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SES AMIS RECONNAISSANTS, LES RICHES ET LES PAUVRES

Sur la grille qui entoure la dalle de granit, des couronnes de perles blanches sont rangées symétriquement comme figurant sa communauté fidèle et quelques humbles bouquets de violettes ou d'immortelles fraîches jetés sur la pierre tombale y portent, avec l'expression de la vie continuante, le souvenir du pauvre.

En effet, mieux encore que sur la pierre, ce nom est gravé dans la mémoire populaire. Sur la foi de leu ï mères et grand'mères, les gens parlent encore de la Sœur dans le quartier Saint-Marceau et il arrive fréquemment à la Supérieure de la maison de la rue Geoffroy-Saiiit-

Hilaire, siège actuel de la communauté, de recevoir des lettres à l'adresse de sœur Rosalie. N'est-ce pas la plus belle des récompenses donnée ici-bas à une fille de « Monsieur Vincent » : incarner la charité dans son nom et le laisser en héritage aux servantes des pauvres?

AUGUSTIN GOGHIN

Je me sentirais pour ma part dans un grand embarras, s'il fallait nécessairement choisir entre la religion, la science et la liberté, car je les aime toutes les trois; bien plus, je crois qu'elles ne peuvent pas se passer les unes des autres.

Augustin Gochin, Espérances chrétiennes, p. 1S1.

Augustin Cochin fut quelque peu avocat, maire du Xe arrondissement, membre de l'Institut, préfet de Seine-et-Oise et administrateur d'importantes sociétés financières. Si Ton considère qu'il mourut à quarante-huit ans, on peut estimer qu'il eut une carrière honorable et bien remplie. Et, cependant, ce n'est ni de l'avocat, ni du maire, ni du préfet, ni du financier, ni du membre de l'Institut dont il sera ici parlé, mais

de l'homme, et surtout de l'homme dans l'exercice de l'apostolat social que reflètent à la fois sa vie et ses œuvres. Vie et œuvres un peu oubliées, comme s'il était dans la destinée de Cochin de tigurer toujours bien injustement à l'arrière-plan, et de ne rester que pour quelques amis l'objet d'une douce mémoire.

Il naît en 1823 à Paris, comme tous les Cochin. A trois ans, il a le malheur de perdre sa mère, qui succombe en soignant ses enfants atteints du croup, et, toute sa vie, il souffre d'être privé de son affection. « Je n'ai jamais eu qu'une envie sans mesure, écrit-il en 1869, c'est d'avoir une mère. » Son enfance est languissante ; il est chétif, il le sera toujours. Le collège et surtout l'internat, un internat de sept années, est dur pour cette nature aimante et délicate. On n'avait pas alors deux cents jours de congé par an et l'éducation, encore un peu janséniste, était sévère, mais cet enfant était un résigné, il comprenait déjà la loi du devoir. Il se jette dans le

travail et s'éprend de la religion, il cultive son esprit et écoute sa conscience, cependant qu'il est hanté par les souvenirs de la maison paternelle. Enfin il termine brillamment ses études, il est libre, il rentre au foyer et c'est pour y fermer les yeux de son père.

Le voilà à dix-sept ans orphelin, seul pour se diriger dans la vie, abandonné à sa responsabilité, mais, au témoignage de ses amis, sa maturité était précoce. Encore sur les bancs du collège, il disait : « J'espère m'accoutumer à n'avoir que du bien sur la conscience. » Cette accoutumance, il la prend dans le dévouement aux œuvres et aux idées et il s'apprête à la défense des deux grandes causes qui passionnèrent sa courte vie : celle de la religion et celle de la liberté.

Augustin Gochin sortait de cette bourgeoisie parisienne qui ne fut pas aussi voltairienne qu'on l'a dit, mais dont le caractère indépendant se concilia souvent avec la foi catholique. Il est à peine besoin de rappeler qu'il avait la garde d'un nom et des traditions à soutenir. Outre l'échevin de Paris, au temps du roi saint Louis, et les administrateurs de la capitale aux xvie et

xvii* siècles, il avait, plus rapprochés de lui, ses oncles Henry Cochin, avocat au Parlement sous Louis XV, que ses confrères appelaient le grand Cochin, et Jean-Denys Cochin, le prêtre fondateur de l'hôpital qui porte son nom, enfin son père, créateur des salles d'asile en France, maire, député et bienfaiteur de Paris.

D'autre part, ce jeune homme, ce chrétien épris de liberté, entrait dans la vie en 1848, au moment où la religion semblait cesser d'être tenue en suspicion, où le clergé connaissait une popularité aussi vive qu'éphémère, où lesLacordaire, les Montalembert, les Ozanam, les Falloux voyaient chaque jour grandir leur influence, où se conquérait la liberté de l'enseignement, où un jeune pape apportait au monde étonné l'ivresse d'espoirs inattendus.

