins quinze mille balles que la vieille s’est procurées, je ne sais comment. Il a vaguement parlé de se marier, mais ça traîne, et Pierrette croit que ça ne se fera jamais. En tout cas, depuis six mois, Pioutte mène la vie à grandes rides et fait danser les picaillons de la maman. D’abord déménagement et installation d’un atelier chic, avec tapisseries, bibelots, divans, le diable et son train de marchandises. Il y a eu pendaison de crémaillère. Pierrette y était avec des rapins de l’école, Courtial, Callonges, Queiretty, Àigrefeuille, et même Vilaldac, qui n’aime pourtant guère ces petites fêtes-là. Mon Pioutte a bien boulotté six mille francs en trois mois, et depuis, il est allé passer l’été quelque part dans un trou marin où il achèvera de manger la forte galette et où son histoire se finira en queue de

poisson. Voilà, mon vieil Apache, les renseignements que

j'ai extraits sans douleur de la demoiselle Sigaud. Je t'en garantis l'authenticité. Tu peux donc danser de joie, puisque j'ai vaguement compris, à travers les périodes emballées de ta missive, que ces dépenses de Pioutte étaient pour toi une chance de succès. Je ne comprends pas trop comment, par exemple... Si tu as un moment de reste, vieil Iroquois, raconte-moi comment il suffit que tu saches cela pour faire trembler quelqu'un par la révélation d'un vol. Serait-ce le jeune Pioutte qui aurait chipé ça à sa famille? Cette histoire-là me paraît éminemment curieuse. Je fais donc des vœux pour ta réussite, et je t'envoie les amitiés de ton reconnaissant.

« Jean Badiez. »

En lisant cette lettre, M. Àugulanty avait regretté de s'être abandonné à mettre dans la sienne des détails aussi précis et propres à instruire son correspondant de ses hypothèses audacieuses. Il avait pensé à détruire ce papier, puis réfléchi qu'il lui fallait une preuve dans lecas où il rencontrerait chez l'abbé Barbaroux ou chez Mme Pioutte une incrédulité trop complète. Au surplus* comment imaginer qu'on vienne un jour la lire chez lui?

Mathenot plia la missive, la replaça dans le portefeuille, enfonça le tout sous les chemises, à la même place, ferma le tiroir et descendit.

En bas, il dit à la logeuse :

— M. Augulanty tarde bien à venir. Je n'ai pas le temps de l'attendre plus longtemps.

Il s'en alla.

— Je ne m'étais pas trompé, songeait-il, en marchant. La personne que fait trembler Augulanty est Mme Pioutte. Il la tient avec cette lettre. C'est donc elle qui a volé quinze mille francs. Mais où? Comment? C'est insensé! Il n'y a donc partout que des hypocrites et des trompeurs? Pauvre abbé! Il faut qu'il sache tout. Mais que puis-je lui dire? Je ne sais pas où Mme Pioutte a pris cet argent... Et même est-il bien sûr que ce soit elle? Ce Badiez n'en

parle pas nettement. Pourtant, l'attitude de Mme Pioutte avec Augulanty? Mais si c'est Pioutte qui a volé, l'attitude s'explique aussi bien et... Mais c'est Mme Pioutte qui a envoyé l'argent à son fils ! Je m'y perds. Voyons, un peu de clarté ! Un vol a été commis, c'est Charles qui a profité de l'argent, c'est donc Mme Pioutte qui le lui a procuré. Mais où? Comment? Qui a été volé? Quel imbroglio! Je n'en sais pas plus qu'avant!

L'abbé Mathenot fouillait sa cervelle comme un terrain aurifère ; il n'y voyait rien qui pût l'éclairer. Soudain, comme il se trouvait au coin de la rue Saint-Savoumin, il se rappela un des nombreux propos de M. Bermès. Le vieux professeur ne lui avait-il pas dit que l'abbé Barbaroux avait donné une dot de vingt mille francs à Cécile? Ces mots traversèrent avec une brusque lumière l'intelligence de Mathenot. Deux idées jusqu'ici disjointes se réunirent et se touchèrent : celle de la dot et celle du vol.

