‹ Les satires. Publiées avec une notice et des notesChapitre 15 sur 17 · CHRYSANTE, LÉONCE · texte numérisé non relu

CHRYSANTE, LÉONCE

Chrysante.

Vous mepreschez en vain, il n'est que d'estre riche, Léonce, l^ homme pauvre est une terre en friche; Il ne sert que de nombre à la société; Comme inutile à tout, pour rien il est compté; En ce siècle brillant il faut de l'opulence, Elle vous donne tout, mérite, honneur, naissance ; Vous estes écouté, chacun vous applaudit. Et mesme auprès des grands vous avez du crédit;

Tel qui vous méprisa pour parent vous avoue, Et, vôtre sang, épais de limon et de hoiie, Se meslant tous les jours avec d'illustre sang. Vôtre fille bourgeoise est dame du haut rang.

Léonce, dites-moy si ce monsieur Didasque, Qui porta les couleurs, et qu'on nommoit le Basque, Se verroit honoré plus que tel grand seigneur, N'étoit que l'or a mis sa maison dans l'honneur; Il y voit croix de Malte, il y voit pourpre, mitre ; On est avec cela gentilhomme à bon titre. Des loiiis à foison vallent des parchemins Ridez, dattez du temps des plus vieux palladins.

LÉONCE

Vous parlez en esprit qui n'est pas de l'étoffe Que la sagesse employé à faire un philosophe. Et vôtre cœur, gasté des maximes du temps, Vous fait fouler aux pieds les nobles sentimens; Vous comptez donc pour rien la vertu, la sagesse. Qui vallent beaucoup mieux que toute la richesse, Et que ces titres vains dont vous estes charmé? Chry santé, quand l'esprit au bon sens est fermé, Il se trompe aisément, toutes ses connoissances Se terminent toujours aux fausses apparences; Il juge du bon fruit par sa belle couleur. Et ne voit pas le ver qui luy gaste le cœur.

Le faux brillant de l'or est une douce amorce ; Mais qui le scnderoit plus avant que l'écorce.

Qu'y découvriroiî-iU Une source de maux, ' Un foyer éternel des vices principaux, Une mer de chagrins, de soins, d'inquiétudes. Un assemblage enfin des tourmens les plus rudes ; Et l'ardeur de sa soif, qui jamais ne s'éteint, En est un si puissant qu'il ne peut estre peint.

Chrysante.

Léonce, selon vous, voila bien des misères ; Je ne voy pas pourtant que tant de gens d'affaires Qui, sans feu, sans soufflets, trouvent l'invention De pousser le grand œuvre à sa perfection, Se soient encore plains des tourmens que vous dites; S'ils en souffrent, sans doute, ils sont bons hypocrites } Mais leurs airs si conte ns et leur sérénité Sont d'assez bons témoins de leur tranquilité. Ils en ont, en effet : cent mille écus de rente Rendent assurément la personne contente : C'est dequoy se donner charges, terres, palais. C'est ce qui fait venir les plaisirs en relais. C'est un remède seur au gonflement de ratte, Et qui fait que jamais le chagrin ne vous matte. Il faut donc tant qu'on peut amasser des trésors, Puisqu'ils sont le plaisir de l'esprit et du corps, Et travailler sans cesse avecque diligence A s'attirer de quoy grossir son opulence.

LÉONCE

Le funeste bon-heur! sans cesse désirer I.

6o SATYRE V

Chrysante, vôtre sort est bien à déplorer!

Ne mettre point de borne à l'amas des richesses!

Et pour en amasser faire milles bassesses !

Remper comme un serpent j et fléchir les genoux

Devant un opulent né coquin comme vous!

Je ne sçaurois flatter, vous le sçavez, Chrysante ;

Ormont est comme vous d'origine rempante.

Il est vôtre patron, et vous tenez de luy

Tout cet or qui vous rend arrogant aujourd'huy.

