MICHEL LÉVY FRÈRES, LIBRAIRES-ÉDITEURS
RUE VrVIENNE, 2 BIS.
Reproduction et traduction réservées.
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Les essais qui suivent sont très-divers par le sujet, mais très-analogues par la forme et le but. Les uns traitent de chimie, d'autres de physiologie, quelquesuns d’histoire naturelle, de physique ou même de médecine; ils exposent tantôt une découverte récente, tantôt une question d’histoire scientifique. Mais aucun d’eux n’appartient à la science pure et tous prétendent à être clairs, même pour d’autres que les savants proprement dits. En les écrivant dans le recueil d’où ils sont tirés,
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nous n’avons certes pas tenté de faire avancer la science, mais d’exposer simplement et sans pédanterie quelquesuns de ses problèmes et de les rendre accessibles à tous. Nous avons voulu être rigoureux sans formules et clairs sans puérilité. C’est entre ces, deux écueils en effet, la pédanterie et une trop grande simplicité, qu’il faut s’avancer et sans contredit la tâche est difficile. En voulant plaire aux gens du monde et ne pas mécontenter les savants, on s’expose à l’ennui des uns ou au dédain des autres. Le public se restreint singulièrement, lorsqu’on ne s’adresse ni aux savants, ni aux étudiants, ni aux désœuvrés, qu’on n’écrit ni un traité, ni un roman, et qu’il faut trouver des lecteurs qui veulent être instruits, sans prétendre être amusés. Les savants sont difficiles, et autant les tentatives modestes et très-élémentaires sont assurées de leur indulgence, autant dès qu’on s’élève un peu plus haut et qu’on essaye, non-seulement d’exposer, mais de raisonner, leur critique devient plus sévère. La moindre expression vague leur semble une
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inexactitude, l’observation la plus timide un blasphème, et l’admiration même l’exercice d’un devoir. Souvent pour leur plaire, il suffirait du mérite facile d’employer les termes techniques que notre intention serait justement d’éviter, et ils paraissent oublier souvent les tentatives heureuses de Fontenelle, de Voltaire, de d’Àlembert, de M. Biotet de l’écrivain auquel nous voudrions cire comparé et qui depuis deux ans obtient un si juste succès, M. Figuier.
Il est bien des esprits pourtant qui aimeraient à ne pas rester étrangers à ce qui se passe autour d’eux, tout en n’ayant pas l’honneur enviable de pouvoir faire de la science l’unique but de leur vie ou même la plus sérieuse de leurs préoccupations. De ceux-là l’Académie des Sciences n’a point de pitié, et avec l’épithète de demi-savants ou d’amateurs, on les relègue bien loin. Ils sont rebutés par l’ennui des livres scientifiques, ou bien par la grossière simplicité de ceux qu’on leur a spécialement destinés. Des savants, même distingués, se sont
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tellement efforcés de se rapprocher du public qu’ils semblent se tromper sur la dignité du savoir et sur l’état des esprits qui le recherchent. Ce goût, môme du plus loin qu’on le ressente, suppose un esprit doué en partie de la distinction que comporte le sujet lui-même. S’il ne faut pas exiger du lecteur la connaissance des termes scientifiques ou même l’habitude des expressions qui nous sont familières, du moins faut-il s’attendre à trouver chez lui une rectitude de jugement et une curiosité élevée auxquelles ne peut suffire l’exposition des premiers éléments de la science, étalée d’un ton de bonhomie familière et assaisonnée de vulgaires plaisanteries. La science perd alors en dignité plus qu’elle ne gagne en clarté. On doit écrire tout au moins pour des gens éclairés, et s’adresser, sinon à la science du lecteur, du moins à sa raison. Il faut être sérieux.
Ce genre de littérature a donc autant que tout autre, plus parfois, ses difficultés. Pour y bien réussir, il faudrait être exact, sans’ôtre technique, général et pourtant
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précis, compréhensible en évitant de devenir puéril et de remplacer les démonstrations par des anecdotes, littéraire en même temps, sans faire de l’esprit, sans digression et sans confusion. Il faudrait, en un mot, atteindre à ce but suprême des efforts de chacun, atteindre à ce secret que tous croient posséder, que personne ne sait voir chez les autres, et qui dans la politique comme dans la science, dans la littérature et dans la vie commune, nous rapproche le plus de la vérité et du bonheur, le juste milieu.
