FÉVRIER
Les précieux services que la chimie a rendus à l’industrie en ont popularisé l’étude pratique, et le nombre est grand aujourd’hui de ceux qui en savent as.sez pour surveiller ou même perfectionner les préparations nécessaires aux arts du commerce; mais la plupart du temps ces connaissances, acceptées sur parole, vérifiées en gros par une expérience journalière, ne supposent pas une intelligence parfaite ni même une science suffisante des principes sur lesquels la chimie repose. Même pour d’habiles industriels qui ont suivi des cours publics, la science qu’ils appliquent n’est qu’un empirisme régulier, qui doit tous ses progrès à 4’heureux hasards attentivement observés. Ils ignorent d’ordinaire à quelles conditions elle est devenue une science rationnelle, où l’enchaînement des causes et des effets est plus parfait peut-être que dans
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toute autre, et où l’expérimentation., cessant de régner sans partage, n’intervient plus que pour vérifier les hypothèses et asseoir les théories.
S’il en est ainsi do ceux qui mettent en œuvre les découvertes des savants, à plus forte raison ceux qui ne font pas de la science une étude spéciale sont-ils loin de se rendre compte non pas seulement de ses principes, mais même de son objet, et la chimie théorique est peutêtre dans le monde la plus ignorée des sciences. Les phénomènes qu’elle considère se passent pourtant tous les jours sous nos yeux, et semblent devoir attirer constamment notre attention ; mais nous sommes si habitués à les voir se produire, que nous ne songeons pas à les examiner ; à force d’être témoins des effets, nous croyons comprendre les causes. Il n’en est rien cependant, et la plupart des hommes passent leur vie au milieu d’un monde inconnu. Interrogez-les sur les faits les plus ordinaires, demandez-leur ce que c’est que la respiration ou la combustion, ce qui se produit lorsque les couleurs d’une étoffe pâlissent au soleil, quand le beurre rancit, quand le vernis des tableaux se sèche ou quand le fer se rouille : vous n’obtiendrez le plus souvent que des réponses vagues et contradictoires. Rarement on vous dira qu’une même cause détermine tous ces phénomènes, à peine se doute-t-on qu’il y ait une science qui les explique, et qui nous apprend à vivre dans ce monde autrement que
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les personnages des Mille et une Nuits dans les palais des génies. La science ne naît qu’au moment où le doute s’élève, où l’on commence à voir que l’on ne comprend pas. C’est ce doute que nous voudrions susciter dans 'l’esprit, non-seulement des gens qui ignorent toute chimie, mais de ceux même qui professent superficiellement et appliquent empiriquement les théories vulgaires des manuels pratiques.
Il faut bien se persuader que tous ces phénomènes dont nous sommes les témoins habituels ne sont pas aussi simples qu’on se l’imagine, pour comprendre quelle est l’importance et la difficulté des principes de la science, et de quels débats, de quelles innovations peut être le théâtre ce qu’on a nommé la philosophie chimique. Les livres qui en traitent ne sont guère lus que par les savants, et, on doit l’avouer, ne sont guère intelligibles que poureux. La facilité etla clarté du langage chimiquesont telles qu’il est difficile de ne pas l’employer. De là une apparence technique et pédantesque qui effraye même des gens d’esprit, et les traités qui renferment souvent i des vues élevées, des théories où brille toute la sagacité i de 1 intelligence humaine, restent confinés dans les ) écoles, et passent aux yeux du monde pour des recueils i de recettes empiriques et de formules compliquées, analogues pour l’intérêt au Codex des pharmaciens ou au Cuisinier royal.
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C’est du reste une chose toute moderne que la philosophie de la chimie. Jusqu’au commencement du xvme siècle, la science à laquelle on donnait ce dernier nom était à peine une science, c’est-à-dire lin ensemble de principes généraux appliqués à un ordre de phénomènes déterminé. Stalü le premier imagina une théorie qui eut quelques bons résultats, c’est la théorie du phlogistiquc. Elle était fausse, il est vrai, mais c’était une théorie, c’était un essai de classification, et dans le désordre que présentait la chimie, cette tentative se recommandait déjà par une incontestable utilité. Bientôt d’ailleurs apparurent Lavoisier et cette admirable génération de savants qui accomplirent, eux aussi, leur glorieuse révolution, et furent pour ainsi dire le témoignage vivant des progrès que le xvme siècle avait fait faire à l’esprit humain. La chimie de Stahl fut alors combattue et remplacée par ■ celle qui subsiste encore aujourd’hui, après s’être développée et agrandie pendant soixante ans, mais sans avoir subi de changements essentiels. Ce sont quelques-uns des principes de cette chimie que nous voudrions exposer ici, et en même temps nous exprimons les doutes qu’ils soulèvent dans notre esprit. C’est le moment en effet de se livrer à cette étude. Depuis plusieurs années, depuis le mouvement qu’ont imprimé à la science M. Dumas en Franceet M. Liebig en Allemagne, rien de capital n’avait été publié sur la chimie, et leurs élèves se contentaient de
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découvrir quelques nouveaux corps ou de nouvelles applications aux arts ou à l’industrie. Il y a quelques mois enfin, on a vu se produire un ouvrage curieux et intéressant, plein d’idées neuves et d’aperçus ingénieux, qui menace d’un changement assez considérable les idées admises depuis plus de soixante ans *. Ce n’est pas, bien entendu, la chimie moderne tout entière de Lavoisier que combat l’auteur : la plupart des doctrines de ce grand homme ne peuvent être ébranlées; ce que M. Laurent discute, c’est une partie de la théorie chimique qui, comme nous espérons le montrer, ne paraissait pas essentielle à Lavoisier, et qui ri’a reçu tout son développement que depuis sa mort.
M. Laurent, l’auteur de la nouvelle doctrine, a consacré sa vie entière à l’étude de la chimie. Après avoir été longtemps unanimement repoussées, ses idées commencent aujourd’hui à faire quelques prosélytes, en grande partie peut-être parce que l’auteur n’est plus là pour les imposer, et ne peut pas jouir de son succès. M. Dumas lui-même a récemment annoncé à l’Académie des sciences que la nouvelle théorie était loin d’être sans valeur, et pourrait bien modifier certaines parties de la science que l’on enseigne aujourd’hui. On comprend que nous
* Méthode de chimie, par A. Laurent, précédée d’une préface pa- M. Biot; in-8. Paris, Mallet-Bachelier, 185fi.