‹ Les satiresChapitre 14 sur 15 · MAUGIS, URGANDE · texte numérisé non relu

MAUGIS, URGANDE

Maugis.

URGANDE^, croyez-moy^ quittez V humeur galante: On ne voit rien en vous qui charme ny qui tente ; Vos appas sont partis^ mais partis sans retour^ Et vous n'estes plus propre au commerce d'amour ; Vos lys sont effacez et vos roses sont sèches, Vos dents de fer rouillé font voir de sales brèches, Qui blessent à la fois et le nez et les yeux ; Enfin tout est en vous et dégoûtant et vieux. Lors qu^on touche du doigt à son douzième lustre, Les grâces ont perdu leur attrait et leur lustre : Pensez donc à vous rendre, et ne prétendez pas Gagner de vrais amans avec de faux appas.

Oiiy, chargez vôtre teint des couleurs les plus fines.

Vous n'en sçauriez jamais réparer les mines; Plus vous le couvrirez de roses et de lySy Mieux en ferez-vous voir le funeste débris.

Mais croyez-vous par là vous donner du mérite,^ Rien n'est si dégoûtant qu'un visage hypocrite Qui prétend vous duper par l'éclat d'un beau teint; Plus donc le votre en a, mieux voit-on qu'il est peint. Ce tour blond par anneaux vos cheveux blancs accuse ; Sur vos rides en vain vous couchez la ceruscy Elles feront toujours leur progrés sous le fard.

Urgande, la nature est plus forte que l'art : Plus vous emprunterez un faux air de jeunesse^ Mieux vous mettrez en jour l'horreur de la vieillesse. Toute vôtre personne est le triste tombeau De ce que vous aviez de charmant et de beau. Lors que vous attiriez les coureurs de coquettes. Dont libéralement vous payiez les fleurettes.

On en vit autrefois une foulle chez vous ; Cette facilité, ce tempérament doux y Ces airs insinuans, cette humeur agréable. Joints à beaucoup d'attraits qui vousrendoient aimable. Vous offroient tous les jours, selon vôtre désir, Parmy les plus galands des amans à choisir. Mais ce temps-là n'est plus, et vous avez beau tendre Vos vieux fdetz usez, on ne va plus s'y prendre; Mesme en vain feriezr-vous la moitié du chemin. On a de trop bons yeux et l'odorat trop fin.

8o SATYRE VIII

Urgande.

MauglSy ne voit-on pas des dames de mon âge Entretenir encor un amoureux ménage Avecque des amans assidus et bienfaits?

Signe que malgré Vâge elles ont des attraits^ Et que Uon trouve encore en elles mille choses Que l'on estime plus que des lys et des roseSy Comme le sçavoir vivre, un esprit consommé. Un cœur tendre, constant, vivement enflammé. Qui sçait le fin de Uart et la délicatesse Qui rendent un amant charmé d'une maîtresse; Doux art qui ne s^ apprend qu^ avec beaucoup de temps y. Et sans quoy Fon a peine à garder des amans.

D'une jeune beauté U esprit est volatile, Sçavoir fixer son cœur est chose difficile: Il n'est pas trop rebelle, aisément il prend feu; Mais, quelque ardent qu'il soit, il ne dure que peu : Ce n'est qu'un feu léger, une paille allumée, Dont la flame aussi-tost se dissipe en fumée. Au contraire le feu dont s'embrase un vieux cœur Sçait joindre à sa tendresse une éternelle ardeur.

Enfin, pour bien aimer il faut de la prudence. Vertu qui ne s'acquiert que par V expérience : L'amour, sans cet appuy, roulle sur l'incertain, Et ïéclipse au moment qu'il entre dans le sein. Aussi l'on voit par tout nombre de jeunes dames Changer en peu de mois de vingt sortes de fiâmes,,

SATYRE VIII 8l

Ce que le monde appelle une infidélité^ Mais qu'on nommeroit mieux une légèreté. Ou d'un cœur inconstant la manière volage Qui ne se peut jamais corriger que par l'âge,

Maugis.

Urgande, j'ay pitié de vos pauvres raisons : L'Amour hait trop l'hyver, il n'a que deux saisons, Siy par grâce, son feu brûle encore en automne [Chose rare pourtant), il faut que la personne A qui ce dieu veut bien faire cette faveur En la saison des fruits se trouve encore en fleur. Mais, comme dans l'hyver les belles fleurs périssent. Au moment qu'il paroist elles s'évanoiiissent. Que vôtre expérience est un foible argument! Croyez-vous que l'amour, jeune, plein d'enjoiïement, Demande tant d'étude et tous ces artifices ? Chez luy les vrais profés sont les jeunes novices. Avec peu de leçons il rend les gens sçavans ; Mais ce qu'ils ont appris s'oublie avec les ans,

Urgande, encore un coup, pensez à la retraiîte, Rien n'est si dégoûtant qu'une vieille coquette. Si quelque feu secret brûle dans vôtre sein. Ce n'est point de l'amour, vous le croiriez en vain; Vous pouvez rimputer aux sens, à la nature. Et c'est, sans vous flatter, débauche toute pure; Votre âge, trop poussé, de l'amour vous exclut; A vous permis d'avoir vôtre plaisir pour but;

Mais vous achetîerez dequoy vous satisfaire. Que vous vous abusez si vous prétendez plaire Par votre bel esprit, par votre qualité. Et par ce vain éclat dont tout est emprunté! Eussiez-vous des talens mille fois davantage, Urgande, on n'a plus rien lorsque l'on a trop d'âge.

Elle est contre la Critique.

LA critique est le sort du plus parfait ouvrage^ Le tien ne sçauroit donc en recevoir d'outrage; Au contraire^ Damons on en fait plus de cas. Puisqu'elle en veut toujours aux autheurs délicats.

N'a-t'On pas critiqué V agréable Voiture? Son livre vit pourtant^ et brave la censure; Mais ceux de ses censeurs ^ au sortir du berceau ^ Se pouvoient dire avoir un pied dans le tombeau.

