‹ Les sciences au 18. siecle la physique de VoltaireChapitre 10 sur 94 · VOLTAIRE A CIREY · texte numérisé non relu

VOLTAIRE A CIREY

Madame Denis, la nièce dc^ Voltaire, qui vint faire visite à Cirey en 1738, trouve le château bien triste et bien isolé. « Cirey, dit-elle dans une lettre à Thiriot, est à quatre lieues de toute habitation, dans un pays où l’on ne voit que des montagnes et des terres incultes. Ils sont (Voltaire et madame du Châtelet) dans une solitude effrayante pour l’humanité, abandonnés de tous leurs amis et n'ayant presque jamais personne de Paris. Voilà la vie que mène le plus grand génie de notre siècle, à la vérité, vis-à-vis une femme de beaucoup d’esprit, fort jolie, et qui emploie tout l’art imaginable pour Je séduire. »

Pour ce qui est du portrait de la dame du lieu, il a été fait plusieurs fois, et notamment par des plumes féminines, celle de madame du DelTand, celle de mademoiselle Delaunay.

Ce ne sont point là des esquisses flattées, et l’on peut dire que tout y est poussé au laid.

A travers ces peintures perfides, nous pouvons nous représenter la marquise comme une femme grande et un peu raide, mais non sans élégance, ayant quelque chose de viril dans les allures, avec un goût très-vif pour la parure et surtout pour les diamants, avide de tous les plaisirs, aimant le jeu plus encore que la géométrie, la danse au moins autant que la métaphysique, extrême d’ailleurs en tout, et ne connaissant guère de milieu entre l’attitude la plus sérieuse et la gaieté la plus bruyante. Madame de Boufflers peignait la variété des goûts de madame du Châtelet dans les vers suivants :

Tout lui plaît, tout convient à son vaste génie,

Les livres, les bijoux, les compas, les pompons,

Le* vers, les diamans, le biribi, l’optique,

L'algèbre, les soupers, le latin, les jupons,

L'opcra, les procès, le bal cl la physique (1).

Voltaire dit aussi : « Elle aime un peu le monde;

Celte belle Ame est d’une étoffe Qu’elle brode en mille façons.

Son esprit est très-philosophe Et son cœur aime les pompons;

mais les pompons et la mode sont de son âge, et son mérite est au-dessus de son âge, de son sexe et du nôtre. »

Madame du Deffand ne manque pas de prétendre qu’Émilie, née sans goût et sans imagination, ne s’était faite géomètre que pour se singulariser et se donner une supériorité sur les autres femmes, a Sa science, dit-elle, est un problème difficile à résoudre ; elle n’en parle que comme Sganarelle parlait latin, devant ceux qui ne le savaient pas. » En regard de ce jugement, plaçons encore celui de Voltaire. « Elle joignait au goût de la gloire une simplicité qui ne l’accompagne pas toujours. Jamais personne ne fut si savante et jamais personne ue mérita moins qu’on dit d’elle : c’est une femme savante. Elle ne parlait jamais de science qu’à ceux avec qui elle croyait s’instruire, et jamais elle ne parla pour se faire remarquer. Elle a vécu longtemps dans des sociétés où l’on ignorait ce qu’elle était, et elle ne prenait pas garde à cette ignorance. Les dames qui jouaient avec elle chez la reine étaient loin de se

(1) A ccs vers, mis sous le nom de madame de Boufflcrs, mais dus à la plume de Voltaire lui-même, madame du Châtelet répondit :

Hélas ! vous avez oublié,

Dans cette longue kyrielle,

De placer la tendre amitié :

Je donnerais tout le reste pour elle.

LA Vit DE CIBEY.

douter qu’elles fussent à côté du commentateur do Newton. On la prenait pour une personne ordinaire; seulement on s’étonnait de la rapidité et de la justesse avec laquelle on la voyait faire des comptes et terminer les différends. Dès qu’il y avait quelque combinaison à faire, la philosophe ne pouvait plus se cacher. Je l’ai vue un jour diviser neuf chiffres par neuf autres chiffres, de tête et sans aucun secours, en présence d’un géomètre étonné qui ne pouvait la suivre. » Il nous faut prendre la moyenne, comme il convient ordinairement de le faire, entre ces jugements de témoins intéressés. L’aptitude naturelle de madame du Châtelet pour les sciences ne peut être contestée; mais il y avait bien aussi dans sa constance à les cultiver quelque chose d’un rôle soutenu avec effort.

Au reste, Emilie n’était pas seulement sensible aux sciences, elle goûtait tous les genres de travaux auxquels Voltaire appliquait soit activité. Madame de Graffigny l’accuse bien d’exercer une pression constante sur Voltaire pour le détourner de la littérature. « Elle lui tourne la tête, dit-elle, avec la géomé- ' trie; elle n’aime que cela ; » mais Emilie s'est défendue ellemême de ce reproche. « Nous sommes bien loin d’abandonner ici la poésie pour les mathématiques, écrit-elle à l’ami de Voltaire, au comte d’Argental. Ce n’est pas dans celte heureuse solitude qu’on est .assez barbare pour mépriser aucun art. C’est un étrange rétrécissement d’esprit que d’aimer une science pour haïr toutes les autres ; il faut laisser ce fanatisme à ceux qui croient qu’on ne peut plaire à Dieu que dans leur secte. On peut donner des préférences, mais pourquoi donner . des exclusions? La nature nous a laissé si peu de portes par oû le plaisir et l’instruction peuvent entrer dans nos âmes! Faudrait-il n’en ouvrir qu’une?»

Quant à Voltaire, son génie était capable de mener de front toutes les études et tous les travaux. Il écrit à ses amis de Paris, à Cideville, à Thiriot, au comte d’Argental : « Nous étudions le divin Newton à force. Vous autres, vous n’aimez que les opéras. Eh ! pour Dieu! aimez les opéras et Newton. C’est ainsi qu’en use Émilie. » Et encore : « J’aime les gens qui savent quitter le sublime pour badiner. Je voudrais que Newton eût fait des vaudevilles, je l’en estimerais davantage. Celui qui n’a qu’un talent peut être un grand génie, celui qui en a plusieurs est plus aimable. » Il écrit encore à Cideville : « Newton est ici le dieu auquel je sacrifie, mais j’ai des chapelles pour d’autres divinités subalternes. »

Il y a cependant des moments où la physique et la géométrie l’absorbent complètement; l’époque de sa plus grande ferveur est entre les années 1736 et 1738. Les travaux littéraires sont alors délaissés par instants. Il écrit à Thiriot : « Les comédiens comptaient qu’ils auraient une pièce de moi cet hiver, mais ils ont très-mal compté. Je me casse la tête contre Newton et je ne pourrais pas à présent trouver deux rimes.» M. d’Argental et son frère, M. de Pont-de-Veyle, le pressent du moins de corriger ? Enfant prodigue, qui n’a besoin que d'étre revu pour être remis aux comédiens. Il leur répond : a Je vis en philosophe, j’étudie beaucoup, je tâche d’entendre Newton et de le faire entendre. Il n’y a pas moyen de refondre à présent T Enfant prodigue. Je pourrais bien travailler à une tragédie le matin et à une comédie le soir; mais passer en un jour de Newton à Thalie, je ne m’en sens pas la force. Attendez le printemps, messieurs, la poésie servira son quartier, mais à présent c’est le tour de la physique. Si je . ne réussis pas avec Newton, je me consolerai bien vite avec vous. »

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