‹ Les sciences au 18. siecle la physique de VoltaireChapitre 42 sur 94 · LES COQUILLES FOSSILES · texte numérisé non relu

LES COQUILLES FOSSILES

ches de craie, de marne, de pierre à chaux, de marbre, sont

composées soit de coquilles entières, soit de fragments de coquilles mêlées à d’autres productions marines; on y trouvait des débris très-reconnaissables de poissons de mer : et cela se rencontrait non-seulement en Angleterre et en France, mais en Asie et en Afrique, non-seulement dans les plaines, mais sur les Alpes et les Pyrénées.

Voltaire vint se heurter contre cette masse considérable de faits. Il les rejeta tout d’un bloc. Plutôt que d’admettre que la mer eût occupé la place des continents, il refusa de croire aux amas de fossiles marins.

Et d’abord il admettait parfaitement que la nature pût façonner des pierres par ses forces propres et leur donner directement la forme de certains animaux. C’est ainsi que les Alpes, les Vosges, sont pleines de pierres tournées en spirales; il a plu aux naturalistes de les appeler des cornes d’ Amman, et l’on veut dès lors y reconnaître un poisson qui vit dans la mer des Indes ; on se laisse ainsi abuser par les mots. Comme on a nommé glossopètres ces pierres que les géologues italiens ont signalées dans les montagnes de leur pays et qui ont quelque rapport avec la langue d’un chien marin, les naturalistes imaginent que des chiens marins sont venus mourir sur les Apennins du temps de Noé. « Que n’ont-ils dit aussi que les coquilles que l’on appelle conques de Vénus sont en effet la chose même dont elles portent le nom ? »

Une fois entré dans celte voie, Voltaire pousse à outrance ses plaisanteries sur les jeux de la nature et sur ce qu'en tirent les philosophes à systèmes. Il y a dans le Chablais, à deux petites lieues de Ripaille, une grotte remarquable par des stalactites et des stalagmites. L'eau qui distille à travers le rocher a formé dans la voûte la ligure d’une poule qui couve

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des poussins. Auprès de cette poule est une autre concrétion qui ressemble parfaitement à un morceau de lard avec sa couenne, de la longueur de près de trois pieds. Dans un bassin situé au milieu de la grotte, on trouve des pralines assez semblables à celles qui se vendent chez les confiseurs, et à côté la forme d’un rouet à tiler avec la quenouille. La tradition rapporte môme qu’on voyait autrefois dans l’enfoncement de la grotte une femme pélriüée; on ne distingue plus rien qui ressemble à une femme, mais le norn de grotte des Fées est resté à la caverne. Que ces faits tombent entre les mains d’un philosophe à systèmes, il ne manquera pas de prétendre qu’il est en face de pétrifications véritables. « Cette grotte, dira-t-il, était habitée autrefois par une femme; elle filait au rouet, son lard était pendu au plancher; elle avait auprès d'elle une poule avec ses poussins; elle mangeait des pralines quand elle fut changée en rocher, elle, les poulets, son lard, son rouet, sa quenouille et ses pralines, comme la femme de Loth fut changée

en statue de sel. »

Tout en tenant pour les a jenx de la nature », Voltaire convient qu’ils ne peuvent tout expliquer; il y a des empreintes de poissons tellement caractéristiques, qu’on ne saurait les récuser. Il les présente du moins comme des cas isolés, des accidents fortuits. « On a trouvé dans les montagnes de la Hesse une pierre qui portait l’empreinte d’un turbot, et sur les Alpes un brochet pétrifié; on en conclut que la mer et les rivières ont coulé tour à tour sur les montagnes. Il était plus naturel de soupçonner que ces poissons, apportés par un voyageur, s’étant gâtés, furent jetés et se pétrifièrent dans la suite des temps; mais cette idée était trop simple et trop peu systématique. »

Quant aux coquilles mêmes, Voltaire fait observer qu’il y en

LES COQUILLES EOSSlLtS.

a très-peu dont l'origine maritime soit incontestable. Les débris que l’on rencontre ne proviennent-ils pas de colimaçons, de moules, de crustacés ou de mollusques de rivière? 11 a fait chercher des fragments de coquillages marins sur le mont Saint-Gothard, sur le Saint-Bernard, dans les montagnes de la Tarentaise : on n’en a pas découvert. Un seul physicien lui a écrit qu’il a trouvé quelques écailles d’hultres pétrifiées vers le mont Cenis. Ces huîtres paraissent authentiques; mais « est-ce une idée tout à fait romanesque de faire réflexion sur la foule innombrable de pèlerins qui parlaient à pied de toutes les provinces pour aller à Rome par le mont Cenis, et qui portaient des coquilles à leurs bonnets? » Ces coquilles de mer ont donc été perdues ou jetées par des pèlerins, et « une huître près du mont Cenis ne prouve pas que l’Océan indien ait enveloppé toutes les terres de notre hémisphère. » Et d’ailleurs, sans recourir aux pèlerins, n’ya-t-il pas d’autres causes qui peuvent déplacer des coquilles d’huitres? « Il n’y a pas longtemps, dit-il, que dans un de mes champs, à cent cinquante lieues des côtes de Normandie, un laboureur déterra vingt-quatre douzaines d’hultres; on cria miracle : c’étaient des huîtres qu’on m’avait envoyées de Dieppe il y avait trois ans. Je suis de l’avis de l 'Homme aux quarante ccus, qui dit que des médailles romaines trouvées au fond d’une cave à six cents lieues de Rome ne prouvent pas qu’elles aient été fabriquées dans cette cave. »