Mathenot réfléchit plus intensément. Tout coïncidait. Il crut avoir enfin trouvé la vérité, ce secret honteux qui empoisonnait l'air de l'école Saint-Louis-de-Gonzague. En deux minutes, son plan fut fait. Il redescendit en ville et alla trouver M. Caillandre, au Crédit Parisien. Là, il tâcha de dresser à quelque amabilité sa rudesse native, d'assouplir son allure et d'adoucir sa voix. Ce paysan du Danube voulut paraître un abbé de la Seine. Il demanda fort maladroitement quelques conseils à M. Caillandre touchant le cours de certaines actions qu'il avait un jour entendu citer par l'abbé Barbaroux à Augulanty, comme lui appartenant. Il se donna comme envoyé par l'oncle de Caillandre lui-même pour lui demander quelques conseils. Ses mensonges, qu'il faisait avec répugnance, naissaient bien mal conformés. Les prêtres sont aussi inhabiles à mentir franchement qu'adroits à dissimuler la vérité. Louis Caillandre s'étant mbntré fort affable, Mathenot arriva enfin au but réel de son étrange visite. Il demanda au caissier de lui communiquer la liste des actions qui constituaient la dot de sa femme, toujours au nom de l'abbé Barbaroux, qui, disait Mathenot, se plaisait à observer les fluctuations de la Bourse et tenait à voir si sa nièce gagnait de l'argent. Tous ces détails.

d’une absurdité si monstrueuse pour qui connaissait Barbaroux, eussent éclairé un observateur et lui eussent donné quelque méfiance. Mais Caillandre, n’ayant aucun sens du caractère des gens, s’en fiait simplement à ce qu’on disait. Mathenot jouait gros jeu en se compromettant une fois de plus dans la journée avec une hardiesse si maladroite. Il comptait que Dieu l’aiderait, et, au surplus, il jouait son sort à pile ou face, avec la témérité d’un maniaque qui se dit : « Si je perds tout, tant pis 1 »

De fait, l’incapadté de Caillandre l’aida, il eut sa liste et put s’assurer que la dot de Cécile n’était que de cinq mille francs.

Dehors, il respira. Il se sentait heureux et dispos. Maintenant, il tenait la victoire. Les suppôts de Satan laisseraient enfin l’école Saint- Louis-de-Gonzague ; non seulement, Augulanty disparaîtrait, mais encore ce serait la ruine des Pioutte. Plus rien n’ofïenserait Dieu en ce lieu que sanctifiait l’abbé Barbaroux.

Le lendemain, Augulanty lui demanda s’il n’était pas venu boulevard Meyer, et s’il n’était pas resté une heure chez lui. Mathenot répondit que non.

— Qui donc ça peut -H bien être? murmura Augulanty, au portrait que m’a fait ma logeuse, j’ai bien cra que c’était vous.

Mathenot fit un nouveau mensonge, et, le soir même, alla se confesser de tant d’iniquités dont il n’avait pourtant assumé la responsabilité que dans un bon but. Le dimanche, il dit une messe d’action de grâces pour remercier Dieu de l’avoir aidé à mener à bien son entreprise et de l’avoir choisi pour rétablir son empire, si contesté dans ce pensionnat que souillaient l’hypocrisie et le libertinage de M. Augulanty, les malhonnêtetés de Mme Pioutte, et aussi, selon lui, la simple féminité de Virginie, à qui il attribuait, dans sa mysogénie mystique, autant d’influence démoniaque qu’à l’athéisme prudemment caché de l'un et aux vilenies inconnues de l'autre.

CE qu'ignorait monsieur augulanty

Si le digne M. Augulanty avait rencontré, ce jour-là, Mlle Virginie Pioutte, tandis qu'elle sortait de l'école et qu'elle s'en allait, le long du trottoir, en compagnie de sa bonne, peut-être eût-il conçu quelques soupçons, qui eussent pu l'inquiéter et lui rappeler qu'il y a, dans les plus habiles des plans, une part de hasard et d'imprévu que nul ne fait entrer en ligne de compte avec ses projets.