Encor si l'on voyoit de ces plumes pédantes Sortir de temps en temps des pièces surprenantes^ On leur pardonnerait cette démangeaison De critiquer sans fin et souvent sans raison. Enfin pas un autheur la censure n^esquive; Aussi ne faut-il pas que tout le monde vive? L'un mordy l'un donne à mordre^ et^ selon ses talenSy Comme on peut, au public chacun fait ses presens; Mais de le contenter c'est une grande affaire ;

84 SàTYREIX

// juge par caprice : heureux qui peut luy plaire ! Comme Von voit par tout des rats et des souris De qui la faim s^ attache aux étoffes de prix^ Et qui gastent sans fin tout ce qui se présente A quoy peut se ficher leur dent toujours rongeante ^ Ainsi sur UHélicon de pareils animaux Mordent impunément les livres les plus beaux^ Et poussent sans pitié leur plus cruelle rage Contre ceux qui de plaire ont Vheureux avantage. Ces fléaux des autheurs sont toujours aux aguets : Dés que chez F imprimeur les ouvrages sont prestSy Ils vont les attaquer ^ et jamais le Parnasse N'a pu faire périr cette importune race; Race pleine d'orgiieily que l'envie enfanta^ Et que la jalousie ensuite fomenta, *

Je te veux divertir, Hyer fallay chez Cleante^ Dont r ardeur de critique est un peu violente y Et qui veut que le monde approuve ce qu'il dit Parce qu^il est autheur et, de plus, bel esprit. Je trouvay ce sçavant avec quatre confrères^ Tous autour d'une table assis en gens d'affaires, Qui tenoient un sonnet, appliquez fortement, Et que Cleante enfin condamna hautement. ({ Ah! le maudit sonnet! c'est l'ouvrage d'un asne; Faut-il par de tels vers que nôtre art on profane ! Dit-il; je suis d'avis que l'on mette au carcan L' autheur sur le Parnasse, et qu'on l'y laisse un an.

Pas un de ces messieurs n^osa le contredire. Toujours à son avis étant prests à souscrire; Et, quelque jugement, bon ou mauvais, qu'il fît, Ils rapprouv oient, disant : a II l'a dit, il suffit, » Sur le papier ensuite ils mirent la censure; Chaque vers, chaque mot, eut son égratignùre, Et jamais on ne vit sonnet déchiqueté Avec tant de rigueur et tant de cruauté.

Mais d'autres beaux esprits le sonnet approuvèrent. Un jour donc qu'avec eux ces premiers se trouvèrent. Ce fut une dispute avec tant de chaleur Qu'on crie un peu moins haut quand on crieauvolleur, (( Soutenir ce sonnet! o V ignorance crasse! On le pardonneroit au baron de la Crasse ; Mais que de beaux esprits l'approuvent hautement, Ils ont rompu la paille avec le jugement. Il les faut dégrader, dit Cleante en colère. — Et moy qui m'y connois, je soutiens le contraire. Dit un de ces derniers, mais d'un air fastueux; On se mocque de vous, homme présomptueux. Qui condamnez toujours les ouvrages des autres; Vous prétendez par là mettre en crédit les vôtres^ Ils ne sont pas pourtant tout ce que vous pensez, Et, si tous vos larcins se trouvoient effacez. Aussi bien que vos vers qui sentent trop la prose, Le reste, croyez-moy, seroit bien peu de chose ; On voit bien qu'ils sont faits à grands coups de marteau,

86 SATYREIX

Qui vous tient lien de muse et de sacré ruisseau; Ils sont plats y durs y forcez, ils ne roullent qu'à peine, Ces enfans de douleur de vôtre ingrate veine ; Pour en arrenger six un jour vous est trop peUy Tant vôtre esprit est sec et dénué de feu.

« Vos vers sont à peu prés de la mesme fabrique De ceux de ces autheurs que le grand satyrique^ Boisleau r inimitable, a mordus finement. Ainsi défaites-vous de vôtre emportement, Et, si vous me croyez, arrestez vôtre verve^ Puisque vous travaillez en dépit de Minerve.

« Pour payer les bons vers que vous avez produits, Ça, faisons un marché : pour chacun deux loiiis, Pour chaque méchant vers deux soufflets, et je gage Qj/on vous verra bien-tost de Fenflûre au visage, Que mesme vous pourrez avoir le mesme sort Du poète Cherillus, qu'on souffletta si fort Qu'il alla tristement voguer sur Fonde noire. Vous qui n'ignorez rien, vous en sçavez l'histoire. »

A ce piquant propos du contre-critiqueur, Cleante Forgiieilleux entra presqu'en fureur , Et, sans qu'on arresta cet homme colérique, Avecque les deux poings il eusî fait la réplique.

Mocque-toy, cher Damon, de ces grammairiens Qui, faute de sujets, s'attachent à des riens. Qui se pillent l'un l'autre avec beaucoup de rage, Croyant posséder seuls la beauté du langage.

SATYREIX 87

Et que l'on parle mal si l'on ne parle pas Comme l'ont arresté ces nouveaux Vaugelas, Cependant, en dépit de leurs chicaneries , Qui donnent quelque atteinte à tes rimes fleuries^ Ton ouvrage, crois-moy, n'en est pas moins parfait: Car a-t'On jamais dit qu'un visage fust laid Pour n'avoir pas le nez si bien fait que le restée La tache qui paroist sur une riche veste Ne lui dérobe point son éclat ny son prix. Ainsi, pour quelque mot du rang des mots proscrits , On ne condamne point un ouvrage agréable; Enfin de tant d'autheurs cet amas innombrable N'auroit jamais parùy si, depuis qu'on écrit, De ces critiques vains on avoit craint l'esprit. Travaille donc toujours à tes vers magnifiques. Et te mets au-dessus de toutes les critiques.

Contre la Guerre.

ENTRE les plus grands maux qui régnent sur la terre, Daphnis, il n'en est point déplus grand que la guerre ; Et je dis hardiment, n'en déplaise aux héros, Qu'elle renferme en soy toutes sortes de maux. Mars est un vray démon, Bellonne une furie ^ Et leurs champs si fameux sont une boucherie, -M

Un théâtre sanglant, où les cruels acteurs, ^

L'un sur l'autre acharnez, exercent leurs fureurs; Ou le plus grand poltron, tirant à l'avanturCy Du plus brave guerrier creuse la sépulture; Où l'esprit de vengeance exerce impunément L'art de tuer les gens toujours brutalement ; Où la discorde enfin, la fureur et la rage. Ne présentent aux yeux qu'horreur et que carnage,

La belle fiction qu'il y croît des lauriers! Quant aux tristes cyprez, ils y sont à milliers, La Parque les cultive et de sang les arrose;

SATYREX 89

Sa trop cruelle main^ qui jamais ne repose^ Avec le plomb qui voile et le trenchant acier ^ En tire incessamment des veines du guerrier; Et qui de plus de morts au dieu noir fait offrande Est mis au premier rang de Fheroïque bande. Mais que sont ces héros que l'on vante si fort? Les fiers exécuteurs des arrests de la Mort, 0 r illustre avantage! ô la charmante glaire! Eh! l'on devroit berner les Filles de Mémoire^ Qui de ces gens de sang, de ces gens furieux^ Font de puissans héros ^ des demi-dieux^ des dieux!

