LES AGITATIONS DE
gendre fait connaître ses recherches sur les fonctions elliptiques; Laplace apporte les premiers fragments de sa Méca" nique céleste; Lavoisier, aidé de BerthoUet et de Fourcroy, achève sa victoire sur les anciennes écoles chimiques. Le contraste est complet entre les agitations de la place publique et les paisibles discussions de la savante assemblée.
Cependant les événements se précipitent. L^Académie, malgré le soin qu'elle met à se tenir à Técart, est entraînée à des communications fréquentes avec l'Assemblée nationale, puis avec la Convention,
Chargée de préparer les éléments de la réforme générale des poids et mesures, elle nomme aussitôt cinq commissions pour ce grand objet : Cassini, Méchain etLegendre s'occupent des mesures astronomiques; Meusnier et Monge sont chargés de mesurer les bases terrestres avec une rigoureuse précision; Borda et Coulomb étudient la longueur du pendule qui bat la seconde ; Lavoisier et Haiiy déterminent le poids de l'eau distillée; Tillet, Brisson et Vandermonde, enfin, dressent l'inextricable réseau des mesures anciennes. Toutes ces commissions se mettent à l'œuvre, incessamment pressées par l'assemblée toute-puissante, qui s'étonne que ce qu'elle a décrété ne soit pas aussitôt achevé de tout point.
Sur beaucoup de questions secondaires, l'Académie cherche à éluder les embarras qui résultent pour elle des consultations qu'on lui demande. Elle émet le désir de n'avoir plus à donner son avis sur les indemnités que les particuliers ou les villes réclament au gouvernement. On la consulte sur des données relatives à la question brûlante des subsistances; elle se retranche derrière des résultats antérieurement acquis. On la consulte sur des engins de guerre, elle argue de sa mission de paix.
212 l'acadéaiii^ et les acaoêmiciens.
Elle avait tous les genres de prudence, et évitait soigneusement de donner prise aux déclamations des clubs. Quelques membres mettent un jour en avant Tidée de construire uq grand télescope sur le modèle de celui qu'Uerschel avait récemment établi. La dépense devait s'élever à 100 000 francs. On proposait d'y affecter une somme de 36000 francs que TAcadémie avait en caisse et qui provenait de prix non distribués; on y consacrerait encore la valeur d'une pépite d'or pesant plus de 10 livres et qui ornait le cabinet de l'Académie; le surplus serait demandé à l'Assemblée nationale. UAcadémie vit bientôt qu'elle avait fait fausse route en appelant l'attention des clubs sur la petite fortune dont elle disposait ; elle renonça à son télescope, et elle se bâta d'offrir à la nation sa pépite ainsi que le résidu de sa caisse.
L'esprit d'union régnait d'ailleurs parmi les académiciens. A mesure que les circonstances devenaient plus graves^ ils se serraient plus étroitement les uns contre les autres pour faire face aux dangers communs. Les procès -verbaux ne mentionnent à cet égard qu'une seule exception, qu'on peut relever pour la flétrir. Le 11 août 1792^ le lendemain de l'invasion des Tuileries, Fourcroy, le chimiste Fourcroy, qui devait être plus tard un des hauts fonctionnaires de l'empire, se lève et demande qu'on lise la liste des académiciens pour y effectuer des radiations. On élude sa proposition; mais huit jours après il revient à la charge : il fait remarquer que la Société de médecine a rayé plusieurs de ses membres émigrés ou notoirement convaincus d'incivisme; il demande qu'on en use de môme. On lui répond que a l'Académie ne doit pas prendre connaissance des principes de ses membres ni de leurs opinions politiques, le progrès des sciences étant son unique occupation». Battu sur ce terrain, Fourcroy se tourne d'uji autre
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côté^ et demande qu^on applique le règlement qui permet d'exclure les membres absents plus de deux mois sans congé. On discute, et Ton ajourne la décision à huit jours. A la séance suivante, le géomètre Cousin fait remarquer que TAcadémie a pour tradition de s'en remettre au ministre de toutes les mesures qui ne concernent pas l'avancement des sciences ; a il s'étonne que dans un moment où le ministre de l'intérieur^ appelé par le vœu de la nation (c'était Rolland, revenu au ministère après l'insurrection du 10 août), mérite plus que jamais la confiance de l'Académie, elle n'en use pas envers lui comme elle faisait autrefois envers ses prédécesseurs, et il propose de charger les officiers de l'Académie de conférer avec le ministre sur l'objet proposé, tandis qu'elle se livrera à des occupations plus intéressantes. » On s'empresse d'adopter cette solution comme un moyen de traîner l'affaire en longueur et de là faire avorter ; mais Fourcroy ne l'entendait pas ainsi. Le 5 septembre, au moment môme où le sang des suspects coule à flots dans les prisons de Paris, il poursuit, seul contre tous, sa sinistre motion, et interpelle le secrétaire perpétuel pour savoir s'il a reçu réponse du ministre au sujet de la radiation qui devait être faite des membres hostiles à la Révolution. On lit au procès-verbal : « Le secrétaire ayant répondu qu'il n'avait reçu aucune lettre du ministre, l'Académie arrête que, le ministre n'ayant pas répondu, le secrétaire ne pourra délivrer aucune liste des membres, ni en faire imprimer aucune jusqu'à ce que cette réponse soit parvenue. » Le zèle opiniâtre de Fourcroy fut ainsi paralysé par l'énergique et unanime réprobation de ses collègues.
