II. Les arguments contre les causes donnent lieu à des ob
servations analogues. Si on analyse ridée de cause, on voit sans peine qu'elle implique une relation, et cela à un double point de vue. D'abord une chose ne peut être conçue comme cause que par rapport à son effet : c'est un point qu'/Enésidème ne paraît pas avoir touché, et qu'ont envisagé seulement les sceptiques ultérieurs. Mais, en outre, l'acte de pensée par lequel une chose est connue en elle-même est autre que celui par lequel elle est connue comme cause. La chose est d'abord conçue en elle-même, en son essence ; puis elle est envisagée comme cause : la causalité est une relation qui se surajoute à l'idée que nous avons de la chose, sans la détruire et sans se confondre avec elle. Mais le sceptique ne l'entend pas ainsi. Ici encore, autorisé, il faut bien le dire, par le langage et par l'usage, il considère la causalité comme une propriété réelle et objective qui appartiendrait aux choses : il en fait une chose en soi. De plus, cette propriété est identifiée avec la chose même en qui elle est supposée exister :
~^4 ne dit-on pas qu'une chose est la cause d'une autre? Par suite, si une chose est cause , elle l'est absolument, par son essence, en
/, i 1 sa nature intime. Dès lors, il faut comprendre comment cette essence déterminée peut produire autre chose qu'elle-même. Mais la question, ainsi posée, est absurde. Une chose donnée, définie en son essence, ne peut que demeurer ce qu'elle est Dire qu'elle est cause, ce serait dire qu'elle est autre chose qu'elle-même : ce serait se contredire. En langage moderne, nous dirions que de l'idée d'une chose on ne tirera jamais analytiqucment l'idée d'une autre chose; et cela demeure vrai si. au lieu d'une seule essence, on en considère plusieurs réunies ou juxtaposées. En d'autres termes, comme Hume et Kant l'ont <^ montré, le rapport de causalité est un rapport synthétique. Les deux termes posés comme cause et effet ne sont pas donnés à la pensée humaine comme identiques, mais seulement comme liés d'une certaine manière, sous une catégorie sui generis quon appelle la causalité. C'est ce qu'iEnésidème a compris, et c'est pourquoi il est juste de voir en lui, comme l'a fait Saisset, un précurseur des philosophes que nous venons de nommer.
«NÉSIDÈME. — EXAMEN CRITIQUE. 295
Par suite , on voit ce qu'il y a de vrai et de faux dans le raisonnement d'iEnésidème. Irréprochable si on considère les causes comme des choses en soi, il perd toute valeur si on considère la *
causalité comme un rapport établi par la pensée entre divers objets. Ce rapport lie les objets sans modifier leur nature )f of j propre. Ils sont d'abord ce qu'ils sont en eux-mêmes; et, en r/ 7 *
outre, ils sont envisagés comme liés à d'autres sous certaines ' t
lois. Dès lors, il n'y a plus de contradiction : le corporel peut ' t l *
être lié de cette manière au corporel , ou l'incorporel à l'incorporel ; même (c'est un point trop discuté de nos jours pour qu'il soit utile d'y insister ici) on peut concevoir l'incorporel comme N - u v i't c ' cause du corporel, ou inversement. ^,
On le voit, ici encore, nous n'avons pu réfuter ifinésidème ^' f
qu'à la condition de nous enfermer dans le relatif, et de renoncer ^Xi w , v \\ au dogmatisme absolu contre lequel il dirigeait ses coups. -y , , // t
III. La théorie des signes, telle que les témoignages authenti- i\> p ^ *)
ques nous permettent de l'attribuer à ^Enésidème, se réduit à fort peu de chose : elle est , on l'a vu , manifestement incomplète , et certains historiens, comme RitterM, ont pu ne la considérer que comme une forme particulière du dixième trope. Cependant nous sommes enclin à croire qu'elle avait, dans la pensée d'jËnésidème, une bien plus grande portée : iEnésidème devrait être regardé comme le précurseur de Stuart Mill, si on pouvait sûrement mettre à son compte les arguments dont les sceptiques se sont servis au temps de Sextus. Le sceptique, quel qu'il soit, qui le premier les a développés, a droit à ce titre.
Il est, en effet, digne de remarque qu'à f occasion de la théorie des signes comroémoratifs, Sejtus décrit l'induction en termes que ne désavouerait pas un disciple de l'école anglaise. « Le signe - 2) commémoratif , observé clairement en même temps que la chose signifiée, s'il se présente de nouveau après que cette dernière est devenue obscure, nous fait souvenir de la
'»> Op. cit., p. aa8.
& M. n Vïll, i5a.
chose qui a été observée en même temps que lui , et n'est plus actuellement évidente : ainsi la fumée nous fait penser au feu. En effet, ayant souvent vu ces phénomènes unis entre eux, aussitôt que nous apercevons l'un, la mémoire nous suggère l'idée de l'autre, du feu, qui n'est pas actuellement visible. Il en est de même pour la cicatrice qui se montre après la blessure, et pour la lésion du cœur qui précède la mort. Voyant la cicatrice, la mémoire nous représente la blessure qui la précédée ; et voyant la lésion du cœur, nous prévoyons la mort future. »
Ce que les sceptiques combattent, c'est la théorie des signes indicatifs, c'est-à-dire la doctrine suivant laquelle il y aurait entre les phénomènes un lien nécessaire et constant, tel, en un mot, que I entendent aujourd'hui encore les dogmatistes.