Leur ame cependant^ de loiiange affamée ^ De cette fausse gloire avalle la fumée Avec tout le plaisir que sçait prendre un cœur vain Qui se voit élever au dessus de Vhumain, Ah! quel dieu qu'un César ! quel dieu qu'un A lexandre ! Combien ont-ils réduit de provinces en cendre! N'étoient-ils pas plut ost des démons incarnez? Combien par eux de roys ont esté détrônez^ De peuples faits captifs^ de villes saccagées ! Combien de nations tristement égorgées ! Ce sont là les haut-faits de ces grands conquerans , Qui meriteroient mieux d'esîre appeliez tyrans; Ce sont là ces héros que tant de monde admire ^ Et quiy de l'univers aspirant à V empire ^ Massacroient sans pitié femmes^ enfans, vieillards. 0 l'enragé métier que le métier de Mars !

DaphniSj j'en puis parler par mon expérience : J'embrassay ce métier au sortir de Venfance, Suivant toujours ce dieu dans ses champs pleins d'effroy. Et semés de ces gens qui n'ont ny foy ny loy. Le cœur trop enchanté de la gloire des armes , Je me suis signalé dans les chaudes allarmes; Rien ne m'a fait trembler^ ny lignes^ ny remparts; fay mille fois oiiy siffler de toutes parts Le plomb trop diligent qui vient frapper en traistre^ Et tiie également le vallet et le maistre; Comme un autre j'ay sçû percer les escadrons, Poussant également braves et fanfarons; L'ennemy m'a pu voir, d'un courage intrépide, Passer sur un coursier l'onde la plus rapide, Où, vraiment animé de la plus noble ardeur, J'écartois du péril et l'image et la peur; Mille bouches de feu qui tonnoient sur la rive Ne pouvoient rallentir mon ardeur prompte et vive ; Enfin, par ma bravoure et par de si beaux faits, Si je ne suis héros, nul ne le fut jamais.

Aussi la Renommée, au son de sa trompette, ' Fait retentir mon nom couché dans la Gazette , Et mesme dans des vers, et latins etfrançois. Avec plaisir j'ay lu mes plus fameux exploits.

Je me suis enyvré de lencens chimérique Qu'aux héros comme moy donne la voix publique ; Et, m'entendant louer en tout temps, en tout lieu.

fay cru que^ tout au moins ^ 'fétois un demi-dieu.

Ce fin galimatias d'une muse sublime^ Qui chez les beaux esprits est en si haute estime; Ces emphatiques mots enflez d'illusion, Qui souvent font un Mars d'un malheureux pion ; Ces vers majestueux, avec leurs hyperboles. M'ont trop charmé le cœur de leurs pointes frivoles. Mais, quand feus r' appelé le secours du bon sens, Je vis évanoiiir tous ces vains sentimens , Et, pensant de sang froid à mon ardeur guerrière, Je condamnay ma main comme une meurtrière : Car mille et mille fois, d'un cœur trop inhumain, J'ay trempé dans le sang cette cruelle main, Daphnis, qu'ont mérité ces villes désolées, Ces vieillards égorgez, ces vierges violées?

Ah ! fen frémis d'horreur, et fay mille remords

D'avoir sur le Cocyte envoyé tant de morts! Quel fruit ay-je tiré de ce faux avantage,

D'avoir en cent assauts témoigné mon courage?

Un bras estropié, mon coffre dégarny.

De mes nobles forfaits m'ont justement puny;

Deux marquisats vendus, et le reste en régie,

Ont payé dignement mon illustre folie.

Adieu donc pour jamais, gloire de grand guerrier;

Adieu, Bellonne, adieu; je te rens ton laurier;

Assez de fous sans moy courront te rendre hommage.

A mes dépens enfin je suis devenu sage. »

Cest ce que dit Clitandre, avec quelque chaleur, Dont le brave Daphnis rioiî de tout son cœur y Sur que, dés le moment qu'on mettroit en campagne Ou contre la Hollande, ou bien contre VEspagne, De dessein et d'avis on le verroit changer : En effet, aussi-tost qu'on parla d'assiéger, Il reprit ses emplois, et son cœur héroïque Le fit bien distinguer dans la plaine belgique.

Contre le mensonge dont le monde fait profession, ce que Tautheur fait voir par la peinture de diverses sortes de menteurs.

CLITON^ l'on dit bien vray que tout le monde ment : Par tout ce n'est que fourbe et que déguisement, Avec un peu de soin, d^artifice et d'étude , Telle ^qui fait l'amour passe pour une prude. Telle qu'on croit fidelle a plus d'un favory, Et trompe également et galans et mary.

On remédie à tout avecque l'imposture.

On fait mentir son teint, sa taille, sa figure; Le tour blond par anneaux et les ajustemens Font aussi mentir l'âge et dérobent des ans; Sur la naissance on ment par la noblesse feinte : Tel qui porte le nom d'une maison éteinte. Fort illustre autrefois, s'en dit effrontément, Mesme de son blason se pare insolemment.

94 SATYREXI

Mais combien de maisons encore toutes neuves

Sont illustres pourtant grâces aux fausses preuves!

Le généalogiste est payé pour cela^

Il tire d'un héros le fils d'un Quinola;

D'un franc bourgeois anté sur une tige antique

Il cache adroitement et Faune et la boutique;

Un DE que Von ajoute à son nom inconnu^

Qui sans cet ornement paroîtroit un peu nu.

Une lettre à propos dans ce nom ménagée^

Ou, selon l'occurrence, une lettre changée.

Fonde sa qualité, luy preste des ayeux

Que l'on tire à plaisir des nobles les plus vieux.

