DÉCEMBRE
Newton estnédans le comté de Lincoln, à Woolsthorpe, près de Colsterworth, le 25 décembre 1642. Il est mort à Kensington, en 1727, après une vie de quatre-vingt-cinq ans, illustrée par les plus grandes découvertes. Rien n’est plus célèbre que son nom, rien n’est, moins connu que sa vie. Il n’est pas de livre de physique, d’analyse, de géométrie, de philosophie ou d’astronomie, où ce nom ne se trouve à chaque page ; mais les détails de ses découvertes, les événements de son existence, sont inconnus, surtout dans notre pays. Les documents pourtant ne manquent pas, et, si l’on veut s’en donner la peine, on peut connaître avec certitude les incidents les plus puérils de sa biographie. En France, Voltaire et Fontenelle au xvme siècle, M. Biot plus récemment, ont commenté
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ses ouvrages et raconté sa vie. En Angleterre, sir David Brewster avait dès 1831 publié un volume sur lui, et il en publie deux nouveaux*. On a imprimé dans des recueils divers les œuvres que Newton a laissées inédites, les lettres qu’il a reçues ou écrites; ses notes môme, ses agendas et ses livres de dépenses n’ont pas échappé à la publicité. Tous ceux de ses contemporains qui l’ont approché ont décrit sa personne et sa conversation avec le soin et l’admiration que doit inspirer un homme dontun Anglais, Halley, a pu dire : Nec propius fas est mortali atlingcre clivos, sans qu’aucune nation rivale ait- réclamé. Aujourd’hui encore il n’est pas un biographe qui ne parle de lui avec toute la partialité d’un contemporain et d’un ami.
En France pourtant, cette biographie est peu connue malgré l’éloge de Fontenelle. Réduits à ne plus pouvoir nier la grandeur des découvertes de Newton et la vérité de sa philosophie, nous semblons nous consoler en médisant de sa personne. M. Biot lui-même ** a contesté sou-
* Memoirs oflhe Life, Writings and Discovcries ofsir Isaac Newton by sir David Brewster; 2 vol. in-8. Edinburgli, 1855.
** M. Biot a mis presque autant de soin que Voltaire ;ï répandre la gloire de Newton, et ses travaux sont faits pour décourager les tentatives nouvelles. Outre un article étendu dans la Biographie universelle (t. xxxr, p. 127), il a publié dans le Journal des Savants des réflexions sur tout ce qui a paru depuis vingt ans en Angleterre d’ouvrages inédits, de correspondances, de biographies de Newton. Ces
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vent la nécessité de connaître la vie du héros qu’il a célébré, et il est parfois entré en controverse avec sir David Brewsteiyle plus instruit, le plus récent et le plus habile de ses panégyristes. Il pense d’ailleurs en général que les grands hommes perdent à être bien connus, que, surtout pour les mathématiciens, pour ceux dont les études sont abstraites, la vérité sur leur personne n’est ni intéressante ni utile. Le public semble avoir pensé comme lui, et il est admis que la biographie de Newton ne peut pas être intéressante, sans doute parce qu’on n’y trouve pas la passion exigée pour la tragédie, et dont les deux tentatives de Racine et de Voltaire n’ont pu nous apprendre à nous passer. Quanta l’inutilité, je l’accorde, et la vie des savants est d’ordinaire peu instructive; les événements qui l’ont signalée aident rarement à comprendre mieux leurs découvertes, et ne peuvent conduire à en faire de nouvelles. A quoi sert de savoir que la chute d’une pomme a mis Newton sur la voie de la gravitation? Un tel exemple ne peut être utile à personne, et Newton, n’eût-il jamais vu de pommier, n’aurait probablement pas moins découvert la cause du mouvement des astres. Chaque inventeur a des procédés d’esprit différents, et,
nombreux articles, dont le recueil serait un excellent ouvrage, n’ont jamais été réunis. On les trouve dans les cahiers d’avril, mai et juin 1832, de mars, avril et novembre 1836, de mars, avril, mai, juin et juillet 1852, d’octobre et de novembre 1855.
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par cela même qu’il es!, inventeur, n’emprunte rien à personne. Quant à la manière de vivre, l’étude n’en peut avoir non plus de grands résultats pratiques, car les idées, les goûts, les habitudes des grands hommes n’ont jamais été les mômes. Il serait difficile de décider en ce sens quel est le caractère du génie, et de choisir entre la sagesse proverbiale de Newton et les passions de Bichat. En ce genre, il n’y a pas de modèles, et si l’on n’avait que le désir d’être utile, il faudrait négliger la biographie des hommes d’esprit, et ne raconter que les actions des grands citoyens.
Cependant, si l’utilité est médiocre, l’intérêt de curiosité est grand, selon nous, et le livre désir David Brewster est attachant, bien qu’un peu diffus, et quoique l’auteur soit toujours monté sur le ton du panégyrique. Il y a même quelque chose de singulier à le voir s’efforcer d’être vrai, 'tout en voulant être toujours admiratif, et chercher à faire de Newton l’homme le meilleur et le plus juste de la terre, tout en citant de lui les lettres les plus vives et quelquefois les plus injurieuses pour ses adversaires. Il le représente à chaque page comme la douceur, la modestie, la candeur même, et à côté il imprime des documents qui le montrent passionné, défendant avec ardeur, avec injustice parfois, la priorité de ses découvertes et la vérité d’une admirable philosophie. Rien de tout cela n’est très-blâmable en effet, et l’amour de la gloire, la
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passion de la renommée, le sentiment de la supériorité, ne sont pas chez Newton des sentiments coupables. Un Anglais peut bien les reconnaître chez lui, de même que les Français savent les démêler chez Voltaire. Une sorte de patriotisme s’émeut trop facilement chez M. Brewster, qui a accusé injustement les Français du désir de déprécier un étranger,- sans penser que les honnêtes gens, les libéraux de tous les pays, auront toujours du patriotisme au service de l’Angleterre.
Comme bien des hommes destinés à une longue vie, Newton naquit petit, faible et maladif. Son père, d’origine écossaise, s’appelait comme lui Isaac Newton et mourut peu de temps après son mariage avec Hannah Ayscough, deux mois avant la naissance de son fils. Tl laissait à sa famille une ferme d’une étendue médiocre qu’avait, achetée son père en 1 623 et qui rapportait 50 livres (1250 fr.), et une petite maison qui existe encore. Cette propriété est située dans le comté de Lincoln, à six milles au sud de Grantham, dans ce pays qu’on appelle, à cause du climat, le Montpellier de l’Angleterre. Newton y passa sa première enfance sous la garde de son oncle James Ayscough et de sa tante, car sa mère se remaria en 1645 au révérend Barnabas Smith, recteur de Northwitham, où elle le suivit. L’oncle et la tante de Newton s’établirent donc à Woolsthorpe, d’où ils l’envoyaient aux écoles de Skillinglon et de Stoke. C’est là qu’il apprit
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à lire, à écrire et à compter. A l’âge de douze ans, il fut mis à l’école publique de Grantham, tenue par un homme instruit, M. Slokes, et comme la distance était plus grande, il logea à la ville chez M. Clark, pharmacien dans Hig-Street, et dont le petit— 111s exerçait encore au même endroit en 1727, l’année de la mort de Newton. On dit que jusque-là il avait montré d’assez grandes dispositions à apprendre, mais, les études devenant apparemment plus difficiles, il passa bientôt pour un élève médiocre. Son plus réel talent était la boxe, où il excellait, et comme le caractère patient et doux que ses panégyristes ont su trouver en lui ne perçait pas encore, il donna souvent des preuves de sa supériorité en ce genre. Un autre talent s’était montré dès sa jeunesse avant son voyage à Grantham, c’est l’habileté dans toutes les parties de la mécanique pratique, habileté que l’on a reconnue chez tous les mathématiciens, chez Leibnitz par exemple. On montre encore, ou du moins l’on a longtemps montré à Woolsthorpe, un moulin à vent, une voiture se dirigeant elle-même, une horloge à eau, etc., que Newton construisit dans son enfance, lorsque ses goûts, un peu solitaires et taciturnes, l’éloignaient de ses camarades. Il fit même sur les cerfs-volants et sur le point où la ficelle doit être attachée, sur la rapidité du vent et la manière d’en mesurer la force, des expériences que l’on a décrites avec soin et où l’on sait voir des signes
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précurseurs de son génie futur, sans songer que ces goûts et ces lalents .se rencontrent chez la plupart des enfants et sont accompagnés, chez Newton même, d’une passion pour le dessin, pour la peinture et pour les vers, qu’il faisait fort bien, au dire de son neveu, M. Conduitt. Et pourtant il accusait plus tard son ami lord Pembroke, le protecteur éclairé des arts en Angleterre, d’avoir du goût pour les poupées de pierre ( stone doits), et dans son âge mûr il pensait sur les poètes et la poésie comme Malebranche.
Newton ne logeaitpas seul dans la maison deM. Clark, et, durant les sept années qu’il y passa, il vit souvent et distingua parmi les locataires une jeune personne, miss Storey, sœur cl’un médecin de Buckminster et fille de la seconde femme de M. Clark. Elle était de deux ou trois ans plus jeune que lui, et l’on fait des descriptions charmantes de sa beauté et de ses talents. Newton préférait, assure-t-on, sa société à celle des jeunes garçons de son âge, et longtemps après, à l’âge de quatre-vingt-deux ans, après deux mariages, elle avouait au docteur Slukely que Newton l’avait aimée et que des raisons de fortune, insurmontables pour tous deux, les avaient seules empêchés d’être l’un à l’autre. Elle s’était mariée malgré elle, pour obéir à ses parents inquiets, et s’était consolée; mais Newton ne l’oublia point. Toute sa vie il la visita quand il put, et l’aida souventdc ses conseils comme
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de son argent. La fidélité, plus que la sécheresse, serait donc la cause de la longue indifférence qu’on a reprochée à Newton ; il faudrait renoncer à nier, comme on l’a trop ' fait, le cœur des mathématiciens, et admettre l’alliance si naturelle d’une passion vive et d’une raison sûre.
Quoi qu’il en soit, Newton, âgé alors de quinze ans, avait terminé ses études à Grantham. Il revint à Woolsthorpe, où il retrouva sa mère. M. Smith était mort en 1 656, et madame Smith était revenue dans la maison de son fils aîné, en lui amenant ses trois enfants, Mary, Benjamin et Uannah. Newton n’avait pas, malgré ses essais de mécanique, montré de vocation bien précise, et sa mère n’eut pas d’abord grand’peine à le décider à s’occuper de la ferme comme son père et son aïeul. Il s’en tira fort mal, par incapacité et par négligence. Les moutons qu’il prétendait garder se perdaient, et les denrées étaient vendues au-dessous du cours. Lorsqu’il allait à Grantham porter du blé, il était plus souvent chez M. Clark qu’au marché, et le goût des livres commençant, la passion des mécaniques, des cerfs-volants et des ■ cadrans solaires augmentant, tout alla de mal en pis. Il fit même vers cette époque, le jour de la mort de Cromwell, une expérience sur la force du vent que ses camarades et sa famille eurent raison d’admirer. Enfin peu à peu ses goûts élevés se dessinèrent; un de ses oncles, M. Ayscough, le vit résoudre facilement un problème de
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géométrie, et sa mère se décida à compléter son éducation. M. Ayscough avait été élevé à Cambridge, et Newton partit en 1659 ou 1660 muni de lettres de recommandation pour les professeurs de Trinity -College, l’un des meilleurs établissements de ces deux villes originales, consacrées uniquement à la littérature et à la science, et auxquelles l’Angleterre doit une partie de sa grandeur.
Il est impossible de suivre Newton dans tous les détails de sa vie à l’université. Il n’y a rien à ajouter sur ce point aux deux volumes de sir David Brewster, qui a compulsé tant de documents, découvert tant de manuscrits. La biographie qui nous occupe satisfait amplement à la plus exigeante curiosité. Elle contient pourtant peu de renseignements sur les études de Newton, et il était peut-être impossible d’en réunir, car je crois que les études de l’université étaient et sont encore peu réglées et peu divisées, et les programmes des examens moins précis et moins limités qu’ils ne le sont dans nos établissements. On est assez libre de s’occuper quand et comment on veut, et l’on examine les élèves autant sur leur capacité que sur leur instruction. Nous ne savons pas non plus très-exactement quels étaient ses amis, si Newton à cette époque aimait la société ou la solitude, si dès lors ses camarades et ses maîtres devinaient une supériorité qui devait être si précoce. Cependant, si on ne sait pas tout cela, c’est qu’il est impossible de le sa-
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voir, car sir David a tout étudié, et il a même publié des carnets de notes et de dépenses qui, s’ils ôtaient complets, pourraient donner quelques indications sur les progrès de son esprit et de sa raison. Ainsi, tandis que ses dépenses ne portent d’abord que sur des marmelades, des gâteaux, des oranges, etc., peu à peu on voit des livres y prendre place. Il avait déjà lu l’ Optique de Kepler, la Logique de Sanderson, un livre sur l’astrologie judiciaire, etc. Enfin il connut Euclide, et l’on raconte qu’ayant lu ses deux ou trois premiers théorèmes, ils lui parurent si simples, que l’énoncé seul lui apprenait la démonstration. M. Biot doute fort de cette histoire, et il a raison; pourtant il est certain que Newton dit plus tard lui-même au docteur Pemberton qu’il avait dans sa jeunesse négligé et méprisé Euclide et les géomètres. Son vrai niaître fut Descartes. Il commença l’étude des mathématiques par celle de l’algèbre, et il y devint dès le premier moment fort habile. Quoiqu’on ait trouvé ces mots écrits de sa main : Error, error, non est geom., en marge d’un exemplaire de la Géométrie de Descaries, il est certain qu’il fut initié à ses études favorites par celui dont il devait plus lard renverser les théories.
Il n’y eut presque pas d’intervalle entre le moment où Newton prit le goût des mathématiques, celui où il les sut, et celui où il fit des découvertes. Après Déscarles, il avait acheté Schooten et Wallis. Bientôt aussi son pro-
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fesseur, le docteur Barrow, lui apprit, dans un examen, à connaître et à admirer Euclide. Ce changement d’opinion fut si radical, qu’un des amis de son âge mûr a raconté et que tous les biographes ont répété que Newton souriait rarement, mais qu’il n’avait ri aux éclats qu’une seule fois, en entendant quelqu’un demander : « A quoi peut servir Euclide? » Après cet examen, qui lui ouvrit les yeux et qui se place vers 1664, il eut le grade de bachelier ès-arts. Jusque-là, iL n’était encore qu’étudiant, et c’était l’usage à Cambridge que les nouveaux élèves, tout en se préparant à l’examen, fussent employés dans le collège même à des travaux manuels. Newton y avait pris part comme tous les jeunes gens de son âge. Dès lors il fut plus libre de travailler suivant ses goûts. Les résultats ne se firent pas attendre, et dès \ 664, il fit une découverte mathématique importante. Peu après, car toutes ses découvertes ont un caractère de simultanéité remarquable, et elles se pressent dans les années de sa jeunesse, peu après, dis-je, en 1665, la peste ayant envahi Cambridge, les élèves étaient licenciés; Newton, réfugié à Woolsthorpe et couché sous un arbre, songeait un jour aux causes des mouvements des astres et à celles de la pesanteur. Une pomme tomba sur lui. fl était alors, paraît-il, moins philosophe que le paysan de La Fontaine, et au lieu de se plaindre du poids ou de se féliciter de la légèreté du fruit, il réfléchit que, quelle
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que fût la hauteur de l’arbre, la pomme tomberait toujours, et qu’en supposant un pommier dont les branches s’élèveraient jusqu’à la lune, ses fruits seraient encore attirés vers le sol, que cette force qui attirait les pierres, les fruits, etc., vers la terre, pouvait donc être la même que celle qui retenait la lune dans son orbite et l’empêchait de s'échapper par la tangente, comme une pierre s’échappe d’une fronde. Tous les phénomènes de gravité pouvaient donc être des phénomènes d’attraction et les cas particuliers d’une force agissant sur les astres eux-mêmes, qui pouvaient tendre vers le soleil, comme une pomme est attirée vers la terre. Quelque vague que fût cette idée, il essaya pourtant de la vérifier ; mais, trompé par une fausse mesure de la distance de la terre à la lune, il y renonça pour le moment. Le pommier était encore debout en 181 4 ; un orage le renversa en 1820, mais on a conservé le bois, qui est aujourd’hui entre les mains de M. Turnor.
La peste avait duré peu de temps, et les étudiants étaient revenus à Cambridge. Newton commençait. Quoiqu’il ne publiât' rien, et qu’alors même qu’il n’était pas trop jeune pour découvrir, il ait dit qu’il attendait l’âge d’occuper le public, ses maîtres devinaient peu à peu son génie. Les mathématiques l’occupèrent d’abord exclusivement; mais bientôt, ayant lu la Dioptrique de Descartes et Y Optique de Gregory, il acheta un prisme et fit
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quelques expériences sur la lumière. Le professeur Barrow, qui publia ses leçons à la même époque, parle de lui dans une préface, et le remercie de ses conseils. Ce mélange de mathématiques et d’optique le conduisit bientôt à l’étude des surfaces réfléchissantes et de la meilleure construction des miroirs de télescope. La chimie le captivait aussi parfois, et il n’en abandonna jamais l’étude pendant sa vie entière. Enfin en 1667 il fut élu minor fclloïc; en 1668, il prit ses degrés de maître èsarts, et en 1669 il fut nommé à la chaire lucasienne d’optique*. Toutes ces études diverses étaient interrompues par les travaux nécessaires à ses examens et par , quelques lectures dont on voit l’énumération sur ses carnets de dépenses. C’est ainsi qu’il lisait alors Bacon, dont il fit toujours peu de cas, l 'Histoire de ta Société royale de Londres, etc. Les livres n’étaient pas ses principales acquisitions, et l’énumération des volumes achetés est accompagnée sur ses agendas de listes de produits chimiques, de métaux pour les télescopes, d’oxyde de zinc pour polir les miroirs, de prismes, etc. Ainsi il était occupé à la fois de mathématiques, d’optique et d’alchimie, et cette dernière science le préoccupait à un tel point, que dans une lettre écrite à un de ses amis,
* Fondée en 1663, par Henri Lucas, membre du parlement. Le premier titulaire fuj Barrow, le second Newton.
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M. Aston, qui abandonnait Cambridge pour voyager sur le continent, il parle sérieusement du grand œuvre et des alchimistes. Voici cette lettre qu’on a conservée : elle est curieuse par un mélange de bon sens et d’idées fausses, de raison et d’illusions que pouvait produire la vie solitaire et sauvage d’un grand esprit.
« Trinity-College, Cambridge, 18 mai 1669.
« Monsieur, depuis que votre lettre m’a permis de vous dire librement ma pensée sur ce qui peut vous être utile dans votre voyage, je me sens plus à l’aise pour vous donner mes conseils. Je poserai d’abord quelques règles générales, que sans doute vous connaissez déjà pour la plupart; mais si l’une d’elles vous est nouvelle, elle fera passer le reste ; si aucune, je serai plus puni de vous avoir écrit que vous de m’avoir lu.
» Lorsque vous serez dans une société nouvelle pour vous, 1° Observez les caractères. 2° Réglez votre conduite et vos opinions en conséquence, et de cette façon vous aurez avec eux des communications plus libres. 3° Soyez plus questionneur qu’affirmatif, et interrogez sans discuter, car vous voyagez pour vous instruire, et non pour enseigner. En même temps vous persuaderez à vos interlocuteurs que vous avez pour eux une plus
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grande estime, et vous les disposerez davantage à \ous communiquer ce qu’ils savent, car rien n amène plus vite le manque d’égards et les querelles que le ton péremptoire. Vous trouverez peu ou point d avantages à paraître plus sage ou moins ignorant que votre société. 4° Ne critiquez jamais une chose, si mauvaise qu’elle soit, ou du moins faites-le modérément, de crainte d’être obligé inopinément à quelque rétractation désagréable. Il est plus prudent de louer une chose au delà de sa valeur que de la blâmer autant qu’elle le mérite, car les louanges trouvent souvent moins d’opposition ou du moins ne sont pas aussi généralement mal prises par les personnes qui ne pensent pas comme vous que les critiques, et jamais vous n’obtiendrez plus vite la faveur des gens qu’en paraissant approuver et recommander ce qu’ils aiment. Prenez garde seulement de le faire par voie de comparaison. 5° Si vous ôtes insulté, il vaut mieux en pays étranger passer l’injure sous silence et la prendre en plaisanterie, même aux dépens du point d’honneur, que de chercher à se venger, car dans le premier cas votre réputation n’aura rien perdu en Angleterre quand vous y reviendrez, ou que vous irez dans une autre société qui n’aura jamais entendu parler de la querelle; mais dans le second vous pourrez porter des marques de la dispute tant que vous vivrez, si même vous en sortez vivant...
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» A ces remarques, je puis ajouter quelques sujets de recherches ou d’observations qui me viennent en ce moment cà l’esprit. Par exemple, observez: 1° la politique, la richesse, les affaires publiques de chaque nation, autant que le peut un voyageur solitaire; 2° leurs impositions sur toutes espèces de personnes, de trafics ou de denrées; 3° leurs lois et leu^s usages qui diffèrent des nôtres ; 4° leur commerce et leurs arts, en quoi ils sont supérieurs ou inférieurs à l’Angleterre; 5° leurs fortifications qui se trouveront sur ‘votre chemin, leur nature, leur force, leurs avantages pour la défense, et toutes les choses militaires qui en vaudraient la peine; 6° le pouvoir et le respect qu’on accorde aux nobles et aux magistrats des divers rangs. 7° Ce ne sera pas un temps mal employé que de faire un catalogue des noms et des qualités des hommes les plus distingués d’un pays par la sagesse, l’instruction ou l’estime publique. 8° Observez les vaisseaux, la manière de les construire et de les diriger. 9° Observez les produits naturels de chaque endroit, spécialement les mines, la manière de les exploiter, d’extraire le minerai ou le métal et de les raffiner. Et si vous assistez aux transformations d’un métal en un autre, comme celle du fer en cuivre ou en mercure, ou d’un sel soit en un autre sel, soit en un corps insipide, etc., ce sera chose à noter de préférence à toute autre, car il n’y pas d’expérience qui puisse jeter autant de lumière
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sur la philosophie et profiter autant ithemost lucife vous and lucriferous). 10° Observez aussi le prix des aliments et de tous les objets...
