CHAPITRE XII
Expériences de Voltaire sur les limaçons. — Doctrines anthropologiques. — ^ La physiologie cérébrale à propos de Marat, l'ami du peuple.
Il faut nous borner. Nous n'aurions jamais fini , si nous voulions toucher à tous les sujets scientifiques qui excitaient l'intérêt de Voltaire au fond de son château de Ferney.
Il ne faisait plus d'expériences suivies comme à Cirey, et il se contentait en général de se renseigner sur les travaux des savants : cependant à l'occasion il savait encore recourir à l'observation directe.
Un jour il veut vérifier les traditions relatives aux procédés qu'Annibal a employés pour se frayer un chemin à travers les Alpes ; il fait chauffer de grandes masses de vinaigre, et s'assure que le liquide bouillant désagrège facilement les roches alpestres.
Un autre jour il institue des recherches sur les limaçons ; il voulait contrôler une assertion de Spallanzani, qui avait dit que la tête repousse aux limaces auxquelles on Ta coupée. Il
prend donc vingt limaces sans coque, de couleur mordoré-brun, et leur coupe la tête entière avec les quatre antennes ; il fait de même à douze escargots à coquille, puis il coupe aussi la tête à huit autres escargots, mais entre les deux antennes. Au bout de quinze jours, il voit une tête naissante se montrer chez deux de ses limaces ; elles mangeaient déjà, et leurs quatre antennes commençaient à poindre. Les autres se portaient bien, mais elles avaient perdu définitivement leurs têtes. Quant aux escargots, il en était mort la moitié, les autres continuaient à s'agiter. « Ils marchent, dit-il, ils grimpent à un mur, ils allongent le cou; mais il n'y a nulle apparence de tête, excepté à une seule... Voilà deux prodiges bien avérés : des animaux qui vivent sans tête, des animaux qui reproduisent une tête. »
Pour ce qui est de vivre sans tête, l'expérience de Voltaire était irréprochable; tout le monde sait maintenant que des organismes inférieurs peuvent vivre ainsi pendant des semaines et des mois. En revanche, la reproduction de la tête des limaçons ou des limaces n'est point un fait scientifique. Chez ces animaux, l'anneau pharyngien est pourvu d'un système de ganglions qui joue le rôle de centre cérébral. On peut dire qu'ils ont leur cervelle dans le gosier. Quand on mutile l'animal sans toucher à l'anneau pharyngien, la partie supérieure de la tête, les antennes (1) peuvent repousser; mais il n'y a pas eu dans ce cas suppression réelle de la tête. Le tout, comme on voit, est de s'entendre sur ce qu'est la tête d'un limaçon, et c'est ce que Voltaire n'avait pas précisé suffisamment.
Au reste, ses expériences sur les limaçons lui servent surtout
(1) Nous disons «antennes » avec Voltaire. Le mot technique serait «tentacules». Comme cette désignation l'indique, les cornes du limaçon sont des orf^anes de tact.
VOLTAIRE POLYGÉNISTE. 139
de prétexte à produire une correspondance très-gaie entre « le révérend père l'Escarbotier, par la grâce de Dieu capucin indigne, prédicateur ordinaire et cuisinier du grand couvent de la ville de Glerraont en Auvergne, et le révérend père Élie, carme chaussé, docteur en théologie. » Les deux bons moines, tous les deux fort gaulois, dissertent sur les limaces à coque et sans coque, et partent de là pour toucher à bien d'autres matières que nous ne nous proposons pas d'examiner ici.
En lisant avec beaucoup d'attention les récits des voyageurs sur les mœurs des peuplades lointaines, en interrogeant soigneusement ceux de ses amis que les hasards de leur carrière avaient conduits dans les dilférentes parties du monde, Voltaire avait acquis des idées assez exactes sur l'état des races humaines.
Il était très-frappé des différences spécifiques qu'on remarque entre les hommes, et, suivant les habitudes de son esprit, il prenait ces différences pour des faits au delà desquels il n'y a pas Heu de remonter. En un mot, pour employer le langage des anthropologistes de nos jours, il était polygéniste.
Il n'y a, suivant lui, que la manie des systèmes qui puisse troubler l'esprit au point de faire dire qu'un'Suédois et un Nubien sont de la même espèce, lorsqu'on a sous les yeux le tissu sous-cutané des nègres, qui est absolument noir et qui est la cause évidente de leur noirceur inhérente et spécifique. Il ne peut pas admettre qu'un Lapon et un Samoyède soient de la race des anciens habitants des bords de l'Euphrate, pas plus que leurs rennes ne descendent des cerfs de la forêt de Senlis. (( Il n'a certainement pas été plus difficile à la nature de faire des Lapons et des rennes que des nègres et des éléphants. »
Ce qui donne une certaine valeur à l'opinion de Voltaire,
c'est qu'il est instruit assez exactement des caractères des races : ainsi il connaît bien par les relations de ses correspondants la race autochthone d'Amérique, dont beaucoup de naturalistes contestaient l'existence ; il sait que cette race existe depuis le Canada jusqu'en Patagonie, qu'elle se distingue par sa peau rouge^ par la rareté de la barbe et des poils. Par d'autres récits, il connaît les albinos, ces petits nègres blancs, aux yeux de lapin, qui ont une soie fine et incolore sur la tête, et qui ne ressemblent à leurs compatriotes que par leur nez épaté. Il refuse de voir là avec Buffon une variété de la race nègre, et il persiste à en faire une espèce particulière. C'est ainsi qu'il a plu c à la Providence de faire des hommes à membrane noire, de mettre des têtes à laine dans des climats tempérés, de placer des blancs sous l'équateur, de bronzer les corps aux Grandes-Indes et au Brésil, de donner aux Chinois d'autres figures qu'à nous, de mettre des Lapons tout auprès des Suédois... Il eût été bien triste qu'il y eût tant d'espèces de singes et une seule d'hommes. »
Au surplus, nous ne pouvons pas demander à Voltaire des connaissances bien étendues sur une matière dont les premiers principes sont à peine posés aujourd'hui. Nous en dirons autant de ce qui touche à la physiologie cérébrale et à la théorie du système nerveux.
La distinction des nerfs moteurs et des nerfs sensitifs n'était point encore établie; à plus forte raison ne savait-on rien de précis sur les fonctions des centres nerveux. Cependant la plupart des médecins se préoccupaient du rôle des nerfs et indiquaient de plus en plus nettement qu'il y fallait chercher des lumières sur l'action réciproque du physique et du moral.
Voltaire n'était pas homme à se laisser entraîner par des hy-