L'ABBÉ THÉODORE BARBAROUX
Théodore Barbaroux appartenait à une vieille famihé provençale. Son père, avoué médiocre, le voyant studieux et intelligent, voulut en faire un professeur ; sa mère aurait préféré qu'il fût prêtre. Docile et soumis, aussi travailleur que dévot, b enfant s'achemina en même temps vers cette carrière et vers cette vocation. Il acheva brillamment ses études et, reçu à l'École normale, il en sortait avec le titre de professeur au lycée de Marseille. Il comptait exercer cet emploi quelques années, afin de se rompre à l'enseignement, puis se vouer à la théologie et entrer dans les ordres. Les événements disposèrent autrement de son sort. Ses parents moururent, à trois mois de distance l'un de l'autre. Il demeura seul au monde avec sa sœur Gaudentie, qui avait treize ans de moins que lui. Il se consacra à elle.
Elle fut l'unique ioie de sa vie solitaire. Il s'efforça de lui donner un caractère ferme et généreux, il mit toute son ardeur à cette formation d'une âme. Pendant cinq années, il n'eut de pensées que pour elle, sa piété le tenant fort éloigné des femmes ; elle lui constitua, à elle seule, un intérieur et un foyer.
Un jour, il fallut songer à la marier. Gaudentie était alors jeune, jolie et fraîche. Silencieuse et renfermée, elle révélait peu de son caractère. Un vieux prêtre s'occupa d'elle, il lui trouva un prétendant, ambitieux et finaud, pressé de faire fortune. Il était employé dans une maison de commerce et s'appelait Marius Pioutte. Gaudentie eut en dot la totalité de l'héritage laissé par ses parents, et, de plus, Théodore s'engagea à faire sur ses appointements une rente au jeune ménage.
Aidé par cette mise de fonds, Pioutte gagna de l'argent dans le courtage. On était alors dans une époque
ir
très favorable aux affaires. Adroit et rusé, il devint assez vite négociant, et l'un des plus gros brasseurs d'entreprises de la place.
Pendant ce temps, Théodore Barbaroux modifiait toute sa situation. L'Université se montrant fort libérale en matière philosophique, le professeur fut mal noté pour son catholicisme intolérant et surtout pour les virulentes sorties qu'il se permettait en pleine classe contre ceux qui ne partageaient point ses convictions. On lui donna de discrets avis. Il n'en tint aucun compte. On lui adressa des reproches sévères. Il se fâcha alors, étant fort entier et cassant de caractère, et, donnant brusquement sa démission, quitta le lycée.
Les raisons de ce départ furent connues. Quelques familles bien pensantes tinrent à retirer également leurs enfants, par protestation contre l'enseignement voltairien. Barbaroux fonda une école libre. Un ancien clerc de M. Barbaroux, homme pratique et d'intelligence nette dans les choses de la vie courante, lui servit d'économe, et contribua au succès du nouveau pensionnat. Il eut l'idée de mettre le prix de la pension à cent francs par mois, ce qui attira un grand nombre d'enfants. On y prenait ainsi, dans la ville, par le seul fait d'y être élevé, comme un brevet de richesse, d'aristocratie et de bon esprit. Il n'y avait pas de classes primaires. M. Barbaroux n'avait pour adjoints qu'un professeur de langues étrangères, celui de mathématiques, et un surveillant. Il possédait un local étroit et mal placé qui lui coûtait peu. Il ne dépensait presque rien, sobre, économe et chaste comme il l'était. En vingt ans, il plaça plus de cent mille francs. Quand la guerre de 1870 éclata, il licencia son école et alla se battre, quoique déjà âgé, dans une compagnie de francs-tireurs. Il fut blessé, se réfugia en Suisse et revint à Marseille, après la signature de 1a. paix. Alors il songea à réaliser le grand souhait de toute sa vie. Il partit pour Rome, y resta cinq ans et revint avec la soutane.
Il y avait longtemps que les Pioutte se “passaient de lui. M. Pioutte gagnait énormément d'argent, il menait une vie luxueuse et dépensière qui effrayait un peu la
simplicité de M. Barbaroux. Gaudentie avait eu quatre enfants ; l'aîné étant mort, il lui restait un fils et deux filles.
Ce fut alors l'époque des fameux décrets. On ferma plusieurs couvents, et des religieux allèrent loger en ville. Plusieurs familles catholiques vinrent demander à l'abbé Barbaroux de rouvrir son pensionnat. Il obéit par devoir. Mais il voulut consacrer toute sa vie à cette œuvre, qu'il souhaita immense et propre à restaurer la foi dans les nouvelles générations. Il eut l'imprudence de faire de grands frais. Il acheta, rue Saint-Savournin, une vaste maison, qui appartenait à des religieuses et qu'il paya fort cher. Il consacra vingt mille francs à l'édification d'une chapelle, dans la cour, afin de satisfaire un de ses rêves les plus longuement caressés.