Je ne méprise point vôtre basse origine

{Cest l'ouvrage du sort), mais l'orgueil qui domine

Vôtre cœur, trop enflé de vous voir opulent,

Me fait vous mépriser comme un homme insolent.

Avecque tout vôtre or, n'estes-vous pas le mesme

Que vous étiez au temps que la misère extrême

De vos biens paternels fut vôtre portion?

Avez-vous oublié vôtre condition?

Ne vous souvient-il plus d'avoir esté Champagne,

Laquais au pied léger comme un genest d'Espagne?

Chrysante.

Oiiy, oiiy, je m'en souviens, et mesme avec plaisir ; Une fortune heureuse a passé mon désir. Qu'elle m'a bien vengé de ma naissance obscure! Vous voyez qu'aujourd'huy je fais bonne figure Parmy ceux qu'on distingue, et, grâce à mon esprit. Riche comme je suis, je voy que tout me rit. Que je dois aimer l'or, en dépit de l'envie!

SATYRE V 6l

J'ay toutes les douceurs qu'on goûte dans la vie ; D'avoir fait ma maison je suis plus glorieux Que si je la tenois du bien de mes ayeulx.

LÉONCE

Mais mettez quelque borne à ce désir avide Qui, malgré tout vôtre or, vous laisse le cœur vuide. Eh! ne voyez-vous pas que vos immenses biens A vôtre liberté sont de rudes liens ?

Des esclaves d'Alger les plus pesantes chaînes Ne leur font point souffrir de plus cruelles gesnes. Comment donc pouvez-vous vivre tranquillement.^ Le désir d'amasser n'est-il pas un tourment.^ A-t-on ce qu'on vouloit, on veut toujours encore ; C'est une horrible faim qui ronge, qui dévore, Quand de l'ame une fois elle a sçu s'emparer. Un hydropique boit sans se désaltérer.

Chrysante.

Ainsi raisonner oit un malheureux Socrate, Affligé dans son cœur d'une fortune ingrate ; Bien loin que l'or m'ait mis dans la captivité, Léonce, de luy seul je tiens ma liberté; Avant qu'il m'eust charmé d'un regard favorable, fétois, et n'étais rien ; j'étois un misérable. Dont obeïr toujours étoit l'unique employ. A vôtre avis, est-il une plus dure loy ? J'avois trois grands tyrans, maître , chagrin, misère. Dont je suis affranchy, dont l'or m'a sçû défaire.

Mais vous, qui vous piquez de beaux raisonnemens, N^auriez'vous pas mieux fait, et selon le bon sens. D'apprendre le secret de remplir vôtre bourse? Léonce, du bon-heur la richesse est la source ; Contre elle un philosophe aura beau déclamer , Trop de charmes puissans engagent à l'aimer.

Léonce.

Chrysante, je suis riche, et plus que vous peut-estre.

Chrysante.

Vous plus riche que moy! cela ne sçauro^t estre. Aujourd'huy je possède au moins six millions; Et je ne pense pas que vôtre petit fonds Passe cent mille écus. Cest un sort déplorable! Ce n^est pas là dequoy paroître, tenir table, Ce n'est pas là dequoy vivre agréablement, Avoir belle maison, superbe ameublement, Pourvoir nombre d'enfans, joiier, faire largesse; Enfin cela {pardon!) sent sa pauvre noblesse. Ah! qu'il vous vaudroit mieux estre franc roturier Et six mille loiiis dépenser par quartier. Que d' estre gentilhomme avec peu de finance ! Cest l'argent aujourd'huy que Von estime en France.

LÉONCE

C'est en avoir beaucoup quand il ne manque rien ; Et n'est-on pas heureux avecque peu de bien. Quand on sçait se régler et se faire justice? Plus que le nécessaire est l'instrument du vice;

Des biens en peu de temps amassez dans l'excès Accusent l'homme d'or et luy font son procès. Le peu que j'ay de bien est un bien légitime , Je le possède en paix, il ne vient point du crime, C'est la succession d'un père homme de bien, Sage, et {ce qui vaut mieux) qui vivoit en chrétien.

