‹ Les satires francaises du XVIe [i.e. Seizième]Chapitre 3 sur 35 · LES GEMISSEMENS DE LA FRANCE, AU ROY · texte numérisé non relu

LES GEMISSEMENS DE LA FRANCE, AU ROY

O Dieux ! s'il est perrais aux mortels de se plaindre. Si jusqu'à vous bons Dieux) leurs criz peuvent attaindre, Escoutez mes clameurs, et si vos deïtez Prennent compassion des humains agitez Par les flots turbulents d'une mer violente. Prenez ore pitié de moy, triste et dolente, Triumphante jadis des peuples triumphans. Mais or donnée en proye à mes propres enfans.

Moy (France), qui n'euz onq' pour ayeuls en ce monde.

Sinon les Dieux, les Cieux, les Airs, la Terre, et l'Onde,

Première en Loix, en Mœurs, en Peuples, en Citez,

Et la plus fleurissante en Universitez,

Qui, envoyant mes Loix jusqu'aux peuples Barbares,

Ay faict trembler les Turcs, les Perses, les Tartares,

Chassé l'idolâtrie, et planté en son heu

La Foy, l'Amour, l'honneur, et la crainte de Dieu !

Moy qui ay envoyé du règne de Camille Assaillir les Romains, qui ay rasé leur ville, Y laissant seulement les vestiges du feu. Puis s'estant restabhe en force, peu à peu, Brennus, l'un de mes Roys, l'a encore assiégée Et (vainqueur de rechef) à son veuil saccagée; Ainsi, brave de cueur, s'enflammant aux combats. Pour surmonter les Grecz vers eux dressa ses pas. Et, desja, quand le sort luy desroba la vie, Avoit planté mon nom au milieu de l'Asie I

Mais, comme la discorde est source du meschef. Peu après le Romain mist son pied sur mon chef,

Et le vaincu, vainqueur, plus ardant adversaire, Mist mon col à son joug et me fist tributaire. Jusqu'à ce qu'appellant Pharamond pour mon Roy Je secouay le joug de son injuste Loy; Et tellement s'accreut le François heritaige, Qu'il fut de quatre Roys sufi&sant appanage.

Puis, quand sous Childeric, dans les vices plongé,

Chacun peuple se veit par l'ennemy rongé.

Tous, d'un commun accord, contre luy conspirèrent.

Et l'ayant refaict moyne, en son lieu couronnèrent

Pépin, fils de Martel, sous qui, en mille lieux.

Je plantay ma grandeur et levay dans les cieux

Le bruit de mon renom, en terraissant la gloire

De l'infidèle peuple, et gravant ma victoire

Sur le doz du Lombard, tant que moy et mon Roy

Feusmes par tout nommez le soustien de la Foy.

En après, je domptay (mesmes sous Charlemaigne) Naples, Flandre, Piedmont, l'ItaHe, et l'Espagne, Et, l'ayant veu ranger ces peuples sous mes mains. Je le feis couronner Empereur des Romains; Et sous luy mesme encor je domptay l'AUemaigne, Les Phrizes, les Saxons, l'une et l'autre Bretaigne, Sclavonie, Sydon, L'Ydumee, et le Tyr, Tant qu'à me révérer je forsay consentir Antioche, Bavière, et Venize, lesquelles Estimoyent paravant leurs grandeurs éternelles.

Lors une ambition. Peste et Ire du ciel. Empoisonna les cueurs par l'aigreur de son fiel; D'aucuns particuliers qui, pour finir leur guerre. Me cuiderent ranger sous les loix d'Angleterre, Contr'eulx mesmes félons, sans prévoir le danger Qui vient de se sousmettre au pouvoir estranger.

5 CLOVIS HESTEAU DE NUYSEMENT

Et, non contens du sang prodigué aux batailles. Rougirent leurs cousteaux dans mes propres entrailles.

Ainsi les puissans Grecz, terreur de leurs voisins, Par la desunion ouvrirent les chemins, A leur confusion, au Père d'Alexandre De se faire honorer, et, premier, entreprendre D'establir son pouvoir, puis, avix siècles suivans, D'estre serfs des Romains comme or des Othomans; Et Rome, qui couvroit de son sainct Diadesme Le séjour des mortels, se vainquit elle mesme, Et pour ne se laisser rien à vaincre icy bas. Se rendit va la fin) proye de ses combats.

Douze grandes Citez, superbement construictes.

Furent pour leurs péchez par tremblemens destruictes,

Et des enfers cruels les gosiers ensoufErez

S'enyvrerent du sang des mortels engoufîrez,

Vray spectacle à tous yeux d'une vengeance extrême.

Mais (las !) mes nourrissons armez contre moy mesme.

Forçant l'ire des Dieux en ma destruction,

Chetifs, ont recerché par mainte invention.

En vomissant l'horreur couvée en leur poictrine.

Par fouldres inventez advancer ma ruine.

Renverser mes Citez, pouldroyer mes Ramparts,

Et bref, me démembrer en mille et mille parts,

TeUement que le feu qui, cruel, me consomme.

Me rend france aux François ainsi qu'aux Romains Rome.

Par le vouloir des Dieux une laissive d'eaux Un coup noya la Terre et tous S^es animaux ; Mais, las ! de mes enfans la tourbe dévoyée M'a dans son propre sang maintesfois renoyee.

O malheureux enfans qui, malheureusement. Ainsi qu'un criminel m'enchainez au tourment.

Craignez vous point des Dieux les puissances certaines Qui ont sceu refréner les audaces hautaines Des plus superbes Roy s, lors qu'ils les ont soubmis A l'outrageux pouvoir de leurs fiers ennemys?

Du Tybre Ausonien les courses inhumaines N'ont-elles pas ravy les richesses Romaines, Et couvert le sommet de ses plus hautes Tours ? Cuidez-vous que les Dieux ne débordent le cours De mes fleuves enflez, pour laver mes campagnes Du meurtre ensanglanté? Et que de mes montagnes Leurs flots n'aUlent baignant les superbes coupeaux. Traînant vous et vos biens dans la mer à monceaux ?

Ou (qu'ainsi que Sodome et Gomorre, où l'Inceste Malheureux triumphoit, par la flamme céleste Et le souffre versé, furent proye du feu) Que voz iniquitez, s'accroissant peu à peu, Ne forcent les destins, et que vos durs esclandres Ne me facent une Urne à enclorre voz cendres? Craignez-vous point encor (ô malheureux pervers) Que la Terre, s'ouvrant jiisqu'au fond des enfers. Ne vous loge engloutis dans ses noires entraUles, Vous faisant le gibbier des mordantes tenailles. Des serpenteaulx retorts, et des fouets punisseurs Qu'ont pour vous tourmenter les Eumenides seurs?

Ou que l'air, infecté de puantes fumées

Qui exallent du sang et des chairs consumées.

Ne vous trouble du mal qu'Apollon irrité

Versa au Camp des Grecs, quand leur chef dépité

Dédaigna son sainct prestre, et, plain de folle audace.

L'estonna par l'aigreur d'une folle menace,

Enfiellant son courage en son humble oraison?