» Quant aux détails, voici ce que je vous demande: 1° Sachez si à Schemnitz, en Hongrie (là où sont des mines d’or, de cuivre, de fer, de vitriol, d’antimoine, etc.), on change le fer en cuivre en le dissolvant dans, une eau vitriolée que l’on trouve dans les crevasses des roches de la mine, puis en exposant cette solution sirupeuse à un feu ardent. Par le refroidissement, on a du cuivre. On dit que la même chose se fait en d’autres lieux dont j’ai oublié les noms, peut-être en Italie, car, il y a vingt ou trente ans, on faisait venir de là un certain vitriol (appelé vitriol romain), ayant de plus grandes vertus que ce que nous employons aujourd’hui sous ce nom, et nous ne pouvons plus nous procurer ce vitriol, sans doute parce qu’on trouve plus de profit à l’employer à la transmutation du fer en cuivre qu’à le vendre pur. 2° Sachez encore si en Hongrie, en Sclavonie, en Bohême, près delà ville d’Eila ou dans les montagnes de Bohême voisines de la Silésie, coulent des rivières aurifères. Peut-être cet or est-il dissous par une eau corrosive telle que l 'eau régale [aqua regis), et la solution est entraînée par un courant qui a traversé les mines. Voyez si le procédé de mettre du mercure dans les rivières, de laisser l’or s’amalgamer, puis de traiter le mé-
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lange par le plomb jusqu’à ce que l’or reste pur, est secret, encore, ou s’il est ouvertement pratiqué. 3° On a inventé dernièrement en Hollande un moulin pour aplanir les verres et, je pense aussi, pour les polir. Peut-être serait-il utile de le voir. 4° Il y a en Hollande un certain Borry que le pape avait fait mettre en prison afin de lui extorquer quelques secrets de grande importance (à ce que j’ai ouï dire) pour l’art de guérir et de faire fortune ; mais il est enfin en Hollande, où on lui adonné un garde. Je crois qu’il est habillé ordinairement en vert. Informez-vous de lui, je vous en prie, et sachez si ses talents ont été utiles' aux Hollandais. Vous pouvez aussi chercher à savoir si les Hollandais ont quelques moyens de préserver leurs vaisseaux des vers dans leurs voyages aux Indes, si les horloges à pendules servent à trouver la longitude...
» Je suis très-fatigué, et ne m’arrête pas' à de longs complimenls ; je vous souhaite seulement un bon voyage, et Dieu soit avec vous.
» Isaac Newton. »
On ne reconnaîtrait guère dans ce donneur de conseils un peu puérils sur la manière de vivre dans le monde, dans cet admirateur des adeptes de Raymond Lulle et du grand Albert, le philosophe le plus pratique et le plus logique des temps modernes et par conséquent
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de tous les temps, le plus exact des mathématiciens et des physiciens, celui dont les découvertes précises sur la lumière ont pu faire dire à Pope qu’après tant de siècles de ténèbres,
Dieu dit : « Que Newton soit. » Et la lumière fut1.
Et pourtant à cette époque, en 1669, Newton avait sinon achevé, du moins entrevu ses plus grandes découvertes. Il avait imaginé et employé le calcul des fluxions, d’où découle le calcul différentiel ; il avait assimilé la pesanteur à la force qui fait mouvoir les astres, inventé un télescope, perfectionné les miroirs paraboliques et décomposé la lumière. Il avait alors vingt-sept ans.
« La philosophie, c’est-à-dire la science de la nature, a dit Galilée, est écrite dans ce livre immense qui se tient continuellement ouvert devant nos yeux (je veux dire l’univers) ; mais il ne peut être compris si l’on n’en entend auparavant la langue, et si l’on ne connaît les caractères avec lesquels il est écrit. Il est écrit dans la
Nature and Nature’s laws lay hid in night God said « Led Newton be, » and ail was Light.
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langue mathématique, et les caractères sont les triangles, les cercles, et les autres figures de la géométrie, sans lesquelles il est impossible d’en entendre humainement le langage. » Newton pensait ainsi, et ses premiers essais sont des découvertes mathématiques. Dès 1666, il avait trouvé la méthode des fluxions, qui fut pour lui toute sa vie un précieux instrument. Malheureusement la première des sciences, qui fut longtemps la seule science, est aussi celle qu’il est le plus difficile de comprendre sans la savoir et d’expliquer sans l’exposer. La botanique, la zoologie, la chimie, portent sur des objets qui sont journellement sous nos yeux, et quand on en entend parler, on sait aussitôt de quoi il s’agit. L’algèbre au contraire et l’analyse sont des sciences qui considèrent des quantités de nature abstraite, et ces quantités n’existent que parce qu’on les a nommées. Elles sont une création pure, dont les adeptes seuls connaissent les êtres, et l’enchaînement de ces êtres et des idées est tel qu’on n’en peut presque rien faire comprendre sans expliquer le tout. Le monde pourrait aller comme il va sans que les mathématiques existassent pour nous, et l’esprit humain aurait pu être ainsi fait, qu’il ne sentît pas le besoin de les inventer. Au contraire, le besoin ou la curiosité seule nous oblige à tenter de classer les animaux et les plantes, d’expliquer les phénomènes naturels et d’analyser les êtres qui nous entourent. Les mathémati-
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ques ont été créées à priori, sans que rien dans le inonde matériel en pût donner une idée sensible. Rien dans la création n’est comparable aux êtres dont elles s'occupent ni aux idées qu’elles combinent. Vouloir expliquer à des lecteurs qui n’ont pas approfondi les mathématiques les découvertes de Newton dans ce domaine, les nouveaux êtres qu’il a formés, les procédés par lesquels il a permis à ses successeurs d’en trouver de nouveaux encore, ce serait une prétention analogue à celle de Locke lorsqu’il décrivait à un aveugle les effets des couleurs. Ajoutons aussi que la plus grande qualité des mathématiques étant leur exactitude et la précision des déductions, les à peu près ne seraient pas supportables, s’ils étaient possibles. Sur une pareille route, nos lecteurs seraient probablement aussi peu en état de nous suivre que nous serions inhabile à les guider.
Si toutefois nous passons sous silence les travaux mathématiques de Newton^ ce n’est pas qu’il faille les dédaigner : ils sont les fondements inébranlables de la philosophie naturelle, et c’est à eux qu’il doit d’avoir donné à toutes ses découvertes le caractère de la certitude. Tous les savants ont fait des théories, et toutes les théories ont été renversées. C’est souvent l’impartialité seule qui porte à admirer les découvertes des anciens : on tient compte des difficultés qu’ils ont rencontrées à imaginer même leurs erreurs. Newton, appuyé sur l’expérience et
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les mathématiques, n’a jamais enseigné que la vérité, et si l’on ajoute à ses travaux, on les a rarement corrigés. Enfin, fût-il mort à vingt-quatre ans, sans avoir appliqué la méthode des lluxions ni le calcul différentiel qui en dérive, il aurait encore un grand nom. Leibnitz, qui ne peut pas même être soupçonné de justice envers son rival, disait a un souper chez la reine de Prusse que si l’on divisait en deux parties les travaux mathématiques de Newton et ceux de tous les mathématiciens depuis le commencement du monde jusqu’à lui, la part de Newton serait la plus grande.
Newton avait remplacé Barrow, et l'ut conduit à faire des expériences d’optique. Un prisme acheté à la foire de Stourbridge lui montra bientôt un phénomène singulier. Un rayon de lumière projeté sur une de ses faces ne ressortait pas avec la même direction. Ce phénomène, déjà étudié par Descartes, porte le nom de réfraction. Toutes les fois qu’un rayon de lumière passe d’un corps transparent dans un autre d’une densité différente, il est dévié. Tous les jours nous sommes témoins d’effets de ce genre, et il est inutile d’y insister. Ainsi c’est la réfraction qui fait paraître plié un bâton enfoncé dans l’eau, parce que les rayons qui en émanent sont déviés au moment où ils passent de l’eau dans l’air; c’est elle encore qui nous donne de fausses idées sur la situation réelle des astres, parce que leurs rayons, en passant de l’espace
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vide dans l’atmosphère, ou même d’une partie de l’atmosphère dans une autre partie d’une différente densité, sont réfractés, c’est-à-dire déviés de la ligne droite, et font avec leur direction primitive un angle qui varie suivant la nature des milieux. Descartes a mesuré les lois de ces variations; seulement ici le phénomène était plus complexe. Non-seulement le rayon projeté sur une feuille de papier, après avoir traversé le prisme, n’était pas en ligne directe avec le rayon primitif, mais sa lumière, au lieu d’être blanche, était diversement colorée, et de plus l’image avait une forme allongée dans un sens et rétrécie dans l’autre, ce qu’aucune des lois connues de la réfraction ne pouvait expliquer. Newton attribua d’abord cet allongement à des différences dans la dureté du verre, il essaya des prismes de nature diverse, les plaça dans des situations variées, et toujours, de quelque côté que fût le cristal, et dans toutes les directions du rayon, la forme de l’image était identique, les couleurs aussi brillantes. L’ordre des rayons colorés est exprimé par ce vers d’un professeur de physique :
Violet, indigo, bleu, vert, jaune, orangé, rouge.
L’image fut reçue par Newton sur un second prisme qui devait réfracter les rayons en sens inverse du premier, et la couleur blanche du rayon primitif reparut. Après avoir écarté la supposition impossible que les
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rayons des diverses couleurs suivissent dans l’intérieur du prisme des courbes différentes, il lit une dernière expérience, du genre de celles que Bacon appelait expérimenta crucis, et qui le conduisit à la vérité. Il plaça derrière le prisme réfringent une petite planche percée d’un trou. A travers ce trou, les rayons d’une couleur pouvaient seuls passer à la fois. Il reçut successivement ces rayons sur un second prisme, et mesura la déviation qu’ils éprouvaient, ou, comme on dit, l’angle de réfraction. Jusqu’à lui, on avait cru que cet angle ne pouvait dépendre que de la direction du rayon étudié et de la densité de la substance. Newton vit que les couleurs diverses se réfractent différemment, et de cette série d’expériences il conclut que la lumière blanche, telle qu’elle nous arrive du soleil, est un composé de rayons colorés. Comme ces rayons colorés se réfractent diversement, c’est-à-dire sont différemment déviés, lorsqu’un rayon blanc traverse un prisme, les parties violettes sont dirigées ver^ un point, les rayons rouges vers l’autre, et la lumière est décomposée. . •
Il découvre à nos yeux, par une main savante,
De l’astre, des saisons la robe étincelante :
L’émeraude, l’azur, le pourpre, le rubis.
Sont l’immortel tissu dont brillent ses habits.
Chacun de ses rayons, dans sa substance pure,
Porte en soi les couleurs dont se peint la nature,
NEWTON
Et, confondus ensemble, ils éclairent nos yeux,
Ils animent le monde, ils emplissent les deux*.
Il y a peu d’exemples d’une aussi grande découverte, aussi simplement faite et poussée aussi loin dans ses con- : séquences, car ce n’est là que le premier terme d’une série innombrable d’expériences dont nous allons retracer les principaux résultats. D’abord un phénomène laissé encore mystérieux malgré les travaux de Descartes, b arcen-ciel, était expliqué : la lumière du soleil, en traversant les gouttes d’eau ou la vapeur qui la réfractent, est décomposée, et les couleurs du spectre apparaissent. Newton môme a expliqué mathématiquement les raisons de la forme de l’arc-en-ciel et de sa grandeur. On conçoit aussi comment dans les microscopes et les télescopes du temps les images étaient entourées de franges colorées , et n’avaient pas toujours la couleur réelle des objets. Les rayons venant de ces objets ôtaient diversement réfractés, et les appareils d’optique étaient imparfaits; on prouva môme par des démonstrations que ce défaut ne pouvait être corrigé, et on le démontrerait encore si Jean Dollond, en éprouvant des hypothèses d’Euler sur la. construction de l’œil, n’eût, par une disposition ingénieuse et vulgairement employée aujourd’hui , rendu achromatiques toutes les lunettes.
É pitre à Mmc du Châtelet sur la Philosophie de newton.
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La couleur est-elle une propriété des corps, ou, comme dirait un métaphysicien, une modification de notre âme? Depuis le commencement du monde, la discussion était ouverte, et les théories les plus étranges avaient tour à tour prévalu. Aristote pensait qu’un corps est rouge, parce qu’il a en lui une certaine qualité qui le rend rouge, et cette explication a régné plus longtemps que la philosophie d’Aristote. Descartes attribua les couleurs à un certain mélange de lumière et d’ombre, et, sentant que ce mélange ne pouvait jamais produire que de la clarté ou de l’obscurité, il avait ajouté que les corps étaient diversement colorés, parce que les globules tournoyants qu’ils envoient tournent dans des sens divers. Quelques physiciens avaient cru qu’un corps est blanc, parce qu’il réfléchit plus de rayons qu’un corps bleu ou rouge, qui lui-même en réfléchit plus qu’un noir, et que les couleurs les plus brillantes sont celles qui portent aux yeux le plus de rayons; mais un tableau à un jour faible et au grand jour est toujours le même. Éclairez à la lumière électrique un papier vert, il restera vert, quoiqu’il envoie des milliers de rayons, tandis qu’un papier blanc placé près d’une seule bougie sera toujours blanc. Les gens qui n’aimaient pas les hypothèses en revenaient donc toujours à cette opinion des pêripatéticiens, qu’un corps est rouge parce qu’il a en lui une certaine qualité qui produit sur nos sens l’effet du rouge, de même qu’un corps dur pro-
duit sur nos doigts la sensation de la dureté , ou chaud , celle de la chaleur. On n’évitait pas pourtant une réflexion embarrassante: dans l’obscurité, nos yeux ne distinguent pas les couleurs. Pourquoi cela? S’ils envoient à la réline quelque chose de rouge ou de bleu , pourquoi ne l’enverraient-ils pas aussi bien la nuit que le jour? Et cependant, tandis que la lumière du soleil leur donne un adrnirable éclat et des teintes variées, dans l’obscurité ils sont tous noirs ou gris. La lumière est donc nécessaire pour que nos yeux soient affectés, par les couleurs , et Newton, après avoir découvert qu’un rayon blanc, tel qu’il vient du ciel, est composé de rayons colorés que la réfraction peut disjoindre , fut conduit à penser que la réflexion pouvait agir d’une façon analogue et décomposer la lumière. Il pensa, et cette conclusion toute simple est une admirable découverte, que tout corps éclairé ne renvoie pas, ne réfléchit pas toujours tous les rayons qu’il a reçus. Les feuilles des arbres décomposent la lumière, absorbent la plupart des rayons, et ne renvoient que les rayons verts ; le minium ne laisse dégager de sa surface que les rayons rouges , mais le minium et les feuilles ne sont eux-mêmes ni rouges ni verts. Un corps n’est coloré qu’autant qu’il est éclairé et qu’il peut décomposer la lumière qu’il reçoit. Ce n’est pas seulement parce que nous ne voyons pas clair que nous ne pouvons distinguer dans l’obscurité les couleurs des corps ; dans
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l’obscurité, la couleur n’existe pas. Une substance peut être lumineuse comme le soleil et la flamme, mais une substance n’est jamais colorée par elle-même. Ses couleurs n’apparaissent que lorsque des rayons de lumière tombent sur sa surface, sont décomposés et en partie ab-> sorbés, en partie réfléchis. En entrant avec une lampe dans un lieu obscur, on ne montre pas seulement les couleurs des corps, on les fait naître, et le soleil, en apparaissant à l’horizon, ne nous fait pas seulement voir les couleurs des moissons et des arbres, il les crée. Cela est si vrai, qu’une substance, éclairée par certains rayons de la lumière blanche décomposée, n’aura jamais que la couleur de ces rayons, et perdra celle que lui donnait la lumière blanche. En un mot, et c’est ce qu’une multitude d’expériences démontrent, la couleur n’est pas un accident, une propriété des corps, elle n’existe que dans la lumière même, et dépend de la texture delà substance qui réfléchit les rayons. On n’a pas encore découvert que telle ou telle texture réponde à telle ou telle couleur, mais sans doute l’arrangement des atomes n’y est pas étranger.
Telle est la découverte fondamentale de Newton sur la lumière. Il a vu que toute coloration est produite par une décomposition de la lumière blanche. Cette décomposition peut s’effectuer soit par réfraction comme dans le cas du prisme, soit par réflexion comme dans le cas de tous
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les corps colorés opaques. Souvent il y a décomposition à la fois par réfraction et par réflexion. Ainsi ces feuilles d’or, qui sortent des mains des. batteurs d’or si minces qu’il en faut dix mille pour une épaisseur d’un millimètre, sont jaunes, et on les voit vertes si on les regarde par transparence. Elles sont, comme on dit, vertes par transmission et jaunes par réflexion. La lumière est décomposée, mais de deux façons différentes, suivant qu’elle traverse ou qu’elle est réfléchie. Les expériences de Newton sur ce genre de phénomènes, sur les. lames minces, la mesure du spectre, les combinaisons des couleurs, sont infinies. Nous n’entrerons pas dans les détails, il suffit d’avoir énoncé le principe qui sert de fondement à toute la science de l’optique.
Le nom de Newton fut connu pour la première fois du public, lorsque vers 1 671 il présenta un télescope de son invention à la Société royale de Londres. A cette époque, la plupart de ses découvertes étaient achevées ou entrevues ; mais il a dit lui-même que jusque-là il ne se croyait pas encore digne d’occuper les savants. Les astronomes du temps firent grand cas de cet instrument, dont le principe était nouveau : on s’exerça longtemps à l’imiter et à le perfectionner. De tous les travaux de Newton, ce fut peut-être celui qui lui donna le plus de peine, car on voit par ses livres de notes que depuis longtemps il achetait des métaux, des poudres à po-
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lir, etc., pour découvrir la meilleure forme et la meilleure composition des miroirs et des lentilles des télescopes catoptriques. L’instrument original, qui fut dès lors présenté au roi, se voit encore dans la bibliothèque de la Société royale.
Aucun des autres travaux de Newton n’était encore connu, et il est singulier que ni la conversation, ni les lettres, ni les récits de ses élèves, n’eussent divulgué les nouveautés qu’il professait sur l’optique. Barrow pourtant et Collins l’appréciaient et l’aimaient, et quelques savants, sans trop savoir de quoi il s’agissait, prirent intérêt à lui. Le docteur Selli Ward, évêque de Salisbury, qui occupait la chaire savilienne d’astronomie à l’université d’Oxford, et qu’il ne paraît pas avoir connu jusque-là, le présenta à la Société royale, dont il fut nommé membre ( fellow ) au mois de janvier 1 672. Aussitôt, pour remercier ses nouveaux collègues et leur montrer qu’il n’était pas indigne de leur choix, il leur envoya la première partie de -ses travaux sur l’optique et sur la réfrangibilité variable des rayons qui composent la lumière blanche. Ce travail fut imprimé dans les Transactions philosophiques, recueil qui existait déjà depuis quelques années et qui paraissait tous les mois. En même temps il écrivait à Oldenburg, secrétaire de la société: « Ce 'fut d’abord l’estime que je faisais de la Société royale, comme réunion déjugés éclairéset intègres en matière de science,
qui m’encouragea à lui soumettre mon mémoire sur la lumière, qu’elle a si favorablement accueilli. J’avais
d’abord regardé comme une grande distinction d’être admis dans un corps aussi honorable; je commence aujourd’hui à en sentir mieux l’avantage, car, veuillez me croire, je ne considère pas seulement comme un devoir de concourir avec les autres membres à l’avancement des connaissances scientifiques, je regarde encore comme un grand privilège qu’au lieu d’exposer des recherches de cette nature à l’irréflexion d’une foule prévenue et curieuse, par qui tant de vérités nouvelles ont été si souvent bafouées ou perdues, je puisse m’adresser librement à une société aussi impartiale et aussi éclairée. »
Malgré la bienveillance que rencontrèrent les premiers essais de Newton après la Société royale, cette compagnie n’était pas alors composée comme elle l’a été souvent depuis deux siècles. Ses membres n’avaient pas encore été instruits par Newton, et la plupart d’entre eux n’étaient guère capables déjuger un tel homme et de telles découvertes. Cette bienveillance pour les talents nouveaux, pour les théories nouvelles, est dans le caractère anglais, et chacun met à Londres son patriotisme et sa vanité à admirer ses compatriotes. On consentit, il est vrai, à ouvrir les Transactions 'philosophiques aux attaques contre la théorie nouvelle, mais excepté un ou deux de ses membres, la société était de l’avis de Newton
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et le protégea toujours contre ses ennemis. Elle a simplement montré dans cette occasion de l’impartialité et de la justice. Les premières objections vinrent d’ailleurs de Cambridge et furent envoyées à Oldenburg par Newton lui-même avec sa réponse. Aussitôt un jésuite français, Ignace Pardies, professeur de mathématiques au collège de Clermont, se joignit aux expérimentateurs de Cambridge, et prétendit comme eux qu’en mélangeant du vert, du rouge, du violet, etc., on n’obtenait jamais qu’une couleur grise et non une couleur blanche; que l’allongement du spectre pourrait fort bien s’expliquer par les lois ordinaires de la réfraction ou par celles de la diffraction, quoique Newton eût démontré mathématiquement le contraire. Puis vint un physicien de Liège, François Linus, qui crut n’avoir vu le spectre que par des temps couverts et nuageux, et qui expliqua pourquoi. On peut voir le détail de toutes ces objections et de toutes les réponses de Newton dans le livre de M. Brewster. Le récit en est intéressant, et les incidents abondent. La polémique est vive et très-brillante d’un côté, car Newton employait toutes les forces de son génie à deviner comment ses adversaires iie pouvaient voir ce qu’il voyait lui-même, et comment des phénomènes si manifestes pouvaient échapper à leurs yeux. Parmi ses contradicteurs, il en est un* surtout dont il faut s’occuper et qui Se montre en toute* circonstance l’en-
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nemi le plus acharné, le rival le plus redoutable du grand physicien anglais.
