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AVANT^PROPOS

En ces jours grandioses où, sur le sol français, la moisson se fait si riche, où tant de vertus connues et inconnues ont donné leurs fruits rédempteurs, la pensée se reporte naturellement vers les bons semeurs, vers ceux dont la vie se consacra au grand jardin du pays avant que leurs neveux n'en protégeassent les frontières. Eux aussi ont pris soin du patrimoine national et les héros de ce moment sont leurs glorieux héritiers.

Les portraits qui suivent ont été esquissés avant la guerre, en ces dernières années où les esprits sentaient instinctivement le besoin de se retremper dans l'âme de la grande France.

Joubert n'écrivit pas, mais il ne cessa de penser et ses carnets intimes sont devenus

pour nous une source de vie, ces carnets sur lesquels il grava, quelques jours avant d'expirer, ces seuls mots : « Le vrai, le beau, le juste, le saint ! » Le vrai, auquel il consacra toutes ses réflexions, le beau qu'il aimait tant dans ses livres dont il polissait la reliure en même temps qu'il en grapillait le froment, le juste, le saint qu'il honora si scrupuleusement dans ses fonctions et dans sa haute et sereine philosophie : « Excelle, et tu vivras », a-t-il dit, et il vit parce qu'il a cherché surtout la mesure et la délicatesse. « Là où elle n'est pas, disait-il,il n'y a pas de littérature. »

Joubert est le type du bon semeur.

Mmede Chateaubriand confia aussi ses pensées à de petits carnets, le « cahier vert » et le « cahier rouge » ; grande amie de Joubert, frêle de santé comme lui, elle mit la même passion au service du devoir, mais, sûrement, avec moins de sérénité et d'impartialité. Elle n'en demeure pas moins une âme d'un grand exemple, non pas seulement parce qu'elle fût une épouse fière, discrète, fidèle et indulgente, mais parce que l'adversité montra sa

vaillance dans les épreuves et suscita son dévouement aux infortunes. Dure et souvent injuste pour les grands, elle fut pleine d'abnégation et de charité pour les abandonnés de la vie. Pendant trente ans, elle demeura la providence de l'infirmerie Marie-Thérèse qu'elle avait fondée et qui lui a survécu, et son mari a pu dire d'elle : « Qu'est-ce que mes travaux auprès des œuvres de cette chrétienne? »

Sortant de la chambre où agonisait Mme Swetchine, Albert de Broglie disait : «Je n'ai jamais touché le ciel de si près ! » Et, en songeant à celte admirable femme, le mot de Joubert revient à la mémoire : « Le ciel est pour ceux qui y pensent. » Toujours, elle fut sur les cimes et y entraîna les autres, mais avec un tel charme et une bonté si prenante qu'elle semblait épargner l'effort. « Les chrétiens, disait-elle, doivent donner l'exemple de leur bonheur ». Et en effet elle fut heureuse, ayant pu satisfaire quatre passions qu'elle avouait : la religion, la science, les affaires publiques et les amis.

Cette grande dame russe devenue vraiment française connaissait bien notre pays et ses ardeurs généreuses, et sa manie de se décrier, et sa passion de la liberté Elle avait souffert d'en être privée et disait à ses amis : « Vous avez le bonheur d'ignorer en France ce qu'est le vrai despotisme; il n'y a rien de plus funeste pour les peuples et de plus redoutable pour les âmes. » C'était une ennemie de la force et de l'intimidation, et elle enseignait que la vérité ne « devait pas être défendue de la manière dont elle était attaquée ». On devine ce qu'une âme si haute rayonnait de vertus contagieuses, et si à l'heure actuelle ses pensées continuent de féconder les cœurs.

Sur sa tombe de Montmartre des inconnus viennent encore jeter des fleurs.

A la même époque que Mrae Swetchine, ayant beaucoup des mêmes amis, mais vivant dans un autre faubourg, une fille de la Charité, sœur Rosalie, consacrait aux miséreux l'ardeur dévorante de son intelligente charité et faisait voir la société aux riches par « les lucarnes de la rue Mouffetard ». Elle a mérité

d'être appelée « une des plus pures gloires de Paris ». Son influence fut considérable et, aux jours des luttes fratricides, se dressant en face des émeutiers dans la cour de sa maison, elle les arrêta par ce mot sublime : « On ne tue pas ici. »

Elle aussi, âme française par excellence, fille de Saint-Vincent-de-Paul, donna ses préférences aux vaincus de la vie et devint triste de leur tristesse. Aussi fut-elle autant aimée que respectée, sans distinction de partis, et a-t-elle laissé, non seulement dans la rue de l'Épée-de-Bois, mais dans la population parisienne, un souvenir qui a accru la vénération pour son ordre et pour la robe de ses servantes.

« La sœur Rosalie enseigna à Augustin Cochin, nous dit Léon Lefébure, dans quel esprit la charité doit être pratiquée, sans demander aux institutions de bienfaisance leur extrait de baptême, sans considérer la couleur du drapeau politique de leur fondateur, sans hésiter jamais à s'associer pour faire le bien avec des hommes dont on reste

séparé sur beaucoup de points. » Augustin Cochin remplit généreusement et dépassa même, s'il est possible, ce programme. « Il suffît de croire au bien, disait-il, pour en devenir capable » ; et nul n'y crut plus que lui et n'y dépensa mieux ses forces. Elles s'y épuisèrent, et il ne connut vraiment pour récompense que la joie du désintéressement. Dévoré par l'apostolat social, il ne goûta quelque repos qu'en épanchant son cœur dans ce magnifique livre des Espérances chrétiennes, où son esprit tourmenté d'infini cherche l'explication de la vie, en voit la déformation etnous fait apparaître les rivages perdus et recouvrables, siège de l'éternelle paix.

En 18^0, Augustin Cochin, si ardent en politique, ne voulut plus entendre aucune critique du Gouvernement, du jour où le drapeau fut déployé. Apôtre de l'union sacrée, il ne cessa de pousser au courage et à la fierté nationale, et, après avoir conduit au régiment son fils Denys, âgé de dix-neuf ans, il se faisait inscrire avec son second fils dans

la garde nationale et consacrait à la défense ses dernières forces .

Quarante-six ans après, un autre Augustin Gochin, son petit-fils, se prodiguait pour son pays et avec son frère lui donnait sa vie. 11 était ainsi cité à l'ordre du jour de l'armée :

« Officier d'une bravoure et d'un entrain superbes, animé de l'esprit de devoir et de sacrifice le plus absolu. Blessé à tous les combats auxquels il a assisté, n'a jamais consenti à être guéri complètement pour reprendre plus vite sa place dans le rang. Malgré toutes les instances, est revenu au corps avec un bras brisé. Exemple vivant des plus hautes qualités militaires. Est tombé glorieusement le 8 juillet 1916 à la tête de sa compagnie, défendant une ligne qui venait d'être conquise. »

Ce vaillant citoyen portant un nom si cher à notre capitale et illustré par toute une suite de générations, c'est la récolte promise et donnée aux bons semeurs.

Fernand Laudet

Excelle, et tu vivras.

Joubert

Il y a peut-être en ce moment en France un juge de paix ou un inspecteur de l'Université qui, en dehors des devoirs de sa charge, ou après avoir acquis ses droits à la retraite, dévore les livres des autres, se garde d'en faire, mais note sur ses carnets, après les avoir échangées avec d'intimes amis, les pensées qu'ont mûries ses réflexions ; puis il mourra inconnu et, si une auguste amitié ou une piété posthume ne mettent pas en lumière les caractères presque effacés des feuillets où il répandit son âme, il continuera de demeurera jamais ignoré ; et la postérité négligera de le comparer à La Bruyère et à Vauvenargues.

Mais Joubert eut Chateaubriand pour ami et des neveux qui prirent soin de sa gloire, et cette amitié et ce népotisme à rebours sauvèrent sa mémoire de l'oubli.

L'œuvre fut lente et difficile. Les ouvriers étaient qualifiés, et les pierres qu'ils mettaient en valeur, d'une belle eau mais aussi d'une espèce susceptible de plaire à ceux-là seuls qui travaillent dans le fin. Longtemps on ne parla de Joubert qu'en famille, chez Sainte-Beuve ou dans quelques cénacles intimes. Après le volume de Pensées extrait de ses manuscrits par Chateaubriand, M. Paul de Raynal, neveu de l'auteur, donna plus complètement, en 1842, les Pensées, essais, maximes, et correspondance de Joubert, et ce recueil fut réimprimé avec des augmentations en 1864.

Joubert faisait discrètement son chemin, lorsqu'il y a quelque trente ans, sur la scène du Théâtre-Français, Jeanne Raymond, dans le Monde où Von s'ennuie, jetait sa note dans le salon de Mm6 de Géran, en invoquant l'autorité du « philosophe Joubert. »

Grâce à Paillerou, Joubert, soixante ans après sa mort, commençait à entrer dans le grand public. Les études si complètes et si pénétrantes que lui consacre M. André Beaunier achèveront de lui donner la place qui lui est due.

Pour moi, en cette étude, j'ai le seul dessein

d'esquisser le portrait d'un homme qui, s'il fut avant tout un contemplateur et un observateur de l'âme humaine, se trouva être aussi l'interprète de deux sociétés, puisqu'il fut le disciple de Diderot et l'ami de Bonald, élève et maître chez les Doctrinaires de Toulouse, et conseiller de l'Université impériale.

Joseph Joubert naît à Montignac-le-Gomte en Périgord,le 7 mai 1754.

Il est le fils aîné d'une famille de treize enfants. L'aisance n'est certainement pas dans la maison et son père, le Dr Joubert, n'a que de modiques revenus pour faire vivre la famille.

On devait être un peu à l'étroit pour tenir si nombreux dans la maison, demeurée encore intacte sur la gauche de la rue tortueuse qui part de la rivière et monte jusqu'au vieux château. Quatre fenêtres de façade, aujourd'hui masquées par une forge, éclairent en tout quatre pièces où il faut manger, se tenir et se coucher. Il y a sans doute encore une vaste cuisine, et une buanderie

au rez-de-chaussée et, ce qui est mieux, un pavillon en saillie dominé par une vaste terrasse couverte, sorte de salon d'été où la famille, comme on dit dans notre Midi, devait se laisser vivre. Du jardin, n'en parlons pas, sinon pour dire qu'on y parvenait de l'intérieur de la maison, en montant un escalier en spirale, et qu'il n'était qu'un vilain boyau longeant le grenier, sorte de galerie découverte où un peu de terre végétale gardait la vie à de vieux buis et rappelait au promeneur égaré dans ce corridor qu'il était en plein air.

Assurément, la vie devait être un peu grise dans cet intérieur. Nous savons très peu de chose sur les quatorze années qu'y passa Joubert. Il n'en dit jamais rien et nous confie seulement qu'il fut un enfant paisible, ce dont nous ne doutons pas.

Il alla à l'école à Montignac, comme on faisait alors et comme on fait encore aujourd'hui. On y apprenait à lire, à écrire et à compter ; ce serait une erreur de croire que cela ait dû beaucoup changer depuis.

Il faut penser, du moins, que l'instruction n'y était pas si rudirhentaire, puisque à quatorze ans Joseph Joubert était jugé capable d'aller étudier

le droit à Toulouse pour se préparer au barreau.

Il arrive dans la ville rose vers l'automne de 1768, et gagne le collège de l'Esquille, dirigé par les Doctrinaires, où, dans le calme du cloître, s'étudiaient les le ttres et la religion. La vie y est austère, méditative. C'est là, sûrement, sinon que se forma l'àme du penseur, originairement façonnée pour la contemplation et marquée de l'influence maternelle, du moins qu'elle se laissa mieux aller à la pente de ses instincts et les compléta.

Aujourd'hui, l'externat universel ne permet plus ces empreintes, mais dans l'ancienne éducation, qui s'est encore continuée du reste un peu dans le xixe siècle, la direction des maisons religieuses, surtout lorsqu'elle était accompagnée d'une haute formation littéraire, donnait un pli spécial à la jeunesse ; le torrent de la vie pouvait ensuite passer sur ce qui avait été gravé dans l'enfance, les marques en demeuraient ineffaçables.

Joubert resta toujours, au fond, élève des Doctrinaires. Sa fidèle pensée ne les abandonne pas, et lorsqu'en 1809. nommé membre du conseil de l'Université impériale, il sera consulté sur les meilleures méthodes d'éducation, nous ver-

rons qu'il se retournera avec regret vers son ancien collège disparu et surtout vers les maîtres « qui faisaient leurs délices de l'étude des beautés qu'ils enseignaient. »

L'élève se trouva si bien dans leur maison et goûta si fort leur vie qu'il voulut la partager. A dix-neuf ans, quand il eut terminé ses classes, la poursuite du barreau lui parut sans attrait ; il prit la soutane et entra dans la congrégation des Doctrinaires en qualité de probationniste, c'està-dire, semble t-il, avec l'intention de se lier ultérieurement par des vœux. Il changea bientôt d'avis, car un an après il n'était plus, nous dit M. André Beaunier, sur la liste des novices. Nous ne savons rien de précis sur les causes de ces versatilités, mais nous pouvons bien les deviner, connaissant la puissance imaginative, la nature indépendante et subtile de Joubert.

Quoi qu'il en soit, il resta encore quelque temps au collège de l'Esquille, probablement en qualité de frère lai enseignant. C'est alors qu'il commence à lire et à se faire une merveilleuse érudition, à regarder, à réfléchir et à noter ses impressions.

Il a vingt ans. Il doit être bien, à en juger par l'unique portrait que nous ayons de lui et

qui fut fait longtemps après ; grand, mince, les cheveux bouclés, l'œil noir à la fois vif et naïf ; le nez long, mais bien dessiné, la bouche esquissant un sourire réprimé qui appelle la sympathie; il est surtout parfaitement distingué. Il a sans doute Pair, comme on dit, un peu d'église, mais d'une église qui n'a rien de monastique. 11 fréquente un peu le monde ; il compose même des petits vers, des petits vers amoureux ; il est temps de quitter les Doctrinaires; c'est ce qu'il fait.

M. Paul de Raynal déclare que Joubert n'avait pu supporter sans en souffrir les fatigues de l'enseignement, que sa constitution délicate répondait mal à l'ardeur de son zèle et qu'il avait besoin de repos. M. André Beaunier nous dit simplement qu'à cette époque il était troublé et il appuie son opinion sur les impressions que Joubert notait déjà sur son carnet. Je crois que M. Beaunier a raison.

Joubert revient àMontignac-Ie-Comte,en 1776.

Que fait -il dans sa petite ville ? Ce que font les jeunes gens de nos jours qui reviennent des villes universitaires, sans rapporter un métier: rien, sinon s'ennuyer. Et cependant Joubert a une ressource qui n'est pas commune à beaucoup : il lit, réfléchit et note. Mais, si avide qu'il soit (l'enrichir

son esprit de connaissances nouvelles et de poursuivre la lente ascension vers la perfection qui sera sa seule carrière, il n'en demeure pas moins un jeune homme de vingt-quatre ans, et il esta Montignac ! Au bout de deux années, il lui semble qu'il y a peut-être trouvé plus de repos qu'il n'en cherchait, et qu'au dehors de Montignac il est sûrement d'autres sources d'impressions plus abondantes, plus pétillantes même que celles de Toulouse.

Il désire follement se rendre à Paris et pénétrer dans les milieux littéraires de la capitale, il désire échanger delà pensée. lien sera toujours ainsi : cet homme curieux qui ne voulut jamais publier une page et qui, plutôt que de voirie rideau se lever sur ses œuvres, s'écria toujours comme l'autre : Pas encore! cet homme goûtera jusqu'à sa mort l'abandon et la communication entre amis.

Il partit en 1778 pour Paris, ne regrettant vraisemblablement que sa mère et peu son Périgord, auquel il ne se montra jamais bien attaché.

* * Le voilà donc à Paris. Comment ce petit provincial entra-t-il bien vite en relations avec

Laharpe, Marmontel, d'Alembert et surtout Diderot ? c'est ce qu'il est permis de se demander et ce que ne manquera pas de nous dire bientôt son biographe. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'il y eut rapidement intimité entre les grands encyclopédistes et Joubert et que le jeune homme ne résista pas à leur séduction. Celui qui allait être jusqu'à sa fin un causeur incomparable tomba sans doute sous le charme de la conversation de Diderot ; la magie des mots, l'originalité des aperçus et le brillant même des paradoxes l'enivrèrent un moment ; ce n'est que plus tard, après avoir toutefois retiré du commerce de ces puissants esprits un profit indiscutable, et élagué tout ce qui n'était que broussailles et herbes folles dans leur prodigieuse moisson, ce n'est que plus tard qu'il entrevit l'inanité de leurs systèmes et le vide de leurs théories. « C'est la matière qui manquait, écrivait-il, et je ne sus pas le voir. » Il était à l'âge des passions, — et il nous dit qu'il les connut toutes, — à l'âge où l'on prend en elles ses raisonnements, et il s'abandonna à leurs impulsions. Mais bien avant que le soir de la vie ne lui eût apporté sa lampe, il vit clair, et, dans son chapitre sur les philosophes, il a exprimé en

trois lignes son opinion sur Diderot : « Il ne vit aucune lumière et n'eut que d'ingénieuses lubies. Il avait des idées fausses sur le but et les beautés de l'art, mais il les a bien exprimées. »

A la même époque une plus tendre et plus précieuse sympathie l'unit à celui qui devait être, avec Chateaubriand, son meilleur ami: Fontanes.

Presque du même âge, presque de la même région, tous deux élevés dans les congrégations enseignantes, épris des lettres, l'un de poésie, l'autre de philosophie, ils avaient quitté, au même moment, leur province pour venir chercher à Paris la société des hommes instruits. Tout devait les rapprocher, aussi bien les circonstances que la pareille élévation de leurs pensées.

Ils commencèrent par avoir à eux deux une idée : celle de fonder une revue . On pensait déjà à cela au xviii6 siècle, et, en l'espèce, ce but était grand, puisqu'il s'agissait de faire connaître à l'étranger, et notamment à l'Angleterre, le mouvement des idées françaises, mais il faut aussi ajouter, et il n'y avait, du reste, là rien que de très légitime, que cette revue devait avoir encore pour objet de donner à ces jeunes gens le

supplément de ressources dont ils avaient besoin.

L'histoire de la fondation de cette revue n'est pas sans intérêt ; nous la connaissons par les lettres de Fontanes à Joubert. C'est à la fin de l'année 1780 que Fontanes partit pour Londres avec l'espoir de recruter de nombreux souscripteurs. Naturellement, les encouragemenls ne manquèrent pas au début, mais peu à peu on dut mettre en garde les jeunes gens contre de trop grandes illusions, et Fontanes écrit à Joubert que les choses de goût n'ont pas en Angleterre la même vogue qu'en France et qu'on ne lit guère que ce qui a trait à la politique, au commerce et à l'industrie. Enfin, on conseille à Fontanes de porter les grands coups en novembre, et on lui promet de le soutenir; on compte sur cinq ou six cents souscriptions, mais peu après sur deux cents seulement. La revue s'appellera la Correspondance . Ainsi donc le titre était trouvé, c'était déjà quelque chose ; ce fut tout. La revue ne parut jamais et il fallut renoncer au projet. Fontanes donne pour raison que, décidément, les mœurs anglaises n'y sont pas propices ; « ce pays est tout à la banque, rien n'est moins littéraire... » Berquin, paraît-il,

s'est fait grand tort en cherchant des souscriptions de porte en porte pour son Ami des enfants ; Fontanes ne veut pas risquer le même sort, et il revient de Londres moins riche d'espérances et de monnaie, mais avec des souvenirs et des relations. Il semble se consoler du reste facilement de l'insuccès. « Je rapporterai de Londres, dit-il, des avantages fort au-dessus de quelques souscriptions. » Quant au pauvre Joubert, qui semble avoir contribué de sa poche à l'entreprise, nous ne voyons pas le profit qu'il en retira.

Ce ne fut là, du reste, qu'un incident dans la vie des deux amis. L'été de 1788 en fit surgir un autre d'apparence insignifiante et cependant plein de conséquences.

Un parent de Joubert, officier de cavalerie, en retraite à Villeneuve-le-Roi dans l'Yonne, l'invita à venir passer quelques jours avec lui et il en résulta deux mariages. D'abord, celui de Fontanes, puis celui de Joubert.

Ce sont deux petits romans très simples.

Joubert était donc à Villeneuve-le-Roi et il passait, nous dit son frère, Arnaud Joubert, sur la promenade, devant un des plus jolis jardins de la ville ; c'est assurément une manière avantageuse

de présenter les choses, car il ne me semble pas qu'il dut y avoir place dans la petite ville fortifiée de Villeneuve pour tant de jolis jardins; mais enfin, la vue de celui-là fit tant de plaisir à deux voyageuses de passage qu'elles ne pouvaient en détacher leurs yeux, et qu'elles questionnèrent Joubert sur son propriétaire. La conversation s'engagea et l'on pense si le délicat causeur les séduisit. Joubert, de son côté, trouva charmantes M™ et Mlle Chantai de Gathelin. On se lia vite comme on savait le faire autrefois, où la vie était plus simple, et bientôt Joubert, sachant que MUe de Cathelin, indépendamment de ses agréments naturels, était un parti fort avantageux sous le rapport de la fortune, conçut l'idée de la faire épouser à Fontanes qui ne la connaissait pas.

Et ce projet aboutit.

Vous pensez bien que l'intermédiaire fut merveilleux et que son art persuasif sut vaincre les résistances d'un vieux parent fort positif, qui savait très bien objecter la disproportion des fortunes.

C'est précisément par une lettre au baron de J***, à Paris, que débute le livre de la délicieuse correspondance de Joubert.

« Monsieur, je veux vous parler de M. de Fontanes... »

Trop adroit pour ne pas savoir que les meilleurs éloges sont ceux qu'accompagnent quelques réserves, le plaideur insinue que, sans doute, son ami a une certaine mobilité d'opinions (et l'avenir le prouvera), mais elle est très agréable en lui... ses amis seraient bien fâchés de le voir corrigé... Cependant il la perdra, dès qu'il verra son sort fixé... Il sera certainement un des plus grands poètes que notre siècle ait produits, et on peut le regarder comme un homme destiné à faire, un jour, le plus grand honneur à son pays... Sur ce point, Joubert ne se trompa qu'à moitié. Reste la question de fortune, question si délicate que, pour l'aborder, l'ami doit faire appel à toute sa subtilité, et on sait qu'il n'en fut pas dépourvu !

« Si l'on veut être heureux par la fortune en se mariant, dit Joubert, il faut la donner ou la recevoir. » Fontanes la recevra. Et, du reste, « ne vaut-il pas lui-même plus d'un million? »

Le mariage se fit.

.lOUBERT 29

Cette première lettre de la correspondance de Joubert est datée du 19 octobre 1788 ; la seconde est du 21 novembre 1792, et elle est adressée à M"o Moreau de Bussy.

Qui est Mlle Moreau de Bussy, pourquoi Joubert lui écrit-il, et pourquoi sa lettre est-elle datée de Montignac ? C'est le sujet du second roman.

Pendant son séjour à Villeneuve, Joubert avait eu l'occasion d'apprécier la famille Moreau de Bussy, où, près d'une mère infirme, une fille ainée veillait avec autant d'abnégation que de grâce à la direction de la maison familiale, au soin de ses frères et à l'éducation d'une nièce orpheline. Joubert, qui avait une âme de lierre, s'attacha à cette maison et surtout à celle qui en était la lumière. « Entre elle et lui, nous dit M. Paul de Raynai, se forma une de ces liaisons pleines de charme qu'épure déjà la maturité de l'âge et que colorent pourtant les derniers reflets de la jeunesse. » Des deuils survinrent qui les rapprochèrent davantage, et, plus encore, deux années de séparation.

Tandis que Joubert se laissait aller en Bourgogne au courant de ses affections, il arriva qu'il fut nommé juge de paix en Périgord et qu'il dut quitter Villeneuve pour revenir à Montignac, abandonné depuis douze ans 1

On était en 1790 ; l'Assemblée constituante venait de créer les justices de paix, magistratures électives, et Joubert fut nommé sans s'être présenté, mais non sans avoir été présenté. En effet, Mmc Joubert, depuis la mort de son mari, rêvait de ramener son fils près d'elle, et quand l'occasion se présenta d'en faire un magistrat dans sa petite ville, elle ne la laissa pas échapper. Toute la famille s'en mêla, et Joubert, sans quitter Paris, sans mener campagne, et sans s'inquiéter des oppositions plus ou moins passionnées que soulève toute candidature, — même dans le Midi, — se laissa nommer. Puis il ne se pressa pas. Elu en novembre, il arriva à Montignac en février et jura par serment d'être fidèle « à la Nation, à la Loy et au Roy ».

M. André Beaunier ne nous dit pas quelles furent les impressions de Joubert à ce moment de sa vie et les raisons de son acceptation, mais nous connaissons assez sa nature passive pour deviner qu'il n'aimait pas à éluder ce qu'il ne

provoquait pas ; il devint juge comme il avait été postulant et comme il sera universitaire, simplement par devoir ; il obéit au courant de sa destinée et, dans l'occurrence, il est aussi stimulé par le désir de répondre aux vœux de sa mère.

Joubert ne restera pas longtemps, du reste, dans la petite ville qu'il a délaissée pendant tant d'années. Comment ce penseur, ce contemplateur, planant au-dessus du terre-à-terre de la vie, débrouilla-t-il, aplanit-il les petites affaires soumises à son jugement ? Concilia-t-il bien, posa-t-il bien les scellés, décerna-t-il à propos les mandats d'amener, comprit -il la valeur d'un dossier et dune manière générale, pour parler comme à l'époque, sut-il maintenir à sa hauteur la sublimité de l'institution des juges de paix ? Les jugements que M. André Beaunier a heureusement trouvés dans le grenier de la mairie de Montignac nous permettent de penser qu'il ne s'en tira pas plus mal qu'un autre. En tout cas, son consulat n'a pas laissé de trace car j'ai rencontré, cet été, un juge de paix du pays qui connaissait bien Joubert de nom, mais à qui je dus révéler qu'il avait été son prédécesseur.

Joubert eut sans tarder la pensée de se reti-

rer, dès que ses années de mandat seraient écoulées. Les temps n'étaient pas précisément invitants pour juger en paix, et puis vraiment il en avait assez, et il préférait revenir à Platon et à Mlle Moreau de Bussy.

Il quitta donc Montignac, et pour toujours, en 1792. Villeneuve-sur- Yonne devait désormais le recueillir pendant trente-deux ans et devenir pour lui une seconde patrie, beaucoup plus aimée que la première. Et ne nous y trompons pas, il ne faut pas voir seulement la raison de cette préférence dans de tendres attaches, mais dans une sympathie instinctive pour la région bourguignonne. Parlant de la vallée de Villeneuve, il dit : « Ce pays qui m'a tant plu », et il fait avec amour la peinture de la petite cité assise sur l'Yonne a avec son fleuve de lumière qui coule du côté de Sens et ses trente coteaux autour de la ville. » Jamais il ne prêta pareille attention à sa terre natale. Et cependant en vérité, si agréable que soit la vallée de l'Yonne, est-elle comparable avec celle de la Vézère, cette charmante rivière qui descend des montagnes de la Corrèze d'abord à fleur de gazon, légèrement écumante sous l'ombre des saules qui se penchent sur ses eaux, puis s'en-

fonçant en bouillonnant à travers les murailles rocheuses du Périgord. La douce et paisible pensée de Joubert dut se sentir écrasée par cette campagne souvent agreste et par l'éclat de la lumière méridionale II n'a pas su aimer les demeures rongées par le soleil, les castels accrochés au flanc des coteaux sur les prairies qui dévalent, les terres rouges qui mettent des morceaux de flammes à travers les taillis des falaises, les villages en amphithéâtre sur les promontoires escarpés, les routes taillées en terrasse dans le granit, et les ponts haut perchés sur leurs arches ogivales et aussi les noyers gigantesques dont la vive verdure s'enlève crûment sur les horizons fauves.

Combien plus en harmonie avec ses goûts lui parut la vallée de l'Yonne avec ses peupliers frissonnants, ses collines mollement ondulées, ses cultures faciles, ses clochers discrets, ses villages ramassés dans la plaine, ses routes qui tirent bien droit leur ligne rose à côté du ruban d'argent de la rivière. Pays de mesure et de modération, si bien adapté à l'âme du philosophe.

Et ces préférences excusent peut-être les Montignacois d'avoir fait peu d'honneur à leur compatriote .