Virginie se rendait chez son amie, Mlle Andréa Ryès, qui habitait au boulevard Longchamp. Seule, de ses compagnes, celle-ci ne l'avait point abandonnée, quand M. Pioutte mourut. Andréa Ryès, orpheline et très riche, vivait avec une tante sourde et paralytique. Elle passait chaque été dans une campagne, aux Arcs, qui avoisinait la propriété de M. Legoff, son oncle, agent de change. Ce fut là que, trois ans auparavant, Virginie fit la connaissance de ce Sylvestre Legoff, qui l'aimait et qu'elle aimait, et qu'elle voyait, hebdomadairement, chez son amie, en attendant qu'elle l'épousât.

La brune Virginie Pioutte embrassait Andréa, blonde, mignonne, légère, si fine et si vaporeuse, qu'elle avait l'air d'une fée, mais d'une fée bien moderne, qui se serait métamorphosée en jeune fille pour lire des romans défendus et monter à bicyclette. Une voix sonore jeta : < Peut-on entrer? » En même temps, un pas rapide retentissait dans le corridor, et un jeune homme entra, élégant et désinvolte.

Maigre, très grand, Sylvestre Legoff joignait à l'attrait d'un teint brun et d'une brillante chevelure noire celui de deux yeux bleus, rêveurs et mélancoliques. Une longue moustache souple coupait ce visage osseux et fin où se lisait l'origine bretonne de son père, né à Saint-Malo, qu'il avait quitté à la suite de revers de fortune.

Fils d'un des premiers agents de change de la ville, âgé de vingt -cinq ans, aimable et mondain, Legoff aurait pu prétendre à la main des jeunes filles les mieux dotées. La fougue d'un caractère ardent et sentimental, le destin et un certain goût poétique pour le romanesque avaient fixé, auprès de Virginie, l'inquiétude de ce cœur, à qui l'usage constant et précoce des choses d'argent avait, par extraordinaire, inspiré un curieux détachement des réalités trop pratiques. Il avait en ceci hérité du caractère de sa mère, qui fut sensible, amoureuse et passionnée, et qui mourut, phtisique, deux ans après le mariage d'un amant, qu'elle avait aimé de toutes ses forces, et uniquement.

Le nouveau venu porta successivement à ses lèvres la main de sa cousine, puis celle de Virginie.

— Comment va ma délicate cousine Ariel? dit-il, — il avait la manie de donner à chacune de ses connaissances un surnom poétique ou drôlement prétentieux, — et se tournant vers Virginie : — Que je suis heureux de vous voir, mon amie ! Le croiriez- vous? Depuis une semaine, je pense avec tant de joie au moment de vous retrouver que je craignais que ce moment ne vînt jamais plus. Figurez-vous que, depuis huit jours, je ne suis pas monté en automobile, de peur d'un accident qui me défende notre rencontre! L'amour rend superstitieux!

Assis au fond d'une bergère, il regardait Virginie avec amour. Andréa déclara qu'elle allait faire servir le thé et gagna la porte ; cette sortie ne trompa pas les amoureux. Ils reconnurent, dans un sourire mutuel, la délicatesse de leur amie. Sylvestre se leva et vint s'agenouiller aux pieds de la jeune fille ; et tout en plongeant son regard dans le sien, il lui murmurait des tendresses imprécises, ces formules vagues et amoureuses, qui bercent l'âme comme une chanson enfantine et l'engourdissent comme un parfum. Le monde était fini pour eux, ils devenaient leur propre monde, cet univers à deux, qui flotte dans les rêves des amants comme un mirage que l'on a devant les yeux et que l'on n'atteint jamais, et dans une extase, douloureuse à force d'intensité, ils s'imaginaient qu'ils étaient tout Y un pour l'autre, qu'ils avaient assez d'amour

au cœur pour défier le temps et que leur passion ne connaîtrait ni les automnes désolés, ni les hivers pénibles, qui suivent la splendeur des étés. Plus ivres d'eux-mêmes, et de leur propre pensée, que de la présence de l'être, qui, pour chacun, semblait tout, ils se serraient les mains, avec démence, comme ceux qu'un voyage va séparer demain.

