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D’UNE RÉVOLUTION EN CHIMIE

lisme se démontre passablement pour la chimie minérale, on sera forcé de reconnaître qu’il échoue devant les réactions de la chimie organique. Les phénomènes de combinaison et de décomposition sont ici bien plus nombreux, bien moins clairs, et présentent dans la théorie actuelle une telle discordance, qu’il n’y a peut-être pas un corps qui ne puisse se ranger dans toutes les classes. Les atomes qui forment chaque molécule des composés sont bien plus nombreux et paraissent unis sans ordre. La multitude de substances découvertes depuis une dizaine d’années, la rapidité croissante avec laquelle les chimistes en produisent chaque jour de nouvelles (car il n’est pas de compte rendu hebdomadaire de l’Académie des sciences qui n’annonce trois, quatre ou même dix corps inconnus), la complication des réactions et la difficulté de nommer et de classer cette multitude de composés, ont fait de la chimie organique un labyrinthe inextricable. Les chimistes ont tenté d’appliquer à ces corps les lois qu’ils avaient trouvées pour les minéraux, et de considérer tous les composés organiques comme des combinaisons binaires. La formule de quelques substances se prête assez bien à ce partage en deux composés ; mais pour d’autres des difficultés se présentent. Le procédé que l’on a employé pour les vaincre est simple : oh retranche de .la formule du corps composé celle d’un corps connu dont le premier contient les éléments, puis

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le reste de la soustraction est la formule d’un troisième corps, qui est censé former le premier par sa combinaison avec le second. Malheureusement il arrive dans beaucoup de cas que ce troisième corps ne peut être obtenu isolé, et que jamais les décompositions ne s’effectuent comme l’exigerait la théorie dualistique. On donne un nom arbitraire à ce corps sans le connaître, sans pouvoir l’étudier, sans même savoir si son existence est possible. C’est là ce qui faisait dire à M. Laurent, dans un de ses nombreux mémoires à l’Académie des sciences*, que la chimie, que l’on prétend ranger parmi les sciences exactes, est la science des corps qui n’existent pas, et même des corps qui ne peuvent pas exister. Outre l’introduction toujours funeste de corps hypothétiques dans la science, cette théorie a d’autres inconvénients. Ces décompositions binaires sont obtenues par une opération purement algébrique sur les formules ; et il arrive d’ordinaire que non-seulement le corps ne se scinde pas, comme on le croit, en deux composés, mais qu’il ne rappelle en rien les propriétés des éléments qu’il devrait renfermer. La pile et les réactions, que peut invoquer la chimie minérale, ne viennent même pas ici au secours du dualisme.

Pour expliquer que l’on ne trouve pas toujours dans

* Comptes rendus des séances de l’Académie des sciences , t. xxi, p. 853 (1845).

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les compositions organiques les propriétés îles éléments que l’on y suppose, quelques chimistes, et des plus illustres, ont inventé la théorie des copules. Les corps ne sont plus combinés, ils sont copules. Une copule est un composé imaginaire dont la présence déguise toutes les propriétés chimiques des corps auxquels il est uni. Tout est alors expliqué. Les réactions sont insuffisantes pour dévoiler le mystère, et M. Laurent remarque trèsjustement qu’il devient d’autant plus vraisemblable qu’un corps en renferme un autre, quele premier rappelle moins les propriétés du second. Cela est évident, puisque les copules déguisent les propriétés des corps auxquels elles sont unies. Ainsi l’on trouve dans la formule d’une substance les éléments d’un acide dont nous avons déjà parlé, — et qui s’obtient par la distillation des fourmis rouges, l’acide formique, — et de l’essence d’amandes amères. Les propriétés de ce composé (l’acide formo-benzoïlique), identiques à celles de l’acide formique, n’ont aucun rapport avec celles de l’essence. On admet que les composés de ce genre, quoique produits par la combinaison de deux corps déjà eux-mêmes composés, jouent entièrement le rôle des combinaisons organiques plus simples, c’est-à-dire qu’on ne peut pas dédoubler et recomposer ensuite avec les produits de leur dédoublement. L’essence d’amandes amères est ici la copule de l’acide formique. Cette hypothèse singulière n’est nullement

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démontrée, ef on voit qu’elle ne peut l’être. Aussi peuton s’étonner de la facilité que les chimistes ont mise à l’accepter et des développements qu’elle prend chaque jour. Les corps les plus communs de la nature, la fibrine, l’albumine, la caféine, les alcalis végétaux, passent pour des corps copulés dont on ne connaît pas la copule, et font exception à nos idées générales sur les composés.

