I. Alexandre
DISCOURS AU ROY
Attendant que pour Toy l'dge ait mûri ma Muse, Sur de moindres sujets je l’exerce et l’amuse ;
Et tandis que Ton bras, des peuples redouté.
Va, la foudre à la main, rétablir l'équité.
Et retient les Médians par la peur des supplices, Moy, la plume à la main, je gourmande les vices.
Et, gardant pour moi-mesme une juste rigueur.
Je confie au papier les secrets de mon cœur.
Ainsi, dés qu’une/ois ma verve se réveille,
Comme on voit au printemps la diligente Abeille Qui du butin des fleurs va composer son miel,
Des sottises du temps je compose mon fiel.
Je vais de toutes parts où me guide ma veine.
Sans tenir en marchant une route certaine.
Et, sans gesner ma plume en ce libre métier.
Je la laisse au hajard courir sur le papier.
Le mal est qu’en rimant, ma Muse un peu legere Nomme tout par son nom et ne sçauroit rien taire. C’est là ce qui fait peur aux Esprits de ce temps. Qui, tout blancs au dehors, sont tout noirs au dedans. Ils tremblent qu’un Censeur, que sa verve encourage. Ne vienne en ses écrits démasquer leur visage,
Et, fouillant dans leurs mœurs en toute liberté, N’aille du fond du Puits tirer la vérité.
Tous ces gens, éperdus au seul nom de satire.
Font d’abord le proce^ à quiconque ose rire.
Ce sont eux que ton voit, d’un discours insensé, Publier dans Paris que tout est renversé.
DISCOURS AU ROY
Au moindre bruit qui court qu’un Auteur les menace De jouer des Bigots la trompeuse grimace.
Pour eux un tel ouvrage est un monstre odieux;
C’est offenser les loix, c’est s’attaquer aux deux ;
Mais, bien que d’un faux qele ils masquent leur faiblesse, Chacun voit qu’en effet la Vérité les blesse.
Envain d’un lâche orgueil leur esprit revêtu Se couvre du manteau d’une austere vertu ;
Leur cœur, qui se connoist et qui fuit la lumière,
S’il se mocque de Dieu, craint Tartuffe et Molière.
Mais pourquoy sur ce point sans raison m ’écarter ? Grand Roi, c’est mon defaut, je ne sçaurois flatter.
Je ne sçai point au Ciel placer un Ridicule,
D’un Nain faire un Atlas, ou d’un Lâche un Hercule, Et, sans cesse en esclave à la suitte des Grands,
A des Dieux sans vertu prodiguer mon encens.
On ne me verra point d’une veine forcée,
Mesmes pour Te louer, déguiser ma pensée :
Et, quelque grand que soit Ton pouvoir souverain, Simon cœur en ces vers ne parloitpar ma main,
Il n’est espoir de biens, ni raison, ni maxime.
Qui pût en Ta faveur m’arracher une rime.
Mais lorsque je Te voi, d’une si noble ardeur. T’appliquer sans relâche aux soins de Ta grandeur. Faire honte à ces Rois que le travail étonne.
Et qui sont accableq du faix de leur Couronne ;
Quand je voi Ta sagesse, en ses justes projets,
D’une heureuse abondance enrichir Tes sujets,
DISCOURS AU ROY
Fouler aux pieds V orgueil et du Tage et du Tibre, Nous faire de la mer une campagne libre,
Et Tes braves Guerriers, secondant Ton grand cœur, Rendre à l'Aigle éperdu sa première vigueur;
La France sous Tes loix maistriser la Fortune,
Et nos vaisseaux, domtant lun et l’autre Neptune, Nous aller chercher l'or, malgré l'onde et le vent.
Aux lieux où le Soleil le forme en se levant ;
Alors, sans consulter si Phebus Ven avoué'.
Ma Muse toute en feu me prévient et Te loué.
Mais bien-tost la Raison, arrivant au secours,
Vient d’un si beau projet interrompre le cours.
Et me fait concevoir, quelque ardeur qui m’emporte. Que je n’ai ni le ton, ni la voix asseq forte.
Aussi-tost je m’effraye, et mon esprit troublé Laisse là le fardeau dont il est accablé;
Et, sans passer plus loin, finissant mon ouvrage. Comme un Pilote en mer qu’ épouvante l'orage.
Dés que le bord paroist, sans songer oü je suis.
Je me sauve à la nage, et j’aborde où je puis.
Danton, ce grand Auteur dont la Muse fertile Amusa si long-temps et la Cour et la Ville,
Mais qui, n’estant vêtu que de simple bureau, .