Il y entrait aussi au lendemain des jours de Juin, après avoir vu tomber, à ses côtés, ses camarades mortellement frappés, et aussi après avoir été amené par sa charité à visiter les familles des émeutiers. Il avait touché de près le vice et la misère et les ruines qu'ils font et c'est sur ces ruines sanglantes qu'il sentit naître chez lui sa vocation sociale, de même que, trente ans plus tard, un jeune officier, Albert de Mun, témoin

dune même lutte fratricide, s'émouvait de l'abîme qui séparait les révoltés de la société légale, se demandait ce que celle-ci avait fait pour donner au peuple une règle morale et sentait aussi retentir dans son cœur un appel à un apostolat auquel il n'a pas failli.

Avec quelle ardeur, quelle confiance Gochin se jeta dans les rangs de ceux qui croyaient entrer dans une ère nouvelle ! « La liberté ne manque plus aux hommes religieux, écrit-il à M. Ducros de Sixt, il s'agit de savoir s'ils manqueront à la liberté. » Déjà il est hanté par la politique, mais il veut s'y préparer à l'instar des jeunes gens d'Angleterre, en se créant un capital intellectuel. Il ne se contentera pas d'être licencié ou même docteur endroit et d'entretenir son goût pour les lettres et pour les sciences naturelles, il apprendra les langues, il étudiera l'histoire des gouvernements, il retirera du commerce des hommes qu'il fréquente, tels que Le Play, de Melun, le baron Larrey, le plus de profit possible ; il voyagera, il visitera, à l'étranger comme en France, les ateliers, les prisons, les hôpitaux et surtout les quartiers pauvres des grandes villes. A Londres, il est impressionné par cette misère « que l'imagination ne peut

concevoir » et que la charité légale est impuissante à soulager. A son retour, il apprendra de la sœur Rosalie la science de la vraie charité, de celle qui ne fait acception de personne, qui n'a cure des ingratitudes et qui résiste à la monotonie des mêmes actions. Il avait plus encore la passion de la charité que celle du progrès et ce qui était humble et souffrant l'attirait plus fort que ce qui était brillant. Sa philosophie était très simple : « Il suffit de croire au bien, disait-il, pour en devenir capable. » Cette conviction donnait à sa personne cette sérénité séductrice, cette bonne humeur qui faisait l'admiration de ses amis. Il n'aimait pas les gémissements et malgré les défaillances de la santé, les déboires de la vie et les multiples soucis d'une existence laborieuse, « personne, ditFalIoux, n'avait plus de gaieté que cet homme accablé de tant de soins ». Il se plaisait à répéter le vieux proverbe français : « Il faut bien rire quelquefois, sans quoi on ne rirait jamais » ; et il avait de la vie un sentiment très franc, très naturel, très dégagé de toute contrainte. Il plaisantait ces livres écrits pour jeunes filles dans lesquels elles pourraient apprendre à lire à leurs belles poupées, et il disait : « Faut-il donc parce qu'on est chrétien,

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baisser les yeux et rougir quand on prononce l'un de ces trois mots sacrés : raison, liberté, amour ? Que serait la vie sans ces trois mots? »

Assez vite, il se détourna du barreau où il avait débuté par un succès. 11 sentait qu'il n'avait pas plusieurs vies à donner et qu'il était pris tout entier par la vie sociale. On ne comprendra bien Augustin Cochin qu'en le suivant sur ce terrain.

S'il étudie Pestalozzi et son système d'instruction, c'est parce qu'il a le souci de l'éducation des masses et de la moralité des classes pauvres ; s'il encourage le développement de cette instruction, donne son appui aux instituteurs et rêve une heureuse concurrence entre laïcs et religieux pour répandre un enseignement non sectaire, c'est parce qu'il veut lutter contre le vice, la superstition, la paresse et la mendicité; s'il accepte des charges municipales, c'est parce qu'il entrevoit un grand bien à accomplir daus les œuvres d'assistance et pour la sincérité des élections ; s'il se donne avec ardeur aux travaux des conseils d'administration, c'est pour voir de plus près la question ouvrière, c'est pour entrer en contact avec ceux qui s'appellent des hommes de peine ; s'il se rapproche de Le Play et devient

un de sescollaborateurs les plus intimes et aussi les plus indépendants, c'est pour étudier le problème du paupérisme et combattre par de savantes monographies les utopies de ceux qui divaguent, parce qu'ils ignorent les réalités ; si même il cherche à s'évader un instant de la politique et des affaires et à se rafraîchir l'âme dans une causerie sur la poésie américaine, il ira la chercher dans les larmes des Indiens ; et si, en 1867, il organise avec amour l'exposition des Esquimaux, ah! ce n'est pas parce qu'il voit, comme Chateaubriand, l'Esquimau « emporté avec son épouse sur quelque glace flottante et s'avançant en pleine mer sur le trône du dieu des tempêtes », c'est parce qu'il sait que, dans son trou enfumé, il est le plus malheureux des hommes, le moins avancé parmi les membres de la famille humaine.