Deux sortes d’adversaires attendent tout inventeur. Pour les uns, la découverte est fausse; pour les autres, elle n’est pas nouvelle, et il y avait parmi les membres de la Société royale un homme habile qui employa souvent contre Newton le second de ces procédés, procédé bien plus blessant, bien plus irritant que le premier. C’était Robert Hooke, né en 1635, l’un des esprits les plus originaux, les plus variés, les plus inventifs de son temps. Malgré une grande instruction dans toutes les parties des connaissances humaines, il n’aimait pas le travail, et ne savait donner à ses recherches aucune direction, à sa science aucun résultat. Il avait pensé à tout, entrevu tout, inventé tout, mais en toute chose il manquait de précision, et comme, à force de courir d’une idée à une autre, il avait fini par les avoir toutes, ou à peu près, il réclamait comme son bien tout ce que disaient ses confrères, car il se souvenait fort bien d’avoir pensé ce qu’ils pensaient, entrevu l’opinion qu’ils exprimaient; mais il aurait tout aussi aisément revendiqué l’opinion contraire, car il les avait traversées toutes deux. Malgré un amour passionné de la gloire, il ne s’est jamais donné la peine de rien terminer, et n’a laissé presque aucun monument de son esprit. On était alors au milieu d’un grand mouvement scientifique, et chacun
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s’occupait de physique et de calculs. Ilooko avait écrit, parlé, raisonné sur toutes les sciences, et à l’apparition des premières communications de Newton à la Société royale, loin d’y voir une révélation, il se félicita de ce qu’elles confirmaient, quelques idées vagues qu’il avait exprimées peu de temps avant, et que, disait-il, il avait commencé de rédiger. Il acceptait toutes les expériences de Newton, et le remerciait d’avoir fourni de nouvelles armes aux partisans d’une théorie de Descartes que lui, Jlooke, avait modifiée et adoptée. Quant à la décomposition de la lumière, qui expliquait les couleurs et la forme du spectre, les réflexions et les transmissions des lames minces, il n’y croyait pas, et la considérait comme une supposition gratuite. En un mot, au lieu de voir dans le travail de Newton un récit d’expériences admirablement faites et des conclusions mathématiquement déduites, la tendance de son esprit, obscur et peu précis, ne lui permettait d’y trouver qu’une hypothèse sans importance qui pouvait expliquer des phénomènes curieux tout aussi explicables par une hypothèse différente.
Newton écrivit à Oldenburg une lettre qui fut imprimée dans les Transactions. Elle est modérée, et elle prouve que ce sont les propriétés et non la cause de la lumière qu’il a étudiées. Il importe peu que ses expériences confirment ou non une théorie de Descartes ou de Robert Hooke, et on n’a pas le droit de rejeter les unes
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pour admettre les autres. Toutes ses expériences sont liées entre elles, et les raisonnements sont logiquement déduits de ce principe alors incontesté, et peu contestable, que la lumière va toujours en ligne droite. Robert Hooke répondit, et un plus grand mathématicien, I-Iuyghens, fit aussi quelques objections qu’on ne devait guère attendre de lui, et dont ceux à qui l’histoire de la science et des discussions scientifiques est un peu familière peuvent seuls ne pas s’étonner. Peu à peu la discussion s’envenima, Hooke mit de la mauvaise foi dans ses réponses, et finit par prétendre qu’il avait des objections excellentes, mais qu’il ne les publierait pas, par pitié pour son adversaire. Newton, découragé, eut un instant l’idée de renoncer à tout travail, puisqu’il avait plus de peine à défendre ses découvertes qu’à les faire, et il songea même à demander une chaire de législation, car sa fortune était médiocre; mais les décisions de ce genre durent peu, et ses chagrins s’évanouirent à l’aspect de nouveaux phénomènes à étudier.
Les expériences qui suivirent furent un peu moins heureuses que les premières, et nous avons exposé ce qu’il a découvert de plus fondamental sur l’optique, la composition de la lumière blanche et la réfrangibilité variable des rayons qui la composent. Là est le point important : pour aller plus loin, il faudrait expliquer comment et en quoi il s’est trompé, quelle excuse a pu avoir
un observateur aussi habile, et, pour ne pas laisser des idées fausses sur la science, il faudrait rappeler quels progrès on a faits depuis cent cinquante ans, c’est-à-dire faire un cours d’optique tout entier. Ainsi Newton a cru que tout corps taillé en prisme a la môme réfrangibilité et produit un spectre identique, erreur facile à rectifier, s’il avait employé un prisme d’eau. C’est bien ce qu’il a voulu faire; mais pour augmenter le pouvoir réfringent de l’eau, il y avait dissous un sel de plomb, croyant ne pas changer les conditions importantes de l’expérience. On sait aujourd’hui que les sels de plomb ont un pouvoir dispersif remarquable, et une telle dissolution a les propriétés- optiques du verre. Trompé par une analogie apparente, il crut voir que ces couleurs divisaient l’image en espaces proportionnels aux divisions d’une corde dont les diverses parties rendraient les sons de la gamme avec un si un peu trop haut. Frappé de ce rapport singulier entre les perceptions de l’œil et de l’ouïe, il crut pouvoir le rendre exact sans trop s’écarter de l’observation. Ce sont là néanmoins de petites erreurs au milieu de décou vertes admirables et d’une multitude d’expériences exactes et variées. Un point sur lequel plus de détails sont nécessaires , c’est qu’irrité sans doute des objections de Hooke et de Huyghens, fatigué de se voir opposer toujours le nom de Descartes, Newton finit par communiquer à la Société royale un mémoire sur la nature de
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la lumière, et cessa d’obéir à son principe : « O physique, préserve-moi de la métaphysique! »
Trois éléments, sous la forme de cubes, furent créés; en tournant sur eux-mêmes au sortir de la main du Créateur, ils se sont brisés; leurs fragments se sont arrondis en boules et répandus dans l’univers entier. Ces globules, d’une ténuité excessive, ont fini par former une espèce. d’atmosphère dont les mouvements produisent sous nos. yeux la sensation de lumière ou de couleur. Le soleil, dans une agitation perpétuelle, excite dans cette atmosphère des vibrations qui, transmises de proche en proche, comme les vibrations de l’air excitées par une cloche, viennent frapper nos yeux, ainsi que celles de l’air frappent les oreilles. Cette matière poussée par le soleil vient presser les yeux, comme un bâton poussé par un bout presse aussitôt l’autre bout, et par conséquent la propagation de la lumière doit être instantanée. Telle est la théorie de Descartes. On sait maintenant que la rapidité de la lumière n’est pas infinie, et on a pu la mesurer. Et pourtant Descartes disait : « J’avoue que je ne sais rien en philosophie, si la lumière du soleil n’est pas transmise à nos yeux en un instant. » Newton et Voltaire étaient assez de cet avis.
L’hypothèse de Descartes, plus ou moins modifiée par Malebranche, Hooke, Huyghens et d’autres, était admise par tous au xvne siècle, et lorsque les découvertes
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de Newton lui étaient contraires, nous avons vu qu’on prenait le parti facile de les nier. Dans l’antiquité, on avait pensé plus simplement que le soleil lançait un nombre infini de particules de sa propre substance qui venaient frapper les yeux des hommes et des animaux soit directement, soit après avoir rejailli, après avoir été réfléchies par les objets qui nous entourent, et suivant sans doute la rapidité du mouvement, peut-être suivant la forme de ces corpuscules, la sensation produite devait porter le nom d’une couleur ou d’une autre. On comparait cet effet à celui que produit l’eau d’une cascade, lorsque par le choc sur le rocher des milliers de gouttelettes s’éparpillent dans l’air et vont frapper tous les objets. Le premier de ces systèmes est celui des ondulations, le second celui de l’émanation.
A l’hypothèse de Descartes, Newton et ses disciples avaient des objections. D’abord la lumière vient du soleil à la terre en six minutes et demie, donc sa vitesse n’est pas infinie. Si la lumière était un ffuide toujours répandu dans l’air, nous verrions clair la nuit, car un corps opaque ne suffirait pas à arrêter la propagation en tous sens du mouvement vibratoire; de même un rayon entrant dans une chambre devrait l’illuminer tout entière et exciter des mouvements lumineux dans toutes ses parties. Il y a aussi une certaine difficulté à expliquer la propagation en ligne droite. Enfin cette atmo-
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sphère remplirait les espaces célestes, et les mouvements des planètes seraient altérés. Par toutes ces raisons et peut-être aussi pour mettre une théorie d’accord avec ses expériences, Newton combattit l’hypothèse de Descartes et la remplaça par une autre moins heureuse. On admet généralement qu’il a soutenu l’émission; mais dans deux opuscules publiés, je crois, pour la première fois par M. Brewster, il a exposé une théorie qui tient le milieu entre celles que je viens d’indiquer. Pour lui, le soleil émet à chaque instant des parcelles qui se dirigent dans
tous les sens avec une vitesse excessive, mais ces parcelles ne frappent pas les yeux : elles mettent en mouvement un milieu plus rare, plus élastique et plus subtil que l’air, et c’est ce milieu dont les agitations produisent sur nos sens l’impression de la lumière.
Cette théorie a, ce me semble, tous les inconvénients de l’émission, et surtout ceux de l’émanation, dont elle se rapproche davantage. Que deviennent ces milliards de corpuscules lancés à tout instant par la surface entière du soleil? Comment la masse, quelle qu’elle soit, des corps lumineux ne diminue-t-elle pas rapidement? Quels chocs ne doivent pas produire toutes ces particules, tous ces rayons solides, en se heurtant de toutes les façons? Ne doivent-ils pas être sans cesse déviés? Et pourtant nous voyons les objets lumineux là où ils sont. D e combien de trous, .de pores, de canaux en ligne droite ne se-
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raient pas percés le verre et toutes les substances transparentes, pour que ces petits corps, si agités, si rapides, pussent les traverser sans les briser? Que deviendraient ces agents lumineux depuis tant d’années que la lumière existe? Ne rempliraient-ils pas aussi le ciel, et ne s’opposeraient-ils pas au mouvement régulier des astres? Pour toutes ces raisons, la théorie de Newton a été abandonnée et remplacée par la théorie de Descartes et de Hooke, débarrassée des cubes, des éléments et des tourbillons. Une substance infiniment subtile et élastique remplit le monde entier et pénètre les corps les plus durs, c’est l’éther, et la lumière consiste dans un ébranlement imprimé à cette atmosphère, dont la ténuité est telle qu’elle ne peut gêner les mouvements des astres comme l’air ou tout autre gaz. Toute substance qui éclaire fait vibrer cet éther, et le soleil est comparé par Euler à une cloche immense dont les mouvements transmis par l’éther agissent sur le nerf optique comme les vibrations de l’air agissent sur le nerf auditif, sans que jamais la cloche ni le soleil perdent de leur substance. De même qu’une pierre jetée dans l’eau excite peu d’ondulations quand l’eau est très-épaisse, l’air étant plus dense que l’éther, le son va moins vite que la lumière; mais aucune de ces deux vitesses n’est instantanée, et la théorie des mouvements ondulatoires, comme l’expérience, démontre qu’il existe des étoiles dpnt la lumière
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met cent ou mille années à venir jusqu’à nous, de sorte que si un tel astre était détruit, nous ne nous apercevrions de sa disparition que cent ou mille ans plus tard. La lumière de quelques étoiles même n’est pas encore peut-être arrivée jusqu’à nous. Enfin, quand une corde tremble, le son qu’elle produit varie avec la rapidité et l’amplitude de ses tremblements, et l’on sait qu’un son est à l’octave de l’autre lorsque le premier a deux fois plus de vibrations que le second. L’éther vibre aussi d’une façon très-variable, et ce sont là les différences qui produisent sur nos yeux un effet ou un autre. Au xvme siècle, le père Castel avait fait un clavecin où les couleurs remplaçaient les sons, et il prétendait que des morceaux de drap diversement colorés et combinés pouvaient plaire aux yeux, comme la musique plaît aux oreilles. De leur succession ou de leur ensemble pouvaient aussi naître des effets harmonieux. De nos jours même un pareil instrument pourrait être construit plus scientifiquement, car on a mesuré les vibrations de l’éther et la longueur des ondes lumineuses. Ainsi l’on sait que pour produire Vut le plus bas de l’orgue, il faut qu’une corde vibre 33 fois par seconde, et 1 6,896 [fois pour l 'ut le plus élevé du violon. La voix d’homme la plus basse fait pendant le même temps 396 vibrations, tandis que la voix de femme la plus élevée en fait 2,112, De même les vibrations de l’éther sont, par millième de
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seconde, de" 699, 000, 000 pour le violet, de 622,000,000 pour le bleu, de 477,000,000 pour le rouge. Il faudrait sans doute seulement que ce clavecin oculaire, comme l’avait nommé le père Castel, fût touché avec une grande activité, car nous sommes bien plus rapidement sensibles aux couleurs qu’aux sons, et nous en pouvons voir un très-grand nombre à la fois.
Les détails seraient infinis : il doit nous suffire de résumer l’opinion de Newton sur la lumière et de dire pourquoi elle est abandonnée. Les travaux d’Euler, de Young et de Fresnel ont décidé du triomphe de la théorie de Dcscartcs et de Hooke, et ont concilié avec elle les découvertes de Newton lui-même, qui la combattait. Ajoutons pourtant que s’il est clair que l’émission est impossible, les ondulations ne sont pas démontrées. Pour tout physicien qui ne prétend pas à la métaphysique, ce sont là des hypothèses pour expliquer et lier les phénomènes, mais la réalité en est incertaine. Le système admis aujourd’hui, bien qu’un peu plus vraisemblable que l’autre, est lui-même exposé à des objections fondamentales. Ainsi l’on n’explique pas le phénomène de la nuit, c’està-dire de l’obscurité produite par un corps opaque. Découvrir les lois des phénomènes et non leur cause, voilà le but de la physique. Newton ne l’a guère oublié qu’en cette circonstance, et il s’en repentit bientôt. Ilooke l’attaqua vivement et avec mauvaise foi, l’accusant tantôt de
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plagiat, tantôt d’erreur. Newton s’irrita, et il est triste pour sa mémoire qu’il ait exprimé souvent en particulier i et dans ses lettres familières une opinion opposée à celle qu’il soutenait en public. Dans l’intimité, il reconnaissait les talents et l’instruction de Hooke, et, pour ne pas avoir tort, il le traitait dans ses écrits avec une violence, un dédain, une inimitié qu’Oldenburg, l’ennemi personnel de Hooke, ne manquait jamais d’augmenter. C’est la première fois qu’apparurent dans les lettres de Newton i cette vivacité de polémique, cette ténacité, cette ardeur du triomphe où la bonne foi ne domine pas toujours, et que la violence du langage polémique, introduite par les savants des xve et xvie siècles et longtemps maintenue dans le monde pensant, peut expliquer, mais n’excuse point. Newton avait dans le caractère deux tendances diverses, et qui paraissent contradictoires : il ne faisait pas grand cas de ses découvertes, ne tenait pas à les publier, et aurait peut-être consenti à mener unevieobscure, occupée, à jouir seul de ses travaux ; mais dès qu’une parole de lui était imprimée, il la défendait avec ardeur, il tenait à démontrer qu’elle n’avait été écrite par personne avant lui, qu’elle était vraie et originale. Il était à la fois modeste et irritable: il lui importait peu d’acquérir une grande réputation ; mais du moment qu’il se livrait au public, il voulait que cette réputation fût pure et incontestée. Ce n’était pas le désir de la gloire, c’était la passion de la justice.
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La querelle cle Newton avec Hooke dura plusieurs années, avec des alternatives diverses d’ardeur et de découragement. D’autres caus'es d’ailleurs venaient accroître les chagrins du savant et les difficultés de sa position : il était pauvre. Un jour môme il voulut donner sa démission de membre de la Société royale, ne pouvant, disaitil, payer la cotisation, qui était de deux livres pour l’entrée et d’un shilling par semaine. La société l’en dispensa, et bientôt une ordonnance du roi lui permit de toucher les appointements de sa place de professeur lucasien, sans qu’il fût obligé d’entrer dans les ordres. Il put donc continuer à faire partie de la Société et assister à ses séances. Remarquons en passant ce défaut dans la constitution de la Société royale de Londres : la libre Angleterre est peu libérale pour les savants, puisque Newton, faute d’argent, fut sur le point de se retirer, et que peu s’en est fallu q-ue son nom manquât à la liste des membres de la plus grande compagnie scientifique de son temps, comme le nom de Molière manque sur les registres de l’Académie française. Notre Académie des Sciences • a cette supériorité que chacun y peut aspirer, et que l’honneur d’en être membre n’est pas un impôt payé par les savants. Ce dernier mode a bien aussi ses inconvénients, et au lieu d’une association qui s’est elle-même fondée et qui ne dépend que d’elle-même, où le pouvoir n’intervient que pour lui donner la personnalité civile
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d’une corporation, il établit un corps salarié, approuvé, réglementé par l’État, et qui peut devenir à l’occasion une collection de fonctionnaires. On a pourtant trouvé parmi les papiers de Newton un projet détaillé de constitution d’une société scientifique pour laquelle l’Académie des Sciences paraît lui avoir servi de modèle. Les Anglais ont songé souvent à des réformes de ce genre, et ce travail a peut-être donné à sir Robert Peel l’idée du Muséum of practical geology, qu’il a fondé et qu’il destinait, je crois, à réunir cette multitude de sociétés libres qui se disputent les naturalistes et les physiciens distingués de l’Angleterre.
Tout occupé qu’il était de sa polémique avec Hooke, Newton ne négligeait ni la chimie ni l’astronomie. Il passait des journées entières dans son laboratoire, et il a fait sur les combinaisons chimiques un ouvrage qui a été brûlé dans un incendie. Dans une lettre à Nicolas Mercator, écrite en \ 67b, il a donné les causes de la libration de la lune, c’est-à-dire expliqué pourquoi certaines taches semblent se mouvoir a la surface de la lune. Galilée avait déjà expliqué la libration diurne, et Newton s’est occupé de ce qu’on appelle la libration en longitude. Ce qui est moins scientifique, mais plus curieux, c’est qu’il ne dédaignait pas des occupations moins sublimes, et que, soigneux d’augmenter ses récoltes et son petit revenu, il étudiait l’art de planter les pommiers el de choisir les
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meilleures espèces de pommes à cidre. On a de lui une lettre à Oldenburg où il traite ces questions en bon jardinier, tandis qu’il lui écrivait sans cesse touchant la lumière, les couleurs, les lames minces, les bulles de savon et leur coloration produite par des réllexions et des réfractions diverses. C’est dans cette correspondance qu’on peut trouver ses théories sur la coloration de certains corps, sur l’utilité de leurs teintes, leur beauté et leur éclat. Sous ce rapport, les études chimiques de Newton ne lui étaient pas inutiles, et il est clair qu’il pensait que la couleur d’un corps ne dépend point de la nature des atomes qui le composent, mais de l’arrangement, du groupement de ces atomes. Si môme de son temps la science eût été plus avancée, il aurait pu, par l’étude de la coloration , expliquer quelques phénomènes qui semblent purement chimiques et nous apprendre à reconnaître à l’aspect seul la composition de certains corps et l’arrangement de leurs atomes. Il aurait peut-être su voir pourquoi des substances, comme la tourmaline, changent de couleur lorsquelles sont chauffées ou refroidies, et pourquoi un même corps, entrant dans des combinaisons diverses, se présente sous des aspects différents. Ces divers changements, les franges colorées, les interférences, l’inflexion, ont aussi successivement attiré l’attention de Newton, et ses expériences sont exposées dans son Traité d’optique , publié pour la première fois en
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entier en 4704. C’est à cet ouvrage qu’il faut renvoyer les lecteurs qui aiment la science, car pour expliquer en quoi il s’est trompé, en quoi il a bien vu, on serait forcé de suivre toute la série de ses travaux et d’arriver à ceux des physiciens plus récents, Young, Fresnel, Arago, M. Biot, M. Brewster, etc.
Quoique ce Traité d’optique ne soit pas hérissé de formules comme les ouvrages modernes, les mathématiques n’y sont pas négligées, et le calcul y vient souvent en aide à l’expérimentateur. L’une de ses applications qu’il faut connaître permit à Newton de conclure de la réfraction la nature de quelques combinaisons chimiques. Il avait remarqué que les forces réfringentes et réfléchissantes des corps sont proportionnelles à leur densité. Il n’y a d’exception, dit-il, que pour les corps onctueux et sulfureux (c’est-à-dire ceux qui brûlent comme l’huile et le soufre), lesquels, à densité égale, réfractent ou dévient davantage les rayons de lumière. Il fut donc conduit à étudier la connexion qui existe entre la composition chimique des corps et leurs propriétés optiques. Il vérifia ainsi que, pour le cristal de roche, la topaze, le spath d’Islande, l’air, la réfraction est proportionnelle à la densité. Il n’en est pas de même pour l’huile d’olive et de lin, pour la térébenthine, pour le diamant et pour l’eau. Une induction plus hardie que rationnelle lui fit supposer en conséquence que ces deux substances renferment
un corps combustible, et en effet tout le monde sait aujourd’hui que le diamant est du charbon et que l’eau contient du gaz hydrogène. 11 est intéressant de voir un homme qui mettait la plus grande sévérité dans ses expériences et la plus grande réserve dans ses conjectures ne pas hésiter à suivre les conséquences d’une vérité aussi loin qu'elles pouvaient le conduire, le résultat parût-il tout à fait contraire aux préjugés les plus raisonnables de son temps. Aujourd’hui l’on sait que le pouvoir réfringent dépend plus de la composition chimique des corps que de leur densité, et la conjecture de Newton est expliquée. Ce qui lui fait moins d’honneur, c’est qu’après avoir vu que des cristaux d’une forme particulière, comme le spath d’Islande, ont la propriété de diviser les rayons incidents en deux faisceaux diversement dirigés et réfractés, phénomène connu sous le nom dédoublé réfraction, Newton ne parlé pas deBartholin, qui l’avait étudié avant lui.