Passe rété sans linge et l'hyver sans manteau,
Et de qui le corps sec et la mine affamée N’en sont pas mieux refaits pour tant de renommée; Las de perdre en rimant et sa peine et son bien, D’emprunter en tous lieux et de ne gagner rien, Sans habit, sans argent, ne sçachant plus que faire, Vient de s’enfuir chargé de sa seule misere ,
Et, bien loin des Sergens, des Clercs et du Palais, Va chercher un repos qu’il ne trouva jamais ,
Sans attendre qu’icy la Justice ennemie V enferme en un cachet le reste de sa vie.
Ou que d'un bonnet vert le salutaire affront Flétrisse les lauriers qui luy couvrent le front.
Mais le jour qu’il partit, plus défait et plus blême Que n’est un Pénitent sur la fin d’un Carême,
La colere dans l’ame, et le feu dans les yeux.
Il distila sa rage en ces tristes adieux :
Puisqu’en ce Lieu jadis aux Muses si commode Le mérité et l’esprit ne sont plus à la mode.
Qu’un Poè'te, dit-il, s'y voit maudit de Dieu,
Et qu’ici la Vertu n’a plus ni feu ni lieu;
Allons du moins chercher quelque antre ou quelque roche D’où jamais ni PHuissier ni le Sergent n’approche,
Et sans lasser le Ciel par des vœux impuissans, Mettons-nous à l'abri des injures du temps;
Tandis que, libre encor malgré les destinées,
Mon corps n'est point courbé sous le faix des années, Qu'on ne voit point mes pas sous l'âge chanceler,
Et qu'il reste à la Parque encor dequoy filer.
C’est là dans mon malheur le seul conseil à suivre.
Que George vive ici, puisque George y sçait vivre, Qu’un million comptant, par ses fourbes acquis.
De Clerc, jadis Laquais, a fait Comte et Marquis.
Que Jaquin vive ici, dont l’adresse funeste A plus causé de maux que la guerre et la peste,
Qui de ses revenus écrits par alphabet Peut fournir aisément un Calepin complet.
Qu’il régné dans ces lieux, il a droit de s'y plaire.
Mais moi, vivre à Paris l Eh, qu’y voudrais je faire?
Je ne sçay ni tromper, ni feindre, ni mentir,
Et quand je le pourois, je n’y puis consentir.
Je ne scai point en lâche essuyer les outrages D’un Faquin orgueilleux qui vous tient à ses gages,
De mes Sonnets flatteurs lasser tout l'univers,
Et vendre au plus offrant mon encens et mes vers.
Pour un si bas employ ma Muse est trop altiere.
Je suis rustique et fier, et j’ai lame grossière.
Je ne puis rien nommer, si ce n’est par son nom. J’appelle un chat un chat, et Rolet un frippon.
De servir un Amant, je n’enay pas l’adresse.
J ignore ce grand art qui gagne une maîtresse,
E t je suis à Paris, triste, pauvre et reclus.
Ainsi qu’un corps sans ame ou devenu perclus.
Mais pourquoi, dira-t-on, cette vertu sauvage,
Qui court à l’hospital et n’est plus en usage ?
La richesse permet une juste flerté,
Mais il faut estre souple avec la pauvreté.
C'est par là qu’un Auteur, que presse l’indigence.
Peut des astres malins corriger l’influence.
Et que le Sort burlesque, en ce siecle de fer.
D’un Pédant, quand il veut, sçait faire un Duc et Pair. Ainsi de la Vertu la Fortune se joue.
Tel aujourd’hui triomphe au plus haut de sa roué’. Qu’on verroit, de couleurs bizarrement orné.
Conduire le carrosse oit Von le voit traîné.
Si dans lés droits du Roi sa funeste science Par deux ou trois avis n’eust ravagé la France.
Je sçay qu’un juste effrqy l’éloignant de ces lieux,
L’a fait pour quelques mois disparoistre à nos yeux : Mais enyain pour un temps une taxe l’exile:
On le verra bien-tost pompeux en cette ville, Marcher encor chargé des dépouilles d’autruy.
Et jouir du Ciel mesme irrité contre luy,
Tandis que Colletet, crotté jusqu’à l’échine,
S’en va chercher son pain de cuisine en cuisine ; Sçavant en ce métier, si cher aux beaux Esprits, Dont Monmaur autrefois jit leçon dans Paris.
Il est vray que du Roy la bonté secourable Jette enfin sur la Muse un regard favorable,
Et, réparant du sort l’aveuglement fatal.
Va tirer désormais Phebus de l’hospital.