Sans doute, sa demeure porte une plaque apposée, il y a environ vingt ans, et sur laquelle nous lisons : « Dans cette maison est né le 7 mai 1754 Joseph Joubert, philosophe et moraliste, » mais ne méritait-il pas aussi bien un buste de bronze sur la place que Pierre Lachambeaudie, fabuliste, proscrit du Deux-Décembre ? Ceux qui ignorent encore ce littérateur préféré à Joubert me sauront gré de leur apprendre qu'il n'était pas le premier venu. Je lis, en effet, dans le bulletin de la félibrée de Montignac : « Alfred de Musset, qui n'aimait pas La Fontaine, — dont la morale était, disait-il, la morale froide et égoïste d'un vieillard, — eût aimé à lire les œuvres de Lachambeaudie. »

Mais revenons à Joubert, qui va se marier. Durant son séjour à Montignac, son attachement pour M1'6 Moreau n'a fait que s'accroître. Elle est malheureuse, elle est isolée, il lui offre les consolations de son amitié ; une correspondance intime les unit davantage. « Ils ne tarderont pas à s'apercevoir, dit M. de Raynal, que, sans y songer, ils étaient devenus nécessaires l'un à l'autre. »

Joubert semble l'avoir compris le premier et, toujours selon son biographe, « il offrit sa main

avec un si ferme propos de s'opiniàtrer qu'on n'eût garde de la refuser ».

11 faut lire les lettres du 21 novembre 179/2, du 16 janvier 1793 et du ier mai de la même année adressées à M"6 Moreau pour bien connaître le sens optimiste de Joubert et l'art avec lequel il s'appliquait à dissiper les nuages susceptibles d'assombrir la vie des autres... et la sienne: « Pourquoi donc ne pas faire comme lui, qui remplit de son mieux en toute circonstance l'obligation d'être heureux... La vie est triste, mais elle est semée de beaux sentiments, il ne s'arrête pour lui qu'à ceux-là... il y a, sans doute, des séparations cruelles, mais les amis que nous avons perdus ne sont sûrement pas honorés de nos douleurs excessives. » « ...Calmez, dit-il, à M]le Moreau, votre douleur qui calomnie votre raison... » Finalement, il lui persuade qu'il est le p tau rivage duquel elle doit aborder. « J'ai r' xii sur vous tous les sentiments que m'inspirait la société dont vous viviez entourée. J'aime en vous, et vous, et votre frère, et votre amie, et ce pays qui m'a tant plu, et des souvenirs que mon âme gardera précieusement. » Elle est le dépôt que ses malheurs lui ont confié. Il veut le garder, il l'aura. « Epargnez-moi beaucoup de peines,

ajoute-t-il, et, terminant par un seul mot, ditesmoi: Eh bien, j'y consens, en attendant que je le veuille! »

Elle consentit. Leur union fut célébrée à Paris le 8 juin 1793.

Cette date appelle une réflexion. Dans la correspondance de Joubert nous trouvons plusieurs letlres écrites en pleine époque révolutionnaire, soit à Mlle Moreau de Bussy, soit à M. et à Mme de Fontanes, soit enfin à Mm? de Beaumont. Pas une fois il n'est question des terribles drames de l'époque. Joubert a vu la Révolution à Paris, il a assisté au procès de Louis XVI ; or, même dans les lettres aux dates brûlantes de 1793, il ne nous parle que de ses lectures, de sa santé et du temps qu'il fait. « Son âme, dit-il, chasse aux papillons » Est-ce pour excuser ce silence qu'il écrira plus tard : « La Révolution a chassé mon esprit du monde réel en me le rer ^ant trop horrible ? » Il paraît, d'ailleurs, que Vi *neuve échappa plus que d'autres régions aux passions politiques. Joubert put donc, en ces lieux, s'isoler dans la sérénité de ses pensées et se donner au culte de la vérité et du beau. Il lut, il prit des notes et ne fit que cela. Mais s'il ne publia rien., il sentit du moins le besoin de

confier ses sentiments. Ce fut un merveilleux ami, un homme plein d'expansions et de caressantes paroles, et c'est alors que germa en son cœur, sinon la plus vive, du moins, en raison de son objet, la plus célèbre des affections de sa vie, celle qu'il éprouva pour Pauline de Beaumont.

On connaît l'histoire de cette femme infortunée, et nous n'y reviendrons pas, sinon pour rappeler comment Joubert fut amené providentiellement à elle.

Echappée par miracle à la fureur du Comité de Sûreté générale, chassée du château de Passy d'où l'on avait expulsé tous les siens, et abandonnée en raison de sa faiblesse par les pourvoyeurs de l'échafaud, elle avait été recueillie par de pauvres paysans à Etigny, aux environs de Villeneuve. Joubert, instruit de sa détresse, s'empressa d'aller la voir et de lui offrir l'hospitalité et ses services. 11 lui donna bien plus ; elle trouva en lui, dans son malheur, l'ami qui console,l'esprit délicat qui sut apprécier sa douceur, sa claire intelligence, son goût exquis et qui l'aida désormais à chercher dans les lettres un soulagement aux malheurs de sa vie. Elle aima Joubert de toutes ses forces intellectuelles.

Leurs pensées les unirent et aussi leurs souffrances. Joubert a dit d'elle : « Figure pareille à celles d'Herculanum qui coulent sans bruit dans les airs, à peine enveloppées d'un corps », et l'on sait que Mme Victorine de Ghàtenay a dit de Joubert : « Il avait l'air d'une âme qui avait rencontré par hasard un corps et qui s'en tirait comme il pouvait. » Délicats tous les deux, ils se comprenaient à merveille, bien que de tempéraments différents ; l'un se reposait et l'autre s'activait, l'un se ménageait et l'autre se dépensait, et il en résulte dans leur correspondance un échange d'impressions charmantes.

Sans doute, Joubert entrelient son amie de ses lectures, il s'enthousiasme de la perfection de La Bruyère, il donne son avis sur Bonaparte qu'il préfère à ses associés, il se lamente sur l'aridité de Gondillac, il goûte le repos dans l'action dont fait preuve l'abbé Fleury.il déclare, comme de nos jours, que le Salon est détestable et, pleurant sa mère, il attend de revoir Mme de Beaumont pour dire à son oreille « les choses de la douleur » , mais, en vérité, ce qui fait le fond de la plupart de ses leltres, c'est leur santé, un peu celle de Joubert, beaucoup celle de Mme de Beaumont, et toutes les tendres exhortations

dun ami à son amie pour qu'elle se ménage. Elles se résument à peu près toutes dans cette phrase délicieuse : « Je suis payé pour vous désirer de la santé, puisque je vous ai vue ; j'en connais l'importance, puisque je n'en ai pas. » Et il ne cesse de la conjurer d'avoir la volonté de guérir, de se soigner, d'aimer le repos, de consulter un bon médecin, de se résoudre à vivre quelquefois couchée et à compter les solives, de venir à Villeneuve, où elle aura une chambre au midi et un repos qu'elle ne trouvera nulle part ailleurs. Que de tourments elle lui donne, et combien est émouvante sa dernière lettre à son amie, lorsqu'elle a pris la résolution fatale d'aller à Rome, après un épuisant séjour au Mont-Dore !

Elle est datée du 12 octobre i8o3.

« Si je ne vous ai pas écrit, c'est de chagrin. Voire départ, dans les fatigues dont vous sortiez, et votre immense éloignement m'ont accablé. Je ne crois pas avoir éprouvé un sentiment plus triste que celui dont je m'abreuvais tous les matins, comme d'un déjeuner amer, en me disant à mon réveil, depuis votre dernière lettre: Elle est maintenant hors de France, ou elle en est loin, etc.. Vous aviez besoin de repos et

vous allez chercher une activité qui vous épuisera. »

Pour se consoler, il lit, mais il ne l'a plus à sa portée « pour entendre ce qu'il pense... » « Ma vie intime va tout entière se passer entre le ciel et moi. Mon âme conservera ses habitudes, mais j'en ai perdu les délices... » Hélas! Joubert est bien inquiet, la lettre de son amie écrite de Milan, le Ier octobre, portait dans ses caractères une telle empreinte d'accablement et de fatigue que les larmes lui en sont venues aux yeux. « Adieu, dit-il, cause de tant de peines qui avez été pour moi si souvent la source de tant de biens. Adieu. Conservez-vous, ménagez-vous, et revenez quelque jour parmi nous, ne fût-ce que pour me donner un seul moment l'inexprimable plaisir de vous revoir. »

Ils ne devaient plus se revoir. Trois semaines après, Pauline de Beaumont succombait. Dans cette dernière lettre de Milan à laquelle Joubert fait allusion, brisée par le voyage, elle ne compte plus que sur le mouvement de la voiture pour suspendre sa toux. Son cœur n'est que tristesse, aucun rayon de joie n'y a encore pénétré. Que va-t-elle devenir? « J'espère surtout, écrit-elle à son ami (et c'est sa dernière parole)

que vous continuerez de m'aimer telle que je serai. »

C'est dans une lettre du 2 janvier 1804, écrite à Chênedollé, que nous trouvons la confidence de la douleur de Joubert : « Je ne vous en dirai rien, dit-il, elle n'est pas extravagante, mais elle sera éternelle. .. » Puis il se replie sur lui-même. « Je n'avais pas eu depuis neuf ans une pensée où elle ne se trouvât de manière ou d'autre en perspective. Ce pli ne s'effacera point et je n'aurai pas une idée à laquelle son souvenir et l'affliction de son absence ne soient mêlés. »

Le même égoïsme affectueux lui fait dire une autre fois : « Confidente de mes pensées et de mes erreurs, de mes travaux et de mes écarts, de mes témérités anciennes et de ma sagesse tardive, à qui les dire désormais? Vous étiez pour moi le public. »

Dans une lettre à Mole, Joubert a déclaré que Mme de Beaumont était pour les choses intellectuelles ce que Mme de Vintimille était pour les choses morales.

Arrêtons-nous un instant sur ce nom de Mme de Vintimille.

M. de Raynal nous dit simplement, dans la notice qu'il a consacrée à son oncle : « Un autre

attachement semblait destiné à remplir le vide que la mort de Mme de Beaumont venait de causer dans son existence. Mme de Vintimille, avec laquelle il avait déjà commencé de se lier... réussissait à adoucir ses regrets en y mêlant une affection nouvelle. » Gela est très bien dit, mais M. Arnaud Joubert est plus explicite sur cette grande amitié de son frère : a II l'aimait comme la plus tendre sœur ! elle l'entendait si bien, il existait entre leurs deux âmes un tel unisson, une harmonie si parfaite que M. Joubert disait lui-même que le plaisir de converser avec elle avait pour lui la même douceur que le plus agréable concert. »

Mme de Vintimille, qui était une amie de Mme de Beaumont et qui la pleura amèrement, fut, dit-on, une femme pleine d'esprit, de verve et d'agrément, très entourée. On n'a pas trace de ses lettres, on les trouvera peut-être un jour, je crois même qu'on en a trouvé, et il sera curieux de voir comment elle répondait à Joubert. J'ai le sentiment qu'elle ne devait pas lui répondre souvent, mais nous avons, du moins, quelques-unes des lettres que lui adressa Joubert ; il ressort de cette correspondance qu'il lui témoignait une grande tendresse ; elle devait

sans doute la mériter, mais il semble aussi qu'elle ait été un peu capricieuse et que Joubert s'attachait d'autant plus à la suivre que, le plus souvent, elle lui échappait.

Pour bien souligner l'adoration que lui témoigna Joubert, je prendrai mes citations dans ses dernières lettres, alors qu'au soir de sa vie il a plus que jamais besoin d'épancher ses tendresses.

« Adieu, soyez heureuse, cette année et toutes autres, autant que je le désire, autant que vous le méritez, et surtout soyez bien sûre que, tant que je respirerai, leste ou impotent, malade ou sain, imbécile ou non, écrivant ou n'écrivant pas, je penserai à vous, je vous estimerai, je vous honorerai, je vous aimerai toujours. » Et une autre fois : « Je voulais encore une fois vous montrer à découvert et sans images ce cœur où vous avez régné et cette âme toujours la même où les souvenirs agréables sont empreints pour l'éternité. . . »

Et encore :

et Vous étiez plus jeune, il y a vingt ans, lorsque je marchais à vos côtés et que vous donniez le bras à Chateaubriand, à pareil jour, à pareille heure, en parcourant certaine allée que je vois

presque de mon lit, et où, à mon très grand regret, je ne puis pas aller célébrer cet anniversaire, mais vous n'étiez pas plus aimable. Votre présence et votre souvenir font également mes délices. Continuez à vous faire adorer et aimezmoi toujours un peu . »

Il n'en écrivit jamais davantage, que dis-je, il n'en écrivit jamais autant à Mme de Beaumont. Et ainsi que je l'indiquais tout à l'heure, il sem ble que la femme aimée était difficile à saisir. Jouberl a du moins toujours des difficultés avec son portier : on ne le laisse pas monter, son nom est omis sur les listes, même lorsque les visites faites aux jours les plus brûlants de l'année « rendent impossible de la part de ceux qui les reçoivent toute ingratitude et même toute indifférence ».

Ce n'est pas tout ; malade, il attend toujours que son amie fasse prendre de ses nouvelles, et il n'obtient aucun signe délie ; absent, il espère ses lettres, et elles n'arrivent pas ; il demande qu'elle pense à lui, et elle fait de la politique ! Il se plaint, il s'indigne, il la livre à ses remords, elle ne s'en émeut pas et lui répond avec belle humeur : « Je me fâchais, vous vous fâchiez, défâchons-nous. » Et Joubert est ravi.

Après la mort de Mme de Beaumont, la société distinguée qui se réunissait dans son salon, passa dans celui de Joubert. C'est là que se trouvaient, entre autres, Chateaubriand et sa femme, Fontanes, Mole, de Bonald, Chènedollé, Guéneau de Mussy. « Paisible société, a écrit Joubert, dont les débris ne se réuniront jamais que pour s'entretenir entre eux de celle qui en était le nœud et qui les avait rassemblés. » Le philosophe s'était juché dans le haut d'une maison qui lui venait de sa femme, vieille demeure du commencement du xvne siècle que l'on peut voir encore au ij5 de la rue Saint-Honoré. Il s'était fait aménager sur la cour, dans les combles, une galerie qui lui servait de bibliothèque. C'est là qu'il passa une partie de sa vie à moins qu'il ne fût dans sa chambre, c'est-à-dire dans son lit, où il restait souvent jusqu'à trois heures. Là, entouré d'auditeurs et d'auditrices, vêtu d'un spencer de soie, polissant ses livres avec un gant ciré, il discutait sur les hommes et les idées, tandis que Mme Joubert veillait sur sa précieuse santé. Ne sourions pas. Sans doute Cha-

teaubriand qui l'aima sincèrement a plaisanté sur ses manies et sur son originalité, sur ses continuels changements de diète et de régime, mais il faut reconnaître que Joubert, bien qu'il devint septuagénaire, fut toute sa vie un vrai malade, douillet peut-être, mais courageux, abattu parfois, mais se relevant, se soutenant par son énergie, sa patience, sa bonne humeur, par l'empire de sa volonté et aussi, pourquoi pas, par les bons petits soins qu'il s'accorda. « Mangez du roast-beef et buvez du vin de Porto, lui écrivait Chateaubriand, vous avez besoin de vous fortifier. » Et Joubert, s'il ne se fortifiait pas, du moins se soutenait et, avec cet heureux optimisme qui l'aida aussi à se conserver, il écrivait sur le carnet de ses pensées : « Les valétudinaires n'ont pas, comme les autres hommes, une vieillesse qui accable leur esprit par la ruine subite de toutes leurs forces. Ils gardent jusqu'à la fin les mêmes langueurs ; mais ils gardent aussi le même feu et la même vivacité. Accoutumés à se passer de corps, ils conservent, pour la plupart, un esprit sain dans un corps malade. Le temps les change peu ; il ne nuit qu'à leur durée. »

Et c'est à cinquante-cinq ans que ce malade

qui s'était fait, suivant le conseil de Pythagore, un temple de son lit, dont la vie se partageait entre sa bibliothèque de la rue Saint-Honoré et sa douce retraite de Villeneuve, entre ses méditations et les épanchements de ses amitiés, c'est à ce moment de son existence où il semble que son horreur de l'activité dût s'accroître et son besoin de repos se fortifier, qu'il accepta par devoir, par abnégation, une charge dont l'exercice devait achever de l'épuiser.

En 1808, Fontanes devenait grand maître de l'Université impériale et son premier soin était d'appeler son ami Joubert aux fonctions de conseiller et d'inspecteur général. Après avoir inscrit sur la liste de ses collaborateurs de Bonald et deBeausset, il ajoutait à leurs noms celui de Joubert. « Ce nom, disait-il à l'empereur, est moins connu que ces deux premiers et c'est cependant le choix auquel j'attache le plus d'importance... Je m'estimerai heureux si Votre Majesté veut m'accepter pour sa caution. » Et, en effet, il fallait bien appuyer cet inconnu dont

on avait besoin de dire : « Il est le frère du procureur iméprial de Votre Majesté. » Ainsi Joubert était pour la seconde fois appelé à des fonctions publiques qu'il n'avait pas sollicitées. Il ne croyait pas y avoir des droits, mais il y donna tous ses devoirs. Durant sa courte vie universitaire, il montra à l'égal de son zèle une indépendance presque passionnée. On ne l'a peut-être pas assez souligné.

Le roi de Hollande avait demandé son avis au grand maître sur l'organisation de l'instruction publique dans son pays. Fontanes s'empressa de se décharger de ce labeur sur Joubert et lui demanda la réponse. Joubert est naturellement au lit, il réclame du temps, on ne le lui donne pas, il se presse, et, à l'occasion de la Hollande, nous avons ses idées sur l'enseignement.

Que l'instruction élémentaire soit élémentaire: savoir lire, écrire, compter et être pénétré du respect que l'on doit avoir pour l'Etre suprême, cela est suffisant pour les enfants du peuple. M. le ministre de Hollande voudrait leur apprendre à raisonner. Quelle plaisanterie! « Que le ciel préserve les enfants d'être propres à apprendre tout ce que le ministre voudrait qu'on leur enseigne ! Ils ne seraient plus aptes à tra-

vailler... Quand la force va au cerveau, elle quitte les mains. » Suivant la pensée de tous les grands éducateurs, Joubert souhaiterait que l'école prépare la jeunesse à la vie qu'elle doit mener, et que les pédagogues résistent à la fureur de prétendre lui ouvrir des portes par où elle ne passera pas.

Il considère que les meilleures méthodes sont les plus simples, et il met déjà en garde conlre les expériences déplorables qui ont pour but de surcharger les programmes et qui nous ont donné tant d'illettrés !

En ce qui concerne l'enseignement secondaire, Joubert paraît stupéfait de la petitesse des vues des maîtres hollandais. Leur esprit utilitaire regrette le temps perdu à apprendre le grec et le latin et voudrait une éducation qui donne à la jeunesse « le plus grand nombre d'aptitudes pour tous les genres de connaissances ». On disait déjà alors : «Voilà ce qu'exige l'état actuel des lumières de la société. » On voulait tout enseigner à la jeunesse, même à l'enfance, et si l'on objectait qu'à cet âge tendre on est peu capable d'attention, on répondait que celle-ci se détendrait de la variété des études. Avec son bon sens, Joubert fait observer que l'esprit léger

des enfants ne trouve que dans les jeux le délassement nécessaire.

En résumé, le conseiller de l'Université impériale est effrayé de l'exagération des programmes des maîtres de Hollande. Si Fontanes veut l'en croire, il conseillera au roi de garder seulement la moitié de tout cela et ce sera plus que suffisant.

Il arrivera alors à Joubert de comparer cet enseignement encyclopédique à celui qu'il reçut chez les Doctrinaires de Toulouse. Faisant un retour sur son passé, il déclare qu'il n'y a eu en Europe d'éducation littéraire proprement dite que là où il y eut des corps ecclésiastiques enseignants. Eux seuls ont su donner aux esprits une teinture de ce que les poètes, les orateurs, les historiens et les moralistes de l'antiquité ont eu de plus exquis... Des hommes y faisaient leurs délices de l'étude de ces beautés et se consacraient à leur enseignement. Ils faisaient des littérateurs, nous ne faisons plus que des grammairiens...

« Regrettons nos anciens collèges. » C'est Joubert qui parle, en 1809. Et il ne se contente pas d'affirmations, il montre qu'ils préparaient à ce que la nature voulait, qu'ils donnaient le

désir de poursuivre des études chéries, et qu'ils vous congédiaient « avec une ignorance qui se connaissait et un savoir qui s'ignorait » .

Et en même temps, ce penseur recueilli, ce maître alité, s'appliquait à être un bon fonctionnaire, un vigilant inspecteur. Il fait ses tournées avec conscience et avec esprit. Il écrit à Fontanes qu'il s'arrêtera à Auxerre, parce qu'il y a là « plusieurs écoles à juger, un préfet à consulter, un aspirant de l'Ecole normale à examiner et... un janséniste à protéger. » Or, nous savons par ailleurs que ce qu'il aimait le plus, après les jésuites, c'était les jansénistes. Cet homme de Dieu s'appelait Trébuchet et il bégayait, ce qui ne l'empêchait pas d'être ardent et d'être persécuté, ou, ce qui est pire, de se croire persécuté. « Il faut le laisser là où il est, écrit Joubert, et ne pas le placer où il aspirait à être. Il voulait être professeur. Je lui ai dit franchement que je ne croyais pas que ce fût la volonté de Dieu. Aussitôt sa bouillante ambition s'est apaisée. » Il y a aussi à Auxerre le maître de grec, M. Paulvé, qui a cinquante ans d'enseignement et soixantedix ans de vertu.

« Hélas ! il ne peut plus se faire entendre ! Sa voix lui suffira dans sa maison, mais ne peut

plus remplir sa classe. » Il faut lui donner sa retraite.

Enfin il est aussi question d'un Napolitain, M. Guidi. On l'a envoyé d'Aix à Gaen. Quelle erreur ! La Provence n'est-elle pas une seconde Italie, et n'est-il pas mieux placé dans le Midi ?

Terminons sur la recommandation de Joubert en faveur de Ghênedollé. Il reproche amèrement au grand -maître de laisser en disgrâce son ami. Oublie-t-il que ce pauvre garçon a été son confident, son disciple ? « Il a voulu vous imiter, est-ce donc cela qui vous a fâché ? Il vous a imité mieux que tout autre, cela devait vous apaiser... Il est votre admirateur, c'est un client que Dieu et la nature vous ont donné et vous deviez être son patron. »

L'inspecteur de l'Université parlait, comme on le voit, avec cœur, avec esprit, avec indépendance, et aussi avec franchise, lorsqu il écrivait à son ami : Monseigneur, vous êtes bien heureux de m'avoir.

A la chute de l'Empire, Joubert suivit Fontanes dans la retraite, ses tournées avaient, du

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reste, profondément altéré sa santé. Il eut la douleur de perdre cet ami si cher. Ce fut, nous dit son frère, un des plus grands chagrins de sa vie. Il ne s'était pas fait à la pensée qu'il put lui survivre.

Peu d'années après, du reste, il succombait lui-même.

Il passa ses dernières années de plus en plus confiné dans sa chambre remplie d'amis, soit à Paris, soit dans sa maison de Villeneuve encore si vivante de son souvenir et de celui de Chateaubriand, vieille demeure fleurant le passé, où sur les vieux papiers marbrés sont encore accrochées les images anglaises préférées du maître, où sur les rayons des étagères s'alignent encore les livres de piété et de philosophie où s'alimentait l'esprit du penseur.

Sa femme, d'un esprit plus pratique que le sien, son fils, d'une nature moins expansive et qui devait peu lui survivre, son frère Arnaud, sa belle-sœur, ses nièces, qui vivaient avec lui sous son toit dans la plus étroite intimité, lui donnèrent jusqu'à la fin les douceurs que réserve l'union de la famille. Il s'affaiblit peu à peu, ses indispositions habituelles, nous dit son biographe, devinrent plus graves et plus longues,

la poitrine s'engagea et la mort approcha, mais lentement.

A la fin de mars, il mit cette dernière note sur son dernier carnet : « Le vrai, le beau, le juste, le saint ! » Et comme son attitude avait toujours été un peu expirante, il arriva jusqu'à sa dernière heure en se faisant illusion et en donnant l'illusion aux siens.

Le 4 mai 1824, il s'endormait dans la paix et la piété du chrétien.

Joubert a généralement eu une bonne critique.

Chateaubriand a conté la prise extraordinaire qu'avait ce cher ami sur l'esprit et le cœur de ceux qui le connaissaient : « Homme d'un esprit rare, a-l-il dit, d'une âme supérieure et bienveillante, d'un commerce sûr et charmant, d'un talent qui lui aurait donné une réputation méritée, s'il n'avait voulu cacher sa vie. » Sainte- Beuve a conclu que, s'il n'eut pas toute la puissance qu'on peut désirer d'un esprit, il en eut toute la délicatesse: de Sacy a prédit sans se tromper que le livre des Pensées ne périrait pas

et il a ajouté que l'homme était encore supérieur à ce qui restait de lui ; Saint-Marc Girardin et Géruscz ont loué l'élégance de son esprit et l'ingéniosité de son style. De nos jours, M. l'abbé Pailhès a été si séduit par le penseur qu'il a écrit sur lui un gros livre conjectural; M. Victor Giraud a finement dégagé le caractère de l'idéaliste, et M. André Beaunier a déjà posé les fondements du monument qu'il lui prépare ; seul peut-être M. Jules Lemaitre ne semble pas lavoir pris au sérieux, comme en font foi ces quelques extraits qu'il est bon de donner pour reposer de l'admiration : « Joubert ? Un vieil original, plein de tics délicieux et de manies angéliques, qui dut peut-être à son mauvais estomac d'être un idéaliste irréprochable et inventif, un dilettante du bleu... Il épousa par admiration une vieille fille très pieuse, très malheureuse, très dévouée, consommée en mérites. Imaginez, et ce sera très juste en dépit de la chronologie, — qu'il épousa l'àme d'Eugénie de Guérin... Il ne tenait pas énormément à la vérité : il lui préférait la beauté ; ou plutôt il les confondait avec une astuce séraphique .. Par mille affectations mystérieuses, par son mauvais goût travaillé et délicieux, il reste proche de

nous. Ce sensitif pudique est un des plus distingués parmi ces artistes joliment maniaques qui sont comme en marge des littératures... »

11 y en a ainsi plusieurs pages délicieusement spirituelles comme tout ce qui vient de l'auteur des Contemporains, mais réellement, plus que sévères, injustes.

Il suffît d'ouvrir le livre des Pensées pour protester, et vraiment je me reproche de ne le faire qu'à la fin de celte étude, après m'être laissé entraîner à la suite de l'homme, qui se confond avec l'écrivain.

Joubert demeure et restera l'auteur des Pensées. 11 survivra, par la profondeur de ses réflexions, par la manière dont il les habilla, par la pureté de son goût, par la sûreté de son érudition. 11 faut avoir son livre sur sa table, l'ouvrir au hasard aux minutes de loisirs, aux instants où l'esprit a faim d'un peu de substance, lorsqu'on est en quête, comme il disait lui-même, de ces ouvrages « où l'on respire un air exquis. »

Un instant ouvrons ce livre — et dans ses Pensées, maximes et essais, cherchons Joubert autant que dans sa correspondance.

Ces Pensées, a-t-il songé à les écrire pour ses contemporains ou pour la postérité ? Non ; de son écriture nette et moulée il les notait sans ordre, sur ses petits carnets précieusement conservés, dans le seul but de mieux préciser ses idées, de leur donner comme un conlour, de les réaliser ; il s'essayait, il s'épuisait à s'essayer avec perfection. Elles étaient pour lui « le ûl dans le labyrinthe, la boussole dans la nuit ». « Les bonnes maximes, a-t-il écrit, sont les germes de tout bien ; fortement imprimées dans la mémoire, elles nourrissent la volonté. » L'idée pour Joubert est tout; voyez le dédain avec lequel il s'exprime sur l'action : « Tout ce qui n'est pas abstraction et maxime, dit-il, ne mérite que le nom de fait. »

Voilà bien le programme d'un homme qui n'agit jamais, si ce n'est quand on lit appel à son devoir, et la seconde fois il s'y consuma. Aussi a-t-il cru devoir dire : « Les hommes sont comptables de leurs actions, mais, moi, c'est de mes pensées que j'aurai à rendre compte. »

Qu'il soit sans inquiétude! A ceux qui pourraient lui reprocher les douceurs de l'apathie, cette sorte d'égoïsme en repos, il répond : « L'aclivilé qu'on vante tant ne serait- elle pas l'égoïsme en mouvement ? » Pour lui, il a bien pris sa place en ce monde, il restera contemplateur et s'en défend à sa manière. « Penser à Dieu est une action. Oui, c'est là une activité consciente bien plus remuante, bien plus féconde que celle des gens qui s'agitent... » — « Ah ! s'écrie-t-il, que de gens boivent, mangent et se marient, achètent, vendent et bâtissent, font des contrats et soignent leur fortune, ont des amis et des ennemis, des plaisirs et des peines, naissent et croissent, vivent et meurent, mais endormis ! » Et plus loin, s'élevant contre la futilité de la plupart des conversations : « Il est des entretiens, ditil, où l'âme ni le corps n'ont de part. J'appelle ainsi ces conversations où personne ne parle du fond de son cœur, ni du fond de son humeur ; où il n'y a ni abandon, ni gaieté, ni épanchechement, ni feu ; où l'on ne trouve ni mouvement, ni repos, ni distraction, ni soulagement, ni recueillement, ni dissipation; enfin où l'on n'a rien donné et rien reçu, ce qui n'est pas un vrai commerce. »

Et pour en finir avec l'activité, hâtons-nous d'ajouter que, si Joubert entend se confiner dans la méditation, il conseille d'agir à ceux qui ne sont pas aptes à penser : « Tout homme doit être auteur sinon de bons ouvrages au moins de bonnes œuvres. Il ne suffît pas d'avoir son talent en manuscrit et sa noblesse en parchemin.»

