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CHAPITRE I

Il va sans dire qu'ua homme d'autant d'esprit et de savoir qu'Edouard de Hartmann connaît les meilleures têtes de son temps. J'ai pourtant noté une grave lacune. Je m'imagine que, s'il avait consulté l'excellent livre de Domrich, Die psychischen Zustsandey ihre organische Vermittelung und ihre Wirkung in Erzeugung kôrperlicher Krankheiten {les Etats psychiques, leurs organes et leur action dans la production des maladies), publié dès 1849, Hartmann aurait été mis en garde contre une

fonle de données scientifiques arriérées et, de son propre aveu, presque fossiles. D'autre part, quand je parcourus, lors de son apparition, la Philosophie de Vinconscienty je rencontrai avec surprise des noms qu'un savant scrupuleux ne doit pas citer ou, du moins, ne doit plus citer comme des autorités.

Nous sommes pleinement dans notre droit et nous ne faisons qu'appliquer un principe reconnu dans toutes les sciences, quand nous jugeons de la crédibilité et du degré de confiance que méritent les résultats d'un auteur, d'après la critique dont fait preuve cet auteur dans le choix et l'emploi de ses sources. Or, à cet égard, les choses se passent chez Hartmann d'une façon bien extraordinaire.

Hartmann cite, non pas dans la Philosophie de Vinconscienty mais dans son dernier écrit contre le darwinisme, Baumgsertner comme un précurseur de Darwin quant à la théorie de la descendance. Avant Kœlliker déjà, Baumgsertner aurait affirmé la « transformation des types par la métamorphose des germes ». II est vrai qu'on nous indique les écarts excentriques dans lesquels Baumgsertner a donné; mais il est nécessaire de connaître l'une ou

l'autre de ces aberrations, puisque l'hypothèse de la métamorphose des germes, qui s'y lie étroitement, en a tellement imposé à Hartmann qu'il enfait dériver ladescendance. Depuis 1853, Baumgsertner enseigne qu'il a existé des métamorphoses périodiques de germes, des créations nouvelles et des métamorphoses à l'occasion des révolutions périodiques du globe. Les germes des organismes détruits dans ces cataclysmes survivent, on ne sait comment ; la matière cosmique se mêle à ces germes, et une nouvelle production de plantes et d'animaux apparaît, en même temps que des forces organisatrices président à la formation de nouveaux organes plus parfaits. « Les premiershommes, dit Baumgaertner, se trouvaient sur la terre à l'état de larves, non sans quelque ressemblance avec le têtard ; les premiers^ hommes vivaient dans l'eau. » Plus tard, l'homme montait de temps en temps sur la terre, et il finit par y vivre tout à fait. Encouragé par le bon accueil qu'a reçu chez, Hartmann son hypothèse, Baumgsertner, dans^ sa dernière publication *, a avancé la solution

i. me Weltzellen, 1875.

de plusieurs problèmes d'une grande profondeur, entre autres la question de savoir si Adatn a possédé un nombril.

Nous avons parlé de Baumgsertner, savant d'ailleurs fort estimable à tous autres égards, par pure curiosité. Ce qui est plus grave, c'est d'apprendre que le baron de Reichenbach est une autorité pour Hartmann, qui recommande à ses lecteurs, s'ils veulent se bien renseigner sur le mesméffisme, l'étude des Odisch-magne" tischen Briefe et du grand ouvrage intitulé Der sensitive Mensch. Nous verrons plus loin jusqu'où Hartmann se laisse entraîner à la suite du mesmérisme et des magnétiseurs; nous ne voulons ici que marquer notre étonnement de voir Hartmann indiquer sérieusement (I, 152) à ses lecteurs désireux de sMnstruire plus avant, et avec la môme assurance, un charlatan démasqué et un physiologiste tel que Jean MûUer. Reichenbach est mort; aucun homme sensé ne parle plus de Tod : seule, la philosophie de l'inconscient y croit encore. Il nous paraît donc tout indiqué, dans l'intérêt des lecteurs qui ignorent les folies de Reichenbach, d'examiner un peu ces phénomènes de l'od. Nous n'en donnerons toutefois une des-

LES ^UTORttJlS DE M. DE HARTMANN iS«

cription qu'à Tendroit où Hartmann luî-naême en reconunande Vétude approfondie.