S'il ne s'en trouve point de commodes en France ,

On en va déterrer à Naples, à Florence,

Au fond de l'Allemagne, et, s'il en est besoin,

Sans sortir de la place on en cherche plus loin;

Puis mon faux gentilhomme effrontément étalle

Douze prédécesseurs dont il pare une sale,

Tous armez jusqu'aux dents comme des Jacquemars,

Et peints des mesmes airs que l'onpeindroitun Mars;

Impudemment ensuite il vous forge rhistoire

Des faits où leur valeur leur acquit de la gloire.

Mais le père, dit-on, a porté les couleurs ; QuHmportei^ ses grands biens l'ont mis dans les honneurs ; Cinq ou six millions réparent la naissance. Et font aux grands seigneurs briguer vôtre alliance; Aujourd'huy l'on respecte un financier aisé

Plus qa'un noble marquis dont l'or est épuisé: Ainsi le veut le siècle, et l'on ne sçauroit plaire, Quelque talent qu'on ait, quand la bourse est légère.

Voyons d'autres menteurs. Qu'il en est au barreau! On le peut du mensonge appeler le bureau. C'est de nécessité qu'il faut que l'on y mente : Pierre contre Martin dispute d'une rente; Si Pierre est bien fondé, l'avocat de Martin A beau plaider, crier, et vomir du latin, En vain par son bien dire aux juges il impose: Il ment, puisqu'il soutient âne mauvaise cause. L'éloquence, après tout, n'est qu'un art de mentir. Qui fascine l'esprit et le s ç ait pervertir ; Ses ruses, ses détours, ses plus nobles figures, Se peuvent appeler de belles impostures; Et ceux qui de cet art possèdent les fins traits Sçavent persuader ce qui ne fut jamais.

C'est par cet art menteur que les autheurs des ligues Pour détrôner des roys ont noiié des intrigues, Et qu'on a vu contre eux les peuples déclarez, Séduits par les sermons des orateurs sacrez.

C'est par cet art menteur que tant d'hérésiarques De tant d'esprits trompez ont esté les monarques, Et, par leur éloquence et par leurs beaux discours, A mille faussetez ont souvent donné cours. C'est par cet art menteur que les sectes nouvelles Ont eu tant de crédit sur de foibles cervelles,

Et que des imposteurs^ preschant rantiquitéy Ont fait adroitement glisser la nouveauté.

Un autre grand menteur y c'est le tendre langage : Avec sa flatterie à l'amour il engage; Une innocente croit ce qu'un badin luy dit y Elle pense estre aimée ^ et le trompeur en rit; Il prend le ton plaintif, il gémit, il soupire, S'il sçait faire des vers, il y peint un martyre Qu'il ne sentit jamais, le fourbe, le frippon! La sotte cependant croit que c'est tout de bon, Et son cœur aîtendry fait l'éco véritable D'un amour tout pareil aux amours de la Fable.

« Mais il versoit des pleurs, et son cœur éîoit gros De soupirs enflammez et de tristes sanglots. Et ce pauvre garçon s'en alloit rendre l'ame! — Mais ce pauvre garçon feignoit beaucoup de flame, Mais ce pauvre garçon, plus fin que vous, mentoit, Et rien que son plaisir ne le solliciîoit; En peu de jours aussi {vous le sçavez, la belle), Cet amant si touché devint un infidelle. Et prit dans ses filets, avec ses propos doux. Une innocente Agnès aussi sote que vous, »

Combien de cajolleurs de blondes et de brunes Mentent en se vantant de leurs bonnes fortunes! Et, comme la plupart sont plus vains qu'amoureux, Ils ont l'esprit content quand on les croit heureux; Parmy les jeunes fats {nation incommode),

Ce mensonge impudent est beaucoup à la mode,

Cliîony où trouver donc de la sincérité!^ Ce n'est pas au pais de la civilité:

Ces fades complimens qui sont tant en usage, S* ils ne sont pas mensonge, au moins en sont U image ; Tel qui de tout son cœur vous empoisonneroit Vous vient dans un mal-heur témoigner son regret, Vous offre son service, et mesme vous embrasse; Ce mensonge est horrible, et sent son ame basse. Ah ! qu'il est familier à la ville, à la cour, Parmy tous les rivaux de fortune et d'amour!

Sous un grand voile noir, que de veuves heureuses Mentent effrontément en faisant les pleureuses ! Et qui ne riroit point d'entendre leurs soupirs En perdant des époux qui furent leurs martyrs, Que comme de vrais sots ces coquettes traitterent, Et qu'avec grand plaisir toujours elles trompèrent f^

Qiie de maris jaloux mentent en affectant Un visage tranquile, un air libre, content, Qiioy que le cœur rongé dhine tristesse noire ! Mais de la déguiser ils se font une gloire. Tout jaloux cependant qui souffre, et ne dit mot, Ne sera pas long-temps sans qu^on en fasse un sot; Et c'est assurément trop risquer pour sa teste : Quelquefois en grondant on évite une creste,

Cliton, il est encor de plus hardis menteurs: Ce sont nos beaux esprits les versificateurs ;

98 SATYREXI

Ces flatteurs dévouez au dieu né de Latcne Traittent des gens de rien en gens dignes du trône , Les ornant de vertus qui leur conviennent mal. Leur sang ayant passé par un vilain canal: Aussi ne cachent-ils leur naissance honteuse Que par les gros presens d'une fortune heureuse^ Qiiiy tirant un commis du limon roturier^ Luy donne train, hôtel, table, meubles, portier.

Quand je voy des couplets qui traittent de Mécène Un cancre digne objet de mépris et de haine. Je voudrois qu'à Vautheur , pour payer ses couplets, On donnast largement nazardes et soufflets. Que ce mensonge est bas! qu'il est peu supportable! Encor quand un rimeur fait une dame aimable D'un objet dénué de grâces et d'appas.

Ce mensonge flatteur ne scandalise pas.

Il le faut avoiier, les vers sont une éponge Dont, si vous la pressez, il ne sort que mensonge ; Mais le serment de poète est de mentir toujours. Et de parer ses vers de charmes et d'amours , De roses et de lys, d^enjoiiement et de grâces , Des plus maigres Philis d^en faire des plus grasses, Et de former aussi de charmantes Iris De dames au teint jaune y et mesme à cheveux gris , De travestir enfin en nobles héroïnes Des coquettes sans nom, des bourgeoises badines.