7 CLOVIS HESTEAU DE NUYSEMENT

Ah ! malheureux mortels, ah ! qu'à juste raison T5anon fut ennemy de ses propres semblables ! Que justes sont ses cris, et les plaints véritables De ce grand Marc Aurele ! Ah ! combien avez vous Irrité des grands Dieux l'implacable courroux !

N'accusez désormais, si les Magestez hautes

Vous font trop aigrement souvenir de voz fautes.

Les destins ennemis; n'importunez les Dieux

Des injustes clameurs que vous poulsez aux Cieux;

Mais nommez seuls autheurs de voz peines extrêmes

Voz cueurs envenimez, voz vices, et vous mesmes.

Car voz meschants desseins et voz iniquitez

Ont divisé de vous les justes Déitez,

Et le mortel péché qui sous soy vous terrasse

A faict cacher de vous leur pitoyable face.

Afin qu'ils soyent sans yeux et sourds en voz malheurs,

Et que voz cueurs ferrez s'amolUssent aux pleurs.

Voz âmes sont de craincte et d'amour despouillees ; Du sang de voz prochains voz mains sont ja souUlees; Vous chatouillez voz sens d'un faux délicieux. Et la vérité n'est qu'un fantosme à voz yeux; Voz pieds courent au mal; voz coeurs bouiïlent d'espandre Le sang des innocens; vous taschez à surprendre Voz prochains, et (poulsez d'un injuste vouloir) Les ranger (malheureux) dessous vostre pouvoir.

Vous détestez les Dieux; vous fuyez la justice; Vous mesprisez voz Roys, leurs Loix et leur police, Et (chetifs) encontr'eux vous avancez voz pas, Taschant de les estaindre à force de combats. Et les desposseder de la juste puissance Qu'ils ont d'embrasser tout sous leur obéissance.

Quel règne voulez vous plus sainct, plus glorieux,

Plus juste, et plus humain, puis que les puissans Dieux

Ont (pour mieux conserver toute chose en son estre)

Esleu mesme sur eux un Dieu souverain maistre.

Qui regist, qui gouverne, et qui, par temps divers.

Tourne, advance, et retient tout ce grand univers ?

Un seul commande doncq' à la troupe divine;

Le soleil est le Roy des feuz de la Machine;

Le Feu est eslevé sur tout autre Elément;

L'or sur tous les Metaulx, comme le Diamant

Sur les gemmes, paroist, le vin sur les breuvages.

Le Lyon généreux sur les bestes sauvages,

L'Aigle sur les oyseaux, sur les grains le fourment,

Le Chef sur chacun membre extérieurement,

Aux entrailles le Cueur, et bref, la Monarchie

Le monstre clairement, par Nature bastie.

Les membres disposez l'un l'autre se font forts, Et tous ensemble joincts sont la force d'un corps : La Tourbe des sujects, par la concorde unie, Est la force et grandeur de toute Monarchie.

La concorde a tout faict : elle a voûté les cieux, Tiré les Eléments du Chaos ocieux.

Assis le feu, et l'air, et les eaux en leur place, Et au mylieu d'eux-tous ceste terrestre Masse Qui, flottante par l'air, n'a que l'air qui la tient.

Chacun des éléments en force se maintient

Par le secours de l'autre, encor qu'il soit contraire

En estre, en action, et qu'il soit propre à faire

La guerre à son voisin, car d'un lien estroict

Le froid maintient le chault, le chault maintient le froid.

L'humide tient le sec, le sec ayde à l'humide.

Et à" mesmes efiEects la concorde les guide.

9 CLOVIS HESTEAU DE NUYSEMENT

Car du feu seulement la bruslante action Sans l'eau n'advanceroit la génération, Ny l'eau sans la chaleur, car la température Tient les germes en soy de toute la Nature.

Par les globes voûtez les flambeaux radieux Monstrent-ils pas l'effect d'une concorde entr'eux? Les âmes et les corps (bien qu'ils soient dissemblables) Sont-ils p£LS sans la mort du tout inséparables ?

Ne recongnoist on pas une parfaitte amour Entre les vegetaulx, quand la vigne, en maint tour. Ambrasse son ormeau et meurt s'on la sépare ? L'hierre ayme le chesne, et tellement s'empare De ses bras, qu'il s'y joinct jusqu'à ce que l'effort Des fiers vents le terrasse, ou que l'aage et la mort Les viennent délier; m,ais (ô chose incredible !) Les Pierres, les Métaux, dont le corps insensible N'est qu'un limon recuit, monstrent ils pas encor Un vray signe d'amour? l'argent vif ayme l'or, L'aymant ayme le fer, et la troupe plus orde Des esprits infernaulx ayme encor la concorde.

Mais l'homme, plus abject que nul des animaux. Moins traictable qu'un tronc, plus dur que les métaux, Follement embrasé d'une inhumaine flamme (Furieux), va souillant la blancheur de son ame, (Ame) le vray sourgeon de l'esprit des haults Cieux, Par qui tant seulement l'homme est semblable aux Dieux.

Il recerche, il rumine, il songe, il s'aventure

A renverser le cours de l'ordre de nature;

Il travaille, il invente, et veiUe jour et nuict

Pour trouver le secret dont l'effect le detruict.

Quel temps se perd plus mal que celuy que l'on passe

A cercher dans le sein de la terrestre Masse

LES SATIRES FRANÇAISES DU XVI» SIÈCLE lo

Les souphres, le salpestre, et le fer meurdrisseur, Puis que c'est travailler à cercher son malheur? Ou bien celuy qu'on perd pour s'amuser à lire Les secrets de la guerre, afin d'enflammer l'ire Des courages félons, et les rendre parfaicts A sçavoir mettre à chef miUe inhumains effects?

Mais quel temps mieux passé si, pour bannir le vice, On lit les livres saincts de paix et de justice. Et sans forcer la Parque à racourcir les jours. Chacun escouUe en paix leur peu durable cours. Cours qui n'est rien qu'un feu faict de paiUe menue, Un vent, ou un esclair qui se perd dans la nue.

La Paix anime tout et maintient en grandeur

L' estât des puissants Roys, eUe est source de l'heur

Des humains, gardienne et fidèle nourrice

De la Foy, de la Loy, d'amour, et de justice.

Tout prent d'elle sa force, et maintient à tousjours

La chose qu'elle embrasse et qui (sans son secours)

Seroit en un instant, par la flamme ou l'espee,

(Contre le vueil des Dieux) destruicte et dissipée.

Les Champs sont labourez; on veoit, le long des eaux,

Repaistre en seureté les nourrissiers troupeaux;

De verdure et de fleurs les beaux prez se tapissent;

Les Loix sont en honneur, les Royaumes fleurissent;

Ce que le Temps rongeur avecq' l'aage a destruict

Est plus ferme et plus seur, par la Paix reconstruict ;

Chacun à son prochain se monstre charitable.

Et la Religion se garde inviolable;

On adore les Dieux, et leurs Temples sacrez

Ne regorgent le sang des humains massacrez;

On garde l'équité; on veoit, par les Provinces,

Garder estroictement les Edicts de leurs Princes;

Le Mecanicq' travaille, et les pauvres humains

Vivent heureusement du labeur de leurs mains.