Le temps harcelait les amants et enfonçait dans leurs oreilles la vrille obsédante et douloureuse de son tic tac, qui rappelle si cruellement aux hommes la lugubre échéance de la vie, la note finale à payer. Ils unirent à la hâte leurs bouches, dans un long, dans un fiévreux baiser où ils voulaient s'absorber mutuellement, se fondre l'un dans l'autre, et s'anéantir dans quelque chose d'infini.

Quelques pas légers glissèrent de nouveau dans le corridor. Ils se quittèrent avec un déchirement et une sensation de mortelle tristesse ; le monde, encore une fois, venait les séparer et leur rappeler qu'on ne peut jamais, jamais, y être deux et que l'on a seulement le droit d'y vivre, en même temps, seul et en foule I

Ils se jetèrent, en s'éloignant, ce regard avec lequel les amants se quittent, dans les ports, quand le navire, qui les désapparie, lève l'ancre, ce regard, si amer, si angoissé et si surchargé d'acuité, de puissance et de douleur, que nous avons l'impression d'y dépenser toute notre force de vision et qu'ensuite nous ne verrons plus rien.

Andréa reparut en riant :

— Vous n'avez pas confiance en moi, vous êtes trop loin l'un de l'autre, ce n'est pas naturel 1

Elle secoua gaiement les étincelles de sa perruque blonde.

Ils la suivirent dans une salle à manger, très coquette, où le thé était servi.

— Savez-vous, dit tout à coup Sylvestre, en riant, Charlemagne veüt me marier !

Il avait baptisé, du nom de Charlemagne, son père qui possédait une fort belle barbe blanche, toute frisée. Virginie devint pâle comme la nappe.

— De quoi avez-vous peur, Virginie? dit Legoff. Pour

qui me prenez- vous? Vous imaginez-vous, par hasard, que je vais obéir? N'était le respect que je lui dois, j'aurais répondu à mon père : « Mon vieux Charlemagne, vous êtes un grand roi et vous possédez une barbe florie que j'envie fort, mais votre présence ici est un anachronisme, ne l'oubliez pas, et ne nous forcez pas à vous le rappeler. Retournez dans une chanson de geste et ne vous occupez pas de moi... » Mais je me suis contenté de lui dire : « Quand vous voudrez que je me marie, monsieur mon père, commencez par me laisser libre, car il me suffira que vous me présentiez une jeune fille pour que je la refuse... »

— Sylvestre, dît Andréa, on ne sait jamais si vous parlez sérieusement ou si vous plaisantez. Ne causez donc pas à Virginie des frayeurs pareilles.

— Ma chère, Charlemagne m'a déniché quelque part, je ne sais où, une de ces perles, si fréquentes dans les huîtrières des familles bourgeoises. Elle se nomme Marguerite Sorémy, elle est, paraît-il, fort riche, et son père a une vaste propriété dans l'Hérault. La reine mère a pris des informations, et ce parti-là est tout ce qu'il me faut.

— Comment avez-vous le cœur de plaisanter? dit Virginie. C'est très grave.

— Mon cher bijou d'amie, fit le jeune homme en s'accoudant à la table, il est bon de savoir plaisanter des choses sérieuses ; elles s'acceptent avec moins de peine. De quoi plaisanterait-on, sinon d'elles?

Sylvestre Legofï vit des larmes dans les yeux de Virginie, il s'élança vers la jeune fille et s'assit à son côté en lui entourant la taille.

— Mais, Sensitive, comment pouvez- vous pleurer pour si peu de chose? Ne voyez-vous pas que je ris, parce que tout cela m’est indifférent, parce que je ne veux pas entendre parler de cette petite Sorémy, quand elle serait mille fois plus perlière, vingt mille fois plus huître et cent mille fois plus riche? Comme s’il y avait pour moi sur la terre d’autres femmes que vous !

Il la serrait contre lui et la berçait doucement. Elle s'apaisait sur cette forte poitrine d’homme comme une enfant sur le sein de sa mère.

— /.lions ! fit Andréa, la paix est-elle signée, contresignée, paraphée...? Alors, mon cher, continuez votre récit ! Croyez- vous que vos parents fassent une opposition sérieuse à votre mariage avec Virginie et vous persécutent pour que vous épousiez Mlle Sorémy?

