‹ Les savants modernes: leur vie et leur travaux, d'après les documentsChapitre 86 sur 144 · CHEVREUL · texte numérisé non relu

CHEVREUL

sent ces vérités générales, qui sont la conquête, le patrimoine sans cesse grandissant et Thonneur de Tesprit humain.

A. Gautier. {Discours à rinauguration de la statue de Chevreuil à Angers).

C^est en 1814 qu'il commença la publication d'une série de travaux de premier ordre qui suffiraient pour immortaliser un homme; je veux parler de ses recherches sur les corps gras. Il montra que les graisses et les huiles que Ton avait jusque-là regardées comme étant des principes immédiats purs, sont formées en réalité par le mélange de plusieurs principes particuliers parmi lesquels la margarine, l'oléine^ la stéarine. Ces découvertes eurent un côté pratique dont on doit universellement être reconnaissant au grand chimiste.

La stéarine en effet fournit Tacide stéarique qui donna naissance à la fabrication des bougies stéariques. C'est donc Chevreul qui nous a doté de ces moyens d'éclairage qui remplacèrent avec avantage les chandelles.

" Chevreul a su ranger dans des lois scientifiques rigoureuses, par une analyse sûre et claire, la question si délicate de l'alliance des couleurs... Avec une sûreté magistrale, Fauteur trace les règles de ces effets ondoyants et fugitifs que produiront les couleurs des parois, les ameublements, les bois, les étoffes, les vêtements môme, sur l'édifice, ou sur la carnation de l'homme ou de la femme, et jusqu'à la distribution des fleurs ou plantes d'ornement dans les jardins.

Sa première jeunesse se passa à Angers au moment de la tourmente révolutionnaire et c'est là qu'il vit la guillotine en permanence. Il m'a raconté qu'un jour, un nommé Moustache, qui portait une sorte de gilet à manche, en toile de Guinée, le saisit par le bras et l'entraîna devant la guillotine en lui disant : « Petit, il faut t'accoutumera la vue du sang. » C'est là qu'il vit alors guillotiner deux jeunes fllles de 16 à 17 ans, qui, disait-on, avaient caché des prêtres réfractai res. Le 8 mai 1794, quand la guillotine mit fin à la carrière scientifique de Lavoisier, Chevreul avait déjà près de huit ans.

• .••.■...••••• ...• Si Chevreul était un grand savant, il était aussi un bon patriote. Il ne voulut pas quitter Paris en 1871 et supporta courageusement les privations du siège malgré ses quatre-vingt-six ans. Lorque les Allemands bombardèrent Paris, alors que ces vandales envoyaient leurs obus avec une précision scientifique sur les galeries et dans les serres du Muséum, pour détruire les colleclions, Chevreul écrivit une déclaration indignée, consignée dans les procès-verbaux de l'Académie des sciences.

Charles Brongniart. [Michel-Eugène Chevreul.)

ARAGC (FRANÇOIS)

Estagel (Pyrénées-Orientales), 1786 ; Paris, 1853.— Astronome, physicien, homme politique. Professeur à l'Ecole polytechnique. Directeur de l'Observatoire. Député. Ministre de la guerre et de la marine en 1848. — Statues à Paris derrière l'Observatoire ; à Perpignan, k EstageU

Prolongement de la méridienne (avec Biot). Travaux sur l'électro-aimant, la théorie de l'ondulation de la lumière, la scintillation des étoiles, le magnétisme de rotation, la loi de Mariotte, la tension de la vapeur d'eau, la polarisation colorée, etc. — Vulgarisateur et historien des sciences.

Cours d'astronomie populaire. — Notices scientifiques. — Notices biographiques. — Œuvres complètes, t)ubliées par Barrai, 17 vol. in-S".

En 1809, c'est Toptique qui attirait toutes les activités ; Arago s'y jeta avec Fardeur de sa nature et de son âge. On savait depuis longtemps qu'en traversant un cristal biréfringent, la lumière se partage en deux rayons offrant des propriétés nouvelles que Malus avait résumées en disant qu'elle s'est polarisée ; mais c'était un mot qui ne représentait rien ; et ces phénomènes nouveaux, personne n'avait réussi à les expliquer : c'était cependant bien facile ; la nouvelle théorie des ondes en aurait pu prévoir les conditions par des considérations purement mécaniques.