II CLOVIS HESTEAU DE NUYSEMENT

Et des riches encor s'augmente la richesse;

On veoit à la vertu s'addonner la jeunesse;

On honore le droict; on révère les Arts;

On conserve la vierge; on soustient les vieillarts,

Qui, dans les Temples saincts, vacquent aux sacrifices;

On caresse l'honneur; on dechasse les vices.

Et jamais des hauts Dieux les feuz précipitez

Ne fouldroyent les murs des paisibles Citez.

Voilà, voilà les fruicts de la concorde saincte; Voilà qui vous faict vivre en amour, et sans craincte De l'outrageuse main d'un superbe vainqueur; Voilà ce qui vous faict mespriser la rigueur Des temps, et prolongeant le fil de voz années. Vous faict forcer l'arrest des fieres destinées.

Vivez donques en paix, vivez, et que voz cueurs

Ne couvent le venin des ameres rancueurs;

Fuyez les durs efforts que la Parque félonne

Vous Uvre, par l'horreur des eflEects de Bellonne;

Et si vous ne sçavez quelle en est la terreur.

Si vous n'avez senty sa cruelle fureur.

Je vous la veux despeindre et les maux qu'elle aporte.

Pensez veoir devant vous une grande cohorte D'hommes pasles d'eflEroy, auxquels la froide peur Classe éternellement chaque entraille et le cueur. Les yeux enflamez d'ire, et la voix efîroyable. L'estomac gros de fiel, le courage imployable. Les pieds prompts au meschef, les cueurs envenimez, Et malheureusement au carnage animez.

Ouyr gronder en l'air un horrible Tonnerre

De canons foudroyans, une mine sous Terre

Qui poudroyé, renverse, et desmembre en cent parts

Les Forts, les Bastions, les murs, et les ramparts;

LES SATIRES FRANÇAISES DU XVI' SIÈCLE rs

Un assault furieux; un combat plein de rage;

Un spectacle hideux; un inhumain carnage;

Un champ couvert de sang, de hamois, et de corps.

Les ims tous démembrez, les autres demy-morts;

Les grands fleuves, roulants leurs courses vagabondes,

Du sang tout bouillonnant taindre leurs froides ondes;

Et des pauvres navrez les cris fendants les Cieux,

Estonner de terreur les oreilles des Dieux.

O desastre cruel ! le fils occist le père,

Et le père son fils, et le frère son frère.

Le nepveu meurtrit l'oncle, et l'oncle le nepveu,

L'amy poursuit l'amy, et par fer et par feu.

Enflammez, afiamez de se perdre et destruire,

Cerchent injustement les moyens de se nuyre.

Qui veit jamais un Ours (surmonté de la faim) Rencontrer un Lyon, et, d'un choc inhumain. Se déchirer, froisser, hacher, et, plains d'audace, Camagers, se manger l'un l'autre sur la place, Se teindre la maschouere et la moustache au sang L'un de l'autre, et haineurs, se déchirer le flang, Avecq' des hurlements et cris espouventables :

Il a veu des guerriers les fureurs exécrables. Qui, pour quelque fantosme en la nue estendu, Brutavilx, se vont baignant dans leur sang espandu. Et, poulsez de fureur, de rage, et de manie, Cerchent tous les moyens de se priver de vie.

La guerre ronge tout et destruict la grandeur De Testât des grands Roys; d'elle sourd le malheur Des humains; elle est mère et impure nourrice De mort, de dol, de vol, de fraude, et d'injustice; Tout prend d'elle sa fin, et renverse à jamais Ce que le Temps ouvrier a basty par la paix;

13 CLOVIS HESTEAU DE NUYSEMENT

Elle force, renverse, embrase, ronge, et mine

Tout, et traîne après soy la peste et la famine;

Les champs restent déserts, et les pauvres troupeaux

Ne vont en seureté paistre le long des eaux;

De verdure et de fleurs les prez ne se tapissent;

Les loix sont en horreur; les Royaumes périssent;

Ce que le pauvre peuple avecq' l'aage a construict

Est misérablement par la guerre destruict;

On faict du vollement un oeuvre charitable;

La ReUgion est un monstre abominable;

L'on déteste les Dieux, et leurs temples sacrez

Revomissent le sang des humains massacrez;

On bannist l'équité; on voit, par les Provinces,

Transgresser librement les edicts de leurs Princes;

L'artisan se lamente, et les pauvres humains,

(Forcenez) dans leur sang baignent leurs propres mains.

Et le riche à ses yeux voit piller sa richesse;

A tous vices on voit s'adonner la jeunesse;

On abhorre le droict; on mesprise les arts;

On viole la vierge; on trouble les vieillards;

On brise les Autels; on fuyt les sacrifices;

On dechasse l'honneur; on caresse les vices,

Et fault que des hauts Dieux les feuz précipitez

Foudroyent les sommets des guerrières Citez.

Voilà, voilà les fruicts que depuis vingt années J'ay cueilliz, par l'arrest des fieres destinées.

N'ay-je pas veu l'enfant malheureux arracher

L'antraille de son père ? et viUement cracher

Contre sa propre mère ? O misère cruelle !

Qui rends entre les miens la discorde éternelle,

Pourquoy as-tu couvert une rebeUion

Sous le manteau sacré d'une religion?

Car helas ! quels malheurs, et quels faulx simulachres.

Si la ReUgion causoit tant de massacres,

De meurdres, et de vols, ou s'embrasoit, afin

De m'éclorre (à sa perte) une cruelle fin,

Nourrissant Ennyon en son fiel violente.

Et vouant les serpents de sa teste sanglante,

Au lieu de Taureaux gras sur les sacrez autels;

Imprimant (sacrilège) en l'ame des mortels.

Rapt, adultère, inceste, avarice, vengeance,

Meurdre, guerre, rapine, injure, violence.

Haine, rancune, vol, blasphème, ambition.

Injustice, Impieté, fraude, déception.

Et tel genre de mauLx, dont la juste sentence

Des grands Dieux courroucez à ma perte s'advance;

Moy, las I qui ne fus onçq' source de leurs débats.

Mais qui, seule, soustiens le faix de leurs combats !

Jamais les forts Lyons l'un l'autre ne s'assaillent; Contre les Tygres fiers les Tygres ne bataillent; Et bien qu'au renouveau les Taureaux amoureux. Poussez d'un nouveau feu, s'afirontent, furieux, Ils s'aident seulement des armes naturelles Et n'employent le fer ny les flammes cruelles.

Veit-on jamais au Ciel (miracle nompareil)

Les Astres radieux attaquer le soleil ?

A l'on jamais ouy que la troupe divine

Ait tasché d'ofîenser celuy qui la domine?

A l'on jamais veu l'aigle assailly des oyseaux?

L'or de quelque métal? l'océan des ruisseaux?

Le chef de quelque membre, et le cueur des entrailles?

Que les mousches à miel ayent faict des batailles

Pour destruire leur Roy? que l'eau, la Terre, et l'air.

Jusqu'au siège du feu ayent ozé voler?

Non, non ! mais l'homme seul, artisan de malice. Fils de l'ambition, nourrisson d'injustice.