Les idées l'obsèdent. « Elles sont avant tout, elles précèdent tout dans notre esprit. » Il s'attriste de ne pouvoir toutes les retenir au passage et d'être impuissant à exploiter les trésors que recèle l'esprit. «Il y a plus dépensées, dit-il, que notre mémoire ne peut en retenir. .. »

Où vont nos idées ? C'est là où le philosophe s'élève tout à coup jusqu'au sublime. « Elles vont dans la mémoire de Dieu. »

Et c'est ainsi que par ses pensées nous connaissons mieux le vrai Joubert que par les portraits qu'il essaye de donner de lui. Il s'est comparé à trop de choses I II est, dit-il, « un tronc retentissant à l'ombre duquel on devient plus sage... Un papillon qui brûle sa vie à la lumière... Une harpe éolienne qui rend quelques beaux sons, mais qui n'exécute aucun air... Un peuplier qui a toujours l'air jeune, même quand il

est vieux. .. Un ver à soie dont on ne dévidera pas les coques. »

Tout cela est beaucoup.

Et c'est peut-être ici le lieu de signaler la subtilité de certaines pensées de Joubert. Ainsi, nous voilà encore dans le dévidage: « Le monde a été fait comme la toile de l'araignée. Dieu l'a tiré de son sein et sa volonté l'a filé, l'a déroulé et l'a tendu. Ce que nous nommons le néant est sa plénitude invisible ; sa puissance est un peloton, mais un peloton substantiel, contenant un tout inépuisable, qui se dévide à chaque instant en demeurant toujours entier. » Ce peloton substantiel ne fait assurément pas une très belle image.

Autre part, dans le chapitre de la lumière, il dit « qu'elle est comme une humidité divine ». On ne comprend pas très bien, mais quand il écrit plus loin, « la flamme est un feu humide », on ne comprend plus du tout. Enfin, je signale cette classification des vers à travers le monde minéral, végétal et animal. « Il y a des vers qui, par leur caractère, semblent appartenir au règne minéral : ils ont de la ductilité et de l'éclat ; d'autres au règne végétal : ils ont de la sève ; d'autres, enfin, au règne animal ou animé, et ils ont de la vie. »

Je pourrais continuer les citations en suivant l'auteur, dans le chapitre du style, sur le choix des mots qui sont liquides, coulants ou rudes, mais il ne faudrait pas pousser trop loin cette querelle dont le seul but est de montrer que l'extrême recherche de Joubert devait le conduire parfois à des obscurités dans la forme et aussi dans l'idée. Mais combien ces taches sont imperceptibles à travers la lumière des autres pensées ! Combien toutes ses maximes sont réglées par la merveilleuse loi de la mesure. e> Les hommes d'un grand génie a - 1— il dit, sont ceux dont les organes ont une telle force et une telle union qu'ils sont toujours émus ensemble dans une exacte proportion. » Joubert est arrivé à cette proportion, à cette condensation delà pensée qui peut le faire comparer à La Fontaine. Et comme il était un imaginatif et avait mieux que tout autre ce qu'il appelait l'œil de l'âme, il fut un maître pour « rendre sensible ce qui est intellectuel ».

La meilleure manière de faire un portrait fidèle de Joubert serait de donner lecture de ses plus belles pensées. Cela ne vaudrait-il pas mieux que d'incomplètes analyses ? Les conférences de l'avenir qui seront probablement de

simples lectures de texte et commencent déjà à s'esquisser ainsi, donneront satisfaction à ce vœu pour le grand bien des auditeurs et des conférenciers. Mais, puisque nous ne sommes pas encore arrivés à ce progrès, réchauffons du moins les froides analyses par quelques citations de ces maximes où Joubert excellait à dire beaucoup de choses en peu de mots :

Chaque esprit a sa lie. . .

La crainte est la grâce de la débauche. . .

Les parfums cachés et les amours secrets se trahissent...

L'espace est la stature de Dieu.

Ne coupez pas ce que vous pouvez dénouer.

La tendresse est le repos de la passion.

Tout s'apprend, même la vertu.

On n'est correct qu'en corrigeant.

Le sublime est la cime du grand.

Pensez aux maux dont vous êtes exempts.

Dieu a ordonné au temps de consoler les malheureux .

Etre capable de respect est aujourd'hui presque aussi rare que d'en être digne.

Nous perdons toujours l'amitié de ceux qui perdent notre estime.

Et ces courtes pensées ne sont pas inférieures à d'autres qui ont plus d'ampleur, par exemple ;

Les plaisirs des grands, quand ils sont bruyants et gais, sont, pour les habitants de la campagne, un spectacle qui les réveille, les réjouit, exerce leur esprit, anime leur conversation et leur fait trouver plus de joie dans la vie.

Chaque année, il se fait en nous un nœud comme dans les arbres, quelque branche d'intelligence se développe, ou se couronne et se durcit.

11 est un âge où l'on ne voit dans le visage que la physionomie, dans la stature que le support de la tête, dans le corps, enfin, que le domicile de l'âme.

Ayez un esprit où la vérité puisse entrer nue pour en sortir parée.

L'attention est étroite d'embouchure ; il faut y verser ce qu'on dit avec précaution, et pour ainsi dire goutte à goutte.

Le style recherché est bon quand on le trouve, mais j'aime mieux le style attendu.

Dieu veut que nous aimions même ses ennemis.

Nous nous jugeons suivant le jugement des hommes au lieu de nous juger suivant le jugement du ciel. Dieu est le seul miroir dans lequel on puisse se connaître ; dans tous les autres on ne fait que se voir.

Pour arriver à une telle perfection, Joubert, dans ses lectures, s'était nourri du plus pur froment. Combien il aimait les livres, ses livres ! « Ce sont eux, disait-il, qui nous donnent les plus grands plaisirs, et les hommes qui nous

causent les plus grandes douleurs... Ils consolent des hommes. » Et plus loin il sent le besoin de jeter ce cri : « 11 n'y a rien de plus beau qu'un beau livre ! » Mais rendons-lui justice, il ne s'occupait pas, comme Mme Necker, des hommes et des événements pour les comparer aux livres : c'étaient les livres qui, selon lui, devaient être le reflet de la vie. Il les voulait seulement condensés, durables, exquis. Que dirait-il, aujourd'hui, à la vue de tant de productions hâtives et forcément incomplètes. « Virgile et Horace n'ont qu'un volume », et en quatre mots il résumait toute sa pensée sur ce point : g Excelle, et tu vivras. » En parlant ainsi, il ne pensait pas à la seule perfection de la forme et à la seule beauté des idées; il est moraliste autant qu'artiste, il veut que les livres soient aussi bienfaisants : « Leur seul bien, dit-il, est de rendre les hommes plus sages et mieux ordonnés... » Il avait déjà dit : « Les premiers poètes ou les premiers auteurs rendaient sages les hommes fous, les auteurs modernes cherchent à rendre fous les hommes sages. » Il aimait les anciens pour les mêmes raisons que Rollin les chérissait, parce qu'ils furent les premiers parmi les premiers et que nous trouvons chez eux la

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fraîcheur immaculée des sources. Chez les Latins, il goûte le nombre, la pompe, la dignité, l'éloquence ; chez les Grecs, la clarté et la grâce, mais par-dessus tout, chez les uns et les autres, la qualité qui lui est le plus chère, et qu'il pratique si heureusement, la mesure : Rien de trop. « Les anciens, dans leurs compositions, dit-il excellemment, avaient l'esprit plus à l'aise que nous... Obligés de nous tenir en harmonie ou de nous mettre en désaccord avec tous les livres qui existent, nous faisons notre partie au sein de la cacophonie, eux chantaient en paix leur solo... Nous faisons de la maçonnerie, ils faisaient de l'architecture. »

Ces principes étant posés, Joubert donne quelques règles : être délicat et ne pas abuser de la force : « Où il n'y a point de délicatesse, il n'y a point de littérature; » ménager ses dons, ne pas tout dire : « Hors du temple et du sacrifice ne montrez pas les intestins. » Et il émet aussi cette pensée qu'on doit songer en écrivant aux lettrés, mais ne pas parler pour eux. Il est dur pour les critiques de profession, mais dit très joliment ses duretés : « Us ne sauraient pistlaguer et apprécier ni les diamants bruts, ni l'or en barre. Ils sont marchands et ne con-

naissent en littérature que les monnaies qui ont cours. Leur critique a des balances, un trébuchet ; mais elle n'a ni creuset, ni pierre de touche. . . certains ressemblent assez à ces gens qui, toutes les fois qu'ils veulent rire, moûlrent de vilaines dents. »

Joubert abonde en conseils sur le style. On a dit qu'il était une habitude de l'esprit. « Heureux, écrit-il, ceux dans lesquels il est une habitude de l'âme.» Sans doute chacun a sa manière, son goût de certains sons, sa coupe de phrase, sa grammaire particulière, mais il y a cependant des règles que le goût ne doit pas enfreindre. Il faut savoir mettre dans son style les incertitudes qui plaisent, savoir colorer ce que Ion veut rendre apparent, aiguiser ce qui doit stimuler, et, avant tout, garder son caractère, si peu qu'on en ait, et ne pas dire : j'écrirai comme Mme de Se vigne.

Le chapitre des jugements littéraires est un des plus curieux du livre des Pensées.

C'est lui qui révèle toute la science livresque de Joubert. Le genre de tous les grands écrivains y est résumé en quelques mots. Je ne puis ici qu'en donner quelques échantillons, mais ils valent la peine d'être mis en lumière :

Hérodote coule sans bruit.

Il semble qu'Ennius écrivit tard, Salluste rarement, Tacite difficilement, Pline le Jeune de bonne heure et souvent, Thucydide tard et rarement.

Otez sa bile à Juvénal et à Virgile sa sagesse, vous aurez deux mauvais auteurs.

Voltaire est clair comme de l'eau, et Bossuet comme le vin.

Massillon gazouille du ciel je ne sais quoi qui est ravissant.

Locke est un aveugle qui se sert bien de son bâton.

Fontenelle, c'était une ombre d'homme qui n'avait qu'une ombre de voix.

L'abbé Barthélémy faisait minauder son esprit.

Bonald se trompe, mais avec force.

Le livre des Pensées nous fait connaître les idées politiques et religieuses de Joubert. Joubert était croyant et pieux. Il suffit délire la table des matières des Pensées pour en être assuré. J'ai connu jadis un préfet qui, à propos des luttes religieuses qui sont toujours, hélas ! l'aliment de la politique, me disait : « Les idées religieuses ne me troublent pas, je ne les dis-

cute pas, je n'y pense jamais. » Il en allait autrement de Joubert. « Le ciel, a-t-il dit, est pour ceux qui y pensent », et il consacre dans son livre divers chapitres à Dieu, à la création, à l'éternité, à la piété, à la religion, aux prêtres, aux livres saints et aux jansénistes. Gomme Pascal, il va à Dieu par le cœur. « On le connaît facilement, pourvu qu'on ne se contraigne pas à le définir. » Les preuves scientifiques de l'existence de Dieu ne le touchent pas autrement. «Elles ont fait, dit-il, beaucoup d'athées. » Pour lui, la religion n'est pas tant une théologie ni une théosophie, elle est plus que tout cela : une discipline, une loi, un joug, un indissoluble engagement. Il ne voit pas en Dieu seulement l'être écrasant qu'il faut diviser pour le comprendre, mais l'ami, le juge, le soutien, la force invisible en qui l'on met sa confiance, le grand maître indulgent « qui a égard aux siècles. Il pardonne aux uns leurs grossièretés, aux autres leurs raffinements. Mal connu par ceuxlà, méconnu par ceux-ci, il met à notre décharge, dans ses balances équitables, les superstitions et les incrédulités des époques où nous vivons. Nous vivons dans un temps malade: il le voit. Notre intelligence est blessée : il nous pardon-

liera, si nous lui donnons tout entier ce qui peut nous rester de sain. »

Gomment Joubert, qui est toute âme. pourraitil se passer de Dieu? Il lui est insuffisant a de regarder dans sa tête... » « O vérité, s'écrie-t-il, il n'y a que les âmes et Dieu qui offrent de la grandeur et de la consistance à la pensée I »

Joubert est pieux, tout en faisant justement remarquer que la piété n'est pas la religion : elle n'est qu'une rosée qui attendrit les sécheresses. Il est dévot, si l'on appelle ainsi celui qui s'incline et plie le genou, car ces démonstrations courbent l'esprit vers la foi, mais comme la dévotion entraîne inévitablement à l'orgueil, il cherchera à s'exciter à l'humilité, et c'est la raison d'être de sa préférence pour les jésuites sur les jansénistes. Les uns sont plus essentiellement pieux, les autres plus essentiellement savants.

Jugeant le siècle, celui qui s'est terminé et celui aussi qui s'ouvre avec sa vieillesse, il sent bien que les temps changent, et il parle en précurseur, lorsqu'il écrit : « Le siècle est travaillé de la plus terrible des maladies de l'esprit, le dégoût des religions. Ce n'est pas la liberté religieuse, mais la liberté irreligieuse qu'il demande. »

En politique, Joubert est essentiellement conservateur, disons même qu'il est réactionnaire dans l'acception la plus grammaticale du mot. Cet homme qui passe sa vie à se replier ne veut rien voir de l'avenir et n'entend se complaire qu'au passé. Quand il dit : « Il me semble beaucoup plus difficile d'être un moderne que d'être un ancien », cela ne s'applique pas seulement à la littérature, mais à toutes choses, et il déclare sans ambages « qu'il ne peut y avoir de bon temps à venir que celui qui ressemblera aux bons temps passés ».

Joubert est monarchiste et le fait entendre avec une certaine ironie: « Ceux qui veulent gouverner aiment la république ; ceux qui veulent être bien gouvernés n'aiment que la monarchie », mais, en tant que sage, c'est un monarchiste opportuniste: « Tenons pour assuré, dit-il, qu'aucun gouvernement ne peut être une affaire de choix ; c'est presque toujours une affaire de nécessité. »

Mais laissons le politique, qui l'est si peu du reste, et finissons avec le moraliste.

Joubert ne voit la morale qu'en action et l'on sait comment il raille ceux qui n'ont de la morale qu'en pièce, « étoffe dont ils ne se font

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jamais d'habit », A vrai dire, il n'a pas commandé tout jeune son habit, il a fait un long détour pour arriver à la vérité, et il nous avoue qu'il a connu toutes les passions. Mais il s;est fait une indulgence pour elles et... pour lui. « Les passions ne sont que nature, dit-il, c'est le non-repentir qui est la corruption. »

Le repentir efface, mais il est insuffisant ; il faut en plus ce qu'on appelle en théologie la satisfaction, en réalité l'expiation. Le sentiment inné de la justice en réclame la nécessité, satisfaction pour le mal, comme pour le bien. « Tout ce qui est mal sera puni, dit-il, tout ce qui est bien sera compté, et rien ne sera exigé que ce qui aura été possible. » Et autre part, il écrit avec plus de concision : « Un souris nous sera payé. »

Après s'être égaré dans la société troublante du xviiie siècle, il se replie sur son âme qu'il faut séparer des sens par le recueillement et la prière ; il faut la colorer, la parfumer, la teindre et l'imbiber. « Je reprends ma joie et mes ailes, s'écrie-t-il, et je vole à d'autres clartés. »

Il est un art d'être heureux, et Joubert nous en donne quelques recettes simples et nobles.

Au repas du soir il faut mettre de ia joie, à

ceux du matin, de la sobriété... A son confortable on doit donner des limites et se maintenir en tel état qu'on ne puisse être jamais ni rassasié ni insatiable. Aimons la vertu qui fait trouver delà saveur aux moindres feuilles de la vie. Donnons-nous du plaisir en nous créant un but... Négligeons un peu les devoirs des autres et pensons aux nôtres... Ne lisons pas les livres qui font mal à l'âme. Sachons vieillir et craignons une vieillesse sourcilleuse ; sachons aussi mourir : « Il faut mourir aimable, si l'on peut. »

Voulez-vous haïr et mépriser, faites-le avec esprit. Voulez vous raisonner, faites le avec grâce. Enfin voulez-vous être austère, que la règle soit droite comme un ûl flexible et non comme une barre de fer. Avez-vous de l'esprit et du cœur, ayez-les hospitaliers. Etes-vous généreux, soyez-le avec joie. Si vous êtes crédule, c'est que vous avez un bon naturel ; si vous êtes indulgent, c'est que vous êtes juste.

Ah ! le cher homme, qu'il devait faire bon vivre avec lui! Il a dit qu'il fallait porter son velours en dedans : ne le portait-il pas des deux côtés?

Voici plus d'un demi-siècle que l'on s'entretient beaucoup de Chateaubriand, on a peu parlé de sa femme et, quand on l'a fait, il semble qu'on l'ait méconnue.

Pour certains, c'est une femme effacée, adverse aux lettres, triste victime de l'abandon d'un mari volage, réfugiée dans les œuvres et sans influence sur la vie de son mari. Pour d'autres, c'est une créature impétueuse et tracassière, une royaliste ultra, une dévote étroite, une compagne maussade justifiant peut-être les écarts de son époux.

Or, pour ceux qui suivent de près la vie de la vicomtesse de Chateaubriand, ces jugements sont exagérés, incomplets, injustes.

Je voudrais essayer de rendre le plus fidèlement possible la figure de l'épouse de l'homme de génie qui a renouvelé, il y a un siècle, la litté-

rature française et dont l'influence sur son époque a été si grande.

Le sujet en vaut la peine, et parce que Mme de Chateaubriand, quelque troublée que fût sa vie, fut avant tout une épouse, dans la plus noble et dans la plus juste acception du mot, et parce que son mari lui a rendu dans ses mémoires un éclatant témoignage qui mérite d'être analysé.

« Je dois, écrit-il, une tendre et éternelle reconnaissance à ma femme, dont l'attachement a été aussi touchant que profond et sincère; elle a rendu ma vie plus grave, plus noble, plus honorable, en m'inspirant toujours le respect, sinon toujours la force des devoirs. »

Nous ne voulons pas ici nous écarter de notre sujet en suivant Chateaubriand dans sa vie littéraire et politique, mais cependant puisque, en réalité, c'est à cause de lui que nous nous intéressons à sa compagne, il importe que nous rappelions brièvement ce que fut son existence.

Chateaubriand mourut à Paris le 4 juillet 1848 au milieu des convulsions de la République, presque oublié.

Il laissait des Mémoires avec lesquels il avait hypothéqué sa tombe. Mal présentés, déchiquetés, découpés dans un journal, à un moment où les esprits avaient leurs préoccupations ailleurs, ils irritèrent plus quils n'émurent l'opinion.

Puis un mouvement de réaction se fit, et ma génération, je puis le dire, se sentit doucement bercée par les récits de Chateaubriand aussi bien quelle s'enivra à la musique de Lamartine.

Or, voici que cet enthousiasme semble maintenant s'affaiblir, il y a une crise du romantisme, et nul n'ignore, pour ne citer qu'un des plus célèbres critiques, que M. Jules Lemaitre, dans une suite de conférences renommées, a ralenti le culte du grand homme et ne lui a guère laissé que la gloire d'être un merveilleux styliste et un « inventeur dune nouvelle façon d'être triste ».

Cette nouvelle réaction est sûrement injuste et elle ne durera pas.

Oui, Chateaubriand a été un triste et sans cause « il a bâillé sa vie », oui, il a été un orgueilleux et un égoïste, et c'est peut-être pour cela qu'il a été si triste, mais que de qualités rachètent ses défauts et comme littérateur et

comme homme ! Sans parler de son admirable style, d'une clarté que peut envier notre époque, de la couleur qu'il redonna à la langue française appauvrie par une littérature officielle et timorée, sans rappeler qu'il fut le chef d'une grande école attaquée aujourd'hui par ceux qui ont bénéficié de sa fécondité, et qu'au lendemain du siècle de Voltaire il a été en France le restaurateur du culte chrétien, il convient de signaler, plus qu'on ne l'a fait, la noblesse de son indépendance et l'unité de sa vie littéraire et... même politique.

Cet enfant breton, auquel, suivant son expression, sa mère « infligea la vie », fut élevé dans un pays sauvage et mystérieux auprès d'un père rigide et d'une sœur tristement exaltée. La grève de Saint-Malo retentit du gémissement des flots et des vents. Le vieux château de Gombourg, perdu au fond des bois, est plein de terreurs, il y a là de quoi impressionner pour toujours une jeune imagination ardente, à peine dirigée, et, comme si la nature et la famille ne suffisaient pas à marquer cette âme d'un caractère ineffaçable, ce jeune homme entre dans la vie au moment des plus grandes perturbations sociales.

Ses premiers goûts ont été pour les lettres,

pour la poésie, dont il avait goûté les suaves accents avec sa sœur Lucile, et voici que son père lui fait prendre un brevet de sous-lieutenant au régiment de Navarre.

Il part pour Cambrai, où son corps tenait garnison, il est présenté à la cour, mais déjà indépendant il se sent mal à l'aise au milieu des courtisans ; la Révolution approche et les idées nouvelles ne lui font pas peur, mais à la prise de la Bastille il voit passer des tètes au bout des piques et son honneur naturel se révolte ; indigné, dégoûté, il faut à ses goûts aventureux de plus nobles théâtres. Il partira pour l'Amérique avec des illusions d'explorateur, il ira chercher au nord-ouest un passage entre le détroit de Behring et la baie d'Hudson, mais en réalité, comme il l'a écrit, il ramena des régions polaires non des Esquimaux, mais deux sauvages d'une espèce inconnue, Chactas et Atala. L'explorateur s'est évanoui, mais le poète des bois de Combourg est toujours resté fidèle à sa vocation de peintre et a rapporté d'admirables tableaux des forêts lointaines.

Et si le rêveur reste le même, le chevalier, l'ancien officier au régiment de Navarre n'a rien oublié non plus. Un soir, dans la maison

d'un planteur, jetant un regard distrait sur un journal anglais tombé à terre, il apprend à la lois la fuite et l'arrestation du roi, les progrès de rémigration, la réunion des officiers de l'armée sous le drapeau des princes français : il sent que l'honneur le rappelle dans son pays, il s'embarque, il revient auprès des siens et peu après il émigré.

En passant en Bretagne il s'était marié, ou plutôt il s'était laissé marier ; ce fut un mariage hâtif, positif, intéressé. Nous en parlerons en étudiant Mme de Chateaubriand ; pour l'instant, continuons de suivre le grand homme dans sa vie agitée.

« Où monsieur va ? » lui avait dit impertinemment Rivarol. « Où l'on se bat, monsieur. » Et il se battit ; à l'expédition contre Thionville, il fut blessé d'un éclat d'obus et laissé pour mort. A peine guéri, il passe en Angleterre. Après avoir éprouvé les amertumes et les cruautés de l'émigration, il connaît à Londres celles de l'exil et de la misère. 11 souffre et non seulement du froid et de la faim, mais de l'isolement, de l'oubli, de l'obscurité, et cette souffrance qui le grandira l'aigrit d'abord. Il faut que sa plaie saigne, il écrit l'Essai sur les révolutions, livre

de doute et de douleur, ou plutôt livre de colère et de révolte, encore tout imprégné des doctrines du xvme siècle, mais il apparaît déjà dans ses conclusions désolantes plus de mélancolie que de désespoir, la mélancolie de René qui ramènera leBreton catholique aux croyances de sa race.

Tandis qu'il portait son cœur en écharpe, une lettre de sa sœur Julie lui apprit à la fois la mort de sa mère et les larmes qu'elle avait versées sur ses erreurs. Et peu après cette sœur aimée succombait à son tour.

L'exilé se sentit frappé au cœur, il entendit les prières de ces deux voix sorties du tombeau, il pleura et il dit : J'ai pleuré et j'ai cru. Et, toujours cédant à l'impulsion de ses sentiments et à la noblesse de son caractère, il résolut d'écrire un second ouvrage, réparateur, expiatoire du premier. Il fit le Génie du christianisme où il magnifia les beautés de la religion chrétienne. Ni théologien, ni même philosophe.il ne cherche à raisonner, mais il étale merveilleusement la poétique du christianisme, et dans un style nouveau il ranime le sentiment religieux, il restaure des ruines. Et là encore, malgré des contradictions apparentes, se montre l'unité de

caractère de Chateaubriand. Gomme son ami Joubcrt, après avoir quitté sa province, il avait subi un moment l'ascendant des hommes qu'il avait fréquentés à son arrivée à Paris, mais il avait vu le néant de leur philosophie et arrivait, comme Pascal, à chercher dans son cœur le chemin de la vérité. Après s'être fait un instant l'interprète des sarcasmes, des agressions du siècle expirant, il se sentit dévoré du besoin de reconstruire, et en obéissant à ses aspirations intimes il trouva la plus magnifique expansion de son talent.

Il parla, il fascina, et le Premier Consul,témoin de celte œuvre réparatrice, parallèle à la sienne, ne put s'empêcher de s'écrier au lendemain du Concordat : « Un tel livre achève et couronne mon œuvre avec le pape. » Entente éphémère et sincère: ce fut peut-être le plus beau moment de la vie de Chateaubriand. Il consacra son succès par les Martyrs et par V Itinéraire de Paris à Jérusalem, et ici encore nous trouverons toujours cette belle suite de la vie littéraire de l'écrivain. Il avait célébré la poétique du christianisme, il voulut prouver dans un poème en prose quelles ressources il offre aux poètes et il chanta le triomphe des fidèles sur les esprits de

l'abîme par les efforts glorieux de deux époux martyrs. Et quant à V Itinéraire de Paris à Jérusalem, il n'est pas seulement le récit d'un voyage accompli au hasard ou entrepris, comme on l'a dit, dans un but uniquement profane, mais le cahier, si l'on peut dire, des pièces justificatives des Martyrs, puisque c'est la peinture des pays d'Europe, d'Asie et d'Afrique où l'auteur a placé la scène de son poème.

Donc, unité dans la carrière littéraire de Chateaubriand et aussi, pourrons-nous dire, unité dans sa vie politique.

Toujours, pour garder le trésor de son indépendance, il lit le sacrifice des honneurs et des places.

En i8o3, nous lavons vu, il est en paix avec Bonaparte, il a accompagné le cardinal Fesch à Rome comme secrétaire de son ambassade, et il vient d'être chargé de représenter la France près de la République du Valais, lorsqu'il apprend l'exécution du duc d'Enghien : il envoie immédiatement sa démission et ne reviendra plus jamais à l'Empereur.

En 1811, il entre à l'Académie française à la place de M.-J. Chénier, ancien conventionnel. Son discours de réception ayant marqué son

aversion pour le révolutionnaire et pour la Révolution, Napoléon ne lui permit pas de le prononcer. Chateaubriand refusa d'y rien modifier et ne prit possession de son siège que sous la Restauration.

En 1814, il écrit la célèbre brochure De Buonaparte, des Bourbons et de la nécessité de se rallier à nos princes légitimes pour le bonheur de la France et de l Europe.

Cette brochure, on le sait, fit un bien considérable aux Rourbons, mais nos princes légitimes se montrèrent, durant tout leur règne, assez ingrats pour Chateaubriand, qui leur resta cependant toujours fidèle et refusa ses services à la monarchie de Juillet. Seulement cette fidélité, il faut le reconnaître, était un peu dédaigneuse, et ses dévouements parfois parurent importuns. Quoi qu'il en soit, et quels que fussent peut-être ses toits, Chateaubriand les compensa toujours par sa noble indépendance.

Il prit parti contre Fouché; il résista aux avances de Talleyrand ; il dit la vérité à son roi ; il provoqua parfois des disgrâces, mais ne chercha pas à en bénéficier, et surtout il supporta fièrement celles qu'il s'attira.

Après avoir cru devoir écrire la Monarchie

selon la Charte, il fit intrépidement face à l'adversité qu'il avait provoquée. Rayé de la liste des ministres d'Etat, privé de la pension afférente à ce titre, qui était son unique ressource, il vendit ses livres et mit en loterie sa chère maison de la Vallée aux Loups !