C'est marcher sur les pas des faiseurs de romans,

Qui de gens mal tournez font des hommes charmans, De petits compagnons des maîtres de provinces^ Et de galans bourgeois des héros et des princes. Lors que ces beaux menteurs haussent leur voix d'un ton Pour chanter la valeur d'un brave dont le nom Ait fait le moindre bruit parmy les gens de guerre, Cest le plus grand héros qu'on ait vu sur la terre,

MaiSy si le poète menty aussi fait le guerrier y Et c'est làj comme on dit, le serment du métier. Tel qui fit tout au plus le quart d'une campagne Dit qu'il a fait trembler les plus braves d'Espagne^ Puis dans sa vanité forge une occasion Où c'étoit fait de luy sans son cœur de lion, Et vous compte pour rien ce périlleux passage Où nos gens dans le Rhin se mirent à la nage.

On rencontre souvent de ces hardis menteurs, Moins détestez pourtant que les lâches flatteurs. Flatter d'un courtisan est le vray caractère^ Cest dequoy s'établir, c'est le secret de plaire. Aux grands il ne faut pas dire leurs veritez. Ceux qui l'entreprendroient se verroient rebutez; Il faut avoir l'adresse^ et trouver l'artifice De faire en leur faveur une vertu d'un vice, Et de changer en bien tout ce qu'ils font de mal: D'un prodigue il faut faire un homme libéral ; Un juste, d'un cruel; d'un fanfaron ^ un brave; D'un stupidcj un prudent; d'un glorieux, un grave ;

Université

Dites j s^il parle peu, qu'il est judicieux^ DonneZ'luy de r encens en tout temps et tous lieux ; Admirez tout en luy jusques à ses bassesses; Trouvez un beau prétexte à toutes ses foiblesseSy Ety de quelques défauts qu'il se trouve remply^ Croyez-en ses flatteurs, c'est un homme accomply.

Sur r apparence ainsi roulle la renommée : Bien moins de vérité que de belle fumée; Le mensonge aujourd'huy peint tout comme il luy plaist, Et difficilement voit-on rien comme il est ; Ce trompeur en tous lieux étend sa tyrannie ^ Et, si l'on prétendoit faire une colonie Des plus hardis menteurs ensemble ramassez^ Un grand royaume entier ne seroit pas assez Pour les contenir tous^ tant leur race est féconde. Et mesme l'on pourroit en peupler tout un monde.

Elle est contre la mode. L'autheur en fait voir les abus, et que non-seulement elle règne sur quantité de choses indifférentes, mais qu'elle s'étend aussi sur les mœurs, et mesme sur les choses les plus sacrées.

RETIREZ-VOUS, Raison^ vous estes incommode^ Votre temps est passé , faites place à la mode^ Tout te monde aujourdliuy VaimCy luy fait la coiir^ Et vous abandonna dés qu'elle vit le jour. Elle gouverne tout, et, si-tost qu'elle change y Le plus sage Caton sous ses ordres se range, '( // faut donc qu^à mon tour 'f obéisse à ses loix^ Et que je laisse là mon habit trop gaulois » ^ Disoit Alcimedony plus ridé qu'un vieux singe. Il prit donc la cravate, il se mit en beau linge, Se barda de rubans comme un jeune garçon; Puis, flatté d'en avoir tout l'air et la façon, Se défit aussi'tost de sa perruque antique.

Eî personne à la cour ne fut plus magnifique.

Damon, je fus surpris de voir ce vieux badin Se complaire en soy-mesme et faire le blondin, Luy dont le dos voùté^ dont la démarche lente^ Démentoient hautement la jeunesse apparente : Je ne pus m'empescher de rire avec éclat Quand je vis ce vieux fou faire le jeune fat.

« Alcidon^ me dit-il^ mais qu^avez-vous à rire? — Me le demandez-vous? Cest que je vous admire y Luy dis'je. Eh! sied-il bien à soixante et dix ans D^estre ainsi curieux de ces vains ornemens? Voyez dans le miroir votre bouche enfoncée, Voyez de votre front la peau sèche et plissée, Et vos yeux enchâssez dans un sale coral. Tout cela vous dira que rien ne sied si mal A rhomme prés d'entrer dans la décrépitude Que de parer son corps avecque tant d'étude. Sous ces ajustemenSy sous cet habit poly. Croyez-vous qu'une Iris vous trouve plus joly? Rendront-ils à vos yeux ces lumières si nettes Qui poussoient autrefois leurs rayons sans lunettes? Verrez-vous de nouveau vos gencives s'armer^ Et d'un feu de coral vos lèvres s'animer? Sur ce blanc champignon^ qui vous tient lieu de teste, A semer un poil blond nature est-elle preste ? Sçachez que Vair hydeux de l'âge décrépit Est plus hideux encor sous un pompeux habit.

— La mode, me dit-il, demande ces manières, Et l'on siffle les gens qui les ont singulières , La mode a plus de poids que n'en ont vos discours. — Vivez donc en vieux fou le reste de vos jours, Luy dis'je, Alcimedon, faites-vous leste, brave. Donnez-vous à la mode en ridicule esclave, Je sçay que vous avez beaucoup de compagnons, Etqu^il est aujourd'huy bien des Alcimedons. »

Mais, Damon , tout fléchit sous cette extravagante. On est toujours charmé de tout ce qu^elle invente. Aussi, dés le moment qu'elle Fa supprimé. Ce qu'on estima tant cesse d'estre estimé; L'habit de Pantalon, les fraises gaudronnées, Se virent en crédit durant assez d'années; La rotonde eut son temps, la barette eut son tour, Et rien ne coiffoit mieux, disoit-on à la cour ; Lors qu'on s'éguilletoit avecque la ceinture, Les galans paroissoient d'agréable figure ; Avec les cheveux courts, avec les pourpoints longs. Les dames de jadis trouvoient beaux leurs mignons ; La trousse eut son mérite avec le bas d'attache, Un temps fut qu'on fit cas de la grosse moustache, Barbe en pointe eut son règne, et rien ne séioit mieux, Car aisément à tout s'accoutument les yeux.