15 CLOVIS HESTEAU DE NUYSEMENT

Faict la, guerre à soymesme, et, sans craindre son Roy, Veult ravir sa puissance et luy donner la Loy.

O Dieux ! qui justement, d'une esgale balance, Guerdonnez les biensfaits ou donnez pénitence Des forfaicts aux mortels, si vos bras punissants Daignent lancer du ciel leurs fouldres rougissants Sur le chef des pervers qui provoquent vostre ire. Aggravez les grands Dieux !) d'un étemel martyre ! Grands Dieux ! foudroyez les, et faictes que dans l'air On voye leurs souspirs et leurs âmes voler ! Que le fil malheureux de leur fin terminée Les facent égaler Tytie ou Capanee !

Que des fiers Terre-nez les rochers punisseurs Puissent rensevelir ces cruels meurtrisseurs Qui n'ayment que le fer ! Que le fer les outrage. Que le feu les consomme, et qu'encores la rage Qu'ils veuUent exercer s'attache dedans eux. Et malheureusement les rende malheureux !

Que tous les Eléments s'efforcent de leur nuire ! Que la Terre s'abysme afin de les destruire ! Que des enfers hideux les gouffres flamboyants; Que du Chien trois-testu les gosiers aboyants; Que des Antres Aphteux les cavernes horribles; Que des fieres fureurs les vengeances terribles; Que des fleuves mortels les flots envenimez; Que des foumeaulx ardans les ventres alumez; Que des Corbeaux rongears la troupe crouassante; Que des Esprits damnez la tourbe pallissante; Et bref, que ce qui est aux Enfers de terreur. De tourment, et d'effroy, punisse leur erreur !

Encor si mes enfans dressoient un beau voyage

Ou par Terre ou par Mer, comme ceulx de Carthage,

Peut estre que, suyvant quelque fatal bon-heur. Du bien des estrangers ba^tiroient un honneur ?

Mais fault-il. (O destin !) par la dent enragée

De ses cruels enfans la mère estre mangée ?

Fault il qu'ils soyent autheurs d'un si ardant discord

Qu'à tous coups l'estranger les remette d'accord,

Et qu'au Heu de le vaincre et chasser de sa Terre

Ils luy payent tribut pour me faire la guerre ?

Fault il que la discorde empoisonne leurs cueurs.

Et leur face adorer les Allemans vainqueurs ?

Qu'ils facent des ponts d'or pour les faire descendre.

Afin de les dompter et réchauffer la cendre

De leurs premiers ayeuls en s'emparant de moy.

Comme héritage acquis par une injuste Loy?

Que l'Espagne s'en rie, et qu'encor l'Angleterre

Verse de l'huille au feu et m'enflamme à la guerre.

Attendant seulement l'heure de mon mechef

Pour, d'un superbe pied, me marcher sur le chef ?

Fault-il que ma grandeur devienne une fumée

Qui exalte et se perd, parmy l'air consommée ?

Fault il que mes combats m'ayent mise si hault

Pour me voir trebuscher d'un si dangereux sault ?

Fault il que de la Grèce, ore toute déserte.

Par ma desunion j'accompaigne la perte.

Et comme Rome fut la proye des Romains,

Les François pour butin m'ayent, France, en leurs mains ?

Fault il presser les Dieux de m'accabler de peines.

Inventant à mon dam mille morts inhumaines ?

Que tous les Eléments s'efiorcent, désormais.

De me rendre aux François un Tumbeau pour jamais?

Que l'immortelle paix, en ma triste querelle.

Me semble menacer d'une fuitte éternelle?

Qu'en moy seule on ne voye ou douceur ou pitié.

Seule sans Dieu, sans Foy, sans Loy, sans amytié;

17 CLOVIS HESTEAU DE NUYSEMENT

Et que les corps sans ame et les bestes cruelles Gardent plus de concorde et de respect entre elles Qu'entre moy et mes fils ? Bref, que, seule icy bas. Je me plaise au discord, au meurdre et aux combats? Seule, qui n'ayme point de la concorde saincte Les mystères sacrez? Seule, dont l'ame enceincte De l'outrageux poison de rancune et de dol, Veult nourrir en son flanc l'injustice et le vol? Et faudra t'il (ô Dieux dont Je rougis de honte !) Que leur courage enflé par les armes je donte. Et que moy, malheureuse, en soustienne l'assault. Dressant dessus mon front un publicq' échaffault. Où les maulx cotumez de ma perte récente Me rendront pour jamais une scène sanglante ?

(Les Œuvres Poétiques, 1578.)

Henri Estienne, second du nom, naquit à Paris en 1528. Il était fils du célèbre imprimeur-humaniste Robert I®' Estienne, et de Perrette Bade, fille du savant Josse Badius. La maison de Robert Estienne était entièrement consacrée aux Lettres et au travail. « Ton aïeule, écrit Henri à son fils Paul, en tête de l'édition d'Aulu- Gelle de 1585, entendait la conversation de ceux qui parlaient latin aussi bien que s'ils eussent parlé français, et ma sœur Catherine, ta tante, parlait latin de manière à être comprise par tous... Ton aïeul, Robert Estienne, avait institué dans sa maison une sorte de décemvirat httéraire, qu'on pouvait aussi bien nommer TravTOîÔvf; que TraYyAwcrcov, puisque toute nation et toute langue s'y trouvaient réunis. Parmi ces hontunes distingués, dont plusieurs étaient du plus grand mérite, quelques-uns s'occupaient de la correction des épreuves, et la langue latine leiu: servait à tous d'interprète comimm. La conversation en cette langue était d'un usage si fréquent que les domestiques l'entendaient et la parlaient; enfin, toute la maison était latine, et jamais ni moi ni mon frère Robert dès notre plus tendre jeunesse n'aurions osé parler que le latin avec mon père et les correcteurs de son imprimerie... »

Robert Estienne confia son fils à un précepteur, qui lui enseigna le grec en le lui faisant traduire en français et non pas en latin, de sorte que c'est à cet inteUigent exercice que nous devons le traité de la Conformité du français avec le grec, Henri Estienne en ayant saisi les rapports dès son enfance. L'amoiur du grec devint si vif en lui qu'il voulut apprendre les rôles de la Médée d'Euripide et les tenir successivement. Vers l'âge de quinze ans, il eut pour précepteur PieiTC Danès, disciple de Guillaume Budé et de Jean de Lascaris, qui ne consentit à former d'autres élèves particuUers que le fils de François 1*^ et celui de Robert Estienne. Tusan et Adrien Turnèbe perfectionnèrent le jeune homme dans l'hellénisme; Ange Vergèce, fameux caUigraphe crétois, lui enseignait son art; enfin, les mathématiques et l'astrologie soUicitèrent quelque peu son

