DOCTEUR DE SORBONNE
De tous les Animaux qui s'élèvent dans l'air f Qui marchent sur la terre ou nagent dans la mer^ De Paris au Pérou, du Japon jusqu'à Rome, Le plus sot animal, à mon avis^ c'est l'Homme.
Quoyï dira-t-on d'abord, un ver, une fourmi, Un insecte rampant qui ne vit qu'à demi, Un taureau qui rumine, une chèvre qui broute, Ont V esprit mieux tourné que n'a l'Homme? OUi, sans doute.
74 SATIRE VFII.
Ce discours te surprend, Docteur, je Vapperçoy.
L'Homme de la nature est le chef et le Roy :
Bois, pre:{, champs, animaux, tout est pour son usage,
Et lui seul a, dis-tu, la raison en partage.
Il estvray, de tout temps la raison fut son lot ;
Mais de là je conclus que l'Homme est le plus sot. Ces propos, diras-tu, sont bons, dans la Satire,
Pour égayer d'abord un Lecteur qui veut rire^ Mais il faut les prouver. En forme. J'y consens. Répons-moi donc, Docteur, et mets-toi sur les bancs.
Qu'est-ce que la Sagesse? Une égalité d'ame Que rien ne peut troubler, qu'aucun désir n'enflâme, Qui marche en ses conseils à pas plus mesure:^ Qu'un Doyen au Palais ne monte les degre^. Or cette égalité dont se forme le Sage, Qui jamais moins que l'Homme en a connu l'usage ? La fourmi, tous les ans traversant les guerets. Grossit ses magasins des trésors de Cerés ; Et dés que l'Aquilon, ramenant la froidure, Vient de ses noirs frimât s attrister la nature, Cet animal, tapi dans son obscurité, Jouit l'hyver des biens conquis durant l'esté. Mais on ne la voit point, d'une humeur inconstante, Paresseuse au printemps, en hyver diligente, Affronter en plein champ les fureurs de Janvier. Ou demeurer oisive au retour du Bélier. Mais l'Homme, sans arrest dans sa course insensée, Voltige incessamment de pensée en pensée;
Son cœur, toujours flottant entre mille embarras. Ne sçait ni ce qu'il veut ni ce qu'il ne veut pas. Ce qu'un jour il abhorre, en l'autre il le souhaite. Moxy firois épouser une Femme coquette ? firoiSy par ma constance aux affronts endurci, Me mettre au rang des Saints qu'a célèbre^ Bussi ? Asse^ de Sots sans moi feront parler la ville, Disoit le mois passe' ce Marquis indocile Qttif depuis quinze jours dans le piège arresté, Entre les bons Maris pour exemple cité. Croit que Dieu, tout exprés, d'une coste nouvelle, A tiré pour luy seul une Femme fidelle. Voilà r Homme en effet. Il va du blanc au noir; Il condamne au matin ses sentitnens du soir ,- Importun à tout autre, à soi-mesme incommode. Il change à tous momens d'esprit comme de mode ; Il tourne au moindre vent, il tombe au moindre choc. Aujourd'hui dans un casque, et demain dans un froc.
Cependant à le voir, plein de vapeurs légères. Soi-même se bercer de ses propres chimères, Lui seul de la Nature est la bâ^e et l'appui, Et le dixième Ciel ne tourne que pour lui. De tous les Animaux il est, dit-il, le maistre. Qui pouroit le nier? poursuis-tu. Moi peut-estre. Mais., sans examiner si. vers les antres sourds, LOurs a peur du Passant ou le Passant de l'Ours, Et si, sur un edict des Pastres de Nubie, Les Lions de Barca vitideroient la Lybie,
76 SATIKE VIII.
Ce Maistre prétendu qui leur donne des lois,
Ce Roi des Animaux, combien a-tilde Rois?
L'Ambition, l'Amour, l'Avarice, ou la Haine
Tiennent comme un forçat son esprit à la chaîne.
Le sommeil sur ses yeux commence à s'épancher:
Debout ! dit l'Avarice, il est temps de marcher.
Hé! laisse:^-moi. Debout! Un moment. Tu répliques?
A peine le Soleil fait ouvrir les boutiques !
