‹ Les sarcophages chrétiens de la GauleChapitre 84 sur 96 · SAINT-MAXIMIN · texte numérisé non relu

SAINT-MAXIMIN

Dans son poème sur le martyre de saint Hippolyte, Prudence nous montre un juge ordonnant d'exposer les chrétiens sur une barque désemparée et de les livrer ainsi au hasard des flots?. Plus d’un avait, chez les anciens, subi les angoisses d’un tel supplice; Suétone le mentionne, des chrétiens le souffrirent aux temps de Dioclétien et de Genséric*, et une ancienne légende raconte qu'après la Passion du Christ, les Juifs auraient ainsi abandonné, sur une barque sans agrès*, Madeleine la pécheresse, avec Lazare, Marthe, Sidoine l’aveugle-né, Marcelle, Maximin, lun des soixante-douze disciples. La nacelle, est-il dit, s'arrêta sur les côtes de la Provence; les saints personnages y descendirent et quatre d’entre eux, Madeleine, Sidoine, Maximin et Marcelle, furent ensevelis à Saint-Maximin dans de riches sarcophages.

L'étude de nos monuments est le seul but de ce travail; je n’ai donc point à m'occuper ici de la controverse relative aux célèbres saints de Provence; ceux qui désireront s'éclairer sur cette question si discutée, et qui a inspiré à Lacordaire quelques-unes de ses plus belles pages°, en trouveront les éléments dans le gros livre de l'abbé Faillon, dans un très intéressant volume du chanoine Albanés ? et dans le compte rendu savamment étudié que mon confrère M. Siméon Luce vient de consacrer à ce travail®. Ce qu'il m'importe seulement de constater, c'est que, comme le plus grand nombre des marbres de l'espèce”, les sarcophages de Saint-Maximin n'appartiennent point au 1° siècle; ils ne sont pas antérieurs au 1v',

1 Études sur les save. d'Arles, p.5o; ci-dessus, p.33.

* Peristeph., XL. De passione S. Hippolyti, v. 64 ets.

# Sueton., Cesar, Lxvi; Euseb., Hist. eccl., VIIT, vr; Victor de Vita, Persec. Vandal., T, v.

* Voir les textes réunis par l'abbé Faillon, Monuments inédits de lapostolat de sainte Marie-Madeleine en Provence, &. 1, p. 339, 340, 341.

5 Baronius, Martyrolop. rom., 8 jun.; Gallia christiana , t. 1, col. 299.

5 Sainte Marie-Madeleine, Paris, 1860.

* Le couvent royal de Saint-Maximin , 1° partie.

$ Revue des Sociétés savantes, L. VI, 1889, p. 115.

® Études sur les sarcophages d'Arles, Introduction, p. ur.

ES

ainsi que le démontrent, en même temps que leur style, la croix et le monogramme constantinien qui ont été sculptés sur deux de ces tombeaux. Représentés ici pour la première fois par les procédés photographiques, ils n'ont pu l'être que grâce à l'extrême bienveillance de M# l’évêque de Fréjus et de M. le curé de Saint-Maximin, qui ont permis de les extraire temporairement de la crypte où les fidèles les vénèrent depuis tant d'années. Habilement menée par le savant architecte M. Révoil, cette opération a dégagé la chapelle, chambre longue et étroite dont quatre sarcophages occupent à droite et à gauche les côtés; elle en a découvert les murs décorés de grands losanges en grossières incrustations de marbres multicolores, débris de vieux revêtements, dont plusieurs portent des moulures au revers. À droite et à gauche, les restes d’une corniche de marbre blanc, également antique, étaient sommairement appliqués en bandeau, à la naissance de la voûte. Une large dalle de marbre blanc, offrant sur l’une de ses faces une moulure, recouvrait une cavité ménagée sous le dernier sarcophage de droite, et, dans cette cavité que masquait un enduit, se trouvait, je le note en passant, une caisse de bois, vieille seulement d’une centaine d'années et contenant divers ossements humains.

Quatre dalles presque cachées jusqu'alors par les tombes, et qu'on avait encore mal vues, sont fixées aux parois. Ces marbres, dont je donne ici des reproductions photographiques !, portent des images gravées d'un simple trait”, autrefois sans doute rehaussé de minium, comme l’étaient les inscriptions Ÿ. On y voit une orante dont la tête manque, représentée debout entre des draperies relevées; puis la Vierge enfant, servante du temple“, Daniel entre les lions et le sacrifice d'Abraham. Comme les sarcophages mêmes, ces dalles remontent à une époque antique.

Tel est l'état actuel de la crypte, si hautement vénérée par nos pères que, d’après un manuscrit du xn° siècle, les princes, les rois eux-mêmes n'auraient osé venir y prier sans déposer leurs armes, el que l'entrée en élait interdite aux femmes, de quelque rang qu’elles fussent®. Un portail en arceaux, construit vers 15/40, donne

? PI LVIL et LVIIL. image (Inscriptions chrétiennes de la Gaule, t. IT,

* Les épitaphes chrétiennes nous donnent, en de moindres dimensions, d’autres exemples de ces images sim-

citerai entre autres la où figure le Bon Pasteur, et de nombreux monuments réunis par le com-

plement gravées sur le marbre

jolie inscription du musée Kirche

mandeur de Rossi dans la quatorzième page murale du musée épigraphique chrétien au Latran. ( l{museo epigra-

Jico cristiano Pio-Lateranense, dans le volume intitulé :

Triplice omagio alla Santità di Papa Pio IX , nel suo griubileo episcopale, Roma, 1877, in-4°.)

* Pline, Hist. nat., XXXIIT, xz, et un grand nombre des monuments venus jusqu'à nous.