activité. Robert Estienne eut recours à son fils pour collatiormer le manuscrit de Denys d'Hcdicamasse, quauid il en préparait la célèbre édition. Henri en retira le goût des recherches érudites, qui le poussa sur les routes d'Italie afin de visiter les bibhothèques et les collections privées. Il n'avait pas encore vingt £uis ! Au bout de trois années, il savait non seiilement la langue italienne, mais encore tous ses idiomes, et sa facihté à les parler trompait jusqu'à ses hôtes sur sa véritable patrie. Mais, quelles langues ne possédait-il pas, anciennes et modernes, y compris les orientales? L'étude, la coUation des textes, la fréquentation des savants et des hommes illustres de l'étranger, lui laussaient encore le temps de s'occuper de la vente des impressions paternelles, et c'est à cheval, sur les routes, qu'il composait ses vers, grecs, latins ou français. La place nous manque poiur noter les particularités de ses nombreux voyages, ainsi que pour l'étudier comme éditeur ou pamphlétaire politique. Disons succinctement que, soit dans l'ateUer de son père réfugié à Genève, la Rome protestante, soit dans sa propre imprimerie, il mit au jour la première édition d'Anacréon, véritable événement littéraire, les Psaumes de David, Maxime de Tyr, le Lcxicon Ciceronianum grcsco-lattnum, l'un de ses ouvrages les plus estimés, Diodore de Sicile, les Commentaires sur Sophocle et Euripide, la Conformité du langage français avec le grec, l'Apologie pour Hérodote, l'Essai sur la Précellence du Langage français, l'Anthologie grecque, qui devait avoir tant d'influence sur la Pléiade, ef, parmi tant d'autres ouvrages importants, les Deux Dialogues du Langage français Italianizé. Épuisé par l'âge et le travcdl, il fut atteint à Lyon d'une maladie soudaine, dont il mourut à l'Hôtel-Dieu, au mois de mars 1598. On dut vendre les livres de son magasin pour satisfaire ses créanciers ! Il s'était marié trois fois et laissait son fils, Paul Estienne, pour soutenir l'honneur d'un nom tant de fois illustre.

Les vers français qu'a laissés Henri Estienne âont en petit nombre et pour la plupart satiriques. C'est surtout par le pamphlet en prose qu'il s'est signalé. U Introduction au Traité de ia Conformiti des merveilles anciennes avec les modernes, plUs connu soUs le titre à.' Apologie pour Hérodote, le fit brûler en effigie à Paris, et même désavouer à Genève par le Consistoire. Sous prétexte de défendre la véracité d'Hérodote, il y faiit im tableau de l'histoirt scandaleuse du XVI® siècle, où le clergé tient le rôle principal. Le Discours merveilleux de la Vie et des Desportements de Catherine de Médicis, royne mère, auquel sont récités les moyens qu'elle a tenus pOur usurper le gouvernement du royaume de France et ruiner l'EstXt d'iceluy (anonyme), est un hbelle outrageux, où cette princesse est représentée comme une nouvelle Brunehaut, digne du même suppUce. Enfin, pamod les autres ouvrages de Satire, pohtiques ou reli-

gieux, il convient de citer le Conseiller des Princes, ou Principum Musa monitrix, poème de 5.500 vers ïambiques, divisé en 40 chants, où l'auteur s'élève contre la vénalité des charges, les crimes des Borgia, le machiavélisme et la composition étrangère de l'armée nationale. Son prologue en alexandrins, présenté au feu roy Henri III, a pour titre : L'ennemi des Calomniateurs. Dans le Dialogue entre Philoceltœ et Coronelli, il expose sous ce dernier nom, parmi divers tableaux, celui de la Saint-Barthélémy, l'assassinat de Henri III, et la tentative de meurtre de Parry sur la reine d'Angleterre. Les vers ïambiques de Rex et Tyrannum établissent la diÉférence entre un tjTran et un roi; ils sont suivis d'un petit poème en hexamètres, qui résume le même sujet : De Principatu bene instituendo et adnn nistrando. Les autres satires d'Estienne sont d'ordre professionnel ou philologique : « La Plainte de la typographie au sujet des imprimeurs ignorants qui compromettent cet art », poème latin contre les éditions incorrectes, dont on retrouve im écho dans l'épître latine, en prose, sur l'état des travaux de son imprimerie, et particulièrement de son Trésor de la langue grecque. Citons encore le Pseudo- Cicero, dialogue contre ceux qui abusent des locutions qu'ils croient cicéroniennes, et le Nizoliodidascalus, critique de ceux qui écrivaient en latin au moyen du lexique de NizzoU, composé de lambeaux de Cicéron. De ces derniers ouvrages, le plus célèbre et le plus remarquable est le Langage François italianizé (en prose), duquel nous avons extrait la satire que l'on va lire. Le titre indique suffisamment qu'il s'agit de la corruption de notre langue par les hommes d'armes des expéditions de Charles VIII, de Louis XII et de François I^'', ainsi que par les Florentins attachés à la nièce de Clément VII. La cour affectait d'employer des mots et des toiumvures d'outre-mont, qui ne pouvaient que choquer les Français de vieille race, comme : capiter, sHmbatter, faire scorne, stenter, s'inganner, mercadant, mariol, amorevolesse, favoregger, indugier à quelque chose, bonne voglie, garbe, salvatichesse, etc.. t Poiurquoi, disait Estienne, ne pas feuilleter nos romans et desrouiller force beaux mots, tant simples que composez, qui ont pris la rouille pour avoir esté si long temps hors d'usage? Non pas pour se servir de tous sans discrétion, mais de ceux pour le moins qui seroient plus conformes à l'usage d'aujourd'huy. Mais il nous en prend comme aux mauvais mesnagers, qui, pour avoir plus tost faict, empruntent de leurs voisins ce qu'ils trouveroient chez eux, s'ils vouloient prendre la peine de le cercher... »

Comme dans la Precellence du Langage français, où se retrouvent souvent les mêmes idées, exposées avec plus de pondération, Estienne ne se montre pas toujours, dans ce Françoys italianizé, un linguiste très sûr. Mais il faut dire à sa décharge que la philologie était encore au berceau, et que sa satire parfois inexacte ou injuste

est toujours un hommage passiomié à la Langue française, t Les imperfections mêmes de cet ouvrage, dit Francis Wey, contribuent à en rehausser l'intérêt historique, car, délaissant parfois le sujet principal, l'auteur, emporté par l'iostinct comique, affuble son courtisan de tous les ridicules du jo'jx et profite de l'occasion pour généraliser la satire, en l'étendant à quantité de préjugés, d'usages et de prétentions des gens du bel air. La physionomie des Raânés d'une époque, où la chose que ce mot a désignée depuis n'avait pas encore reçu de sobriquet, se trouve là tout entière; ce livTe équivaut à des Mémoires intimes... » Comme l'Apologie pour Hérodote, Les Dialogues du François italianizé furent mal \'us à Genève. Obligé de soiunettre ses épreuves à la censure, il fut accusé d'avoir fait des additions d'un tour inconvenant, et le livre fut saisi. L'ou- VTage contient quatre satires, qui %-ienneiLt immédiatement après l'avis de Jan Franchet Dict Philausone, gentilhomme Couriisanopoliiois. EUes s'intitulent : Condoléance aux Courtisans amateurs du nayf langage François; Remonstrance aux autres courtisans, amateurs du François italianizé et autrement déguisé; Autre Remonstrance à ces autres courtisans, et, enfin, Epitres de Monsieur Celtophile, que nous reproduisons. Les trois premières sont octosyllabiques. Puisse VEpître à Celtophile guérir nombre de nos compatriote de l'emploi ridicule et sans obUgation qu'ils font de l'anglais dans les termes les plus courants !...