Toutes ces théories, toutes ces découvertes ne se firent pas sans controverse. Il y eut des remarques, des questions, des réclamations de Hooke, qui eut plus d’une fois raison, de Huyghens, du docteur Briggs, professeur au collège de Corpus Christi à Cambridge, de Locke, philosophe peu mathématicien, mais grand ami et admirateur de Newton alors que celui-ci faisait son cours d’optique au collège de la Trinité. Longtemps ses idées
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n’avaient été imprimées que dans les Transactions philosophiques sous la forme d’articles ou de lettres à ses adversaires et à ses amis. Il ne les réunit en les corrigeant et les complétant qu’à l’âge de soixante-deux ans. En 1701, étant président delà Société royale, il publia son grand traité d’optique intitulé : Opliks, or a Treatise on there flexions, re fractions , inflexions , and colours ofliqht. En 1706, cet ouvrage fut traduit en latin, à la prière de Newton, par son ami le docteur Samuel Clarke, et on dit qu’il paya la traduction 500 livres (12,500 fr.). Une seconde édition fut faite en 1717, et un autre de ses ouvrages sur l’optique fut imprimé après sa mort en 1728. C’est le cours qu’il faisait à Cambridge pendant les années 1669, 1670 et 1671.
La biographie de Newton est peu intéressante depuis le moment où nous l’avons quitté jusqu’à son élection au parlement, en 1695. Toutes ces années se passèrent en travaux de tout genre, et sa seule distraction consistait à venir de Cambridge à Londres, pour assister aux sénn-
ces de la Société royale, où il n’était pas toujours fort bien traité. On a fait à sir David Brewster un reproche fondé, mais sévère. On s’est plaint que le nouveau biographe de Newton ait séparé en plusieurs classes toutes ses découvertes, et fait disparaître le caractère si remarquable de simultanéité et de mutuelle dépendance qui les distingue. Il est difficile, en racontant une telle vie, d’é-
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chapper à ce reproche, et nous ne le tenterons pas. Avant de donner une idée des découvertes astronomiques de Newton, qui ne le cèdent en rien à ses découvertes en optique, et qui sont même le principal fondement de sa gloire, nous rappellerons que, dès 1 665, il avait conçu à Woolsthorpe la première idée delà cause du mouvement des planètes, mais qu’une fausse mesure de la distance de la lune à la terre l’avait découragé. Dix ans plus tard, Picard ayant mesuré exactement cette distance, Newton recommença ses calculs, et l’on dit qu’il fut tellement troublé par l’espoir du résultat dont il approchait, qu’il fut obligé de prier un de ses amis de les Finir. Des observations nombreuses, des calculs divers et compliqués confirmèrent ces premiers indices ; les conseils de ses amis, les communications de- FlamsLeed, astronome royal, surtout les encouragements de HaHey, l’enhardirent, et dans l’été de 1687 fut publié l’ouvrage qui est regardé depuis cent cinquante ans comme le monument le plus considérable de l’esprit humain. Ce livre incomparable est intitulé Philosophiez mturalis Principia mathematica.
Le docteur Bentley, désirant exposer le système du monde sous une forme populaire, et prouver parlai’-
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rangement admirable de l’univers l’existence de Dieu, sa bonté et sa sagesse, voulut lire le livre des Principes. Il écrivit donc à Newton pour lui demander quelques instructions, et savoir si, avant d’entreprendre la lecture de ses ouvrages, il était nécessaire de réunir quelques connaissances préliminaires. Newton lui répondit par une liste de quinze à vingt volumes dont chacun ne peut être compris qu’après des études longues et difficiles, et le docteur Bentley se découragea. Un autre jour, lord Halifax le priant de lui expliquer son système sans employer les mathématiques, qu’il ne comprenait point, Newton lui répondit que c’était une chose impossible. Tous ceux qui ont tenté une exposition usuelle des vérités astronomiques ont peu réussi, et Laplace a fait un ouvrage admirable, mais -moins clair pour ceux même qui savent calculer que les traités d’astronomie mathématique; quant aux autres, ils ne le comprennent pas. Lord Brougham, qui a publié récemment un volume sur les Principes *, malgré toute la clarté, la sagacité et la vivacité de son excellent esprit; n’a- pas su éviter les formules, et on ne peut songer à recommencer de telles tentatives, car pour être plus heureux il faudrait être plus habile. Le livre des Principes a instruit le monde,
* Analytical View of sir Isaac Newton’s Principes, by Henry lord Brougham and J, Routh; 1 vol. in-8. London, 1855.
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et depuis cette publication les hommes ne vivent plus dans un univers mystérieux; ils connaissent les forces qui les entraînent dans l’espace. Ce livre pourtant n’est pas précisément une énumération de vérités sublimes qui frappent aussitôt l’esprit par leur clarté autant que par leur grandeur. L’ouvrage se divise en trois parties, Les deux premières ne parlent que des lois du mouvement, d’abord dans l’espace, puis dans un milieu résistant. Ce sont des traités de mécanique qui paraissent ne se rapporter en rien au but de l’ouvrage. Le troisième livre seul expose le système du monde. Il est bien entendu que nous ne parlerons guère que de celui-ci, quoique les deux premiers en soient la base véritable, et lui donnent cette qualité, rare partout, même dans les ouvrages scientiliques, et qui distinguèrent toutes choses, il ne faut pas l’oublier, toutes les découvertes de Newton : la certitude.
Un seul homme ne découvre jamais toute une science, ni même une grande vérité. Toutes les découvertes ont été pressenties ou entrevues avant d’être démontrées. Pour avoir une idée juste d’un inventeur, il faut ne pas ignorer ce qu’on avait fait avant lui, et où en était la science qu’il a perfectionnée. Depuis les prêtres égyptiens, depuis Pythagore et Hipparque, les astronomes n’étaient pas restés oisifs, et il est digne de remarque que les hommes étudient les objets les plus éloignés toujours
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plus volontiers que ceux avec lesquels ils sont sans cesse en contact. L’anatomie et la physiologie sont les plus récentes des sciences. D’ailleurs, par l’élévation de son but, la grandeur de ses procédés, la certitude, la magnificence et l’utilité de ses résultats, il était naturel que l’astronomie attirât tout d’abord les yeux des hommes ; mais quelque intérêt que nous en offre l’étude dans l’antiquité, quelque singulier qu’il soit que les anciens aient mêlé si peu de superstition et de fables aux phénomènes les plus merveilleux, il ne faut pas admirer outre mesure les astronomes de l’antiquité, ni exagérer leur habileté à déterminer le cours des astres, à prédire les éclipses et à compter les étoiles, dont Hipparque fit le premier catalogue connu dans son observatoire de Rhodes. Tout cela n’est remarquable qu’en raison de l’ignorance qui succéda à cettte science imparfaite. En effet, après la chute de l’empire romain, la superstition étendit partout un voile épais. La liberté des recherches fut proscrite, et l’on s’efforça de déraciner la mémoire de l’ancienne philosophie en détruisant ses annales. L’autorité avait usurpé la place de la raison, et le ciel se voila de nouveau. Enfin après quelques tentatives des Sarrasins, notamment aussi après celle du roi de Castille Alphonse X, le jour commença de se faire, et le xvie siècle fut le siècle de l’astronomie.
Trois hommes sont les représentants de la science à
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cette époque: Copernic, Kepler et Galilée. Quelques mots sur chacun d’eux montreront l’état de la science lorsque Newton entreprit ses premiers travaux. Copernic, né en Prusse, à Thorn (1472), d’abord médecin comme son père, puis professeur de mathématiques, fut nommé chanoine de la cathédrale d’Enneland, à Frauenbourg. Là, dans la demeure canoniale, il conçut des doutes, d’abord, je crois, plus théoriques que pratiques, sur le système de Ptolémée. Celui-ci, comme tous les anciens, un peu par une idée naturelle, par une conception incomplète de la grandeur des astres, beaucoup aussi par orgueil humain, avait mis la terre au centre du monde. Les différents aspects de quelques planètes, leur éclat variable, donnèrent à Copernic de premiers doutes. Ainsi Mars a tantôt un éclat incomparable, et tantôt brille comme une étoile de seconde grandeur. Si son mouvezment était circulaire autour de la terre, sa distance étant invariable à nos yeux, son éclat ne varierait pas. Copernic en conclut qu’une théorie si peu d’accord avec un fait si permanent et si clair ne devait pas être vraie ; aidé d’observations nombreuses et de quelques aperçus heureux semés çà et là dans les ouvrages des anciens, il osa dire que la terre n’est-pas le centre du monde, le pivot des mouvements célestes, et il la rangea parmi les planètes. En même temps, de l’importance du soleil, de sa grosseur, des rayons qu’il lance de tous côtés et de la néces-
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site pour tous les corps célestes d’être éclairés, d’observations astronomiques enfin, il conclut que cet astre est immuable au centre, et il put expliquer l’alternance du jour et de la nuit, l’éclat variable des planètes, leurs mouvements, comme des résultats nécessaires de sa découverte. C’est en 1543 qu’il put la publier*, sous la protection du cardinal Schomberg, après quarante ans employés à la vérifier et surtout à préparer par ses conversations et sa renommée ses concitoyens et ses collègues à la recevoir sans malveillance et sans persécutions. Il mourut la même année.
Jean Kepler, né en 1 571 , à Will, dans le Wurtemberg, fit ses études à l’université de Tubingue, où il se distingua. Les découvertes de Copernic, niées par le célèbre astronome danois Tycbo-Brabé, trouvèrent en lui dès sa jeunesse un ardent défenseur, et il publia, à l’âge de vingt ans, un petit traité sur le mouvement diurne de la terre. Nommé professeur d’astronomie à Gratz, en Styrie, il se passionna pour les mathématiques et tenta, de déterminer la forme, le nombre et le mouvement des planètes. Après des recherches vaines, il fut conduit à penser que les distances des six planètes alors connues étaient réglées par les formes des cinq solides géométriques réguliers, idée ingénieuse, mais fausse. Il y renonça bientôt, et se
* Nicolai Copernici Torinensis, De Revoluiionibus orbium celestium.
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préparait à continuer ses hypothèses lorsqu’une de ces persécutions qui ont rarement manqué aux. astronomes de ce temps le força de chercher un refuge à Prague, auprès de Tycho-Brahé même, qu’il remplaça bientôt en qualité de mathématicien de l’empereur Rodolphe. Il trouva dans l’observatoire de Prague une foule de notes recueillies par son prédécesseur, et il chercha à les mettre d’accord avec le mouvement régulier et circulaire que l’on supposait aux planètes. Jusque-là en effet, il n’était venu à l’esprit de personne de douter que les orbites des planètes fussent circulaires, le cercle étant la plus simple des courbes fermées et la nature étant supposée agir toujours par les procédés les plus simples. On trouvait d’ailleurs que la perfection de ce genre de mouvement était convenable a la nature divine des astres. Une observation faite, je crois, sur Mars, montra à Kepler, dans la route supposée circulaire de celte planète, une déviation telle qu’elle ne pouvait provenir d’une erreur d’observation, et il ne tarda pas à. reconnaître que toutes les planètes ne demeurent pas à des distances invariables du centre de leurs mouvements, et que leurs vitesses autour de ce centre ne sont pas constantes. Il chercha une autre courbe qui pouvait rendre compte des faits constatés, et après quelques tentatives, il vit que l’ellipse concordait parfaitement avec ces faits. Le soleil, au lieu d’être au centre d’un cercle décrit par les planètes, était au foyer
d’une ellipse. Jusqu’à lui, on avait pensé que toutes les planètes ont un mouvement uniforme; il reconnut que ce mouvement était inégal. Les lois qu’il a découvertes sont le fondement de la mécanique céleste ; elles sont connues sous le nom lois de Kepler, et établissent la vitesse de chaque planète à chaque instant, la figure de l’orbite décrit, et enfin une certaine harmonie entre ces divers mouvements. Cette dernière loi lui coûta dix-sept ans de travaux et d’hypothèses, telles que l’analogie, déjà supposée par Pythagore et par Archimède, et qu’il crut trouver, entre les distances des planètes au soleil et les divisions de la gamme en musique, idée singulière et qu’on n’a jamais pu démontrer. Cependant, à une imagination vive et passionnée pour les explications quelque peu mystiques des phénomènes célestes, il joignait une rare opiniâtreté que ne rebutaient pas les calculs les plus fastidieux; aussi arriva-t-il à trouver la relation compliquée, trop scientifique pour être môme énoncée ici, entre la rapidité du mouvement des planètes et leur distance au soleil. Il mourut de misère et de faim en 1630.
Galilée, le contemporain de Kepler, avait étudié sans maître dans les livres d’Archimède et d’Euclide. Nommé professeur de mathématiques à Pise, il se distingua de bonne heure par son opposition à la philosophie d’Aristote et son admiration pour Copernic ; mais ses dispositions pour la mécanique n’apparurent que vers 1709, à
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l’âge de quarante-cinq ans. Il commença par des observations télescopiques habiles, puis, appliquant heureusement la géométrie à la théorie du mouvement, il trouva quelques lois inconnues de la mécanique. Il put démontrer ainsi la situation du soleil au centre du monde et son mouvement de rotation sur lui-même. La mécanique avait été négligée, et depuis Archimède ses progrès étaient suspendus. Galilée commença ce qui devait être continué par Newton. Il découvrit les lois du mouvement des corps qui tombent, la direction des projectiles, la résistance et la cohésion des corps solides et le centre de gravité. C’est par lui que fut démontrée cette loi, qui peut être considérée comme le fondement des découvertes de Newton en mécanique, que l’espace parcouru par un corps qui tombe est proportionnel au carré du temps qu’il met à le parcourir, et que tout corps jeté dans une direction qui n’est pas perpendiculaire à l’horizon décrit une parabole. Toutefois Galilée n’avait pas la prudente habileté de Copernic, et le système du monde fut présenté par lui comme une chose démontrée et non comme une hypothèse. Galilée aimait à se faire des élèves et des amis, et l’Italie a toujours été moins tolérante que l’Allemagne : au nom d’Aristote et de la Bible, il fut arrêté, et la protection de princes et de nobles ennemis du saint-siège et de la domination ecclésiastique n’améliora point son sort. Galilée ne haïssait pas non plus la discussion, et il
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avait lui-même commencé la querelle en prétendant que les Écritures n’avaient pas été faites pour enseigner aux hommes la science et la philosophie, en réunissant autour de lui ce qu’on pourrait appeler tous les libéraux de son temps. Sa longue persécution a servi sa gloire, et l’on croit vulgairement qu’il a découvert la rotation de la terre et l’immobilité du soleil au centre du monde, tandis qu’il a simplement présenté sur ce point une démonstration du système de Copernic.
Ce court résumé donne une vague idée, mais suffisante pour notre but, de ce qu’on savait du temps de Newton. Copernic avait découvert la preuve du système solaire, Kepler la courbe que décrivent les planètes et les règles de leurs mouvements ; Galilée y avait ajouté des lois importantes sur la chute des corps et le système tout entier des planètes secondaires. Copernic représente l’observation, Kepler le calcul, Galilée la mécanique ; mais il n’était jamais ou presque jamais question des causes de tous ces mouvements harmonieux et éternels. Les uns croyaient à des anges cachés dans les corps célestes et les faisant mouvoir à leur gré, d’autres à une volonté toute puissante et continue qui ne cessait d’agir sur eux et de les retenir dans leurs orbites, car il ne faut pas oublier qu’il y a deux problèmes à résoudre, celui de la force qui fait mouvoir les planètes, et celui de la force qui les empêche de s’échapper par la tangente. Quelques-
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uns, Descartes surtout, croyaient à une attraction mutuelle des astres, mais ils ne savaient ni la démontrerai l’expliquer; d’autres enfin, Borelü peut-être le premier, avaient parlé de la gravité ou pesanteur comme d’une1 force qui pouvait attirer toutes les planètes vers le centre, , et Hooke avait communiqué en 1606 à la Société royale1 de Londres des expériences sur le pendule et la détermination du poids des corps à des distances diverses de la i terre. Rien de tout cela pourtant n’était certain, c’étaient! des pressentiments que Newton devait convertir en vérités, car il était à la fois physicien, observateur, mathématicien et philosophe.
Il paraît tout naturel, quand on n’y a pas réfléchi,, qu’un corps tombe s’il n’est pas soutenu, et cependant1 l’inertie de la matière étant admise par tous, rien ne devrait paraître plus singulier. Il n’est pas plus facile dei concevoir philosophiquement un corps allant de haut en bas que de le concevoir allant de bas en haut, et si noustrouvons simple ce qui se passe chez nous, la même explication ne peut servir pour les antipodes. Bien plus,' on sait qu’il existe une force centrifuge qui tend à faire éloigner du centre tous les objets placés à la surface* d’un corps qui tourne. Ainsi , sur une sphère animée d’un mouvement de rotation, on ne peut rien placer; ainsi une pierre dans une fronde tend sans cesse à s’échapper. Il paraîtrait donc naturel que tous les objets
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terrestres lussent lancés en l’air à tout instant, et avec une violence d’autant plus grande que leur masse est plus considérable, ou en d’autres termes qu’ils sont plus pesants. Pour les maintenir, l’action constante d’une force inverse est donc nécessaire. Descartes croyait à une matière subtile qui tourbillonnait autour de la terre, et qui, animée elle-même de la force centrifuge, tendait à s’élever et à repousser sur le sol tous les corps solides, de même que l’eau qui pèse de haut en bas tend à repousser en sens inverse les substances qu’on y plonge. D’autres ont cru à une force de magnétisme, quelques-uns à la pression de l’atmosphère, quoique l’air soit si éloigné de produire la gravité, qu’il diminue constamment le poids des corps. Toutes ces théories n’ont pas besoin d’être réfutées. Il saute aux yeux que si l’une d’elles était vraie, les corps qui tombent se dirigeraient vers l’axe de la terre, et non vers le centre. On a mesuré cette force de la pesanteur ou gravité, et on l’a trouvée proportionnelle à la masse des corps : elle août également sur tous, et si toute matière ne paraît pas tomber avec la même vitesse, cela tient à ce que le vent la soulève parfois lorsqu’elle est légère, ou que l’air la soutient. Dans le vide, la chute de tous les corps .est également rapide. Pour tous, l’espace parcouru est le même dans la première seconde, puis s’accroît dans la deuxième, suivant les lois du mouvement uniformément accéléré découvertes par
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Galilée. A mesure qu’on approche du centre de la terre, cette force augmente; lorsqu’on s’en éloigne, elle diminue , et les expériences démontrent que la pesanteur ou gravité est proportionnelle à la masse des corps et en raison inverse du carré de leur distance au centre de la terre.
Nous avons raconté l’anecdote de la pomme qui, en tombant, fit réfléchir Newton. Ayant remarqué que les corps étaient attirés vers le centre de la terre par une force constante qui dépendait de leur quantité de matière et de leur distance à ce môme centre, que la gravité agissait également sur toute matière, qu’elle n’était pas sensiblement moindre sur le sommet des hautes montagnes, qu’elle affectait l’air lui-même comme le démontre le baromètre, il se demanda s’il était possible qu’à une certaine distance de la terre cette force cessât tout à coup. La réponse était facile, et il est remarquable que la plupart du temps, dans les sciences, la difficulté est de poser la question et non de la résoudre. Il conclut donc que le principe de la gravité était un principe général s’étendant jusqu’aux cieux, puisque des superstitions et des préjugés vulgaires pouvaient seuls conduire à penser que la substance .des corps célestes fût d’une autre nature que les matières connues, ce qui eût été d’ailleurs en contradiction avec toutes les analyses des aérolithes. Un corps placé dans la lune et la lune elle-
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môme doivent donc peser vers la terre et tendre vers son centre. La cause qui empêche la lune de s’élancer hors de son orbite et lui fait suivre une courbe au lieu de la ligne droite peut être la gravité, de même qu’un boulet de canon lancé horizontalement se rapproche peu à peu de la. terre et décrit une parabole. La lune descend à chaque instant vers la terre en s’écartant de la ligne droite, qui était d’abord la direction de son mouvement, et ce n’est pas là moins évidemment une preuve de l’action de la gravité sur elle que ne le serait sa descente en ligne droite. Supposez en effet un boulet lancé par une machine d’une force suffisante, ce boulet fera le tour de la terre à une distance plus ou moins grande, proportionnelle à la force qui l’aura lancé, mais jamais il n’ira en ligne droite en s’éloignant de la terre, jamais il ne tombera sur elle; il suivra une ligne courbe qui tiendra le milieu entre la direction que lui a donnée la machine, et celle que tend à lui imposer la pesanteur. Cette direction sera, comme on dit en mécanique, la résultante do ces deux forces. Pour rendre la démonstration exacte, il faut prouver que la force qui fait descendre la lune à chaque instant vers la terre est égale à ce que serait la pesanteur dans les mêmes conditions, et c’est ce que fit Newton, lorsqu’après s’être trompé une fois sur la distance de la terre à la lune, il trouva dans les observations de Picard une mesure exacte. Il vit ainsi que la puis-
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sance qui agit sur la lune et change continuellement son mouvement est. dirigée, comme la pesanteur, vers le centre de la terre, et que, comme elle ne décrit pas un cercle, mais une cil i pse ou ovale, le mouvement est accéléré lorsqu’elle s’approche de la terre, et retardé quand elle s’éloigne. Nous n’entrons pas dans les calculs, mais on doit comprendre comment ils sont possibles, et comment, étant connus la vitesse d’un corps qui descend à la surface de la terre, la distance de la terre à la lune, la loi suivant laquelle décroît la pesanteur, le chemin parcouru par la lune en un temps donné, on en peut conclure si la force qui agit sur la lune e9t de même nature que la gravité, et si tout corps porté à la même distance de la terre, jeté dans la direction et avec la même vitesse que la lune, parcourrait le même orbite. Ces phénomènes sont si semblables en tout, qu’ils doivent procéder de la même cause.