Occupons-nous maintenant des travaux d'un homtte dont les écrits sont devenus la source principale de la partie biologique et psychologique de la Philosophie de l'inconscient :

j'ai nommé Charles-Gustave Carus. Hartmann dit de ce savant : « Dans les sciences naturelles de notre époque, le concept de l'inconscient a trouvé peu de faveur; une illustre exception se rencontre chez le physiologiste bien connu Carus, dont les ouvrages Psyché et Physis contiennent en réalité une étude de l'inconsh cient dans ses rapports avec la vie du corps et celle de l'esprit. Jusqu'à quel point Carus a réussi dans cet essai, et dans quelle mesure je nie suis inspiré de son travail, c'est au lecteur à en juger. J'ajoute pourtant que le concept de Tinconscient est présenté chez cet auteur dans toute sa pureté, et nettement distingué de celui de toute conscience infiniment faible (I, 33) . »

On ne parle plus guère aujourd'hui, parmi les naturalistes, des écrits et des travaux de Carus, surtout de ceux de sa dernière période. Il y a cinquante ans, il était, comme zoo tomiste, presque à la hauteur de son temps. Ses Tables

f6 LES \UT6RITES DE B^. M HARTMANN * •

expHcatives xi'anatomie conaparée, dont la meilleure part, il est vrai, revient à ôtto et à d'Alton, étaient une entreprise de grand mérite, unique jusqu'à ce jour, si l'on songe Meur étendue. Mais déjà dans l'ouvrage die Urtheile des Knochenskelets {Im Parties primordiales du squelette),, qui appartient encore à cette bonne période de 4on activité, la philosophie de la nature commence à jouer xm rôle fâcheux et entraîne Carus, ce qui à cette époque était encore pardonnable, à instituer des comparaisons de tous points injustifiables. Dès lors il ne se débarrassa plus de la tendance à tirer des symboles d'observations à moitié vraies et incomplètes, à déduire à tout prix des lois psychiques de phénomènes physiques, à appliquer arbitrairement, quoique toujours avec habileté, à d'autres domaines, par exemple à celui de l'art, les résultats de ses recherches menées un peu cavalièrement sur le terrain de la biologie. Aussi, plus les naturalistes se détournaient de Carus, plus il devenait un grand homme aux yeux des femmes et des dilettantes; il était fort utile aux artistes; dans sa Symholik der Menschlichen Gestalty il leur offrait à tous un poëme en

LES AUTORirtS DE M. DB HARTMANN iî

prose, semé d'erf)servations charmantes, sentences qui produfsaient à la fois TUlusion d'une grau^e clarté et d'une rare profondeur.

Malgré la vivacité singulière de son esprit, Garus ne s'apercevait, pas plus que tant d'autres célébrités atteintes par la vieillesse, qu'autour de lui le monde avait changé. 11 ne pouvait se résigner à appeler simplement de leurs vrais noms des choses , . alors expliquées par la science, qu'il avait mal vues autrefois, ou du moins imparfaitement observées et interprétées en mystique.

Voici quelques preuves qui montreront que je n'exagère point. Après Leuwenhoek, Garus fut le premier qui aperçut le mouvement rotatoire des embryons des testacées dans l'œuf. Mais son microscope étant tropfaible pour reconnaître les organes moteurs, il attribua ce mouvement à une force motrice extérieure ! Plus tard, il apprit naturellement à connaître, avec son caractère général, lephénomène du mouvement vibratile dont il s'agissait dans le cas particulier que nous venons de rappeler. Toutefois, encore dans^ sa Psychologie comparée (1866), Garus n'a pu s'empêcher de « compter ces vibrations

si remarquables parmi les vrais phénomènes primordiaux de la vie », façon de parler que nous pourrions approuver si Tauteur ne s'élevait d'un coup d'aile dans une sphère transcendante, en ajoutant : a car nous les rattachons immédiatement aux ondes éthérées de l'univers . »

Quoique, en 1866, on eût déjà reconnu presque complètement l'identité des mouvements vibratiles avec ceux du protoplasma, et qu'il ne vînt à l'idée d'aucun naturaliste au courant des progrès de l'anatomie microscopique d'attribuer ces déplacements moléculaires du protoplasma à une volonté mystique, agissant du dehors, Garus ^ persista à considérer cet ensemble de mouvements comme « un grand exemple de la prodigieuse puissance de l'inconscient » (le voilai).

Après avoir parlé, dans le même ouvrage, de la phosphorescence de différents animaux marins, il ajoute : « La phosphorescence de la mer devient ainsi un curieux phénomène symbolique, qui d'avance annonce, pour ainsi dire à la manière de Prométhée, les manifestations

!• Cf. Psychéy p. 32.

lumineuses de l'âme supérieure » (p. 40). De même, il découvre dans le chant de la cigale, qui en même temps maigrit intérieurement, a un phénomène déjà à moitié psychique, qui sans nul doute peut être appelé une préparation au chant des oiseaux. » Naturellement, rinconscient doit toujours anticiper ces signes précurseurs.