* J'ai déjà eu l'occasion de parler de cette curieuse

n° 5ha A), qui reproduit un trait tiré des évangiles apocryphes. En écrivant que le marbre se trouvait autrefois à Berre, je m'étais fié à cette note de Spon dans son carnet de voyage : «Présentement en l'église de Saint-Estienne, terroir de Berre » (Bibl. nat., suppl. latin, n° 1466, fol. 70). Spon avait élé trompé en cet endroit par un correspondant, car Peirese, qui lui est antérieur, mentionne l'existence de la dalle dans la crypte +dans la chapelle soubsterraine de Saint-Maximin» (Bibl. nat., ms. latin 8958, fol. 330).

5 «Qui locus postea tantæ religionis est habitus ut

où nous la voyons encore, c'est-à-dire

aullus regum ac principum, nec aliquis sæculari pompa

accès dans ce lieu. À une époque que je ne saurais dire, l'hypogée a été remanié et fort diminué détendue, car il a fallu, à droite et à gauche de l'entrée, entailler profondément les murs pour loger les tombeaux dans le sens de leur longueur.

Il importerait maintenant de rechercher, comme je l'avais demandé, le périmètre de l’ancienne crypte, d'examiner les parois d’un sancluaire vénéré depuis plusieurs siècles et qui doivent sans doute porter, comme les montants de l'entrée moderne, de nombreuses signatures de pèlerins ‘. J'ajoute que tout, dans cette enceinte, porte la marque d’un âge reculé; les remplissages sur lesquels sont posés verticalement les losanges d'incrustations et les plaques à gravures se composent de débris antiques et de tuiles à rebords; en 1859, une fouille opérée dans le sol y a fait trouver un couvercle de sarcophage de pierre à double versant et à oreilles ‘saillantes, en tout semblable au type des tombes romaines des Aliscamps d'Arles; on a rencontré en même temps deux sépulcres de pierre et un autre formé, comme on le voit souvent, de grandes tuiles à rebords.

L'abbé Faillon, Monuments inédits de l'apostolat de sainte Marie-Madeleine en Provence, 1. T, p. hh5. — Rostan, Monuments iconographiques de l'éplise de Saint-Mazimin, p. 12 et pl. VI. — Le R. P. Cahier, Nouveaux mélanges d'archéologie. Décoration d'églises, p. 84. — Garrucci, Storia dell arte cristiana , p. 103,

et tav. CCGEXVIIT, n° 3. — (Ma planche LI, fig. 1.)

Le premier sarcophape de gauche était autrefois désigné comme celui de sainte Ï 8 3

præditus æcclesiam illorum beneficia petiturus ingredi rénissimes Reines Mère et Éponse de Franc

is [, pour

audeat, donec prius depositis armis animique beluina posthabita ferocitate, sic demum cum omni bumilitatis devotione introeat. Femina nulla enim unquam temeritalis audatia in illud sanclissimum templam ingredi præsumpsit, cujuscunque ordinis ac dignitatis religionisque habeatur» (Bibl. nat. , dép. des manuscrits, fonds latin, n° 17627, fol. 95 v°). Le livre du P. Gavoty, Histoire de sainte Marie-Magdeluine par un religieux du couvent royal de Saint-Maæimin , p. 66-67 (Marseille, insans date), nous apprend que des vers provençaux écrits

aux murs de la chapelle mentionnaient les mêmes défenses :

Aquest lue glorioux d'est confession Es de tant grand vertu et devotion

Que nuls Comtes, ni Reis, ni autres principats, Ame nullas armas, trop que sie desarmat :

Nulla Dona que sia, per ninguna Santessa

Per Riches que y a, ni per nulla Noblessa,

Ni petite ni grand, cian non deou intrar.

«C'est ainsi, ajoute l'auteur, qu'on l'a pratiqué jusqu'en Yan 1516, que l'on porta le chef de sainte Magdelaine dans la chapelle des reliques pour le faire voir aux Sé-

ne rien faire contre cette pieuse coutume; mais depuis on a changé de conduite.» Le P. Gavoty rappelle qu'au temps où Louis XIV vint visiter la crypte de Saint-Maximin, les personnes de sa suite quiltèrent leurs armes avant d'y pénétrer, Il devait s'agir là d'un usage fort ancien, si j'en juge par un texte du x° siècle où il est dit qu'un guerrier venu faire offrande de ses armes au tombeau de saint Julien de Brioude n'apporta dans le sanctuaire même que son casque et son bouclier

présentant seulement à l'entrée les engins meurtriers : <

on arc, son carquois, sa lanci on épée à

deux tranchants. (Acta sanct. ordinis Benedict., sæc. IV, t. 1, p. 81, Vita beati ac gloriosissimi Christè confessoris Willelni, $ 20.) Là aussi sans doute on ne pouvait entrer en portant des armes offensives.

? Une marque matérielle de pèlerinage à Saint-Maxi-

min existe, pour le x1v° siècle, dans une enseigne rapportée de ce lieu célèbre. Ce petit plomb, publié par M. Hucher, porte, avec l'image de la Madeleine versant des parfums sur les pieds du Christ, le nom de la sainte et la légende SANCTI MAXIMINT. ( Bulletin monumental, & XIX, p. 510.)

Marcelle. C'est l'abbé Faillon qui, par une raison que les Bollandistes se refusent sagement à admettre’, l'a attribué à saint Maximin; la figure d'homme dans laquelle il a voulu reconnaitre celle d’un disciple du Seigneur représente un défunt inconnu, priant les bras en croix et que le Christ accueille. Aux extrémités sont deux personnages levant la main vers le sujet central, et qui doivent être des saints de l'ancienne ou de la nouvelle loi?.

