‹ Les sciences au XVIIIe siècleChapitre 37 sur 143 · VOLTAIRE QUITTE LA PRUSSE · texte numérisé non relu

VOLTAIRE QUITTE LA PRUSSE

mais, à côté de ce motif d'exagération, nous trouvons chez lui cette tendance à laquelle il sera fidèle quand il traitera de sangfroid des sciences naturelles, cette aversion prononcée pour toute explication systématique des phénomènes. Il réagit contre l'habitude invétérée qui portait les savants de son siècle à ne regarder la nature qu'à travers des théories. Dès qu'on tente d'expliquer les faits, il se défie et se rebifTe.

Au reste, nous le verrons tout à l'heure juger plus explicitement quelques-uns des sujets qu'il ne fait ici qu'effleurer, et nous pourrons mieux indiquer ce qu'il y a de juste et ce qu'il y a d'exagéré dans cette tendance que nous signalons à propos de sa querelle avec Maupertuis.

A l'époque où Frédéric fit brûler la Diatribe d'Akakia^ les rapports étaient déjà tendus entre le roi et le philosophe. Celui-ci avait grand soin d'envoyer ses fonds hors de Prusse; ayant à disposer de trois cent mille livres, il les avait placées sur les terres que le duc de Yirtemberg possédait en France : le roi, qui le savait, ne voyait pas cette précaution sans dépit. D'un autre côté, un propos déplaisant du roi était venu aux oreilles de Voltaire. Gomme on se plaignait de la faveur du nouveau chambellan : « Laissez faire, avait dit Frédéric, on exprime le jusde l'orange, et on la jette ensuite. » Depuis ce moment, Voltaire songeait sérieusement à mettre en sûreté « les pelures de l'orange)) ; il cherchait un prétexte pour quitter la Prusse.

Aussitôt après l'exécution juridique de la Diatribe, il renvoya au roi le brevet de sa pension et sa clef de chambellan ; mais Frédéric l'obligea à les reprendre, et le départ de Voltaire se trouva retardé de quelques semaines.

Il avait quitté Potsdam, comme nous l'avons dit, et s'était retiré à Berlin, d'abord dans une maison au centre de la ville,

puis dans une sorte de ferme située à l'extréraité d'un faubourg, afin d'être mieux en mesure de fuir clandestinement, si les circonstances venaient à l'exiger. Cependant il sollicitait la permission d'aller soigner sa santé en France; Frédéric répondait en lui envoyant des médicaments. Voltaire déclarait que les eaux de Plombières lui étaient nécessaires; le roi assurait qu'il y en avait de bien meilleures à Glatz, en Moravie.

L'autorisation finit pourtant par être accordée, et le philosophe alla prendre congé de son maître. Il fut reçu avec amitié, et passa six jours à Potsdam, pendant lesquels il soupa tous les soirs avec Frédéric. C'étaient, disait-il, a des soupers de Damoclès. »

Enfin, le 26 mars 1753, il put prendre la route de Leipzig, non sans avoir promis de revenir quand les eaux de Plombières l'auraient guéri; mais c'était là une promesse qu'il se proposait bien de ne pas tenir.

Aussi se donna-t-il le plaisir de lancer à Maupertuis la flèche du Parthc : c'était le projet comique d'un Traité de paix à conclure entre le président de VAcadémie de Berlin et le professeur Kœnig. Toutes les plaisanteries de la Diatribe y étaient répétées.

Il s'éloigna d'ailleurs à petites journées, et s'arrêta trois semaines à Leipzig pour prendre le temps de se concerter avec ses amis de Paris et avec sa nièce madame Denis.

C'est pendant ce séjour à Leipzig qu'il reçut une espèce de cartel de Maupertuis, dont le Traité de paix avait ravivé la colère. Il y répondit en faisant mettre dans les papiers publics un avertissement grotesque ; il invitait les autorités municipales à le protéger contre son ennemi, dont il donnait le

/ AFFAIRE DE FRANCFOKT. ^1

signalement en ces tern:ies : « C'est un philosophe qui marche en raison directe de l'air distrait et de l'air précipité, l'œil rond et petit, la perruque de travers, le nez écrasé, la physionomie, mauvaise, ayant le visage plat et l'esprit plein de lui-même^ portant toujours scalpel en poche pour disséquer les gens de haute taille. Ceux qui en donneront connaissance auront mille ducats de récompense, assignés sur les fonds de la ville latine que ledit quidam fait bâtir. »

C'est sans doute à cette dernière incartade qu'est due, au moins en partie, la misérable et ridicule affaire de Francfortsur-le-Mein. On sait comment Voltaire, après avoir encore séjourné quelques semaines à la cour de la grande-duchesse de Saxe-Gotha, « la meilleure princesse de la terre, la plus douce, la plus sage, la plus égale, et qui. Dieu merci, ne faisait pas devers», fut, à son passage à Francfort, arrêté par un agent subalterne du roi de Prusse. C'était un nommé Freytag, banni de Dresde, s'il faut en croire Voltaire, « après y avoir été mis au carcan et condamné à la brouette, devenu depuis agent du roi de Prusse, qui se servait volontiers de tels ministres, parce qu'ils n^avaient de gage que ce qu'ils pouvaient attraper aux passants ». Freytag réclamait à son prisonnier la croix du Mérite, la clef de chambellan et « l'œuvre de poëshie du roi son gracieux maître ». C'était un volume tiré à peu d'exemplaires et distribué seulement à quelques intimes; le roi avait réfléchi que ce livre contenait plus d'un passage blessant pour des personnages puissants en Europe, et que son ancien ami pourrait en abuser. Malheureusement Voltaire n'avait pas avec lui « cette œuvre de poëshie » ; elle était restée à Leipzig avec la masse de ses papiers, et il fallut plusieurs jours pour la faire venir. C'est pendant ce temps qu'il fut en butte, ainsi que madame Denis, qui était venue le rejoindre, à des traitements

grossiers dont il conserva toujours le plus amer souvenir, môme quand il eut fait plus tard sa paix avec Frédéric.

Un incident tragi-comique termine ainsi cette phase de l'existence de Voltaire, où il a essayé de vivre dans la familiarité d'un roi.

Il alla prendre enfin les eaux de Plombières, et y but par la même occasion a celles du Léthé »; puis il s'occupa de se faire roi chez lui, afin de pouvoir traiter désormais de puissance à puissance avec ses admirateurs couronnés.

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