Il vécut parmi les ouvriers et les pauvres, et M. Léon Lefébure se demande lequel il aima le mieux de l'homme qui travaille ou de l'homme qui souffre. Trop souvent il eut à aimer l'un dans l'autre. Il les connaissait bien. « Vous ne savez rien, dit-il, si ^ ous n'avez pas vu en tous lieux, à la ville, aux champs, l'escalier noir, la chambre sale, le petit carreau de papier, la

paillasse infecte, le haillon sans nom, la poussière, la nudité. Et vous le voyez au jour, au soleil, la porte ouverte, quand l'homme est dehors et que sur un peu de feu cuit un peu de soupe. Mais la nuit, le soir, par la neige, la pluie, la lueur de la chandelle, quand les enfants tremblent et que le père se tait ! Vous ne connaissez pas la voisine qui jure, le créancier qui menace, le boulanger qui refuse, la maladie qui entre, et le sein tari. »

Tout jeune, Augustin Cochin crée et préside la Conférence de Saint- Vincent-de-Paul de son quartier, et chaque vendredi, jusqu'à sa mort, il se réserve une heure pour recevoir chez lui les miséreux, « ces visiteurs mystérieux, a écrit M. Henry Cochin, dont mon père ne parlait jamais. » Il avait aussi fondé au faubourg Saint- Jacques une société de secours mutuels et un patronage dont il s'occupa jusqu'à sa fin, car ses dévouements furent toujours constants. Il s'inquiète du salaire, de l'habitation, de la nourriture, du vêtement des prolétaires, et, en i855, c'est lui qui eut, le premier, l'idée d'organiser l'exposition d'économie domestique, c'est-à-dire de tous les objets utiles aux ouvriers.

La misère et le malheur des masses ne cessent

d'occuper sa pensée, et nous pourrions en dire autant de toutes les douleurs humaines. Il est ému de la chanson de la pauvre Irlandaise: « Dieu est bon, mais la vie est dure, » et lorsqu'il voit une même créature ou une même famille être poursuivie par le malheur et par son cortège, lorsque sa pensée suit l'agonie d'Albert de la Ferronnays et le désespoir d'Alexandrine, il s'écrie : « Mon Dieu ! où êtesvous donc ? Vous êtes l'absent que tout le monde attend. » Et alors, devant l'océan infini des douleurs terrestres, son âme se troublerait presque, si elle n'était portée plus haut, comme celle de saint Augustin, quodam ictu cordis.

Il se jette dans la charité, dans la charité active; il a conscience qu'il ne suffit pas de recommander aux déshérités le courage ou la résignation et qu'on doit les protéger et, son christianisme le rendant encore plus social que libéral, il ne craint pas de faire appel à l'Etat et de devancer le grand pape Léon XIII, qui estimait que, « sans avoir à redouter le reproche d'ingérence, l'Etat, en vertu même de son office, doit servir l'intérêt commun n et « venir en aide à ceux qui sont dans une situation d'infortune et de misère imméritées, » ceux, ditCochin,

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« qui sont victimes de tout et qui ne profitent de rien. » Mais il a surtout confiance dans l'association, à la seule condition qu'elle repose sur l'effort individuel, car elle ne peut tirer sa valeur et l'accroître que de celle des hommes qui la composent.

Il faut donc développer la force morale des associés et restaurer la pensée religieuse chez ceux qui n'en ont plus la trace et qui espèrent de la politique l'amélioration de leur sort.Cochin veut que les prolétaires soient libres, pour qu'ils soient responsables; il veut qu'ils soientéclairés, parce que la misère vient autant des travers de l'esprit que de l'inconduite ; il veut qu'ils soient délassés, parce que le plaisir fait partie du bon ordre de l'âme. Il aurait frémi d'indignation s'il avait, comme nour, entendu proclamer la haine « créatrice ! » Avec quelle éloquence il aurait signalé la calamité des guerres, les misères des grèves, la détresse des familles qui abandonnent les campagnes pour les cités, et l'affaiblissement des pays qui n'ont pas d'enfants ! Sont-ce là des créations?