Depuis Copernic, la terre n’était plus au centre du monde, c’était une simple planète. Newton pensa bientôt que cette puissance qui dirige la lune devait diriger la terre elle-même, et que d’une explication si heureuse et si exacte de son mouvement, on pouvait déduire celle de tous les mouvements curvilignes du système solaire. Le soleil devait agir sur toutes les planètes qui décrivent
leurs orbites autour de lui, les attirer suivant les lois trouvées pour la gravité, et la pesanteur devint la gravi-
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tation universelle. Newton démontra que les planètes sont accélérées dans leurs mouvements à mesure qu’elles s’approchent du soleil et retardées dans la proportion où elles s’en éloignent, que la puissance qui inlléchil leur route en une ligne courbe doit résider dans le soleil, que cette puissance varie toujours de la même manière que la gravité de la lune vers la terre, et qu’une planète doit avoir une rapidité d’autant plus grande qu’elle est plus proche du soleil. Autour des planètes se meuvent des astres plus petits appelés satellites, qui jouent vis-à-vis d’elles le rôle des planètes vis-à-vis du soleil. Newton a vérifié que ces satellites sont maintenus dans leurs orbites par la force de la gravité, et que leurs courbes sont décrites suivant la même loi. Ils sont d’ailleurs entraînés aussi par la gravitation dans un mouvement commun autour du soleil, comme dans un vaisseau toutes les actions mutuelles des corps sont les mêmes que si l’espace était en repos, tandis que tout est entraîné à la fois dans une direction constante. Les irrégularités que l’on observe parfois dans le mouvement des astres tiennent d’ailleurs à toutes ces forces qui agissent dans des sens divers, car une planète est attirée par le soleil, par les autres planètes et par les satellites eux-mêmes; mais les déviations qu’elle éprouve sont très-faibles à cause de la force d’attraction du soleil et de sa masse supérieure. Les irrégularités ne sont guère sensibles que dans les mouvements
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de Jupiter et de Saturne à cause de leur grandeur. Les comètes elles-mêmes se meuvent en vertu de l’attraction et suivent la courbe décrite par un boulet lancé dans l’espace, une parabole. Quant aux étoiles fixes, elles sont placées à une distance si immense, que leur gravité vers le soleil ne peut avoir sur elles d’effet sensible en plusieurs siècles. La gravité diminue en raison du carré de la distance, et la plus proche de ces étoiles est à une distance qui dépasse plusieurs centaines de mille fois celle de la terre au soleil. La force qui l’attire vers le soleil doit donc être dix milliards de fois moindre que celle qui attire la terre.
Voilà, dans sa généralité, et avec quelques détails nécessaires pour faire comprendre la suite des raisonnements, l’exposé de la découverte capitale de Newton. Les déductions qu’il en a tirées sont innombrables, et le livre des Principes est un exposé fidèle du système du monde, des mouvements de tous les astres avec leur cause, de1 leurs irrégularités, de leur actions mutuelles. La véritable cause des marées, l’attraction de la lune, y est donnée, , ainsi que l’explication des orbites et des formes de toutes les planètes, de la figure de la terre et de la précession des équinoxes. Pour exposer tout cela, il faudrait un traité d’astronomie, comme pour parler de toutes les découvertes de Newton sur la lumière, il aurait fallu un traité d’optique. Newton créait une science toutes les fois
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qu’il observait un phénomène. Il nous a suffi de compléter par quelques données précises les notions vagues que chacun possède sur la gravitation, et de montrer comment avecune seule force, l’impulsion primitive étant donnée, le mouvement elliptique des corps célestes peut durer éternellement. On conçoit d’ailleurs ce que doit être le livre contenant une pareille découverte et écrit par un tel homme, qui remplaçait par une force connue de tous, dont les lois et les effets avaient été cent fois étudiés et observés, ces sphères de cristal des anciens, ces tourbillons incompréhensibles de Descartes, ces anges sans cesse en mouvement que ne rejetait pas Kepler, toutes ces théories enfin qui s’adressaient à l’imagination et non à la raison. Dans le livre des Principes, la force qui retient les astres dans leurs orbites et leur fait parcourir sans cesse le même chemin , sous l’action d’une impulsion première , est énoncée et démontrée sans mystères et sans hypothèses ; les mouvements des astres sont expliqués tels qu’ils sont par des calculs longs et compliqués, il est vrai, mais dans lesquels un mathématicien se reconnaît sans peine. Instruits par ce livre, il semble que les hommes n’ont plus le droit de dire ce que pourtant Newton disait luimême: « Nous sommes des enfants qui ramassent des pierres sur le bord du grand lac de la Vérité. »
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« Un Français qui arrive de Londres * trouve les choses bien changées en philosophie comme dans tout le reste, Il a laissé le monde plein, il le trouve vide. A Paris, on voit l’univers composé de tourbillons de matière subtile; à Londres, on ne voit rien de tout cela. Chez vous, c’est la pression de la lune qui cause le llux-et le reflux; chez les Anglais, c’est la mer qui gravite vers la lune, de façon que quand vous croyez que la lune devrait nous donner marée haute, ces messieurs cf oient qu’on doit avoir marée basse, ce qui malheureusement ne peut se vérifier, car il aurait fallu pour s’en éclaircir examiner la lune et les marées au premier instant de la création. Vous remarquerez encore que le soleil, qui en France n’entre pour rien dans cette affaire, y contribue ici environ pour son quart. Chez nos cartésiens, tout se fait par une impulsion qil’on ne comprend guère; chez monsieur Newton, par une attraction dont on ne connaît pas mieux la cause. A Paris, vous vous figurez la terre faite comme un melon; à Londres, elle est aplatie des deux côtés. La lumière
Lettres philosophiques.
pour un cartésien existe dans l’air; pour un newtonien, elle vient du soleil en six minutes et demie. Votre chimie fait toutes ces opérations avec des acides, des alcalis et de la matière subtile : l’attraction domine jusque dans la chimie anglaise. »
C’est Voltaire, en réalité, qui a fait connaître Newton à la France, quoiqu’il n’ait parlé de lui que plus de trente ans après la publication du livre des Principes. Fontenelle avait exposé l’attraction et la décomposition de la lumière avec une grande réserve et de grands ménagements pour l’opinion régnante, et les noms des philosophes anglais étaient aussi peu connus dans notre pays que la constitution de l’Angleterre. Si Voltaire n’eût pas été exilé par le régent, s’il n’avait pas été aussi passionné pour la gloire de Newton que pour sa propre renommée, s’il n’avait pas cité sans cesse dans ses ouvrages de tout genre le nom du savant anglais et écrit tout un volume sur sa philosophie, si son exemple n’avait pas monté la tête au brillant et sage Algarotli jusqu’à lui faire écrire l’ouvrage un peu ridicule intitulé 7/ Neiotonianismo pelle Dame, si enfin il n’avait pas enhardi la charmante et quelque peu pédante madame Du Châtelet à composer ses Institutions' de physique, le xvme siècle aurait bien pu ignorer ou nier les découvertes de la philosophie anglaise, et les partisans de Newton eussent été réduits à dire de lui ce que Kepler disait de ses propres travaux :
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« Le sort en est jeté, j’écris mon livre; on le lira dans l’âge présent, ou dans la postérité : que m’importe? Il pourra attendre son lecteur. Dieu n’a-t-il pas attendu six mille ans un contemplateur de ses œuvres? »
La publication du livre des Principes, faite aux frais et par les soins de Halley, n’eut pas, même en Angleterre, un succès universel. Dès la première communication de Newton à la Société royale, Hooke tenta de persuader à ses collègues que c’étaient là des idées qu’il avait exprimées cent fois, et que ce qu’il n’avait pas dit déjà était faux ou fout au moins hypothétique. Newton se vengea, et à peine obtint-on de lui qu’il citât Hooke dans son introduction et dans une des notes de l’ouvrage. Iluyghens rejeta la gravité de molécule à molécule et ne l’admit que pour les masses. Leibnitz publia une explication du mouvement des planètes par le moyen d’un fluide étliéré. Mairan, Jean Bernouilli, Cassini, persistèrent longtemps à croire aux tourbillons et à la matière subtile. Hooke, le plus immédiat, sinon le plus important de ces contradicteurs, avait, il est vrai, conçu et agité depuis longtemps dans son esprit confus des idées analogues au nouveau système; il en avait même parfois entretenu la Société royale, mais sans rien préciser ni démontrer. Pourtant il réclama la priorité de la découverte. Il prétendit ne l’avoir pas divulguée parce qu’elle faisait partie d’un grand système de la nature qu’il avait imaginé, mais
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qui n’était pas encore complet. Ses réclamations perpétuelles avaient failli empêcher Newton de publier son ouvrage, et elles furent sans doute une des causes du peu de succès des Principes. Tout ce qui est nouveau et contesté, si peu que ce soit, paraît rarement incontestable et vrai. La persistance même de Hooke donnerait peut-être des doutes sur le véritable inventeur, si la correspondance de Halley et de Newton n’avait été publiée en entier, et si l’on n'y trouvait ce passage judicieux et impartial, écrit par Halley, qui répond à quelques inquiétudes de Newton : « Quanta M. Ilooke, avec le caractère jaloux dont il est en fait de science, il n’y a pas de doute que s’il eût été en possession d’une découverte pareille, il ne l’aurait pas tenue plus longtemps secrète... Il prétend à présént que ce n’est là qu’une très-petite partie d’un excellent système de la nature qu’il a imaginé, mais qu’il n’a pas eu le temps de rendre tout à fait complet, de sorte qu’il ne juge pas à propos d’en publier une partie détachée du reste; mais je lui ai déclaré tout ouvertement qu’à moins
qu’il ne produise à présent une démonstration différente de la vôtre, et qu’il n’en laisse le public juge, ni moi ni personne ne le croirons sur ce point. » Cette démonstration, Hooke ne put la donner, et s’il a prouvé qu’il avait eu des idées vagues sur l’attraction universelle, on a démontré que bien d’autres les avaient eues avant lui, Borelli, par exemple, peut-être même Pythagore et Plutar-
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que. S’il fallait tenir grand compte de ces aperçus, personne n’aurait jamais rien inventé.
La philosophie de Newton ne fit néanmoins que de lents progrès dans l’esprit de ses contemporains. A sa mort, même en Angleterre, elle était loin d’être professée dans toutes les universités, et les adhérents de cette philosophie étaient rares : il est vrai que parmi eux se trouvaient Halley, Locke et Bentley,, ce qui n’était pas un médiocre succès. Aussitôt d’ailleurs après la publication du livre des Principes, Newton fut chargé de devoirs bien différents, et sa vie se divise en deux moitiés distinctes. Jusqu’alors il n’avait vécu que pour calculer et pour penser, cherchant à se distraire des mathématiques par la chimie, de l’astronomie parla physique. Il vivait seul, perdu dans la méditation de ces grands objets, et sa pensée ne semblait conserver aucun lien avec son corps. Il oubliait les heures et passait des mois entiers sans rapports avec les hommes, ce qui devait parfois faire un singulier professeur. Ni le besoin, ni l’habitude ne le rappelaient à la vie commune. L’heure de son repos était seule invariable, et il a souvent dit lui-même qu’aprôs minuit, il ne pouvait travailler : si dans sa distraction cette heure était dépassée, il était plus fatigué que patun jour de travail continu; mais aux heures des repas, rien ne l’avertissait, et l’on connaît l’amusante histoire du docteur Stukely. Celui-ci, lassé de l’attendre un jour,
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mangea le poulet destiné à Newton, qui, voyant plus tard la table desservie, crut avoir déjeuné, et revint dans son laboratoire. S'il sorlait de sa chambre pour chercher un objet dont il avait besoin, il ne le rapportait jamais; s’il descendait de cheval, il oubliait d’y remonter. Un étranger lui demandait comment il avait découverl.les lois du système du monde : « En y pensant sans cesse, » répondit-il. Là est le secret des grandes découvertes dans les sciences. Le génie dépend surtout de la durée de l'attention dont un homme est capable. C’est ce que Newlon exprimait fort bien en disant : « .Te liens le sujet de ma recherche constamment devant moi, et j’attends que les premières lueurs commencent à s’ouvrir lentement, et peu à peu, jusqu’à se changer en une clarté pleine et entière. » On conçoit qu’avec un tel mode de travail et de pareils sujets de méditations, il fût excessivement distrait, et les ana sont remplis du récit de ses distractions et de ses bévues. On ne peut s’en étonner : il n’est guère de grands mathématiciens, d’hommes occupés sérieusement d’études abstraites, qui ne puissent donner lieu à des récits de ce genre. On en a des exemples récents, et tout le monde connaît des anecdotes analogues sur le premier philosophe scientifique de notre âge, M. Ampère.
Tous ceux qui prétendaient à un grade quelconque dans les universités étaient tenus de prêter deux serments, l’un d’allégeance à l’église anglicane, l’autre
d’opposition à l’église romaine. Le roi Jacques If pourtant, l’année même où Newton composait le second et le troisième livre des Principes, malgré la réputation de royalisme des étudiants et des professeurs, ordonna à l’université de Cambridge de nommer maître ès arts le père Alban Francis, bénédictin. Peu de temps auparavant, il avait nommé doyen du collège de l’Église du Christ à Oxford un prêtre catholique, John Massey. C’était violer les lois les plus formelles, les privilèges les mieux fondés. En Angleterre, lois, justice et privilèges tiennent également au cœur des citoyens, et les Stuarts se sont toujours mal trouvés d’y porter atteinte. L’université d’Oxford se souleva tout entière, et John Massey fut renvoyé à Londres. L’insuccès enhardit les souverains qui prétendent à l’absolutisme, et le moine Alban Francis fut choisi pour une tentative nouvelle contre l’université de Cambridge, que l’on espérait trouver plus facile. L’université, présidée par le docteur Pecbell, directeur de Magdelen-College , consentit à l’admettre, quoiqu’il fût catholique, s’il prêtait les serments exigés par les statuts. Le père Francis ne consentit pas à cette abjuration, et on lui refusa le droit de voter dans le conseil, d’assister aux délibérations. Quant au titre de maître ès arts, on consentit à le lui laisser, et en effet cette dignité purement honorifique est facilement accordée, même à ceux qui partagent le moins les idées reli—
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gieuses et libérales des maîtres de l’université. Ainsi l’empereur du Maroc, le général Bliicher et M. de Montalembert ont reçu les degrés à Cambridge. Le roi voulait pour son protégé, non un honneur stérile, mais une autorité véritable : il insista et fit écrire aux membres du conseil une lettre menaçante. Leur réponse bien qu’assez humble, ne laissa espérer aucune faiblesse ni aucune transaction; ils désiraient ne pas déplaire au roi, qu’ils savaient violemment irrité, mais ils étaient décidés à faire respecter les privilèges de leurs institutions, les lois de leur pays. En môme temps ils proposaient de nommer des députés qui viendraient expliquer à Londres leurs motifs, leurs griefs, et tenter un accommodement. Newdon fut au nombre de ces dix députés, conduits par le docteur John Pechell, et il contribua plus que tout autre à la fermeté de leur attitude devant la commission nommée par le roi, qui devait décider du différend. Dans une réunion préparatoire, il s’était opposé à toute transaction ; la loi d’ailleurs était formelle, et n’avait jamais été ni violée ni éludée dans la pratique. Newton ne parla point dans la séance publique, car la vie active ne lui convenait guère, mais la cause fut bien défendue. Il est vrai que la commission ôtait dirigée par Jeffrey et par lord Mulgrave, bien dignes tous deux de travailler à l’asservissement de leur pays, et qui ne sont pas au-dessous de leur réputation d’injustice et d’immo-
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ralité. Newton de son côté était digne aussi de représenter la liberté civile et la religion protestante. La députation l'ut insultée et maltraitée ; le vice-chancelier, John Pcchell, fut destitué, et Jeffrey termina la séance en disant : « Puisque la plupart d’entre vous ont reçu les ordres, je veux vous congédier avec ce verset de l’Écriture: Allez-vous-en, et ne péchez plus. » Ils péchèrent néanmoins encore, et le docteur John Balderston, qui succéda au docteur Pechell, montra le même courage. L’université d’Oxford se réunit à celle de Cambridge; ces deux centres du royalisme devinrent des foyers de révolte, et la cour reçut une nouvelle leçon, dont elle ne sut pas profiter. Tout cela se passait en \ G87, et lorsqu’on parle de la vie de Newton, il est impossible d’oublier que, malgré la douceur de son caractère, il a su résister à la tyrannie, qu’il a contribué pour sa part à la délivrance de l’Angleterre : c’est un honneur à la fois pour la science et pour la liberté.
Le courage que Newton avait montré, ses opinions libérales, sa conduite pendant la révolution, plus encore qu’une gloire toujours contestée, le firent nommer membre du parlement en 1689, et « l’on put voir, dit M. Macaulay, siéger dans l’enceinte la figure silencieuse et pensive d’un homme dont le nom est célèbre du Gange au Mississipi. » Si Newton n’avait eu pourtant que sa gloire législative, ce nom serait oublié. On raconte qu’il n’a ou-
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vert la bouche cà la chambre des communes que pour demander qu’on fermât une fenêtre : cela n’est peut-être pas tout à fait exact; mais il est certain qu’il ne montra guère que de bonnes intentions et une certaine capacité pour les affaires. Il fut dans l’assemblée un membre plutôt utile que brillant. Une grande timidité et peu de facilité à parler en public expliquent son long silence. Laplace le loue de son libéralisme et de sa conduite au parlement, mais en pareille matière Laplace n’était pas difficile. Le seul résultat de la nomination et du voyage de Newton à Londres est qu’il y fit connaissance avec Locke et Christian Huyghens, qu’il rencontra chez lord Pembroke. En même temps, il se lia davantage avec Charles Montague, plus tard lord Halifax. Après la session, il revint à Cambridge, où il s’occupa surtout de Chimie. La recherche de la pierre philosophale n’avait pas cessé d’être en grande faveur, et lady Mary Wortley Montague disait que le fanatisme en alchimie avait succédé au fanatisme en religion : ils coexistaient pourtant fort bien tous les deux. La possibilité de la transmutation n'était alors niée par personne, et l’on a vu, par la lettre de Newton à Francis Aston, que les plus sages pouvaient admettre les plus folles idées dès qu’il s’agissait de cette opération et des mystérieux opérateurs. L’opinion de la transformation possible d’un métal en un autre paraissait absurde il y a cinquante ans, et l’était en effet, car
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elle ne pouvait être appuyée sur aucune raison vraiment scientifique. Aujourd’hui elle devient plus vraisemblable, car on a décomposé bien des corps qui semblaient simples, et dans la science chaque jour les impossibilités sont moins nombreuses. Quoi qu’il en soit, aux xvie et xviic siècles, savants et philosophes travaillaient de leur mieux au grand œuvre, et les alchimistes anglais enviaient les Hollandais, qui, pensaient-ils, avaient réussi, tandis que les derniers cherchaient les procédés qu’avaient employés avec succès les Italiens. Chacun croyait son voisin plus habile ou plus heureux. Leibnitz était secrétaire de la société des rosecroix de Nuremberg, association secrète pour la fabrication de l’or. Un des savants anglais les plus remarquables, Boyle, avait donné à Locke et à Newton une recette et une poudre indispensables au grand œuvre. Newton, revenu à Cambridge, s’enferma dans son laboratoire, dont le feu restait allumé nuit et jour. Il tentait, par le procédé de Boyle, de changer en or du cuivre ou du mercure, et l’on voit par ses lettres à Locke que, même à cette époque, il ne désespérait pas d’y réussir. On a aussi des extraits et des exemplaires annotés de sa main du Processus mysterii ma g ni philosophions, du Thésaurus thesaurorum sire medicina aurea, des Mystères du Microcosme , et autres livres du même intérêt. Il soupçonnait pourtant Boyle de ne pas avoir divulgué tous ses secrets, d’avoir donné sa poudre
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en cachant les vrais moyens de l’employer. C’était en effet un des caractères du temps de suspecter plutôt la bonne foi des alchimistes que leur habileté, et de croire à leur dissimulation plutôt qu’à leur ignorance. Il en était de même lorsqu’une autre science, aussi mystérieuse et hypothétique que l’alchimie, était à la mode : on accusait plutôt les phrénologistes de calcul ou d’erreur que la phrénologie d’impuissance.