Bibliographie. — (Pour le détail des éditions imprimées, traduites ou annotées par Henri Estienne, cf. Haag, La France Protestante.) Traicté de la Conformité du langage français avec le grec, Genève, 1565, rééd. par L. Feugère, Paris, 1853; — Introduction au Traité de la conformité des merveilles anciennes avec les modernes, ou Traité préparatif à l'Apologie pour Hérodote, 1556; — Remonstrance du prince de Condé au roy Charles IX, 1569; — Discours merveilleux de la Vie, actions et deportemens de Catherine de Medicis, royne mère, etc., 1575 (2^ éd. augmentée en 1578); trad. en lat. sous ce titre : CaiharifUB Mediciscz regina matris, vUce actorum et cortsiliorum quibus universum regni Gailici statum Incubare sonata est, stupenda eaque vera enarratio, 1575 (attr. à Th. de Bèze); — Deux Dialogues du nouveau Langage franc, italianizé, 157S (rééd. par Axcide Boxneau, Paris, Liseux, 1883); — Project du Livre de la Precellence du language franc., Paris, 1579 (réimpr. avec la Deffence et Illustration, Paris, librairie Gamier); — Principum monitrix musa, Bàle, 1590 (contient l'Ennemi des Calomniateurs ; — Les Prémices, ou le premier livre des Proverbes épigrammatissz, 1594; — Lettres de H. Estienne, éd. par Passow, 1830.

A CONSULTER. — Scaligcriana. — Scévole de SAixiE-àL^RTHE,

Eloges des Hommes illustres, trad. Colletet. — Est. Pasquier, Recherches de la France. — Bayle, Dict. Hist. — Niceron, XXXVI. — Maittaire, Stephanorum Historia. — Firm. Didot, Observations sur H. Estienne. — A. A. Renouard, Annales des Estiennes. Paris, 1843. — L. Feugère, éd. cit. — Gaulheur, Etud. sur la Typograph. genevoise, Genève, 1855. — Alcide Bonneau, édi cit. — Haag, op. cit. — L. Clément, H. Estienne et son œuvre française.

Epistre de monsieur CELTOPHILE AUX AUSONIENS,

TOUCHANT LA DISPUTE QUI A ESTÉ ENTRE LUI ET MONSIEUR PhILAUSONE, LEUR GRAND AMI.

Je ne sçay pas, messieurs, que vous direz.

Encore moins sçay-je que penserez

(Vous qui tousjours pensez plus que ne dites)

Quand vous lirez les raisons qu'ay déduites

En condamnant le meslinge que font

Tous nos François qui nos mots contrefont.

Mais je sçay bien que mal penser ne dire

Vous ne devez, ne prendre rien au pire,

Considerans que l'honneur et le bien

De mon pays m'est cher comme le mien :

Qui maintenant plus vostre langue honore,

La sienne plus luymesme deshonore;

Car sottement à ces paroles vient

Que d'un nom sot nommer aussi convient

En les nommant Italicogalliques, Ou, si l'on veut, Gallicoitaliques.

Et qui leur a ce fatras inventé?

Un indiscret désir de nouveauté :

Ceste façon de mots leur semble belle,

Tant seulement pource qu'elle est nouvelle,

Sçachans que mieux l'oreille on prestera

Quand mots nouveaux resonner on fera.

Voyla le poinct sur lequel ils se fondent,

Et pour lequel deux langues ils confondent;

Car de tout temps désir de nouveauté

A nos François reproché a esté.

Vous voyez ja comment je vous confesse

Nostre vieil mal qui encore ne cesse;

Et qu'ainsi soit, tousjours trouvons plus beaux

Nouveaux habits, et nouveaux sur nouveaux,

Et bien qu'ils soyent de façon incommode,

Sufi&t qu'ils sont à la nouvelle mode.

Voire, en sont là aucun d'entr'eux logez

(En quoy quelcun les diroit enragez)

Que ce désir de la nouveauté touche

Et leur palais et leur friande bouche.

Les cuisiniers en sont tous estonnez.

Qui sont criez, tansez, et malmenez.

Si nouveauté ne court par la cuisine.

Si à monsieur tousjours elle ne fine

D'un mets nouveau, soit par desguisement.

Soit en trompant son palais autrement.

Il faut changer, et deust on aller querre

Ce changement jusqu'au bout de la terre.

Puis, comme si nouveauté dominer

Devoit par tout, sans à rien pardonner.

Il a fallu en fin qu'en leur langage

Se vist aussi quelque nouveau mesnage.

Pourtant soudain vos mots ont mis en jeu.

Les trouvants ja tous portez sur le lieu,

N'estant endroit aujourd'huy en la France,

Où n'ayez faict ou faciez demeurance;

Mais en la cour, plus qu'en tous autres lieux.

On a esté de vos mots curieux.

Car elle est tant de vous, messieurs, remplie

Que c'est desja la petite Italie.

Or vous sçavez combien d'autorité

Donne ce lieu à ceste nouveauté,

Car chacun croit que le meilleur langage

Ce soit celui qui est là en usage.

Touchant ce faict j'ay voulu deviser

Tout privement, sans vous rien desguiser;

Maintenant, faut qu'entrions en conférence.

Et de m'ouïr ayez la patience.

Vous me direz que je suis envieux

De cest honneur que vous recevez d'eux.

Estant à vous une chose honorable

Que le François vous soit dict redevable.

Je vous veux bien confesser vérité.

Reprenez moy, si je l'ay mérité.

Considérez qu'U est raison qu'on die

Qu'en ce faict-ci je sais mené d'envie.

Marri ne suis que receviez honneur,

Pourveu qu'il soit sans nostre deshonneur;

Mais le François plus vostre langue prise

En l'empruntant, plus la sienne il desprise.

Et toutesfois il n'a occasion

D'emprunter rien, veu la provision

De tous bons mots que la sienne luy donne.

Si son esprit à les cercher s'addonne.

Comment, cercher? point cercher ne faudroit

La plus part d'eux, qui user en voudroit.

Car cela est une chose notoire

Qu'Us les pourroyent trouver en leur mémoire,

Voire meilleurs (au jugement de tous)

Que ne sont ceux qu'ils empruntent de vous.

Plus propres di, et outre ce, les vante

Que leur façon est bien plus élégante.

Voyla comment, non la nécessité,

Ains seulement désir de nouveauté

Leur fait avoir de vos mots convoitise,

A vous honneur, et à eux grand sottise.

Prenons le cas, toutesfois, qu'il falust

Que de vos mots en nostre langue on eust;

Prenons le cas que d'eux elle eust disette,

Pour estre bien accomplie et parfaitte;

Point ne seroit besoin d'emprunt ici :

Prendre pourrions, sans dire grand merci.

Autant de mots que les ancestres vostres

Sceurent, jadis, usurper sur les nostres.

Avez vous pas tant de mots Prouvençaux,

Qui leur sembloyent et vous semblent fort beaux ?

Si d'eux user ne faites conscience,

De vous aurions ceux la en recompense.