Si de pareilles tentatives sont raisonnables, c’est assurément de notre temps. Depuis la révolution française, la science a pris une face nouvelle. Les vaines théories, les hypothèses gratuites disparaissent peu h peu, et si quelques phénomènes restent encore inexpliqués, ils n’ont plus rien de mystérieux. L’imagination a fait décidément place au bon sens et à l’expérience. Toute doctrine scientifique doit pouvoir résister à l’examen de 1 un et de 1 autre, et par conséquent pouvoir s’expliquer
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en un langage clair et positif. Il semble même évident que toute théorie qui ne saurait être exposée dans la langue usuelle et qui ne serait pas accessible à la raison seule, peut être suspecte de fausseté. La raison est une, et ce qui est vrai en physique et en chimie doit l’être aussi en logique. Je sais bien que de tout temps on s’est cru parvenu h cette certitude dans la science, et que les hommes se sont toujours tenus pour être en état de juger toutes choses avec ce qu’ils ont appelé le sens commun; mais ils s’y sont trompés longtemps, tandis qu’aujourd’hui ils ont quelque droit de se supposer dans le vrai, depuis qu’ils ont appelé l’ expérience au secours du bon sens et qu’ils se sont accordés à fortifier l’un par l’autre, en n’admettant pas une idée qui n’eût résisté à ce double critérium. En même temps, d’ailleurs, que la science se rapprochait de la raison, les hommes de toute sorte se rapprochaient de la science, et les savants ont cessé de former une classe à part. De plus en plus, les rangs se confondent, et chacun a droit de tout corn-
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prendre. Les tentatives opposées a ce mouvement ont peu réussi, et c’est en vain que l’on a essayé dans notre pays de créer séparément une classe de lettrés èt une classe de savants, comme Pierre le Grand avait divisé entre les divers métiers les familles qui composaient son empire, avec défense pour chacun de choisir la profession qui lui semblerait la plus honorable ou la plus facile. Le mouvement démocratique de la société actuelle est direc tement contraire à cette prétention, et les innovations de cette espèce, plus socialistes qu’elles ne paraissent, no sauraient durer. Elles choquent au fond un certain principe d’égalité. Chacun a le droit de tout juger, de parler
de toutes choses et de tout le monde, avec plus ou moins de justesse, j’en conviens, mais le droit est égal pour tous. Ce n’est pas aux savants seuls qu’il appartient de se prononcer sur une découverte ou sur une invention nouvelle, c’est au public. C’est lui, c’est son bon sens qui assure définitivement les titres qu’ils ont accordés ; c’est lui qui donne la gloire. N’essayons pas de réclamer
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pour la science une inviolabilité qui n’existe plus aujourd’hui pour rien ni pour personne. C’est le public qui juge les accusés, c’est lui qui naguère dans notre pays et aujourd’hui encore chez les peuples voisins, domine dans la législation et le gouvernement. C’est lui et non les poètes qui opine sur la poésie, c’est lui et non l’historien qui conclut sur l’histoire ; c’est donc à lui qu’il faut toujours s’adresser. Mais avant toulc chose, il faut l’éclairer, et c’est à celle tâche que se dévouent ceux qui n’espèrent pas être capables de découvrir et d’inventer, mais qui savent comprendre et apprendre.
Je suis de mon temps et j’ai l’esprit positif. C’est dans ce sens que j’ai tâché d’apprécier toutes les découvertes, toutes les théories dont il est question dans ce recueil, et je crois qu’en cela je n’ai pas méconnu les tendances actuelles de la science ; mais je tiens à éclaircir un peu ce que j’entends dire par là, ou tout au moins à distinguer de l’esprit positif ce que l’on prend souvent pour lui. Bien des gens prétendent le posséder avec les-
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quels nous n’aimerions pas à être confondus et indépendamment même de la philosophie positive de M. Auguste Comte, on réunit souvent sous le même nom deux tendances qui sont, à mon gré, très-distinctes. Les grands progrès scientifiques accomplis depuis soixante ans, sont dus à ce besoin de certitude qui nous possède tous, et qui nous conduit à ne consulter que l’expérience et la la réalité. Nous avons besoin de voir pour croire, et les explications qui ne concordent pas avec ce qui se passe sous nos yeux ne sauraient nous contenter, comme elles eussent satisfait Raymond Lulle ou Van-IIelmont. Anaxa-
gore assurait que la neige doit être noire, et Galilée luimême que la nature a horreur du vide. Pour arriver à la vérité, M. Gay-Lussac, M. Biot, M. Magendie, M. Régnault n’ont consulté que les faits, sans tenir compte de 1 imagination qui les dénature. C’est en ce sens et dans ces limites que leur esprit est positif. Les modernes n’ai- > ment pas les hypothèses dans la science, et n’admettent une théorie que si elle est nécessaire et bien appuyée sur
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des réalités. Ils ne se laissent pas tenter par ce qui pourrait les séduire sans les convaincre, et ils abandonnent la fantaisie aux romanciers et aux poctes ; tandis qu’autrefois sous ce rapport les rangs étaicntjmélés et confondus, et que l’on eût pu hésiter au moyen âge, pour donner le prix de l’invention, entre un alchimiste et un trouvère.
