‹ Les savants modernes: leur vie et leur travaux, d'après les documentsChapitre 84 sur 144 · DULONG (PIERRE-LOUIS · texte numérisé non relu

DULONG (PIERRE-LOUIS

Rouen, 1785; Paris, 1838. — Physicien. Préparateur de Berthollet. Médecin. Professeur à l'École normale, à la Sorbonne, à l'École polytechnique ; directeur des études à cette dernière école.

Recherches sur la vapeur, sur les dilatations, sur les pouvoirs réfringents. Inventeur du cathétomètre.

Mémoires dans les Annales de physique et de chimie.

Il obtint un corps nouveau, le chlorure d'azote, d'une violence d'explosion sans exemple dans la chimie, supérieure même àcelle desfulminates ; elleesttelle qu'elle brise et la capsule qui le contient et les supports en bois qui soutiennent les capsules, sans qu'il soit possible d'en retrouver des fragments d'un volume appréciable. Blessé grièvement par l'explosion de ce nouveau corps dont le maniement offre le plus grand danger, détourné même de ces recherches dangereuses par les conseils d'un de ses juges, l'honorable M. Thénard, Dulong est à peine guéri de ses blessures qu'il veut éclairer, par une analyse exacte, la composition du nouveau composé ; il est blessé une seconde fois, mais il n'en termine pas moins l'étude commencée , et ne laisse presque rien à trouver à ses successeurs. Le courage intrépide du jeune savant, la sagacité dont il avait fait preuve dans ce premier travail, et aussi l'intérêt qui s'attachait à Taffreux accident qui lui avait fait perdre un œil et mutilé la main, fixèrent dès lors l'attention sur Dulong. La science vit en lui un émule des Gay-Lussac, des Arago, des Biot, des Thénard, un successeur des chimistes et des physiciens qui avaient

rattaché le monde savant aux théories de Lavoisier. »

Il fut surtout physicien.

c< On Ta vu ne donnant rien au hasard des expériences, les dominant par une judicieuse prévoyance plutôt qu'il ne se laisse dominer par elles. Il n'a pas, il est vrai, rencontré un de ces phénomènes merveilleux qui ajoutent au mérite du talent inventeur le prestige de la popularité. Ses travaux exigent, pour être appréciés, plus qu'une teinte légère des sciences physiques. Son nom aura donc moins de retentissement dans l'histoire que celui des Newton, des Lavoisier, des Ampère ; mais dans une sphère moins brillante, Dulong marche un des premiers parmi les physiciens du xix* siècle ; ce rang honorable, il ne le doit qu'à l'importance de ses travaux, car il fut de la famille de ces savants modestes qui demandent tout à la science et rien à une popularité factice, à une camaraderie complaisante.

Nul mieux que lui n'a su analyser avec sagacité toutes les causes d'erreur, en déterminer les limites, en corriger les effets. Son mémoire, couronné en 1818 *, est un modèle auquel dans le passé on ne trouve rien à comparer. Ce talent, disons mieux, ce génie de l'expérimentation était au service d'une remarquable profondeur de vues et d'une hardiesse de conception qui s'alliaient toujours avec une prudente sévérité. Tous ses mémoires qu'il mûrissait avec lenteur, seront toujours d'un grand intérêt scientifique. A côté de la méthode qui n'a jamais permis à Dulong de produire des résultats d'expérience dont il ne pouvait faire ressortir quel-

1 . Recherches sur la mesure des températures et sur les lois de la communication de la chaleur (avec Petit).

ques conséquences précises, quelques lois sévèrement constatées, on y trouve des aperçus lumineux qui ouvrent de nouvelles voies que l'avenir saura féconder. »

Ch. Laurens. {Essai sur les travaux de Dulong.)

La mesure de la force de la vapeur d'eau était une entreprise aussi importante que dangereuse. « Il n'y avait que deux hommes pour Taccepter et la mener à bien : Arago, qui ne recula jamais devant un devoir, et Dulong, déjà mutilé par une explosion, et que ses études antérieures avaient admirablement préparé à ce nouveau travail.

Il fallait d'abord régler l'instrument capable de mesurer la force élastique de la vapeur, le manomètre. Pour cela, on établit, dans la vieille tour de Clovis qui se voit enclavée dans les bâtiments du collège Henri IV, une longue colonne composée de tubes de verre réunis entre eux, oii Ton faisait monter par une pompe, jusqu'à 25 mètres, une colonne de mercure. Le poids de cette colonne comprimait Tair du manomètre et réduisait son volume. On trouva que la réduction est sensiblement en raison inverse de la pression et par conséquent qu'elle peut servir à la mesurer.

Après quoi il ne restait plus qu'à chercher cette pression à toutes les températures. On fit fabriquer une chaudière épaisse, fermée, avec des tôles de fer boulonnées ; et comme l'art du chaudronnier, à cette époque, était peu avancé, on la fit mal, et l'on n'était pas sans appréhension sur sa résistance. On l'emplit d'eau, on la chauffa progressivement jusqu'à 220 degrés, jusqu'à l'énorme pression de 27 atmosphères. On ne put aller au-delà. A ce terme extrême elle fuyait

par tous les joints et la vapeur s'en échappait à travers les fissures, avec un sifflement de mauvais augure. Cependant les observateurs conscients du danger, silencieux et résignés, terminèrent sans accidents les mesures qu'ils avaient commencées» On sait qu'Arago aimait à mêler des récits plaisants aux circonstances les plus graves. Un jour, pendant une visite,, la dernière que je lui fis, car déjà Ton désespérait de sa vie, il me raconta la scène que je viens d'écrire, pour ainsi dire, sous sa dictée. « Un seul être, disait-il, qui nous tenait compagnie, avait conservé sa sécurité et dormait tranquille, c'était le chien de Dulong : on le nommait

Omicron. »

Jamin. {Eloge (TArago.)

11 commença à exercer la médecine dans un des quartiers les plus pauvres du douzième arrondissement. La clientèle s'augmentait à vue d'œil, mais la fortune diminuait avec la même rapidité, car Dulong ne vit jamais un malheureux sans le secourir ; il s^était même cru obligé d'avoir un compte ouvert chez le pharmacien au profit des malades qui, sans cela, n'auraient pas pu faire usage de ses prescriptions. Les sciences parurent une carrière moins ruineuse, et Dulong quitta la médecine pour les cultiver. Il n'avait pas songé que là aussi surgiraient de continuelles occasions de dépense. Nous savions tous combien notre confrère était désintéressé ; combien d'appareils et de machines délicates il faisait construire. Nous n'ignorions pas que dans la recherche d'une vérité utile^ il se laissait aussi peu arrêter par les difficultés d'argent, que par les dangers d'explosion, et cela même après qu'il eut perdu un œil

et deux doigts de la main droite au service de la science ; mais nous étions loin de soupçonner toute l'étendue du ravage que tant d'admirables expériences avaient fait dans le patrimoine de Dulong.

Arago. {Discours aux obsèques de Dulong.)

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