‹ Les sciences au XVIIIe siècleChapitre 31 sur 143 · MOUT DE MADAME DU CHATELET · texte numérisé non relu

MOUT DE MADAME DU CHATELET

scène qu'il faut lire dans les mémoires laissés par Lonchamp, le valet de chambre de Voltaire; il ne fallait rien moins qu'un pareil historiographe pour nous transmettre ce récit intime. Avec une audace toute féminine, elle veut faire croire à Voltaire qu'il s'est exagéré les choses et qu'elles n'ont pas été aussi loin qu'il Timagine; mais Voltaire est sûr de son fait, il a vu, ce qui s'appelle vu. Elle se retourne alors, elle avoue ce qui ne peut être nié, mais elle explique la situation. « Faut-il pour si peu renoncer aux douceurs d'un commerce où tous deux ont trouvé de tels charmes ? Que Voltaire y réfléchisse. Rien ne désunit leurs esprits, leurs tempéraments seuls sont devenus différents; elle n'est pas comme lui, que l'âge et les maladies ont attiédi et à qui sa santé commande le repos. Pourquoi dès lors ne pas s'accommoder de la situation que les circonstances ont créée et qui n'est pas faite pour porter atteinte à leur amitié ? » Voltaire, décontenancé, à demi furieux, à demi attendri, finit par rire à travers ses reproches. Il était désarmé, et madame du Châtelet triomphait.

Il restait encore à calmer Saint-Lambert, qui se regardait comme grièvement offensé. Ce ne fut pas difficile : elle lui représenta ce qu'il y aurait de monstrueux, de ridicule même pour un homme comme lui, — il avait trente ans, — à provoquer un vieillard illustre dans toute l'Europe. Dès le lendemain, Saint-Lambert, convenablement chapitré, assez embarrassé pourtant de sa contenance, vient s'expliquer avec Voltaire. Il commence quelques mots d'excuses, mais Voltaire ne le laisse pas achever; il lui prend les mains, les serre avec effusion. « Mon enfant, s'écrie-t-il, j'ai tout oublié, et c'est moi qui ai eu tort. Vous êtes dans l'âge heureux où l'on aime, où l'on plaît; jouissez de ces instants trop courts ; un vieillard, un malade comme je suis, n'est plus fait pour les plaisirs. »

Dès lors la liaison avec Saint-Lambert fut acceptée^ et Voltaire n'en continua pas moins de vivre à Girey ou à la cour de Lorraine, auprès de l'amie qui avait pris une si grande part dans les habitudes de son esprit.

Mais voici qu'à quelque temps de là il se produit un émoi secret à Cirey. Madame du Châtelet mande Saint-Lambert, alors absent; elle appelle Voltaire; elle tient conseil avec eux. De quoi s'agit-il? Pourquoi ce mystérieux conciliabule? C'est qu'elle était enceinte et qu'il fallait savoir sous quelle rubrique on mettrait l'enfant.

Dans cette consultation cynique, Voltaire, il faut l'avouer, jouait un rôle essentiellement bizarre; il était le premier à le sentir et il en riait. « Mettez l'enfant, disait-il, parmi les œuvres mêlées de madame. »

On décida enfin qu'on ferait venir M. du Châtelet à Cirey, pour se couvrir de son pavillon. Le brave marquis, mandé auprès de sa femme, reçu à bras ouverts par les trois complices, cajolé à qui mieux mieux dans des scènes de haute comédie, resta le temps nécessaire pour assumer la paternité qu'on lui avait faite.

Tout alla bien d'abord. La marquise, pendant sa grossesse, continuait ses habitudes de travail entremêlé de divertissements mondains. A l'approche de l'hiver de 17^9, les châtelains de Cirey s'étaient rendus à Lunéville, oii l'on menait joyeuse vie. « Madame du Châtelet^ écrivait Voltaire, joue la comédie et travaille à Newton sur le point d'accoucher. » 11 envoyait à ses nombreux correspondants le bulletin de celte grossesse. A madame d'Argental il écrivait : « La marquise, qui vous fait des compliments, compte accoucher ici d'un garçon, et moi d'une tragédie (il travaillait à Catilina ou Borne sauvée)-, je crois que son enfant se portera mieux que le mien. » — Au roi de

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