Un autre argument vient encore en aide aux adversaires du dualisme. Nous avons dit que, dans toutes les combinaisons binaires, chacun des deux corps doit avoir une nature électrique différente, que l’un est électro-négatif et l’autre électro-positif. M. Laurent, par des expériences bien faites sur une substance dérivée de l’indigo, — l’isatine et ses combinaisons chlorées, — a montré que souvent des corps négatifs peuvent remplacer des corps positifs sans que le composé soit détruit, sans que ses propriétés soient sensiblement altérées.

En présence de tonies ces raisons, de tous ces faits, il est difficile de considérer la question comme décidée, etd’admettre la théorie des dualistes sans hésitation et sans vérifications. On a peine à croire que ce soit là le terme de la science. Au moins le dualisme a-t-il besoin d’être démontré. On pourrait même aller plus loin, et prétendre que les premiers chimistes théoriciens, par la nomenclature et cette façon binaire d’envisager les composés, ont voulu plutôt simplifier l’étude et soulager la mémoire

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qu’enseigner le véritable arrangement des atomes. Leur but était de donner un moyen de retenir la composition et les fonctions des corps, et d’introduire un peu d’ordre dans une science d’une grande étendue. Lavoisier luimême ne paraît pas avoir attaché à cette théorie toute l’importance qu’on lui donne aujourd’hui. Peu à peu, à force d’être étudiée, cette classification a pris, ce qui arrive souvent, une autre signification dans l’esprit des élèves que dans celui du maître. On a considéré comme une classification naturelle ce qui n’était qu’un ordre artificiel; la théorie bien connue a paru claire et compréhensible, on l’a trouvée simple, et on a cherché à la plier aux progrès de la science. Les formes dualisliques sont d’ailleurs des procédés très-conformes à la nature de notre esprit, qui tend toujours à diviser, à sous-diviser les sujets de ses études. Dans toutes les sciences, ces mêmes idées se retrouvent. Si donc la théorie des dualistes est naturelle, elle a besoin de démonstration ; si c’est une classification artificielle, on doit chercher si elle peut conduire à des résultats nouveaux, et du moment où elle ne satisfait pas à ces deux conditions, elle ne mérite pas d’être conservée. Les théories dans les sciences doivent expliquer tous les faits connus, conduire à des découvertes nouvelles, et dès qu’elles sont stériles, il faut les rejeter et les oublier sans scrupule.

La théorie que M. Laurent propose n’est pas elle-même

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à l’abri de toute objection, et on ne saurait l’admettre sans mot dire. La chimie du reste n’offre peut-être pas des matériaux assez nombreux pour qu’une telle révolution puisse être établie, et on ne peut exiger d’un seul chimiste assez de recherches et d’expériences pour renverser l’œuvre de tant d’années et y substituer une théorie inattaquable. L’auteur d’abord me paraît avoir avec raison renoncé à changer la nomenclature. Le catalogue des corps de la chimie a presque dépassé aujourd’hui celui que les astronomes ont dressé pour les étoiles, et dans l’état actuel leurs noms, quoique la plupart du temps empiriques, paraissent devoir être conservés. On arrive bien vite à des mots fort compliqués, lorsque l’on veut, parla dénomination, donner une indication sur la formule elles propriétés des composés. M. Laurent avait imaginé un système qui paraît fort simple, et cependant, après avoir trouvé les mots d'élhène, de chloré tas e , d ’etkum, etc., il a obtenu par les mêmes règles ceux de amachloréphémusique, sulféchlorindilum, etc., qui, pour n’être pas beaucoup plus compliqués que ceux de oxifluorure tungstico-ammonique , hypersulfo-molybdate potassique, etc., qu’emploie la chimie minérale, n’ont pas beaucoup de chances d’être adoptés. Pour' montrer la difficulté d’une telle entreprise, il suffit de citer une nomenclature inventée par M. Gmelin, qui proposait des noms comme alan, afen, alolak, patahplalck, largan-

