SCENE I HARCLAIR — FRANÇOISE
HARCLAIR (vivement)
Une lettre?
De Daniel, oui.
HARCLAIR
Ah! (Elle lui tend la lettre; pendant quil l 'ouvre, elle s 'assied en face de lui, sur un fauteuil.) Du dix mars..., il y a douze jours. (Il lit) «Mes chers miens. Mon régiment, qui était loin de celui de Jean lorsque mon pauvre grand fut tué, l'a rejoint hier. Et l'on m'a fait le récit. Jean
est mort en héros, non seulement parce qu'il fut intrépide, mais aussi parce qu'il fut généreux. En vous racontant sa noble fin, je ne crains pas de vous faire soufifrir. Le grand déchirement fut d'apprendre sa mort. De savoir comment il tomba, avec quelle grandeur, ne peut qu'adoucir notre douleur. Voici ce que je tiens d'un camarade qui se trouvait à ses côtés : On livrait un assaut à la bayonnette. Les nôtres avaient été superbes. Jean était en avant. Par cinq fois déjà, il avait gravi un talus et l'avait redescendu, pour remonter à la charge, audacieux, acharné. La sixième fois, comme il venait d'atteindre un ennemi et de le blesser, il vit l'homme chanceler, puis se redresser. Jean avait cru à un retour offensif, et, l'arme haute, il allait de nouveau frapper quand il vit le soldat, le bras tendu et montrant quatre doigts de la main, en criant : « Quatre enfants! quatre enfants! » Le compagnon de Jean entendit les mots. Il ne sait pas ce qui se passa immédiatement après. Mais, quelques instants plus tard, il vit, au bas du talus, mon frère, portant sur son dos le blessé, puis s'affaissant, atteint lui-même par une balle, et balbutiant, avant d'expirer, le regard tourné vers l'ennemi épargné : « Est-il vivant? » Je ne sais si vous pouvez vous rendre compte. Il faut savoir ce que l'on devient quand on se bat, quand on se précipite, la bayonnette en avant, sur d'autres hommes qui marchent vers vous, vers d'autres hommes qui, depuis des mois, soulèvent votre colère, ce que Ton devient lorsqu'il ne s'agit plus que de se défendre et de se venger. Des cris,
des cris point formulés vous guident seuls. Ils sont hurlants. Le battement des artères les martèle dans le cerveau. Ils retentissent dans la chair : Louvain! Dinant ! Tamines!... La conscience déserte la pensée. Pour retrouver en un tel moment Tinstinct de la pitié, il faut avoir vraiment une àme lumineuse. Et c'est la grande victoire : malgré tout, l'ennemi ne nous a pas fait semblables à lui. Si je dois tomber dans cette lutte, je voudrais tomber comme cela, héroïque et magnanime, résolu mais sensible, soldat mais homme; je voudrais être pleuré comme je pleure Jean, avec fierté, mais ayec tendresse. Jean fut le soldat d'une race qui tue parce qu'il le faut, pour vivre, pour que vivent une cause et des idées, mais qui garde l'instinct du geste secourable, miséricordieux. Jean est resté tel que nous l'aimions; la guerre, l'odieuse guerre ne l'avait pas avili... » (Françoise, qui d'abord a pleuré silencieusement, a soudain des sanglots convulsifs. Harclair ^e précipite vers elle et lui prend les mains) Françoise! Françoise. Calme-toi...
FRANÇOISE
Jean!... Jean!... Mon pauvre Jean!... Mon pauvre amour !
HARCLAIR Comment? Tu...
FRANÇOISE
Vous ne saviez pas, mon oncle, vous ne saviez pas. Nous nous aimions. Nous nous étions pro-
yo DEUXIÈME ACTE
mis l'un à l'autre. Nous allions vous le dire quand la guerre est venue, quand tous deux sont partis. Oh ! son départ, son départ ! ses dernières paroles. « Tu leur dirais notre amour ; tu resterais auprès d'eux ».
HARCLAIR
Ma pauvre Françoise! Ma pauvre petite fille! Alors, le désastre est encore plus grand que je ne le croyais. Et tu ne m'avais pas dit...
FRANÇOISJE
Je m'étais promis de vous le cacher toujours, pour ne pas aggraver votre douleur, pour vous consoler sans vous demander des consolations. Je n'ai pas pu... Je n'ai pas pu... Mon pauvre Jean!... Mon pauvre grand amour !...