Cette théorie commence par donner d'autorité la solution d'une ancienne dispute philosophique sur la constitution de l'univers. Elle déclare que le vide n'existe pas, que le monde est rempli par un fluide subtil, l'éther^ répandu partout, pénétrant tous les pores, et doué des mêmes propriétés mécaniques que les milieux pondérables. Les corps lumineux exécutent

des vibrations très rapides, et Téther les transmet avec une vitesse immense. On peut avoir Tidée de ces mouvements en observant les vagues de la mer. Elles se composenj; d'éminences et de vallées sans cesse renouvelées, qui s'avancent et se poursuivent sans jamais s'atteindre, dans la direction de leur propagation commune, jusqu'au rivage où elles meurent. Mais si, au lieu de suivre ce mouvement d'ensemble, on étudie en particulier celui d'une bouée placée en un point du parcours, on la voit monter et descendre régulièrement sans avancer ni reculer, décrivant ainsi des vibrations toujours verticales, toujours perpendiculaires à leur propagation, toxijonTs transversales. Or ces vibrations et leur propagation sont l'image exacte d'un rayon de lumière polarisé. Loin d'être compliqué, c'est le plus élémentaire des mouvements auxquels nous devons les rayons lumineux; il est simple, tandis que la lumière naturelle est compliquée, étant formée de vibrations dirigées dans des plans perpétuellement variables et sans régularité connue. Tel est l'ensemble des conceptions qui résument la théorie des ondes, et dont nous pouvons déduire, aujourd'hui qu'elles sont connues et admises, tous les phénomènes de l'optique.

Mais quand Arago entra dans la carrière, elles étaient à peine soupçonnées. Si quelques faits étaient connus, le plus grand nombre étaient ignorés; il fallait donc commencer par les découvrir, les classer et peu à peu s'élever jusqu'aux idées primordiales, jusqu'au corps philosophique de la doctrine,

Quand le serment fut demandé aux fonctionnaires,

serinent que les antécédents d'Arago lui interdisaient, il écrivit au ministre de Tinstruction publique une lettre digne et fière pour lui demander à quelle époque il devait cesser ses fonctions. Mais le serment ne lui fut point demandé, et l'Observatoire qu'il avait enrichi et illustré resta comme par le passé soumis à sa direction. Ce ne fut pas pour longtemps. Atteint d'une maladie alors peu connue, mais dont les ravages pour être plus cachés n'en sont pas moins fatals, Arago déclina rapidement. Sa vue baissait : un voyage à Vichy, en 1851, n'amena point d'amélioration. La cécité fut complète en 1852 ; mais son esprit se raidissait contre le mal ; il se souvint alors de la science abandonnée (pour la politique), de ses mémoires inachevés, des expériences qu'il avait imaginées sans les faire, des instruments qu'il avait fait construire et qui, dans les salles désertes de l'Observatoire, attendaient la main qui devait les animer. Il sentit amèrement tout ce qu'il avait délaissé ; il voulut tout reprendre et retrouver dans sa vieillesse épuisée la savante ardeur

d^autrefois : il était bien tard .

Jaajin.

Nulle place d'ailleurs ne pouvait mieux convenir à l'image de ce grand citoyen^ que ce coin de Paris, silencieux et solitaire, au pied de cette terrasse ombragée qui laisse voir à travers le feuillage les lignes sévères du beau monument de Perrault. C'est là en effet, dans cet Observatoire, berceau de l'astronomie française, que durant près d'un demi-siècle, Arago a poursuivi ses méditations, accompli ses plus beaux travaux, vécu de douces années, entouré de l'affection

des siens, du respect et de Tadmiration de tous ceux qui avaient, comme lui, le culte de la science, de la patrie et de Thumanité.

Quarante années passées sur sa mémoire n'ont rien effacé des souvenirs qu'il a laissés parmi nous : il est resté avec sa physionomie sévère, sa parole claire et charmante, ses admirables découvertes, comme la personnification de la Science française, à la fois attirante et expansive, ouverte aux idées nouvelles, passionnée pour les entreprises généreuses et hardies.

Dans le domaine de la physique expérimentale, ses découvertes figurent au premier rang des conquêtes de notre siècle.