Le couvercle posé sur cette tombe ne paraît pas lui avoir appartenu; il est plus étroit en profondeur, et son marbre est d’un blanc pur, tandis que celui de la cuve même est nuancé de bandes grises. La tessère qui occupe le milieu, et qui peut avoir porté autrefois une épitaphe peinte ou dorée’, est, comme on le remarque souvent, sans inscriplion; de chaque côté sont sculptés des tritons, souvenir inconscient de l’art paien, qui groupait sur les tombes les images des divinités, des monstres de la mer, par allusion à ces îles Fortunées où les croyances d'alors plaçaient les âmes bienheureuses *, Près de ces tritons, des dauphins dévorant des poissons el des poulpes, motif banal d’ornementation également lépué par les anciens °. À la gauche se voit cette grande tête de jeune homme que l’on remarque sur les sarcophages d’Arles, et dans laquelle M. de Rossi a ingénieusement reconnu le portrait de saint Genès. Le pendant qui se trouvait du côté droit a entièrement disparu.

Févit des anciens monuments qui paroissent encore dans les départements de la Premitre et Seconde Gaule Narbonnaise, par Anne Rulman, conseiller du Roy et assesseur du Grand Prévost de Languedoc, fol. 41 (Bibl. nat., mss., fonds français, n° 8648). — L'abbé Faillon, Monuments inédits, t, 1, p. 455. — Rostan, Documents iconopraphiques de l'église de Saint-Maæimin, p. 8 et pl. IV, V, VE — Garrucci, Storia dell arte cristiana, t. N, p. 78, et pl. CUCLIT, n° », 3,4. — (Ma planche LIV, fig. 1, 2, 3.)

Le tombeau voisin est celui que la tradition attribue à sainte Madeleine.

Son premier bas-relief de gauche représente le martyre de saint Paul; les mains de l'apôtre sont garrottées; à côté de lui, l'exécuteur tenant le glaive. Au fond est un roseau rappelant le lieu dit Ad Aquas Salvias, où le saint a été décapité; c’est sans doute dans la même pensée que lon y a sculpté de plus la proue d’une barque °.

Le sujet suivant nous montre une scène qui se retrouve plusieurs fois ailleurs, à

Rome et dans notre pays même : Simon portant la croix, aujourd'hui brisée, mais

dont les attaches sont visibles sur le marbre; devant lui est le Christ et, en arrière,

! 29 octobre, L IX, p. 45o. daglioni antichi, p. 44, 114; Visconti, Museo Pio-Cle- © Inscript. chrét. de la Gaule, t. IL, p. 396; Études mentino, t. IV, p. 2113 & VIT, p. 71.

sur les sarcophages d'Arles, p. 21, et ci-dessus, p- 141. 5 Clarac, Musée du Louvre, bas-reliefs, p. 608, 610, * Etudes sur les sarcophages d'Arles, p. 27. 628, et ci-dessus, n° 5a.

* Buonarruoti, Osservaziont istoriche sopra alcuni me- ° CE ci-dessus, p. 46.

un homme tenant un bâton. Ce mode de représentation du portement de la croix se rattache au système iconographique dont j'ai déjà parlé, et d’après lequel on voilait aux yeux des fidèles les images des dernières souffrances du Seigneur !.

Au milieu, entre des colonnes sur lesquelles sont sculptés des génies vendangeant?, était un groupe familier aux sculpteurs chrétiens : une couronne tenue par un aigle encadrait, ainsi que l'indiquent les points d'attache des images disparues, le monogramme supporté par une longue croix; au pied élaient deux soldats préposés à la garde du sépulcre de Jésus-Christ, tous deux armés de la lance, du bouclier et assis l’un à terre, l’autre sur un siège *. A la droite figure, dans la forme ordinaire, le Christ mené devant Pilate, qui se lave les mains du sang innocent. Sur la face latérale de gauche est un sujet que j'hésite à expliquer : le Christ assis sous une porte de ville et parlant à deux soldats; de l’autre côté, Judas, tenant de la main gauche un pan de son manteau, et non pas, comme on l'a dit, une bourse, s’approche du Seigneur pour l'embrasser. Je ne m'explique pas ce que portaient les deux tenons brisés qui se trouvent dans le häut du bas-relief.

On a posé sur cette tombe un fragment de couvercle de forme antique, c'est-àdire composé d'une dalle sur l'extrémité de laquelle s'élevait à angle droit une façade sculptée. Gette dernière a disparu, sauf un débris du bord inférieur sur lequel on reconnait le bas du corps d’un coq, la jambe d'un cerf et les traces des trois autres, plus le reste d’un filet d’eau. Là se voyaient donc le Christ prédisant le reniement de saint Pierre et un cerf buvant aux quatre fleuves *.

Je ne saurais dire si ce marbre appartient réellement à la tombe, mais il me faut noter que, sur la foi d’un texte unique et peu probant, on a admis que le sarcophage avait autrefois un couvercle représentant sainte Madeleine versant le parfum sur le Christ”; eminens sepulchri sculptura, y est-il dit, tandis que les autres écrits anciens où il est parlé de celte image marquent qu'elle se trouvait ên ipso sepulcro, per totam supe rficiem ejus. Les mots eminens sculplura ne signilieraientils pas simplement que la sculpture était en haut-relief? Quoi qu'il en soit et pour me placer sur le terrain de l'archéologie, je dois faire remarquer que, si le sujet dont il s'agit se montre au moyen âge, il est absolument étranger au cycle des représentalions familières aux premiers chrétiens; il me paraît donc douteux qu'il puisse être tenu pour contemporain des marbres de Saint-Maximin. Honoré Bouche, qui parle du tombeau comme l'ayant vu de ses yeux, ajoute que le bas-relief a été ruiné par la dévotion des pèlerins ©. «J'ai dit, écrit-il, que ces figures représentoient

! Inscriptions chrétiennes de la Gaule, t. T, p. 156. cophages d'Arles, pl. XIV). — ‘ Voir, pour ce dernier ? Des colonnes semblables se voient sur le sarco- sujet, les sarcophages de Marseille, pl. XI, fig. 3, et phage de Junius Bassus, dont M. Roller a donné une XI, fig. 4. photogravure. (Les catacombes de Rome, pl. LIX.) ® Faillon, Monuments inédits, t. 1, p. ho, 471.