On doit tout esperer d’un Monarque si juste.
Mais sans un Mecenas, à quoy sert un Auguste?
Et fait comme je suis, au siecle d’aujourd’huy,
Qui voudra s’abaisser à me servir d’appuy ?
Et puis, comment percer cette foule effroyable De Rimeurs affameq dont le nombre l'accable ;
Qui, dés que sa main s'ouvre, y courent les premiers, Et ravissent un bien qu’on devait aux derniers. Comme on voit les Frelons, troupe lâche et stérile. Aller piller le miel que l’Abeille distile?
Cessons donc d’aspirer à ce prix tant vanté.
Que donne la faveur à l’importunité.
Saint-Amand n’eut du ciel que sa veine en partage. L'habit qu’il eut sur luy fut son seul héritage;
Un lit et deux placets composaient tout son bien,
Ou, pour en mieux parler, Saint-Amand n'avoit rien. Mais quqy, las de traîner une vie importune Il engagea ce rien pour chercher la Fortune,
Et, tout chargé de vers qu'il devait mettre au jour, Conduit d’un vain espoir il parut à la Cour.
Qu'arriva-t-il enfin de sa Muse abusée?
Il en revint couvert de honte et de risée,
Et la Fièvre au retour terminant son destin.
Fit par avance en luy ce qu’auroit fait la Faim.
Un Poëte à la Cour fut jadis à la mode,
Mais des Fous aujourd'huy c'est le plus incommode. Et r Esprit le plus beau, l’Auteur le plus poly.
N’y parviendra jamais au sort de l’Angely.
Faut-il donc désormais jouer un nouveau rôle ? Dois-je, las d'Apollon, recourir à Bartole,
Et, feuilletant Loüet alongé par Brodeau,
D’une robbe à longs plis balayer le Barreau ?
Mais à ce seul penser je sens que je m’égare.
Moi? que j’aille crier dans ce pais barbare.
Où l'on voit tous les jours l’Innocence aux abois Errer dans les détours d’un Dédale de lois.
Et, dans l’amas confus des chicanes énormes,
Ce qui fut blanc au fond rendu noir par les formes. Où Patru gagne moins qu’Uot et Le Marier,
Et dont les Cicerons se font chej Pé-Fournier ? Avant qu’un tel dessein m’entre dans la pensée ;
On poura voir la Seine à la Saint Jean glacée.
Arnauld à Charenton devenir Huguenot,
Saint-Sorlin Janséniste, et Saint-Pavin bigot.
Quittons donc pour jamais une Ville importune.
Où l’Honneur est en guerre avecque la Fortune :
Où le Vice orgueilleux s’érige en Souverain,
Et va la mitre en teste et la crosse à la main;
Où la Science, triste, affreuse et délaissée.
Est par tout des bons lieux comme infâme chassée ;
Où le seul art en vogue est l’art de bien voler;
Où tout me choque, Enjin, où... Je n’ose parler.
Et quel Homme si froid ne seroit plein de bile,
A r aspect odieux des mœurs de cette Ville?
Qui pouroit les souffrir? et qui, pour les blâmer. Malgré Muse et Phebus n’apprendroit à rimer?
Non, non, sur ce sujet, pour écrire avec grâce,
Il ne faut point monter au sommet du Parnasse,
Et, sans aller rêver dans le double Vallon,
La colere suffit, et vaut un Apollon.
Tout beau, dira quelqu’un, vous entreq en furie.
A quoi bon ces grands mots? Doucement, je vous prie. Ou bien monteq en Chaire, et là, comme un Docteur, Alleq de vos sermons endormir l’Auditeur.
C’est là que bien ou mal, on a droit de tout dire.
Ainsi parle un Esprit qu’irrite la Satire,
Qui contre ses defauts croit estre en seureté.
En raillant d’un Censeur la triste austérité;
Qui fait l’homme intrépide, et, tremblant de faiblesse, Attend pour croire en Dieu que la fièvre le presse;
SATiRK i.
Et, toujours dans l’orage au Ciel levant les mains,
Dés que l’air est calmé, rit des foibles Humains.
Car de penser alors qu’un Dieu tourne le monde.
Et réglé les ressorts de la machine ronde.
Ou qu’il est une vie au delà du trépas,
C est là, tout haut du moins, ce qu'il n’avoûra pas.
Pour moi, qu’en santé même un autre Monde étonne.
Qui crois l’ame immortelle, et que c’est Dieu qui tonne.
Il vaut mieux pour jamais me bannir de ce lieu.
Je me retire donc. Adieu, Paris, adieu.