VOLTAIRE A LONDRES
parti pris et à ne lui demander que les enseignements qu’elle peut donner. Au moment même où il mettait le pied sur le sol anglais, Voltaire put voir les splendides funérailles que la nation faisait à un homme de génie qui avait su arracher à la naturequelques-unsdesessecrets;la dépouille mortelle de Newton était portée en terre avec tout l'éclat d’une magnificence royale : on eût dit d’un souverain « qui aurait fait le bonheur de ses peuples. »
Cette nation qui s’administrait elle-même se faisait donc remarquer par les soins qu’elle donnait aux sciences; elles s’y développaient comme des fruits spontanés du génie national. La Société royale de Londres s’était fondée, comme on sait, avec tous les caractères d’une institution privée. C’est à ce mouvement que rendait hommage quelques années plus tard le rédacteur de la préface de l’ Encyclopédie, a Les savants, disait d’Alembert, n’ont pas toujours besoin d’être récompensés pour se multiplier. Témoin l’Angleterre, à qui les sciences doivent tant, sans que le gouvernement fasse rien pour elles. Il est vrai que la nation les considère, qu’elle les respecte même, et cette espèce de recompense, supérieure à toutes les autres, est sans doute le moyen le plus sûr de faire fleurir les sciences et les arts, parce que c’est le gouvernement qui donne les
places et le public qui distribue l’estime L’amour des
sciences, qui est un mérite chez nos voisins, n’est encore à la vérité qu’une mode parmi nous, et ne sera peut-être jamais autre chose. »
Les impressions variées que la société anglaise fil sur Voltaire se retrouvent dans les Lettres philosophiques ou Lettres sur les Anglais, qu’il écrivit pendant son séjour à Londres. Publiées en anglais, au moins partiellement, dès l’année 1728, elles ne pa-
rurent en France qu’en 1733 et 1735, et devinrent alors pour l’auteur la cause de mille tracas.
Ces lettres, ces correspondances vives et légères, — comme nous dirions maintenant, — passent en revue la politique, la religion, la condition des gens de lettres, la littérature proprement dite sous toutes ses formes. Voltaire y trouve mille occasions de signaler et de combattre les préjugés de la société française; maison peut dire que le mouvement scientifique y occupe une place d’honneur. Voltaire sent vivement que, sous le rapport des sciences et de la méthode philosophique, la France est fort en retard sur l’Angleterre, et il s’applique à le faire comprendre à ses concitoyens.
Trois noms lui servent surtout à cet usage, trois noms illustres, ceux de Bacon, de Locke et de Newton.
Bacon était fort estimé en France, mais plus estimé que connu, et, si l’on y approuvait sa méthode, on ne la suivait guère. Il avait tracé le premier les véritables règles de la philosophie expérimentale ; il avait montré comment les hommes doivent établir l’édifice de leurs sciences par l’observation et l’expérimentation; il avait dressé le bilan bien modeste des connaissances positives de son temps et indiqué les voies où l’on devait s’engager pour en acquérir de nouvelles. L’œuvre de Bacon avait porté ses fruits en Angleterre, ses conseils avaient été entendus et suivis; ses livres mêmes en étaient venus à ce point où arrivent beaucoup de travaux éminents qu'on néglige parce qu’on en a tiré tout le profit qu’ils peuvent donner. En France, au contraire, il y avait opportunité fi les rappeler à un public trop épris de chimères ; les Français avaient encore beaucoup à apprendre dans le Novum organum et dans le traité De dignitale et augmentis scientiarum.