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LES ÉLÉMENTS

petite cour de Sceaux, chez la duchesse du Maine, comme en témoigne ce couplet du marquis de Saint-Aulaire, un des a bergers » de Sceaux, qui, lui du moins, met Descaries et

Newton dans le môme sac :

Bergère, détachons-nous De Newton^ de Descartes.

Ces deux espèces de fous N'ont jamais vu le dessous Des cartes, des cartes^ des cartes.

Et ce n'étaient pas [feulement les gens du monde, c'étaient les savants mêmes qui étaient cartésiens; à peine comptait-on à l'Académie des sciences trois ou quatre jeunes géomètres, comme Glairaut et Maupertuis, qui fissent profession de connaître et de comprendre Newton.

Les bases mêmes de la théorie newtonienne, les faits élémentaires, les lois de Kepler, par exemple > n'étaient pas encore à l'abri de la discussion.

Dans les premières années du xvm* siècle, le célèbre Dominique Cassini, le directeur de l'observatoire de Paris, prétendait encore que l'ellipse de Kepler rend imparfaitement compte de la marche des planètes^ et il essayait d'y substituer une courbe qui a pris le nom de cassinoïde. Dans l'ellipse, la somme des rayons vecteurs menés d'un point aux deux foyers est constante; dans la cassinoïde, c'est le produit des deux rayons qui est constant. Faire cette substitution dans la théorie ^es orbites planétaires^ c'était neutraliser la synthèse de Newton.

Les fils de Cassini, héritiers des traditions paternelles^ niaient les principales conséquences que Newton avait tirées de la gravité universelle^ Taplatissement des pôles, par exemple*

Non-seulement les Gassini contestaient cet aplatissement, mais ils prétendaient que la terre était un sphéroïde allongé dans le sens des pôles, et les faits semblaient leur donner raison. Dans un sphéroïde aplati la longueur des degrés va en augmentant à mesure qu'on avance de Téquateur vers les pôles (1). On avait mesuré plusieurs arcs de méridien dans les premières années du siècle; on avait fait notamment une mesure en France, entre les Pyrénées et Dunkerque, et l'on trouvait que les degrés étaient d'autant plus petits qu'on approchait plus du nord; on en concluait naturellement qu'on avait affaire à un sphéroïde allongé. C'était là une circonstance d'un grand poids et qui tenait à elle seule en échec les partisans de Newton.

Cependant la mesure du méridien faite en France inspirait des doutes. En 1735, l'Académie des sciences organisa une grande expédition pour étudier cette question tant contro* versée. Bouguer et La Condamine partirent pour le Pérou. Clairaut et Maupertuis allèrent en Laponie, accompagnés de Lemonnier et de l'abbé Outhier comme assistants. En mesurant un arc près de l'équateur^ un autre près du pôle, et comparant les résultats ainsi obtenus aux mesures exécutées en France, on devait avoir ious les éléments nécessaires pour trancher le litige.

(1) Pour mesurer un degré terrestre^ du cherche deux points situés sur un même méridien) et dont les verticales fassent entre elles un angle d'un degré. Il est bien clair que, si le méridien était rigoureusement circulaire^ tdutes ces distantes^ c'est-à-dire tous les degrés seraient égaux^ quelle que fût la lali* tude. Mais il n'en est plus de même si le méridien est elliptique. Près de l'équateur^ c'est-à-dire près du grand axe de l'ellipse, la courbure est plus forte> les verticales de deux points voisins sont plus divergentes; on rencontre donc^ pour une moindre distance^ deux points dont les verticales fassent entre elles un angle d'un degré. Celte distance s'allonge à mesure que l'on avance de Téquateur vers le pôle, parce que la courbure de l'ellipse va sans eèsse en diminuant;

MESUBB DU MÊAIIHEN. 47

Celte vérification solennelle donna raison à ceux qui tenaient pour l'aplatissement du sphéroïde terrestre. Les travaux des quatre associés ne purent être réunis et comparés que vers 1743, la mission du Pérou ayant été retardée par divers contre^ temps; mais, dès Tannée 1736, Maupertuis revint, rapportant les mesures prises en Laponie et dont la comparaison avec les mesures françaises suffisait à la rigueur pour décider la question. Les degrés voisins du pôle étaient décidément les plus longs. Maupertuis proclama ce résultat^ en fit retentir tous les échos; dès Tannée 1738, sans attendre le retour de Bouguer et de La Condamine, il publia un livre sur La figure de la terre qui fut considéré comme décisif. Il usurpa ainsi auprès du public la gloire de Tœuvre commune. Les gravures du temps le représentent,* en costume de Lapon, écrasant de sa main le pôle du monde, et Voltaire, dont il était alors Tami, put le féliciter hautement d'avoir a aplati les pôles et les Gassini. » Voltaire fit môme graver au bas d'un portrait de Maupertuis le quatrain suivant :

Ce globe mal connu qu'il a su mesurer Devient un monument où sa gloire se fonde; Son sort est de fixer la figure du monde ^ De lui plaire et de réclairer.

La mesure des degrés polaires fit tomber la principale défense que le cartésianisme opposait à la physique de Newton. Celle-ci dès lors ne cessa de gagner du terrain^ et les Éléments de Voltaire, répandus en France malgré les prohibitions du chancelier Daguesseau^ la portèrent dans tous les esprits cultivés.

Les Éléments de la philosophie de Newton sont, comme nous le disions tout à Theure, un pur ouvrage de vulgarisation ^ et c'est un lieu commun de faire remarquer combien le talent de

Voltaire se prétait à une œuvre de cette nature. La clarté^ la simplicité du style y sont en effet les premières qualités requises, et les vérités scientifiques ne brillent jamais d'un si vif éclat que quand elles sont débarrassées de tout ornement étranger.

Voltaire à ce sujet avait à réagir contre les mauvaises habi^ tudes de ses contemporains. Fontenelle avait eu un grand succès en prêtant à la science des ajustements élégants ; il était d'ailleurs tombé parfois dans l'afféterie, et ses imitateurs, comme il arrive toujours, avaient outré plutôt ses défauts que ses qualités. Pour parler de science au public, on employait un langage affecté et maniéré. Écoutez la leçon que Voltaire donne à ce sujet aux écrivains de son temps. Peut-être elle peut encore servir à plus d'un. Micromégas, le géant voyageur venu de l'étoile Sirius, cause avec le secrétaire de l'Académie de la planète Saturne. « Il faut avouer, dit le géant^ que la nature est bien variée. — Oui, dit le saturnien, la nature est comme un parterre dont les fleurs... — Âh ! dit l'autre^ laissez là votre parterre. — Elle est, reprit le secrétaire, comme une assemblée de blondes et de brunes, dont les parures... — Eb I qu'ai-je à faire de vos brunes? dit l'autre... — Elle est donc comme une galerie de peintures dont les traits... — Eh non! dit le voyageur, encore une fois la nature est comme la nature. Pourquoi lui chercher des comparaisons? — Pour vous plaire lui répondit le secrétaire. — Je ne veux point qu'on me plaise, répondit le voyageur, je veux qu'on m'instruise. )> Ce secrétaire de l'Académie de Saturne, ainsi mis en scène dans le roman de Micromégas, q homme de beaucoup d'esprit, qui n'avait à la vérité rien inventé, mais qui rendait un fort bon compte des inventions des autres, qui faisait passablement de petits vers et de grands calculs, » n'était rien autre que M. de Fontenelle^

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