On parlait beaucoup du falun de Touraine, sur lequel l’attention avait été autrefois appelée par Bernard Palissy; on prétendait qu’il existait en Touraine une masse de 130 millions de toises cubiques d’un terrain presque entièrement composé de coquilles de mer intactes ou brisées, sans mélange de matières étrangères. Certainement, s'il y avait ù quarante lieues de la

mer des bancs immenses de coquilles marines, si elles étaient, comme on l’assurait, posées à plat par couches régulières, il fallait bien admettre que la mer eût séjourné longtemps dans ces parages. Voltaire fit venir à Ferney des caisses de ce falun pour le considérer de près. Tout examen fait, il n’y vit qu'une terre marneuse mêlée de talc, un peu salée au goût; mais il n’y découvrit aucun vestige de coquilles. « Les laboureurs de Touraine l’emploient, dit-il, pour féconder leurs champs. Si ce n’était qu’un amas de coquilles, je ne vois pas qu’il pût fumer la terre. J’aurais beau jeter dans mon champ toutes les coques desséchées des limaçons et des moules de ma province, ce serait comme si j’avais semé sur des pierres. »

Buffon, contre qui les critiques et les plaisanteries de Voltaire étaient dirigées, y avait été fort sensible.

Dès l’année 1719, Voltaire avait envoyé à l’Académie de Bologne une dissertation, écrite en italien et traduite parluimôrne en français, sur les changements arrivés dans notre globe. 11 y parlait de la théorie des montagnes et des fossiles à peu près dans les termes qu’on vient de voir.

Buffon, très-piqué, répondit à son adversaire en prenant lui-môme le ton de la plaisanterie, qui ne lui était pas habituel. On lit dans la Théorie de la terre : « La Loubère rapporte, dans son voyage de Siam, que les singes au cap de Bonne-Espérance s’amusent continuellement à transporter des coquilles du rivage de la mer au-dessus des montagnes... En lisant une lettre italienne sur les changements arrivés au globe terrestre, je m’attendais à trouver ce fait rapporté par la Loubère, car il s’accorde parfaitement avec les idées de l’auteur. Les poissons pétrifiés ne sont, à son avis, que des poissons rares rejetés de la table des Romains parce qu’ils n’étaieut pas frais; età l'égard

VOLTAIRE ET BtîFFON SE RAPPROCHENT.

des coquilles, ce sont, dit-il, les pèlerins de Syrie qui ont rapporté dans le temps des croisades celles des mers du Levant qu’on trouve actuellement pétrifiées en France, en Italie et dans les autres États de la chrétienté. Pourquoi n’a-t-il pas ajouté que ce sont les singes qui ont transporté les coquilles au sommet des hautes montagnes et dans tous les lieux où les hommes ne peuvent habiter ? Cela n’eût rien gâté et eût rendu son explication encore plus vraisemblable. »

Si BulTon supportait mal la raillerie, on sait que Voltaire était encore moins endurant. L’historien de la nature et l’ermite de Ferney restèrent longtemps animés de sentiments fort vifs l’un contre l’autre. Voltaire renouvelait à chaque instant ses attaques contre la géologie nouvelle; il la criblait, en toute occasion et sous le moindre prétexte, de traits peu mesurés. BulTon ne dissimulait pas sa mauvaise humeur; il s’en expliquait vertement et à tout propos. Lisait-on aux séances de l’Académie française quelque nouvel ouvrage adressé par Voltaire, on voyait Billion s'agiter sur son fauteuil et témoigne! vivement son improbation. En vain des amis communs essayèrent pendant de longues années d’adoucir cette animosité mutuelle.

Un incident de famille y mit lin. BulTon envoyait son jeune fils faire le tour de l’Europe pour s’instruire ; le gouverneur du jeune homme eut ordre de le présenter â Ferney. Voltaire, touché de cette avance, écrivit sur-le-champ à son adversaire une lettre émue et cordiale. La paix fut faite à partir de ce jour. Voltaire désarma, et BulTon, sans effacer de son livre le passage que nous venons de citer, en atténua l’effet par une note. « Sur ce que j’ai écrit au sujet de la lettre italienne, dit-il, on a pu trouver, comme je le trouve moi-méme, que je n’ai pas traité M. de Voltaire assez sérieusement. J’avoue que

j’aurais mieux fait de laisser tomber cette opinion que de la relever par une plaisanterie, d’autant que c’est peut-ôtre la seule qui soit dans mes écrits... On m’apporta celte lettre italienne dans le temps môme que je corrigeais la feuille de mon livre où il en est question. Je ne lus cette lettre qu’en partie, imaginant que c’était l’ouvrage de quelque érudit d’Italie qui, d’après scs connaissances historiques, n’avait suivi que son préjugé sans consulter la nature, et ce ne fut qu’après l'impression de mon volume sur la Théorie de la terre qu’on m’assura que la lettre était de M. de Voltaire. J’eus regret alors à mes expressions. Voilà la vérité ; je le déclare autant pour M. de Voltaire que pour moi-môme et pour la postérité, à laquelle je ne voudrais pas laisser douter de la haute estime que j’ai toujours eue pour un homme aussi rare et qui fait tant d’honneur à son siècle. »

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