Pour lui, il est tout affection, et quand il s'écrie: « Mon Dieu! ma femme, mes enfants, ma maison ! » il n'a pas tout dit, ce cercle est

trop restreint, il sent le besoin de donner ses généreuses ardeurs aussi bien à l'humanité qu'à la famille et à la patrie.

La pensée de l'esclavage lui était odieuse. Il ne pouvait concevoir que plus de sept millions d'êtres humains fussent encore esclaves dans les nations chrétiennes. Il pensait, comme Lincoln, que, « si l'esclavage n'est pas un mal, rien n'est un mal, » et il disait de ce fléau « qu'il dégradait la victime et déshonorait l'humanité. » Mais il ne se contente pas de mots, il se met à l'œuvre, il entre en rapport avec les abolitionnistes de tous les pays, il fait une sorte d'enquête sur les colonies du monde entier, et il écrit finalement sur cette grave et délicate question un livre courageux pour l'époque, qui fait sensation en Amérique et dont le succès fut tel qu'on peut dire qu'il contribua puissamment à l'abolition de l'esclavage au Brésil.

Cet ouvrage que couronna l'Académie lui ouvrit les portes de l'Institut. Il avait quarantedeux ans.

Il était vraiment mùr pour la vie politique, à laquelle il aspirait dès sa jeunesse. En réalité, il

y était entré, dès 1848, par la part qu'il prit à la préparation de la loi de i85o. Appelé à la commission extraparlementaire par Falloux, il en devint le secrétaire. C'est là qu'il se révéla, qu'il montra son aptitude aux affaires et qu'il commença à recueillir de hautes sympathies telles que celles de Saint-Marc Girardin et de Cousin, et aussi de Thiers dont l'universelle intelligence l'éblouissait.

En i853, il avait été nommé maire du Xe arrondissement. A partir de ce jour, il fut attaqué.

Sa nature douce et aimante dut connaître l'étonnement douloureux qui frappe ceux qui, en pleine jeunesse, se lancent sans arrière-pensée dans les voies généreuses et rencontrent au premier carrefour, l'escopette à la main, ceux sur le concours desquels ils croyaient pouvoir compter. Si. dans la suite, on est si habitué à ces attaques que c'est quand elles cessent que l'on s'étonne, elles déconcertent, elles troublent, quand on débute. Mais Cochin avait à la fois l'âme trop haute et trop loyale pour défaillir dans la lutte, et, en n'abandonnant rien de ses idées, il ne réserva ses coups et ses ripostes qu'aux adversaires de ses convictions. Devant le péril de la cause, il s'écarta toujours des in-

trigues. « G'estbien assez d'être frappé, disait-il, sans qu'on nous divise. » Pour n'en ciler qu'un exemple, lorsque la liberté de la charité fut entravée sous le second Empire et que la Société de Saint-Vincent-de-Paul fut déclarée ennemie du gouvernement et son conseil général dissous, il défendit avec une éloquence indignée cette admirable œuvre laïque appropriée à la charité moderne, et voulant profiter de l'occasion pour réclamer le droit d'associalion, il conseillait la résistance légale, mais devant les décisions plus prudentes du conseil de la Société, il s'inclina.

Quelles étaient ses opinions politiques ? Assurément, il devait faire le rêve d'une monarchie tempérée, mais il était avant tout un libéral et un chrétien social et il aurait donné volontiers son concours à tout gouvernement qui eut assuré la liberté même à la religion et l'eût laissée s'épanouir sans la protéger.

11 le prouva dans l'exercice de ses fonctions municipales.

Bien que l'Empire ne fût pas son idéal et qu'il prévit avec uneperspicacité surprenante la catastrophe iinale, il demeura attaché à sa charge <lz maire jusqu'au jour où la question romaine ou-

vrit un abîme entre les catholiques et le gouvernement, car il estimait que la liberté de l'Eglise catholique était conditionnée sinon par la souveraineté de son chef, du moins par l'indépendance d'un chef qui ne fût pas sous le sceptre d'un autre. A propos d'un article sur cette grave question publié dans le Correspondant, il reçut un avertissement de M. Billault et répondit, sans hésiter, par sa démission de maire. Mais son tempérament, son souci des affaires, son horreur du désordre, et par-dessus tout son amour du pays ne l'entraînèrent jamais à ces oppositions systématiques, à ces coalitions où, pour renverser les gouvernements, les bons citoyens et les révolutionnaires contractent des alliances toujours démoralisantes et rarement heureuses.

Ce genre de modération n'a rien qui rende populaire. Gochin en lit la première et pénible expérience en i863, lorsqu'il tenta le combat dans ce quartier de la rive gauche où son nom était depuis si longtemps béni. L'opposition conservatrice lui préféra Prévost-Paradol parce que plus irréconciliable. Notons que ce fut l'« irréconciliable » qui alla quelques années après représenter le gouvernement impérial à l'étranger ! Augustin Cochin désirait beaucoup entrer dans

la politique et ses échecs lui causèrent une grande tristesse.