* Même sujet à Arles et ailleurs (Études sur les sar- ‘ La défense de la foy et de lu piété de Provence pour

anciennement la vie de sainte Magdeleine, parce qu'aujourd'huy par le zèle indis-

cret des peuples de vouloir emporter des choses appartenant à celte sainte, comme des reliques, il ne reste plus de ces figures taillées sur le sépulcre d'albastre que de petites figures de quelques anges; les autres, qui représentoient la vie de cette sainte, ayant été arrachées, brisées ou coupées à coups de pierres ou de cizeaux, et les débris emportés comme des reliques de cette sainte. » Qu'étaient-ce que ces peiites figures d’anges? Je ne le sais, car il n'existe plus rien qui nous les rappelle à cette heure. Quant à l'albâtre dont parlent Honoré Bouche et avec lui quelques auteurs modernes, il y a méprise évidente, et je m'étonne de voir l'abbé Faillon insister sur le choix intentionnel, dit-il, de cette matière pour la tombe attribuée à la grande pénitente !; mon savant confrère le directeur de l'École des mines, M. Daubrée, qui a bien voulu, sur ma demande, examiner un fragment du sarcophage, y a reconnu un marbre calcaire cristallin (calcaire lamellaire), d’un grain fort grossier et qui u’a rien de commun avec l’albâtre.

Le bas-relief de la façade est presque absolument ruiné par le fait des pèlerins

ré

és à en détacher des fragments. Ges dégradations, multipliées d'année en

empres année, firent songer, dès 1639, à défendre les marbres de Saint-Maximin ? contre des actes qui mutilèrent, détruisirent même ailleurs tant d'objets de vénération. II en a été ainsi pour la roche sainte du templum Domin de Jérusalem *, pour l'antique autel de saint Pierre !, en France pour le tombeau attribué à saint Lusor”, pour ceux de saint Calétrie et de saint Drausin °.

Faillon, Monuments inédits de L'apostolat de sainte Madeleine, t. T, p.761, 765, 766. — Rostan, Monuments de Saint-Maximin, p.19 et pl. X, XI, XII. — Garrucci, Storia dell arte cristiana, p. 80. et tav. CCCLIHT, n%1,9,3. — (Ma planche LV, fig. 1, 2, 3.)

Le premier des deux sarcophages de droite est attribué à saint Sidoine ou Chélidoine, que l’on a dit être l'aveugle-né guéri par le Christ’. Les dimensions en sont

les saints tutélaires, Lazare et Maximin, Marthe et Madeleine, p. 143 (Aix, 1663).

LT. I, p. 455-458.

* Bouche, La défense de la foy, p. 144.

* Je transcris ce que dit à ce sujet un écrivain arabe du xnsièele, Ibn el-Athir : «Les Francs avaient recouvert le rocher d'Essakhrah d’un revêtement de marbre; l’ordre fat donné de l'enlever. Voici la cause qui avait fait dissimuler le roc sous un placage de marbre : les prêtres en détachaient des fragments et les vendaient au poids de l'or aux pèlerins qui venaient visiter les saints lieux; à leur retour dans leur pays, ceux qui possédaient un mor-

ceau de cette pierre bâtissaient des églises et le plaçaient sous l'autel. Un roi de Jérusalem, craignant pour ce rocher une destruction complète, donna l’ordre de le revêtir de marbre.» (De Vogüé, Le temple de Jérusalem , p- 79.) Cf. Clermont-Ganneau, La présentation du Christ au temple (Revue archéologique, mai 1877, p. 320).

“ Aringhi, Roma subierranea, éd. de Paris, t. F p: 151.

# Pierquin de Gembloux, Lettre sur le tombeau de Déols.

% Inscriptions chrétiennes de lu Gaule; 1. I, p. 307 et hla.

7 Gallia christiana, t. V, p. 199.

remarquables, car il mesure 78 centimètres de hauteur sur 1 mètre de côté; il a done été fait pour recevoir deux corps; sa cuve, arrondie par un bout, carrée par l'autre, est de forme exceptionnelle. La grande face sculptée est divisée par des colonnes torses en cinq compartiments. Le premier bas-relief nous montre le centurion de l'Évangile, la main couverte de son manteau en signe de respect}, et s'inclinant devant le Seigneur, qui lui parle; vient ensuite un sujet des plus fréquents sur les tombes chrétiennes, la guérison d'un aveugle; c’est ce détail partiel et perdu dans l’ensemble qu'Honoré Bouche invoque pour attribuer le sarcophage à l'aveugle mentionné dans les récits évangéliques?. Au milieu était une couronne à lemnisques flottants tenue par un aigle aux ailes éployées*, et dans laquelle se détachait le monogramme constantinien Y*; elle posait sur une grande croix gemmée, accostée des deux soldats gardiens du saint Sépulcre. Les deux derniers tableaux représentent, dans la forme ordinaire, la prédiction du reniement et la Chananéenne ou l'hémorroïsse aux pieds de Jésus-Christ. Dans les retombées des arcades qui surmontent les colonnes sont des dauphins accostant une coquille, puis un autre sujet familier aux sculpteurs paiens, la colombe becquetant des fruits dans une corbeille“. Sur le petit côté, de forme carrée, on a placé une scène que nous avons déjà rencontrée à Arles, la résurrection de Tabithe, couchée sur son lit et à laquelle saint Pierre tend la main. Au fond, derrière des rideaux relevés, on voit deux femmes, et sur le devant trois petites figures agenouillées se tournant vers saint Pierre et dont la première est coiffée d’un capuchon. Un trait singulier qui se remarque dans cette scène nous révèle une particularité des funérailles au rv° ou au v° siècle : nous savions déjà que lon y chantait des hymnes et des psaumes dont plusieurs nous sont connus par les livres et par les inscriptions *; l'orgue placé derrière le pilastre qui marque l'entrée de la maison nous montre que cet instrument accompagnait les voix. Le fait mérite d'être noté, car c’est la première fois que l'orgue nous apparaît représenté dans de telles conditions; il n’avait encore été signalé que dans des scènes de jeux, de réjouissances, sur les diptyques et les contorniates® ou sur des tombes où il rappelait le talent musical, la profession du défunt ?.