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atun, etc., et une autre d’un chimiste anglais, M. Grif— fins, qui, voulant exprimer dans le nom des corps le nombre de leurs atomes, est arrivé à des mots barbares tels que kalialintriasidintetraoxinocta aquindodcca, b aliborintriaflur intetra aqui, etc. Ces divers essais sont décourageants, et on en est réduit à conserver l’ancienne nomenclature, tout en ayant soin de ne pas lui donner plus de signification qu’elle ne doit en avoir et qu’elle n’en avait dans l’esprit de ses auteurs. Quant à la théorie môme de M. Laurent, elle est séduisante, elle explique tous les faits connus, et a conduit l’auteur à de brillantes découvertes; mais la vraisemblance et même l’utilité ne sont pas des preuves. Il ne faut pas démontrer seulement que la théorie est possible, il faut établir aussi qu’elle est nécessaire, et entre ces deux termes il y a un abîme qu’on n’a pas encore franchi. Le livre tout entier de M. Laurent est employé à exposer et à démontrer cette théorie. Il suppose le dualisme connu, et il en remarque brièvement les défauts, qu’il avait souvent relevés dans ses mémoires à l’Académie. Nous avons dû procéder autrement, expliquer un peu longuement l’ancienne théorie et insister sur les objections, tous nos lecteurs n’étant pas familiarisés avec ce genre d’études. Pour la même raison, nous essayerons simplement de donner une très-succincte idée de la doctrine nouvelle. Les expériences nombreuses qui lui servent de base sont

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trop délicates, et les considérations qu’on en déduit trop spéciales pour être exposées ici. Les noms même des substances qu’emploie l’auteur sont à peine connus des personnes étrangères à la science, et nous ne ferions guère qu’embrouiller le raisonnement, si nous citions les transformations qu’il fait subir à la cyaniline, la flavine, l’alloxane, la nicotine, le salicylol, etc.

La chimie, dit M. Laurent, est la science des substitutions. Une substitution est une opération par laquelle on .remplace dans un composé un élément par un autre. Souvent cette substitution peut se faire sans que la nature et les propriétés des corps varient d’une manière appréciable. Ce genre d’opérations est admis depuis assez longtemps dans la science, et M. Dumas le premier en a découvert quelques exemples. Jusqu’ici, on les avait considérés comme des exceptions, et dans la nouvelle théorie c’est le cas général. Il y aurait ainsi certains groupes moléculaires dans lesquels on pourrait remplacer un, deux, trois atomes, sans que ni la forme ni les propriétés principales du corps eussent éprouvé une grande modification. C’est de cette façon que M. Laurent explique tous les phénomènes de la chimie; il rejette ainsi tous les corps imaginaires qu’admet le dualisme, et la plupart des combinaisons binaires. Le but de toutes ses expériences est de remplacer dans des corps composés certains atomes par d’autres, de voir quelles sont les sub-

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stances qui peuvent se substituer l’une à l’autre, et de découvrir les règles de ces substitutions. Ses opérations ont porté sur presque tous les corps de la chimie organique, et il y a toujours trouvé une vérification de ses principes. On doit remarquer cependant que faire perdre à un composé quelques atomes, et en substituer d’autres en même nombre sans altérer ses propriétés, ce n’est point donner une idée exacte de l’arrangement moléculaire; c’est simplement montrer que, dans le second composé, cet arrangement est le même que dans le premier. Là doivent se borner les prétentions de M. Laurent et de son école. Cet arrangement absolu des atomes paraît d’ailleurs difficile à bien connaître, et nous devons nous contenter aujourd’hui de la constitution relative des corps. Si cela ne satisfait pas notre curiosité, cela suffit aux opérations de la science. L’ambition de l’auteur doit consister surtout à établir l’ordre au milieu de la confusion qu’ont amenée les découvertes nouvelles. Les phénomènes delà chimie sont livrés à une très-grande liberté d’interprétation, et l’autorité du chimiste qui a découvert une substance semble souvent déterminer seule l’arrangement de ses atomes. Souvent un môme fait peut donner lieu à trois ou quatre explications qui toutes satisfont aux lois de la chimie dualislique*. Chaque chi-