Il semble qu’il devait suffire, il y a deux cents ans, de toucher une cornue pour faire une découverte, car tout était mystère dans la chimie. Newton pourtant, malgré une application continuelle, n’a rien trouvé d’important. Les notes qu’il a laissées, les fragments qu’il a imprimés dans les Transactions -philosophiques ne sont pas dignes de lui. Le plus important de tous est un travail publié en 1701 sur les températures, et intitulé : Scala c/raduum caloris. Il y expose les lois du refroidissement. des corps solides, et énonce cette vérité, que tout corps entre en ébullition et en fusion à une température constante, ou en d’autres termes que la glace fond toujours à 0°, et que l’eau bout à 100° du thermomètre centigrade. Cette remarque est juste, et sans cette loi constante les instruments calorimétriques ne pourraient être comparables entre eux; mais la loi indiquée appartient plutôt à la physique qu’à la chimie. Il en est de même d’un autre traité sur les métaux, où les propriétés optiques de ces corps
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sont plus étudiées que leurs combinaisons. Enfin quelques autres opuscules contiennent des observations sur la constitution des corps, la nature des acides, les atomes, etc.; mais ce sont des remarques vagues, et qui n’ont pas les caractères d’une grande découverte. Il est vrai qu’un accident détruisit le principal de ses ouvrages manuscrits sur la chimie. Un jour il avait laissé ses papiers sur la table de son laboratoire, d’où il s’était absenté pour quelques instants. Un petit chien qu’il aimait renversa la lumière, et le récit de ses expériences fut consumé avec le laboratoire tout entier. Tout le monde connaît cette histoire, et l’on cite toujours, comme un exemple de douceur et de tranquillité d’esprit à l’aspect d’un si grand désastre, Newton se contentant de dire : « Diamant, Diamant, tu ne sais pas le tort que tu m’as fait! » On sait moins généralement qu’à la suite de cet incendie, , Newton est devenu fou, ou du moins a passé pour tel; mais ceci veut une explication, car la controverse n’est pas terminée entre les biographes, et les deux savants hommes qui en France et en Angleterre se sont le plus occupés de lui, M. Biot et sir David Brewsler, sont sur ce point en contradiction complète.
L’époque de l’incendie n’est pas certaine, et il est probable que deux ouvrages de Newton ont été perdus par des accidents analogues. Ce qui est sûr pourtant, c’est que dans l’automne de 1 692 la santé de Newton s’altéra,
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altération peut-être naturelle, peut-être due aux regrets que lui inspirait la destruction de son manuscrit. Il perdit l’appétit et le sommeil. Pendant un siècle et demi, les biographes n’avaient vu là qu’une indisposition ordinaire, dont ils ignoraient la nature. M. Biot, guidé par quelques indices, a été plus habile, on n’oserait dire plus heureux. M. van Swinden lui a transmis une page manuscrite de Huyghens, trouvée parmi les feuilles d’un journal où il notait les' événements de quelque importance, et qui est aujourd’hui dans la bibliothèque de Leyde. Voici cette note: « Le 29 mai 1691, M. Colin, Écossais, m’a raconté que l’illustre géomètre Isaac Newton est tombé, il y a dix-huit mois, en démence, soit par suite d’un trop grand excès de travail, soit par la douleur qu’il a eue d’avoir vu consumer par un incendie son laboratoire de chimie et plusieurs manuscrits importants. M. Colin a ajouté qu’à la suite de cet accident, s’étant présenté chez l’archevêque de Cambridge et ayant tenu des discours qui montraient l’aliénation de son esprit, ses amis se sont emparés de lui, ont entrepris sa cure, et, l’ayant tenu renfermé dans son appartement, lui ont administré bon gré mal gré des remèdes au moyeu desquels il a recouvré la santé, de sorte qu’à présent il recommence à comprendre son livre des Principes. » Le passage est formel assurément et corroboré encore par une lettre de Leibnitz, qui écrit, à Huyghens : « Je suis
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bien aise d’apprendre la guérison de M. Newton, en même temps que sa maladie, qui était sans doute des plus fâcheuses. » Appuyé sur ces deux autorités, M.(Biot a affirmé que dans l’année 1 093 les facultés de Newton avaient subi un affaiblissement d’abord complet, puis partiel seulement, mais que sa guérison n’avait jamais été entière. Il a expliqué ainsi comment Newton, âgé seulement alors de cinquante ans, n’a donné aucun travail nouveau ni sur l’astronomie ni sur la physique, et s’est contenté de corriger des éditions nouvelles des ouvrages de sa jeunesse. Son état lui permettait encore de comprendre, mais non plus d’inventer. Le Commentaire sur V Apocalypse et quelques ouvrages théologiques passent, il est vrai, pour avoir été composés en 1700 et plus tard, et on pourrait croire que ces publications nouvelles sont des preuves de la raison de Newton et de l’intégrité de son esprit : M. Biot ne l’a pas pensé.
On conçoit l’indignation et l’étonnement produits par cette découverte. Qui peut répondre de sa raison, si Newton a été fou? Le génie serait-il donc en effet une maladie à laquelle les hommes de bon sens ne pourraient être sujets? La fatigue qu’il produit chez ceux qui en sont atteints serait-elle donc si grande, qu’ils ne pourraient la supporter longtemps, et qu’au bout de quelques années ils perdraien t même la dose de raison qui nous est accordée à tous? Les admirateurs de Newton ontpro-
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testé contre une pareille tache à sa mémoire, et quelquesuns ont prétendu qu’il n’avait jamais été malade. Sir David Brewster discute longuement la question et attaque vivement le biographe français. 11 faut avouer qu’il y a des preuves des deux côtés, mais écartons d’abord toute exagération. Il est certain qu’en 1692 et 1693 Newton a été malade; il est certain aussi que, dans les trente dernières années de sa vie, il avait tout son bon sens. S’il a perdu, sinon la raison, tout au moins une partie de sa grande faculté d’attention, ce dérangement a été momentané, et deux ans après il n’y paraissait guère. Il est singulier pourtant qu’aucun biographe anglais n’en ait parlé, et que le plus grand philosophe du xvne siècle ait perdu la raison sans qu’aucun de ses contemporains, de ses élèves, de ses amis ou de ses adversaires s’en soit aperçu. On a des récits de l’accident du laboratoire, l’un d’eux même est écrit par un étudiant de l’université, M. Abraham de La Prymé, élève de Newton, et aucun ne parle des effets de celte contrariété sur la santé du professeur. De plus, c’est vers l’époque fixée par Huyghens, dans les premiers mois de 1693, que le docteur Bentley, chapelain de l’évêque de Worcester, nommé à une chaire fondée par Boyle dans une des églises de la métropole, écrivit à Newton pour lui demander les moyens de démontrer la Providence par la constitution physique de l’univers et l’existence de Dieu par le système du monde.
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Newton répondit, et une correspondance fut engagée où les objections de Bentley, tirées tantôt du poëme de Lucrèce, tantôt d’une connaissance imparfaite des mathématiques, sont réfutées. La quatrième de ces lettres, où Newton examine une hypothèse de Platon sur la formation des astres, est assurément d’un philosophe sain d’esprit. Enfin vers la môme époque il écrivit à Leibnitz une lettre sur les courbes, et Patio Duillier, qui vint le voir, ne trouva rien en lui d’inusité.
Toutes ces preuves, sir David Brcwster les regarde comme convaincantes, et il ne semble pas croire à autre chose qu’à une indisposition légère. Nous ne saurions penser ainsi, et la bienveillance pour un grand esprit ne doit pas être poussée au point d’anéantir la liberté. Ce n’est pas d’ailleurs faire grand tort à Newton. S’il a été quelque temps un peu au-dessous d’un homme ordinaire, la compensation est ample partant d’années d’une supériorité admirable. Il nous paraît certain, quoi qu’on en dise, qu’entre 1692 et 1694- la santé de Newton a trèsvivement préoccupé ses amis et les savants, plus que s’il se fût agi d’une fièvre ou d’un mal de gorge. Chacun prenait des précautions pour lui écrire et s’informait d’avance si une lettre pouvait lui être remise. Si les biographes n’ont pas vu cela, c’est qu’ils n’ont pas voulu le voir. Enfin il est plus certain encore qu’il a adressé à Locke sur les idées innées une ou deux lettres qu’il n’eût
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pas écrites en 1665. Il lui a présenté des objections que Dugakl Stewart a traitées de puériles, et pour lesquelles on pourrait être plus sévère. Locke semble s’en apercevoir et ne lui répond pas sérieusement. Newton luimême enfin, dans une lettre écrite quelques mois après, s’excuse de ce qu’il a pu dire, et avoue qu’il n’en a qu’un souvenir confus. Il reconnaît qu’il a passé quelques mois sans avoir toute la vigueur de son esprit [a consistency of mind). Cette phrase paraît décider la question, et il n’est pas nécessaire d’entrer dans plus de détails. L’esprit de Newton s’est affaibli quelque temps, et il faut convenir que Huyghens n’a pas dit autre chose. C’est par induction que M. Biot est allé plus loin. Newton a vécu jusqu’en 1 727, il a occupé des fondions publiques, il a réimprimé, annoté, perfectionné ses œuvres; il s’est occupé d’une science, la théologie, qui n’était pas nouvelle pour lui, car elle l’avait distrait autrefois de l’astronomie et des mathématiques ; il s’est montré dans ses écrits de ce genre tout au moins ingénieux et instruit : ce ne sont pas là assurément les dernières années d’un esprit altéré. En môme temps il faudrait fermer les yeux à la vérité pour nier chez lui un affaiblissement momentané. S’il n’a fait dans sa vieillesse aucune découverte, son jeune âge avait été fécond, et c’est montrer une grande exigence que de lui reprocher de n’avoir pas entrevu un nouveau système du monde ou une nouvelle décomposition de la lumière.
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Les années qui ont suivi sa maladie furent surtout employées par Newton à une controverse qui a peu servi sa gloire *. L’astronome royal Flamsteed lui avait souvent communiqué des renseignements utiles sur l’astronomie pratique, car Newton était peu observateur, et il a mesuré le cours et la forme des astres sans les avoir presque jamais vus. Ses yeux étaient mauvais, peu exacts, et se fatiguaient facilement. Aussi empruntait-il volontiers les observations des autres. Justement convaincu de l’importance de ses travaux, il était parfois exigeant dans ses demandes, et s’irritait quand Flamsteed ne lui répondait pas aussitôt. Celui-ci de son côté, parfois patient et serviable, ne mettait pas toujours un empressement égal et une aménité constante dans ses communications. Il était l’ennemi déclaré de Ilalley, ami intime de Newton; de là des querelles interminables, des injustices et des aigreurs. Scientifiquement même, Newton et Flamsteed n’étaient pas toujours d’accord, et ils se brouillèrent pour la première fois à propos de la comète de \ 680, que l’un voyait
* An account of tlie rev. John Flamsteed, tiw first astronomer royal, to wicli is added lus british catalogue of Stars, correctcd and entar gcd, by Francis Baily. London, 1835.
double et que l’autre voyait simple. Plus tard, Newton voulut que Flamsteed publiât un catalogue d’étoiles. Celui-ci refusa, et assurément il en avait bien le droit. Deux ans se passèrent sans qu’ils eussent d’autres rapports. En 1694, Newton écrivit à l’astronome royal pour obtenir diverses données d’observation relatives aux réfractions atmosphériques et aux mouvements de la lune. On trouve à ce sujet, dans la correspondance publiée par M. Daily, des lettres intéressantes au point de vue astronomique, qui prouvent que Newton s’était avancé plus loin qu’on n’avait lieu de le croire, mais qui en même temps donnent sur son caractère des notions plus nouvelles encore. lise montre hautain, impertinent, injurieux parfois, et toujours prêt à soupçonner les intentions de ceux qui ne lui obéissent pas sur-le-champ. Flamsteed était de quatre ans plus jeune que Newton ; sa place était médiocrement rétribuée (1 00 livres sterling par an), ses occupations nombreuses, sa santé très-mauvaise, sa piété fort grande, il est vrai, mais sa résignation médiocre et son caractère détestable. Il se brouilla pour la vie avec W. Molyneux, qui, dans son Traité de. dioptriquc, avait préféré, pour la solution d’un problème, un procédé de lui Molyneux à un procédé de Flamsteed. A l’occasion des communications sur la lune, les querelles recommencèrent, surtout à propos de Ilalley, à qui Newton attribuait quelques travaux de Flamsteed, tandis
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que celui-ci, peu désireux de travailler à la réputation de son ennemi, le traitait souvent d’hérétique et de libertin. Pourtant, vis-à-vis de Newton lui-même, l’astronome royal se montrait obligeant, et s’il mettait souvent des retards dans ses communications,’ le mauvais état de sa santé pouvait l’excuser. 11 demandait seulement le secret pour ses observations et l’envoi des résultats qu’elles auraient fournis. Par malheur, Newton n’était pas plus soigneux de la réputation des autres que de la sienne, et Flamsteed obtenait rarement satisfaction sur ces deux points. Bien plus, celui-ci un jour communiqua au docteur Wallis, avec des observations qu’il avait faites lui-même sur la lune, quelques calculs et résultats de Newton : cette communication fut conçue en termes bienveillants pour ce dernier, qui s’irrita aussitôt et s’opposa vivement à ce que Flamsteed fît connaître au public les services qu’il lui avait rendus, « ne voulant pas, ditil, que l’on crût qu’il perdait à des futilités mathématiques le temps qu’il devait à la charge dont la couronne l’avait investi. » Il était alors en effet fonctionnaire public, mais c’étaient apparemment ces futilités qui avaient motivé sa nomination. A la suite de querelles nombreuses, la désunion devint complète et les mauvais procédés fréquents. Newdon obligea même plus tard Flamsteed à publier des notes et des résultats que celui-ci aurait voulu compléter, et le contraignit à des arrangements et à des
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traités peu avantageux. Il finit par employer son autorité clans la Société royale et son crédit auprès du prince contre le malheureux astronome, qui lui avait rendu de fréquents services, et contribua à lui faire passer misérablement les dernières années de sa vie.
Plaçons aussitôt ici, et sans tenir compte de la chronologie, une autre querelle plus sérieuse et plus célèbre. Le nom des adversaires excite l’attention, mais la nature du débat interdit les détails. Newton avait découvert dès 1663 (des manuscrits authentiques l’attestent) le calcul des (luxions, c’est-à-dire un moyen nouveau de calculer l’aire des courbes. On conçoit que rien ne soit plus facile que de mesurer une surface terminée par des lignes droites, car on peut appliquer sur elle successivement pour ainsi dire une mesure de surface, un mètre carré par exemple, ou des fractions de cette mesure. On conçoit aussi que, d’après certaines règles démontrées par la géométrie, on puisse déduire cette surface de la longueur des lignes qui la terminent ou des angles formés par ces lignes, car ce sont là des quantités faciles à connaître, et dont la variété n’est pas infinie. Il n’y en a qu’un certain nombre, et la longueur d’une ligne peut toujours être mesurée exactement. Cependant pour les courbes la difficulté est grande, car il y a non-seulement des courbes très-diverses par leurs qualités, mais deux courbes de môme nature n’ont pas de mesure commune, ne sont pas
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superposables comme deux angles identiques. Un angle droit est toujours égal à un autre angle droit, tandis qu’une hyperbole diffère d’une autre hyperbole, une parabole d’une parabole, un cercle d’un autre cercle. Il est sans aucun doute facile de voir qu’un angle est la moitié d’un autre angle ; mais comment savoir qu’une ellipse est de moitié moins grande qu’une autre ellipse? Pourtant les surfaces de ce genre, les solides terminés par ces surfaces sont utiles à connaître, et les calculs astronomiques n’ont pour objets que de telles surfaces et de tels solides ; aucun mouvement céleste n’est direct, aucun astre ne forme un cube ou un parallélipipôde. Pour mesurer une surface courbe, un cercle par exemple, on peut considérer ce cercle comme entourant, circonscrivant un carré qu’il touche à tous les angles. La surface de ce carré est facilement mesurable, elle est plus petite que celle du cercle. Augmentez le nombre des côtés de cette figure en faisant toujours toucher à la circonférence les sommets des angles, la surface augmentera et se rapprochera de celle du cercle; augmentez encore ce nombre, la différence deviendra plus petite, et si cet accroissement est infini, cette différence deviendra de son côté infiniment petite, car jamais le polygone ne pourra être plus grand que le cercle. La surface de ce polygone pourra donc être considérée comme égale à celle du cercle, puisqu’elle n’en différera que d’une quantité que l’on pourra
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rendre aussi petite que l’on voudra en augmentant indéfiniment le nombre des côtés. On peut ainsi mesurer l’aire de toutes les courbes en les supposant formées d’une infinité de ligne droites. Ceci montre comment il est possible de mesurer ces sortes de surfaces, et on arrive ainsi à comprendre le procédé de Newton. Le grand observateur considère une courbe comme engendrée par le mouvement uniforme d’un point. Tandis que ce mouvement s’opère, tous les divers éléments qui constituent la courbe varient diversement et inégalement, mais du moins d’une manière liée qui résulte de la nature de la courbe, car toute courbe a, comme on dit en mathématiques, son équation, c’est-à-dire une expression particulière des relations diverses de chacun de ses éléments. Connaissant le mouvement du point qui engendre la courbe et cette équation, on peut connaître à chaque instant les changements ou les fluxions de ces éléments, la quantité dont la surface s’accroît, et par conséquent aussi la valeur finie [fluente] de l’élément considéré.
Il est souvent difficile de donner une définition d’une science à ceux qui ne l’ont pas étudiée ; en mathématiques, nous l’avons dit, c’est impossible. Aussi l’explication qui précède paraît sans doute peu claire, quoiqu’elle ait été simplifiée jusqu’à devenir presque inexacte. Nous ne tenterons pas d’aller plus loin, et d’expliquer comment ce genre de calcul a provoqué des découvertes infi-
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nies dans l’analyse mathématique et la philosophie naturelle, et comment il n’est peut-être pas de question scientifique un peu élevée qui n’en dépende. En 1663, Newton, se trouvant trop jeune pour occuper le public, ne publia point celle découverte, et se contenta de communiquer sa méthode à quelques amis qui ne gardèrent pas un secret qu’il n’exigeait point. Quelques années après, Leibnitz, qui s’était alors peu occupé d’analyse et de géométrie, vint à Londres, et commença sur les mathématiques une correspondance avec Oldenburg, qui, à propos de la mesure de l’aire des courbes, lui parla de la découverte de Newton. Il se mit bientôt en communication avec ce dernier, qui lui donna des détails, non sur ses procédés, il faut bien le remarquer, mais sur les résultats et les problèmes que la méthode permettait de résoudre. Leibnitz lui fit des objections, et un commerce épistolaire s’engagea, commerce dans lequel Newton parle de ses découvertes et de ses théorèmes mathématiques sans les démontrer ni les expliquer. Dire à Leibnitz qu’un problème était possible, c’était le mettre sur la voie de la découverte, et dans une lettre de juin 1 677, le correspondant de Newton expose le calcul différentiel tout, entier, dont l’analogie et presque l’identité avec le calcul des fluxions est certaine, car ces deux calculs ne diffèrent que par une notation dont le mécanisme, d’un emploi général, opère comme de lui-même. Newton, dans la
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première édition des Principes, reconnaît celte découverte, et tout en affirmant qu’il a trouvé auparavant une méthode analogue, il n’accuse Leibnitz ni de mauvaise foi, ni de plagiat.
Vingt ans plus tard, Newton publia un petit traité intitulé de Quadratura curvarum, où il exposa pour la première fois les principes de la méthode des fluxions, et aussitôt dans les Acta eruditorum de Leipzig parut un article attribué à Leibnitz lui-même. La méthode des fluxions y était comparée au calcul différentiel connu et employé dans l’Europe entière, et New ton était accusé d’avoir déduit une méthode imparfaite de la méthode plus parfaite de Leibnitz. Le docteur Keill, professeur d’astronomie à Oxford, s’empressa de publier, dans les Transactions philosophiques, une lettre à Oldenburg, où les droits de Newton étaient vivement soutenus. Il n’accusait pas tout à fait Leibnitz de plagiat, mais peu s’en fallait. Leibnitz se plaignit à la Société royale, et New ton, qui en était alors président, expliqua la nature et les causes du débat. Il fut décidé que le docteur Keill écrirait une lettre déclarant qu’il reconnaissait que Leibnitz ignorait la méthode des fluxions, mais que Newton, qui l’avait inventée, lui avait adressé deux lettres par Oldenburg, et lui avait transmis des renseignements assez intelligibles pour qu’un esprit aussi exercé en tirât ou en pût tirer les principes de ce calcur (unde Leibnitius
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principia illius calculi hausit ont haurire potuit).
Quoique cette lettre ait passé pour une concession, Leibnitz écrivit à un des membres de la Société royale, sir Hans Sloane, pour se plaindre de nouveau. Il affirma avoir découvert le calcul différentiel quelques années avant sa correspondance avec Newton ; il injuria Keill jusqu’à l’appeler un coquin (an upstart), et conjura la Société royale de lui rendre justice et d’imposer silence aux calomniateurs. C’était mal s’adresser, car le patriotisme et l’amitié devaient prévenir les jugés contre lui. La Société royale nomma une commission composée d’amis et de collègues de Newton. Les gens impartiaux y étaient rares. On décida pourtant l’impression de toutes les pièces, de tout ce que l’on put trouver de lettres originales sur la matière contestée *. Halley fit un rapport favorable à Newton, et ses conclusions furent adoptées. On a le droit d’être sévère pour un pareil procédé, et le type parfait d’honneur, de probité, de perfection morale et de délicatesse que les historiens anglais s’efforcent de trouver chez Newton en est singulièrement altéré. Ce qui est très-lionorable pour ces mêmes historiens, c’est qu’ils
* Commercium epistolicum I). Johannis Collins cl aliorum de anat y si promota, London, 1713. — L’édition originale est devenue à peu près introuvable, et M. Biot a eu l’excellente idée de la réimprimer avec les variantes d’iuie édition de 1722. Cette réimpression doit paraître chez M. Mallet-Baclielier.
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ont publié toutes les pièces les plus contraires à leurs conclusions et les plus défavorables à leur compatriote. Ainsi le livre de sir David Brewster, ce panégyrique si passionné et parfois si éloquent, contient des documents nouveaux qui éclaircissent toute celte histoire, et montrent la part active prise par Newton à la décision de la Société et à la nomination du comité, qu’il prétend formé de^persomies illustres de diverses nations, bien qu’il ne fût composé que des amis de Newton. Les deux seuls étrangers étaient le ministre de Prusse et un protestant français réfugié, qui devaient être d’avance bien disposés pour Newton, qu’ils connaissaient; ils ne furent d’ailleurs adjoints à la commission que fort tard, trois jours seulement avant le rapport de Halley. Enfin il est à peu près prouvé que Newton composa lui-même une dissertation anonyme intitulée Recensio commerça epistolici, dans laquelle Lcibuitz est fort injustement traité.