Contre vous donc, pouvans en cest endroit

Estre hardis, comme usans de leur droit.

Veulent user d'une façon de faire

Qui est du tout à ceste-ci contraire;

Car, comme estans de vos mots convoiteux.

Non poiir plaisir, mais comme disetteux.

Et comme si on les pouvoit reprendre.

Quand ils voudroyent sans demander les prendre.

Ils font ainsi, quand ils les vont quérir,

Que s'ils vouloyent l'aumosne requérir.

Voyla comment un chacun d'eux mendie

Ce que le droict ne veut qu'on luy dénie.

Voyla comment suis doublement jalons

D'un tel honneur que recevez de nous.

Car vostre langue est tant plus estimée,

Nostre langue est tant plus desestimee.

Que diriez vous si telle aSection

Venoit au cueur de vostre nation.

Qu'outre les mots qu'aviez ja de la France

On se ruast encor à toute outrance

Sur autres mots, et qu'on ne pust parler

L'Italien sans le François mesler?

Incontinent : Oimé ! vous cririez;

Soudain aussi du cancre maudiriez

Tous ceux par qui une telle entreprise

On penseroit son entrée avoir prise.

Al hordello voudriez tout envoyer.

Et tout pouvoir à cela employer.

Vous useriez d'invectives fort braves.

Et non contens d'aUeguer raisons graves.

Quand ce parler ainsi n'aboliriez.

Quelques escrits in fruttola feriez.

Vous diriez bien : « Nostre langue est bastanle

A tous concets, et du tout sufifîsante;

Point ne luy faut mesler des mots d'aUleurs;

Qu'autres pays pour eux gardent les leurs. »

Si telle chose a bon droict d'eUe est dicte,

Quel est l'honneur que la nostre mérite ?

Car dire on peut, sans qu'on en soit repris,

Qu'aujourdhuy faut qu'elle ait le premier pris;

Car je soustien qu'il n'y a nul langage

Qui puisse avoir sur le nostre avantage;

Le nostre l'a sur plusieurs de ceux

Qui aujourdhuy tiennent les premiers lieux;

Ni ancien aucun estre je pense.

Outre le Grec, méritant préférence.

Or, faites donc de cest empruntement

De vos beaux mots tout autre jugement;

Et désormais ne vous faites à croire

Que pour cela méritez quelque gloire.

Mais, pour parler plus en particulier,

Ne vous pouvant, messieurs, rien palier.

Je suis honteux que nos François vont querre

Entre vos mots ceux qui sont pour la guerre.

Maladvisez, qui ne prevoyent pas

Combien ils ont d'infamie en ce cas.

Et que chacim, leur voyant ceci faire.

Dira qu'ils ont de vous l'art militaire !

C'est ce de quoy vous estes plus joyeux;

C'est ce de quoy estes plus glorieux,

Et pense bien qu'en quelque terre estrange

Avez acquis une teUe louange;

Mais ceux qu'on doit prendre pour bons tesmoins

Ne pourront pas nier ceci, au moins.

Que, quant au faict des armes, au contraire,

François parlans, il ne vous faille taire.

Puis vous sçavez, es combats et assaux.

Lesquels font plus des exploits martiaux.

Autres, qui n'ont de vos faicts congnoissance,

Ne croiront rien d'une telle vaillance.

Ni ne croiront que la leçon donnons

A vous, messieurs, non de vous l'apprenons.

Et ne se faut esmerveiller s 'on pense

Que d'où les mots, de là vient la science.

Comme les arts Uberaux sont appris

En mots qui sont du Grec langage pris;

Et cest honneur à ces mots on défère,

La Grèce estant des arts libéraux mère.

Mais, quant ainsi on argumenteroit.

Soudain de moi la response on auroit :

C'est qu'il y a une chose notable.

Qui rend le cas à l'autre dissemblable;

Car ces mots Grecs sont seuls, et ont esté.

Autant que voir on peut l'antiquité.

Et d'en user c'est chose nécessaire.

Ou bien il faut de tous ces arts se taire.

Mais en ces mots dont en la guerre usons.

Sans nul besoin itialianizons.

Ils ne sont seuls : les siens a nostre langue.

Il ne faut point que beaucoup je harangue

Pour vous prouver que ceux qu'avez prestez

N'ont pas esté les premiers inventez;

Des vieux Rommans plus de dix la lecture

Suffisamment de ceci nous asseure.

Selon qu'estoit la façon de la guerre

Avant que vinst des canons le tonnerre;

Avant qu'on vist les François guerroyeurs

Mesler du fer et du feu les fureurs;

Avant qu'on vist un Hector, un Achille,

Tué par un couard et malhabiie.

Or, venans puis les nouvelles façons,

On est venu à nouvelles leçons,'

Que les François aux François ont apprises.

Et bravement en usage ils ont mises;

Ce qui n'eust point esté en leur pouvoir

Sans quand et quand des mots propres avoir,

Lesquels de vous il ne faloit attendre,

Confessans lors nostre guerre n'entendre.

Or, d'où vient donc qu'en guerre, à chasque fois.

Prenons vos mots, laissans nos mots François?

C'est ce qu'ay dict : Nostre nature est telle

Que nouveauté en tout luy semble belle.

Or, le Piedmont donna commancement

A ce vilain et povre changement :

Jeunes François qui alloyent là combatre,

Vouloyent aux mots ItaUens s'esbatre;

Puis, quand quelcun en France retournoit.

Tous ces beaux mots à ses amis donnoit.

Car il sçavoit ne pouvoir présent faire

Lesquel deust plus à tels curieux plaire;

Ces mots estoyent en France bien-venus.

Ils estoyent chers et précieux tenus;

Ces mots sembloyent à toute la jeunesse

(Par nouveauté) tous pleins de gentilesse.

Quelcun aussi en ces mots se plaisoit,

Pour ce que croire aisément il faisoit

Qu'U avoit faict de Piedmont le voyage,

Ces mots servans comme de tesmoignage;

Mais beaucoup plus en estoyent amoureux

Les jeunes gens; moins estoyent désireux

Ceux qui ayans desja passé jeunesse.

Ou vieux estoyent, ou approchoyent vieillesse.

Voire, croy bien que, de premier abord,

Aux vieux guerriers ces mots desplaisoyent fort,

Et qu'ils disoyent : « Nous faut-il les mots prendre

De ceux auxquels nous pouvons l'art apprendre? »

Je croy aussi que Brissac, lieutenant

De nostre Roy, en Piedmont gouvernant,

Voyoit enui que la chevalerie

Changer falust en la cavalerie.

Quand maints exploits voyoit chevalereux,

Et n'en voyoit aucuns cavalereux;

Quand il voyoit des vieux routiers le pire

Aimer bien mieux faire beaucoup que dire :

Bref, les François au combat françoizer,

D'armes parlans, itaUanizer;

Et ne croy pas que ce nouveau langage

Il n'appelast souvent un badinage;

Mais qu'eust il faict? désir de nouveauté

Aux jeunes gens ne pouvoit estre osté.

On voit en fin où venus nous en sommes :

Car nouveaux mots sentent leurs braves hommes.

Et ceux d'un an nous semblent desja vieux;

D'autres avoir sommes ja soucieux.