En électricité, c'est lui qui a, le premier, signalé l'action magnétisante du courant voltaïque, généralisant ainsi la belle observation d'CErstedt : c'est lui qui, en découvrant le magnétisme de rotation, a fait le premier pas vers les phénomènes d'induction qui devaient^ dix ans plus tard, immortaliser Faraday : enfin, c'est à lui, c'est à sa collaboration avec Ampère, que l'on doit Vélect7*o-aimant, l'âme de toutes ces applications électriques qui ont révolutionné les conditions sociales de la vie des peuples, l'organe docile qui fait mouvoir le télégraphe, parler le téléphone, qui recueille et transmet la force, la transforme en lumière, chaleur ou mouvement et promet encore bien d'autres merveilles.

En optique, les travaux d'Arago, quoique moins accessibles à Tadmiration populaire, suffiraient à eux seuls à assurer la gloire du physicien : là encore Arago est un fondateur. Par la découverte de la polarisation

chromatique, la plus brillante sans contredit de Toptique moderne, il a exercé une influence décisive sur les progrès de la philosophie naturelle, en ouvrant une voie où il devait^ avec Fresnel, montrer aux physiciens et aux géomètres des horizons inattendus. La découverte des lois de l'interférence des rayons polarisés, Fexplication de la scintillation des étoiles, l'invention des méthodes interférentielles et photométriques et tant d'autres questions effleurées d'une manière magistrale témoignent d'une puissance d'esprit et d'une pénétration étonnantes.

Cornu. [Discours à l" inauguration de la statue d'Arago à Paris.)

Trois découvertes surtout ont immortalisé son nom. Chose bien rare, elles ont toutes trois conduit à des résultats pratiques considérables.

C'est à Arago qu'appartient la découverte de la polarisation chromatique ou des couleurs que fournit un rayon de lumière déjà polarisé, c'est-à-dire influencé soit par sa réflexion sur les corps miroitants, soit par son passage à travers des corps transparents, lorsqu'il vient à traverser des lames minces. Sur ce fait, Arago a fondé le polariscope, instrument avec lequel il a étudié la constitution de l'atmosphère terrestre, et sondé les mystères qui nous cachaient la constitution du soleil. Dans ce même fait on a trouvé le principe du saccharimètre, à l'aide duquel on étudie la richesse du jus de la betterave et de la canne à sucre.

Arago a trouvé le premier que l'électricité peut aimanter le fer et l'acier ; c'est l'origine de la télégraphie électrique.

Arago a trouvé enfin une branche de physique nouvelle, celle du magnétisme par rotation, en découvrant que le cuivre en mouvement influence l'aiguille aimantée et finit par Tentraîner, et, réciproquement, que Taiguille aimantée est arrêtée par du cuivre en repos. De là on a tiré les phénomènes d'induction électrique. Plus tard, la même découverte a conduit à construire les machines qui produisent de Télectricité par le simple mouvement, et dont on se sert dans Tart

médical.

J. A. Barral. [François Arago.)

Quand M. Arago monte à Testrade, la Chambre attentive et curieuse s'accoude et fait silence, les spectateurs des tribunes publiques se penchent pour le voir. Sa stature est haute, sa chevelure est bouclée et flottante ; sa belle tête méridionale domine TAssemblée. Il y a dans la seule contraction musculeuse de ses tempes une puissance de volonté et de méditation qui révèle un esprit supérieur. A la différence de ces orateurs qui parlent de tout et qui, les trois quarts du temps, ne savent ce qu'ils disent, Arago ne parle que sur des questions préparées à l'avance, qui joignent à Tattrait de la science l'intérêt de l'occasion... A peine est-il entré en matière qu'il attire et concentre sur lui tous les regards. Le voilà qui prend pour ainsi dire la science entre ses mains. 11 la dépouille de ses aspérités et de ses formules techniques et il la rend si perceptible que les plus ignorants sont étonnés et charmés de le comprendre. Sa pantomime expressive anime tout l'orateur ; il y a quelque chose de lumineux dans ses émonstrations, et des jets de clarté semblent sortir

de ses yeux, de sa bouche et de ses doigts... Si, face à face avec la science, il la contemple avec profondeur pour en visiter les secrets et en contempler les merveilles, alors son admiration pour elle commence à prendre un magnifique langage, sa voix s'échauffe, sa parole se colore, et son éloquence devient grande comme son sujet.

CoRMENTN. [Le livre des orateurs .)

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