‹ Les sciences au 18. siecle la physique de VoltaireChapitre 21 sur 94 · ESSAI SUR LA KATURE DU FEU · texte numérisé non relu

ESSAI SUR LA KATURE DU FEU

On comprend moins le succès des deux autres mémoires couronnés, ou plutêt on ne peut en rendre compte que par cette considération qu’ils étaient écrits de façon à flatter l’esprit cartésien de l’Académie. Le père de Fiesc explique tout par de petits tourbillons, et le comte de Créqui par deux courants contraires d’un lluide éthéré qui produisent également un tourbillonnement. Ces tourbillons entraînèrent les juges.

Quant au mémoire de Voltaire, il était en avance sur la physique du temps, et nous y trouvons bien des passages dont la valeur ne pouvait guère alors être appréciée. Condorcet n’hésite point à déclarer qu'il méritait le prix. « Nous avons affirmé, dit-il, que, si l’on met à part la vitesse du son qui fait le principal mérite de la dissertation de M. Euler, l’ouvrage de M. de Voltaire devait l’emporter sur ses concurrents, et que le plus grand défaut de sa pièce fut de n’avoir pas assez respecté le cartésianisme et la méthode d’expliquer qui était alors à la mode parmi les académiciens. »

La dissertation de Voltaire portail pour épigraphe ce distique :

Ignis ubique Intel, naluram nmplectitur omneni,

Cuneta parit, rénovât, itividit, unit, alit.

D’Alembert lui demandait plus tard dans une de ses lettres quel était l’auteur de ces deux vers, et Voltaire répondait : «Mon cher philosophe, ces deux mauvais vers sont de moi. Je suis comme l’évêque de Noyon, qui disait dans ses sermons : Mes frères, je n’ai pris aucune des vérités que je viens de vous dire ni dans l’Écriture ni dans les Pères; tout cela part de la tête de votre évêque. » Cette raillerie s’applique très-exactement aux physiciens de l'époque, qui prenaient leur physique dans leur tête au lieu de la prendre dans la nature; mois le

mérite de Voltaire est précisément d’avoir donné dans ce travers beaucoup moins que les autres, et d’avoir nourri sa dissertation d’un certain nombre de faits bien observés.

Ce n’est pas à dire qu’en réagissant contre la tendance générale il s’en soit tout à fait affranchi. Il fait aussi scs théories; il faut bien qu’il parle de la nature du feu, puisque le programme même le demandent qu’il en parle sans la connaître, puisqu’on ne connaît guère la nature des choses.

En fait d’hypothèse, il va du moins au plus simple et il ne se met pas en frais d’imagination. Le feu pour lui est un élément, un des quatre éléments qu’admet la tradition, et nous avons déjà dit que Voltaire, contrairement à l’opinion de Newton, se prononçait contre la transmutabilité des éléments. Le feu « ne change donc aucune substance en la sienne propre, » et n’est transformé en aucune des substances auxquelles il » se mêle. »

Tout de suite Voltaire se demande quelles sont les propriétés de celte substance inaltérable, et d’abord si elle est pesante.

Ici il a recours à l'expérience, et il expérimente sur une grande échelle.

Il va dans une forge, à Chaumont, il fait réformer les balances, remplacer les cordes par des chaînes, afin de ne pas être trompé par le dessèchement du chanvre; il pèse ensuite depuis une livre jusqu’à deux mille livres de fer ardent et refroidi. Il trouve le même poids pour le métal chaud et pour le métal froid. 11 recommence alors ses essais avec de la fonte; il fait suspendre trois marmites à trois balances très-exactes et fait puiser de la fonte en fusion dans un fourneau; on porte cent livres de ce feu liquide dans une marmite, trente-cinq livres dans une autre, vingt-cinq livres dans la troisième. Au bout de six heures, il constate qu’en se refroidissant la pre-

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