« Je regretterai toujours la vie politique », at-il écrit dans les Espérances chrétiennes . Quand on connaît la simplicité de l'homme, ses vues hautes et désintéressées, on s'étonne que, une fois les premières ardeurs de la jeunesse calmées, il ait attaché tant de prix à avoir un mandat politique et que la grande inûuence qu'il exerçait, sans être député, ne lui ait pas suffi, mais il ne faut pas oublier qu'il avait toujours travaillé à se rendre digne de la vie publique, qu'il était dévoré de la passion de convaincre et que tous les dons de l'orateur lui avaient été départis. Il possédait surtout celui de l'improvisation et on revenait toujours ravi de l'avoir entendu, mais il parlait pour quelques -uns ; les grands audi toires et les occasions lui manquèrent. Ah ! combien ce précurseur des conférenciers aurait goûté cette pleine liberté dont l'accoutumance nous faitpeut-être aujourd'hui trop oublier la douceur, combien il l'aurait goûtée à une époque où il n'en connut que la pâle et tardive lumière, et où il était refusé à Albert de Broglie de traiter de la littérature et à Louis Raybaud, de la laine.

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Il savait surtout merveilleusement parler au peuple, et, au souvenir de la flatterie de sa voix et de la flamme communicative de son éloquence, M. Georges Picot se déclarait impuissant à faire comprendre à ceux qui ne l'avaient pas entendu l'autorité de sa parole, et M. le duc de Broglie écrivait : « Dans cet art si difficile de rapprocher par la parole un orateur et des auditeurs que séparent les habitudes de la vie et l'éducation première, il était passé maître et je ne crois pas que personne l'ait jamais égalé. »

En 1869, il tenta uue seconde fois la lutte et se présenta dans le VIe arrondissement. Il avait pour concurrents Gueroult, et Jules Ferry, qui réclamait les « destructions nécessaires », c'està-dire la suppression de l'inamovibilité de la magistrature, des armées permanentes et du budget des cultes. On pouvait croire que les catholiques auraient à cœur d'assurer le succès de Cochin et de faire entrer à la Chambre le défenseur de leurs libertés. Il n'en fut rien. Et cependant, ce candidat auquel ils refusèrent leur confiance ne cachait certes pas ses convictions dans sa profession de foi, et acceptait, sans protester, l'épithète de clérical que ne lui ménageaient pas ses adversaires de gauche. A ceux

qui harcelaient ses discours en criant : « Le Sy llabus.. . le Syllabus. . . », il répondait : « Le Syllabus n'a pas le sens qu'on lui donne, mais nul n'arrachera de mes lèvres un mot qui put me faire accuser de manquer de respect au chef de l'Eglise. » La dignité de cette attitude n'apaisa pas les passions ullramontaines. L'Univers, en regardant avec dédain cette candidature, conduisit ses amis à l'abstention et l'on affecta de dire : Gochin ou Gueroult, peu importe. Jules Ferry passa.

Durant cette pénible campagne, Gochin connut les insinualions perfides, les attaques déloyales et les rectifications incomplètes, puis, au lendemain de la défaite, les regrets hypocrites et les éloges adressés à l'homme privé. Sa plus chère ambition était l'enjeu de cette journée, il le perdit et il écrivit à Monlalembert : « Ce qu'il y a de plus poignant, c'est d'être refoulé dans l'inaction. » Mais, en dehors de ces confidences de l'amitié, il ne laissa rien paraître de sa déconvenue et poussa même la charité jusqu'à excuser ceux qui avaient assuré son échec.

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Il n'eut pas seulement à lutter sur le terrain politique. Lorsqu'en 18G4 fut publié le Syllabus, où se trouvaient condamnées les principales erreurs de l'époque, les journaux démagogiques aussi bien que les journaux catholiques Tirent sortir de ce document la condamnalion des libertés publiques et de la société moderne tout entière. Le Correspondant lutta contre celle double exagération qui amenait une incompatibilité radicale entre l'Eglise et FEtat, et le lumineux commentaire de Mgr Dupanloup, approuvé par Pie IX, remit la chose au point.

Dans ce combat d'idées si difficile, si délicat, Cochin s'appliqua à demeurer fidèle à sa conscience en restant soumis à l'autorité. Il sut toujours montrer de la dignité dans l'obéissance, et n'affecta jamais de témoigner son zèle en outrepassant les ordres des chefs ou en injuriant les amis de la veille.