Il faut bien convenir qu'au point de vue où ils se plaçaient, leurs arguments sont inattaquables : à s'en tenir aux seules données de l'expérience, aux seuls phénomènes, il est impossible de voir dans l'induction autre chose qu'une association d'idées fondée sur l'habitude, et variable comme elle. Ainsi Stuart Mill, en essayant d'établir une théorie scientifique de l'induction, avoue que l'induction ne saurait avoir une valeur absolue : elle ne vaut que pour le monde où nous sommes, et il y a peut-être des mondes où les phénomènes ne sont soumis à aucune loi.
Encore une fois, nous ne prétendons pas qu'iËnésidème soit allé jusque-là : les textes ne nous y autorisent pas. Mais, s'il n'a pas montré en quel sens et dans quelle mesure il peut y avoir une science expérimentale, il a compris et prouvé que la science, au sens absolu que donnaient à ce mot les anciens, est impossible. Il n'y a de science, en effet, et de démonstration, que le où les idées sont enchaînées par un lien nécessaire : mais il n'y a de nécessité véritable que là où les rapports peuvent être déterminés rationnellement, ou, comme nous disons aujourd'hui, a priori Or, qu'on essaie, étant donné un fait, un signe, pour parler comme les stoïciens, de déterminer a priori la nature de la chose signifiée. Ici, comme quand il s'agit de la cause, et plu>
iENÉSIDÈME. — EXAMEN CRITIQUE. 397
évidemment encore, on ne réussira pas; et si on ne réussit pas, il n'y aura pas de démonstration. C'est ce qu'jEnésidème a voulu dire, et il n'y a rien à lui répondre.
Les considérations qui précèdent nous permettent de marquer la véritable place d'iEnésidème dans l'école sceptique. Les historiens s'accordent généralement à voir en lui le premier représentant de ce qu'on appelle le nouveau scepticisme. Pourtant ils ne sont pas unanimes : Haas (1) , par exemple, regarde iEnésidème comme l'un des derniers représentants de l'ancien scepticisme. Et il faut reconnaître avec lui que Sextus< 2) semble l'opposer aux nouveaux sceptiques, dont Agrippa parait avoir été l'un des premiers.
Nous n'hésitons pas, pour notre part, à nous ranger à l'opinion commune; la puissante originalité dVEnésidème ne nous parait pas pouvoir être sérieusement mise en doute : il a vraiment renouvelé le scepticisme.
Rien n'empêche pourtant qu'après lui, cette doctrine ait encore subi de nouvelles modifications : dans le nouveau scepticisme, on peut introduire des subdivisions, comme on distingue des espèces dans un genre. Il est possible qu'après JSnésidème, d'autres philosophes aient imprimé à la pensée sceptique une direction nouvelle : ainsi s'expliqueraient tout naturellement les paroles de Sextus.
S'il fallait marquer le trait précis qui distingue les deux périodes du nouveau scepticisme , nous dirions qu'iEnésidème s'est surtout montré métaphysicien et dialecticien; après lui, les sceptiques sont surtout des médecins : à la spéculation pure, qu'ils déclarent vaine, ils opposent l'art ou la science pratique, qu'ils tiennent pour légitime et nécessaire. Pour jEnésidèine, le scep-
W Op. cit., XIII, XIV, p. 39 etteq.
<'> P., I, 36 : UapaèiSovreu rolvvp ovv^Qus vntpà rois dp^ouorépote 2x*w7ixoî* rpévot Si' Sw H èvoxil avvéy codai Soxét, Séxa ràp âptdpàv, ots xcù Xàyovs xoci i&kovs ovvùivùpùbs xaXovmv. . . lbuL, 166 : ol Se vecbrepot 2x£«7ixoi wpaStSéaat rpdvovç Tiff è%oy9\i tsévre.
ticisme était à lui-même sa propre fin, à moins qu'il ne fût un acheminement à un nouveau dogmatisme; pour ses successeurs, il est le vestibule de la médecine. Si JSnésidème soustrait quelque proposition au doute universel, c'est, on l'a vu, une thèse métaphysique et transcendante : l'identité des contraires dans l'absolu. Si les sceptiques ultérieurs croient à quelque chose, c'est uniquement aux successions empiriques des phénomènes telles que l'observation en dehors de toute théorie peut les découvrir. Peut-être pourrait-on ajouter que, si jEnésidème tirait de son scepticisme une conséquence pratique, c était uniquement un précepte de morale; les sceptiques ultérieurs paraissent avoir préféré les biens du corps à ceux de l'âme : ils ne songent à ruiner la science spéculative que pour faire place à la science positive ou, comme ils disent, à l'art. iEnésidème est encore un métaphysicien; ses successeurs, sur lesquels, tous les historiens le reconnaissent, il n'exerça que peu d'influence, ne sont plus que des positivistes. Ils invoquent son autorité à peu près comme Aug. Comte invoque celle de Kant. Mais c'est là un point important sur lequel il faudra revenir dans la suite de ce travail.
LES SUCCESSEURS D'jENÉSIDÈME. — AGRIPPA. 299