AVANT-PROPOS
Les sculptures de l'église abbatiale de Solesmes offrent une des pages les plus curieuses de l'histoire de l'art en France. Elles appartiennent à une époque de transition, et permettent d'étudier à la fin du xv* siècle et pendant tout le xvi e , les dernières œuvres du moyen âge, l'invasion de la Renaissance italienne sous Charles VIII et la faveur dont jouit parmi nous l'école d'Anvers, longtemps avant Rubens. Il y a là un concours entre les artistes français, italiens et flamands, et ce concours n'est pas sans gloire pour notre art national.
Au point de vue de l'art religieux, ces sculptures ne sont pas sans importance; elles n'offrent plus, il est vrai, les grandes traditions et les beaux types de nos cathédrales des xii° et xm e siècles, mais elles présentent encore le respect des choses saintes. Les sujets ne sont pas livrés aux rêveries individuelles : les artistes ont conservé la foi des familles chrétiennes ; ils savent ce qu'ils doivent exprimer, et pour en avoir une plus complète intelligence, ils consultent ceux qui enseignent la doctrine. Nous les verrons illustrer par leur ciseau, le poëme que composa en l'honneur de la Vierge, un savant prieur de Solesmes.
Outre leur importance historique et esthétique, les
sculptures de Solesmes ont un autre mérite. Elles sont une relique insigne de la vie monastique, échappée à la Révolution française. La Providence les a miraculeusement sauvées; les Saints de Solesmes ont préservé l'ancien prieuré, destiné à voir des jours plus glorieux que les anciens; ils ont fixé le choix de celui qui a fait revivre en . France, la grande règle de saint Benoît.
Pour étudier ces sculptures, les documents nous faisaient défaut, et c'est en les analysant, en les comparant aux œuvres de la même époque, que nous avons pu en refaire l'histoire et en découvrir les auteurs. Tous nos efforts eussent été stériles, si nous n'avions pas eu pour guide dans nos longues recherches, la savante notice que le révérendissime abbé de Solesmes, Dom Guéranger, a publiée sur le Prieuré qui lui doit sa résurrection (i). C'est en contrôlant toutes nos appréciations par les dates et les faits qu'elle nous a fournis, que nous avons pu faire sur ces sculptures importantes une étude nouvelle.
Cette étude a été publiée en 1874, dans la Revue du Monde catholique, et elle a reçu l'approbation des juges les plus compétents. Nous avons voulu cependant revoir notre travail avec soin, et nos recherches ont confirmé toutes nos explications. Deux voyages en Belgique nous ont de plus en plus convaincu que c'était à l'école d'Anvers qu'il fallait attribuer la chapelle de Jean Bougler. Des textes de Molanus nous ont fourni des témoignages contemporains. Nous croyons seulement faire une part plus glorieuse dans ce chef-d'œuvre à Corneille de Vriendt,
supérieur, selon nous, à son frère Frans Floris.
(1) Essai historique sur V Abbaye de Solesmes, suivi de la description de Péglise abbatiale, avec l'explication des monuments qu'elle renferme. Le Mans, MDCCCXLVI. Cette brochure, épuisée depuis longtemps, a été remplacée par l'intéressante notice: Solesmes et Dom Guéranger, publiée par Dom Guépin, avec l'intelligence et l'amour d'un disciple et d'un fils.