Le petit côté de droite porte, sur une partie cintrée, une femme debout en

! Cf. ci-dessus, p. 20.

? La défense de la foy, p.144.

* Ge motif, la plupart du temps fort ruiné et devenu peu reconnaissable, a figuré dans Je même groupe sur plusieurs sarcophages de la Provence. Il est assez bien conservé sur un fragment que j'ai déjà publié (Sarc. d'Arles, pl. XII, n° 2). Un médaillon de Constance IT nous montre de même l'aigle tenant une couronne dans son bec. (Frühner, Les médaillons de l’emp. romain, p. 310.)

* Introduction, $ n.

® Inscriptions chrétiennes de lu Gaule, t. IL, p. 303; de Rossi, Roma sotierranea cristiana, t. IL, p. 498-499.

% Gori, Thesaurus veterum diptychorum , t. IT, tab. XIE; Sabbatier, Description générale des médaillons contorniales, pl. X, n° 6, et p. 69-70. C£ Historia Apollon repis Tyrè, $ kg : «Fit lætitia ingens, coronatur civitas, organa disponuntur, fit Apollonio convivium a civibus, lætantur omnes.» (Ed. Lipsiæ, 1871, p. 64.)

? Tombe de Julia Tyrannia, à Arles (Dumont, dans Lalauzière, Abrégé chronologique de l'histoire d'Arles,

INPRIMERIE NATIONALE

prière entre deux oliviers chargés de fruits; à ses pieds est un de ces scrinia à serrure dans lesquels on enfermait les livres; c'est l'image d’une âme chrétienne admise dans les bosquets du paradis ?.

Tandis que le bas-relief principal a subi des mutilations nombreuses, ceux des côtés, absolument intacts, semblent sortir des mains du sculpteur; le sarcophage, autrefois comme aujourd'hui, était donc placé de telle façon que ses extrémités ne pouvaient être atteintes.

La tombe, carrée par l'un des bouts, est, je le répète, cintrée par l’autre; son couvercle actuel (pl. LIT, fig. 2), qui est rectangulaire et plus large d’ailleurs, ne lui appartient pas. La face antérieure de ce couvercle, élevée à angle droit sur la grande dalle qui ferme le sépulcre, porte à gauche l'image du Christ tendant la main vers un mort couché dans son cercueil élevé sur des supports; le corps est étroitement emmailloté, comme le fut celui de Lazare, suivant le mode rapporté d'Égypte par les Hébreux. C’est ainsi qu'est représentée le plus souventla résurrection du fils de la veuve; mais le personnage suppliant qui figure au second plan parait être, d'après son geste, Jayre plutôt qu'un disciple assistant au miracle; peut-être s'agit-il ici de sa fille. Vient ensuite un sujet particulièrement fréquent en Gaule, la remise des clefs à saint Pierre; puis, sur la droite, la multiplication des pains, qu'un apôtre tient dans un pan de son manteau”, et le sacrifice d'Abraham.

Au centre deux génies ailés accostant une tessère sans inscription; l'ouverture quadrangulaire qui est pratiquée dans ce cartouche marque, à n’en pas douter, que le marbre a recouvert une tombe sainte; c'était une de ces fenestellæ par lesquelles les fidèles faisaient passer d'ordinaire dans l’intérieur des sépultures vénérées les objets qu'ils voulaient sanctifier et emporter comme des reliques. Grégoire de Tours, en décrivant le tombeau de saint Pierre au Vatican, s’exprime ainsi : « Le chrétien qui vient y prier monte au-dessus du sépulcre; par la fenestella, il passe la tête et formule ses supplications; l'effet ne s’en fait pas attendre, si la requête est juste. Celui qui veut emporter une relique introduit de même quelque morceau d’étoffe qu'il a d'abord pesé; puis il jeûne, il veille et il demande humblement la protec-

tion de l’apôtre. Ô merveille! si sa foi est sullisante, l'étolfe est tellement imprégnée de la vertu divine que le poids en a de beaucoup augmenté. Le suppliant apprend ainsi que sa demande est exaucée Ÿ.» Dans son livre célèbre sur les miracles

pl. XX). Un orgue est gravé à Saint-Paul-hors-les-Murs ! Les Actes des martyrs, supplément aux Acta sincera sur une épitaphe chrétienne portant les mots : de dom Ruinart, 8 103. ? C£. Études sur les sarcophages d'Arles, p. 20. RVSTICVS SE BIBV fECI... : os a ; Glor. mart., 1, xx. Grégoire de Tours parle d'un L'instrument, reproduit dans une dimension qui per- fait analogue arrivé au tombeau de saint Martin. (Mirac.

met d’en étudier la structure, figure sans doute sur cette s. Martini, 1, x.) dalle pour rappeler la profession du défunt.

de saint Étienne, Evodius rapporte un trait parallèle : «Afligé d’une paralysie de la langue, un habitant d'Utique vint implorer le secours du saint; par la fenestella du monument, il passa une étoffe qu'il portait avec la main jusqu’au lieu qui contenait les reliques; puis, la retirant, il la porta à sa bouche et en toucha sa langue. Ce fut ainsi que sa foi lui mérita de recouvrer l'usage de la parole !.»