Je ne saurais dire si Hartmann, qui fait aussi jouer un rôle aux « anticipations )d, a puisé justement dans ce livre. Toutefois, ainsi qu'il nous l'apprend lui-même. Psyché a été pour lui une source principale, et c'est surtout à ce dernier ouvrage que Volkelt a emprunté ^ les

1. Si Ton excepte Volkelt, Hartmann n'a pas de chance avec ceux de ses défenseurs dont il nous recommande avant tout la lecture. Dans un ouvrage que je ne connais pas, Anti'Materialismus, L. Weiss a prétendu que Carus avait déjà envisagé Tinconscient sous tous les aspects, et que la gloire du philosophe actuel de l'inconscient devait, en honne justice, revenir au philosophe de Dresde. De là grande colère de Taubert, Fauteur d'un livre intitulé Der Pessimismus und seine Gegner, 1873 {le Pessimisme et ses Adversaires). Hartmann, dit-il, à part une épigraphe pour la deuxième partie de son livre, ne s'est sem que d'un seul passage de Carus (I, 221), et même, dans un autre endroit, il le combat (I, 141); par conséquent, Weiss n'a pu connaître le livre en question que par ouï-dire. Après quoi, il paraît bien que M. Taubert connaît, lui, Psyché. Eh bien^ il n'en est rien ; lui aussi ne connaît cet ouvrage que par ouï-dire et en sait tout juste ce que Hartmann lui en a

passages qu'il cite à l'appui de son appréciation de Carus.

Carus, dit-il, n'aurait pas pu faire triompher le principe de l'inconscient, parce qu'il nous transporte brusquement, sans transition ni

appris. Oatre le passage que j*ai cité plus haut et qui indiqiie bien que les idées de Carus ont été mises à contribution par Hartmann, le nom de Carus ne se rencontre, en e£fet, que deux fois dans la Philosophie de l'inconscient. Dans quelle mesure Hartmann se rattache-t-il à Carus? Une série de thèses de la Philosophie de Vinconscientf empruntées littéralement à Carus, va le montrer clairement. Nous citons Psyché (2« édit., 1858) :

Hartmann. — L'inconscient ne peut être malade.

Hartmann. — L'inconscient ne se fatigue pas.

Hartmann. — L'inconscient ne connaît ni indécision ni doute; il n'a pas besoin de temps pour déliber.

Hartmann. — L'inconscient ne se trompe pas.

Carus. — Dans l'inconscient primitif et absolu, il ne peut être question de maladie (p. 95).

Carus. — L'inconscient primitif n'est pas accessible à la fatigue (p. 95).

Il en résulte ce fait curieux, qui n'a jamais encore été bien apprécié, que dans tout le domaine de l'âme inconsciente le concept de fatigue n'existe pas (p. 79).

Carus. — La sûreté des prévisions de l'insconscient (p. 32). La décision rapide comme l'éclair de notre modèle divin (p. 38).

Carus. — L'erreur, l'illusion que l'ixtconscient absolu exclut naturellement (p. 32), etc.

preuve d'aucune sorte, sur les plus hauts sommets de rinconscient. Je ne saurais souscrire à cette manière de voir. Carus nous présente une foule de phénomènes vitaux pour lesquels il ne cherche pas un principe d'explication naturelle; il n'attend pas davantage de l'avenir à cet égard, même après des observations plus complètes : il voit dans ces phénomènes les effets des idées éternelles et de Tinconscient, conçu comme une divinité. Il montre partout d'une manière systématique, depuis les commencements les plus simples du développement organique jusqu'aux manifestations les plus complexes de Tâme consciente, l'action inconsciente de l'idée. Il est vrai qu'il ne fait pas de polémique, parce que les études modernes de science naturelle lui étaient demeurées étrangères et qu'il se servait d'armes de tout point défectueuses. Carus développe toutes ses thèses, mais à sa manière, en se jouant des sciences naturelles avec esprit et agrément, ce qui, en 1851, ne pouvait plus lui attirer l'estime des savants spéciaux.

Hartmann ne veut entendre parler que d'une philosophie « qui tient pleinement compte de tous les résultats de3 sciences

naturelles » (II, 17). Il ne croit au succès que d'une telle philosophie. Puisqu'il emprunte mot à mot à Carus toute une série de propositions capitales sur la nature de l'inconscient, on doit être curieux de voir ses preuves d'accord avec tous les résultats de la biologie moderne. L'inconscient aurait fait un miracle en créant dans Garus un prophète dont les paroles n'auraient été démontrées conformes aux sciences naturelles que par Hartmann. La physiologie et la psychologie d'un Carus sont absolument inconciliables avec celles d'un Dubois-Reymond, d'un Virchow, d'un Goltz et d'un Wundt. Qui considère ceux-ci comme des autorités ne peut en croire celui-là. Le dilettantisme de Hartmann parait déjà ici très-clairement : il s'est imaginé qu'il pouvait suivre à la fois Tun et les autres.

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