SCÈNE XI LES MÊMES — FRANÇOISE
HARCLAIR
Chante-les,
DANIEL Je ne peux pas, tout seul.
HARCLAIR Je te soutiendrai. J'essayerai...
DANIEL
Ah. Si c'était possible! Si je pouvais chanter les héros, les grands et les obscurs, et tout ce qu'ils voulaient, les chanter tous et toutes leurs pensées. Je les connaissais; je savais les passions, les espoirs et les haines pour lesquels ils tombaient. Leurs voix ne peuvent s'éteindre. C'est pour ne pas se taire qu'ils se sont fait tuer !
Tu dois chanter pour eux.
DANIEL
Si je pouvais ! Ah ! mon rêve, mon beau rêve. Dire ce que ceux de ma race, les vivants et les morts, ont à dire auvx autres, par la musique, par la langue de toutes les races. Si je pouvais! J'ai vu le monde comme s'il venait de naître, comme si les instincts étaient nus. Je les ai sentis tous en moi, en même temps qu'ils vibraient en tous les autres. Les cris de victoire, et les râles et les hurlements de volonté crispée, c'était de la musique! Même le silence!... Il y eut des jours où l'humanité tout
entière et toute son histoire tenaient en un seul geste, d'un seul homme. Un soir, un soir plein de la pourpre du meurtre et du sacrifice, j'ai vu, oui, j'ai vu, j'ai vu l'éternité, un soir qu'un paysan sur son champ dévasté, coupé de tranchées et lourd de sang, à côté de sa maison détruite, machinalement et inlassablement, semait, semait...
FRANÇOISE {doucement) C'est beau !
DANIEL
Je l'ai devant les yeux, le semeur fantastique!... Chanter cela! chanter l'exaltation éprouvée plus tard, chaque jour, partout, devant la terre blessée, pantelante, destinée peut-être à de nouveaux désastres, et ensemencée quand même, quand même. Célébrer ces semailles épiques et sanglantes !
FRANÇOISE C'est beau I
HARCLAIR
Oui, Daniel, c'est beau I
DANIEL C'eût été beau. Si j'avais pu...
HARCLAIR Ce sera.
DANIEL
Ah ! j'aurais voulu I II me semblait que je devais cela, que je le devais à tous ceux qui tombèrent,
zo
qui acceptèrent de tomber pour que leur pensée demeurât sonore. . . C'est une dette.
HARCLAIR Une dette... encore.
DANIEL Que dis- tu, père ?
HARCLAIR
Je songe... Nous avons des dettes... La guerre a tout changé... Il faut que ceux d'aujourd'hui fassent lever les semailles sanglantes, tous ceux d'aujourd'hui, tous, quelles que soient leurs souffrances. Ces semailles, Daniel, oui, c'est l'éternité. Et c'est l'humanité tout entière, son espoir tenace... Quel orgueil ! quelle confiance ! et quelle humilité 1 Tu as vu cela?...
DANIEL
Partout. Autour des villages incendiés, tandis que tombaient les obus, partout, on semait, on semait I on semait ! . . .
On pleure les morts, mais la race doit vivre, la terre doit être féconde, l'effort doit recommencer, malgré les larmes, oui malgré les larmes. Il faut chanter cela, Daniel. C'est toute l'épopée. C'est toute la miraculeuse volonté de vivre, c'est toute la race, c'est toute l'humanité, confiante, entêtée, indestructible !
FRANÇOISE {avec exaltation)
Oui, Daniel...
HARCLAIR
Il faut; tu dois. Et je te soutiendrai; je dois. Je dirai ta vision à ceux qui ont besoin de force. Et tu les feras forts, avec moi.
FRANÇOISE Oui, oui !...
DANIEL Père!...
HARCLAIR Promets-le moi.
DANIEL
Je n'ose pas te le promettre. (// regarde Françoise) Je n'ose pas. Je suis désespéré.
HARCLAIR Morj secours n'a plus de puissance ?
DANIEL
Il ne suffit plus. Pardonne-moi. Il faudrait... Françoise, ce serait beau, dis- tu ?
FRANÇOISE {dans les larmes) Travaille, Daniel, travaille !
DANIEL Mais toi ? Tu m'aideras ?
FRANÇOISE Chante, Daniel !
DANIEL
Avec toi ?
FRANÇOISE (éperdue) Avec moi, avec moi !...
HARCLAIR Françoise !
DANIEL {s'approchant de la jeune fille) Tu pleures... Tu ne m'aimes pas...
FRANÇOISE Quand tu chanteras, quand tu chanteras !...
HARCLAIR Françoise !
DANIEL
Oh ! Alors, je suis sûr !,..
(// sort.)