Le couvercle est, je le répète, formé, selon l'usage antique, d’une large dalle sur le devant de laquelle s'élève, à angle droit, l'étroite bande sculptée dans laquelle s'ouvre la fenestella; il n'a que deux côtés, et sa coupe présente la forme | , de telle sorte qu’à l'heure actuelle on ne peut comprendre la raison d'être d'une entaille qui donne accès dans un espace libre de tous côtés. Elle s'explique facilement, au contraire, si l’on se reporte aux textes anciens qui nous montrent les tombes saintes ornées d’une palla ou de quelque ornement qui en voilait le sommet? et rendait dès lors nécessaire une /enestella ouverte aux brandea et aux prières.

Faillon, Monuments de l'apostolat de sainte Marie-Madeleine, t. 1, p. 735. — Rostan, Monuments de Saint-

Maximin, pl. VII et p. 15. — Martigny, Dictionnaire des antiquités chrétiennes , 9° édition, p. 353. —

Rohaut de Fleury, L'Évangile, pl. XXVIL. — Garrucci, Storia dell arte cristianæ, tav. CCCXXXIV, 3, et

p. 59. — (Ma planche LVI, fig. 1.)

Le sarcophage que l'abbé Faillon attribue aux saints Innocents était regardé auparavant comme celui de saint Maximin. Les bas-reliefs de cette tombe offrent les tableaux suivants : Moïse recevant les tables de la loi que tient la main divine, représentée, comme on le voit parfois ailleurs, d'une grandeur surhumaine *; la renonciation prédite; le Christ, debout entre deux palmiers sur la montagne aux quatre fleuves, parle à saint Paul et donne en même temps à saint Pierre la loi nouvelle, que celui-ci reçoit avec respect dans un pli de son manteau; auprès du Christ, un agneau, image du défunt; sur sa tête se dressait une croix, aujourd'hui brisée, mais dont la base se voit nettement sur le marbre“; près de saint Paul est, suivant l'ordinaire, un palmier sur lequel l'artiste a, par erreur, remplacé le phénix par un coq”; saint Pierre porte la croix qui le caractérise sur les monuments antiques;

* Lib. [, c. xu. Consulter au besoin, pour ces /enestelle, du Cange, p.42, 65, 69, 161, 162; Kraus, Real Encyclopädie, v° Fenestella; Bulliot, Notice sur un sarcophage du musée d’'Autun, p. 2 (Annales de la Société éduenne, 1863- 1864), etc. :

? Voir, pour ces palle, opertoria, coopertoria, dont les fidèles emportaient pieusement quelques fils, Greg. Turon., Hist. Fr., V, xux; Marac. s. Julian, e. xxxiv; Mirac. s. Martini, I, x, xzv, uv; Viæ Patrum, VIII,

V° Brandea; Borgia, Vaticana confessio,

vi; XIX 193 Fortunat, I, xn. Une authentique mérovingienne que j'ai signalée à Chartres peut être relative au coopertoriun du tombeau de saint Monulfus d'Utrecht. (Inseriptions chrétiennes de la Gaule, t. 1, p: 312.)

3 Voir ci-dessus, p. 63.

% Bosio, Roma solterranea , p.63; ci-dessus , $ 207, etc. Un marbre de Lyon donne l'image de deux colombes sur les têtes desquelles une croix est de même figurée. (Inscriptions chrétiennes de la Gaule, n° 86.)

5 Cf Études sur les sarcophages d'Arles, p. 17.

derrière lui est un portail où le R. P. Garrucci propose de reconnaitre une image de l'Eglise !. Le bas-reliel est terminé par deux scènes souvent reproduites en Gaule, la remise des clefs symboliques au prince des apôtres et le sacrifice d'Abraham. Sur les petits côtés sont de simples imbrications.

Le couvercle, chose assez rare, est bien celui du sarcophage. Il est terminé par les deux grandes têtes juvéniles qui semblent particulières à l’école de sculpture arlésienne?. Au centre, une tessère sans inscription; à droite, les Mages apportent leurs offrandes au Christ emmailloté et couché dans la crèche entre le bœuf et l'âne; la Vierge voilée est assise au chevet; près de sa tête on voit l'étoile en forme de roue que j'ai déjà signalée en Gaule, et qui paraît représenter le monogramme du Seigneur*. Le Christ au berceau et le défunt dont nous avons vu plus haut l'image “ sont tous deux, on le remarquera, enveloppés de la même manière, à la façon du cadavre de Lazare. Cette similitude nous explique comment, d’après un document du xn° siècle, le corps de saint Martin a été trouvé enveloppé comme celui d’un enfant : ad instar infantuli involuhum et ligatum ‘; les morts s'emmaillotaient ainsi que les nouveau-nés. En regard de la crèche est un sujet reproduit par les mosaïstes et les sculpteurs en ivoire®, mais que nous trouvons pour la première fois sur un sarcophage : le massacre des Innocents. Si l’on veut rechercher la raison d'être en nos contrées d’une figuration tout exceptionnelle, il convient peut-être de noter que le culte de ces premiers martyrs du Christ existait dès les temps anciens à Marseille, où leurs reliques, apportées de l'Orient par saint Cassien, avaient été placées avec honneur par les moines de Saint-Victor dans la célèbre crypte de l’abbaye ?.