Aussi fut-il rangé, par certains, dans la catégorie des hommes « peu sûrs » ; mais peu lui importait, c'était un homme d'humeur indépendante et de raison iière. 11 disait : « Rien ne me

courbature comme détenir l'encensoir. » Il avait appris dans les discours officiels jusqu'où peut aller la louange mensongère des hommes, et il souriait plutôt qu'il ne s'étonnait lorsqu'il entendait prêtres ou laïcs appeler 1 empereur « le fondé de pouvoirs universel de la nation », et le coup d'État «un décret sublime de la Providence». Il était l'âme du Correspondant auquel il donnait, pour défendre la cause, des articles tantôt signés, tantôt non signés. Le 25 juillet 1870, il fit paraître une remarquable étude sur le Concile. Il rappelait que les sociétés comme les Eglises se trouvaient, à notre époque, soumises au régime de la liberté et du droit commun. Si ce n'était pas l'idéal, c'était du moins un fait. En réalité, lauleur ne témoignait pas d'un enthousiasme excessif pour la société moderne et pour la démocratie ; comme Jeflerson, il aurait aimé celle-ci, si elle s'était montrée la plus apte à conduire au pouvoir les supériorités naturelles, mais il était bien revenu de tout cela ! Seulement il était trop perspicace, trop voisin du peuple pour ne pas voir la vague montante d'une nouvelle force et pour ne pas sentir le besoin d'assurer à la société le refuge d'une nouvelle plage. Sans discuter la thèse, il cherchait, ainsi que du reste

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i Église l'a fait de lout temps, un accommodement entre la société religieuse et la société civile sur le terrain des contingences, et en réalité ce libéral servait à la fois les intérêts du gouvernement impérial et de la curie romaine, car l'empereur, qui n'avait pas usé du droit de la couronne de France de se faire représenter au Concile, demandait simplement, par l'intermédiaire de son ministre des Affaires étrangères, « le respect des droits et des libertés de la société civile, » et, lans sa réponse, le cardinal Antonelli affirmait de son côté à son nonce « que l'Eglise n'entendait pas exercer un pouvoir direct et absolu sur les droits politiques de l'Etat. »

L'avènement de l'Empire libéral avait peutêtre ramené chez Cochin des illusions pareilles à celles qui l'avaient fait palpiter d'espoir en 1848, mais il avait plus d'expérience et partant moins de confiance. Cependant ses amis arrivaient, ses idées aussi ; il aurait pu faire un geste pour entrer dans l'action, il ne le fît pas, et d'autre part, comme l'a très bien dit Falloux, « on savait qu'on pouvait l'avoir pour ami sans lui donner une place ».

Il était réservé à Augustin Cochin, dans les trois dernières années de son existence, de ne connaître que des tristesses. Son échec de 1869 l'avait sensiblement abattu. Il était trop modeste pour voir ce qu'il faisait et il se croyait inutile. Qui donc assiste à sa vie? Si ce petit homme chétif que dévorait la flamme d'une âme ardente avait voulu, avait su prêter l'oreille, quels échos de reconnaissance lui seraient arrivés et des enfants qu'il avait fait élever, et des pauvres qu'il avait visités, et des infirmes qui lui devaient un asile, et des jeunes gens de ses patronages, et des membres de ses sociétés de secours mutuels, et des ouvriers des ateliers de la Compagnie d'Orléans et de Saint-Gobain, et de ces foules que sa parole apaisante avait captivées ! Mais ces échos expiraient avant d'arriver à lui, car il était au-dessus des choses, il voyait l'horizon par-dessus les buissons et souffrait d'être limité.

Il pleura Montalembert, l'ami qu'il avait le plus aimé ; il pleura aussi la chute d'un autre ami ; mais ce fut surtout la grande épreuve

nationale, les douleurs de la guerre et de la Commune qui achevèrent de briser sa frêle santé. Du moins, dans ses épreuves, il acheva de donner sa mesure.

Du jour où le drapeau fut déployé, il ne voulut plus entendre parler politique et n'admit aucune critique du gouvernement. « Ilfaut éviter les leçons, disait-il, et pousser au courage et à la fierté nationale... » — «Nous aurons des opinions plus tard, quand il n'y aura plus en France que des Français. » — Ce pacifiste, qui, dans ses conférences, avait fait des réserves contre « les magnifiques horreurs de la guerre, » qui avait eu le courage de déclarer « qu'il n'y pas de bonnes guerres, » savait du moins qu'il y en a de nécessaires, et que lorsqu'il s'est passé certaines choses, lorsque, comme le disait le général Ulysse Grant, « il s'agit d'avoir une patrie ou de n'en pas avoir, »... « il n'y a plus qu'à faire appel au Dieu des batailles. »