— Euh î fit Legoff, c'est bien possible ! Mais ne vous inquiétez pas. Je suis trop Breton pour ne pas être affreusement têtu, et Us le savent. Aussi sont-üs fort inquiets de me voir prendre aussi mal leurs ouvertures à ce sujet. S’il faut tout vous dire, la reine mère boude et Charlemagne fait la moue.

— Oui, dit Andréa, mais songea, Sylvestre, que vous avez besoin de leur autorisation pour vous marier. Or, si vous refusez trop catégoriquement la jeune fille qu'ils vous offrent, vos parents prendront leur revanche en vous refusant cette autorisation.

— Tant pis pour eux! Ils verront arriver la petite sommation.

— Ils vous déshériteront, dit Andréa, en riant.

— Pas possible! Je suis Punique rejeton de leur glorieuse union.

— Ils vous priveront d'argent.

— Vous oubliez, Andréa, que je travaille chez mon père et que j'y suis payé, comme n'importe quel employé. Ils n'oseront tout de même pas me renvoyer !... Et puis, si vous voulez, Virginie, et si mes parents font trop leur poire, nous leur collerons dans les pattes un bon petit scandale, quelque chose de très chic. Ils ont horreur de ça ! Pensez donc ! un scandale dans la famille d’un fabricien et d'une dame patronnesse, qui fait partie de tous les ouvroirs, où l’on est censé habiller les pauvres, mais où l'on n'habille, en réalité, que son prochain !

— Que de bêtises, mon pauvre Sylvestre ! dit Andréa.

— Qyu'appelez-vous un scandale? dit Virginie, alléchée par ce mot où son caractère, resté vindicatif, flairait une occasion de revanche à prendre contre une société qui l'avait abandonnée, parce qu'elle était pauvre.

— Eh bien ! si je vous proposais, répondit Sylvestre, avec une insouciance apparente et comme s'il cherchait, de vous enlever... par exemple»..

— Ça ne se fait plus! affirma Andréa. C'est devenu sujet de pendule...

— Justement, nous ferions revenir la mode. Et pour moderniser la chose, nous partirions en automobile. Hein ! le joli scandale ! un enlèvement en automobile !

En avançant prudemment, et presque en manière de plaisanterie, cette invitation, Sylvestre n'avouait pas qu'il y songeait depuis fort longtemps, et comme au seul moyen pratique d'épouser Virginie, que ses parents ne lui autoriseraient jamais à prendre pour femme, puisqu'elle n'avait ni capital important, ni même d'espérances, ni propriété quelque part, ni parents haut placés, ni invitations à faire donner dans une famille où il soit glorieux de dire que l'on a mangé, — non, rien, que sa beauté.

En terrifiant ainsi sa famille, il comptait bien la forcer à accepter une situation et un mariage auxquels elle ne pouvait qu'être hostile. Et la réputation des Legoff ne leur permettrait pas de commettre une mauvaise action publique, puisque la renommée, après l'enlèvement, aurait attribué à Sylvestre la fonction d'amant officiel auprès d'une jeune fille, dont ils eussent fait tous leurs efforts pour le détacher, si cette liaison était restée secrète, ou même peu connue.

La proposition de Sylvestre, qui scandalisait Andréa, réveillait dans le cœur de Virginie des accords lointains et des sonorités profondes et retentissantes. Elle touchait cette fibre du romanesque que chaque femme conserve au plus profond d'elle-même.

Virginie, toute frissonnante de la vision idéale qu'elle considérait, s'était levée dans un frémissement :

— Écoutez, Sylvestre, dit-elle, je vous en donne ma parole d'honneur, devant Andréa. Si jamais vous voulez que je parte avec vous, venez me trouver, je m'en irai. Je partirai, heureuse et libre, ne regrettant rien, je partirai sans rien vous demander, j'irai où vous voudrez, entièrement satisfaite, puisque je serai avec vous...

— Et ta réputation, Virginie? Voyons! que dira de toi la société?

— La société ! Ah ! je serai fière d'avoir sa désapprobation ! On me méprisera, on me calomniera, on me détes-

tera, tant pis ! — ou tant mieux ! Je serai contente de ce mépris, fière de ces calomnies, orgueilleuse de cette haine. Je saurai que je soufflette, tout de même, un peu, dans ses règles honteuses cette société odieuse, lâche, hypocrite... Et d'ailleurs, beaucoup m'envieront!