! On sait que souvent le type de saint Pierre et celui de Moïse sont rapprochés et confondus dans l'imagerie des premiers siècles. Si l'interprétation du savant Père doit être admise, on pourrait voir ici une nouvel le marque de la connexité établie par les anciens entre les deux personnages. (De Rossi, Bullettino, 1865, p. 71; 1868, p. 3; Études sur les sarcophages d'Arles, pl. XXXV, etc.) Le portique représenté derrière le chef de ‘Église se retrouve en effet derrière Moïse dans un bas-relief où

figure le passage de la mer Rouge. (Botlari, tav. OXIV.) Je ne saurais toutefois oublier qu’en plaçant de la sorte un édifice dans le désert, les artistes anciens ont peutêtre cédé simplement à la fantaisie qui leur faisait parfois introduire des statues, un temple élégamment orné, un grand portique, une colonne monumentale, dans des

sites agrestes où sauvages. Ainsi en est-il du tableau où l'on voit Prométhée enchainé au Caucase (Wieseler, Denlrmäler der alien Kunst. , t. IL, taf. LXIV, n° 832), Polyphème gardant son troupeau sur le bord de la mer (Zahn,

Die schänsten Ornamente aus Pompe, Hereulanum , zweïte Folge, taf. XXX), lo surveillée par Argus (Renier et Perrot, Les peintures du Palatin, Revue archéologique, 1870, pl. XV).

2 Études sur les sarcophages d'Arles, p. 3h.

% Inscriptions chrétiennes de lu Gaule, n° 388; cf. de Rossi, Bullet, 1863, p. 76: 1866, p. 66.

* PI LI, fig. 2.

5 Dans la note de Ruinart sur Grégoire de Tours, Hisi. Fr. , Il, xiv.

® Ciampini, Vetera monimenta, t. T, tab. LI; Garrucci, Storia dell? arte cristiana , tav. CDLIV.

7 Vitas. Ysarni, ch. 1, $ 7 : «At in illo interiori sacrario quod in ipso naturali saxo excisum vides, primitivorum Christi testium , sanctorum Innocentium scilicet, quos huc secum beatissimus Cassianus, Bethleemicus primum cænobita, devexit, mullæ ac metuendæ reliquiæ continentur. » (Bollandistes, 24 seplembre, £. VI,

LA GAYOLLE.

Peirese, Bibl. nat., départ. des manuscrits, fonds latin, n° 8958, fol. 265, 307, et n° 9530, fol. 143, 1hh. — L'abbé Davin, journal Le Monde, 19 et 20 mai, 4 juin et 94 juillet 1880. — Garrucci, Sioria dell arte cristiana, t. V, p. 105, et tav. CGCLXX, n° 2. — (Ma planche LIX, fig. 1.)

Lorsque mourut, au vi siècle, une riche chrétienne nommée Syagria, l'école de sculpture qui produisit nos célèbres tombes provençales s'était éteinte, et l'on dut chercher, pour recevoir dignement le corps de la défunte, un monument des anciens âges. On eut la fortune de rencontrer, au lieu de quelque marbre païen, le sépulere d'un des premiers fidèles de la contrée, épave du temps des Antonins, et, nous pouvons le dire, le plus précieux de tous les tombeaux chrétiens sculptés que l'on ait trouvés jusqu’à ce jour. Ge fut sur ce marbre que l’on grava, dans le champ d'un étroit bandeau, l'inscription suivante, que son contexte et la forme de ses caractères classent à une basse époque :

HIC REQUILSCET IN PACE BONE MEMORIAE SYAGRIA QI OBIIT XII- HAL: FEBRVARIAS * * NDIC VNDECEMA

Qu'était devenu ce monument, qu'une note et une singulière description de l’antiquaire Peirese me signalaient «à la Gaiole »? Je lignorais, et le regretté bibliothécaire d'Aix, M. Rouard, n'avait pu me venir en aide, même pour la détermination du lieu: une lettre de Jérôme Aléander le mentionne, m’éerivit-il, comme «un endroit ruiné assez éloigné des villes ou bourgs principaux et où l’on a conservé un sacellum ou petit oratoire!.» Là s’arrétaient les renseignements; l'activité intelligente de M. l'abbé Albanès devait les compléter, en faisant retrouver le lieu désigné et le sarcophage même. Un mot du savant ecclésiastique m'apprit que la Gayolle était un petit prieuré ayant dépendu de Saint-Victor et situé à quelques kilomètres de la Celle et de Brignolles (Var); la partie sculptée de la tombe avait été récemment enlevée puis transportée à la bibliothèque du petit séminaire de Brignolles, où je suis allé l’étudier.

C’est un monument unique jusqu'à cette heure, sans aucune ressemblance avec les types à sujets historiques dont nous venons de voir un si grand nombre; son style, l'antiquité bien connue des symboles du poisson et de l'ancre qui y figurent permettent de le faire remonter à la fin du n° siècle. J'ai déjà signalé ailleurs une tombe venue de Rome et qui date également d'une époque de beaucoup antérieure au triomphe de l'Église ?; la Gaule marche donc de pair à cet égard avec l'Italie, mais

! Inscriptions chrétiennes de lu Gaule, t. 1E, p. 494.— * Etudes sur les sarcophages d'Arles, Introduction, p. 1v.

notre marbre, probablement sculpté par une main grecque, si l'on en juge par la largeur caractéristique et exceptionnelle des moulures de la base et du couronnement!, l'emporte de beaucoup pour la beauté comme pour l'intérêt sur le sarcophage romain. Gelui-ci n'offre qu'une gravure assez sommaire encadrée de deux bandes de strigiles; le nôtre est orné de bas-reliefs d'une exécution remarquable, bien que les figures soient un peu courtes, et où l’on retrouve à peine quelques marques de l'emploi du trépan dont les sculpteurs abusèrent si fort à l'époque basse; les scènes qui le décorent présentent de plus un intérêt particulier par le singulier mélange des images chrétiennes et païennes. Souvent déjà nous avons vu de ces dernières, tritons, figures symboliques de pays, de mer et de fleuves, se maintenant comme accessoires dans les fresques, les sculptures païennes; mais nulle part ailleurs nous ne les retrouvons occupant une aussi large place à côté des représentations particulières aux premiers fidèles.