N'importe, lève-toi. Pour quoyfaire^ après tout ?
Pour courir l'Océan de l'un à l'autre bout,
Chercher jusqu'au Japon la porcelaine et l'ambre,
Rapporter de Goa le poivre et le gingembre.
Maisfay des biens enfouie, et je m' en puis passer.
On n'en peut trop avoir j et pour en amasser,
Il ne faut épargner ni crime ni parjure :
Il faut souffrir la faim, et coucher sur la dure.
Eust-on plus de trésors que n'en perdit Galet,
N'avoir en sa maison ni meubles ni valet,
Parmi les tas de bled vivre de seigle et d'orge ,-
De peur de perdre un liard, souffrir qu'on vous égorge.
Et pourquoy cette épargne, enjin ? L'ignores-tu?
Afin qu'un Héritier, bien nouri, bien vêtu.
Profitant d'un trésor en tes mains inutile,
De son train quelque jour embarrasse la ville.
Que faire ? il faut partir, les matelots sont prests.
Ou, si pour l'entraîner l'argent manque d'attraits,
Bien-tost l'Ambition et toute son escorte
Dans le sein du repos vient le prendre à main forte,
L'envoyé en furieux, au milieu des hasards, Se faire estropier sur les pas des Césars ;
Et, cherchant sur la brèche une mort indiscrète,
De sa folie valeur embellir la Galette.
Tout-beau! dira quelqu'un, raille^ plus à propos :
Ce vice fut toujours la vertu des Héros.
Quojr donc? à vôtre avis, fut-ce un fou qu'Alexandre ?
Qui? cet écervelé qui mit l'Asie en cendre?
Ce fougueux l'Angely, qui, de sang altéré,
Maistre du monde entier, s'y trouvait trop serré?
L'enragé qu'il estait, né Roi d'une Province
Qu'il pouvait gouverner en bon et sage Prince,
S'en alla follement, et pensant estre Dieu,
Courir comme un Bandit qui n'a ni feu ni lieu-,
Et, traînant avec soi les horreurs de la guerre.
De sa vaste folie emplir toute la terre.
Heureux y si de son tempSy pour cent bonnes raisons,
La Macédoine eust eu des petites-Maisons^
Et qu'un sage Tuteur l'eust en cette demeure,
Par avis de Parens, enfermé de bonne heure.
Mais, sans nous égarer dans ces digressions , Traiter, comme Senaut, toutes les passions, Et, les distribuant par classes et par titres, Dogmatiifer en vers et rimer par chapitres, Laissons-en discourir la Chambre, ou Coëffeteau, Et voyons V Homme enfin par l'endroit le plus beau. Luy seul vivant, dit-on, dans l'enceinte des villes, Fait voir d'honnestes mœurs, des coutumes civiles,
78 s ATI RK VI II.
Se fait des Gouverneurs, des Magistrats, des Rois, Observe une police, obéit à des lois.
Jl est vrai. Mais pourtant, sans lois et sans police, Sans craindre Archers, Prévost, ni suppost de Justice., Voit-on les loups brigans, comme nous inhumains. Pour détrousser les loups courir les grands chemins? Jamais., pour s'agrandir, vit-on dans sa manie Un Tigre en factions partager l'Hyrcanie? L'Ours-a-t-il dans les bois la guerre avec les Ours? Le Vautour dans les airs fond- il sur les Vautours? A-t-on veu quelquefois dans les plaines d'Afrique, Déchirant à l'envi leur propre Republique, * Lions contre Lions, Parens contre Parens, Combattre follement pour le choix des Tyrans .'' L'animal le plus fier qu'enfante la nature Dans un autre animal respecte sa figure, De sa rage avec luy modère les accès, Vit sans bruit, sans débats, sans noise, sans procès. Un Aigle y sur un champ prétendant droit d'aubeine, Ne fait point appeller un Aigle à la huitaine ; Jamais contre un Renard chicanant un poulet, Un Renard de son sac n'alla charger Rolet ; Jamais la Biche en rut n'a, pour fait d impuissance , Trainé dufond des bois un Cerf à l'Audience, Et jamais juge, entreux ordonnant le congrès, De ce burlesque mot na sali ses arrests.