Aussi, dès que l'étranger pénétra en France, Augustin Cochin voulut-il être à Paris où l'appelaient des devoirs autant que des souvenirs, « dans ce Paris, disait-il plus tard, où les hommes savent se battre et les femmes se

dévouer. » 11 y rentra avec tous les siens, après avoir conduit au régiment son fils aîné, Denys, âgé de dix-neuf ans, dont il ne devait plus recevoir de nouvelles pendant trois mois. La défense nationale fut son unique préoccupation. « Je supplie le gouvernement, écrivait-il, de songer à faire des soldats et non des préfets, des cartouches et non des décrets, » et, tandis que Mme Gochin se donnait aux ambulances, il se faisait inscrire avec son second fils et toute sa maison dans la garde nationale.

Un seul mot résume toute sa conduite, durant les quatre mois de défense : il se prodigua, créant des fourneaux, des réfectoires, des dispensaires, portant partout son intelligence d'organisation. On pouvait dire de lui ce que Renan disait de Dupanloup : « La vie sortait de lui ; » il la gardait à ceux qui tombaient d'épuisement, il se penchait sur ceux qui la perdaient, bravant le feu en ramassant les blessés, tandis que le frère Ételme tombait à ses côtés. Au corps de garde, ce bon citoyen se reposait en écrivant des articles pour le Français, et s'il s'en absentait, c'était pour aller faire des recherches à la Bibliothèque Nationale et retrouver dans les vieux livres, à l'intention des ambulances, l'histoire

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de la chirurgie militaire depuis Ambroise Paré jusqu'à Larrey; et, le soir, quand la nuit tombait et que son service ne l'appelait pas aux remparts, il se rendait dans les réunions publiques, prenait la parole et cherchait à éclairer, à apaiser ceux que trois mois de siège avaient troublés, avaient exaltés... et des témoins nous ont conté quel frémissement il mettait dans l'âme de cette foule angoissée, lorsqu'il lui disait : « Nous cherchons à tâtons la France dans l'obscurité où nous sommes. »

En ces jours calamiteux, malgré ses inquiétudes paternelles, malgré sa douleur de voir le pays envahi et la ville tant aimée bombardée, malgré l'écroulement des illusions qu'il avait partagées avec le peuple de Paris, il montrait extérieurement un impassible sang-froid et il gardait même au dehors encore un peu de sa gaieté naturelle ; mais au-dedans il était ravagé physiquement et moralement, et quand, après le siège, ses amis le revirent blanchi, les traits altérés et les yeux trop brillants, ceux qui savent lire sur les visages ne purent se défendre d'un douloureux pressentiment.

Et toujours la fortune continuait à lui être infidèle. M. Dufaure l'avait mis sur sa liste aux

liï

élections de février 1871 ; les électeurs ne le suivirent pas. Bien mieux, dans ce Paris qu'il aimait tant et où il avait fait tant de bien, des affiches furent apposées contre lui. Il est vrai qu'il était trop connu comme catholique militant, trop en évidence par son action sociale et modératrice pour ne pas être désigné comme otage aux révolutionnaires.

Le 18 mars, un mandat d'amener est dirigé contre lui; le 19, il est signé. Les sectaires de la Commune comprennent le prix qu'il y a dans la capture de cet homme et le poursuivent avec animosité. Sa maison de la rue de Grenelle est envahie, mais, quelques heures auparavant, Cochin l'avait quittée, sauvé par un ouvrier avide de payer une dette de reconnaissance et qui payait en même temps inconsciemment la dette de la classe ouvrière à l'égard d'un grand homme de bien.

Il avait pu se retirer près de Corbeil dans sa propriété delà Roche, et, tandis que sa demeure parisienne était envahie par les ennemis du dedans, il trouva sa maison de campagne dévastée par ceux du dehors.

Ce fut dans cette retraite et sur des ruines qu'il écrivit les Espérances chrétiennes, cher-

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chant dans la divine religion la consolation des douleurs humaines.

L'heure de la consultation nationale étant arrivée, ses amis cherchèrent encore une fois à l'envoyer au Parlement et voulurent le présenter dans deux départements de l'Ouest. Ils pensaient qu'en ces jours de deuil général il n'y avait plus place pour les anciennes animosités et que, en face du pays mutilé, les réconciliations s'appelaient d'elles-mêmes. Ils se trompaient Montalembert venait de mourir, Dupanloup et Gochin s'étaient prodigués, peu importait, il n'y a pas de sentiment qui tienne devant les passions politiques. Le mort et les vivants furent attaqués avec acharnement par le parti ultramontain. Au seul bruit, peu fondé du reste, de la nomination d'Augustin Gochin comme ambassadeur près le Saint-Siège, F Univers ouvrit la campagne par un article resté fameux et qu'il serait curieux de citer, si l'on ne préférait l'oublier pour l'honneur de ceux qui le préparèrent et qui en permirent la publication. « C'était l'orgie de la haine et de la diffamation », a écrit Falloux dont la pensée ne se contenait plus, quand elle était indignée. Quant à Gochin, plus doux, plus calme, plus résigné, il écrivit à

un ami : « C'est à pleurer, mais nous sommes au-dessus des larmes, comme dit Shakespeare. »