Rentré en grâce en 1823, il devint ministre des Affaires étrangères, mais sa raideur et sa franchise presque brutale le firent bientôt tomber du pouvoir, et, finalement nommé ambassadeur à Rome, où il espérait finir ses jours, il n'hésita pas, à l'arrivée du ministère Polignac, à faire un dernier sacrifice à la cause de la liberté constitutionnelle en danger ; il démissionna .

Et il démissionna aussi de pair de France avec l'arrivée de Louis-Philippe, renonça à tout titre et à toute pension, sortit ruiné de la vie publique et se retira dans sa modeste demeure de la rue d'Enfer, revivant dans le passé en écrivant ses Mémoires et entrevoyant, au lointain de l'horizon politique, l'aube de la démocratie.

Et maintenant que nous avons revu l'illusire époux de la vicomtesse de Chateaubriand, le

moment est venu de nous occuper d'elle et de nous demander si son mari eut dans le mariage la même suite, la même fidélité que dans la littérature et la politique. Hélas ! il nous faut reconnaître que, comme époux, ce furent surtout ses qualités d'indépendance qu'il mit en pratique. Mais laissons-le de côté, et ne voyons plus que la compagne de sa vie, suivons-la dans toutes les phases de son existence mouvementée, et quand nous conclurons, nous verrons si, comme des esprits malicieux l'ont insinué, elle méritait d'avoir sa place dans le livre des martyrs.

Céleste de la Vigne-Buisson naquit à Lorient en 17^5. Elle appartenait à la petite noblesse de Bretagne. Orpheline de père et de mère, elle fut élevée ainsi que sa sœur à Saint-Malo chez son grand-père, M. de la Vigne-Buisson, chevalier de Saint-Loui9, ancien gouverneur de Pondichéry pour le compte de la Compagnie des Indes.

Elle se lia avec Mlles de Chateaubriand et notamment avec la mélancolique Lucie, bien que

son caractère déjà positif et mesuré fût tout l'opposé du sien.

Quand elle toucha à ses dix-sept ans, les demoiselles de Chateaubriand songèrent à faire épouser à leur amie leur frère François qui voyageait alors en Amérique.

Cela se fit tout simplement et sans enthousiasme, au moins du côté de Chateaubriand. Lorsqu'il revint en France en 1792, âgé de vingt-trois ans, il se laissa faire. Sans doute, l'eDfant lui parut « blanche, délicate, mince et fort jolie », mais la fortune non moins belle. Six cent mille francs étaient pour l'époque une dot considérable. « L'affaire, écrit-il dans ses Mémoires, fut conduite à mon insu ; je ne me sentais aucune qualité de mari... J'étais tourmenté de la Muse. Lucile aimait M1,e de la Vigne et vo}ait dans ce mariage l'indépendance de ma fortune. « Faites donc! » dis-je. »

On ne peut être plus clair.

En trois mois, le mariage fut conclu.

Mais il était dans la destinée de Mme de Chateaubriand de connaître l'épreuve à l'aurore même de sa vie et aux jours où elle est généralement épargnée à la jeunesse.

En effet, à cette époque où les formalités des

mariages étaient plus compliquées qu'aujourd'hui, il fallait à l'orpheline le consentement d'un oncle maternel très démocrate qui s'opposa au mariage de sa nièce avec un aristocrate tel que François de Chateaubriand. On passa outre; il se vengea. Ayant appris que le mariage religieux avait été fait devant un prêtre non assermenté, sous prétexte de violation de la loi et de rapt, il lâcha contre les nouveaux époux la magistrature. Celle qui venait de devenir Mme de Chateaubriand fut enlevée au nom de la justice et mise à Saint-Malo au couvent de la Victoire, en attendant l'arrêt des tribunaux. La fidèle Lucile s'y enferma avec elle.

C'est du moins ce que raconte le mari dans ses Mémoires, et bien que Sainte-Beuve et d'autres aient conté à ce sujet une toute autre histoire, il n'y a pas de raisons sérieuses de ne pas le croire.

Bientôt, du reste, le mariage fut jugé valide au civil et au religieux, et Mme de Chateaubriand put sortir du couvent.

Voilà les deux époux ensemble, mais pas pour longtemps.

Le mariage avait été célébré à la fin de mars 1792, et, le 20 avril, l'Assemblée législative

déclarait la guerre à François II, successeur de son père Léopold. « La guerre, dit Chateaubriand, allait précipiter la noblesse hors de France. » Il quitta donc la Bretagne, mais, avant de s'acheminer vers le camp, s'arrêta à Paris avec sa femme et ses sœurs Lucile et Julie.

Mme de Chateaubriand y demeura à peu près trois mois, et il n'y a pas lieu de croire qu'elle y fut heureuse.

Tous les malheurs semblent fondre sur elle en même temps. Ses biens sont confisqués, son mari fait de fortes pertes au jeu, et la quitte pour aller rejoindre l'armée de Condé. Elle retourne à Saint- Malo et, à peine arrivée, comme femme d'émigré, elle est jetée dans les prisons de Rennes, de même que sa belle-mère, ses belles-sœurs et ses beaux- frères. Leur captivité devait durer jusqu'au 9 thermidor.

Treize mois de captivité!

INous sommes en 1792. Son mari ne rentrera en France qu'en 1800, et il passera trois ans avant de penser à revenir en Bretagne et à la rejoindre , Elle demeura donc plus de onze ans séparée, abandonnée de lui, et, dans un isolement voisin de la misère, elle connut toutes les cruautés des délaissements, des angoisses et des deuils.

Un jour cependant, le 27 novembre 1802, l'époux volage, plus que volage, avait été faire en Bretagne une visite à la vicomtesse, sa femme. Elle ne fut pas longue... vingt-quatre heures!

Les Mémoires d' outre-tombe ni les cahiers de Mme de Chateaubriand n'ont voulu garder trace de cette rencontre après dix ans de séparation. Que se dit-on? Il est probable que ce fut un commencement de réconciliation, car Chateaubriand venait d'être nommé secrétaire de la légation de la République près du Saint-Siège, et ses amis Fontanes et Joubert lui avaient conseillé de régulariser sa situation conjugale en reprenant la vie commune.

Il fut convenu que Mrae de Chateaubriand irait rejoindre son mari à Rome.

Ce fut Mme deBeaumont qui y alla.

Et quelques mois seulement après, lorsque cette femme infortunée se fut éteinte entre les bras de celui qui l'avait quelque peu rattachée à la vie, lorsque l'enchanteur revint à Paris et eut courageusement envoyé sa démission de ministre du Valais à Napoléon, au lendemain du meurtre du duc d'Enghien, la vicomtesse de Chateaubriand, réclamée par son mari, vint le retrouvera Paris, et prendre enfin sa place de légitime épouse.

Elle avait alors trente ans, et l'on peut dire que l'adversité ne lui avait ménagé aucun de ses enseignements.

Naturellement intelligente, en entrant dans la société de Paris, en se trouvant en contact avec tout un milieu choisi, elle devait aiguiser son esprit et accroître son expérience.

Elle eut des intimités surtout parmi les hommes, ainsi que le voulait sa nature plutôt masculine et aussi peut-être sa défiance contre tant de rivales, mais elle connut surtout la douceur d'une grande amitié, celle du ménage Joubert.

Pendant la belle saison, les Chateaubriand se rendaient chez les Joubert, dans leur agréable demeure de Villeneuve-sur- Yonne, encore toute pénétrée de leur souvenir.

C'est là qu'ils apprirent la mort de Lucile, cette sœur du grand homme, dont le nom est inséparable du sien, tant son influence marqua sur sa formation littéraire, pour ne pas dire sur toute sa vie, et aussi cette première amie de M1'0 de la Vigne, qui avait partagé avec elle tant d'épreuves ! Et. cependant cette mort ne fut pour le ménage qu'un incident. Ainsi le veut la vie qui trop souvent nous emporte, nous disperse, et met en poussière nos affections avant même que la mort

n'ait rendu les disparitions irréparables. Chateaubriand ne se dérangea pas pour venir à Paris ; il ne sut même pas où cette tendre sœur avait été inhumée. « Ayez pitié d'elle, ô mon Dieu ! dit-il dans ses Mémoires ; elle n'a point trouvé d'âme qui fût en harmonie avec la sienne ; ce cœur si vivant et qui avait tant besoin de se répandre a d'abord tué sa raison et a fini par dévorer sa vie. » Et c'est tout. Quant aux cahiers de Mme de Chateaubriand, ils sont muets sur ce point.

Nous sommes en 1804. Mrae de Chateaubriand connut deux années de vie commune et tranquille.

Mais, bientôt, son auguste mari sentit le besoin de « s'approvisionner d'images » et de s'enrichir de visions pour écrire le grand ouvrage qu'il projetait déjà, les Martyrs. Et puis, on sait qu'il s'ennuya toute sa vie; il lui fallait des dérivatifs. Dans la circonstance, il était, du reste, excusable, car ii ne faisait rien ; et vraiment il lui était bien permis d'aller un peu se promener en Orient, sans qu'il soit besoin de rechercher si cette odyssée avait uniquement pour but d'éblouir une créature rebelle à son prestige.

Il partit donc seul, car Mmo de Chateaubriand

ne fut autorisée à l'accompagner que jusqu'à Venise.

On croirait peut-être que le passé avait dû habituer l'épouse à la séparation. Non.

Elle revint à Paris, désespérée de ce départ. « Que voulez-vous qu'il lui arrive? me dit-on. Hélas! ce qui arrive tous les jours, de mourir. Pour moi, je meurs de crainte, je meurs de désespoir, enfin je meurs de tout. »

Et elle revient auprès de ses amis Joubert, attendant une lettre de son mari.

Elle arriva au bout de huit mois. Un petit billet daté d'Algésiras annonçait le retour après la visite de l'Espagne. Nous savons par ailleurs que Chateaubriand ne s'ennuyait plus, ne s'ennuyait pas.

Il revint en France en juin 1807. Le voici réuni à sa femme à Paris. C'est pour en être bien vile exilé, à la suite d'un article du Mercure de France où il attaquait avec violence Napoléon. « Lorsque dans le silence de l'abjection, écrivaitil, l'on n'entend plus retentir que la chaîne de l'esclave et la voix du délateur, l'historien paraît chargé de la vengeance des peuples. C'est en vain que Néron prospère. Tacite est déjà né dans l'Empire. »

« Il faut avoir vécu à cette époque, dit Chateaubriand dans ses Mémoires, pour se faire une idée de l'effet produit par une voix retentissant seule dans ce silence du monde ».

Napoléon fut furieux, il supprima le Mercure, Il voulait faire plus, mais, sur l'intervention de Fontanes, se contenta de prescrire un exil à deux ou trois lieues de Paris.

Quand donc la victime dit que Napoléon voulait le faire sabrer sur les marches des Tuileries, c'est peut-être exagéré.

Mme de Chateaubriand prend cet exil avec grand calme. Son mari parlait souvent de se retirer à la campagne, dans « quelque hutte, sur le coteau de Marly ». Voici que Napoléon l'amenait à réaliser son rêve. Il y avait entre Sceaux et Châtenay, près du hameau d'Aulnay, un enclos de quinze arpents avec une maison en assez mauvais état, et dans un lieu plutôt sauvage, au prix de vingt-quatre mille francs. « Nous nous décidâmes, dit Mme de Chateaubriand, à sacrifier à peu près la dernière somme qui nous restait et nous l'achetâmes. » Ce fut la chaumière de la « Vallée aux Loups ».

Le ménage se prit d'un goût très vif pour elle. « Les pauvres exilés, écrit la maîtresse de maison, au lendemain de la première nuit passée sous le chaume, virent le soleil se lever avec moins de souci que le maître des Tuileries qui, alors, l'était du monde entier. » Le ménage se disputait un peu sur le choix des plantations et sur le dessin des allées, mais cela... c'est la vie.

En somme, on passa de bonnes heures dans cette retraite imposée. On se promenait, on travaillait et l'on faisait des rêves. L'épouse écrivait qu'elle était heureuse, et, en cueillant les fleurs de son jardin, en regardant la douce ondulation des collines, l'époux disait à sa compagne : « Ah ! quand nos Bourbons reviendront, je ne leur demanderai qu'une chose, c'est le moyen d'acheter ces coteaux pour les réunir à ma propriété. » Et elle, plus positive, souriait ironiquement, prévoyant bien que les choses ne se passeraient pas ainsi.

L'exil ne dura qu'un an et la Vallée, la chère Vallée aux Loups fut conservée bien des années encore comme résidence d'été ; on revint à Paris pendant l'hiver. Chateaubriand avait alors quarante ans et sa femme trente-cinq. Ce fut pour le grand homme l'époque ou jamais des succès

littéraires et mondains. Les Martyrs consommèrent sa gloire et il entra à l'Académie. Dans l'intervalle de ses travaux, il allait de salons en salons, de châteaux en châteaux, chéri de beaucoup de femmes, y compris la sienne, mais s'occupant surtout des autres.

Que faisait Mme de Chateaubriand, durant ces jours, ces semaines, ces mois, pendant lesquels son mari s'absentait ? Ses cahiers nous donnent très peu de révélations sur sa vie intime. Ils notent simplement au jour le jour, et d'une manière un peu sèche, les événements les plus considérables; par exemple, cette petite note sans commentaire : « Le pape Pie VII fut enlevé du Vatican dans' la nuit du 5 au 6 juillet 1809 et ensuite mené à Fontainebleau où Bonaparte ne le vit pas avant le mois de janvier i8i3. Il était accompagné de l'impératrice Marie-Louise. » Pour le reste, il y est beaucoup question de politique, des jésuites et de la santé du grand homme qui se croit souvent malade, quand il n'a rien, et met en angoisses sa pauvre femme.

Avec 1814, nous avons vu que la vie de Chateaubriand entre dans une nouvelle phase. Il a écrit lui-même : « Depuis ma première jeunesse jusqu'en 1800, j'ai été soldat et voyageur ; depuis

1800 jusqu'en 1814, sous le Consulat et l'Empire, ma vie a été littéraire ; depuis la Restauration jusqu'aujourd'hui, ma vie a été politique. »

Gela est très exact. En dehors des Mémoires d1 outre-tombe, le dernier écrit sensationnel de Chateaubriand fut la célèbre brochure de Buonaparte et des Bourbons, en 1814, dont Napoléon disait qu'elle avait fait plus de bien aux Bourbons qu'une armée de cent mille hommes.

Dans cette vie politique, Mrao de Chateaubriand seconda son mari de toutes ses ardeurs et de toutes ses rancunes. Elle était femme, elle aimait les questions de personnes, et Dieu sait s'il y en eut à l'époque des Cenl-Jours, et après! Elle écouta, elle observa, et elle remplit le mieux qu'elle put le rôle de conseillère active et passionnée auprès de son mari.

Chose rare, la politique les rapprocha 1 Les récits du cahier rouge, parfois un peu alangxiis, se raniment, s'échauffent, s'enflamment avec les drames de 1814 et de i8i5. Ah! si on les avait lus à cette époque, ce ne sont pas eux qui auraient valu une armée de cent mille hommes aux Bourbons ! Combien est dure pour eux MD,ede Chateaubriand, combien elle leur reproche amèrement, violemment leur ingrntitude pour

leurs vrais amis, leurs prévenances pour les courtisans de la Révolution et de l'Empire.

Avec son mari elle accompagne à Gand la cour fugitive. Il n'est pas commode de s'y loger; elle raconte à ce sujet l'anecdote suivante :

« Nous ne profitâmes point à Gand de nos billets de logement, mais, le lendemain de notre arrivée, une bonne baronne, fort riche, dont j'ai oublié le nom, vint nous trouver à l'auberge et nous supplia d'aller loger chez elle. Elle nous priait de si bonne grâce que nous commençâmes à nous laisser toucher, quand elle ajouta qu'elle voulait nous prévenir de ne faire aucune attention à ce que nous dirait son mari, qui avait malheureusement la tête un peu dérangée : « — Ma fille aussi, dit la bonne dame, est tant soit « peu extraordinaire, elle a des moments ter- « ribles, la pauvre enfant ! Elle va jusqu'à nous « frapper ; du reste, elle est bonne et douce « comme un ange, ce n'est pas celle-là qui me « cause le plus de chagrin, c'est mou fils « Louis, le dernier de mes enfants : si Dieu n'y « met la main, il sera pire que son père. » A ce dernier portrait de famille, nous arrêtâmes la noble dame, en la remerciant mille fois et l'assurant en même temps que nous étions décidés à

rester à l'auberge, ne voulant abuser de l'hospitalité qu'elle voulait nous offrir. »

L'auteur s'étend sur la vie gastronomique qui occupait ces jours d'exil, sur les repas qui duraient d'une heure jusqu'à huit, débutaient par des confitures et finissaient par des côtelettes, sur le piteux équipage en lequel arrivaient certains amis de la cour, auxquels Chateaubriand devait prêter ses bas, et aussi sur la dignité et la majesté du roi qui, dans l'exil, semblait encore siéger aux Tuileries.

Après Waterloo, le retour de Louis XVIII en France, le voyage qu'on appela le voyage sentimental ne lui inspire, quant à elle, que des sentiments de courroux, car c'est durant ces journées que se nouèrent les intrigues qui aboutirent à la rentrée en grâce de Fouché et elle trouve inexcusables ceux qui forcèrent le roi « à recevoir en quelque sorte sa couronne des mains de celui qui avait fait tomber la tête de son frère ».

Le voyage fut long et pénible. Mme de Chateaubriand démasque vite « les caméléons qui ont à peine eu le temps de cacher la livrée de Bonaparte pour prendre celle des Bourbons. » Ce sont ceux-là qui crient le plus fort : « Vive le

BiBLIOTHECA )

roi. » Ce sont eux les ultras, les purs qui prétendent épurer les moins purs, tel que ce pauvre Chateaubriand qui, parce qu'il est un homme raisonnable, « est traité de jacobin ! »

Combien plus touchants sont les dévouements désintéressés des petites gens. Sur le passage du cortège, les plus pauvres bûcherons illuminent et dans un petit village, près de Cambrai, la femme de l'aubergiste dit à Mme de Chateaubriand : « Voyez, madame, je suis royaliste au point que quelquefois je me regarde de travers pour n'avoir pas su me faire guillotiner pour nos Bourbons. »

Et l'on approche de Paris, les voyageurs sont épuisés. A Arnonville, la vicomtesse est logée chez le maire qui, à l'approche de l'armée royale, s'est caché. Son lit est encore tout chaud. Mme de Chateaubriand est si fatiguée qu'elle se met dedans. « Quand j'y songe depuis, racontet-elle, j'en ai d'horribles soulèvements de cœur. »

Plus elle approche de la capitale, plus elle est prise d'une humeur horrible de tout ce qu'elle voit et de tout ce qu'elle prévoit. Ce qu'elle prévoit, c'est le ministère Fouché, qui fut décidé à Saint-Denis, et, en voyant se dresser la tour de la basilique, elle ne peut s'empêcher de s'écrier : « Grand saint, patron de la France ! Vous nous

auriez sauvé si nous avions pu l'être, mais votre bannière ne semblait alors qu'un crêpe funèbre qui nous annonçait les futures destinées de la France ! »

On le voit, les pensées de Mme de Chateaubriand, quel que soit le bien-fondé de son indignation, sont noires, passionnées, et parfois d'un pessimisme exagéré.

Les récits du cahier vert sont peut-être encore plus violents, plus vindicatifs que ceux du cahier rouge. Ah ! la politique plus encore que l'amour, elle est capable d'incendier les âmes ! Mme de Chateaubriand a connu, nous l'avons vu, biendes difficultés, bien des détresses, bien des douleurs. Elle les a traversées avec calme, dignité, résignation, mais qu'un ministre soit préféré à son mari, qu'un rival obtienne une faveur inattendue, elle perd toute mesure et vraiment elle devait avoir tort, car, pas une fois, un homme du jour ne trouve grâce devant elle.

Elle regrette presque l'Empire où des personnes d'opinion contraire pouvaient se voir sans s'arracher les yeux, tandis que, sous les Bourbons, on se déchirait pour la plus petite nuance dans les opinions. D'après elle, les Bour-

bons favorisent de faux amis et ne témoignent que de l'ingratitude à leurs plus dévoués serviteurs. C'est une pensée qui, sous des formes différentes, revient à chaque page de ses Mémoires et qui peut se résumer dans cette phrase choisie à travers tant d'autres : « Les Bourbons ont toujours eu un fond de tendresse inexprimable pour les traîtres. » Et, à l'inverse, elle conte l'histoire des frères Bertin qui sert à démontrer combien la fidélité fut peu récompensée.

Dans ses jugements sur les gens, inutile de citer des noms, mais voici comment elle apprécie les membres d'un cabinet qui lui déplaît et qui, vraiment, ne devaient pas être tous des monstres :

Celui-ci: « Nom odieux à la France, cause de tous nos malheurs. » Celui-là : a Chansonnier de Bonaparte, absolutiste par taquinerie. » Cet autre : « Libéral au fond et le plus irréligieux des êtres. » Cet autre : « Courtisan du bonheur, valet de toutes les monarchies. » Cet autre : « Membre de la gauche, fou à lier. » Et ces trois : l'un connu « par ses chansons impies », l'autre « par l'avilissement de sa famille », et le dernier, ce qui est le plus grave, connu seulement « pour son dévouement à M. de Villèle ! »

Mme de Chateaubriand n'avait pas accompagné son mari aux ambassades de Berlin et de Londres. Sa santé, toujours très délicate, lui imposait des ménagements. Mais quand, en 1828, il fut nommé ambassadeur à Rome, où, vingtcinq ans auparavant, elle avait dû, comme nous l'avons vu, céder la place, bien malgré elle, à Mmc de Beaumont, elle voulut se trouver auprès de son mari, et elle le suivit à cette ambassade, qu'on appela malicieusement l'ambassade de pénitence.

I/histoire raconte que le séjour du ménage dans la Ville éternelle ne fut pas enchanteur.

Chateaubriand était mécontent de tout, comme d'habitude, et il écrit que sa « tristesse naturelle l'accompagna en chemin ». Sûrement, la présence de sa femme ne le divertit pas. Éprouvée par le climat romain, isolée dans son appartement du palais Simonetti, dépaysée dans la société romaine et un peu dans sa charge d'ambassadrice qu'elle négligea alors qu'elle aurait pu très bien la remplir, si elle en avait eu le goût, Mm0 de Chateaubriand semblait ne trouver

plaisir qu'à prendre sa revanche de ses effacements passés. En tout cas, elle ne sut pas plaire au personnel de l'ambassade, et celui-ci s'en vengea en racontant plus tard par quelles taquineries elle exerçait la patience de son chef. Avait-il chaud, elle remettait du bois au feu ; se plaignait-il du froid, elle faisait ouvrir les fenêtres. Cela indiquerait vraiment une âme cruelle, et je crois qu'elle goûtait plus la contradiction dans les paroles que dans les actes. Mais, en vérité, elle était aigrie, car tandis qu'elle regrettait l'infirmerie Marie-Thérèse, son mari regrettait M"= Récamier et la regrettait si vivement que, suivant son habitude, il dut songer à se divertir de sa peine par un nouvel attachement, pour ne pas dire par plusieurs. Il avait soixante ans sonnés, mais gardait encore son élégance naturelle, la jeunesse de son sourire et, quand il le voulait, son enjouement des jours heureux. Il goûta vivement la compagnie d'Hortense Allart qui, comme on le sait, le rejoignit à Paris quand il démissionna. Car, ainsi que nous l'avons vu, il démissionna après une éphémère mission dans la Ville éternelle Mme de Chateaubriand eut du moins la consolalion de revenir à son infirmerie chargée de

reliques, de médailles et d'indulgences et rapportant également le vieux Micetto, chat roux rayé de noir, élevé dans un pan de la robe de Léon XII, dont elle avait hérité.

La révolution de i83o eut un contre-coup sensible dans le budget du ménage, Chateaubriand ayant refusé toutes places. Il avait toujours dépensé sans compter, et malgré les ingénieux efforts de sa femme pour arrêter ces prodigalités, il se trouva dans une gène voisine de l'indigence. Le grand homme eut un moment d'angoisse en voyant arriver la vieillesse misérable. « O argent que j'ai tant méprisé, s'écrie-t-il, quand on ne t'a point, on est dans la dépendance de toutes choses et de tout le monde. » La vaillance de Mme de Chateaubriand dans les grandes circonstances, son habitude du devoir, et aussi son fidèle appui chaque fois que son mari était frappé, se retrouvèrent en ces jours d'épreuves. Au reste, la cession anticipée à une société financière des Mémoires (V outre-tombe épargna la misère au ménage.

Du moins dans cette vie modeste et effacée,

mieux que jamais la vicomtesse se nourrit de ses antipathies et de ses rancunes. Tout le monde est coquin, bête, inepte, pervers, traître et misérable. La santé même n'est pas épargnée, on est épileptique ou paralytique. Un seul homme avait des idées saines et justes, et en harmonie avec la nation, c'était son mari. Celuilà seul méritait d'être écouté dans les conseils qui avait renoncé à tous les avantages des honneurs et de la fortune, qui avait abandonné la plus belle place du monde et vingt mille livres de rente et qu'on avait osé traiter d'ambitieux, de libéral et d'homme de défection ! Les malheurs présents ne sont que trop prévus, ils devaient être le résultat de tant de folies, pour ne pas dire de tant d'iniquités tant de fois et vainement signalées.

Ainsi pense Mme de Chateaubriand en voyant s'écrouler le règne de Charles X et elle juge ainsi la révolution de Juillet : « Le duc d'Orléans ne conspirait pas, mais il a profité, en hésitant beaucoup, du trône que, il en faut convenir, la faiblesse de Charles X laissait vacant. »

Ainsi se terminent les cahiers de M™ de Cha-

teaubriand. Quand on en a achevé la lecture et qu'on essaye de dégager le caractère de celle qui les a écrits, il semble vraiment manquer de charme et ne pas attirer la sympathie, mais cependant, en regardant de près cette femme originale, il faut reconnaître qu'en plus de l'indulgence qui lui est due, elle mérite l'estime et souvent même l'admiration.

Oui, elle est vindicative, passionnée, brusque, injuste, violente et d'humeur difficile, elle hausse les épaules quand son mari fait des rêves ; elle aime faire des scènes même au pauvre Ballanche qui est son humble serviteur ; elle s'emporte volontiers parce que, dit-elle, le mot « poussée à bout » n'a pas été fait pour rien ; elle traite d'oiseaux sinistres tous ceux qui n'ont pas sa nuance et elle malmène indifféremment tout le monde, grands et petits, souverains et sujets, princes et prêtres. Mais, en somme, tout cela n'est que de la politique et ne figure que dans des cahiers intimes qui ne doivent pas être publiés. Ne faut-il pas voir en ces pages un simple épanchement de bile et aussi la rançon de bien des rancœurs et de bien des sacrifices secrets. Sur la grande chose dont la femme aurait pu tant se plaindre, rien n'est dit, elle est l'épouse

fière et discrète. Et pourquoi ?Par dignité sans doute, mais aussi par amour. Oui, elle a le culte de celui qui la délaisse, elle est celle qui aime et qui ne veut voir que des qualités dans l'objet aimé, bravoure, présence d'esprit, indépendance: il est le seul de tous les ministres qui n'ait pas une faute à se reprocher, en tout il fait exception. Et vraiment cet enthousiasme ne doit pas nous surprendre, car pourquoi l'enchanteur, le dieu de l'époque, n'exercerait-il pas aussi sur sa compagne son action fascinatrice. Gomme l'a très bien dit l'éditeur des cahiers, M. Ladreit de Lacharrière : « Puisqu'un charme si personnel agissait avec tant de force sur des étrangères, quelle influence ne devait-il pas avoir sur celle qui, chaque jour, à tous les instants, en subissait l'attrait. »

Mme de Chateaubriand fut donc une épouse aimante, fidèle et indulgente ; ce sont là de grandes qualités, elle en eut d'autres. Elle était religieuse et de la bonne manière, c'est-à-dire sincère et réservée, délestant les exploitations et supposant à tout mélange de la religion avec la politique. Ce n'est qu'en politique qu'elle perdit souvent la mesure ; elle avait rencontré tant de lâchetés dans son époque agitée qu'elle eu

voyait partout. On a dit quelle était ultra, c'est vrai, mais on définirait mieux ses tendances en disant qu'elle avait le tempérament bonapartiste. Dans le secret de son cœur, elle aimait Bonaparte. Elle eut de la gaieté et de l'entrain, malgré une méchante santé, de l'esprit et aucune banalité. Et surtout elle fut bonne non pour les grands, mais pour les petits, pour les pauvres, pour les déchus, pour les abandonnés de la vie. C'est pour obéir à ce besoin de dévouement qu'elle fonda l'infirmerie Marie-Thérèse en faveur des femmes ruinées par la Révolution et des prêtres âgés.