* Je ne voudrais pas abuser ici des formules chimiques. En voici

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miste suit une méthode particulière, et la confusion règne souvent dans une classification d’un seul et môme auteur. C’est à ces inconvénients que M. Laurent a prétendu, non sans raison, porter remède. Dans la multitude de formes qui toutes peuvent servir à représenter un corps dont l’analyse a fait connaître la. composition, il a voulu rechercher.celle qui, dans l’état actuel de la science, mérite d’être préférée comme offrant le plus d’avantages pour le classement et l’étude pratique des corps composés. Son but a été d’aider les chimistes à se faire corn-

cependant une empruntée à la chimie minérale, qui fait sauter aux yeux les moins exercés quelques-uns des défauts de la théorie actuelle. On sait que l’on représente les corps par les premières lettres de leur nom, et que O signifie oxygène, H hydrogène, Al aluminium, etc. Le chiffre placé à droite indique le nombre d’atomes du corps simple nécessaires pour former la molécule du composé. Eh bien! il existe un silicate dont la formule, indépendamment de toute hypothèse, serait : Si13 O81 Mg21 Al4 H33 ; on discute si les atomes ont cet arrangement :

(11 Si O3 + 21 Mg O) + 2 (Si O3 + Al2 O3) + 15 H2 O, ou cet autre : 7 (Si O3 + 3 Mg O) + 2 (2 Si O3 + Al2 O3) + 15 II2 O .

On s’est arrêté à celui-ci : .

[3 (Si O3 + 3 Mg O) + 2 (Si O3 + Al2 O3) -f 3 H2 O] + h [(2 Si O3 + 3 Mg 0) + 3 H2 O].

N’y a-t-il pas là une complication incompatible avec la vérité, et les théories en déclin ne sont-elles pas les seules qui invoquent tant d’hypothèses à leur secours ?

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prendre, non pas seulement des autres, mais d’euxmêmes.

Parmi les preuves que M. Laurent oppose à ses adversaires, la plupart, les meilleures peut-être, sont tirées d’une science nouvelle et peu connue, la cristallographie. On sait que les formes des corps solides sont loin d’être' arbitraires, et que toutes les substances prennent d’cllesmêmes, sans le secours de l’art, une figure constante et déterminée, toutes les fois qu’elles passent librement de l’état liquide à l’état solide. De toute antiquité, cette tendance à se solidifier d’après certaines règles, à cristalliser, a été connue. Ainsi Pline a décrit la forme du quartz et de quelques autres substances. Linnôe essaya de trouver des relations entre la forme d’un corps et sa composition. Plus tard, Romé de l’Isle, Bergmann et Gahan mesurèrent les angles que font entre elles les diverses faces d’un même cristal, et vérifièrent leur constance. L’abbé Haüy enfin créa avec leurs observations détachées une science précise et méthodique , dont la chimie emprunte à chaque instant le secours. La forme est tellement inhérente à chaque substance, que si l’on brise un cristal aved un marteau, les morceaux présentent les mêmes angles et les mêmes faces que le corps primitif. Il est vrai que quelques substances se rencontrent sous des aspects trèsdivers ; mais on a appris à ramener toutes ces variétés à une forme primitive qui se modifie d’après des lois pré-

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cises. Ainsi le carbonate de chaux cristallise sous huit cents figures qui toutes dérivent d’une forme unique. Lorsque les corps ont un rapport de composition ou un groupement d’atomes identique, leurs cristaux sont analogues, et M. Laurent a remarqué que dans les substitutions qu’il opère les corps ne changent pas de forme , ce qui prouve que leur constitution atomique n’a pas varié. Il a démontré ainsi bien des analogies que les chimistes refusaient d’admettre jusque-là.

Telles sont les principales idées que M. Laurent oppose au dualisme. Nous n’avons pas à reproduire ici ses opinions sur les radicaux , les noyaux dérivés, les nombres pairs d’atomes, etc. Notre büt est atteint si l’on a vu sur quoi roule la discussion, et môme d’une manière générale si nous avons fait connaître ce que sont les atomes , quel rôle ils jouent dans la chimie et comment leurs arrangements peuvent donner naissance à des théories et à des opinions diverses. Sans qu’on puisse encore se déclarer exclusivement pour la théorie nouvelle, il semble qu’elle est aussi probable que le dualisme, qu’elle repose sur autant d’observations et rend peut-être l’étude de la chimie organique plus facile, la nomenclature et la classification plus simples. Cependant aucune des deux doctrines n’est démontrée. Le plus grand avantage de la dernière venue est de repousser les corps hypothétiques. M . Laurent prouve, ce qui est assez curieux, que ces corps

