SCÈNE XI LES MÊMES — DANIEL
DANIEL (entrant, à Françoise) Ah ! tu es là. Je t'ai attendue.
PREMIER ACTE 6i
FRANÇOISE
Je n'ai pas eu le temps de voir ces accompagnements. Et tu avais travaillé trop déjà.
DANIEL
Je ne travaille jamais trop. Quand je ne travaille pas, je souffre.
HARCLAIR Daniel 1...
DANIEL
Je souffre de me rappeler mes mensonges.
FRANÇOISE
Tes mensonges?
DANIEL
Oui, ma musique ment. Elle dit le contraire de ce que je suis. Heureusement, elle me ment à moimême. Quand je me plonge en elle, je deviens pour moi-même un étranger, un inconnu, grand, fort et vaillant. Mais quand je la quitte, et qu'elle chante dans ma mémoire, je me sens misérable et chétif ; c'est elle qui m'est étrangère, et je ne la reconnais pas.
FR.\NÇOISE
Te voilà découragé, Daniel. Pourquoi?
DANIEL
Ma musique ment. Elle est d'un autre; elle est d'un homme heureux, que j'envie, que je hais
presque. Elle n'est pas de moi. Et je souffre d'être si différent d'elle, je souffre jusqu'à ce que, de nouveau, le mirage me grise et m'offre le refuge de son mensonge.
HARCLAIR
C'est un mensonge sublime, mon petit, et bienfaisant. C'est par lui que l'art est noble.
DANIEL
Le mien est impuissant, puisqu'il ne me trompe pas, puisque son pouvoir est fugitif.
FRANÇOISE
Pas pour tout le monde, Daniel. Dans mon esprit, il y a de la lumière quand je chante ta chanson. {Elle chante ;)
Ton âme simple et fraîche est comme une rivière Qui chante doucement sous les arbres épais...
DANIEL
Les vers de Giraud... Tu as retenu!... Ta voix est jolie!...
FRANÇOISE
Mais non. C'est ta musique.
DANIEL
Tu la sais tout entière ?
FRANÇOISE Tout entière.
HARCLAIR (qui est demeuré près de la porté) Tu vois... • (Il sort.)