Mais tout cela passa comme le reste passe; D'une trop longue mode en France Von se lasse ^ Et, quand la nouveauté sur la scène paroisî,

Bizarre on non bizarre^ on Vemhrasse, elle plaist, Mesine on peut s^éîonner jus^^a'où son pouvoir monte. A ce propos, Damon, je te veux faire un conte.

Au temps que Von portoit ces monstrueux canons Dont souvent la longueur alloit jusqu'aux talons Et cachoit les défauts d'une jambe cagneuse, Medor et Céladon, ne l'ayant pas heureuse. Mais d'ailleurs des mieux faits d* entre les courtisans, Se faisoient un honneur d'en porter des plus grands ; Tous deux ils prétendoient en avoir l'avantage, Si bien que leurs canons croissoient comme leur âge. Un jour donc, Céladon dans la chambre du Roy Paroist en canons grands à donner de l'effroy, Puis, ayant fait sa cour, aussi-tost se retire; Ces canons étonnans forcèrent à sourire Jules, l'homme d'esprit, d'un naturel railleur. Quand Medor, qui sortoit des mains de son tailleur. Entra leste, bien mis, en canons aussi larges Quétoient du temps d'Ajax les plus puissantes targes (Ceux de l'autre pourtant l'emportoient hautement). Apprenez ce que fit Jules fort plaisamment. De la teste et du doigt ce ministre l'appelle ; A ses ordres, Medor paroist souple, fidelle, Il va les recevoir, sentant voiler son cœur Et se flattant desja d'estre de la faveur.

Ce fin Sicilien, avec son air arable.

Tire à l'écart Medor qui faisoit l'agréable,

Puis cfiin air sérieux il luy tint ce propos^ Le raillant finement, mais en fort peu de mots : M Bien que vos grands canons épouventent les autres ^ J'en vois à Céladon de plus grands que les vôtres; Prenez-y garde au moins ^ c'est pour vous affronter : Vous sçavez quel remède il y faut apporter, »

Mais qui peut distinguer le fou d'avec le sage^ Quand de l'homme à la mode on fait le personnage^ Et que peut-on juger de tous ces changemens Qu'elle introduit sans fin dans les habillemenSy . A quoy sans raisonner tout le monde défère^ Sinon que les François ont la teste légère^

Ils le font bien paroisîre aux ouvrages d'esprit. On en juge à la mode^ à la mode on écrit. On néglige Cyrus, Pharamond, Polexandre, On laisse la CleliCy on ne lit plus Cassandre^ Et-Von prend ces livrets où l'on ne trouve rien. Où tout le beau travail du sec historien Est une seule intrigue ^ et souvent mal noiiée. Il faut voir cependant combien elle est louée; On en fait le sujet des conversations, On en fait le sujet des contestations ; Mesme de beaux esprits, et des plus authentiques, En donnent au public de sçavantes critiques. 0 l'important ouvrage! en quels temps vivons-nous ! Que la mode, Damon, fait de sortes de fous!

Je tenois l'autre jour ce discours chez Orantc,

Orantôy bel esprit^ précieuse, sçavante,

Qui décide du sort des ouvrages du temps,

Mais à qui tout déplaist, hors les beaux sentimens ,

Chose fade à la longue, et beaucoup ennuyeuse,

Mesme qu^on peut nommer de belle viande creuse.

SçaveZ'VOus de quel air elle me querella.

Et les piquans propos dont elle m'accabla?

ce Vous estes du vieux temps, Alcidon, me dit-elle,

Vous osez devant moy traitter de bagatelle

Ces ouvrages divins, goûtez des délicats?

Qu^en comparaison d'eux vos gros romans sont plats ^

— S'il faut que le roman cède aux historiettes.

Il faut que V Opéra cède aux Marionnettes )>,

Luy dis-je en souriant. Mais j^en demeuray là y

Car avec trop d'aigreur elle me répliqua.

Tu peux juger, Damon, par cette impertinence, Jusquoù la mode étend son injuste licence; Elle a sur le Parnasse un absolu pouvoir. Ce que les bouts rimez en leur temps firent voir : Si-tost qu'à leur fureur la porte fut ouverte, La plaine d'Hélicon s'en vit toute couverte; Au bout de quelque temps la mode s'en passa , Et celle d'autres vers, pour un temps, la chassa. Vers que mirent au jour, sous le nom de burlesque ^ Certains rimeurs bouffons, de qui l'esprit grotesque, A force d'y mesler des mots de crocheltcurs, Fit qu'en estima peu l'ouvrage et les autheurs;

SATYRE Xll 107

// enjaut excepter un^ pourtant, entre mille y Qui sceut faire un plaisant du sérieux Virgile^ Et dont les vers badins^ aisez, point ennuyeux^ Le peuvent disputer à des vers sérieux. Chacun sçait cependant combien on eut de peine A vuider ce limon de la docte fontaine.

Mais malgré soy, Damon^ à la mode on se rend, Et sa force est pareille à celle d'un torrent, Dont la rapidité soudaine et violente Entraîne en sa fureur tout ce qui se présente; De tout ce qui luy plaist le monde est enchanté^ Enfin elle fait tout avec authorité.

Ne vois-tu pas comment Hélicon la révère? A d^ assez bons rimeurs aujourd'huy l'on voit faire De ces vers sans façon, vers libres^ inégaux^ Vers qu'on devoit laisser en proye aux madrigaux, Vers enfin dont U oreille est rarement charmée , Et qu'on peut appeller de la prose rimée. Damon, voilà d'où vient ce grand débordement D'ouvrages imparfaits, et ce déchaînement De burlesque ennuyeux, de contes à Peau-d'asne, Qui de ce mont sacré vont faire un mont profane. Mais prétendre arrester la mode en sa fureur. C'est prétendre guérir tout le monde d'erreur.

Tout se rend à ses loix^ elle taille, elle ordonne^ Aux orateurs sacrez des règles elle donne , Et ne voyons-nous pas que les prédicateurs

S'accommodent toujours au goust des auditeurs^

Ils en jugent souvent par brigue^ par caprice^

Ety l'on peut ajouter, avec tant d'injustice

Qu'à la cour un sermon qui ne réiissiî pas

Met sans aucun retour un prédicateur bas ;

La parole de DieUy dans le siècle où nous sommes,

Devient par ce moyen la parole des hommes.