Chrysante.

En paix pareillement mes trésors je possède, Et le trouble jamais à ma paix ne succède; Contre l'inquiétude et contre les ennuis, C'est un remède seur que beaucoup de loiiis. Remède qui vaut mieux que toute la morale.

LÉONCE

Vous affranchir a-t-il de cette heure fatale Qiii vous enlèvera vôtre or si bien compté, Sur quoy vous bâtissez vôtre félicitée

Chrysante.

Tous vos raisonnemens, répondez-moy, Léonce, De vos tourmens d'esprit rabattront-ils une once? Que Von soit sage ou non, chacun en a sa part; Et le coup de la mort est un coup de hazard Qui frappe également et l'homme qui raisonne Et ce luy qui son ame à ses sens abandonne.

Léonce.

A ce terrible coup le premier préparé Le reçoit constamment et d'un cœur assuré ; Des biens qu'il doit quitter il connoist la bassesse.

64 SATYREV

L'autre, tout au contraire, accablé de tristesse, Abandonnant son or, est en proye aux bourreaux. Au moment que la Mort paroist avec sa f aulx.

Chrysante.

Léonce, ces bourreaux ne le tourmentent guère, Puisqu'en moins d'un moment se termine l'affaire; Et, quand ils ont tous deux reçu le coup fatal, Malgré vos beaux discours, leur sort paroist égal. Vraiment, si voas preschiez, vous feriez des merveilles; Mais à de tels discours j'ouvre peu les oreilles. Chacun a son talent, le mien est d'amasser; Je m'en fais mon plaisir, mais sans m' embarrasser. A vôtre mode heureux que le Ciel vous maintienne. Et qu'heureux tout de mesme il me laisse à la mienne Léonce, sur ce pied vivons encor cent ans. Mais adieu, laissons là tant de raisonnemens : Il faut que je me rende où mon employ m'appelle ; Puis leur moralité fatigue ma cervelle, Mon ignorance fait qu'ils me sont ennuyeux ; Je les croy beaux pourtant, mais de l'argent vaut mieux.

LÉONCE

Mal-heureux! que votre or vous est un méchant maître!

Vos discours libertins me font assez connoître

Qu'ébloiiy de cet or, votre cœur enchanté

Vous fait parler ainsi contre la vérité.

Ah! que vôtre bon-heur est un bon-heur funeste !

De l'âme des mortels, or, vous estes la peste.

C'est un« peinture de la vie libertine de certains abbez qui font un mauvais usage du bien d'Eglise, et l'autheur fait voir que le desordre des mœurs vient de ce que l'on embrasse des conditions sans examiner si l'on y est propre.

D'où vient que tant de gens font toujours le contraire De ce que leur devoir les oblige de faire f Me disoit l'autre jour un abbé gros et gras. Aimant coquettes^ jeu, chasse, friands repas. Ce jour-là, plus critique et plus moral qu'Esope, Depuis le plus haut pin jusqu'à la basse hyssope, Toutes sortes d'estats il voulut syndiquer; Mesme les plus sacrez il osoit attaquer. Disant qu'il y trouvoit force défauts notables. Fort peu de gens de bien, et beaucoup de coupables; Il alloit réformer Majesté, Sainteté.

Mais j'arrestay tout court son discours emporté : Je luy fis concevoir que le plus grand des crimes Esîoit de censurer les personnes sublimes. Et qui ne dépendoient que du Dieu souverain

Qui pournous gouverner leur mit le sceptre en main.

(( Eh bien, puisqu'il vousplaistje change de langage, Me dit-il brusquement; quittons le haut étage; Si de gens comme nous nous épluchons les mœurs, Nous trouverons assez de matière à censeurs.