La nouvelle école profita d'abord de la réputation de l'ancienne. Mais l'abbé Barbaroux eut le tort de vouloir y appliquer pratiquement plusieurs principes chrétiens. C'est ainsi qu'il accepta un grand nombre d'écoliers pauvres, dont la mauvaise éducation se communiquait peu à peu à tous les élèves. Beaucoup de parents retirèrent leurs enfants, et le pensionnat Saint-Louis-de- Gonzague périclita.
L'ancien économe étant mort dans l'intervalle, l'abbé Barbaroux choisit, pour le seconder, un très brave homme, extrêmement religieux, mais aussi chimérique que son patron. A eux deux, ces idéalistes commirent fautes sur fautes, et l'administration générale, de la maison s'en ressentit.
Dix ans après la fondation du nouvel établissement, il arriva une catastrophe qui ébranla toute la famille. M. Pioutte mourut brusquement, d'une attaque d’apoplexie. La hardiesse de ses spéculations et l'exagération toujours croissante de ses dépenses l'avaient conduit à la ruine. De cette colossale fortune, aussi vite écoulée que r apidement construite, il ne restait que des dettes. L'abbé Barbaroux en paya la plus grande partie, puis il prit à sa^ charge sa sœur et ses neveux. Charles avait alors vingt ans, Cécile dix-neuf et Virginie, quinze.
Le 'nouvel économe mourut peu après et M. Augu-
lanty le remplaça. La situation de l'abbé commençait à ne pas être brillante. Il dépensait beaucoup, son pensionnat baissait insensiblement, et il ne lui restait de tout son capital péniblement amassé qu'une quarantaine de . mille francs sur lesquels il prélevait une somme à la fin de chaque période scolaire.
Pendant quelque temps, il tint bon. Mme Pioutte s'occupait du ménage, Charles étudiait la peinture à Paris, Cécile et Virginie, ne se contraignant de rien, vidaient la poche ae l'abbé, pour subvenir à leurs frais de toilettes, de promenades en voiture, et de distraçtions.
Mais lés premiers symptômes de ruine dans la maison furent surtout visibles, le fameux jeudi où l'abbé Barbaroux pria ses collaborateurs de ne point passer à la caisse.
l'engrenage
Quatre jours après la réunion mensuelle des professeurs, Mme Gaudentie Pioutte avait avec Charles une discussion assez vive.
Elle venait d'apprendre, par une amie qui passait ses hivers à Paris et qu'elle chargeait de surveiller de loin son fils, que celui-ci y vivait avec une maîtresse que l'on disait même enceinte de ses œuvres. Une telle révélation bouleversa Mme Pioutte. Elle vit du premier coup le sinistre collage tant redouté de toutes les mères, la situation détruite, l'avenir perdu ; cette nouvelle fauchait impitoyablement ses rêves les plus chers ; il fallait 1 énoncer au mariage riche et à la brillante position mondaine qu'elle ambitionnait pour le futur peintre. A cela, s'ajoutait la terreur que l'abbé Barbaroux apprît la conduite de son neveu ; elle connaissait Théodore, il ne l'excuserait jamais, et la généreuse protection qu'il accordait à Charles disparaîtrait avec sa confiance. Il était donc indispensable d'éviter au plus tôt ces funestes consé
quences, et de détacher le jeune homme de la femme qui l'avait captivé et qui le tenait en esclavage, car Mme Pioutte ne doutait pas que Charles fût un brave enfant, trop naïf et trop inexpérimenté, pour se défier des ruses d'une dangereuse sirène. Elle lui envoya de l'argent afin qu'il vînt passer quelques semaines auprès d'elle. Charles arriva sans méfiance. Le soir même de son retour, sa mère l'entreprit sur le chapitre de ses mœurs avec une redoutable violence. Elle s'emporta, elle cria, elle pleura. Mais Pioutte opposait à ses reproches, à sa colère et à ses larmes une sereine indifférence et des plaisanteries moqueuses. Il inventa d'ailleurs, pour s'excuser, tout un fabuleux roman, transforma sa maîtresse, en réalité modèle fort vulgaire, en une belle jeune fille de bonne famille qui s'était enfuie de chez elle, où elle était malheureuse, battue même par une marâtre, évidemment empruntée à quelque mélodrame, et il déclara qu'il ne l'abandonnerait jamais. Sa mère crut à ce conte. Il flattait sa vanité et son admiration pour Charles. Elle se tut* Puis, un matin, où le peintre causait avec Mme Pioütte dans sa chambre, la discussion recommença :
— Avec tout ce que j'ai fait pour toi, Charles, voilà comment tu m'en récompenses !