Avec les cahiers, les lettres de Mme de Chateaubriand au ménage Joubert achèvent de nous révéler son caractère. Ces chers amis ! Elle les aime « inaltérablement », et son mari de même. « Ce sont les seules personnes, lui écrit-il de son ambassade de Londres, qu'après toi j'aime véritablement. » C'est à eux qu'elle se plaît à dire toutes ses folies à son aise. « Adieu, monsieur et madame, vous me manquez bien tous les deux, l'un pour la partie politique, l'autre

pour ce qui regarde le ménage, et ensemble, pour mon bonheur et ma joie. » Et dans une autre lettre : « Adieu, portez-vous bien pour me faire plaisir, et revenez vite pour ne pas me mettre en colère. » Qu'ils viennent la voir et elle leur fera manger tous leurs plats de fantaisie, M. Joubert trouvera tous les jours des gelées ou des soufflés à l'ananas, et il y aura partout des bourrelets et pas un seul vent coulis.

Ne faut-il pas qu'on vienne égayer sa solitude. Son chat, il ne s'agit pas ici de Micelto, mais de M. de Chateaubriand, dont c'est le diminutif, l'a abandonnée. Il court de madames en madames ; quand il reviendra de son sabbat, il ne vaudra rien du tout.

C'est le même refrain dans toutes les lettres. Le chat vagabonde, il court les champs, ou il est en train de se frisoter pour plaire, ou encore il s'en est allé dîner chez deux femmes d'un rare esprit, « qui ne veulent pas qu'il mange autre chose que des feuilles de rose humectées de rosée ; autrement il ne serait pas l'auteur de tant de beaux ouvrages pleins de sentiment et d'imagination, etc.. »

Combien cette malice est peu méchante, et combien se retrouve aussi dans ces lettres la

MADAME DE CHATEAUBRIAND lil

vibrante affection pour le vagabond. S'il est malade, elle perd la tête ; s'il s'absente, elle est en tristesse ; s'il ne l'emmène pas en Orient, c'est assurément parce qu'il craint de la fatiguer ; s'il veut revenir la voir de Londres pendant la mauvaise saison, elle tremble qu'il ne s'expose aux intempéries... Il lui a envoyé encore hier des petites robettes charmantes... Ce matin ce bon chat est allé à la messe. « J'ai peur quelquefois de le voir s'envoler vers le ciel, car, en vérité, il est trop parfait pour habiter cette mauvaise terre et trop pur pour être atteint par la mort. Quels soins il m'a prodigués pendant ma maladie, quelle patience, quelle douceur ! »

Vraiment, cette indulgente épouse ne devait pas être la femme hargneuse que certains ont voulu nous dépeindre. En tout cas, comme l'a très bien dit M. Donielo, elle avait plus de charité dans son cœur que sur sa langue. Elle n'ignorait pas, du reste, les tendances de son esprit mordant, et elle écrivait à Mme Joubert : « Je suis devenue douce comme une colombe, charitable, point médisante, enfin parfaite. Vous direz peut-être que la modestie me manque ? C'est vrai, Votre Excellence, mais cette vertu

est si inutile en ce monde, qu'il est bien permis de l'oublier de temps en temps »

Et nous voici à la fin de cette étude. Nous avons connu Mlie de la Vigne, nous avons connu la jeune femme, délaissée pendant dix ans, puis prenant sa place à côté de son mari et s'associant à sa vie littéraire, et aussi nous avons suivi la femme de l'homme politique, heureuse de ses succès, courageuse devant ses disgrâces, s'entlammant plus encore que lui des luttes de la vie et ne s apaisant que dans le commerce d'arnis sûrs. Il nous reste en terminant à considérer la femme d'œuvres, la vicomtesse « Chocolat » .

Mmede Chateaubriand, nature positive et peu rêveuse, femme réellement pieuse et compatissante aux infortunes, sentait le besoin d'agir. Peut-être aussi, comme tous ceux qui sont travaillés par un mal secret, par une blessure du cœur, par l'aiguillon d'une pensée fixe, senlait-

elle le besoin de donner un but à sa vie, à sa journée, à l'heure qui passe et qu'il faut oublier.

Elie avait été frappée de la triste situation réservée à certaines femmes ruinées par la Révolution, et surtout de la détresse d'ecclésiastiques âgés et privés d'asile, elle eut la généreuse pensée de leur créer une retraite, et cette pensée lui vint à Gand, pendant les Cent-Jours ; elle promit de faire quelque chose agréable à Dieu si le roi rentrait en France.

Le roi rentra.

L'infirmerie Marie-Thérèse fut fondée en 1819 avec trois sœurs de Saint -Vincent-de-Paul, un aumônier, une infirmière, une servante et... trois malades.

Elle fut mise sous le patronage de la dauphine .

Sa fondatrice consacra à cette œuvre les vingt-huit dernières années de sa vie, sans arrêt, sans lassitude, accomplissant pour les progrès de sa maison, malgré sa délicate santé, des prodiges d'activité et de dévouement. Quand le zèle enflamme le cœur d'une femme, il n'y a rien qu'elle ne puisse faire. Pour ses pauvres, Mmfl de Chateaubriand se prêta à toutes les tâches ; elle se fit tour à tour visiteuse des

malades, enquêteuse des misères, organisatrice des souscriptions, fureteuse des revendeurs, mendiante de ses amis, prodigue de ses revenus et finalement marchande de chocolat. Un jour, paraît-il, une amie de Marseille envoya une balle de cacao. On en fit un peu de chocolat, et c'est ainsi que vint l'idée de créer dans la maison une petite industrie qui l'aiderait à vivre et qui continue à être doucement prospère. Il y a quelques jours encore, je voyais les meules écraser la pâte vanillée, avant qu'elle ne prenne la forme dans les moules.

Ce n'est pas sans émotion que l'on pénètre dans le petit parloir qui, pendant sept années, fut un modeste salon pour les illustres hôtes, et que l'on voit leurs portraits accrochés au mur : lui, tel que l'a fait Girodet, les cheveux au vent, le bras droit replié sur la poitrine, le regard scrutant l'horizon ; elle, d'après le tableau de Mlle Lorimier, s'étant donné volontairement l'apparence d'une religieuse, son bonnet imitant leur coiffe, sa guimpe, leur collet, une croix reposant sur sa poitrine. Les yeux sont pensifs, la tête est mélancoliquement penchée. Ce n'est plus la jeune fille à pelisse rose et à chevelure blonde entrevue par Chateaubriand sur la grève

de Saint-Malo, mais c'est la même physionomie régulière et expressive qui, sous le poids des épreuves, a perdu son éclat et dont le teint était, paraît-il, devenu prématurément dune blancheur transparente.

Un peu du jardin des Chateaubriand existe encore, mais les lieux sont bien changés. En vain chercherait-on la double allée de marronniers et celle de peupliers sous lesquels tant de fois la vicomtesse égrena son chapelet et le poète ses rêveries. « Les chèvres qui nourrissaient les orphelins délaissés » ne bêlent plus, les azaléas, les pompadouras et les rhododendrons sont des fleurs de luxe que Ton n'y cultive plus, et des vingt-trois cèdres de Salomon plantés par Chateaubriand il n'en reste plus que deux découronnés par l'âge et par la gelée. Mais l'œuvre demeure, les vieux prêtres glacés comme les vieux arbres par la vieillesse ou les infirmités trouvent toujours là un asile de paix, tel que l'avait conçu sa fondatrice. On y rencontre de vieilles religieuses qui ont connu des religieuses qui ont connu les Chateaubriand. Elles entretiennent la bénédiction de leur mémoire et continuent à vendre du chocolat, mais celles d'aujourd'hui ne peuvent plus avoir comme

celles d'autrefois la prime qui assurait si bien la vente. On sait en effet que, quand la commande était forte, les saintes femmes permettaient d'entrevoir M. de Chateaubriand, ou même dérobaient dans son encrier et distribuaient les vieilles plumes qui avaient servi à écrire « le superbe mémoire sur la captivité de Mme la duchesse de Berry ! »

Les dernières années de Mme de Chateaubriand s'écoulèrent désormais loin de la politique ; elle fut plus que jamais toute à son œuvre, et toute à son mari, mais lui trouvait un peu morose le milieu de l'infirmerie Marie-Thérèse, et le salon de Mme Récamier était pour ses goûts un sanctuaire préféré où il allait chaque jour faire son pèlerinage.

A la fin même il n'y alla plus seul. Mme de Chateaubriand l'y accompagna. Avec le temps, l'âge, bien des choses s'arrangent, et il est probable que Mme de Chateaubriand, comme Mme Swetchine, tomba sous le charme de Mme Récamier, charme, comme on le sait, fait autant de bonté que de beauté. Des relntions confiantes

et même affectueuses s'établirent entre les deux femmes. Elles se choisissaient leurs chapeaux ! Il faut donc espérer qu'elles n'étaient pas unies que par des griefs.

L'heure de la fin allait sonner presque en même temps pour les trois. Mme de Chateaubriand partit la première. Le Dr Laënnec lui avait dit que le meilleur remède à beaucoup de maladies était la diète. Elle l'exagéra, et elle mourut d'inanition. Les petites santés font souvent dangereusement l'expérience des systèmes de messieurs les médecins !

A sa mort Chateaubriand dit à l'abbé Deguerrj' : « Je viens de sentir la vie atteinte et tarie dans sa source ; ce n'est qu'une question de quelques mois... » Il ne se trompa pas. Il resta seul avec sa vieille amie, Mme Récamier, infirmes tous deux. Il mourut le 4 juillet 1848 etMme Récamier le 11 mai 1849.

Mme de Chateaubriand fut enterrée, suivant son désir, sous l'autel de la chapelle de l'infirmerie, au pied du beau tableau de Gérard représentant sainte Thérèse à genoux, et non loin des restes de sa patronne, sainte Célestine, que Léon XII avait confiés à son oratoire.

Parlant d'elle après sa mort, M. de Château-

briand écrivit : « Elle a subi mes adversités, elle a été plongée dans les cachots de la Terreur, les persécutions de l'Empire, les disgrâces de la Restauration, et n'a point trouvé dans les joies maternelles le contrepoids de ses chagrins. Pourrais-je opposer mes qualités telles quelles à ses vertus qui nourrissent le pauvre, qui ont élevé l'infirmerie Marie-Thérèse en dépit de tous les obstacles? Qu'est-ce que mes travaux auprès des œuvres de celte chrétienne ? »

Hommage touchant du génie à la vertu !

Sans doute les deux époux furent séparés de bien des manières dans leur existence, mais du moins la flamme purificatrice de la charité confondit leurs aspirations et sur l'inscription de la plaque de marbre noire érigée derrière l'autel de la chapelle de l'infirmerie Marie-Thérèse, on rappelle que la pieuse fondation de la vicomtesse de Chateaubriand fut faite « de concert avec son époux. »

Au fond, il n'y a dans la vie que ce qu'on y met.

Sophie Swetchine

« Vous m'apparaissez comme la première goutte d'eau qui m'ait rafraîchi l'âme, comme le premier zéphyr qui ait essayé de relever doucement ma tête, comme l'auge du Seigneur envoyé à Agar dans le désert de Bersabée pour lui dire d'avoir du courage. »

Ainsi s'exprime Lacordaire dans une des nombreuses lettres à Mme Swetchine, où il verse son àme dans l'âme de son amie.

Ecoutons maintenant Joseph de Maistre :

« Prière de me répondre, bonne Sophie. Estce que vous ne m'aimez plus, par hasard ? Dites-le moi ; je m'arrangerai pour vous oublier aussi, mais sans être sur d'y réussir. Je baise et je mouille vos mains. »

« L'adorable comtesse, écrit Bonald, tout le monde se la dispute. »

« La meilleure des créatures sensibles et généreuses, lui dit l'abbé Desjardins, grand vicaire de Paris, j'ai reçu, lu, collé sur mes lèvres votre petite lettre. . ., chère fille et incomparable amie, Adieu, pardonnez à ma main paresseuse et à ma tète usée ; le cœur me reste, et il est encore bon. Vous y tenez la grande place d'honneur après le Maître. »

« Qu'il m'en coûte d'être loin de vous ! lui écrit le Père de Pontlevoy. En tout temps, votre âme est près de mon cœur, mais, à cette heure surtout, comment me séparer de votre souvenir? »

Et Montalembert:

« Ah ! combien je recommande, non pas mon corps malade, mais ma pauvre âme à cette amie si constante, si vigilante, si maternelle qui, depuis bientôt trente ans, m'a toujours serré de si près sur son cœur ! »

En quittant la chambre où elle agonise, le prince Albert de Broglie s'écrie: « Je n'ai jamais touché le ciel de si près, » et, au souvenir de son enterrement, M. Turquety nous dit: « J'ai eu la force d'aller au convoi, mais je m'étais placé dans un coin de l'église ; je ne me sentais

pas maître de moi-même, je craignais d'éclater en sanglots... Le monde était privé dune des plus admirables créatures qu'il eût jamais été donné aux hommes de connaître. »

Ainsi se sont exprimés ceux qui connurent, qui approchèrent de près Mm6 Swetchine, et encore ne faut-il voir là qu'un choix facile parmi les témoignages de tant d'admirations diverses, admirations « qui allaient jusqu'au culte », a dit Schérer.

Aujourd'hui que ce culte n'est plus entretenu que par quelques fidèles et parait naturellement exagéré aux autres, n'est-il pas intéressant de rechercher ce qui a pu le justifier, ce qui explique encore, pour garder la mesure des expressions, la sympathie réservée à la personne et aux écrits de Sophie Swetchine ?

Mme Swetchine n'appartient au second Empire que par les dernières années de sa vie.

Bien avant cette époque, elle avait déjà exercé sa douce et irrésistible influence, et, d'autre part, elle s'intéressa à trop de choses, elle connut trop de gens, elle accomplit trop d'œuvres

et surtout elle rayonna si loin qu'il serait difficile de serrer toute sa vie dans le cadre étroit d'un chapitre.

Nous chercherons donc plutôt à l'entrevoir ici au soir de sa belle existence, au terme de cette vieillesse qui lui a inspiré de si fortes pensées, à cette heure où cette incomparable amie se serre contre les amis qui lui restent et songe à ceux qu'elle va rejoindre, enfin à ce temps de notre histoire où elle demeure fidèle à elle-même, gardant à la liberté un amour conscient et un culte désintéressé. Mais, avant d'arriver à ces jours, il est d'absolue nécessité, pour mieux comprendre la fin de cette vie, d'en remonter le cours. La majesté du navire qui arrive au port s'accroît des luttes et de la vaillance de la traversée.

Née en 1782, à Moscou, dune famille distinguée, elle reçut avec le baptême grec le nom de Sophie. Son père, M. Soymonof, frappé de sa précoce intelligence, donna tous ses soins à son éducation. Il accentua ses dispositions pour les arts et pour l'étude des langues anciennes et

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modernes, mais il l'éleva sans religion; elle grandit sans connaissance d'une loi divine, guidée dans la voie du bien par ses seuls sentiments naturels. Tout enfant, elle était déjà travaillée par le désir du sacrifice et tourmentée par la mélancolie qui suit les plaisirs.

Ces plaisirs, elle les connut de bonne heure à la cour, ayant été nommée à quatorze ans dame d'honneur de l'impératrice Marie, que venait d'épouser en secondes noces Paul Ier.

C'est là que, à un âge où les premières impressions demeurent ineffaçables, dans un milieu où régnaient le caprice et la légèreté, elle entrevit les tristesses que l'on cache et la vanité du bonheur que l'on envie.

Plus encore que sa situation, sa distinction, sa charmante sérénité, l'attraction qu'elle commençait déjà à exercer la firent demander en mariage.

Son père porta son choix sur un de ses amis personnels, le général Swetchine,dont il appréciait la fermeté de caractère et l'aménité d'esprit. Il avait quarante-deux ans, et Sophie Soymonof, dix-sept. L'histoire nous rapporte, comme on disait alors, qu'elle accueillit le choix de son père « avec une respectueuse déférence ».

Elle aimait profondément ce père qui l'avait entourée de tant de sollicitude, et lorsque, au lendemain de son mariage, elle le vit tomber en défaveur et mourir de sa disgrâce, elle connut pour la première fois l'épreuve et pour la première fois songea. à Dieu.

L'heure approchait où elle allait faire sa vie.

Haut placée dans le monde par la situation de son mari, guettée par toutes les séductions d'une vie facile dans une cour élégante et frivole, elle éprouva comme d'autres les attirances qui ébranlent la volonté, mais elle trouva dans son énergie et dans l'ardeur de ses nouvelles convictions la force d'y résister.

Il convient d'ouvrir ici une parenthèse pour préciser les faits et pour compléter Sainte-Beuve, qui fut si injuste envers Mme Swetchine. Commentant sa vie écrite par Falloux, il dit : « Si on serrait de près M. de Falloux, il y aurait bien des remarques à lui faire et des critiques à lui adresser... Quand il s'agit d'une femme, même d'un modèle de sainteté, il se présente deux ou trois questions inévitables : « Etait-elle jolie? — A-t- «elle aimé? — Quel a été le motif déterminant de « sa conversion ? » Et le grand critique reproch

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à Falloux d'avoir éludé la principale de ces questions, si bien que lui, Sainte-Beuve, s'est mis à la recherche de la vérité et qu'il apprit que Mme Swetchine « avait eu un orage de jeunesse et qu'elle avait inspiré une grande passion au comte de Strogonof, un des hommes les plus aimables de la Russie, et qu'elle l'avait ressentie elle-même » . C'est donc Sainte-Beuve, qui aurait découvert Strogonof, ou du moins la passion de Strogonof; or, ouvrons Falloux et lisons en entier la page qu'il consacre à cet amour : « Parmi les seigneurs russes dont le mariage de Sophie Soymonof avait frustré le cœur, on citait un jeune homme à qui la naissance, la fortune et de rares qualités d'esprit assuraient une grande carrière, le baron, depuis comte Strogonof. Il n'avait caché ni son inclination, ni son dépit, et il n'eut point le courage de s'interdire une cour assidue auprès de Mm9 Swetchine. Celle-ci craignit elle-même de n'y point rester insensible. Un soir qu'elle prenait sa part dans une des fêtes de la cour où brillait aussi le baron Strogonof, elle obéit tout à coup à une inspiration qui, selon sa propre expression, décida de sa vie tout entière. Elle quitta brusquement la salle du bal, rentra chez elle, se précipita au

pied du crucifix, et répandit ses larmes devant Dieu, le suppliant d'arracher de son âme le moindre germe d'un sentiment qu'il ne pouvait bénir. Dieu répondit à sa prière ; après plusieurs heures passées dans une ardente invocation, Mme Swetchine se releva calme et forte. Dès le lendemain, elle se retrouvait au Palais d'hiver en présence du baron de Strogonof qui, ne comprenant rien à la disparition de la veille, essaya de l'en railler. Mme Swetchine lui répondit quelques mots d'une telle simplicité et d'une telle autorité que le respect imposa dès lors silence à la passion, et lorsque le jeune Strogonof se fut résolu lui-même au mariage, elle devint l'amie la plus fidèle et la plus sûre de sa femme. »j

Voilà, nous semble-t-il, une question que Falloux n'a pas laissée dans l'ombre.

Bientôt, du reste, Mrae Swetchine quittait la cour, son mari comme son père étant devenu victime d'une intrigue et disgracié. Elle n'en fréquenta pas moins le monde, mais elle consacra de plus amples loisirs à l'étude, et désormais elle aima d'autant mieux le travail qu'il trompait la cruauté des heures pénibles ; toute jeune, la maladie la visita et elle fut de celles qui ne connaissent pas un jour sans souffrir.

Elle lut Voltaire, Rousseau, Fontenelle et beaucoup d'autres qu'elle copia, commenta, médita. Durant toute sa vie elle poursuit ce travail critique où sa pensée se dégage, se précise, s'élève, travail tout personnel ; ce n'est qu'après sa mort qu'on découvrit ses trente-cinq volumes de notes, ces petits carnets de satin rose où, sur de minces feuilles de parchemin, court sa fine et ferme écriture.

Un homme eut alors une grande influence sur sa jeunesse : ce fut le comte de Maistre venu en Russie comme ambassadeur de Charles- Emmanuel, mais cette influence eut cependant ses limites, car Mme Swetchine était trop indépendante pour être prisonnière de ses sympathies ; elle fut conquise par la vertu et par l'élévation de pensées de son illustre ami et non par l'intransigeance de son dogmatisme. Toujours nous la voyons maîtresse de sa raison, consciente des motifs de ses inclinations, et bridant facilement, peut-être parce que peu entraînantes, ses forces imaginatives. Combien elle différait d'une autre femme de son temps et de son pays, la baronne de Krudener. Ce n'est pas à elle que l'empereur Alexandre aurait pu dire : « Parlez, parlez, vos paroles sont une musique

130 LES SEMEUIîS

pour mon âme. » Elle ne fut ni une prédicante, ni une systématique ; elle opérait avec rien, si l'on peut appeler rien l'exemple et l'effacement. Aussi était-elle dangereuse, et quand la cour eut libéré l'empereur de l'influence de la grande illuminée, se hàta-t-elle d'éloigner Mme Swetchine.

En considérant l'œuvre de Mme de Krudener et de quelques autres célèbres propagandistes ou insinuantes mystiques, Mme Swetchine disait : « Il vaut mieux se soumettre humblement à la vie que de prendre un orgueilleux essor pour s'élever au-dessus d elle... » ; et elle ajoutait, avec cet esprit qui agrémente sans cesse son bon sens : « Lorsqu'on se perd dans les abstractions et dans les élans de l'amour divin, il est bien rare que l'orgueil, dans le partage; coure risque de mourir d'inanition. »

Elle mettait en pratique ses théories, et, si les questions intellectuelles prirent une grande part de son existence, elles ne lui suffirent jamais. La charité, le don affectueux d'elle-même lui semblèrent aussi réconfortants que la science. Dès sa jeunesse elle se prodigua autant pour les pauvres que pour ses amis ; jeune, elle aima la vieillesse ; vieille, elle aima la jeunesse ; elle fut l'amie de tous les âges.

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Sur l'album que lui donna Louis de Saint- Priest, elle écrivit cette pensée : « Les Turcs enferment les femmes, disait lord Bjron, et n'en sont que mieux ; le comte de Maistre répliquait : Oui, il leur faut les quatre murs ou les quatre évangélistes. »

Elle choisit les quatre évangélistes.

Devenue chrétienne de cœur, elle commença par pratiquer avec soumissionla religion grecque, puis elle eut des doutes sur sa religion. Etait-elle vraiment orthodoxe ? Mmo Swetchine était trop ardente pour rester dans l'incertitude et trop intellectuelle pour ne pas chercher la lumière dans l'étude, étude abordable du reste, car elle comprenait très bien qu'entre l'Église latine et l'Eglise grecque il s'agissait d'une question historique et non d'une question dogmatique, et la voilà dans les conciles et les conciliabules, suivant Photius et le pape Nicolas.

Le journal de sa conversion, avec ses marges encombrées, ses lignes superposées ou nerveusement biffées où s'entre-croisent les objections, les réponses, les citations empruntées aux deux

Églises, nous révèle éloquemment ses laborieuses recherches, ses hésitations, ses discussions avec elle-même. Ce fut une conversion pénible et d'autant plus méritoire. Seuls, les esprits superficiels s'imaginent que ces révolutions de conscience s'accomplissent aisément et qu'on passe avec enthousiasme d'une rive à l'autre. Mme Swetchine hésita et rien n'est plus douloureux que l'histoire de ses vacillations. Qui n'écoute pas l'Eglise marche à sa perte ; mais où est l'Église? Elle se le demande et elle cherche, en étouffant ses préférences.

« Si quelqu'un dans le monde, disait-elle plus tard, a désiré rester Grecque, c'est bien moi », et durant qu'elle lutte, elle écrit : « Ah ! qu'il est cruel d'être alternativement partagé entre la religion où Ion aurait voulu naître et celle où l'on craint de mourir... quoiqu'on désire y vivre !... » — « Comment se peut-il qu'à la fois on tienne à sa communion tout en étant plus irrésistiblement encore entraîné vers une autre... » « Mon Dieu ! quelle pénible et cruelle alternative! » Des amis lui conseillaient de différer sa décision. « Qu'est-ce qu'un sacrifice ajourné à la vieillesse ? » répondit-elle .

Finalement elle se convertit et ne craint pas de dire :

« Ma foi est pour moi ce que Benjamin était pour Rachel, l'enfant de ma douleur. »

Elle fit sa dernière communion dans l'Église grecque le 29 juillet i8i5, à la chapelle du château de Péterhof, et le 27 octobre de la même année elle abjura.

Elle avait trente-trois ans.

Catholique, elle ne peut rester à Pétersbourg. Déjà une opposition sourde se manifestait à la cour contre les idées mystiques de l'empereur Alexandre ; on feignit de craindre ou Ion craignit véritablement l'ascendant de cette ardente néophyte sur le souverain. Mme de Krudener n'avait pas été écartée pour être remplacée, et comme d'autre part Mme Swetchine crut devoir rendre publique son abjuration, au lendemain de la proscription des Jésuites, elle déchaîna les animosités. Pour amener la réussite de cette intrigue, on s'en prit au général Swetchine, auquel on n'avait jamais pardonné sa courageuse indépendance lors du drame de la mort de l'empereur Paul, et on le rendit responsable de la faute d'un subalterne. C'était une nature douce, un peu portée à l'indifférence et à l'indolence, mais qui

avait autant le souci de sa dignité que celui de sa paix ; il dédaigna de répondre aux insinuations et de se défendre, et il quitta la Russie avec sa femme pour se rendre en France.

Mme Swetchine arrivait à Paris au début de la Restauration. Elle quittait un pays où elle avait souffert des abus et des violences d'un pouvoir sans limites; toute sa vie, elle en garda une impression ineffaçable et toujours se rangea du côté de la liberté éclairée. Elle vit tout de suite dans la France la vraie patrie de ses idées en même temps que le pays où l'exercice de sa foi ne rencontrerait pas d'obstacles. Elle fut libérale parce qu'elle n'était plus orthodoxe.

Bien vile elle rencontra des amis, soit dans le corps diplomatique, soit dans le monde des émigrés qu'elle avait accueillis trèsaffablement dans leur exil et qui lui rendirent leur affection dans le sien. Elle pouvait invoquer d'autre part le parrainage du cher ami qu'elle allait bientôt perdre, le comte de Maistre qui écrivait à Bonald : « Dans peu, vous verrez à Paris une dame russe que je vous recommande très particulièrement.

Vous n'aurez jamais vu plus de moral, d'esprit et d'instruction réunis à tant de bonté. » Et c'est alors que Bonald lui répondait: « Tout le monde se dispute l'adorable comtesse. »

Enthousiasme bien prompt, dira-t-on. Assurément. Mais cette femme était, de l'aveu de ses contemporains, une de ces créatures qui inspirent de l'attrait à première vue, et les raisons de cet attrait devaient être aussi puissantes qu'indéfinissables, car, il faut bien le dire, Mme Swetchine était plutôt laide. Sur cette délicate question, Carné et Falloux rivalisent en courtoisie. L'un dit et qu'elle n'avait pas les avantages de la beauté » et l'autre « que l'ensemble de son extérieur n'attirait pas le regard». D'autre part, les contemporains sont d'accord pour déclarer que ses yeux étaient légèrement irréguliers et que son nez avait la pointe kalmouke, mais ils ne s'accordent pas moins aussi sur le charme qui se dégageait de sa personne, Il y a au Bourg-d'Iré, où la reçut Falloux et où sa mémoire est demeurée pieusement gardée, un petit portrait qui peut nous éclairer sur la question et qui a du moins l'avantage de nous faire douter de la ressemblance de l'ingrate lithographie mise en tète de sa Vie. C'est une pâle aqua-

relie aux reflets bleus. Mme Swetchine touche alors à la soixantaine, elle est coiffée du bonnet de l'époque d'où s'échappent des boucles encore blondes et dont les brides de dentelle font collerette . Le regard est profond et dans l'imperceptible sourire qui s'arrête sur les lèvres finement découpées, dans la sérénité de cette figure on sent autant le commandement de la volonté que la paix du cœur. On est devant une pensée. Et on a la même impression devant un autre portrait d'elle, à l'âge de douze ans, où la vulgarité des traits encore plus accentuée s'oublie devant ce regard scrutateur qui semble vouloir aller au delà du mur de l'horizon. En somme, elle avait un physique ingrat transfiguré par une belle âme.

