THÉNARD
chimiques. Leur travail fut publié en 18H, sous le titre de Recherches physico-chimiques,
Tbénard s'appliquait particulièrement à multiplier les applications industrielles de la Chimie ; il donna aux peintres une belle couleur bleue minérale à base de cobalt, apprit à épurer les huiles d'éclairage par la méthode que Ton suit encore aujourd'hui, etc.
Son Traité élémentaire de Chimie théonque et pratique y dont la première édition date de 1813, et la sixième et dernière de 1836, a régné seul dans les écoles pendant plus de vingt-cinq ans. On peut dire, avec Flourens, que « Presque toute l'Europe a appris de c< M. Tbénard la Chimie et que la plupart des grands « chimistes français ou étrangers s'honorent aujour- « d'hui en lui rendant hommage de leur savoir »w
Fils aine d'un simple cultivateur chargé de famille, il quitta le toit paternel à dix-sept ans, avec deux amis d'enfance pour venir étudier à Paris. Il se proposait d'acquérir le titre de docteur en médecine; ses deux camarades voulaient devenir pharmaciens. Leurs ressources réunies formaient un total de 48 sous par jour ; quant à leur savoir, il se réduisait aux connaissances acquises dans les leçons qu'avait bien voulu leur donner le curé du village. Déjà aussi habile que prévoyant, Tbénard après s'être logé avec ses deux amis dans une mansarde du quartier latin, confia les fonds communs à la femme d'un porteur d'eau qui habitait la même maison et assura ainsi l'existence journalière delà petite colonie. La mère Bateau était bonne femme,
mais elle, exigeait de ses hôtes une sévère exactitude; quand elle avait desservi, il fallait attendre au lendemain, ou s'adresser ailleurs. « Quelques jours de rude abstinence qu'elle me lit subir, racontait Thénard, me firent contracter une habitude de ponctualité dont je ne me suis jamais départi depuis et qui a ajouté à ma reconnaissance pour cette excellente femme. »
Thénard s'était empressé de se rendre aux cours gratuits de Fourcroy et de Vauquelin,mais il voulait pratiquer lui-même. La difficulté était grande : songer à acheter des appareils et des produits chimiques était impossible ; d'un autre côté, pour entrer comme élève dans un laboratoire, il fallait encore fournir une petite cotisation mensuelle, et les 16 sous quotidiens étaient déjà absorbés par la table et le loyer. Thénard alla bravement trouver Vauquelin et lui proposa ses services comme garçon de laboratoire. Il ne dut le succès qu'à l'intervention d'une des sœurs du célèbre chimiste qui, présente à l'entretien, dit à son frère : « Tu devrais le garder ; il aiderait dans le laboratoire et surveillerait notre pot au feu, que tous tes muscadins laissent trop bouillir ». « Je n'ai jamais été assez ingrat, disait Thénard, pour oublier depuis qu'un pot au feu qui bout ne fait que de mauvaise soupe. »
Thénard était toujours resté assez rude de manières. « Ne faisant, dit Flourens, qu'un nombre restreint d'expériences, il les voulait rigoureuses, frappantes, présentées au moment précis. A la plus légère inadvertance, au plus léger mécompte, de rudes bourrasques venaient assaillir les pauvres aides qui eussent ou la vie bien dure sans les prompts retours de
TUÉNARD 241
son bon cœur. Un jour, pour consoler un préparateur qu'il venait de malmener rudement, il s'écria devant l'auditoire : « Fourcroy m'en a fait bien d'autres ! Cela donne de la promptitude dans Tesprit. »
Berzélius vint exprès de Stockholm pour le voir et après l'avoir entretenu quelques instants^ se dirigea vers le Collège de France, où Thénard s'était lui-môme rendu pour faire sa leçon. Au bout de quelque temps, Thénard reconnaît dans Tauditoire son visiteur du matin; il se trouble, balbutie, puis s'écrie: « Messieurs, vous allez comprendre mon trouble, M. Berzélius est là. » Les applsyadissements éclatèrent, et Berzélius fut obligé de venir siéger près du professeur.
Pendant une de ses leçons à l'Ecole Polytechnique, il but, par mégarde, une gorgée d'une solution de sublimé corrosif. « Messieurs, dit-il, je viens de m'empoisonner, qu'on m'aille chercher des œufs. » Les élèves volèrent de tous côtés pour en rapporter ; Tun d'eux, courant jusqu'à la Faculté de Médecine, et pénétrant dans l'amphithéâtre de Dupuytren : « Thénard, dit-il^ vient de s'empoisonner à l'Ecole Polytechnique. » Dupuytren dit simplement : « Vous entendez ! » et il sauta dans un cabriolet. La rentrée de Thénard fut saluée quelque temps après, par les témoignages du plus vif et du plus cordial enthousiasme.
M. Mabie. [Histoire des sciences mathématiques et physiques,)