‹ Les semailles; pièce en trois actesChapitre 16 sur 32 · SCÈNE III Mme HARCLAIR — FERRUEL · texte numérisé non relu

SCÈNE III Mme HARCLAIR — FERRUEL

(M™« Harclair s'assied et lit. Au bout de quelques instants, elle pleure, cesse de lire et regarde le vide.)

FERRUEL (entrant) Paul n'est pas là?

U^^ HARCLAIR

Si. Prenez garde.

FERRUEL Daniel?

Mme HARCLAIR

Voici sa lettre.

FERRUEL Rien de fâcheux ?

Mine HARCLAIR Pour lui, non.

FERRUEL Alors, pourquoi pleurez-vous ?

Mnie HARCLAIR

Jean...

FERRUEL

C'est vrai. Pardon.

Mme HARCLAIR Il est mort en sauvant un ennemi.

FERRUEL

Oui. Les hommes sont meilleurs que nous ne le croyions... Et Daniel?

Mme HARCLAIR

Ne parlez pas de Daniel. Paul pourrait entendre. Car depuis quelque temps il écoute... Pourquoi venez-vous ?

PERRUEL

Il le veut.

Mme HARCLAIR

Pourquoi ne m'évitez-vous pas?

FERRUEL Je ne peux pas. Il vous croit ignorante.

Mme HARCLAIR

Qu'il croie toujours! Que jamais ne vienne l'heure horrible de l'explication.

FERRUEL

Vous préférez ce supplice?

Mme HARCLAIR

Oh! oui, oui. Il est intolérable. Mais du moins je ne dois rien dire, je ne dois pas chercher des mots impossibles à trouver. Ah! si j'avais pu ne pas savoir, ignorer qu'il sait, lui!...

FERRUEL

Il fallait bien vous dire, pour qu'il ne sût pas davantage.

Mme HARCLAIR

Vous ne croyez pas qu'il doute?

FERRUEL Je ne sais pas. Il ne vous dit rien?

Mme HARCLAIR

Il me parle parfois du mal confus dont Daniel souffre, et... {Elle hésite.)

FERRUEL Et?

Mme HARCLAIR

Et 'de celui dont vous avez souffert.

FERRUEL Ah!...

Mme HARCLAIR

Vous ne remarquez pas de quelle façon il vous regarde quelquefois ? Il semble alors tout près de la pensée contre laquelle j'ai lutté si longtemps et qui m'a finalement vaincue. Car je suis cette mère vile qui regarde en son enfant une énigme. . . Vous n'avez jamais peur, vous, devant cet enfant?

FERRUEL Je doute aussi.

Mme HARCLAIR

Douter ! Etre la femme qui ne sait pas de façon certaine de qui est l'enfant qu'elle a mis au monde ! Quelle dégradation ! Et croire reconnaître le père dans la souffrance du fils. Se dire que si ce fils était de l'autre, il serait sans doute fort, et heureux ! C'est le jour où le doute m'est venu, que j'ai eu horreur, que je n'ai plus pu vous parler comme jadis, et qu'il a deviné...

DEUXIKME ACTE 79

J ai senti que vous me haïssiez.

Je ne vous hais pas. Je nous considère tous deux avec répouvante de ce que nous avons osé.

FERRUEL Nous nous aimions.

Mme HARCLAIR

Pas même.

FERRUEL Oh!

Mme HARCLAIR

Mais non. Nous ne nous aimions même pas. Nous avions simplement trop d'orgueil. Vous aviez celui de la conquête et du défi, le besoin de vous prouver à vous-même une supériorité d'homme libre de toute entrave, de tout préjugé.

FERRUEL Vous êtes dure.

Mme HARCLAIR

Non... Vous étiez comme beaucoup d'autres de notre temps. C'était une attitude... Moi aussi, comme beaucoup d'autres êtres de notre espèce, intelligents et sensibles, tourmentés du désir roma-

8o DEUXIEME ACTE

nesque d'être les héros d'aventures, dans une époque où le devoir ne fournissait qu'un héroïsme obscur, moi aussi, j'obéissais à l'orgueil. Nous croyions la vie normale trop mesquine pour nos individualités avides de particulier. Nous ne nous aimions pas : nous aimions l'inconnu, et la révolte...

Je vous assure...

Mme HARCLAIR

Ne cherchons pas à nous mentir. A quoi bon? Le passé est maintenant si clair à mes yeux ! Je me revois si bien telle que j'étais alors, me croyant méconnue parce que la vie n'était pas faite exactement comme je l'eusse créée, et parce que mon mari ne considérait pas ma sensibilité comme le phénomène essentiel du monde.

FERRUEL C'était de notre temps.

Mme HARCLAIR

Nous avons cette excuse, si c'en est une... C'était de notre vilain temps. Mais ce que nous avons osé ! . . . Nous savions que nous commettions un crime, puisque de notre inquiétude jamais nous n'avons parlé. Le doute, l'anxiété grandissaient en nous. Et nous ne disions rien. Nous nous sommes éloignés l'un de l'autre sans nous confier notre

DEUXIEME ACTE 8i

obsession. Alors que d'autres amants s'enivrent de l'orgueil de leur amour fécond, nous avions peur. Le seul espoir vivant en nous criait : « Il est peutêtre à l'autre! » Maintenant, c'est le châtiment. Jean, l'enfant que je pouvais regarder sans effroi, est mort. C'est le châtiment peut-être point épuisé. Daniel ! Daniel!...

FERRUEL {montrant la lettré) Je puis lire?

Mme HARCLAIR

Non, non. J'entends Paul. Il vient.

(Ils écoutent.)

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