— Je n'en suis point d'avis, chacun vit à sa mode; Les censeurs sont toujours une chose incommode, Dis-je à ce bon abbé; que servent les discours^ Le desordre aujourd'huy prend un si libre cours Que l'on s'oppose en vain à sa course rapide; Chacun court, chacun vole où son penchant le guide. De soy-mesme le dieu, l'on n' obéît qu'à soy. Et de ses seuls désirs on se fait une loy. Chacun juge de tout, mais selon son caprice. Et cherche des raisons pour excuser son vice; Tous les sages en corps n'ont point l'autorité D'établir dans son cœur la moindre vérité. Pour peu qu'à ses plaisirs elle soit opposée; Et la morale enfin est une chose usée.

Il vaut donc mieux se taire, et laisser dans l'erreur Ces esprits dont l'audace a chassé la terreur, Combattant hardiment les maximes receiies, Soit qu'elles soient du Ciel ou des hommes venues; Esprits qui, s' étant faits les arbitres de tout. Poussent insolemment leur orgueil jusqu'au bout. Vivant indépendants, sans vouloir reconnoistre Le respect que l'on doit aux loix du premier Estre.

Mais je veux satisfaire à vôtre question : Si chacun embrassait une condition Après s'estre éprouvé le cœur avec la sonde, On ne verroit pas tant de crimes dans le monde. * Celuy qui n'est pas né pour vivre chastement En sage auroit choisi l'estat du sacrement. Selon du divin Paul le conseil salutaire, Et l'on ne verroit plus le sacré ministère Si scandaleusement profané sur l'autel; Mais le dérèglement dans tous estats est tel Qu'à bien s'examiner fort peu de monde pense : Tel se fait magistrat malgré son ignorance; D'un sabre bien tranchant tel s'arme le côté Qui dans l'occasion fait voir sa lâcheté, Et qu'on eust estimé s'il eust pris la soutane; Tel, quatre fois abbé, docteur mesme, est un asne.

Un père a trois enfans : à peine sont-ils nez Qu'ils sont à quelque état aussi-tost destinez. L'aîné, c'est pour Thémis; le second, pour Bellonne; A celuy qui le suit un bréviaire l'on donne. Et, contre toutes loix et contre le bon sens. On fait Monsieur l'abbé d'un enfant de deux ans. Que si ce père aussi l'est de plus d'une fille, La laide ou la boiteuse est toujours pour la grille; Dés l'enfance on l'y met, qu'elle le veuille ou non; On luy fait épouser une sainte prison.

Contre son gré souvent une autre l'on marie :

L'épouseur est un fat; elle pleure, s'écrie :

« Quoyl me donner le fils d'un recors de sergent!

— Taisez-vous, luy dit-on, il a bien de l'argent! »

Mais, lorsque dans le cœur ta haine a pris naissance,

On ne la chasse point avecque l'opulence-;

La jeune dame enrage avec un tel époux,

Et l'or ne luy fait point trouver son joug plus doux.

Plus elle a de vertu, plus elle a de sagesse.

Plus ce joug est pesant, plus sa douleur la presse;

Que si, tout au contraire, elle a le cœur coquet,

A cet indigne époux elle donne son fait;

Mesme, faute de mieux, on sçait qu'il en est telle

Qui de son grand laquais fait son amant fidelle.

De ce desordre, Abbé, vient le malheur fatal De ce que tant de gens agissent toujours mal. Ou ne font rien du tout, ou font tout autre chose Que ce que le devoir sagement leur impose; Mais, sans vous offenser, parlez, faites-vous mieux ? Sentîtes-vous jamais ces mouvemens pieux Qui conviennent à ceux de vôtre caractère^ Où trouvez-vous le temps de dire le bréviaire^ Le vôtre se consume en ces amusemens Qui font l'unique employ des hommes faine ans ; Vous blâmez hautement la conduite des autres : Laissez là leurs défauts, et corrigez les vôtres: Vous en estes couvert ^ et je dis hardiment Que vous mériteriez un rude châtiment.