Elle fit ses débuts dans le salon de la duchesse de Duras. « Vous désarmez la malveillance, lui disait celle-ci. » Il y a là sans doute de quoi tuer la conversation dans certains milieux, mais elle savait si bien lui donner d'autres ressources ! Elle fut tout de suite tant aimée qu'elle éveilla les jalousies. « You& l'aimez beaucoup, lui écrit la duchesse en parlant de la comtesse Potocka... je suis venue trop tard ! »

Charmée par un tel accueil, Mme Swetchine

prend la résolution de s'établir définitivement à Paris au retour d'un voyage qu'elle va faire à Rome.

Elle comprend l'Italie, le pays qui enchante et attriste à la fois en ce qu'il accroît le sentiment de notre impuissance devant la force de nos sensations. « L'Italie, dit-elle, a tout l'éclat, toute la naïveté, toute l'inspiration de la jeunesse », mais, ajoute-t-elle, « il faudrait que son ciel pût tout faire oublier et que nous pussions rester absorbés dans ce qui nous plaît ». De Rome elle perçoit le clolce farniente et sait voir dans cette ville incomparable tout ce qui y est différent d'ailleurs. Elle promène ses rêveries sous les verdures argentées des chênes, au bord des fontaines où se mire la blancheur des marbres et sur les hauteurs qui émergent de la plaine lumineuse ; elle se nourrit d'émotions sous les voûtes de la Sixtine à l'audition des douleurs de Jérémie et des cris du Miserere ; elle s'abandonne à la douce bienveillance de la société romaine ou se recueille dans le calme de la méditation à l'heure de l'angélus et finalement

elle s'écrie comme tant d'autres : « Ah ! si l'on pouvait se rendre indépendant, c'est sûrement ici que Ton dresserait ses Tabernacles ! »

C'est à Rome qu'elle rencontra Mme Récamier. Elle en parle dans sa correspondance, et, mon Dieu, comme une femme parle quelquefois d'une autre : « Mrae Récamier, dit-elle, parait préférer sincèrement la vie retirée. Je ne crois pas qu'elle ait visé à l'effet, et c'est heureux, sa beauté et sa célébrité étant sur leur déclin ; les débris ne font guère de sensation sur un pays de ruines. » Mais ce n'est là que malice passagère ; quelques mois après, les deux femmes se rencontraient encore à Carlsbad ; M™ Swetchine est touchée par la grâce de Juliette et attirée certainement aussi par cette bonté qui est la plus grande gloire de sa renommée. « Je me suis sentie liée avant de me défendre, lui écrit-elle, j'ai cédé à ce charme pénétrant, indéfinissable qui vous assujettit même ceux dont vous ne vous souciez pas. » Elle veut la confiance de cette grande aimante ou plutôt de cette grande aimée. « Vous avez été bien bonne pour moi,... mais ce qui a pénétré le plus avant, ce sont ces élans d'une confiance que vous ne vouliez pas encore me donner... Je donnerais déjà et de tout ce

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que j'ai et de tout ce qui me manque pour vous savoir heureuse ; soyez-le sans moi, à la bonne heure, mais pour vos peines, j'en réclame hautement le partage. »

Le rayonnement de cette force aimante, elle va le donner désormais à Paris où elle s'installe définitivement dans l'appartement devenu célèbre de la rue Saint-Dominique (i).

C'est dans son salon que nous allons la retrouver et la suivre jusqu'à sa mort.

Ce salon, ce fameux salon dont on a tant parlé, est au premier étage, il donne sur une suite de jardins où les arbres allongent leurs ombres sur des pelouses éclairées de fleurs, et communique avec une vaste bibliothèque. Il est relativement simple, mais vivant de tous les souvenirs de Russie qui ont suivi l'étrangère dans l'exil, tableaux, vases précieux, cristaux et marbres d'Orient. Le seul luxe est dans les fleurs et les lumières, peut-être à l'excès. On y boit le meilleur thé d'Europe. Il est ouvert de trois à six et de

i. Le vieil hôtel existe encore et porte le numéro 5 de la rue.

neuf à minuit ; souvent, avant d'aller au bal, les femmes le traversent dans l'éclat de leurs toilettes et de leurs parures. Tout cela n'a vraiment rien de bien austère et ne sent ni le parloir, ni la sacristie, ce qui n'empêche certains de l'appeler salon-chapelle ou ministère de consciences. En fait, c'était surtout un centre d'amis et un lieu de conversation ayant sa couleur en ce qu'il réunissait les gens les plus distingués par leur vertu comme par leur talent et portant dans la religion quelque chose de leur libéralisme, très simplement et sans aucune bigoterie. Il « entretenait, comme l'a si bien dit Emile Deschamps, ces sympathies cachées qui, entre hommes supérieurs, sont toujours prêtes à éclater dans une atmosphère favorable », et, de l'aveu même du parti adverse, «il servit pendant quarante ans la coterie cléricale sans calcul et sans hypocrisie ». C'est là que passèrent Bonald, Chateaubriand, Cuvier, Cousin, Abel de Rémusat, Mole, de Quelen, Radowitz, Donoso Cortès, et tant d'autres dont les plus intimes furent Falloux, Lacordaire, Montalembert, Augustin Cochin, le prince Albert de Broglie et Tocque ville.

Mais à côté du salon il y avait une chapelle

que Sainte-Beuve croit avoir découverte comme il avait découvert Strogonof et sur laquelle il a exécuté quelques variations qui méritent l'attention. Les Lundis et les Nouveaux Lundis sont si bien devenus un ouvrage classique que, lorsqu'une légende s'y glisse, il est très difficile de la détruire. Il faut reconnaître que Falloux est peu prolixe sur la chapelle. Il dit simplement : « Mme Swetchine avait obtenu de M. l'archevêque de Paris l'autorisation d'élever une chapelle dans son appartement. » Sainte-Beuve est à la fois plus mystérieux et plus explicite : « Derrière la porte, à deux pas du salon, vous sentez un oratoire où la pieuse femme est allée s édifier et se prémunir avant de vous recevoir, et où elle rentrera bientôt pour se réédifîer encore. » Cette ironie est assurément plaisante et ce flair d'oratoire très original, mais ce n'est là que de la littérature, et jamais on n'entendit dire qu'un nuage d'encens vint expirer dans le salon. Et ce qui montre combien Sainte-Beuve est peu informé et s'abandonne seulement à son imagination, c'est la suite du récit. Il insiste et ajoute: «Que dis-je, un oratoire? Sachez que c'est bien une chapelle, une chapelle consacrée où est exposé, au milieu d'un luminaire éblouis-

sant, le saint des saints, le Saint-Sacrement, que plusieurs des personnes présentes vont aller adorer, dès que minuit sonnera ; adorer même est trop peu dire, puisque, à de certaines solennités, la sainte table est toute prête qui les attend. » — Nul n'ignore que les communions nocturnes dans un appartement privé ne sont pas dans les habitudes de l'Eglise et qu'il y a là sûrement un reportage inexact. Ce qui est vrai, c'est que cette chapelle, autorisée comme tant d'autres l'ont été et le sont encore aujourd'hui à la campagne et même dans certains appartements de Paris, était réservée à quelques intimes et que les illustres amis de Mme Swetchine, Lacordaire, Ravignan, Gratry, l'abbé Bautain et Dom Guéranger y célébrèrent la messe. Nous sommes plus disposés à croire Schérer, lorsqu'il dit que la chapelle était très distincte du salon et que beaucoup de visiteurs l'ignoraient. Du reste Mme Swetchine était si bien pénétrée de ce sentiment de pudeur qui accompagne l'intimité des choses, elle considérait ce sanctuaire comme d'un ordre si privé, qu'elle a voulu qu'il n'en restât rien après sa mort. Dans ses dispositions testamentaires datées du 4 avril i854 et qui n'ont jamais été publiées, elle dit : « Je demande

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que quant aux murs, aux croisées, à la corniche et au plafond, on détruise jusqu'au moindre vestige de l'ornementation actuelle ; on enlèvera le cintre, on ouvrira la troisième croisée : le verre même dépoli et doré de la porte sera enlevé et remplacé par un verre blanc, la porte repeinte en blanc également; toute la pièce enfin devra être remise précisément à l'état où elle était à l'époque de notre entrée dans la maison, afin qu'aucune trace du précieux sanctuaire ne subsiste. »

Mais sortons de la chapelle et revenons au salon. Nous y trouvons celle qui en est l'âme mêlée au groupe de ses amis, et non certes à la tête du groupe. Elle avait, dit Falloux qui la connaissait si bien et qui a si délicatement rendu hommage à sa mémoire, elle avait « autant d'éloignement pour dominer que pour servir », et il faut chercher le secret de son influence dans son effacement, dans sa disposition à s accommoder de tous les cœurs, dans son intelligence ouverte à tant d'idées diverses et surtout dans cette bonté qu'elle semblait réserver spécialement à chacun. Sa vertu était contagieuse: auprès d'elle on se sentait meilleur, et aussi bien à l'abri de la méchanceté des autres que de sa

propre malice. Qui de nous n'a connu sur le chemin de sa vie quelqu'une de ces créatures d'élite et ne se dit en pensant à elle : c'était une Swetchine...

Elle avouait qu'elle avait trois ou quatre grandes passions : la religion, la science, les affaires publiques et, surtout... les amis. Elle les satisfit toutes.

En religion sa méthode était très simple, elle ramenait tout au christianisme. « Plus on voit ce qu'est le monde, disait-elle, plus on pressent ce que doit être Dieu. » Elle considérait la religion comme « une chose que l'on suit » et n'aurait pas compris un christianisme qui n'aurait été que l'expression de belles idées. Il devait être, selon elle, une pratique, une règle, une discipline, et elle envisageait avec gravité la responsabilité d'une chrétienne. « Lorsqu'une maison devient un temple, pensait-elle, il faut que le cœur devienne un sanctuaire. » Mais elle voulait le christianisme aimable. « Les chrétiens, disait-elle, doivent aux autres non pas seulement leur vertu, mais l'exemple de leur bonheur. »

Aussi son austérité était-elle tout intime ; sa charité, c'est-à-dire sa puissance d'aimer, était sans bornes ; elle aima les pauvres avec reconnaissance et les pécheurs avec compassion, et les uns et les autres avec une crédulité dont on en abusa sans qu'elle en fut jamais diminuée... ; et comment cela aurait-il pu être, quand on l'entendait dire : « C'est par pitié des riches qu'il y a des pauvres... », ou encore : « Le bien que recèle l'àme du pécheur me réconcilie avec le plus coupable. »

Sa piété allait jusqu'au mysticisme et cetteûlle de l'Orient a fait entendre dans ses prières des cris d'amour presque aussi passionnés que ceux de la vierge d'Avila (i) ; elle goûtait la beauté des cérémonies religieuses à la majesté desquelles l'Eglise grecque l'avait initiée dans sa jeunesse et elle se délectait de leur splendeur ; aussi, bien qu'elle eut sa chapelle, ne manquait-elle aucun des offices de Saint-Thomas-d'Aquin, où, jusque dans ses dernières années, on la voyait arriver

i. « O mon seul maître, ô mon seul ami, ma source clans le désert, mon secours dans la détresse, mon passé, ma vie, ma rosée, mon repos, ma félicité intime, souveraine, inlinie, uniques délices jamais épuisées et toujours renaissantes, demeurez en moi, que je demeure en vous ; ma foi vous possède, mon espérance s'élance vers vous, mon amour se perd dans votre amour. . . »

en se traînant, car, par mortification et pour accroître ses charités, elle avait supprimé sa voiture.

Louis Veuillot, qui la rencontrait quelquefois dans son quartier, a écrit sur elle ces lignes charmantes: « Sophie Swetchine si bonne, si savante, si humble, si pieuse envers Dieu et envers les pauvres, si douce à l'erreur, si justement vénérée ! Plusieurs d'entre nous, et j'étais de ceux-là, lui reprochaient trop de clémence pour quelques idées nouvelles ; d'aucuns trop de rigueur envers elle-même, de trop prodiguer aux bonnes œuvres les dernières heures de sa vieillesse épuisée et de ne vouloir combattre sa douleur corporelle que par les forces de l'àme. Elle souriait et on lui voyait de jour en jour plus de sainte sévérité pour elle-même, plus de sainte douceur pour autrui. Quand je la rencontrais le matin, il n'y a pas encore trois ans, se traînant sur le chemin de l'église, quelquefois je lui offrais le bras, quelquefois je me contentais de la suivre avec respect; il me semblait que son passage établissait dans la rue un courant d'air pur . Je voyais qu'elle allait mourir et je savais de quelles louanges et de quelles larmes elle serait honorée. »

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Après la religion, la science lui donna de grandes jouissances. Elle croyait au progrès de l'esprit humain et au développement de la personnalité, et elle montait toujours vers les sommets en se délectant de la succession des contemplations.

En politique elle était monarchiste et voyait dans le souverain gardien de l'autorité le représentant de Dieu, mais elle était l'ennemie du pouvoir absolu parce qu'elle en avait souffert. Elle aima beaucoup la liberté, trouvant qu'elle devient plus chère à mesure que Ion en use, mais elle la considérait comme un moyen et non comme un but. Ainsi pensait-elle de la légitimité. « Sans doute, disait-elle, c'est un principe admirable, mais enlin il n'est qu'une partie de l'ordre et il ne saurait tenir s'il est isolé ; ce qui importe avant tout, c'est que la société soit protégée. »

Quand la révolution de Juillet éclata, elle s'en attrista, mais regarda les événements en face; elle entrevit la puissance qu'allaient prendre les classes inférieures et lintérêt qu'il y avait pour le clergé à chercher son point d'appui dans le droit commun et non plus dans la faveur des gouvernements. C'est dans ce sens qu'elle encou-

ragea ses deux grands amis Montalembert et Lacordaire et tous ceux qui l'entraînaient avec eux. On sait quel fut le résultat de celte orientation. En i83o, le clergé paraissait vaincu, mais il s'activa si heureusement et sa cause fut si glorieusement défendue par ses illustres avocats contre les vexations du gouvernement qu'il arriva en 1848 à une apogée de popularité inconnue dans la suite, et que le couronnement de cette magnifique campagne fut l'octroi de cette liberté d'enseignement qui agonisa au moment où le centenaire de celui qui l'a conquise ne trouva son expression que dans l'ingratitude.

Or, dans ces nobles luttes, l'influence de Mme Swetchine fut considérable. Elle ne cessa de soutenir, de modérer et d'enflammer à la fois l'ardeur de ses amis et plus particulièrement de ses deux fils spirituels Montalembert et Lacordaire. Combien fut touchante son action sur le premier. Il fut, comme on le sait, plus lent à se soumettre que Lacordaire. Loin de l'abandonner, elle ne songe qu'à panser les plaies de « ce pauvre Sébastien, devenu la cible de tous les traits. » « Ne vous étonnez pas, mon cher Charles, de rencontrer plus de sévérité pour vous-même que si vous aviez été licencieux ou impie ; cette

sévérité est un hommage à l'estime que on faisait de vous, aux espérances que vous faisiez concevoir. On est jugé dans ce monde sur la place que l'on prend, sur la responsabilité que l'on assume... Mon enfant, acceptons ces tribulations, mais cessons de les mériter. »

Avec Lacordaire l'intimité est plus grave, quoique non moins étroite. En son admirable langage il nous a conté les débuts de leur amitié, lorsqu'il la rencontra pour la première fois au lendemain de la chute de l'Avenir: «J'abordais au rivage de son âme comme une épave brisée par les flots et je me rappelle encore, après vingt cinq ans, ce qu'elle mit de lumière et de force au service d'un jeune homme qui lui était inconnu. Ses conseils me soutinrent à la fois contre la défaillance et l'exaltation. Un jour qu'elle crut remarquer dans mes paroles un doute ou une lassitude, elle me dit avec un accent singulier ce simple mot : Prenez garde ! »

Le premier et peut-être le plus grand des services qu'elle lui rendit au début de sa carrière oratoire fut de lui servir de caution auprès de Mgr de Quélen et d'effacer chez lui la prévention qu'il pouvait avoir contre l'ancien directeur de l'Avenir. Cédant aux instances de M^ Swet-

chine, l'archevêque de Paris confia au jeune prêtre la chaire de Notre-Dame, et on a conté comment il pâlit d'émotion dans le banc d'œuvre, aux premiers accents de cette voix qui bouleversait les cœurs. Quelques jours après, il entrait chez Mme Swetchine avec Lacordaire et lui disait : « Madame, je vous amène notre géant. »

Il y aurait tout un livre à écrire sur le grave et affectueux commerce entretenu par ces deux esprits délite. On entrevoit dans leur correspondance la puissante action modératrice de l'amie sur ce prêtre ardent, sur ce grand citoyen mêlé aux orages de son époque. Durant sa vie, il ne cesse de lui témoigner le besoin qu'il a de son affection maternelle, et quand elle meurt et le précède dans la tombe de quelques années, sa douleur est profonde, elle ne s'épanche pas dans des mots inutiles, elle cherche seulement un aliment durable dans la grandeur des souvenirs. « Je ne pense pas, dit-il, que nous trouvions autour de nous une âme aussi forte et une intelligence aussi admirablement douée, non plus qu'une telle bonté... Rien n'égalait sa prudence que la pureté de son coup d'œil, et l'amitié accroissait en elle la perspicacité de ses vues.»

Combien émouvantes sont les lettres des der-

nières années écrites par Lacordaire à son amie. Elles sont à la fois tendres et tristes. Les protestations d'affection se succèdent sous des formes toujours différentes pour se confondre dans cette consolante invocation : « Eternelle amie. » Il veut rester le premier dans ses sympathies : « Aucune affection de tant de cœurs qui vous sont dévoués ne dépasse la mienne, » et, quand il est à bout d'effusions, il lui envoie « ses mille tendres respects et tout ce qui ne peut s'exprimer. »

Lacordaire se trouve alors à Toulouse et bientôt à Sorèze. « Il me semble que je retourne dans ma patrie, dit-il, et que saint Dominique et saint Thomas d'Aquin vont me recevoir dans leurs bras. » En comparaison de l'agitation de son existence passée, cette nouvelle vie est presque une solitude, il l'aime, et ne demande à Dieu que d'y mourir en paix. Mais la paix estelle possible? A l'occasion d'un éloge d'Ozanam, les attaques dont il n'avait jamais cessé d'être l'objet le poursuivirent jusque dans sa retraite. Comment ne comprendrait-on pas sa mélancolie? «La vie est triste et amère », écrit-il, et alors lui revient à l'esprit l'image où Chateaubriand la compare à ces fontaines du désert entourées de

verdure et de fleurs, mais au fond desquelles un regard attentif découvre un large crocodile. Il s'attendrit sur l'approche de la vieillesse, sur le déclin de ses forces et sur son impuissance à les soutenir désormais devant les grands auditoires, mais il s'attriste surtout des nouvelles qu'il reçoit de la santé de son amie et il la console : « Hélas ! tôt ou tard, lui écrit il, la croix nous atteint et la vertu, loin de l'éloigner de nous, est une invitation à Dieu de nous toucher de ce mystérieux sceptre qu'a porté son fils. » Une autre fois il sentie besoin de verser dans le cœur de son amie ses mélancoliques impressions à propos des attaques dont Cousin est l'objet. Il s'indigne de la fureur avec laquelle des esprits « sans mesure, sans science, sans charité » poursuivaient le grand philosophe. « Ah ! chère amie, s'écrie-t-il, que je bénis Dieu de n'avoir jamais trempé l'extrémité du doigt dans toutes ces passions! Je vieillis, me voici à la veille de mes cinquante-quatre ans, et les larmes me viennent aux yeux à la pensée que je m'en irai pur de tout cela ! » A ces admirables lettres, Mœe Swetchine répond rarement, brièvement, à vrai dire discrètement, et cette correspondance est bien le miroir de l'intimité des

MADAME SWETCH1NE 153

deux amis. L'un donne tout et s'épanche, se soulage dans un cœur qui le comprend, l'autre reçoit et exerce son action apaisante du seul fait de recevoir. Quand il lui écrit : « Je n'ai jamais été plus heureux de vous aimer de tout mon cœur, » elle lui repond « qu'elle le chérit et le vénère » et « qu'elle a soif de reprendre avec lui ces bons entretiens de libre épanchement. » Parfois elle semble lui faire espérer quelle ira le rejoindre à Toulouse ou à Sorèze, mais finalement elle lui avoue que « ce sont là des rêves et qu'elle les prend bien pour tels, tout en s'en laissant charmer. » Il ne devait la revoir que sur son lit de mort

La Révolution de 1848 ne surprit pas Mme Swetchine. Sa correspondance nous révèle combien elle sut pressentir et « les sanglantes collisions » qui devaient la suivre et le refuge que les esprits apeurés iraient chercher dans le pouvoir absolu. En même temps, avec cette impartialité que seuls peuvent avoir les étrangers pour juger les luttes intestines d'un pays,

elle relève certaines réserves montrées par le peuple jusque dans ses violences, et elle écrit : « Tout cela résume de grandes qualités nationales. » Elle connaissait du reste si bien notre pays qu'elle dit un jour: « Depuis que j'habite la France, je n'ai jamais cessé d'en entendre dire du mal ! » Mais notre manie ne la troublait pas ; elle applique à la France le mot de Galilée : E pur si muove, et elle ajoute avec une tendresse infinie: « Chère France, qu'aucun étranger n'a jamais aimée comme moi 1 »

Après l'élection de décembre, elle juge ainsi la recrudescence napoléonienne : « Il faut convenir qu'il entre beaucoup de haine dans cet amour et que l'horreur de la République, en grande partie, a fait les frais de ce retour vers l'Empire. » Au fond, ses préférences vont au général Cavaignac, « le seul homme de ce moment, dit-elle, qui m'ait paru toujours droit... » « Quant à son compétiteur, c'est un corps transparent à travers lequel chacun voit ce qu'il veut. » Mais, si ses sympathies ne vont pas au prince-président, elle le juge sans passion, elle plane au-dessus des luttes des hommes, elle se résigne en face des lois inéluctables des choses et envoie simplement un ultime adieu à la liberté

expirante en applaudissant une dernière fois la parole enflammée de Berryer.

Elle a soixante-dix ans en 1802. Les tristesses arrivent. Ses deux plus chères amies, la comtesse Elding et la comtesse de Nesselrode, lui ont été ravies, et son mari lui est enlevé subitement tandis qu'elle lui lit le journal. Il avait quatrevingt-douze ans. « La première explosion de sa douleur, dit Falloux, fat déchirante. . . Le premier des amis accourus la trouva à genoux près du corps inanimé du général et en proie à des sanglots convulsifs. » Et dans les lettres qui suivent cette mort, elle parle souvent du coup qui l'a frappée, de la tristesse irrémédiable de son cœur. Avouons que la violence de ce chagrin est un peu déconcertante; car si nous ne parlons ici du général que pour annoncer sa mort, c'est parce que nous ne l'avons pas rencontré dans la vie de Mme Swetchine. Falloux, qui connaissait bien la maison, nous dit : « Le général avait la plus vive affection pour sa femme et n'en parlait qu'avec la plus tendre vénération. M"'' Swetchine y répondait par un attachement plein de respect et une incessante sollicitude. » Et il ajoute : « Si les deux esprits n'étaient pas à la même hauteur, les deux cœurs

étaient égaux. » On ne saurait mieux dire. D'autre part nous savons du général qu'il était suffisamment sourd, grand marcheur, et qu'il ne connut jamais aucune inquiétude sur l'orthodoxie russe. Mais qui peut vraiment juger des affections sur les apparences et connaître les plaies d autrui, après les amputations de la mort. Il est une preuve indéniable delà douleur de Mme Swetchine quand elle devint veuve, c'est son témoignage suprême à l'heure où l'on ne ment pas. Expirante, elle dit à Falloux : « A l'heure où me voilà, vous pensez bien qu'une ombre de respect humain ne peut approcher de moi. Eh bien ! je liens à vous prononcer une dernière fois le nom de mon mari. On ne lui a peut-être pas assez rendu justice. Il a été constamment bon pour moi, et Dieu m'est témoin que depuis sa mort je ne me suis jamais consolée. »

Elle trouva une nouvelle affliction dans le conflit franco-russe. Il déchira vraiment son âme, comme sa conversion l'avait déchirée, parce que là aussi elle avait des affections dans les deux camps ; et cet admirable cri lui échappa: « C'est pour moi la guerre civile ! » Quand elle entrevit la fin des hostilités, elle écrivit douloureusement à une amie : « La guerre me rend

MADAME SWETCIÏINE 157

bien malheureuse et la paix me sera un deuil . » Mais plus encore l'attristèrent, en ses dernières années, les luttes entre catholiques et la chute de l'édifice élevé par ses amis. Elle avait heureusement des vues trop hautes pour s'arrêter dans les polémiques, elle pensait « que l'on peut se toucher par l'âme, lors même que l'on se divise par l'esprit, » et ne voulait voir que le fonds commun des pensées chez ceux qui ne se disputent que pour des différences de méthodes ou des variétés d'illusions sur la vertu souveraine des formules politiques. Elle avait beaucoup vécu et elle jugeait les questions avec une grande indépendance d'esprit. Le gallicanisme ne l'effrayait ni ne la tentait : « Soyez tranquilles, disait-elle, je ne suis pas sortie d'un grand schisme pour entrer dans un petit. » Le même souvenir de sa vie passée la laissait incrédule à l'égard des promesses de félicité données par le pouvoir absolu : « Vous avez le bonheur d'ignorer en France ce qu'est le vrai despotisme ; il n'y a rien de plus funeste pour les peuples et de plus redoutable pour les âmes. j>

Elle réchauffe ses pensées au contact de celles de ses illustres amis. L'abbé Dupanloup venait de publier la Pacification religieuse. Ce titre

séditieux ne la met pas en suspicion. « Ici, dit-elle, tout est fort, digne, calme, raisonnable, de ce grand bon sens de Dieu qui est tout simplement accessible à tous. » Le prince Albert de Broglie, qui croit à l'union possible entre la société moderne et l'Eglise, lui écrit: « J'ai tâché de confesser ma foi, sans maudire mon temps. »

Elle lui répond : « Le catholicisme contient toutes les vérités dont on essaie de s'armer contre lui. Il ne s'agit pour lui dans la polémique que de montrer d'abord à chacun la face de la vérité qui le frappe davantage et non celle qui lui est le moins sympathique. Pourquoi la controverse moderne fait-elle habituellement le contraire ? »

Et à un autre elle donne ce conseil bon à méditer : « La vérité ne doit pas être défendue de la manière dont elle est attaquée. »

Il faut avouer que cette étrangère savait aussi bien dire que penser, et s'était merveilleusement adaptée à l'esprit français en gardant une pointe d'originalité byzantine. Certains lui ont reproché parfois trop de subtilité ; ils n'ont pas

eu tout à fait tort. Quand elle cherche à expliquer le fameux mot de M™9 de Girardin : « C'est vrai comme le contraire, » ou qu'elle dit ellemême : « Je veux bien qu'on soit un saint, mais je veux qu'on soit d'abord et superlativement un honnête homme : » on se demande si elle ne joue pas la difficulté et l'on souhaiterait un peu plus de simplicité. Mais ce ne sont là qu'imperfections, et combien d'autres pensées d'elle mériteraient d'être citées, s'il ne fallait se borner. On les trouvera dans le livre où, sous le titre Œuvres et Méditations , Falloux a réuni ses écrits. C'est, à vrai dire, son seul livre, car les autres ne contiennent que sa correspondance, et si ses lettres ont l'avantage de nous la montrer dans son intimité et dans la manifestation spontanée de ses sentiments, beaucoup sont aujourd'hui sans grand intérêt, et les trois volumes qui les contiennent gagneraient à être resserrés en un seul. Tout autre est l'attrait de ses méditations, et elle se révèle avec toutes ses qualités morales et intellectuelles dans son Traité de la résignation et de la vieillesse.

De la résignation elle a dégagé le caractère chrétien en disant qu'elle consistait « à mettre Dieu entre la douleur et soi » et elle l'a bien

distinguée du fatalisme musulman en signalant la liberté qui la conditionne ; mais à mesure qu'elle monte en sainteté, elle lui semble une vertu imparfaite en ce qu'elle exclut peut-être l'amour ; finalement, elle s'abandonne à la doctrine de saint Augustin d'après laquelle l'habitant de la cité sainte porte au fond de son cœur un Jiat et un amen continuels : « Demandez-lui ce qu'il souhaite, il vous répondra que c'est précisément ce qu'il a. »

Elle ne comprend pas que l'on meure de chagrin. Gela lui semble une mort impie, et cependant elle est trop compatissante pour ne pas sentir l'horreur de l'irrévocable quand il s'agit de la mort d'êtres chéris. N'a-t-elle pas écrit : « Une seule douleur suffit pour envelopper la vie d'un voile, pour la frapper de néant sur tous les points ? » Mais pour la chrétienne qui croit à la victoire sur la mort comme sur la douleur, il n'y a rien d'irréparable ; ce qui est irréparable, c'est l'impénitence finale. Ces réflexions sont assurément édifiantes, mais sans grande originalité, et du reste, quand on écoute discourir sur la résignation, on est en droit de se demander si celui qui parle a beaucoup souifert, le crédit de sa parole étant en propor-

tion de sa souffrance. Sans doute la réponse est difficile, tant il est peu aisé de découvrir ce qu'il y a dans les replis des cœurs et de deviner les douleurs muettes et les sacrifices cachés ; cependant de ce qu'il apparaît, on ne peut dire que la vie de Mme Swetchine fût très malheureuse. Elle ignora les joies de la mère et, semble-t-il, celles de l'épouse, elle traîna une misérable santé, mais d'autre part, sans parler des satisfactions insuffisantes que donnent la fortune et la situation dans le monde, elle connut toutes les jouissances que réservent la vie de l'esprit et le développement des facultés affectives, enfin elle goûta cette paix de toutes les minutes qu'assure une foi sans défaillance. Vraiment sa part fut bonne, elle-même le reconnaissait, et si son Traité de la résignation ne nous émeut pas davantage, c'est peut être parce qu'il n'a pas été assez vécu.