Mme Pioutte se tenait assise auprès de son lit, petite, vive, l'œil gris, rusé et fin, la figure osseuse, le teint jauni, la peau serrée sur les os. Elle avait la forte mâchoire et le grand nez en bec de vautour de son frère, mais l'air défiant et dissimulé.
— Non, mais c'est inimaginable, à la fin, s'écria Charles. — Ce que j'ai fait, ce que j'ai fait ! On dirait que j'ai tué quelqu'un! Tout ça, parce que j'ai une maîtresse 1
— Malheureux ! mais si ton oncle le savait !
Charles éclata de rire.
— Ah ! oui, je crois que si mon oncle le savait, il en ferait une fière maladie ! Tout le monde ne peut pas vivre comme lui. Je ne suis pas un anachorète, moi !
— Ton enfant naîtra-t-il bientôt? demanda madame Pioutte, après un moment de silence.
— Dans cinq mois.
— Vois-tu, mon petit, si ton oncle savait tout cela, il serait capable de tout, il te supprimerait peut-être même ta pension ! Et alors qu'est-ce que tu deviendrais?
— Le fait est que ça ne serait pas rigolo, déclara Charles.
— Tu as fait une bêtise, Charles, répare-la.
La proposition était si inattendue que Charles vira prestement sur ses talons.
— - Qu'est-ce que tu me chantes là? grommela-t-il.
Mme Pioutte ne songeait qu'à interrompre' une situation qui pouvait brouiller son fils avec son frère. Puisqu'il se refusait à abandonner sa maîtresse, il ne lui restait plus qu'à l'épouser.
— Marie-toi, fit-elle. Tu m'as dit toi-même que tu le ferais volontiers, Mlle Jouve étant...
Elle s'arrêta devant l'ahurissement du peintre :
— Est-ce que ce n'est pas une jeune fille de bonne bourgeoisie, obligée de devenir institutrice et que tu as rencontrée chez des amis...
— - Oui, oui, s'écria Charles, qui se rappela à temps le formidable récit qu'il avait raconté à sa mère et déjà oublié.
— Épouse-la donc, répliqua Mme Pioutte.
Tout en causant, l'ingénieux Charles entrevoyait peu à peu les lignes d'un plan machiavélique. Il souffrait de sa misère, des besoins sans nombre le poursuivaient, il désirait une installation plus luxueuse que le garni où il logeait, les créanciers le harcelaient, et il n'apercevait, dans le cruel souci de sa mère, que le moyen de lui tirer une nouvelle et colossale carotte.
Il s'écria donc avec amertume :
— Comment veux-tu que nous nous mariions? Il faut de l'argent pour cela ! Ce n'est pas toi qui nous en fournira... Nous sommes des sacrifiés, il faut bien accepter avec résignation la douloureuse existence des sacrifiés.
— Ne dis pas cela, Charles !
— Pourquoi? C'est la vérité. C'est bon pour les riches de se marier. Ah ! si mon oncle, au lieu de dépenser tant d'argent pour ses coûteuses fantaisies, en avait gardé un peu plus pour nous, nous n'aurions pas une si misérable
situation ! Crois-tu que ce soit gai d'être avec une femme qui n'est pas la vôtre, renié des siens, ne pouvant voir personne, hors de l'Eglise et de la Société? Tout cela parce qu'on n'est pas riche et qu'on a cependant du cœur ! Et quand mon enfant naîtra, il n'aura même pas de nom. Ce sera un enfant naturel. Ton premier petit-fils, maman, sera un enfant naturel.
Mme Pioutte, touchée au vif, se mit à pleurer.
— Mais enfin, il ne faut pas tant d'argent pour se marier?
— J'admets qu'il en faille peu, ce peu, est-ce toi .qui nous le donnera?
— On pourrait peut-être le trouver. Voyons, Charles, combien te faut-il?
— Vingt mille francs ! déclara Charles Pioutte, avec aplomb.
Il pensait que, s'il réussissait seulement à obtenir le quart de cette somme, il réaliserait une fameuse affaire.
Mme Pioutte sursauta.
— : Vingt mille francs ! Tu es fou. Il ne faut pas tant que ça...
— Tu vois bien, dit-il placidement, qu'il est inutile d'y songer.
— Mais vingt mille francs ! Y penses-tu?
— Je n'ai pas une autre idée en tête !
— Vingt mille francs ! Sais-tu que c'est une somme?
— Je le sais. C'est vingt mille francs, deux fois dix mille, quatre fois cinq mille...
— Ne te moque pas de moi, fit Mme Pioutte, courroucée, et qui, au son métallique de ces mots retrouvait beaucoup de son caractère et un peu de sa lucidité. Je sais ce qu'est la vie. Jamais tu ne me feras croire qu'il faut vingt mille francs...