Le pêcheur prenant à l’hameçon le poisson mystique, une ancre placée auprès de lui, l'orante debout entre les arbres du paradis où se posent des colombes, les brebis et le Bon Pasteur, voilà ce que présente la plus grande part du tableau. Ce qui demeure entier du reste procède des types courants chez les païens; à gauche, c'est le buste du soleil, dont la tête est ornée de sept rayons; à droite, un personnage assis, tenant un sceptre terminé aux deux bouts par des moulures exécutées au tour; c’est une de ces figures fréquentes sur les monuments profanes, bas-reliefs ou vases peints, et qui symbolisent le lieu où se passe la scène; puis, comme pour achever la confusion, une brebis est près de ce personnage, comme on en voit une auprès du Bon Pasteur. Les anciens violateurs de la tombe, qui l'ont fracturée par le milieu, ont fait disparaitre le buste d’une figure assise, devant laquelle une autre plus petite, celle d’un enfant qui l'écoute, était debout; c’est un type de tradition antique, familier aux artistes païens, et que les fidèles ont quelquefois reproduit sur leurs sarcophages?. Telles sont ces représentations dont le lien symbolique, si tant est qu'elles en doivent avoir un, me paraît trop peu net pour que je me hasarde à le chercher. Il n’est aucune œuvre antique qui porte mieux l'empreinte du temps de transition où plus d’un esprit flottait indécis entre la foi du Christ et les vieilles croyances, où, selon la parole d’un Père témoin de ces écarts étranges, des artistes, même convertis, travaillaient indifféremment pour les adeptes des deux cultes ?.

Au point de vue du développement de la foi chrétienne en Gaule, le marbre de la Gayolle apporte un enseignement dont il faut tenir compte. Ainsi que je l'ai

* Voir pour des types de sarcophages grecs, Archäolo- * Les ateliers de sculpture chez les premiers chrétiens gische Zeitung , 1873, pl. LIX; 1880, pl. XIV, etc. (Mélanges de l'École française de Rome, 1883, p. 439 * Garrucci, Storia dell arte crist. ,t. V, tav. CCCLXX, et suiv.).

noté plus haut, il est intéressant de voir le plus ancien de nos sarcophages prendre place à côté de nos plus vieilles inscriptions chrétiennes dans la partie même de la Gaule où l'histoire nous signale les premières conquêtes de l'Évangile 2

Ne fût-ce qu’au point de vue de fouilles que je voudrais voir entreprendre, il ne sera pas inutile de consigner ici quelques renseignements sur le lieu où se trouvait le sarcophage. La Gayolle, souvent nommée, au xr et au xn° siècle, dans le cartulaire de Saint-Victor?, n’offre plus aujourd'hui qu'un bâtiment de ferme adossé à une antique chapelle servant de grange. Au fond du bras gauche de la croix que forme cette construction, était le tombeau, dont la cuve, maintenant privée de sa face antérieure, est demeurée en place; on voyait dans la même enceinte un sarcophage à bas-reliefs païens utilisé pour la sépulture d’un chrétien de haute naissance, dont Peirese nous a conservé l’épitaphe métrique. L’abside contenait un autel de pierre, aujourd’hui transporté à Brignolles et portant un grand monogramme du Christ surmonté par un aigle. L'œuvre même de la chapelle est remplie de débris antiques distribués au hasard. Des colonnes et des pilastres à chapiteaux mérovingiens supportent les angles de son transept. Au côté droit de l’abside est encastrée une plaque de marbre sur laquelle se détache le monopgramme en forme de roue que nous voyons souvent en Gaule“. L'extérieur et les alentours de la chapelle présentent également des débris antiques. Un fragment de chapiteau est encastré dans le mur extérieur de l’abside, autour de laquelle sont épars des fragments de tuiles à rebord ; sur la rive d’un ruisseau qui coule à quelques mètres, j'ai relevé l'angle de la table d'un autel chrétien encadré d'une moulure et semblable à celui de l'église de Minerve °. Peu de temps avant ma venue à la Gayolle, M. l'abbé Albanès avait découvert dans le même ruisseau et fait porter au séminaire de Brignolles cette curieuse épitaphe métrique, que je commenterai en publiant le supplément de nos inscriptions chrétiennes :

+ INSEGNEM GENETYM CRVCES MYNIMENE SEPTVM NSONTEM NYKKA PECCATI SORDE fYCATYM WI/NDOSIVM PARVVM QVEM PVRA MENTE PARENTES MST ABANT SACRO FONTES BAPTESMATE TINGYI W7ROBA MORS RAPVET SET SVMMI RECTOR ONMPI VSTABET REQYIEM MEMBRIS VBI NOBELE SIGNYM H$IXYM EST CRVYCES XPIQVE VOCAVETOR ERES ©

! Introduction, P- XVUT. 5 Insignem genitum, crucis munimine septum,

2 No 991, 333, 348, 352, 354, 357, 862, 364 Insontem, nulla peccati sorde fcatum ,

Theudosinm parvum quem pura mente parentes

843, 844. Optabant sacro fontis baptismate tingui, * Inscriptions chrétiennes de la Gaule, n° 628. Improha mors rapuit; sed summi rector Olympi Cf. ci-dessus, p. 190. Præstabit requiem membris ubi nobile signum

® Inscriptions chrétiennes de la Gaule, t. IE, n° 609. Præfixum est crucis, Christique vocabitur heres.

Un sarcophage chrétien d'époque primitive, un autre païen, employé au v° siècle pour la sépulture d’un haut personnage, l'épitaphe d’un enfant de noble naissance, un autel sculpté, des débris de toute sorte encastrés dans les murs ou abandonnés sur le sol, voilà ce qu'a fourni jusqu’à cette heure et sans aucune recherche le petit oratoire de la Gayolle.

Des fouilles opérées dans son enceinte et dans les terrains qui l'avoisinent ne pourraient, J'en ai la conviction, que donner d'importants résultats.

Page 1