Leibnitz, de son côté, ne fut pas irréprochable. Dès la publication du livre des Principes, il le traita avec mépris, parut l’avoir à peine lu, et s’en appropria toutes les découvertes. Il obtint de Jean Bernouilli une lettre imprimée dans les Acta eruditorum de Leipzig, et qui retourne contre Newton l’accusation de plagiat, en montrant que les publications de Newton sur les mathématiques étaient postérieures à celles de Leibnitz. Ici la mauvaise foi est évidente, car des lettres et des manus-
cri ts prouvent que la méthode des fluxions était découverte vingt ans avant d’être publiée. Ce qui compromet le plus le caractère de Leibnitz, c’est qu’il dévoila bientôt l’auteur de la lettre pour lui donner plus d’autorité, quoique Bernouilli, embarrassé de l’avoir écrite, eût demandé le secret. Les lettres se succédèrent rapidement, et la meilleure de toutes est celle où Newton parle de la philosophie de son adversaire et réfute le système de l’harmonie préétablie; la moins pardonnable estime lettre de Leibnitz à la princesse de Galles, où, longtemps après la querelle, il accuse Newton à la fois dans scs découvertes et dans scs croyances. H ne se contente pas d’affirmer que la prétendue découverte de l’attraction fait rentrer dans la physique la croyance aux causes occultes, aux miracles, qui en avait été péniblement expulsée, quoique Newton eût expliqué cent fois qu’il ne prétendait pas connaître les causes premières*-, et que la force d’attraction ne soit ni plus ni moins mystérieuse que les forces d’inertie ou d’impénétrabilité. Il va plus loin ; il l’accuse d’impiété, de matérialisme, et lui attribue le déclin des croyances religieuses en Angleterre, où, dit-il, la religion
* Les causes premières nous sont toujours inconnues ; mais il n’est pas vrai que les sciences ne s’occupent que des lois, et jamais des causes. Depuis Newton, on sait que la pesanteur est la cause des mouvements célestes, comme depuis Franklin on sait que l’électricité est la cause du tonnerre et des éclairs.
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naturelle même perd chaque jour des adhérents. Heureusement Newton était bien vu de la princesse de Galles, qui lui permit de se justifier, ce qu’il entreprit de concert avec Clarke. C’était assurément sortir de la question.
En un mot, cette controverse, quoique tous les mathématiciens du temps, Bernouilli, Montmort, Conti, Wolf, Fatio, etc., y aient pris part, n’est très-honorable pour personne. La violence, l’injustice et la mauvaise foi s’y montrent des deux parts. Newton même finit par faire un changement important au livre des Principes. Dans les deux premières éditions, il reconnaissait l’indépendance des droits de Leibnitz à l’invention du calcul différentiel; dans la troisième, il ne parla plus que de lui-même. Au fond pourtant, qui avait raison? Tous deux sans doute. Leurs découvertes se ressemblent, mais rien ne prouve que toutes deux ne soient pas originales. Les problèmes que résolvent leurs calculs préoccupaient depuis longtemps les mathématiciens. Dans le siècle précédent, Cavalleri, Fermât, Pascal, Descartes, avaient perfectionné cette partie des mathématiques et préparé , on pourrait presque dire rendu nécessaire, l’invention du calcul différentiel. Newton et Leibnitz, par des procédés divers, sont arrivés au môme résultat, sans qu’il soit nécessaire de croire qu’aucun des deux ait copié l’autre. Les faits de ce genre ne sont pas rares dans l’histoire de la science, et l’on sait qu’à la fin du siècle dernier trois chimistes de
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nations différentes, Scheele, Priestley et Lavoisier, découvrirent simultanémen t les bases de la chimie moderne. Newton est certainement le premier inventeur du calcul; mais Leibnitz 1 a publié le premier, et l’opinion la plus; générale est qu’il ne connaissait pas la méthode des; fluxions. Tous deux méritent donc une gloire égale, et Fonlenelle est injuste pour Leibnitz en le comparant à Prométhée, qui déroba le feu aux dieux pour en faire part aux hommes.
En 1695, Charles Montague, plus tard lord Halifax , était chancelier de l’échiquier. Depuis la restauration, aucune grande réforme n’avait été faite dans les établissements publics. L’administration de la monnaie surtout était pleine d’abus et de fraudes , cortège ordinaire des gouvernements absolus. Les espèces elles-mêmes avaient été altérées et rognées, l’empreinte en était effacée, et la valeur peu d’accord avec le cours réel des métaux précieux. Malgré l’opposition d’une partie du commerce et la résistance des routiniers, une grande mesure fut décidée, et après avoir épuré l’administration, changé les employés suspects, Montague voulut nommer des contrôleurs et des directeurs spéciaux chargés de surveiller une refonte complète de toutes les monnaies d’or et d’argent.
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Le chancelier de l’échiquier était un homme de lettres et un homme ^aimable, et il devint l’un des plus habiles ministres de la Grande-Bretagne. Il est un des premiers exemples d’une fortune politique commencée par des succès littéraires. Entré à l’université de Cambridge en 1 679, il s’était lié avec Newton, son aîné de quelques années. Tous deux avaient même fondé une société philosophique, qui dura peu. Montague s’était fait connaître par des poèmes qui lui avaient valu d’abord la protection de lord Dorset, puis celle du roi Guillaume, et qui furent l’origine de sa fortune. Quoique durant la session il vît rarement ses anciens amis de Cambridge, il ne cessait pas de leur écrire, et lorsqu’il fut nommé chancelier de l’échiquier, il chercha parmi eux un homme habile et sûr. Il se souvint sans doute que Newton était pauvre et que ses amis avaient souvent tenté en vain d’assurer son existence. On avait môme pensé pour lui à une place à la monnaie, où ses connaissances chimiques pouvaient être utiles. Montague était fort lié avec Halley et Locke, qui ne furent pas étrangers à l’entreprise. Il est donc tout simple que le chancelier de l’échiquier ait songé à nommer Newton gardien de la monnaie avec 600 livres ( 1 5,000 fr.) de traiteriient, et que plus tard, l’opération étant heureusement terminée, on l’ait nommé grandmaître, aux appointements de 1 ,500 liv. (37,500 fr.).
Assurément cela paraît fort simple, et aucune place u’a
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jamais été mieux donnée. Voici pourtant ce qu’en dit Voltaire, dont l’opinion, soutenue par quelques-uns, est vivement attaquée par d’autres : « J’avais cru dans ma jeunesse que Newton avait fait sa fortune par son extrême mérite. Je m’étais imaginé que la cour et la ville de Londres l’avaient nommé par acclamation grand-maître des monnaies du royaume. Point du tout. Isaac Newton avait une nièce assez aimable nommée Mmo Conduitt; elle plut beaucoup au grand-trésorier Halifax. Le calcul infinitésimal et la gravitation ne lui auraient servi de rien sans une jolie nièce. » Au nom de l’intégrité du ministre, comme au nom de la délicatesse de Newton, une pareille imputation est repoussée par tous les Anglais. Malheureusement la plupart des Français sont en cela de l’avis de Voltaire, fort aises apparemment de pouvoir dire que les places se gagnaient d’un côté du détroit comme de l’autre, dans un pays libre comme sous un monarque absolu. J’envie ceux qui savent ne pas douter et qui ont sur de pareilles questions des opinions aussi arrêtées que sur le système du monde ou la composition de la lumière. En ce genre, l’affirmation, même raisonnée, me paraît singulièrement ridicule. Comment ne pas se tromper à cent cinquante ans de distance sur la nature des relations de miss Barton et de Charles Monlague, lorsque des contemporains commettent tant d’erreurs touchant ces questions difficiles ?
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Miss ou plutôt mistress Catherine Barton (on donnait alors ce titre même aux jeunes personnes) était fille de Robert Barton et de Hanna Smith, demi-sœur de Newton, car on sait que mistress Newton s’était mariée deux fois. Elle était née en \ 679, et vint habiter avec son oncle à l’âge de vingt-deux ans. C’était, dit-on, une belle et charmante femme, qui a inspiré de l’admiration à tous les hommes célèbres du siècle depuis Locke jusqu’à Swift, et dans un recueil de vers sur les beautés du temps, miss - Barton est le sujet de deux madrigaux assez médiocres, mais très-admiratifs. Ses charmes agissaient plus sans doute sur le cœur du poète que sur son esprit. Voici de plus une lettre écrite par le mathématicien Montmort , ancien chanoine, capable d’amour pourtant, car il quitta le fructueux canonicat de Notre-Dame de Paris pour épouser Mlle de Romicourt. Cet extrait montrera comment les indifférents môme et les étrangers parlaient de miss Barton :
« Ce serait dommage que ce bon vin fût bu par des commis de vos douanes, étant destiné pour des bouches philosophiques et la belle bouche de M"° Barton. Je suis infiniment sensible à l’honneur qu’elle (MUo Barton) me fait de se souvenir de moy. J’ai conservé l’idée du monde la plus magnifique de son esprit et de sa beauté. Je l’aimais avant d’avoir l’honneur de la voir comme nièce de
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M. Newton, prévenu aussi de ce que j’avais entendu dire de ses charmes, même en France. Je l’ai adorée depuis sur le témoignage de mes yeux, qui m’ont fait voir en elle, outre beaucoup de beauté, l’air le plus Spirituel et le plus fin. Je crois qu’il n’y a plus de danger que vous lui fassiez ma déclaration. Si j’avais le bonheur d’être auprès d’elle, je serais aussitôt et aussi embarrassé que je le fus la première fois. Le respect et la crainte de lui déplaire m’obligeraient de me taire et de lui cacher mes sentiments; mais, à cent lieues de loin et séparé par la mer, je crois qu’un amant peut parler sans être téméraire, et une dame d’esprit souffrir des déclarations sans qu’elle puisse se reproché [sic) d’avoir trop d’indulgence... »
Une personne qui inspire un pareil enthousiasme à un mathématicien n’est pas ordinaire. Il est certain que Halifax la vit souvent chez Newton et qu’il avait du goût pour elle. Etait-ce de l’amour? L’histoire sait que Halifax pouvaiten ressentir, et en mourant il laissai miss Barton une fortune considérable, « gage de l’amour sincère, de l'affection, de l’estime qu’il avait depuis longtemps pour elle, et faible récompense du plaisir que lui avait donné sa conversation *. » On a beaucoup discuté sur tous ces
* « Of tlie sinccre love, affection and esteem I liave long had for lier person, and as a small recompense for tlie pleasure and bappines I bave bad in lier conversation. »
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motifs, et chacun, suivant son degré de bienveillance, a été plus ou moins hardi dans ses conjectures. Le professeur Brewster prétend que le mot amour [love) a changé depuis lors de signification. Je n’en crois rien et m’en tiens au sens actuel. On s’est aussi demandé ce que Halifax entendait par l’excellente conversation de miss Barton, et l’on a plaisanté sur ces entretiens, qu’il évaluait dans son testament à 150,000 fr. Quelques-uns des philosophes qui ont écrit sur Newton ont affirmé que sa nièce avait longtemps logé chez Halifax et passait pour n’étre pas insensible. Celle assertion est récente et mal justifiée : les contemporains sont muets sur ce point et s’accordent à louer la beauté et la vertu de miss Barton; c’est peut-être le mot vertu qui a changé de sens? Tous ceux qui ont connu Newton et sa nièce les ont estimés et aimés; mais si les femmes n’étaient jugées que par ceux qui les connaissent, il n’y aurait pas tant de mauvaises réputations. Malgré toutes les recherches, ce point restera sans doute mystérieux, et notre curiosité ne sera jamais satisfaite. Miss Barton a épousé en 1717 M. John Conduitt, qui, s’il a trouvé dans les papiers de Newton des lettres compromettantes, s’est sans doute peu soucié de les transmettre à la postérité. Il faut croire d’ailleurs que si les soupçons de Voltaire sont fondés, Newton ignorait la cause de sa nomination, et l’on ne peut songer à reprocher à Halifax un pareil choix. Pourquoi re-
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courir à des raisons mystérieuses pour expliquer un fait aussi simple? D’un autre côté, l’ignorance de Newton, que l’on fait valoir pour justifier sa nièce, n’est pas une preuve. Newton a bien pu ne pas discerner l’amour; il n’a jamais passé pour très-bien le connaître *.
La place de gardien de la monnaie, puis celle de grandmaître, n’étaient pas des sinécures. La refonte était difficile et fut compliquée de questions de chimie et d’économie politique, deux sciences alors peu avancées. Des embarras d’un autre genre vinrent s’ajouter à ces difficultés. En 1697, M. Chaloner, chargé d’une mission du parlement, découvrit dans l’administration de la monnaie des infidélités nombreuses. Une commission fut nommée qui vérifia de grands désordres , et surtout une émission considérable de fausse monnaie. Newton même fut compromis, et Flamsteed ne manqua pas de l’accuser. L’aventure resta longtemps mystérieuse; ellefinitpar l’exécution de Chaloner lui-même, qui avait été nommé vérificateur, et Newton garda sa place. Des recherches récentes, autorisées et présidées par lord Brougham, des découvertes
* Peut-ôtre miss Catherine Barton avait-elle épousé secrètement lord Halifax, quoique rien ne démontre la nécessité du secret. Les curieux peuvent trouver des détails infinis sur cette grave question dans le chapitre xxi des Memoirs of sir Isaac, dans la Demie d’Èdimbourg (avril 1856), et surtout dans un article approfondi du professeur Aug. de Morgan, publié en 1853 dans le numéro 210 des Notes and Qucries.
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faites au British Muséum par le savant bibliothécaire M. Panizzi ont entièrement justifié Newton et Halley, qui avait été compromis dans une affaire analogue. Il est prouvé que toutes les accusations venaient du principal coupable. On sait aussi, par des pièces authentiques, que Newton refusa un jour 6,000 liv. (150,000 francs) d’un homme qui tentait de le corrompre. S’il y avait eu le moindre soupçon sur son honnêteté, quelles que fussent sa science et sa réputation, il n’aurait pu rester, dans un pays libre, pendant vingt-six ans fonctionnaire public et président de la Société royale de Londres.'
C’est en 1703 qu’il succéda en cette qualité à lord Somers, et il fut constamment réélu jusqu’à la fin de sa vie. Ses découvertes commençaient d’ôlre connues, sa gloire était déjà incontestée. Sa situation officielle le mit en rapport avec la cour, et surtout avec la reine Anne et le prince George dè Danemark , son mari. On lui conféra môme la noblesse et le litre de chevalier dans une visite royale à l’université de Cambridge. C’est aussi vers celte époque que se place une aventure peu romanesque , à laquelle l’indifférence célèbre de Newton donne seule de l’intérêt. Fontenelle a dit de lui délicatement : « Il ne s’est jamais marié, et peut-être n’a-t-il pas eu le loisir d’y penser jamais. » On a pourtant trouvé dans ses papiers une lettre qui a été publiée l’an dernier pour la première fois, et l’auteur du livre qui deviendra le fondement de
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toutes les biographies de Newton, sir David Brewster, lui donne le nom de lettre d'amour. Elle est adressée à lady Norris, veuve de sir William Norris, ancien étudiant à Cambridge , puis diplomate , ambassadeur auprès du Grand-Mogol et mort dans la traversée :
« Madame, le grand chagrin que vous a causé la perte de sir William montre que s’il fût revenu p(vès de vous sain et sauf, vous auriez été bien aise de vivre encore avec un mari , et conséquemment la répugnance que vous' éprouvez aujourd’hui à vous remarier ne peut vous provenir de rien autre chose que du souvenir de celui quevous avez perdu. Penser toujours à un mort, c’est mener une vie mélancolique parmi les tombeaux, et combien le chagrin est ennemi de votre santé, cela est très-manifeste par la maladie qu’il vous a causée quand vous avez reçu les premières annonces de votre- veuvage. Est-ce que vous pouvez vous résoudre à passer le reste de votre vie dans le chagrin et la tristesse? Pouvez -vous vous résoudre à porter perpétuellement un habit de veuve, un habit qui est peu agréable dans la société, un habit qui rappellera toujours à votre esprit votre mari défunt, et par conséquent prolongera votre chagrin et votre indisposition jusqu’à ce que vous l’ayez quitté? Lé remède propre contre tous ces inconvénients , c’est un nouveau mari. Et de savoir si vous devez admettre ce spécifique
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contre de tels maux, c’est une question dont l’examen ne demande pas beaucoup de temps. Savoir si vous devez constamment porter le mélancolique vêtement de veuve ou briller de nouveau parmi les femmes, si vous voudrez passer le reste de vos jours gaiement ou en tristesse, en santé ou en maladie, ce sont des questions faciles à décider. En outre, vous serez plus en état de vivre conformément à votre rang avec l’assistance d’un mari que sur votre seul revenu. C’est pourquoi, supposé que la personne proposée vous plaise, je ne doute pas que d’ici à peu de temps vous ne me fassiez connaître votre disposition à . vous remarier, ou que du moins vous accorderez à cette personne la permission d’en causer avec vous.
« Je suis, madame, votre très-humble et très-obéissant serviteur. »
Il ne paraît pas. que la dame ait été convaincue. Peutêtre aurait-elle désiré qu’on invoquât un peu moins la raison et les règles de la logique, et cette manière d’aimer devait convenir médiocrement à l’âme tendre peinte dans les premières lignes de la lettre. Elle aurait pu dire sans doute comme le mathématicien qui venait d’entendre Phèdre : « Qu’est-ce que cela prouve? » Heureusement que Newton peut être défendu contre le ridicule amour sans passion qu’on lui prêle à soixante ans. Cette lettre a été trouvée parmi ses papiers, mais elle n’est pas
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de sa main, et peut avoir été écrite par un ami ou par un plaisant. Le mari de miss Barton, M. Conduitt, l’avait, il est vrai, copiée, et pensait peut-être à l’imprimer dans la Vie de Newton qu’il préparait; mais M. Conduitt luimême peut n’avoir pas su la vérité sur cette aventure.
Oublions ces puérilités, et revenons à des sujets qui montrent Newton passionné. C’était alors le temps de ses dernières discussions avec Flamstced et delà publication par ordre des observations de l’astronome royal. La Société royale de Londres était fort divisée. Une discussion très-vive s’était établie entre deux doses membres, le docteur Sloane et le docteurWoodward. Le premier, d’origine écossaise et né en Irlande, est connu par un ouvrage sur l’histoire naturelle de la Jamaïque et par de nombreux articles publiés dans les Transactions philosophiques. Il concourut à la création du British-Museum en laissant à l’état une collection d’histoire naturelle et une bibliothèque de 50,000 volumes et de 3,500 manuscrits. Le second était professeur de physique à Gresham- College; il fit aussi un ouvrage sur l’histoire naturelle, et forma des collections de fossiles qu’il légua a l’université de Cambridge. Un pamphlet4 avait été publié contre la Société royale; Sloane y était assez maltraité, et Woodward passait pour en être l’auteur. 11 s’en défendait,
* The Transactioneer , ivilh some of Iris Vhilosophical Franclcs.
mais ne donnait pas de preuves, de sorte qu’il était assez mal vu. Un jour, à la séance de la société, Sloane parla d’un des mémoires de l’Académie des Sciences où l’on affirmait que les bézoards étaient des calculs de la vésicule du fiel, et avança qu’ils pouvaient être la cause de la colique hépatique. Woodward attaqua avec une grande vivacité cette opinion, assez raisonnable pour le temps, et les membres de la Société royale furent témoins de la plus étonnante querelle qui ait jamais partagé une compagnie savante. Les mots les plus vifs furent échangés, et peu s’en fallut qu’on en vînt aux coups. Plusieurs séances de la Société se passèrent à juger le débat et à donner raison tantôt au secrétaire Sloane, tantôt à Woodvvard. Newton fut pris pour arbitre, et quoique dans une occasion précédente il eût traité Sloane de rascal , villain, tricking fellow, il se rangea de son côté et Woodward fut destitué.
Toutes ces querelles et les travaux de sa place détournaient Newton des mathématiques. Pourtant il consentit à publier une seconde édition des Principes. Bentley en fut d’abord chargé, puis un jeune mathématicien nommé Cotes, dont la correspondance * avec Newton à ce sujet est précieuse. Les préparatifs furent assez longs, et l’é-
* Correspondcnce of sir lsaac Newton and pro [essor Cotes , edited byJ. Edleston. M. A., fellow of Trinity-Collegc, Cambridge: in-8. London and Cambridge, 1850.
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dition ne parut qu’en 1713, avec une préface de Cotes. Elle fut plus répandue que la première, elle continent s’occupa sérieusement de la Société royale et de ses travaux. On voyageait aussi davantage en Angleterre, et la Société choisit quelques membres étrangers, tels que le ducd’Aumont, le prince Menchikof, etc. En même temps l’Académie des Sciences fut reconstituée, et une lettre de Fontenelle, du 4 février 171 4, annonça à Newton sa nomination comme associé étranger. Le gouvernement français lui offrit une pension qu’il refusa. Newton enfin était membre du parlement depuis 1701 , et au dehors comme au dedans sa situation était digne de lui.
La princesse de Galles recevait une fois par semaine les hommes distingués du royaume. Un jour Newton, lui parlant de l’éducation de la famille royale, de l’histoire ancienne et de la chronologie, raconta qu’il avait composé un système complet de chronologie. La princesse obtint de lui ce petit traité manuscrit, qu’elle confia discrètement à l’abbé Conti, lequel, revenu en France, ne manqua pas d’en parler. Fréret le traduisit en français avec des observations et une réfutation, et le laissa prendre
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par le libraire Cavelier, qui l’imprima *. L’ouvrage eut tlu succès, et les notes de Fréret avaient trop de valeur pour que Newton se crût dispensé d’y répondre dans les Transactions philosophiques , où, après s’étre plaint de l’indiscrétion de l’abbé Conti, il justifie son système. Ayant été attaqué de nouveau dans cinq dissertations successives par le père Souciet, et bien qu’Halley eût pris sa défense, il se mit sérieusement au travail, et prépara une édition complète qui ne fut publiée qu’après sa mort.