Mais l’esprit positif a pris souvent une forme différente et alors il a été justement attaqué. Les hommes qui le professent poursuivent, non pas un but élevé par des moyens pratiques, mais un but pratique par toute sorte de moyens. La passion de la réalité ne les conduit pas à étudier la nature et ses lois, mais à ne regarder en toute chose qu’une utilité matériefle et immédiate. L’esprit positif ne consiste plus alors simplement en une logique sévère ; il est au contraire facile à contenter, il ne se rend pas exigeant sur les preuves, et admet sans distinction tout ce qui peut le' conduire à un but unique, qui sans doute n’a rien d’imaginaire, mais qui n’a plus rien de scientifique. Ces deux esprits fort différents découlent
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l’un de l’autre, assure-t-on quelquefois, et le goût pour l’expérience et l’utilité se serait transformé en égoïsme, comme des peintres ont passé de l’expression de la vérité à l’exactitude littérale, et de l’exactitude à la photographie. Quand môme cette conclusion serait légitime, on devrait se rappeler que les conséquences d’un principe vrai ne peuvent toujours être acceptées en morale sans restriction, et il serait injuste de rendre l’esprit positif dans la science responsable des erreurs d’un temps dans la politique. Mais, suivant nous, on confond ce qui doit être distingué, et il n’y aura jamais rien de commun entre la contemplation des lois générales de la nature, par quelque procédé qu’on les découvre, et les calculs particuliers de l’intérêt personnel. Le goût pour la réalité dans l’observation et l’utilité dans la science, et la passion du repos, du bien-être ou des places, ne mériteront jamais ni le même nom, ni le même respect. Cette distinction nous semble d’autant plus frappante que les deux esprits positifs, celui qui cherche la vérité et celui
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qui cherche la fortune, sont loin de se rencontrer constamment ensemble, et un désintéressement incontestable se manifeste souvent chez les savants les plus expérimentateurs, tandis quo des hommes dont le but intéressé est bien clair et bien réel, sont vagues dans leurs paroles et d’une logique incertaine. Il y a des joueurs de bourse qui ont l’esprit confus, et les spéculations industrielles ne sont pas incompatibles avec les spéculations métaphysiques. Voyez cet homme qui se donne pour un esprit pratique et qui se dit si hautement de son temps et de son pays. Il dédaigne la poésie et tout ce qui séduit l’imagination des hommes. Selon lui le temps des vaines théories est passé et les peuples ne doivent plus songer à être gouvernés par la philosophie. Sur toutes les questions il ne pense qu’à l’utilité, il ne croit qu’à la réalité. Son but n’a jamais varié, et il l’a poursuivi sans relâche, sans être détourné ni par un sentiment, ni par une idée, ni par une fantaisie de son esprit. Sous les diverses couleurs qu’il a portées, et, mal-
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gré d’apparentes transformations, il est toujours resté le même. Il n’a jamais eu qu’un objet, et de la netteté de ses tendances pratiques, il conclut à la précision de son esprit. Il se croit rempli de la raison moderne, de cette raison qui a guidé Laplace et Lavoisier. Écoutez-le pourtant : son éloquence est confuse et un poëte n’a pas plus de vague dans l’esprit et d’inconstance dans les idées. Ses phrases longues et diffuses s’enchevêtrent et se contredisent, il est prêt à tout admettre et à tout croire, à soutenir tour à tour les utopies les plus singulières. Il va d’un excès à. l’autre et, à quelque parti qu’il appartienne, il est toujours outré; on le prendrait pour un rêveur. La logique, les faits, la raison et l’expérience ne sont rien pour lui, car son esprit est mobile, puisque les intérêts le sont. Les circonstances aussi sont des faits et les circonstances le gouvernent. Détournez les yeux et regardez ce vieillard : il a passé sa vie à expérimenter en dédaignant les hypothèses; lui aussi il n’a jamais cru qu’à une chose, à la réalité. 11 n’aime que la science; toute idée
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qui n’cst pas applicable, toute pensée qui n’est pas appuyée sur un fait, lui paraît vaine. Ses livres sobrement écrits ne sont presque que les expositions de ses expériences, et il admet peu de ces choses qui ne sont pas aussitôt démontrées par l’observation. Quoiqu’il soit loin d’être étranger à la littérature et aux arts, il vous dira volontiers, si vous lui parlez d’une théorie ingénieuse, mais sans application immédiate: à quoi bon? Écoulez-le pourtant dans une solennité récente, il vous dira : « Vous tous, jeunes gens, qui arrivez dans la carrière des sciences en y apportant l’ardeur vive et pure de votre âge, ne laissez jamais éteindre en vous ces nobles sentiments par les intérêts de vanité ou de fortune qui occupent et agitent le plus grand nombre des hommes de nos jours. Que le développement de votre intelligence soit votre unique but. Appliquez-vous d’abord à exercer, assouplir, perfectionner les ressorts de votre esprit par l’étude des lettres. N’écoutez pas ceux qui les dédaignent. On n’a jamais eu lieu de s’apercevoir qu’ils fussent plus savants
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pour être moins lettrés lorsque votre persévérance
vous aura mérité d’entrer dans le sanctuaire de cette science préférée, à la suite des grands hommes qui nous l’ont ouvert, dévouez-vous tout entier à son culte d’un ardent amour. N’ayez plus alors d’autre ambition que de dévoiler après eux, à vos contemporains et à la postérité, quelques-unes de ces vérités impérissables que la nature infinie leur a cachées et nous cache encore. Efforcezvous de lui arracher ses secrets par de longs travaux, suivis avec une invariable patience; ne laissant distraire votre esprit que par les affections paisibles qui peuvent le soutenir et par les études accessoires qui peuvent l’orner, l’élever, ou l’étendre. » Comparez ces deux hommes, et voyez la différence?
Août 1857.