Gros freslon, vous mangez le, travail des abeilles ; Vos emplois sont Suzon, cartes, plats et bouteilles; En chevaux, en gros train des mieux entretenu, Ne prodiguez-vous pas tout vôtre revenu. Sans songer qu'un abbé doit faire grosse aumône^ — Vous estes du vieux temps avecque vôtre prône ; Vous avez, sans mentir, V esprit bien de travers; Oûy, vous extravaguez, ou vous faites des vers. Me sçut-il répliquer avec ce trait d'Horace. Mais que fais-je, voyons, qu'un riche abbé ne fasse? Ne dois-je pas tenir mon rang avec éclat? Vivray-je comme fait un mal-heureux prélat. De qui le maigre titre est au fond de VAsie, Qu'un dîner trop frugal jamais ne rassasie, Sans train, sans aumônier, sans marque de grandeur. Dont le laquais grison souvent dîne par cœur; Qui tous les jours enfin en simple prestre trotte. Ayant à sa soutane un demi-pied de crotte? Je suis trois fois abbé, mes revenus sont gros, J'ay dans mon écurie au moins trente chevaux, fay nombre de valets, ma table est bien servie, Avec ses mets friands le monde elle convie : Aussi, sans me vanter, il est peu de prélats De qui les officiers servent de si bons plats; Tout rit dans ma maison, tout en est magnifique; Au dîner, au souper, toujours bonne musique; Je donne un équipage à ma chère Suzon,

Elle est entretenue en fille de maison : Car elle me tient lieu d'une épouse fidelle, Qui sçait bien élever les enfans que 'fay d'elle. Ainsi, voyez combien de pauvres j'entretiens, Du salut telle aumône est un des vrais moyens.

Cest ainsi qu'un abbé riche et commendataire, Délivré de tout soin par grâce du Saint Père, Et qui n'a que son ame unique à gouverner, Doit vivre s'il prétend bon exemple donner; Mort, il seroit bien mal qu'on luy trouvast un double : Il faut pour cet effet que sa dépense double, En cœur vraiment royal, noble, grand, généreux. En quatre-vingts, au moins, mangeant quatre-vingts-deux.

Je vivrois autrement si favois charge d'ames; Je sçaurois réprimer mes amoureuses fiâmes, Mesme je souffrirois plûtost d'estre pendu Que de faire un péché que j^aurois deffendu. Tout pasteur au troupeau doit donner bon exemple. Par tout il faut qu^il soit aussi grave qu'au temple; Si des traits de i amour il a le cœur atteint, Ne profane-t-il pas son ministère saint. ^

— Après cela. Monsieur, suis-je donc si coupable.^

— Non, vous estes beat, et vôtre seule table Fera que Rome un jour vous canonisera, Mesme qu'en vôtre nom un temple on bastira; Persévérez, lui dis-je, avec ce zèle extrême, Et vous l'emporterez sur l'abbé de Teléme. »

* Elle roulle sur la misère de l'homme, le plus à plaindre de tous les animaux^ qui a mille ennemis à combattre, qui s'en fait tous les jours de nouveaux, et qui est bien hors du bon sens d'aimer passionnément la vie^ et de faire tout ce qui la détruit.

DE î^us les animaux, l'homme est le plus à plaindre.. De toutes parts, Ariste, il a beaucoup à craindre: Cent sortes d'ennemis, et dedans et dehors, L'attaquent sans quartier , retranché dans ses forts;. Colique, mal caduc, gravelle, apoplexie.

Lorsqu'il n'y pense point, attentent à sa vie; Et, mesme dans le temps qu'il présume estre sain, La Mort en trahison luy vient percer le sein.