Les astronomes ont rarement obtenu la confiance des théologiens. Quoique le premier d’entre eux, Anaxagore, passe pour avoir introduit l’idée de Dieu dans le monde, l’orthodoxie de ses successeurs a été souvent soupçonnée. Il en doit naturellement être ainsi, car le but des astronomes, et en général de tous les savants généralisateurs, est de découvrir des lois fixes qui gouvernent le monde, sans remonter au législateur. La preuve mathématique que la terre n’est qu’un point dans l’univers a toujours été embarrassante, et, malgré la certitude des découvertes astronomiques, la contradiction nécessaire qu’elles présentent avec d’anciens préjugés ne les a jamais fait accepter qu’avec inquiétude ; de là le mauvais renom des
* Abrégé de Chronologie de M. le chevalier Newton, fait par luimôme et traduit sur le manuscrit anglais. Paris, 1725.
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astronomes. Les éloges de Voltaire ont dû médiocrement servir Newton sous ce rapport et mal préparer le crédit de sa théologie. Il a été pourtant théologien, et a beaucoup écrit sur l’esprit des livres saints et les dogmes de la religion. Ses ouvrages, il est vrai, n’ont été publiés qu’après sa mort, car, môme en Angleterre, la prudence n’était pas alors inutile; mais ils sont nombreux, et il s’est trouvé des écrivains pour avancer que la théorie de la gravitation et la décomposition de la lumière ne sont rien auprès de la gloire qu’il se serait acquise s’il n’avait publié que son commentaire sur l’Apocalypse. John Craig môme a affirmé que Newton pensait ainsi. Ce n’est assurément pas notre avis, et nous nous tairions sur ce sujet, si l’on n’avait publié récemment quelques opuscules inédits de Newton, et si les opinions sur ses croyances, n’étaient pas aussi diverses. Nous en parlerons sans y insister.
Newton croyait le monde de cinq cents ans plus jeune que les chronologistes ne le disent. Il se fondait sur deux raisons, le cours ordinaire de la nature ou la durée des générations, puis les observations astronomiques. .Dans l’antiquité, on ne faisait pas grand cas dc.l’histoire telle que nous l’entendons aujourd’hui, et l’on recherchait plus l’intérêt que l’exactitude. Aussi les dates sontelles rares dans les livres anciens, et, au lieu de compter par années ou môme par olympiades , comme on le fit
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plus tard en Grèce, on comptait par générations ou par règnes, que les historiens modernes ont considérés comme des intervalles de trente-cinq ou de quarante ans à peu près. De plus, certaines époques sont remplies d’événements compliqués, d’autres sont vides, et les contradictions sont telles que, sur le temps où vécut Lycurgue, les hypothèses d’Aristote et d’Eratosthènes diffèrent d’un siècle entier. De même que certains personnages réels sont omis, d’autres, qui ont séduit l’imagination, sont multipliés. Ainsi l’Ariane d’Osiris se retrouve longtemps après dans les bras de Thésée. Newton tenta de mettre un peu d’ordre dans ce chaos, et calcula plus exactement la durée des règnes, qu’il était inexact d’identifier à la durée des générations, contrairement aux résultats de l’histoire moderne, car la durée d’une génération est de trente-trois ans, la durée moyenne d’un règne est de dixhuit ou vingt ans. Il ne fit remonter le commencement de l’histoire profane (il se tait* sur l’histoire sacrée) qu’à l’an 1 1 45 avant Jésus-Christ. A partir de cette époque, Newton donna les dates de tous les événements historiques importants, et crut ne s’être jamais .trompé de plus de vingt ans, rarement de cinq ou dix ans. Les détails sont infinis, ils annoncent une parfaite connaissance de l’histoire jusque dans ses parties les plus arides, une étude approfondie des lois, des progrès, des décadences de la civilisation. Les citations sont multipliées et ingénieuse-
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ment appliquées. Tout cela pourtant n’assurerait pas au système l’exactitude à laquelle il prétend, sans les considérations astronomiques. On sait que la terre, outre sa rotation annuelle, a encore une révolution, dont la cause et la véritable nature furent longtemps mal connues. Ses pôles ont un mouvement trcs-lent de rétrogradation d’orient en occident, qui fait que chaque jour leur position ne répond pas exactement au même point du ciel. En d’autres termes , les points du ciel où l’on aperçoit le Rentre du soleil, ou les points équinoxiaux, varient. Ce mouvement est d’environ cinquante secondes dans une année, d’où il suit que l’intervalle du temps écoulé entre un équinoxe et le retour de ce même équinoxe dans la révolution de la terre, intervalle que l’on appelle l'année tropique, est de quelques minutes plus court que l'année sidérale, c’est-à-dire le temps qui sépare le moment où la terre part d’un point pour faire sa révolution annuelle et celui où elle revient à ce même point. C’est le phénomène de la précession des équinoxes. Cette précession, étant de cinquante secondes par année, c’est-à-dire presque insensible, augmente avec le temps, et elle est d’un degré, ou de la 360° partie du ciel, en soixante-douze ans. Par les observations des anciens astronomes, on peut savoir à quel point du ciel paraissait être le soleil à une époque donnée, et s’il paraît aujourd’hui être éloigné de ce point d’un certain nombre de degrés, il se sera passé
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depuis cette époque le même nombre de fois soixantedouze ans. Ainsi, au temps des Argonautes, l’équinoxe du printemps se trouvait fixé au quinzième degré de la constellation du Bélier; au temps de Méton, il était au huitième. Entre les Argonautes et Méton, il devait donc s’être passé sept fois soixante-douze ans, ou cinq cent quatre ans, et comme la date de Méton est connue, on en peut conclure celle de l’expédition des Argonautes. Newton, d’après ce calcul, place cette expédition au xe siècle avant Jésus-Christ, et non au xiv°, comme on le fait d’ordinaire.
On conçoit qu’appuyé sur ces considérations, Newton ait pu construire un système chronologique complet. Malheureusement tant de recherches, d’esprit et de science ont été dépensés en pure perte. Il est admis aujourd’hui que les connaissances astronomiques des anciens n’étaient pas toujours précises. Les observations d’IIipparque luimême ne doivent pas être acceptées sans contrôle, et quant à la sphère de Chiron, qui a servi de base au calcul de Newton, elle est remplie d’erreurs si grossières et d’impossibilités si manifestes, qu’on ne saurait s’en servir pour soutenir l’hypothèse qui prétendrait le moins à la certitude mathématique.
On a longtemps cru que les écrits théologiques de Newton avaient été composés dans sa vieillesse et ne remontaient pas au delà des années 1712 ou 1719. On les
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a même cités comme une preuve de la décadence de son esprit et du système qui lui ôte une partie de ses facultés depuis I G93. De nouvelles recherches ont montré que ses travaux en tout genre ont été simultanés, et que s’il s’est plus occupé de théologie à la fin de sa vie, ces études n’étaient pas nouvelles pour lui. On a trouvé dans ses papiers des essais de ce genre portant une date fort ancienne. Une correspondance suivie avec Locke, antérieure à 1 691 , le montre fort occupé des Écritures. Il n’imprima rien alors sur ce sujet, parce qu’il redoutait le bruit, la publicité et les discussions qu’elle amène. Les hérésies d’ailleurs étaient dangereuses même en Angleterre, où la liberté était plus politique que philosophique. On sait que de l’acte de tolérance de 1688 étaient exceptés ceux dont les ouvrages niaient la Trinité, et en 1698 on vota une loi sévère contre les- philosophes qui, dans leurs écrits, leurs leçons ou leurs paroles, n’afiirmaient pas la divinité de Jésus-Christ. Newton était du reste trop chrétien pour n’êlre pas arrêté par la crainte de jeter de nouveaux troubles dans le monde religieux. Peut-être aussi, quoi qu’on en dise, savait-il distinguer son Commentaire sur l’ Apocalypse des principes mathématiques de la Philosophie naturelle, car on est vraiment trop prompt à supposer que les hommes de génie né savent pas juger leurs propres œuvres. Il est vraisemblable qu’il n’écrivit sur de tels sujets que pour se délasser de travaux plus
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fatigants. C’était en ce temps l’usage, et aux études les plus diverses se mêlait souvent la théologie. Boyle a publié un essai sur l’Écriture sainte, le géomètre Wallis et le physicien Barrow des traités sur le Nouveau-Testament, Leibnitz un commentaire sur Balaam, et Hooke une dissertation sur la tour de Babel.
Le premier ouvrage de Newton en ce genre est un mémoire sur deux altérations du texte des Écritures *, qui fut publié en Hollande vers 1754. Il s’agit de deux passages des épîtres de saint Jean et de saint Paul ** qui ont été regardés comme des expressions symboliques du dogme de la Trinité. Newton croit l’un ajouté au texte primitif par les chrétiens d’Occident, et l’autre interpolé ou mal compris. Il apour lui des autorités comme Érasme, Luther, Grotius, Michaelis, Bentley, Richard Simon et Griesbach ; mais on conçoit que nous ne discutions pas cette question encore controversée aujourd’hui. Son ouvrage théologique le plus important est un commentaire sur la prophétie de Daniel et sur l’Apocalypse ***. Il expose une théorie complète touchant la manière d’entendre les prophéties, non pour deviner ce qu’elles annon-
* Uisiorical Account of two notables Corruptions of thc Scripturcs in a lelter to a fricnct.
** Saint Jean, v. 1, et I Tint, m, IG.
*** Observations upon thc Propliecies of Datticl and llic Apocalipsc of s, John. London, 1733; in-Zj, p. 323.
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cent, ce qui ferait, dit-il, de chaque lecteur un prophète, mais pour vérifier si ce qu’elles ont annoncé s’est accompli. Il commence par Daniel, qu’il trouve le plus clair de tous les voyants, et pose en principe que le langage figuré des prophètes est tiré de l’analogie qui existe entre le monde matériel et un royaume du monde politique. Le ciel et ce qu’il renferme sont les rois et les dynasties, la terre est la nation, les dernières parties de la terre sont le plus bas peuple. Tous les phénomènes célestes correspondent aux divers actes des animaux, des végétaux et de l’homme lui-même. Appuyé ainsi sur une sorte de dictionnaire, Newton explique clairement, d’une façon précise, ce que le prophète a prévu par ses phrases les plus mystérieuses. Il sait voir par exemple, dans un chapitre de Daniel, l’apparition de l’église de Rome. L’Apocalypse môme n’échappe pas à sa méthode d’explication. Il énumère les dix cornes de la hête, et les assimile à dix nations qui ont remplacé l’empire romain (xiii, 5, 7). Cette hête qui avait des yeux d'homme et une bouche qui proférait de grandes choses, qui paraissait plus forte que les autres, qui faisait la guerre aux saints et qui avait l’avantage sur eux, c’est pour Newton l’église romaine. Le pouvoir qui lui est accordé pendant un temps , deux temps et la moitié d'un temps, signifie que cette église ne durera que jusqu’à l’an 2060 et disparaîtra dans deux cents ans. Dans un commentaire
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sur le même ouvrage, dû à l’inventeur des logarithmes, Napier, c’est Gog qui représente le pape. Les protestants n’ont été que trop portés à supposer que les livres saints, fondements du christianisme, avaient anathématisé d’avance le christianisme sous la forme principale qu’il a conservée pendant quinze siècles, et qui domine encore dans plus de la moitié de l’Europe et de l’Amérique.
Sans insister sur les autres ouvrages théologiques de Newton que sir David Brewster a exhumés *, ajoutons seulement que toutes les sectes du protestantisme, les trinitairiens comme les sociniens, les ariens, les humanitairiens, les antilrinitairiens, ont revendiqué son nom. Au xvme siècle, on le croyait philosophe à la manière de tous les savants du temps. Sès biographes n’ont jamais parlé de lui froidement, et comme il fallait toujours qu’il fût parfait, dans chaque biographie il pensait comme l’auteur. Ce fut pendant longtemps le cas de M. Brewster, qui convient aujourd’hui qu’en professant le culte de l’Eglise établie, Newton pouvait avoir sur la Trinité les opinions de Clarke, son disciple et son ami.
* Les principaux de ces ouvrages sont : Paradoxal questions con cerning Athanasius and his followers , — A Short slieme of the truc religion. — On our religion to God, lo Christ and the Church. — Ircnicum , or Ecclesiastical Polity tending lo Peace, etc. On peut voir une analyse et des extraits de tous ces traités dans les Mcmoirs of sir Isaac , cliap. xxxiv Quelques-uns même sont imprimés en entier à la fin du volume ( Appendix , n°s 29 et 30).
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Les dernières années de la vie de Newton, comme sa jeunesse, furent moins agitées que son âge mûr. Leibnitz était mort en 1716, et avec lui avait disparu le plus redoutable adversaire de la gravitation et de la philosophie anglaise. Quoique l’éloge de Leibnitz par Fontenclle eût peu satisfait la Société royale et n’eût pas entièrement confirmé son jugement sur le calcul différentiel, pourtant Newton y était traité avec respect, et son ombrageuse susceptibilité dut à peine s’offenser. Bernouilli môme, qui, dans la querelle des fluxions , avait joué un rôle un peu ridicule, tenta de se réconcilier avec l’auteur des Principes et lui demanda son portrait. Newton consentit à la réconciliation, mais refusa le portrait en écrivant à l’abbé Varignon : « De Moivre me dit [que Bernouilli veut avoir mon portrait, mais il n’a pas encore reconnu publiquement que je possédais la méthode des fluxions dès 1672, comme on l’avoue dans Y Éloge cle Leibnitz , publié dans Y Histoire de votre académie. Il n’a pas encore reconnu que j’ai donné dans la première proposition du livre des Quadratures, que Wallis a publié en 1 693, et démontré synthétiquement en 1 686 dans mes Principes (Lem., 2, liv. n), la vraie règle pour différen-
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lier les quantités, et que je connaissais en 1 672 la règle pour déterminer la courbure des courbes. Il n’a pas encore reconnu qu’en 1669, lorsque j’ai écrit X Analyse par séries, j’avais une méthode pour carrer les lignes courbes, quand cela est possible, méthode qui est expliquée dans ma lettre à Oldenburg , datée du 24 octobre 1676 et dans la cinquième proposition du livre des Quadratures.... Quand toutes ces choses seront admises, les discussions seront finies, et je ne lui refuserai plus mon portrait. » On voit que Newton pratiquait mieux le pardon que l’oubli des injures.
Les bureaux et le laboratoire de la monnaie étaient alors à la Tour de Londres, et le grand-maître n’était point logé. Newton demeura jusqu’en 1709 dans Jerrnyn- Street, près de l’église Saint-James; puis il passa quelque temps à Chelsea, près du collège; enfin en 1710 il revint à Londres s’établir dans une petite maison qui existe encore dans Martin-Street , près de Lciccster- Ficld-s. C’est la première maison à main gauche, lorsque l’on sort de Leicester-Square. Elle est maintenant occupée par un imprimeur. C’est là que Newton a publié la troisième édition des Principes , avec l’aide du docteur Pemberton , professeur de physique à Gresham-College, édition qui contient une nouvelle préface et des changements importants. C’est là aussi qu’il fut attaqué pour la première fois en 1722 de la maladie dont il mourut cinq
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ans après. Le docteur Mead, qui le soignait, ne reconnut pas d’abord la vraie nature de son affection, et en crut la première atteinte plus grave qu’elle n’était. Newton se remit, il vint loger à Kensington et se trouva un. peu mieux; mais il se fatiguait facilement, et fut bientôt obligé de se démettre de ses fonctions à la monnaie. Il conserva toutefois le titre et ie traitement, et fut remplacé par Conduitt, qui avait épousé sa belle nièce Catherine Barton. Ses douleurs étaient assez vives, et la goutte, qui accompagne souvent la pierre, l’attaqua bientôt aux deux pieds. Son état lui laissait de temps en temps quelques jours de répit, et sa conversation était agréable. Son irritabilité n’était plus excitée, car il n’avait, plus d’ennemis, et il pouvait alors être modeste en toute sécurité. C’est ce qu’il était, et, dit-on, d’une manière charmante, car il n’avait plus ni l’espèce de sauvagerie, ni la constante préoccupation de sa jeunesse, ni l’amour-propre sans cesse irrité de son âge mûr. Aussi les savants de tous les pays et de tout âge allaient-ils le visiter et recevaient-ils un bienveillant accueil dont il reste de nombreux témoignages. Aucune science ne lui était étrangère : il les avait toutes perfectionnées. C’était la mode alors parmi les mathématiciens de proposer des problèmes à résoudre avec un prix pour le vainqueur. Quoiqu’il ne se livrât plus à des travaux suivis, Newton, même dans un âge avancé, ne dédaignait pas d’entrer en lice. Ainsi il résolut en deux
heures le problème compliqué de la brachystochrone , c’est-à-dire de la courbe que doit suivre un corps pesant lorsqu’il descend le plus vite possible d’un point à un autre point donné. Il semblerait que cette ligne doit être droite, mais Newton démontra que c’était une courbe déjà étudiée par Pascal. Il résolut aussi un problème proposé par Leibnitz , qui avait demandé la recherche d’une ligne courbe telle qu’elle coupât à angle droit une infinité d’autres courbes d’une nature donnée, mais expressibles par une même équation. Toujours, quelque anonyme que fût sa démonstration, on le reconnaissait, comme disait Bernouilli, tanquam exungue leonem.
Les avis sur les agréments de la conversation de Newton et de son visage sont très-partagés. Ses portraits et ses bustes paraissent annoncer une belle figure, et son neveu Conduitt fait de ses yeux, de ses cheveux blancs, de sa démarche, une séduisante description. D’autres au contraire ne voyaient rien en lui de remarquable, et, pour eux, sa conversation avait peu d’attraits. Dans un dîner pourtant, raconté par Deslandes *, il se montre animé et hardi et porte un toast que Voltaire n’aurait pas désavoué. « Voici une anecdote que je raconte, non pour l’honneur qui s’attache à la bienveillance et à la familiarité du plus grand homme de notre siècle, mais parce qu’elle intéresse
* Histoire critique de la philosophie , vol. II, p. 2G4-265,
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l’histoire de la philosophie. Durant mon séjour en Angleterre avec le duc d’Aumont, qui unissait une générosité rare à de grands talents, je fus invité à dîner par l’illustre M. Newton, et, comme il est d’usage en Angleterre de boire à la fin du repas à la santé des rois et des princes, qui d’ordinaire connaissent peu les philosophes, ayant avec eux si peu de rapports, M. Newton me proposa très-judicieusement de boire à la santé des honnêtes gens de tous les pays : «Nous sommes tous amis, ajoula- » t-il, car nous poursuivons tous le seul véritable objet » de l’ambition humaine, la connaissance de la vérité. » Nous sommes tous de la même religion, car, menant » une vie simple, nous nous conformons à ce qui est » juste, et nous cherchons sincèrement, suivant nos fai- » blés lumières, à offrir à l’Être suprême le culte qui doit » le mieux lui plaire. » Les témoins de ce discours étaien t M. Ilalley, M. de Moivre et M. Craig , tous mathématiciens du premier ordre. » Des récits analogues, marqués d’une admiration plus ou moins grande pour l’esprit de Newton et pour son hospitalité, sont nombreux. Ainsi un ministre de l’Église unitairienne de Pologne, Samuel Crell, a dépeint avec enthousiasme l’esprit de Newton et la variété de ses connaissances. D’autres ont été plus sévères : l’évêque Atlerbury ne trouvait rien en lui, ni dans son esprit ni dans sa parole, qui annonçât un homme supérieur. L’abbé Alary s’est plaint des dîners et de la
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caveduphilosopheanglais. Il était précepteur de LouisXV. La remarque d’ailleurs peut être vraie. Newton avait un traitement considérable et a laissé une fortune de 30,000 liv.(750,000 fr.), mais il n’a jamais été magnifique. On dit qu’il était à la fois avare et bienfaisant.
Le 2 mars 1727, Newton vint à Londres pour présider la Société royale, ce qui ne lui était pas arrivé depuis longtemps. Après la séance et de retour à Kensington, il fut attaqué de douleurs insupportables. Il gardait pourtant toute sa présence d’esprit et s’entretenait souvent avec Conduitt sur divers sujets de science et de religion ; mais son voyage à Londres l’avait fatigué, et le mouvement de la voiture avait déplacé la pierre. Le docteur Mead annonça bientôt qu’il n’y avait plus d’espoir. Après quelques alternatives de souffrances et de repos, Newton mourut, le lundi 20 mars, à deux heures du matin. Il fut enterré à Westminster.
Nous avons peut-être, dans ces dernières pages, trop sacrifié à la biographie de Newton, sans nous étendre sur les qualités de son esprit et la nature de son génie. Mais des réflexions générales à ce sujet sont peu de notre goût et seraient difficilement nouvelles. Qu’on nous permette pourtant une dernière observation. Les grands esprits de tous les temps ont été tantôt purement abstraits et occupés d’idées générales et théoriques, tantôt pra-
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tiques et voués à la découverte des lois naturelles. Leibnitz, par exemple, a écrit et pensé sur la philosophie et les mathématiques; c’était un métaphysicien et un géomètre de premier ordre, mais on ne saurait dire que ce fût un grand physicien. Lavoisier et, Linné avaient le génie des découvertes et la sagacité nécessaire pour étudier les phénomènes naturels, en déterminer les lois et en découvrir les causes dans les effets. Newton, à une faculté d’abstraction incomparable, joignait le don précieux d’appliquer immédiatement à la réalité les conceptions pures de son esprit; il découvrait en môme temps le calcul des fluxions, le système du monde et la composition de la lumière. Voilà peut-être, selon nous, Ri principale raison de sa supériorité, voilà ce qui le distingue entre tous. Aucun mathématicien, disait Leibnitz luimême, ne peut lui être comparé, aucun observateur n’a mieux observé; personne n’a réuni au même degré les deux grandes facultés de l’esprit humain.