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font toujours exception à certaines lois qu’il pose sur les nombres pairs d’atomes, tandis que tous les autres corps les vérifient. Quant aux critiques dont la nouvelle théorie a été l’objet, elles nous entraîneraient jusqu’au cœur d’une science dont il n’est possible ici que de donner un aperçu. Nous sommes du reste un peu de l’avis de M. Laurent, il a été plutôt exposé à des attaques qu’à des objections , et nous regrettons le dédain qui a longtemps accueilli toutes ses opinions. Ce n’est pas répondre à une théorie sérieuse que de dire assez spirituellement avec M. Vôhler que par des substitutions successives on peut obtenir, sans altérer ses propriétés, un sulfate de manganèse ne contenant plus ni manganèse, ni soufre, ni oxygène, c’està-dire privé de tous les corps qui constituaient son individualité.

Et maintenant, après avoir consacré tant de pages à la chimie et aux doctrines de M. Laurent, parlons un peu de l’auteur lui-même. Nous voudrions avoir contribué à faire connaître son nom et l’importance de ses travaux. On se sent pris d’une grande tristesse , lorsqu’on songe à quels dégoûts, à quelles difficultés, à quelle misère même cet homme, qui, quoi qu’on puisse dire, a rendu de vrais services à la science , a été en proie. Inconnu du public comme tout savant théoricien, mal accueilli comme novateur, M. Laurent a sacrifié sa vie et peut-être sa réputation au triomphe d’une doctrine. Cette existence mal-

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heureuse explique et excuse en partie l’amertume de ses expressions et ses violences contre ses adversaires , qui rappellent les aménités de langage admises dans les discussions des érudits du xve siècle. M. Berzélius lui-même n’est pas à l’abri de ses attaques, et s’il respecte M. Dumas, c’est qu’il prévoit que les idées de ce dernier, malgré ses réticences, ne sont pas toujours fort éloignées des siennes. Il prétend du reste que les torts ne sont pas de son côté, et que les chimistes dualistiques l’ont attaqué les premiers. Ils ont profité , dit-il, d'une foule d'annuaires Scandinaves, germains et gaulois , dont ils disposent, pour dénigrer mes travaux, omettre les faits favorables à ma théorie, persifler mon style, injurier ma personne, m'appeler imposteur , digne associé d’un brigand (M. Gerhard!) , etc., et tout cela pour un atome de chlore mis à la place d’un atome d'hydrogène ! De pareilles violences excusent peut-être des représailles de la part d’un homme si rudement éprouvé. Nous ne voulons rien exagérer cependant, et nous ne prétendons pas que notre siècle a méconnu un homme de génie ; mais ne faut-il pas une grande sagacité pour avoir su le premier découvrir les défauts d’une théorie triomphante, un grand courage pour l’avoir combattue , beaucoup de persévérance pour avoir longtemps soutenu une lutte inégale? C’est une gloire ajoutée à tant d’autres, pour M. Biot, que d’avoir, par une excellente préface au livre de M. Laurent,

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protégé quelques-unes de ses idées et attaché son nom à cette publication. Il faut malheureusement l’avouer: si dans notre pays la liberté et l’égalité ont eu leurs jours de fortune et leurs jours de revers, la fraternité ne semble pas avoir jamais régné, au moins parmi les savants. L’ouvrage plein de faits et d’idées neuves dont nous avons cherché à indiquer la portée, eût été encore meilleur, si une vie heureuse eût adouci l’amertume de l’auteur et lui eût donné le temps de perfectionner sa théorie. Dans sa préface , M. Eaurent s’excuse de n’avoir pas terminé ses travaux, ayant été longtemps, dit-il, privé de laboratoire. Il ne parvint à obtenir une place à la Monnaie qu’il y a quatre ou cinq ans. C’est à peine si l’Académie des Sciences l’ajugédigne d’étre admis comme membre correspondant. Ceux même qui ne verront en lui qu’un homme instruit, doué d’un esprit ingénieux et critique, devront au moins convenir, ce qui suffit à le rendre digne d’intérêt, qu’il a eu le sort réservé à bien des hommes de génie : il a été victime de la hardiesse de ses opinions, il a vécu pauvre, et il est mort ignoré.

HIPPOCRATE

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