La prudence de l'Académie ne devait pas la sauver. En vain elle gardait la plus grande réserve et éludait autant que pos-
214 l'académie et les académiciens.
sible les questions qu'on lui posait. I] lui fallait bien quelque* fois, bon gré mal gré, émettre une opinion; dans beaucoup de circonstances, il était aussi dangereux de se taire que de parler. Sa cause était d'ailleurs liée jusqu'à un certain point à celle des autres Académies, de l'Académie française, de l'Académie des inscriptions et belles-lettres, des Académies de peinture et de musique, qui toutes étaient menacées.
Un premier décret de la Convention suspendit la nomination aux places vacantes dans les Académies (18 novembre 1792); par un singulier hasard, il fut rendu précisément dans une séance où le président de l'assemblée, avec le langage ambitieux de l'époque, avait hautement félicité les membres de l'Académie des sciences sur leurs travaux relatifs aux poids et mesures, a Estimables savants, leur avait-il dit^ depuis longtemps les philosophes plaçaient au nombre de leurs vœux celui d'affranchir les hommes de cette différence de poids et mesures qui entrave les transactions sociales ; mais le gouvernement ne se prêtait pas à cette idée des philosophes, jamais il n^aurait consenti à renoncer à un moyen de désunion. £nûn le génie de la liberté a paru, il a demandé au génie des sciences quelle est l'unité fixe et invariable^ indépendante de tout arbi* traire. Estimables savants, c'est par vous que l'univers devra ce bienfait à la France ! »
C'était là un singulier commentaire au décret du 18 novembre. Aussi Lakanal, qui défendait dans lé comité de l'instruction publique les intérêts de l'Académie, espéra^t-il qu'il pourrait en prévenir la ruine. Sur sa proposition, le 17 mai 1793, un nouveau décret permit de pourvoir provisoirement aux places d'académiciens vacantes ; mais bientôt la dissolution fut définitivement prononcée.
Lakanal essaya encore d'atténuer les effets de cette mesure.
SUPPRESSION DE L*AGADÉMIË. 215:
Il fit décider que les membres « de la ci-devant Académie des sciences » auraient du moins le droit de s'assembler sans titre officiel dans le lieu ordinaire de leurs séances pour traiter des difl!ërents objets qui leur seraient déférés par la Convention. Le décret portait que les scellés mis sur les papiers et registres de la compagnie seraient levés, et que les attributions an^ nuelles faites aux savants qui la composaient leur seraient payées comme par le passée jusqu'à ce qu^il eu eût été autrement ordonné.
Les académiciens ne jugèrent point qu'il fût prudent de profiter de cette espèce de tolérance ; ils se dispersèrent et cherchèrent pour la plupart à se faire oublier. On sait qu'ils n'y réussirent pas tous; plus d'un fut atteint dans sa retraite par les tribunaux révolutionnaires.
Quelques-uns seulement restèrent en relation avec le Comité de salut public^ et maintinrent les droits de la science dans ce redoutable voisinage. De ce nombre fut Berthollet. Il conserva la confiance du terrible comité sans Tacheter par aucune condescendance, comme en témoigne cet épisode par^ lequel nous terminerons cette étude. Peu de jours avant le 9 thermidor, on trouva un dépôt suspect dans une barrique d'eau-de-vie destinée à l'armée. Les fournisseurs sont aussitôt arrêtés, la passion populaire les accuse d'empoisonnement, et Téchafaud se dresse déjà devant eux. Cependant Berthollet examine Teau-de-vie et la déclare pure de tout mélange. « Tu oses soutenir, lui dit, Robespierre, que cette eau-de-vie ne contient pas de poison? » Pour toute réponse Berthollet en avale un verre en disant : a Je n'en ai jamais tant bu ! — Tu as bien du courage ! s'écrie Robespierre. -^J'en ai eu davantage, dit Berthollet, quand j'ai signé mon rapport. »
316 L'aCADÉUIE et les AClDËMlCieN3.
L'Académie des sciences ne devait pas rester bien longtemps dispersée.
En 1795, le Directoire organisa l'Institut de France, divisé en cinq classes, dont les quatre premières correspondaient aux anciennes Académies, et dont la cinquième, de fondation nouvelle, comprenait les sciences morales et politiques. L'Académie des sciences était devenue la première classe de - l'Institut.
Sous cette nouvelle forme, elle se h&ta de renouer la chaîne que la violence des temps avait un instant interrompue, et elle tint à honneur de restaurer toutes les traditions de l'ancienne compagnie qui, pendant un siècle et demi, avait pris une part si considérable au mouvement général des sciences.
On trouvera, k la fin de l'appendice A de ce volume, la liste
complète des membres qui composèrent la première section
■*" ''Institut en 1795. C'étaient, pour la plupart, les membres
ivaient été dispersés en 1793. Quelques noms nouveaux,
nus plus tard célèbres, vinrent seulement s'y joindre.
APPENDICES
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