— Je ne te force pas à le croire, dit Charles avec indifférence.
— Du moins, explique-moi ce que tu comptes faire d'une telle somme. .
— N'en parlons plus !
— Établis-moi le montant de ces dépenses, si tu veux que je te croie. As-tu des dettes?
— Parlons d'autre chose !
— Certes, je reconnais que la vie est chère. Nulle ne le sait mieux que moi. Veux-tu avoir des provisions, devant toi, pour l'avenir?
— Je ne veux rien, je ne demande rien, — sinon qu'on me fiche la paix. Quant à mon mariage, zut, n'est-ce pas?
Il y eut un silence. Mme Pioutte pleurait à petits coups comme une gargouille qui se déverse. Charles mangeait la moitié d'un croissant qu'il venait de trouver sur la commode.
— Si ton oncle apprend cela, tu n'auras plus un sou !
— Et alors, dit brusquement Charles, comme je n'ai de goût que pour la peinture, et que, pour vivre, il faut au moins se donner la peine de vivre avec agrément, je me débarrasserai au plus tôt de ces soucis, une balle de revolver est vite reçue !
Mme Pioutte frémit de terreur et vit, dans son imagination affolée, un Charles étendu sur un lit, le front troué d'une blessure rouge, près d'une jeune fille de bonne maison, qui joignait ses mains aristocratiques et pleurait sur les draps sanglants.
— Tu ne ferais pas cela, s'écria-t-elle, en pâlissant.
— Plus souvent que je me gênerais ! répondit Charles.
— Tu ferais ça, toi, toi... Toi que j'ai élevé chrétiennement, tu me laisserais...
— Que je meure de faim, ou autrement, pour toi, le résultat est le même !
— Tu n'as pas de cœur, tu es cruel, injuste, égoïste... Tu n'as pas pitié de moi, ta mère...
— Allons, nous y voici, recommence à faire des phrases !
— Mais enfin, pourquoi te faut-il vingt mille francs ! s'écria Mme Pioutte, éperdue, explique-moi au moins ce que tu veux faire de tant d'argent !
— Sapristi, maman, ne comprends -tu pas qu'avec les deux cents francs que je reçois de mon oncle il m'est impossible de vivre avec Clémentine...
— Tu le fais bien maintenant...
— Maintenant, je vis en concubinage, comme tu le dis si bien. Sais-tu que nous logeons en garni? Avec cet argent nous serions chez nous, nous pourrions avoir con-
fiance dans l'avenir. D'ailleurs, si je n'ai rien, Clémentine sera forcée d'aller faire ses couches à l'hôpital. Comment veux -tu que je paye un docteur, une garde, avec ces pauvres dix louis? Maman, ajouta-t-il, comme s'il trouvait cette idée prodigieusement drôle, ton premier petitfils naîtra à l'hôpital !
Mme Gaudentie Pioutte, tout en pleurant, réfléchissait. Elle ne voyait nulle part l'Eldorado, la Terre Promise, le Klondyke où elle puisse découvrir cette somme mythologique de vingt mille francs. A tout hasard, elle tenta cependant de faire baisser les prétentions de son fils.
— Avec dix mille francs tu en aurais bien assez !
Une lueur de convoitise passa dans les gros yeux bleus
de Charles.
— Les aurais-tu, par hasard?
— Non, fit-elle, mais c'est plus facile à trouver que vingt.
— Tu es bête, maman, dit-il assez vexé de cette déception.
Mme Pioutte se mit à gémir. Elle n'avait rien à elle. Elle n'arrivait qu'avec beaucoup de peine à faire marcher la pension. Et elle énumérait ses griefs, d'une voix sourde et monotone, comme l'on débite un chapelet. Il interrompit :
— Alors, maman, c'est entendu, tu me trouveras ces Argents.
— Non, mon cher, je t'assure, n'y compte pas.
— Si, j'y compte. Tu ne veux pas en avoir l'air, mais tu me les trouveras. Tu es habile, tu sais où le diable a fait feu. Et puis t'as du cœur, t'es une bonne vieille bête de mère dévouée qui ne voudra pas que son fils bienaimé, son Chariot, continue à offenser le Bon Dieu et que son petit-fils naisse à l'hôpital.
Il s'approcha de sa mère, posa sur ses joues deux baisers retentissants et prit un feutre noir à larges bords qu'il avait jeté sur le lit défait.
— Et n'oublie pas que j'attends les vingt mille balles pour la noce, dit-il à voix basse.
Repliant à demi un bras qu'il rapprocha de sa poitrine, il exécuta, de l'autre, sur sa manche, le mouvement d'un
archet qui va et vient contre les cordes d'un violon, puis, avec une dernière grimace, il enfonça son feutre crasseux sur sa tête chevelue et descendit quatre à quatre l'escalier.