Ses traits sçavent charmer l'esprit de l'auditeur, ■

Mais assez rarement vont-ils jusques au cœur. 1

Aux directeurs aussi la w.ode est beaucoup chère,

C'est d'elle uniquement qu'ils tiennent l'art de plaire;

Eussent-ils d'un martyr l'ardeur, la pieté.

Sans ce je ne sçay quoy de la mode emprunté

Qui gagne saintement les dames importantes.

Ils se verroient réduits, tout au plus, aux suivantes;

Mais les grands directeurs, pour leurs dévots emplois.

Ne veulent s'attacher qu'à des dames de choix,

Des dames du grand air, des dames distinguées.

Et leurs confessions aujourd'huy sont briguées,

(( Mais d'où vient, demandoient un jour quelques railleurs, Que si peu d'hommes vont chercher les directeurs, Et qu'ils ont autour d'eux ce grand nombre de dames ? » Quelqu'un leur répondit ;« C'est que ce sont des femmes ; Leur sexe est agréable, aimant fort l'entretien. Le directeur s'y plaist, et s'en acquite bien; La direction faite, on parle de nouvelles. Sans jamais oublier le secret des ruelles :

Aussi que dir oient-ils en deux heures, ou trois? Prens garde ^ Directeur, le diable est bien matois; Accourcis le discours, si tu veux estre sage : Souvent, sans y penser, dans le piège on s'engage. Et le péril est grand dans de si longs propos. Profitez de lavis, mes beaux pères dévots. Les dévotes, Damon, sont beaucoup à la mode ; Avec Dieu comme on peut le monde on accommode; On fait un peu de bien, on fait un peu de mal. Pour le matin l'église, et pour le soir le bal; On rencontre un galand, on liiy preste Foreille, Mais sans dessein, dit-on, que le cœur se réveille Par aucun sentiment contraire à la pudeur. Dites, qu'en pensez-vous i" répondez, Directeur.

La mode est donc le dieu presque de tout le monde, La raison en raison contre elle en vain se fonde. Il faut bien s'y soumettre en dépit quon en ait, A moins que de passer pour un esprit malfait.

Elle décide aussi du prix de la science. Descartes paroist-il, on l'adore, on Fencense, Aristote est un sot avec ses qualitez, Par luy les accidens furent mal inventez, Et ses universaux et ses catégories Se peuvent appeler de pures rêveries.

Enfin de cet aiitheur les dogmes sont bernez ; Tel qui dans ses écrits ne mit jamais le nez, Pour paroistre à la mode homme scientifique,

Soudent que ce rêveur a gasîé la physique, Que sa doctrine n'est que pour les seuls pédants^ Mais que celle de Vautre est pour les vrais sçavans, Qui connoissent à fonds, dans leur docte cabale, L'astomate fameux, la glande pinéale.

Et les rares secrets de la sensation.

Que ne connût jamais la gréque nation,

« Allez vous promener, formes substancielles, Dit le Cartésien, ignorances réelles.

Écoutons prononcer l'oracle de nos jours, Et n^oublions jamais ce mystique discours : Substance qui s'étend, et substance qui pense, Cest la suggestion de quelque intelligence. Paroles toutes d'or, et qui les entend bien Peut se vanter par tout d'estre physicien, » Voilà le procès fait au bon homme Aristote, Et quiconque le suit est ignorant, radote. De son authorité Descartes le proscrit; Cest le roy des sçavans, et la mode y souscrit.

Si tost que Copernic présente son systhéme, f.a mode le reçoit, et c'est presque un blasphème Que d'oser critiquer ce nouveau Josiié.

Malgré ses ennemis, il doit estre loiié D'arrester le soleil, qui dans la vaste pleine Du globe de cristal couroit sans prendre haleine. D'avoir tant galoppé qu'il devoit estre las! De ce grand astrologue il ne se plaindra pas ;

SATYRE XII Ml

Contre luy cependant la terre est en colère : Car, étant comme elle est une pesante sphère Qiii de tout temps étoit dans un profond repos^ Avec tant de citez qui luy chargent le dos, De tourner jour et nuit elle doit estre lasse; En vain à Copernic elle demande grâce, Parce qu'en s'' arrêtant une heure seulement, L'univers tomberoit dans le dérèglement.

Tout cela, cher Damon, n'est pas de conséquence; Que la mode en tout temps exerce sa puissance Sur les vers, sur les mots, sur les physiciens, Ce sont des jeux d'esprit qu'on peut nommer des riens; Que tout le genre humain luy serve de poupées, Tantost les habillant d'étoffes découpées, Tantost de tiretaine, et tantost de velours. Ou de riches brocards, les plus chers, les plus lourds; Que- l'une en Pantalon vienne faire une entrée. Une autre en vray marquis sous l'étoffe dorée. Enfin sous l'habit brun, ou sous l'habit d'éclat. Le sage est toujours sage, et le fat toujours fat. Mais elle veut aussi, par un desordre étrange. Que l'ame sous ses loix en esclave se range. Et c'est elle aujourd'huy qui gouverne les mœurs ; La vertu luy déplayst, on rit de ses rigueurs. Elle ne reçoit plus ny vœux ny sacrifices. Des vices établis chacun fait ses délices ; Et ceux sur qui le ciel en souphre se fondit

Par la mode du temps se trouvent en crédit ; La nature s^en plaint^ le beau sexe en murmure; Mais, sans avoir égard à devoir, à nature. Dés que la mode veut qu'on soit un scélérat, Le libertin s'oblige au crime par contract; Il s'établit des loix, sans estre formaliste. Et c'est là le canal de la secte déiste.

Elle est fort à la mode, on n'en est point gesné. « Pour vivre sans plaisir F homme seroit-il né? Disent les forts esprits. Laissons la loy, de grâce. C'est la part des capots et de la populace ; Crime, fraude, vertu, justice, bien ou mal, Allons droit à nos fins, pour nous tout est égal. » // ne faut point flatter ; cette damnable secte Par tout de son venim beaucoup de monde infecte : Sans elle verroit-on ce grand emportement De cent crimes divers commis si hardiment, Ce brigandage ouvert, ces hautes injustices. Tant de fausses vertus dont on masque les vices? Sans elle, des donneurs de bénédictions Se verroient'ils atteints de belles passions? Seroient'ils si sçavans dans la carte du Tendre? Ah! qu'ils auront un jour de grands comptes à rendre! En ce siècle doré les vices vont beau train, La droiture s'en plaint, mais sa plainte est en vain, La foulle des plaisirs occupe tout le monde ; Si la vertu murmure, on la berne, on la fronde;

Enfin la tempérance a perdu son procès,

Et le luxe est poussé jusqu'au dernier excès.