Mais lorsque Mme Swetchine arrive à ce qu'elle appelle si bien « le noviciat de la mort, » à ce dernier passage de la vie qui s'appelle la vieillesse, elle regarde attentivement en elle et autour d'elle et nous émeut de ses confidences. Elle n'exagère rien et avoue que ce n'est pas « le bel âge, » mais du moins « un bel âge. »

En chrétienne qui considère sans trouble la rive qui s'éloigne parce qu'elle entrevoit la beauté de la nouvelle terre où elle va aborder, elle envisage avec sérénité la vieillesse et la trouve pleine de grandeur et de consolations, et l'étude qu'elle en fait est pour elle non pas seulement une distraction comme pour Gicéron, mais un appel à de nouvelles énergies. Elle invoque le Dieu vers lequel elle s'en va, celui qui est le maître du jour et de la nuit et n'a déshérité aucun âge ; elle regarde son âme et la sent plus éclairée, car le vieillard sait, et c'est quelque chose de savoir ; elle regarde son corps et le senl plus faible, les yeux sont moins perçants, l'oreille est moins fine, mais c'est afin que le recueillement soit plus complet ; le sommeil fuit la paupière, mais c'est afin de mieux veiller. Et se tournant vers les années écoulées, comptant presque les grains qui restent dans l'ampoule du sablier, elle ne perd rien de sa bonne humeur à voir tomber les dernières poussières, et elle dit avec infiniment de charme : « Les années se mangent un peu comme les cerises dans le panier d'un écolier ; on va d'abord aux plus belles, puis viennent les bonnes, puis les moindres, enfin on est heureux

de celles dont on n'avait pas voulu. » Il n'en demeure pas moins que, lorsqu'on arrive à la dernière, la mort est là ; heureusement aussi le christianisme est là ; il a plus fait pour la vieillesse que pour aucune autre saison de la vie, parce qu'il apprend à affronter sans répugnance une mort sans gloire ; plus le couloir est sombre plus la lumière est vive ; après Joubert qui a dit : « Le soir de la vie amène avec lui sa lampe, » Mme Swetchine écrit : « Comme la solitude et comme la douleur, la vieillesse a ses révélations. » Doit-elle être un repos ? Cette vaillante créature ne le croit pas et elle rappelle la parole de l'Ecriture : « Quand tu auras fini, tu recommenceras. » Et en effet, durant la course de notre vie, nous nous disons aux heures d'épuisement : ma fatigue aura une fin, lorsque l'hiver de mes jours viendra et que, pareil à celui qui dépouille la nature, il m'appellera près de l'âtre où l'on se réchauffe et l'on songeje céderai à ma lassitude et je me recueillerai avant de fermer les yeux. Illusions ! Le repos n'est réservé qu'à ceux qui ne sont pas fatigués. « C'est le rêve qui me séduit le moins, » dit Mme Swetchine, et elle rappelle la parole d'Arnauld dans sa dernière maladie : « Me repo-

ser ? mais j'ai l'éternité pour cela ! » Elle travaillera donc, en chantant, avec le psalmiste, les beautés de l'hiver : « Gelées et froidures, bénissez le Seigneur ; glaces et neiges, bénissez le Seigneur ! » Puis, la journée finie, à l'heure des interminables et douces causeries, elle s'en ira, dit-elle familièrement, souper avec le Seigneur ». Cœnabo cum Mo et ipse mecum.

La santé de Mmfc Swetchine avait toujours été déplorable. Elle souffrait du foie et du cœur ; dans ses lettres elle nous parle de « ses asthmatiques vicissitudes » et des « affreux narcotiques » que la violence du mal lui imposait. Elle se soignait avec docilité et aussi avec le scepticisme résigné de ceux qui prolongent leurs souffrances avec leur vie. Elle dit un jour : « La médecine est un art qu'on exerce, avant qu'on le découvre. » Durant ses dernières années tout lui était source de douleurs, elle avait peur et de manger et de marcher et de dormir, ou plutôt de ne pas dormir, tant ses nuits se passaient dans de pénibles suffocations ; c'est à peine si elle trouvait un peu de répit dans la

MADAME SWETCH1NE 165

journée. Ses amis entrevirent avec angoisse que sa fin était proche.

Falloux a raconté ses derniers moments dans une admirable lettre adressée à Montalembert.

Le 21 août 1867 il était appelé auprès de son amie ; elle avait failli passer dans une crise d'étouflement, puis le mal avait été momentanément conjuré. Il la trouva assise sur sa chaise près de son bureau, la tête si inclinée sur sa poitrine qu'à peine entrevoyait-on le sourire habituel qui continuait de l'éclairer. Mourante, elle ne cessait de penser aux autres et se fit porter dans la salle à manger pour passer la soirée avec ses neveux, veillant à tout, même aux cigares .

Le lendemain, en voyant son ami Falloux ne pas repartir pour l'Anjou, elle en comprit le motif et très simplement lui confia ses dernières dispositions.

Elle restait égale à elle-même, s'intéressant aux affaires publiques et aux lectures qui lui étaient faites. Pendant plusieurs jours, elle traîna. Le délire agitait ses nuits, délire à demi conscient durant lequel cette belle et active intelligence cherchait à pénétrer le mystère qui l'enveloppait. Elle songeait aussi à Lacordaire.

i(J6 LÈS SEMEURS

Que devenait-il? Pourquoi n'écrivait-il pas? Une grande fête avait eu lieu à Sorèze, et aucun écho ne lui en était encore arrivé.

Lacordaire n'écrivait pas, parce qu'il accourait. Combien émouvante fut l'entrevue! Tous deux comprenaient. Une dernière fois, dans la chapelle intime, il célébra la messe devant elle et pour elle, et après avoir reçu « la bénédiction de son regard, » il la quitta pour aller où le devoir le rappelait et elle le laissa s'éloigner avec résignation. On lui demande si elle veut qu'on fasse venir auprès d'elle son amie Mme de Saint- Aulaire. Elle répond : « J'espère qu'elle et moi nous sommes dans le sein de Dieu, c'est là que nous devons nous retrouver et nous aimer à jamais, » et elle entre encore plus avant dans la voie du détachement : « Ne demandez pour moi à Dieu, dit-elle, ni une souffrance de moins, ni un jour de plus. »

Le 3 septembre on crut que c'était la fin. Le curé de Saint-Thomas-d'Aquin vint lui donner l'extrême-onction. A l'audition des prières du prêtre, elle se ranima et on l'entendit prononcer avec effort : « Pour toute l'éternité!... »

Les médecins la soulagèrent. Réunis autour d'elle, ses amis éprouvaient tous les déchire-

ments de ces heures d'angoisse où Ton désire à la fois la prolongation et la libération de ceux qu'on aime, et ils connurent la douleur fugitive de ces lueurs mystérieuses qui sont les derniers espoirs.

Un rayon de vie éclaira encore la mourante. Elle parlait, elle plaisantait et comme toutes les nobles créatures qui ont aimé la vie pour l'usage qu'elles en ont fait, comme saint Vincent de Paul, comme la sœur Rosalie, elle ne la maudissait pas et ne demandait qu'à la continuer. Encore une fois témoin des beautés de la soirée dont les splendeurs embrasaient sa terrasse et les jardins qu'elle dominait, elle dit en regardant le ciel enflammé : « Si Dieu me laissait la vie, j'en jouirais encore, mais s'il daigne m'appeler à lui, quel autre sentiment puis-je éprouver que celui de la reconnaissance ? » Elle avait emprunté le fauteuil de sa femme de chambre. « Comprenez-vous, ma chère Pauline, disait-elle à Mme Graven, que je découvre pour la première fois ce que c'est qu'un fauteuil et que j'ai attendu jusqu'à cette heure pour me douter de ce qu'est le confortable ! » Et sa pensée reprenant toute sa lucidité, elle pense à la fois et à vivre et à mourii . « J'ai en moi, dit-elle à Falloux, le vague

sentiment que j'ai encore plus de vie qu'on ne l'imagine peut être, d'autre part je sens aussi que je puis paraître devant Dieu d'ici à quelques heures, c'est donc à cela surtout qu'il faut s'attacher. »

Une de ses plus chères amies, Mme Rayer, femme du médecin qui la soigne, meurt pendant qu'elle agonise, et le mari, brisé par la douleur, puise dans l'ardeur de son affection le courage de n'en rien laisser paraître à Mme Swetchine. En souriant il tend la main à la malade. « Comment va Mme Rayer? » lui dit-elle. — « Madame, c'estelle qui m'envoie...» Ainsi ceux qu'elle avait aimés lui témoignaient à cette heure suprême une reconnaissance qui touchait au sublime.

Le 9 septembre, elle s'entretint encore avec ses amis et fit devant eux ce bel acte de foi à la vérité : « La vérité ! j'aimerais mieux un lit d'hôpital avec elle que toutes les somptuosités sans elle. » Puis elle retomba, accablée, n'ayant plus la force de soutenir se tète, elle reçut encore l'absolution, murmura : « Mon Dieu ! prenez pitié de moi, compta les coups de minuit et s'endormit pour toujours à la naissance de l'aube après avoir dit : « Voilà l'heure de la messe, il faut se lever . »

« A peine mes yeux fermés, avait-elle écrit dans son testament du 27 novembre i85i, dont je n'ai pas tenu sans émotion les feuillets entre les mains (1), je demande à être déposée dans ma chère chapelle, à terre; on m'y gardera deux jours, après lesquels on me portera à Saint-Thomas-d'Aquin où, pour mon service, je demande une messe basse et d'être, le mêmejour, déposée dans le caveau, pour être emportée et déposée le lendemain à l'église de Montmartre où je désire qu'une messe soit dite pour le repos de mon âme, à l'issue de laquelle on m'enterrera au petit cimetière de l'église de Montmartre, à ma place déjà préparée, à côté de celle de mon mari.

« Je demande qu'on couvre ma tombe d'une pierre semblable à la sienne, on y gravera une croix, mes nom et prénoms, Sophie-Jeanne de Swetchine, née Soymonof, avec la date de ma

1 . Qu'il me soit permis de remercier ici M. le comte Louis de Blois, qui sait ouvrir avec une libéralité si éclairée les archives du Bourg-d'Iré.

170 LES SEMEUKS

naissance : 22 novembre*(4 décembre) 1782, et celle de ma mort et au-dessous les paroles du psalmiste : Domine, dilexi decorem domus tuœ et locum habitationis tuœ\

« J'exige que le corbillard qui me transportera soit des plus simples. J'interdis formellement toute espèce d'appareil et en particulier les tentures à la porte cochère et au portail des deux églises, comme aussi les billets de faire part, soit pour inviter à mon convoi, soit plus tard pour annoncer ma mort ou le service du bout de l'an. »

Ce qui fut fait.

Elle repose au-dessus des rumeurs de la grande ville, dans ce petit cimetière de Montmartre, abandonné, désolé, où le sol est jonché de dalles brisées et où les bornes des tombes s'inclinent. Deux pierres de granit couchées par terre et entourées d'une balustrade rongée par la rouille indiquent la place de Mma Swetchine et de son mari. On lit encore l'inscription du général, mais celle de Mme Swetchine, presque effacée par le temps, est indéchiffrable. Plus durable que la gravure est la vénération qui s'attache à sa mémoire : on voit encore s'égrener sur sa tombe les perles des couronnes qu'a-

près plus d'un demi-siècle des inconnus viennent déposer en hommage de reconnaissance et d'amitié posthume.

Et voici le moment de conclure.

Que restera t-il de Mme Swetchine ? Quelques pensées, quelques lettres, peut-être, ce n'est pas certain. Il restera mieux que cela: sa vie. Les dictionnaires diront d'elle : « Grande dame russe, de piété mystique, dont le salon parisien fut célèbre et qui exerça, en son temps, une influence considérable. » On recherchera les causes de celte influence et ceux qui voudront la trouver dans la littérature se tromperont étrangement. Pour bien la définir, on hésite entre deux formules dont l'une, du reste, n'exclut pas l'autre : elle fut une sainte dans le monde, elle fut aussi une incomparable amie.

Mais il ne faudrait pas croire qu'elle n'eut que de pieuses vertus et que des forces aimantes, elle montra autant de qualités d'esprit que de cœur. C'était avant tout une raison, raison indépendante et sûre. « Ellevoulaitavoir, a dit de Maistre, des notions exactes sur chaque chose, avant de

les juger. » Elle avait un savoir très grand entretenu par une merveilleuse mémoire, elle aimait la métaphysique au point que l'on a pu dire qu'elle s'y plongeait comme dans un bain ; elle aimait aussi la théologie, d'où l'on pourrait se la représenter comme une mère de l'Église dirigeant un groupe de fidèles avec cette sévérité et cette raideur des femmes qui se livrent aux études méditatives. Ce serait une grande erreur. Pour la voir ressemblante il faut oublier l'intellectuelle et ne songer qu'à la créature évangélique et bonne qui, presque inconsciemment, fut le flambeau des âmes. On l'aima pour avoir caché ses austérités aussi bien que sa supériorité, pour la confiancequ'elleinspirait, pour l'exemple qu'elle donnait, pour l'atmosphère qu'elle créait ; on l'aima parce qu'elle entraînait sur les cimes

Au courant du siècle dernier un visiteur, attiré par la renommée qu'une religieuse s'était acquise dans son faubourg et au delà de son faubourg, alla frapper à la porte de la maison des Sœurs de la rue de l'Epée-de-Bois ; après avoir été reçu dans un pauvre parloir par une femme d'humble allure, il demanda à être présenté à la Supérieure et, quand il apprit que c'était elle qu'il venait de voir, il s'écria : « Gomment, la sœur Rosalie, ce n'est que cela ? »

Et, en effet, aux regards du monde, qu'étaitce que sœur Rosalie ?

Une pauvre religieuse gouvernant une petite communauté dans le plus misérable quartier de Paris, y vivant au jour le jour pendant cinquante ans, n'ayant pour tâche et pour but que de remplir fidèlement son devoir de charité médiatrice, le faisant avec amour jusqu'à l'usure,

jusqu'à... la fin, mais ayant une vertu tellement irradiante et un dévouement si contagieux qu'elle sort de son cadre, exerce son influence au delà des limites que s'est assignée sa modestie, et devient une des plus pures gloires de Paris.

Jeanne-Marie Rendu naquit le 8 septembre 1787, au hameau de Gomfort, dans ce beau pays de Gex, aux traditions savoisiennes et françaises, pays riche en abbayes et en prieurés, de mœurs simples et de foi profonde. Sa mère, Anne Laracine, restée veuve avec trois enfants après quelques années de mariage, lui donna une forte éducation ; il arriva du reste qu'en ce pays froid et montagneux, où le climat trempe les énergies, et aux jours sombres de la Révolution, la nature comme les événements se chargèrent d'apprendre à cette enfant les âpretés et les luttes de la vie et de mûrir sa raison. A huit ans, elle faisait sa première communion dans une cave et recevait l'hostie de la main d'un prêtre proscrit.

Jeune, elle connut les pleurs et les angoisses,

les divisions des hommes et les passions méchantes ; elle connut aussi le courage chrétien. Plusieurs des siens payèrent de leur vie leur fidélité à la cause religieuse.

Nature vive, capricieuse, volontaire, presque violente, elle avait à lutter contre les excès de son ardeur et de sa sensibilité. Enjouée, primesautière, débordante de vie, son tempérament semblait l'emporter vers le plaisir, mais elle devenait subitement grave à la vue d'un pauvre, au spectacle de la souffrance. Elle courait après les chemineaux, les ramenait au foyer paternel et partageait avec eux son repas et sa bourse ; elle aimait les domestiques, les ouvriers, s'associait à leur vie et dépensait déjà ainsi en affections son exubérance.

Lorsque la paix religieuse fut rendue au pays, sa mère, pour achever son éducation, l'envoya passer deux ans dans un pensionnat tenu à Gex par d'anciennes Ursulines. Là, sa vocation continua de se dessiner, non pas tant sa vocation religieuse que son amour des pauvres. Sans doute, dans ce cloître, cette nature ardente se tourna vers la prière, mais la vie mystique ne lui convenait pas, ou du moins ne lui suffisait pas; il fallait quelle se donnât aux œuvres.

Elle ne se contente pas de la mélodie des cantiques, elle en médite les strophes : il en est une qui donne comme parure aux servantes des pauvres «les crachats des moribonds » et qui promet les consolations célestes à celles « qui sont penchées sur les lits couverts de vermine. » Elle le dira plus tard, c'est ce tableau qui décida de sa vocation ; comme tant d'autres, elle était prise de la « folie de la Croix. »

Au couvent, l'hôpital lui avait manqué ; à sa sortie de pension, il lui suffît de fréquenter celui de Gex pour mieux comprendre ce qu'elle aimait. Elle fit dans sa terre natale l'apprentissage de sa grande vie de charité, et un jour... elle partit. L'occasion, le rien qui décide les événements plus ou moins pressentis, orienta à jamais cette destinée. Une de ses amies lui annonce son prochain départ pour Paris et son entrée dans la communauté des Filles de Saint- Vincent-de-Paul, restaurée en France par le Premier Consul. Jeanne-Marie Rendu n'hésite pas, elle la suit, elle part sous la bénédiction de sa mère hésitante et consentante, et lorsque celleci voit la diligence emporter son enfant de quinze ans : « Tourne toi de mon côté, lui dit-elle, afin que je te voie plus longtemps. » Elles vécurent

encore toutes deux plus de cinquante ans, ne se revirent qu'une seule fois quelques instants et se rejoignirent ensemble dans la mort presque le même jour.

C'est le 25 mai 1802 que Mlle Rendu arriva à Paris .

Elle alla frapper à la porte de la maison mère des Sœurs de Charité, rue du Vieux-Colombier.

Chassées, dispersées par la Révolution, les Filles de Saint-Vincent-de-Paul, cachées sous l'habit laïque, n'en étaient pas moins restées fidèles à leur ministère et avaient été protégées contre les passions homicides par la reconnaissance du peuple. La Terreur passée, elles retrouvaient leur bien, c'est-à-dire les pauvres, et recommençaient leur œuvre.

A la maison mère, la jeune fille fit son noviciat, s'initiant à la mission de son Ordre, si bien définie par son admirable fondateur : « Vous aurez pour monastère la maison des malades, pour cellule une pauvre chambre, pour cloître les rues de la ville, pour grille la crainte de Dieu, et pour voile la sainte modestie. » — En

même temps elle se transforma, et parvint à changer foncièrement sa nature sous l'action d'un travail incessant de sa volonté.

Elle était si vive que c'est à peine si elle pouvait attendre, si sensible qu'une simple parole soulevait un orage dans son cœur, si délicate qu'elle souffrait d'une mauvaise odeur, si impressionnable qu'elle était troublée par la vue d'une araignée ou le voisinage d'un cimetière ! Contre toutes ces faiblesses, elle voulut et sut se raidir ; elle en triompha. Cette nervosité fut remplacée par une patience angélique. Mais chaque nouvelle habitude à prendre avait été le prix d'un combat qui rendit ce noviciat aussi épuisant qu'édifiant ; la volonté demeura intacte, la santé s'altéra, les forces déclinèrent.

Le médecin déclara quil fallait changer d'air et la malade quitta le quartier Saint- Sulpice pour aller... faubourg Saint-Marceau ! Nous sourions aujourd'hui de cette cure d'air, cependant elle réussit. La santé ou du moins une santé suffisante fut rendue à la jeune fille. Elle fit sa profession, prit désormais le nom de sœur Rosalie et commença de donner ses ardeurs de seize ans à ce quartier Mouffetard qu'elle ne devait jamais quitter.

LA SOEUR UOSALIE iSl

Quel est le Parisien qui ne connaît pas cette partie du faubourg Saint-Marceau, d'aspect grouillant et boueux, avec sa rue Mouffetard qui, dans la grisaille du brouillard et de la fumée des fritures, dévale de la montagne Sainte-Geneviève, à travers les ruisseaux noirs, charriant les détritus des poissonneries et des charcuteries, voie tortueuse, resserrée entre les murailles balafrées de ses maisons penchées en arrière, encombrées d'estropiés actifs et de miséreux farouches qui semblent délier la détresse, pays original de notre Paris où l'amour et la misère se chantent en complaintes, où le pauvre vend au pauvre le cornet d'escargots et le bouquet de mimosas ?

Si tel nous apparaît encore aujourd'hui ce faubourg vibrant dans sa misère, quel était-il, au début de ce siècle, lorsque y entra la jeune religieuse, inconsciente du grand rôle qu'elle allait y jouer ? C'était l'un des plus malheureux quartiers de Paris, peuplé de pauvres êtres aussi misérables que peu recommandables, rempli de tavernes, de débits d'alcool, de cabarets enfumés où l'on ne mangeait pas toujours, mais où l'on ne cessait de boire, centre de toutes les indigences et de tous les métiers inavoués, popu-

lation de chiffonniers, de revendeurs et de saltimbanques, lieu insalubre et malsain, asile de misère et de dénuement, patrie de la souffrance.

En 1802 particulièrement, au lendemain des orgies et des crimes de la Révolution, après dix années de disette, ce faubourg renfermait une population aigrie, vindicative, rendue haineuse par la misère et l'absence de toute religion. Le culte n'y existait plus, l'instruction était nulle, le travail abandonné. « Il fallut, dit M. deMelun, reprendre le chemin de l'église et de l'école comme celui de l'atelier. » Tout était à reconstruire et à réparer.

Voilà quel fut, dès l'origine, pour la sœur Rosalie, ce qu'elle appelait plus tard « son diocèse », champ magnifique pour l'ardeur d'une sœur de charité. Elle l'aimera tellement, après y avoir peiné durant un demi- siècle, qu'au moment de partir pour aller faire sa moisson céleste elle ne cachera pas ses regrets de quitter le paradis qu'elle s'était créé ici-bas !

En somme, elle arrivait à un heureux moment, à une de ces époques que les contemporains appellent généralement calamiteuses parce que tout est en ruines, mais où ceux qui n'ont pas le

temps de pleurer sur les ruines ne savent voir sur les terrains ravagés que l'herbe qui repousse et la vie qui naît de la mort, jours de confusion et de liberté relative, où les heureuses initiatives réussissent forcément parce qu'elles sont indispensables, où les vaillants ouvriers travaillent avec allégresse.

D'abord simple sœur, rue des Francs-Bourgeois-Saint-Marcel, elle est bientôt nommée, malgré ses vingt-huit ans, supérieure de la maison de la rue de l'Epée-de-Bois, maison dite « de la Miséricorde. » « C'est ici, pouvait-elle dire, qu'est la part de mon héritage. » Cet héritage, elle le soigna avec amour pour ses enfants : ses pauvres.

Et son œuvre commença. Cette femme frêle, candide, ignorante du monde et étrangère à Paris, forte seulement de sa vocation, entra résolument dans l'action.

Le Premier Consul avait rétabli les bureaux de charité supprimés par la Révolution. La sœur Rosalie se donna tout entière à celui de la rue des Francs-Bourgeois- Saint Marcel. En allant porter à tous les malheureux de son quartier des bons de pain, de viande et de bois, elle entra pour la première fois en rapport avec

i 84 LES SEMEURS

sa clientèle de miséreux. Bien vite elle leur offrit plus que du pain, elle leur donna une affection débordante qu'on lui rendit généreusement.

En même temps, elle songeait à l'éducation de l'enfance, si négligée depuis dix ans, établissait une école rue de l'Epée-de-Bois et bientôt après trois autres classes dans son quartier. Ces écoles elle les tint toujours en grande affection, les visitant, les stimulant et aimant à y revoir aux mêmes places les filles et les petites-filles de celles dont elle avait été la première éducatrice. Elle comprenait l'obligation de l'école et réprimandait les parents comme les enfants sur le défaut d'assiduité, mais elle détestait l'enseignement disproportionné avec le besoin des élèves. « N'oublions pas les devoirs du ménage, disaitelle, laissons de côté, pour ces fils et filles d'ouvriers, tout ce qui ne servirait qu'à les faire rougir de leurs parents. »

Redoutant l'apprentissage dans les milieux pervers et la perte des enfants dont elle avait protégé la jeunesse, elle fonda un patronage. Le dimanche, les jeunes filles revenaient auprès d'elle et se revivifiaient dans la douceur de son affeclion, la musique des cantiques et la visite jjes pauvres, comme le manœuvre épuisé revient

à la source du bois et se ranime à sa fraîcheur nourricière.

Mais si elle aimait à revoir ses enfants, elle n'entendait pas les séparer de leurs parents. Elle ne voulait pas d'internat, même religieux, pour les jeunes filles du peuple, mais la famille avec les duretés de la vie, tempérées par les douceurs du foyer. Avant tout, elle ne voulait pas faire des demoiselles. La meilleure éducation lui sembla toujours devoir être celle qui donne à chacun la science de la vie ou plutôt la science de sa vie.

Elle aime la vieillesse comme l'enfance, frappe pour elle à la porte des hospices, et ouvre un refuge à de vieux ménages dans une modeste maison de la rue Pascal. Elle cherche et trouve des travaux faciles pour les vieillards abandonnés, pour ceux qui formaient ce qu'elle appelait « sa cour céleste, » et après leur avoir donné un reste d'activité réconfortante en leurs derniers jours, elle les endort dans ses bras maternels au moment suprême.

Mais où cette âme ardente donna sa pleine mesure, ce fut en face des grandes calamités, devant le fléau du choléra el les horreurs de la guerre civile.

On sait quels furent les terribles ravages de l'épidémie de i832.

Lorsque l'on commença à parler de l'invasion du choléra en Europe et à se préoccuper de son approche, la sœur Rosalie trembla. Elle connaissait l'insalubrité de son quartier, et elle devinait quelle proie il allait devenir pour la mort. Le fantôme de la sinistre visiteuse entreint dans ces mansardes lui apparut et ses entrailles de mère en frémirent.

Sa prévoyance n'était que trop justifiée. A la fin de mars, par un temps magnifique, le fléau s'abattit sur Paris, et particulièrement sur le faubourg Saint-Marceau.

On compta bien vite dans ce quartier plus de cent victimes par jour.

Alors, en face de la cruelle réalité, en face du danger, son angoisse se changea en intrépidité. Elle ne songe plus qu'à sauver et à consoler. Elle lutte contre la mort, elle lutte contre le désespoir des survivants. Entraînant à son œuvre sainte le bataillon de sa communauté, elle ne

se contente pas de s'épuiser aux soins des malades et à l'ensevelissement des morts, elle emploie sa haute influence à dissiper les absurdes préjugés populaires.

Les gens les plus éclairés s'en prennent généralement à quelqu'un du mal qui leur arrive ; combien n'est donc pas excusable la foule ignorante, lorsque, dans les grandes calamités publiques, elle s'égare dans la recherche des responsabilités et ne sait pas se courber devant la destinée inexorable qui nous cache le mobile secret des choses ? Ainsi, en i832, le peuple malheureux en vint à croire que le fléau était une vengeance des riches dont les médecins et pharmaciens se faisaient les exécuteurs. On ne parlait plus que d'empoisonnements et on jurait de se venger.

Un jour le Dr Royer-Collard accompagne un cholérique que l'on portait sur un brancard à l'hôpital de la Pitié. Il est reconnu, injurié, menacé. En vain relevant le drap qui couvrait le moribond, il explique qu'il ne cherche qu'à arracher une nouvelle victime à la mort, la foule exaspérée ne veut pas l'entendre, une hache s'élève sur sa tète, c'en est fait de lui, lorsqu'il s'écrie: « Que faites-vous? Je suis l'ami de sœur

Rosalie. » La foule s'écarte respectueusement et le laisse passer.