HARCLAIR (lui caressant les cheveux)
Ma petite fille... Ma petite fille... (// se laisse choir dans un fauteuil et pleure. Un silence.) Tout est détruit ! Tout est détruit ! . . .
FRANÇOISE
Oh! Non... non... Pas pour vous. Il y a Daniel encore. Daniel qui vit... Et il faut lire sa lettre, jusqu'au bout. Il faut le soutenir, lui répondre. N'est-ce pas? [Il fait un signe affirmatif) Il faut. .Voulez- vous que je lise?
HARCLAIR Oui, lis.
FRANÇOISE {prend la lettre et lit)
« La mort de Jean m'a bouleversé. Pendant de longs jours j'ai perdu toute volonté. Et c'est miracle qu'en un tel état d'esprit, allant au combat sans pensée et sans force, j'aie échappé au danger. Maintenant, je me suis raidi. Et depuis que je sais comment il est tombé, dans quelle beauté et dans quelle douceur, j'ai retrouvé la volonté, la conscience du but. Je revois les vidages en lesquels, pour chacun d'entre ceux qui se battent, se précise l'espoir... Je revois mes visages. Il faut que je vive pour toi, père, pour toi, maman, pour toi aussi, Françoise... » {Françoise s'arrête)
H ARC LAI R Continue.
FRANÇOISE
« Françoise, pense à moi. Ecris-moi, Françoise. Père, dis-lui qu'à côté de vos graves et chères images à maman et à toi, la sienne sourit, me dit l'espérance... » La sienne... la sienne... Oh! (Elle laisse tomber la lettre et demeure altérée.)
HARCLAIR {ramasse les feuillets, les regarde, les parcourt)
Il y a quatre pages pour toi, Françoise.
FRANÇOISE
Ce n'est pas de ma faute, oncle Paul, ce n'est pas de ma faute.... C'est affreux.
HARCLAIR Il ne savait pas... que Jean?
FRANÇOISE Personne ne savait.
HARCLAIR
Il t'aime, ma pauvre petite... C'est si naturel... Et toi, tu ignorais? Il ne t'avait jamais dit?
FRANÇOISE
Quelques jours avant leur départ, , il m'avait laissé entendre... Mais j'aimais Jean. Oh ! j'aimais Jean ! Et j'aime son souvenir, son doux souvenir héroïque. Je l'aime davantage depuis que Daniel a raconté... Je l'aime, je Taime, je l'aime. Je l'aimerai toujours ! . . .
HARCLAIR
Il faut l'aimer, Françoise, il faut l'aimer. Mais c'est affreux...
FRANÇOISE {exaltée)
Ah ! pourquoi est-ce lui?...
HARCLAIR Que dis-tu ?
FRANÇOISE
Pardon. Je suis injuste, je suis cruelle. Mais cette lettre encore, cette lettre de Daniel fait Jean
DEUXIEME ACTE yS
plus grand, plus absolument tel que je le voyais dans l'avenir promis. J'aimais sa force et sa sérénité, la calme puissance et la raison généreuse qui me le montraient semblable à vous, plus tard, à vous, ma première vénération de petite fille, à vous, le premier être en qui j'ai contemplé la bonté, l'intelligence... Dans les rêves purs des toutes jeunes filles, le mari ressemble au père. Il vous ressemblait, il était votre fils.
H ARC LAI R (doucement)
Petite fille... Claire petite fille... Mais Daniel aussi...
C'est vrai. Daniel aussi... Et ce n'est pas la même chose. Daniel est mon frère. Ce n'est pas la même chose.
HARCLAIR {songeur)
Ce n'est pas la même chose... Non... Ils ne se ressemblent pas.
FRANÇOISE
J'aimerai toujours Jean; toujours Jean, mon pauvre Jean.
HARCLAIR
Ils ne se ressemblent pas... (un silence) Ma petite Françoise, il faut être forte, toi aussi, il faut te calmer. Nous verrons, nous chercherons.
FRANÇOISE
Que faire?
HARCLAIR
Nous chercherons. Mais qu'on ne te voie pas, qu'on ne t'interroge pas, qu'on ne devine pas. Que ce triste secret reste entre nous. Qu'on ne te voie pas pleurer. Va. {Elle se lève) Va dans ta chambre. Tâche de te maîtriser.
FRANÇOISE
Il faut écrire à Daniel aujourd'hui. Le porteur vient ce soir... Ecrire...
Tout à l'heure. Tout à l'heure. Nous réfléchirons. Va...
[Elle sort.)