L'horrible soif de For va jusques à la rage,

Pour F attirer à soy F on met tout en usage;

La mode est d'estre riche^ il faut Festre, et y dust-on

Devenir pour jamais esclave du démon.

Les sens ont le dessus, la raison Fon écrase ;

La seule mode enfin des désirs est la base.

On a beau déclamer, le monde libertin S'abandonne aux plaisirs, s'abandonne au destin, S' étant mis fortement ce dogme dans la teste Qiie son ame a le sort de Famé d'une beste; Et son lâche dessein de contenter ses sens Fomente dans son cœur ces brutaux sentimens. Ainsi, ne croyant point de peines éternelles, Il court aveuglément aux choses criminelles ; Et, n'étoit que souvent Féchaffaiid luy fait peur, Il pousseroit plus loin le feu de sa fureur.

Il garde toutefois de certaines mesures. En bon Tartuffe il fait les dévotes figures ; Il assiste souvent à nos mystères saints; Les lèvres il remuéy au ciel levé les mains ; Il fléchit les genoux., se frappe la poitrine. Et ne diroit-on pas qu'une flâme divine Allume dans son sein F ardente charité Qui nous mené au chemin de la félicité i^ Mais ce n'est qu'un trompeur, ce n'est qaun hypocrite,

Au sortir du lieu saint ce fou se précipite Dans cet abîme affreux de crimes qu^on deffend : iJun achette une vierge, et sa mère la vend; L'un va trouver V inceste^ et Vautre V adultère; Vun d'un subtil poison va régaler son père; Vautre, avec un faux coin à U image du Roy, Va frapper des loiiis dor de mauvais alloy ; L'un court à son usure, et Vautre à sa vengeance; Le juge corrompu fait pencher la balence Du côté qu'il luy plaist, quand le plaideur a mis Dans le fond de son sac bon nombre de loiiis.

Chacun prend le party qui luy semble commode ; Armide fait V amour, et dit que c'est la mode, Qu'un commerce galant n'est point contre Vhonneur, Pourvu qu'un seul amant soit reçu dans le cœur. '( Malgré vous, poursuit-elle, un époux on vous donne De qui mille deffauts composent la personne. Un jaloux, un tyran, qui vous fait enrager; Le cœur dans ce chagrin cherche à se soulager, Ainsiy pour addoucir ma peine trop cruelle, J'ay conquis un amant à qui je suis fidelle. Puisqu'il est de mon choix, n'est-il pas mon épouxf Ah! qu'il me venge bien de mon vilain jaloux! » Que la vertu fulmine et que l'honneur en gronde, Cette mode est du siècle, et l'équité la fonde. Ainsi la mode étend son pouvoir en tout lieu, FA passe jusqu'aux gens que l'on consacre à Dieu :

Cest à qui briguera le meilleur bénéfice,

Non pas dans le dessein d'en faire mieux U office,

Mais pour estre à son aise et d'un gros train suivy,

Pour avoir une table où tout soit bien servjy

Et dont les mets friands , que le flatteur admire,

Sont la substance^ helas! du pauvre qui soupire.

Les pauvres de ces gens sont de bons officiers.

Comme maistres d'hôtel, cuisiniers, sommeliers ;

Ce sont cochers, laquais, portiers, mangeurs d'avéne^

Et mesme assez souvent la petite Climene,

Pour soulager le poids du triste célibat

Dont ils rompent le vœu sans rendre de combat.

Les dévots fondateurs de ces gras bénéfices Ne croy oient pas fonder de quoy nourrir les vices; Leur dessein étoit bon, car ils s' étoient flattez Qu'on ne changeroit point des morts les volontez; Mais^ Rome trouva bon de les mettre en commande. Des abbez réguliers la gesne étant trop grande. Depuis le gros seigneur jusqu'au moindre bourgeois, Dans toutes les maisons d'un enfant on fait choix Pour, malgré luy souvent, luy donner la soutane; Bénéfices ou non, soit dévot, soit profane, Fut-il un vray brutal ^ ne se eût-il A ny B, La chose est resolïie, il faut qu'il soit abbé; N'eust-il qu'une prébende, et mesme une chappelle, Dés qu'il est tonsuré, c'est ainsi qu'on l'appelle; Et c'est de là que vient cette confusion

1 l6 SATYRE XII

D'ahheZy dont on pourrait compter un million.

Il n'est rien de si propre^ et leur douce manière N'a pas beaucoup de l'air de diseurs de bréviaire; Pour eux les saints canons n'ayant aucuns appaSy La pluspart sont abbez comme ne Fêtant pas; Ils courent les plaisirs^ ils cajolent les belles. Et ce sont aujourd'huy les héros des ruelles. Ils prennent aisément F air tendre , F air galant; L'un fait des jolis vers, et Vautre avec son chant Doux, et passionné de la belle méthode^ Charme Iris y qui s'écrie : ^^Ah ! qu'il chante à la mode ! Sans mentir y il enchante. » Eh! qui s'en défendra ? // ne s'épuise point, il sçait trois opéra! 0 F aimable garçon, et qu'il peut à bon titre Avec tant de talens aspirer à la mitre! La mode veut pourtant que tous les quatre mois Cet abbé si joly monte en chaire une fois ^ Et les dames y vont en foulle pour entendre Ce qu'il ne luy coûta que la peine d'apprendre. Combien de récriemens de ce ton précieux, Qiii, bien que de la mode, est beaucoup ennuyeux! ^' Et de F air qu'on Fécoute, et de F air qu'on le loue, Ne jugeroit-on pas que c'est un Bourdaloiie? Mais en ce siècle, helas! où F on vit comme on vit, La vertu, le bon sens, se trouvent sans crédit ; La mode a tout gasté, sans aucune espérance Que F on puisse des mœurs r'établir F innocence ;

Et, malgré la raison et ses sages discours^ Le monde en usera comme il a fait toujours.

Pour îoy, mon cher Damon, sjuy tes belles maximes^ Détestant toute mode où se trouvent les crimes.

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