Au lendemain de la tourmente, la sœur Rosalie songea à l'action réparatrice. Elle se montra la providence des veuves, des orphelins, des vieillards, mais, quel que fut son héroïsme simple dans ces tristes jours, il est permis de dire qu'elle fut plus grande encore devant l'émeute que devant la peste. C'est qu'il fallait peut-être, sur ce théâtre, encore plus de vertus, tant la guerre civile est implacable 1

Les causes de ces luttes, elle ne voulut pas les connaître. Elle voyait des blessés et des proscrits, ceux-là étaient les siens, quel que fût leur drapeau, et si son âme pouvait avoir une préférence, c'était pour les vaincus, parce que vaincus et malheureux. Le grand cri qu'elle poussa lorsque les insurgés voulaient fusiller un officier dans sa cour : « On ne tue pas ici, » restera toujours comme l'éloquent appel de l'humanité pitoyable, et s'il est une parole encore plus tendre qui jaillit de son cœur, ce fut la réponse qu'elle fit à ses sœurs, à la veille de la guerre sociale. Celles-ci, redoutant la colère des insurgés, s'écriaient : « — Oh ! ma mère, comme ils vont être méchants ! »

« — Et nous, dit-elle, comme nous allons être bonnes ! »

Il est dans la destinée du peuple d'être victime des révolutions qu'il provoque. Les philosophes et les historiens peuvent aisément, dans le silence du cabinet, s'étendre sur les causes et les reponsabilités des émeutes, mais, à l'heure du drame, les discours ne servent de rien. L'autorité remplit son devoir en travaillant à ramener l'ordre, la charité, le sien en veillant sur les vaincus et en ramassant les blessés. La sœur Rosalie ne manqua pas à sa mission. « Une Fille de la Charité, disait-elle, n'a pas de drapeau, elle ne doit songer qu'à faire du bien aux malheureux. » Tout d'abord, elle espère pouvoir mettre son faubourg à l'abri des luttes fratricides ; elle parcourt son quartier, elle cherche à apaiser les âmes et arrive à faire remettre en place les pavés à demi soulevés. « Laissez passer la mère, disait le peuple, on sait où elle va. »

Mais lorsqu'elle sent ses efforts se briser devant la colère humaine, lorsqu'elle a la douleur de connaître les obstinations invincibles, et qu'elle comprend que nécessairement le choc doit se produire, elle n'a plus qu'une idée : sauver les existences. Sa maison deviendra un

lieu de refuge ou une halte pour la fuite.

Elle brave la police, comme elle brave la révolution. Elle n'a de haine que pour le massacre.

« — Mais, ma sœur, vous allez vous faire tuer ! » lui crie la troupe, quand on la voit s'élancer au fort de la mêlée. Et elle, fière et enflammée, de répondre : « — Croyez-vous que je sois si envieuse de vivre quand on massacre mes enfants ? » Et se tournant vers les émeutiers : « — Mais cessez donc le feu, n'ai -je pas assez de veuves et d'orphelins à nourrir, voulez-vous m'en faire d'autres ? »

Et, après son passage, raconte-t-on, le feu se ralentissait, elle avait réveillé un peu d'humanité. Ce n'était, hélas ! qu'un répit dans la fureur. Sous l'excitation des clubs, le faubourg Saint- Marceau, relativement calme au début de l'émeute, se souleva et la bataille y fut meurtrière aux journées de Juin ; l'ivresse avait gagné les esprits, on se faisait gloire de mourir pour l'insurrection. Désespérée de voir ses prières impuissantes, la sœur Rosalie comprend qu'elle n'a plus qu'à se donner elle-même, et la gravure a popularisé la vaillance de cette Fille de la Charité se jetant entre les combattants et offrant sa poitrine aux baïonnettes. Si connu que

LA SŒUR ROSALIE i91

soit ce trait de sa vie, il faut le rappeler ici : Une barricade se dressait à l'angle de la rue de l'Epée-de-Bois et de la rue Mouffetard . Un officier conduit son bataillon à l'assaut; entraîné par son élan, il tombe, seul et sans défense, au milieu des insurgés. Il est couché en joue et va périr; d'un bond, il s'élance dans la maison des Sœurs dont la porte est demeurée entr'ouverte. Les émeutiers le poursuivent, l'atteignent presque, lorsque les Sœurs se jettent à leur rencontre. Alors, à travers les cris de fureur des hommes et les prières des femmes, la vie du fugitif est disputée. Les insurgés, qui veulent venger la mort des leurs, sont sourds à toute supplication et abaissent déjà leurs fusils sur leur victime, prenant appui sur les épaules mêmes des Sœurs pour ne pas le manquer. Le drame va se consommer: pour une fois la sœur Rosalie fait appel à la reconnaissance de son faubourg, elle se met à genoux devant les soldats de la révolution, et leur jette ce cri : « — Voiià cinquante ans que je vous ai consacré ma vie ; pour tout le bien que j'ai fait à vous, à vos femmes, à vos enfants, je vous demande la vie de cet homme ! »

Elle est acclamée, le prisonnier est sauvé,

Elle a fait plier devant la charité les passions des hommes.

Qu'avait donc fait pendant cinquante ans cette admirable femme pour dompter si miraculeusement les colères populaires et réveiller dans le fond des cœurs les plus endurcis l'étincelle de bonté et de pitié qui, selon la parole de Bossuet, y sommeille toujours ?

Elle avait été la ministresse des pauvres. Femme d'ordre et de génie, savante administratrice, travailleuse infatigable, elle avait réellement créé dans son quartier, non pas tant un bureau de secours qu'un ministère du travail, ou plutôt une sorte de clearing home. Compensatrice merveilleuse, elle prenait à chacun ce qu'il avait de force pour le donner à ce que son frère avait de faiblesse, exploitant la générosité des riches et la résignation des pauvres, entraînant les indigents eux-mêmes à la pratique de la charité, soulageant partout les peines morales et physiques, sans établir le compte des gratitudes, réconciliant les hommes entre eux, faisant plus, réconciliant les consciences avec

elles-mêmes, large, indulgente à l'excès, presque heureuse d'être la dupe de ses pauvres, n'étant justicière que pour elle-même.

Qui dira tout ce qui s'est dit, tout ce qui s'est fait dans ce parloir de la rue delÉpée-de-Bois? Sanctuaire d'humilité et de miséricorde, le salon de sœur Rosalie était une pièce basse, mal éclairée, meublée de quelques chaises et d'un bureau. C'est là qu'elle dépensa la plus grande partie de sa vie, ne craignant pas de prendre sur ses heures de chapelle pour accroître ses heures d'audience, arrivant à recevoir par jour jusqu'à cinq cents personnes, pauvres et riches, qui se pressaient pêle-mêle debout dans une salle contiguë.

Elle écoutait les plaintes, versait l'espérance et prenait note des requêtes ; elle n'admit jamais qu'il put y avoir des importuns, et s'il lui arrivait de se fâcher, c'était contre la sœur portière, lorsqu'elle avait congédié un visiteur indigne. « Il a bien d'autres choses à faire que de s'occuper des belles manières ! » disait-elle un jour d'un ivrogne.

C'est dans ce parloir que défilèrent estropiés, incurables, chiffonniers, maréchaux et ministres, qu'ellefut visitée par Lamennais, Donoso Cortès,

194 LES SEMEITRS

l'abbé Emery, le général Cavaignac, par la duchesse d'Angoulème et par la reine Amélie, et enfin par l'Empereur et l'Impératrice.

Les jeunes gens l'affectionnaient et venaient chercher la flamme chez elle : elle ramenait les femmes dans la voie du devoir, rendait l'espoir aux criminels, et l'honneur aux prêtres égarés.

Il arriva que son humilité devint impuissante à la cacher ; elle apparut extraordinaire à force d'être ordinaire, et mérita la croix delà Légion d'honneur qu'elle accepta par simplicité, mais qu'elle ne porta jamais. Sa communauté, respectant son humilité jusqu'à sa mort, ne voulut même pas accrocher cette croix sur son cercueil et ce fut un membre du bureau de bienfaisance qui y mit la sienne comme un hommage rendu par la charité à celle qui en avait été l'incarnation. Le soir de la visite impériale, il y eut, paraît-il, moins de réserve rue Mouffetard que rue de l'Épée-de-Bois et tous les cabarets fêtèrent par des libations abondantes la croix de la Sœur de Charité.

Elle n'entendait pas du moins que son désintéressement pût nuire à ses pauvres, et son amour de ses enfants était trop jaloux pour ne pas tirer parti de tout. Aussi quand l'Empereur

LA SOfiUR ROSALIE 1^5

vint lui apporter ses félicitations, elle demanda et obtint que le nouvel asile qui allait s'ouvrir dans la maison de secours fût donné aux Sœurs de Saint- Vincent-de-Paul.

Il existe un portrait de la sœur Rosalie. Il orne toujours le parloir des Sœurs de la rue Geoffroy-Saint-Hilaire et une belle gravure en a été faite par Ferdinand Gaillard. Debout, les mains presque croisées, elle regarde bien en face. La physionomie est curieuse à étudier. L'aspect au premier abord semble un peu dur, la volonté domine dans cette figure ; mais en cherchant à saisir dans ces lèvres fines et serrées l'énigme d'un sourire qui se réprime, dans ces yeux l'empire d'une âme qui se commande, dans ces traits creusés la gravité d'une vie austère, on se sent conquis et par cette attitude pensive et surtout par ces yeux qui semblent dire : « Que de misères j'ai vues ! »

Hélas ! avant que la mort ne les fermât, ils se voilèrent, ces beaux yeux. Ce fut la grande épreuve des dernières années de la sœur Rosalie . Peu à peu elle devint aveugle, et les médecins furent impuissants à lui faire revoir la lumière : « J'avais trop de plaisir à voir mes pauvres, ditelle. Dieu me l'a enlevé. » Elle souffrit, se rési-

gna, mais activement, toujours attentive aux besoins de ses enfants d'adoption, les reconnaissaut, comme une mère, à leur pas, à leur voix.

En même temps, sa santé déclinait ; elle n'avait jamais été bien robuste; comme tous ceux dont lame se consume, elle traînait un corps sensible, endolori, et portait sans cesse une souffrance cachée ; la fièvre tierce la minait, la marche lui était pénible, et cependant elle allait toujours, se redressant sous la poussée de sa généreuse et indomptable volonté.

Au commencement de i856, elle sembla reprendre des forces, on parlait même de la réussite possible d'une opération pour lui rendre un peu de vue ; elle avait alors soixante-neuf ans, et l'on pouvait espérer la garder encore, lorsque, dans la nuit du 4 février, elle se sentit prise d'un grand froid qui la pénétra jusqu'aux os. Soucieuse de ménager le sommeil de la Sœur qui couchait auprès d'elle, elle se garda de l'éveiller et le matin, épuisée de fièvre, elle se sentait une vive douleur au côté. Le médecin reconnut les symptômes d'une pleurésie. On crut d'abord lutter avec succès contre le mal ; les Sœurs n'étaient pas inquiètes ; quant à elle, elle souffrait simplement et ne s'agitait que de la

peine que l'on se donnait pour la soulager. Elle redisait sous une autre forme le mot de Mrae de Sévigné : « Ah ! ma Sœur ! quel mal vous me faites en vous dépensant ainsi, vous me dépensez moi-même. » Et puis elle accrochait ses souffrances à son crucifix. Gomme on lui demandait si la blessure causée par un vésicatoire n'était pas trop cruelle. « — Je sens, dit-elle, un clou de la croix de Notre-Seigneur. »

Elle ne craignait pas la mort, mais ne la désirait pas, bien au contraire.

Il en est généralement ainsi de ceux qui ont semé la vie autour d'eux. Les mystiques qui s'encellulent dès l'aube et se perdent en contemplations sont pressés de partir et d'aller voir, et ce n'est que raison, mais ceux qui pensent que, dans la loi générale du monde, la créature est faite pour la vie avant la mort, ceux-là s'attachent à ce à quoi ils se donnent et ne s'en séparent pas sans tristesse. La sœur Rosalie disait : « Si Dieu veut me laisser encore quelques années sur cette terre, je ne demande pas à la quitter. » Admirable témoignage du bonheur que procure la charité à la créature la plus austère, et qui révèle d'autant mieux la générosité de celle qui, quelques années auparavant, avait offert sa vie

à Dieu en sacrifice pour le Père de Ravignan !

Le 6 février, on se crut maître du mal ; déjà ses amis s'abandonnaient aux illusions de l'espoir, minutes de jouissance ineffables dont le souvenir survit aux cruautés de la déception ; elles furent brèves ; ce corps était trop usé pour résister, les réserves de forces étaient épuisées. La douleur au côté reparut, le pouls s'éleva ; la mère fit encore quelques recommandations à ses enfants pour ses pauvres et pour les devoirs de la journée. Puis sa langue s'embarrassa, ses idées s'embrouillèrent ; elle reçut l'extrêmeonction, son dernier effort fut pour un signe de croix, ses lèvres s'agitèrent encore une fois comme pour témoigner de la prière qui se faisait dans son cœur, elle tomba dans la somnolence qui précède la fin, et, le 7, au matin, à onze heures, ce sommeil devint la mort.

Ce fut dans le quartier Sainl-Médard une explosion de larmes et dans Paris une grande émotion.

Une des Sœurs de sa communauté, annonçant sa mort, ne savait écrire que ces deux lignes : « Notre douleur n'a pas d'expression ! » Dans sa famille de miséreux il y eut aussi la douleur que provoque la déchirure de la séparation et

puis... le sentiment cruel d'un malheur irréparable. « Nous lui devions tant ! » disaient-ils.

Le triste cortège des choses de la mort se déroula : le corps exposé dans la chapelle ardente, la procession des visiteurs, la mise en bière, les funérailles.

Mais ce qui marqua d'un signe particulier ces jours de deuil, ce fut la douleur populaire.

Pendant deux jours, tout le peuple d'un faubourg de Paris, contenu par la garde, qui avait peine à réprimer la poussée de la foule, défila devant le corps de la Sœur, et pendant deux jours, par une délicatesse louchante, aucune demande de secours ne fut adressée à la rue de TEpée-de-Bois; ou plutôt une seule prière était faite à la communauté : la voir, l'embrasser, approcher un chapelet, un objet quelconque de sa dépouille ; et ainsi passèrent successivement devant elle amis lointains et proches, évêques et prêtres, grands et petits de ce monde.

Le jour des obsèques, un samedi, fut chômé comme un dimanche dans tout le faubourg. Au glas de l'église Saint-Médard, le quartier tout entier se mil en mouvement pour suivre sa bienfaitrice.

L'autorité crut pouvoir enfreindre les règle-

ments de police et déroger aux habitudes de la capitale en permettant au clergé de s'en aller, précédé de la croix, à travers les rues, comme au village, chercher processionnellement le corps à la maison mortuaire. Pour rejoindre ensuite l'église le cortège fit un détour afin de traverser les rues populeuses du quartier et de promener une dernière fois dans son royaume celle dont les pauvres pensaient que son passage laissait après lui une vertu.

Et ainsi l'ombre de la sœur Rosalie passa devant ces misérables logis où elle avait porté vivante le soleil de la charité. De toutes les fenêtres s'abaissaient sur son cercueil des regards attendris; devant les boutiques fermées, ceux qui n'avaient pu se mettre du cortège faisaient la haie, femmes agenouillées, hommes inclinés, et finalement tous, se confondant, comblaient les rues tortueuses dufaubourg,oùlechar, arrêté par les vagues humaines, arrivait péniblement jusqu'au seuil de la paroisse.

Au cimetière Montparnasse, elle fut ensevelie dans la fosse réservée aux Filles de Saint- Vincent.

Le maire du XIIe arrondissement rappela que pendant cinquante ans cette femme avait été le

type accompli de la sœur de charité, mettant tout son bonheur à soulager l'humanité pauvre et souffrante, et en termes émus il lui dit un suprême adieu. Puis, sur la terre jetée sur ses restes, on planta une croix de bois, la foule se dispersa, et quelques-uns de ses pauvres les plus chers restèrent seuls jusqu'à la nuit tombante accrochés aux grilles de sa sépulture.

Une vie, une grande vie, était finie.

Dans son discours, le maire avait dit : « Elle avait reçu du ciel le don des natures privilégiées, une puissance d'attraction d'où naissait une partie de sa force, car elle était devenue la dépositaire des secrètes aumônes, sources de tant de bienfaits sortis de ses mains. »

Elle fut en effet une de ces créatures exceptionnelles comme la destinée veut qu'il s'en trouve dans l'ordre de la beauté, de l'intelligence ou de la vertu, créatures nécessaires à l'ordre du inonde, en ce sens qu'elles sont des réserves de vie et de force qui compensent ce qu'il y a d'inertie et de faiblesse dans la masse, vestales saintes qui entretiennent le foyer et laissent

encore après elles la flamme allumée jusqu'au jour où, prête à s'éteindre, il s'en lève de nouvelles pour la ranimer.

Toute la vie de cette Sœur de Charité fut subordonnée à un thème : l'amour des êtres souffrants et particulièrement des pauvres.

Elle ne connut rien en dehors de cela.

Elle quitte son pays et sa mère et, quelle que soit la tendresse qu'elle leur garde, car elle n'admettait pas la brisure des affections, elle ne les revoit plus ; elle est mise à un poste de misère et se sent si bien à sa place dans le faubourg Saint-Marceau que non seulement elle y demeure jusqu'à sa mort, mais qu'elle ignore presque ce Paris dans lequel elle vit ; elle trouve ce monde déjà trop divisé par la misère pour s'inquiéter des divisions contingentes que crée la politique et passe à travers les discordes civiles en n'ayant que le souci d'être une digne Fille de Charité : elle donne tout à ses pauvres, non pas seulement son jupon ou son dîner, mais même ses heures d'oraison (i). Elle leur donne surtout son cœur et les couvre de son indulgente

i . « Sachons quitter Dieu pour Dieu et la prière pour les pauvres. »

LA SOHUn HOSALIE 203

bonté. Confiante dans les promesses de Celui qui fait luire son soleil sur les bons et les méchants, elle ne veut faire acception de personne. « Il nous est commandé à tous de nous chérir, disait-elle, et non de nous juger. »

Quand on lui parlait des tristes habitants de son faubourg: « — Que voulez-vous, répondait-elle, ce sont nos enfants, et si je n'étais pas soutenue de la grâce, peut-être serais-je pire qu'eux. » Elle travaillait à guérir les ivrognes et les prenait en pitié : « Ne sont-ils pas excusables, disait-elle, de chercher à oublier un instant leur misère ? »

Jamais elle n'imposa une condition à ses bienfaits ou à ses aumônes, ni ne chercha à faire un tri dans la clientèle de ses miséreux. « La charité est toujours la charité, disait-elle ; elle ne cesse pas d'être une ojuvre agréable à Dieu, même quand elle est favorable à un indigne ; elle fait toujours du bien à celui qui l'exerce. » Elle appréhendait même de faire trop de morale à ceux qui venaient à elle. « Mon sermon l'aurait ennuyé... je ne l'aurais pas revu... j'aime mieux celui qu'il se fera à luimême..., il suffit qu'il sache que je lui fais du bien au nom de Dieu. »

Elle agissait de même à l'égard des riches qui

voulaient s'associer à son action charitable ; elle ne leur demandait pas de billet de confession. « L'exclusivisme, disait-elle, c'est l'hérésie de la charité. » Quand elle rencontrait des hommes se disant incrédules, pour peu qu'ils fussent disposés à donner, elle ne s'inquiétait pas d'autre chose, elle les mettait en présence des grandes nécessités, sachant combien la misère est éloquente par elle-même et quel trouble bienfaisant elle peut jeter dans les cœurs ; comme l'a si bien dit M. de Melun : « Elle faisait voir aux riches la société par les lucarnes de la rue Mouffetard ».Mais elle n'abusait pas d'eux et ne voulait que des dons libres et généreusement consentis. « Je n'aime pas, disait-elle, qu'on force le diable à faire l'aumône à Dieu ! » De même condamnait-elle les charités mal ordonnées : « Il faut payer ses dettes avant de faire l'aumône et être juste avant d'être libéral. »

En raison de son amour des pauvres, elle conserva son amitié à Lamennais le plus longtemps possible, le visita dans sa prison, ne se rebuta pas devant sa froideur, et son obstination ne plia devant celle du malheureux égaré que lorsque la mort eut fait son œuvre. Elle

était vaincue, et il dut se trouver alors, comme il s'en trouve toujours, d'impeccables sages pour railler ses efforts inutiles, mais que lui importait, elle avait été charitable.

Combien, en revanche, son influence fut considérable sur tant d'hommes de son époque et des plus illustres ! «Elle enseigna à Cochin, nous dit M. Léon Lefébure, dans quel esprit la charité doit être pratiquée, sans demander aux institutions de bienfaisance leur extrait de baplême, sans considérer la couleur du drapeau politique de leur fondateur, sans hésiter jamais à s'associer pour faire le bien avec des hommes dont on reste séparé sur beaucoup d'autres points. »

Elle ne disait pas mes pauvres, mon quartier, mes œuvres, elle n'aimait pas seulement celles qu'elle avait fondées, elle avait la charité universelle : elle abrita la Société de Saint- Vincentde-Paul naissante, contribua à la fondation des écoles du faubourg Saint-Antoine et donna tout ce qu'elle put aux Petites Sœurs des pauvres, jusqu'aux meubles de sa propre cellule. Quelle que fût la rue, la paroisse, la nation de celui qui demandait, elle donnait.

Il advint que sa charité alla parfois jusqu'à la faiblesse ; elle était tourmentée d'un tel besoin

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d'obliger qu'il lui arriva de se faire reprocher des apostilles mal placées et d'amoindrir finalement la valeur de sa signature. Erreurs humaines qui prêtèrent à la critique de quelques pharisiens. Ut quid perdilio hœc ? Mais elle était la première à désarmer la critique par l'aveu de sa faillibilité, et puis, pour un indigne favorisé, que de malheureux ne sauvait-elle pas ? Elle rendait la paix aux familles, le calme aux consciences, l'honneur aux négociants, le courage aux désespérés. De quoi ne trafiquat-elle pas dans la distribution de ses faveurs. Elle obtint des pensions, des répétitions, des croix, des places, des bourses, que sais je ? « Je suis bien embarrassée, disait-elle un jour, il me manque une place de ministre. »

Assurément cette influence nous étonne ; mais, en s'étendant sur la bonté et la charité de la sœur Rosalie, on oublie de parler de son intelligence qui était merveilleuse et travaillait toujours. Sans doute son génie consista surtout à faire les plus humbles choses en y mettant le sceau de la perfection, et il ne faut pas croire qu'il soit si facile de savoir donner un bon ; mais elle possédait aussi un esprit éminemment pratique, elle saisissait du premier coup d'œil le

côté par où s'entame une affaire, et, quand elle voyait la difficulté, ce n'était pas pour s'y soumettre, mais pour en triompher.

Le peuple était dans l'admiration de son influence et, avec la confiance qu'il aime à prêter à la force, il disait : «Elle a le bras long. »

Ses mots sur les pauvres et la charité sont délicieux et méritent d'être rapportés.

« Une fille de Saint-Vincent-de-Paul, disaitelle, est une borne sur laquelle tous ceux qui sont fatigués ont le droit de déposer leur fardeau. »

Exhortant ses sœurs à l'humilité, elle disait : « Soyez comme l'eau pure, qui coule toujours sans saveur et sans couleur. »

Elle ne se croyait pas indispensable. « Je suis un méchant carreau de vitre : une fois brisé, il sera remplacé par un autre, plus beau et plus fort. »

« Confiance en Dieu, répétait-elle, défiance de soi-même... ayons un cœur d'enfant pour Dieu, de mère pour le prochain, de juge pour nousmêmes. »

Eprise de pauvreté, comme saint François d'Assise, elle détestait le grandiose et n'avait pas la maladie de la bâtisse. On n'a pour s'en con-

vaincre qu'à regarder la gravure de son ancien dispensaire qui orne aujourd'hui la salle à manger du nouvel hospice de vieillards, antique masure croulante, étayée par des poutres grossières. « Ménageons l'argent de la ville, disaitelle, n'oublions pas que nos premières Sœurs ont fait la classe dans des étables. » Elle en revient toujours à la pauvreté et aux pauvres : « Quelle folie de nous attribuer le succès de nos entreprises, lorsque nous le devons au souvenir d'un pauvre qui aura prié pour nous ! »

Et c'est ainsi qu'elle garde sa reconnaissance à tous ceux qu'elle oblige, mais elle leur garde surtout sa pitié : « Il y a quelque chose qui m'étouffe et m'enlève tout appétit, c'est l'idée que tant de familles manquent de pain ! » En fait, il y avait au fond de cette âme une grande tristesse que reflétait son visage pensif; celle qui aimait tant la gaieté chez les autres n'avait pas su la garder pour elle ; elle en avait fait le sacrifice à l'humanité souffrante et un jour jaillit de son cœur ce cri poignant: « — Comment voulezvous que je sois gaie, lorsqu'il y a autour de moi tant de gens qui pleurent? »

Aussi, sa seule joie possible, car chacun de nous en a besoin d'une et la cherche où il peut,

était-elle dans le soulagement des autres. Elle se refusait tout pour ses pauvres et rien ne peut mieux témoigner de son abnégation que ce trait emprunté à sa vie:

« Elle avait, dit son historien, poussé le renoncement jusqu'à s'interdire la plus légère distraction, et se serait reproché d'avoir consacré une seule minute à autre chose qu'à l'accomplissement de son devoir. Une fois, cependant, elle crut pouvoir se permettre ce qu'elle appelait une partie de campagne.

« Il s'agissait de descendre le petit escalier qui conduisait au jardin de la maison de secours, et d'aller cueillir une douzaine de fruits sur un poirier, qui en était l'arbre le plus magnifique.

« Depuis plusieurs semaines, la sœur Rosalie méditait cette excursion et n'en avait pas trouvé le temps ; enfin, une des Sœurs la voyant libre, la prend par la main, l'entraîne vers le jardin. Elle était déjà sur l'escalier, lorsqu'un coup de sonnette se fait entendre.

« — Je vais à la porte lui dit sa compagne ; continuez, ma mère, je vous rejoins à l'instant. — Non, non, répondit la sœur Rosalie, en revenant sur ses pas ; le Seigneur m'appelle, il ne veut pas que je quitte son service. »

« Et elle renonça pour toujours à sa partie de campagne. »

Sa piété était simple et virile. Enfant du pays qu'évangélisa saint François de Sales, elle goûtait comme lui la douceur de la forme et la sévérité du fond. Elle ne craignait que Dieu et détestait la religiosité. On connaît seulement sa dévotion à Notre-Dame de l'Espérance. Celle que son caractère appelait à l'optimisme et que l'expérience de la vie ramenait à la mélancolie sentait le besoin des espoirs réconfortants, et on la voyait souvent, le soir, appuyée contre un pilier de l'église Saint-Séverin, méditer devant la Madone au doux visage de l'abside.

Elle ne comprenait pas ceux qui se réjouissaient des sympathies que donne à la religion la peur des révolutions. Jamais du reste elle n'allia l'idée religieuse à l'idée politique ; son christianisme était trop débordant pour s'endiguer dans un parti; on ne l'entendit pas se lamenter sur le malheur des temps, et Dieu sait pourtant si elle connut des révolutions ! Elle ne pleurait que sur la misère, l'éternelle misère.

Si aujourd'hui elle revenait dans son quartier, elle y reverrait sa maison rebâtie, mais, sur les murs neufs, le prolétariat continue d'afficher ses

farouches revendications et « tenaillé par la faim » d'en appeler à la solidarité de la classe ouvrière. Trop avertie, hélas ! de l'infirmité humaine, elle ne s'étonnerait pas de la pérennité de la lutte pour la vie, mais que dirait-elle si, rentrant dans sa maison de charité, elle n'y retrouvait plus ni le Christ consolateur, ni les compagnes qui portaient aux pauvres le pain quotidien en faisant oraison dans la rue?

Une à une, depuis un quart de siècle, elles ont dû quitter leur demeure. L'école leur a été fermée, puis le bureau de bienfaisance, puis la pharmacie, puis l'orphelinat.

La vieillesse leur reslait encore et lorsque, en 1905, le nouvel asile de vieillards fut inauguré, on ne doutait pas que, sur la foi des promesses, une Fille de Saint- Vincent ne continuât de perpétuer dans cette maison les traditions de celle qui en avait fait la gloire.

Cet honneur fut refusé au quartier Saint- Marceau ; mais, si l'on sacrifia le présent, on eut, du moins, la dignité de respecter le passé.

L'ombre de sœur Rosalie continue de veiller sur sa maison. Son nom reste gravé sur l'asile réédifié des vieillards, et la pioche des démolisseurs s'est arrêtée devant son parloir. Au milieu

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des constructions neuves, il demeure comme un îlot sacré devant lequel s'est brisée la vague des passions, et, pour que nul n'en ignore, l'Assistance publique a fait inscrire sur une plaque de marbre :

ASILE FONDÉ EN l85o

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