La douce et rieuse Virginie n'était plus reconnaissable. Sa figure calme, gaie et paisible, s'était brusquement transformée en un masque dur, farouche et tourmenté. À son tour, elle montrait, comme Cécile l’avait fait, lors de son mariage, cette ulcération d'une âme malade, cette sensibilité toujours à vif, cette plaie d'un amour-propre que les premières déceptions avaient rendu douloureux et susceptible, ainsi qu'il arrive quand les êtres, dont toute la vie repose sur la vanité et le plaisir d'éblouir autrui, se trouvent précipités de leur place orgueilleuse, et ne récoltent plus que dédain, moquerie, indifférence, abandon.

Tournant vers Sylvestre son visage ardent comme un creuset où des métaux en fusion bouillonnent, ses traits altérés, sa bouche altière, Virginie disait :

— Tous nos amis ont été heureux de ne plus nous connaître, de nous laisser de côté, de nous mépriser. Je le serai, moi, à mon tour, de leur montrer le peu de cas que je fais d'eux et de leur opinion. Ah ! si vous saviez, quand le malheur a frappé sur nous, comme tous ceux qui mangeaient et dansaient à la maison ont été satisfaits de notre ruine, contents de nous débiner, de nous haïr, de nous regarder avec une condescendance pleine de pitié hautaine ! Si vous saviez les lâches calomnies que l'on a répétées sur notre compte, et comment ce qui était des qualités charmantes, au temps de notre richesse, est devenu vice éhonté quand nous avons été pauvres ! Ils se sont bien vengés, les laiderons que nous rejetions dans l'ombre, par notre seule présence, Cécile et moi !...

— Calme- toi, s'écria Andréa. Ne te mets pas dans un pareil état... Mon Dieu ! Comme tu es susceptible, ma chère !

— Bravo ! Bravo ! disait Legoff. Voilà qui s'appelle parler avec énergie. J'aime cela, moi, qu'on ait du caractère et que l'on éprouve de la haine comme on éprouve

tES SANGSUES

de l’amour!... Je suis très fier de ce que vous venez de dire là, Sensitive, et je partage votre opinion sur la société. Je l’ai vue trop basse, trop servile, trop cruelle, pour ne pas la détester, et si vous tenez à la scandaliser, moi, je me ris d'elle I

— Mon Dieu ! s’écria Andréa, comment peut-on dire tant de bêtises? Vous raisonnez comme des enfants. C’est absurde !

Sylvestre jeta un long regard aigu à sa cousine. Il murmura négligemment :

— Je crois que ce que nous ferons là sera infiniment moins absurde que vous paraissez le croire, Andréa...

Mlle Ryès eut l’intuition de tout ce que Sylvestre ne disait pas pour ne pas effrayer son amie. Elle supposa qu’il venait d’avoir une explication pénible avec ses parents, qu’ils ne voulaient pas entendre parler de ce mariage, persuadés que cet amour lui passerait, et qu’il ne faudrait, pour leur forcer la main, rien moins que cette sorte d’action d’éclat du déshonneur, de cet Austerlitz du scandale et de la honte.

Elle n’osa plus protester, mais elle demeura inquiète et triste de l’avenir maussade qui perçait entre les paroles du jeune homme.

Celui-ci regarda la pendule :

— Quatre heures 1 C’est l’heure de la Cote. H faut que je m’en aille !

Il se leva à la hâte, serra les mains de ses amies, donna à Virginie rendez-vous pour un jour de la semaine suivante et partit au plus vite.

Quand le bruit de la porte eut résonné dans toute la maison, Virginie s’élança en pleurant dans les bras de Mlle Ryès :

— Il ne m’épousera pas, disait-elle en sanglotant, ses parents ne voudront jamais.

— Mais si, mais si, répétait Andréa.

Malgré les assurances de sa confidente, Virginie continuait à se désoler, et Andréa Ryès dut passer à la consoler le reste de l’après-midi, jusqu’à l’heure où la bonne vint la chercher pour la ramener rue Saint-Savoumin.

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