D'ailleurs, que de périls luy pendent sur la teste ! La main d'un scélérat à l'égorger s'appresîe Dans le temps qu'il se croit le plus en seureté ; D'un tonnerre éclatant le coup précipité, 'uivy dans le moment du carreau de la foudre.

Au fort de ses plaisirs luy met le corps en poudre; Un carrosse qui vole, et verse rudement j Luy rompt jambes et bras, le couche au monument; Un plancher fond sous luy, qui les os luy disloque; La chute d'un plat-fond Vécrase, le suffoque; Tout le menace enfin dans sa propre maison, Où souvent en ragoût on luy sert du poison.

Mais luy-mesme il se fait des ennemis encore. Flattant des passions que son cœur vain adore. Et quij de la raison éteignant le flambeau, Dérobent à ses yeux le vray bon, le vray beau. Ainsi r homme, abusé par la belle apparence D'un faux bien qui nourrit toute son espérance, Y court aveuglément, et pour luy quitte tout; Mais souvent il rencontre un précipice au bout.

Jules, qui se rendit le souverain de Rome, Vit bien qu^un homme en vain veut faire un dieu d'un homme, Quand, malgré ses flatteurs et son auguste rang, Bruîus osa tremper ses mains dedans son sang. On ne profite point de ce fameux exemple : V homme est-il sur le trône, il veut avoir un temple ; Et, malgré les travaux qu'il luy faut soutenir. En un état tranquile il ne peut se tenir.

Mais, Ariste, voyez qu'il a peu de cervelle! Il voudrait de ses jours la durée éternelle. Ce qu'il fait cependant y paroist opposé; De soins et de chagrins il a l'esprit usé,

Et, comme sur le corps souvent Uesprit domine, Par son trop d^ action il P accable et le mine; Ses plaisirs trop frequens, outrez jusqu'à l'excès, De maux inopihez luy causent des accès; Et, dés le moindre trait de douleur qui le pique. Il prend séné, rubarbe, il prend drogue empirique; Et le tasteur de poulx, loin de le soulager. Du monde en peu de temps l'oblige à déloger.

N'avoit-il pas assez d'ennemis sans en faire?... Il aspire au bon-heur, et trame sa misère; Il voudroit toujours: vivre, et cherche tous les jours Ce qui peut de sa vie interrompre le cours.

Il faut esîre- attaqué d'un furieux vertige Lorsque les vrais moyens de sa fin Von néglige! Enfin il craint la mort, le nom seul luy fait peur ; Il V affronte pourtant dans ces champs pleins d'horreur Ou le plomb et l'acier, où des bouches tonnantes. Avec l'horrible son des foudres éclatantes. Vomissant fer et feu, le font en un moment Sur le noir Achéron voguer funestement.

Tous les jours il s'expose à ces rudes orages, Aux périls évidens de ces tristes naufrages Dont Neptune en courroux menace à tous propos Ces hommes trop hardis qui vont fendre ses flots. Il le faut avouer, son audace est extrême ! Mais n'est-ce pas en fou se démentir soy-mesme Que d'aimer tant la vie, et de n'éviter pas

Tant de chemins affreux qui mènent au trépas^ Vous demandez pourquoy ces périls il affronte ? Cest que ce fou prétend que V Histoire le compte Au nombre des heroSy avoir part aux beaux vers, Que le bruit de son nom coure tout l'univers, Se flattant d'esîre un jour des héros le modelle, Et qu'il doit rendre enfin sa mémoire immortelle.

S'il revient d'un assaut, et qu^il y laisse un bras : « La gloire qui me suit ne le vaut-elle pas? Dit-il; l'autre suffit, lors que la noble rage Qu'inspire la valeur anime le courage; A qui pour sa patrie un des bras a perdu Un éternel encens avec justice est dû. »

Ainsi l'homme abusé se console et se flatte; Mais sa chère patrie est souvent une ingratte : Malgré ses faits hardis prétendus publiez. Elle le met au rang des héros oubliez. Bien loin de le coucher sur l'héroïque liste. Est-il doux à ce prix d'estre héros, Ariste? Rien moins, c'est estre esclave, et l'animal basté Goûte plus de douceur et de tranquiliîé.