Il faut en fin que chacun s'accommode

A ceste povre et malheureuse mode.

Or sus, messieurs, quel est donc vostre avis Pour mettre fin bien-tost à ce devis?

Vous plaira il vostre avis nous escrire, Ou nous mander quelcun pour nous le dire?

Il no^ faudroit attendre trop long temps. Car, ce-pendant, vous êtes bien contens D'avoir tousjours un tel honneur, qu'on die Que le François ses mots de vous mendie. Puisqu 'ainsi est, je vous prie, escoutez Que faire il faut de ces mots empruntez : Je vous adjoume à les venir reprendre, Et plus d'un mois ne nous point faire attendre; Car, mesmement, devez, par amitié, D'iceux avoir en vos cueurs grand'pitié. Ce sont vos mots qu'on escorche, on deschire; Ce sont vos mots ausquels nouveau martyre Par maints François est faict nouvellement. Voulants piafer par tel escorchement.

Hastez vous donc; si attendez plus guère. En retirer ne pourrez pièce entière.

Accourez-y : on vous rendra des mots Pour en charger plusieurs chariots.

Mesme je veux pour vous la peine prendre Que maintes peaux aussi vous face rendre Des escorchez; je sçay de mes amis Qui, par monceaux, en ont ja beaucoup mis; Mais, pour le moins, ayez bonne espérance Touchans les mots, fors d'un seul lieu de France; Si là aucuns ne les vouloyent quitter, Et se vouloyent contre vous despiter, . Disans que c'est par vostre grand'paresse Que de long temps la France en est maistresse, Respondez leur, sans point vous cholerer, (Car ce seroit vostre cas empirer) Que ne sçaviez que l'on fist tel outrage Aux mots sortis de vostre beau langage. Si vous trouvez qu'ils soyent fort obstinez. Vous leur direz que ces mots vous tenez Pour vos enfans; que vous, estans leurs pores Ne pouvez plus les voir en ces misères.

Quoy qu'il en soit, ne parlez rudement.

Car ne seroit aucun avancement;

Encore moins usez leur de menace,

(C'est ce qui plus le cueur François agace)

Mais essayez plustost de les flater :

Ceci pourra quelque prou fit porter;

Usez de pleurs et de voix lamentables.

Car les François sont gens fort pitoyables.

Si ces moyens ne vous servent de rien.

Vous moquer d'eux alors vous ferez bien,

Leur objectans i comme par raillerie)

Que leur mestier Lis font d'escorcherie.

Mais que ce soit en vous tenant loing d'eux.

Car ils sont gens pour vous trop dangereux.

Alors que d'eux vous vous tiendrez arrière,

Ne se pou vans venger d'autre manière;

« Il n'est pas vray ! » soudain ils vous diront.

Mais par ces mots ne vous desmentiront.

Car vous tenez pour une chose seure

Non e veto n'estre point une injure.

Vous pouvez donc, trop mieux que les François,

Il n'est pas vray endurer quelquesfois ;

Joinct que n'avez de si hautains courages,

Dequoy aucuns vous estiment plus sages.

Quand ces moyens seront tous employez,

Et que leurs cueurs ne seront point ployez.

De patience il ne faut que vous die

Que la preniez en vostre Lombardie.

Et toutesfois, avant que quitter tout,

Reste un moyen qu'essayrez pour un coup :

C'est que cartels tous pleins de moquerie

Vous escriviez de leur escorcherie.

Et leur parhez comme bien choierez.

Voire du tout estans désespérez.

Faisans ceci, de vous je me contente.

Car il ne faut qu'aucun de vous présente

A nos François le combat qu'en papier,

Qui du combat sçavent mieux le mestier.

Tout ce qu'ay dict, mettez bien en mémoire,

Et ne craignez un si bon conseil croire.

Si sur le champ vous estes esconduits,

Si eux ne sont à les vous rendre induits,

Ne laissez pas d'espérer bonne issue

Quand bien long temps vous l'auriez attendue;

Car, ce-pendant, ne vous faut avoir peur

Qu'en moy n'ayez un bon solliciteur.

Eux, d'autre part, (ainsi comme je pense)

Pourront avoir remors de conscience.

Si mon conseil ne croyez, ennemi

Je vous seray, autant que suis ami.

Et n'y a mot en tout vostre Boccace

(Ne le prenez simplement pour menace)

Lequel je n'aiUe incontinent cercher

Pour le vous faire à la cour escorcher;

A ceux ausquels est ja faict cest outrage,

Faict il sera encore d'avantage;

Ceux qui ne sont qu'escorchez simplement.

Je les feray escorcher doublement;

Ja escorchez de double escorcherie,

(Bien que cruel et barbare on me crie)

Ils le seront, pour la troisième fois.

Tant que lassé de leur mal faire soit.

Ayant changé si fort leur premier estre

Que ne puissiez vousmesmes les congnoistre.

(Deux Dialogues du nouveau langage François italianizé, s. d. — I57<^-)

Fils de Charles de Birague, GDnseiller d'État et Chevalier des Ordres, Flaminio de Birague, gentilhomme ordinaire de la Chambre du Roi, naquit en France à ime date qu'il est aussi peu possible de préciser que celle de sa mort. Il était issu d'une illustre famille milanaise qui avait toujours suivi le parti de la France. Son oncle, René de Birague, auquel il dédia ses Premières Œuvres Poétiques, fut successivement Ambassadeur au Concile de Trente, garde des Sceaux sous Charles IX et Chancelier de France. Veuf de Valence Balbiane, René de Birague fut promu au cardinalat en 1578.

Quelques-uns des sonnets qui composent une partie des poésies de Flaminio de Birague sont adressés aux Princes et aux Dames les plus distingués de son temps par leur naissance, et l'on relève des hommages à Ronsard, Biaise de Vigenère et Blanquet, poète et secrétaire du Roi, ainsi que des pièces latines adressées à Edouard Du Monin. En revanche, La Roque et Claude de TreUon ont mis quelques vers en tête du volume. Mais, sauf encore ime longue élégie où il déplore le temps perdu dans la galanterie, la plupart de ses vers sont consacrés à une demoiselle qu'il nomme Marie, et qu'il aima passiotmément. Bien que son recueil porte le titre de Premières Œuvres, la suite ne semble pas avoir paru. De ces Premières Œuvres, Du Verdier reproduit im sonnet et trois fragments.

La Satire que nous publions paraît être sinon la première ébauche des Perrettes et des Macettes, du moins leur proche parente. L'exemplaire de l'Arsenal porte au titre le nom manuscrit de Flaminio de Birague, et Brimet prétend qu'Étierme Forcadel, dans ses Poésies latines, donne cette attribution. Cependant, ni Méon, ni Anatole de Montaiglon, ni nous-mêmes n'avons rien rencontré de pareil dans l'auteur de Prometheus. « Il est d'ailleurs à remarquer, dit Anatole de Montaiglon, que les derniers ouvrages de Forcadel ont été imprimés en 1579 et par les soins de son fils, puisqu'il est mort en 1578, c'est-à-dire six ans avant l'édition de l'Enfer que nous devons jusqu'à présent considérer comme la première... »

Page 1