Il ne se fait jamais de tourmens volontaires, Comme l'homme entesté de cent vaines chimères Qui luy sèment des maux mille fois plus cruels Que les plus affiigeans qui luy sont naturels.

Ariste, dites-vous, ce discours ne regarde Que l'homme qui n'a plus la raison pour sa garde.

Dont l'esprit se fourvoyé après de faux hrillans, Et tient ses yeux fermez au vray jour du bon sens; Mais qu'il faudrait changer d'avis et de langage Si mon raisonnement roulloit sur l'homme sage !

Je n'en excepte pas Socrate, qu'Apollon Par son fameux oracle honora de ce nom, Et toutes vos raisons, Ariste, seraient vaines. Des plus sages mortels les chagrins et les peines Sont plus rudes cent fois que ceux des animaux. La sagesse avec soy traîne bien des travaux ; Il faut, pour l'acquérir, une pénible étude; Elle n'est ny sans soins, ny sans inquiétude ; Son air grave, severe, et son froid sérieux, Montrent je ne sçay quoy de triste, d'ennuyeux; Au travail le repos abandonne la place. Au lieu de ce chemin uny comme une glace Qui vous mené avec joye aux doux amusemens Dont le cœur est charmé, qui chatoiiillent les sens, Un chemin rabotteux tristement on enfile. Un chemin trop étroit, un chemin difficile, Un chemin épineux, et de qui la longueur Rebute enfin le monde et luy fait perdre cœur. Ce combat qu'aux désirs l'homme doit toujours rendre. Si des vices flatteurs il prétend se défendre, Et les rudes assauts de chaque passion. Excitent dans son ame une rébellion A quoy souvent en vain la sagesse s'oppose;

Un seul moment détruit le bien qu'il se propose; Il l'embrasse, il le quitte, et puis il y revient. En une mesme assiete avec peine il se tient; Il veut, il ne veut plus; il avance, il recule; Souvent mesme, à sa honte, il faut qu'il capitule; Il espère, il désire, il craint, il se repent : Cher Ariste, à ce prix la sagesse se vend; Des peines, des sueurs, elle est inséparable. Que l'on achette cher le nom de raisonnable, Quand d'un sage achevé l'on y joint le devoir I Ne vous étonnez pas s'il est rare d'en voir.

Peu suivent le chemin de cette austère dame Dont A Icide grava les propos dans son ame; Mais aussi quels travaux ne mit-il point à fin ! La gloire cependant n'a point d'autre chemin.

Cecy ne s'entend pas de cette gloire vaine De qui le faux éclat le faux héros entraîne; Je parle de la gloire où se joint la vertu. Et qu'on n'obtient jamais sans avoir combattu, Non pas, le fer au poing, dans les champs de Bellonne, Pour étendre ou venger les droits d'une couronne, Non pas pour aspirer à l'honneur des lauriers, Que toujours en fureur arrachent les guerriers. Mais, la sagesse au cœur, pour repousser les vices A qui trop lâchement on fait des sacrifices. Et qui de tous costez vous attaquent sans fin. Sous d'agréables fleurs vous cachant le venin.

Les animaux n'ont point ces monstres â combattre, Où les pousse l'instinct ils se peuvent ébattre; A couvert du tourment des cuisans repentirs, Sans suite de douleur ils goûtent leurs plaisirs. Plus îranquile est leur nuit que n'est celle de l'homme, Jamais aucun soucy n'interrompit leur somme, Et, sans les embarras des sages et des fous, La nature leur file un destin assez doux. Je le répète donc, moy qui ne sçaurois feindre : De tous les animaux, l'homme est le plus à plaindre.

Cette satyre est contre les vieilles coquettes,

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