Encore une fois et par les passions les plus contraires, Gochin était refoulé dans la vie privée. Il renonça de lui-même à toute candidature, il était ivre de paix et de repos. Il se réfugia dans les joies du foyer et dans les lettres, dans ce port assuré où les âmes indépendantes et fières se retrempent avec délices et goûtent la volupté de vivre plus près de la vérité et de la dire... quand c'est possible.

Mais qui peut se flatter de faire sa vie ? Tous nos rêves ne sont que des repos d'un moment sur les rives du torrent qui nous emporte. Ils se réalisent rarement ou dune manière qui n'est pas celle que nous aurions voulue.

Tout jeune, Augustin Cochin avait été accueilli par l'Institut, les grands conseils financiers lui avaient été ouverts, quelques voix de plus à une élection lui auraient assuré un ministère. Il était de ceux dont le nom était prononcé pour les plus grandes charges, et voici qu'au moment

où il touche à la cinquantaine, on lui offre... la préfecture de Seine-et-Oise.

Certains s'étonnèrent de l'offre et de l'acceptation, et ceux qui estiment qu'il vaut mieux rester dans l'ombre que de se laisser placer audessous de son mérite n'avaient pas tort. On pourrait penser que Gochin, las d'avoir toujours été écarté des fonctions publiques et avide de donner enfin sa mesure dans sa participation aux affaires de l'État, se laissa simplement faire. . . et ce serait très naturel. Mais il faut voir plus haut; d'une part, M. Thiers qui avait besoin d'un homme éprouvé pour administrer le département où siégeait l'Assemblée nationale et qui connaissait à fond son ami, savait que cette charge lui paraîtrait un honneur, s'il faisait appel à son dévouement, et, d'autre part, Cochin, qui n'ignorait pasquil y avait des misères à secourir, des ruines à relever, des personnes à protéger, une administration à réorganiser, Cocbin, qui n'était pas homme à ménager son ambition, n'hésita pas, et, malgré sa santé compromise, donna à ce dernier devoir les derniers mois de sa vie. « Avant deux ans, je serai mort, écrivaitil, c'est pourquoi j'agirai. »

Il s'y acheva.

Bientôt une fièvre pernicieuse le mina et ne laissa plus d'espoir ni à lui, ni à son entourage. Il souffrait cruellement, mais sa pensée restait libre. Aux lueurs que donne à certains l'approche de la mort, il écrivit à M. Thiers ou plutôt il dicta pour lui une dernière lettre inachevée qui lui fut remise, quand il eut cessé de vivre.

Dans cette lettre, l'auteur tient à exprimer comment il entrevoit « la vérité du moment, » c'est-à-dire la vérité politique, mais avant d'en arriver à celle vérité changeante, le mourant, plus confiant que jamais dans la vérité éternelle, s'épanche ainsi auprès de son ami :

« Mon cher président et ami,

« J'ai failli succomber ces jours-ci aux attaques d'une fièvre pernicieuse dont il paraît que je reviens. Je serais mort à votre service sans me plaindre, parce que j'aime mon pays, votre personne que j'admire profondément, et que j'aurais aimé à partager jusqu'à la mort l'acte de dévouement qui couronne votre illustre carrière. Cependant, j'aurais tort de ne pas vous faire

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voir toute la vérité, telle que l'approche de la mort me la fait voir. Vous pouvez la recevoir de moi, sachant que je n'ai jamais donné mon àme à aucun parti, ni républicain, ni monarchique, mais seulement à Jésus-Christ dans lequel votre puissant esprit unira par voir le vrai Dieu venu sur la terre par un décret sublime pour y déposer un germe perpétuel d'ordre intellectuel et de régénération morale. »

Il mourut, et le peuple qu'il avait tant aimé, la foule de ces ouvriers qu'il avait si bien secourue lui firent de magnifiques funérailles. En un instant, il grandit devant tous : il était de ceux auxquels on ne rend pleinement justice que lorsqu'ils ne sont plus. Egregia hujus viri in Ecclesiam mérita, a écrit Léon X11I, en tète des Espérances chrétiennes.

Et cependant, il était dans sa destinée de demeurer caché. Le comte de Falloux, dans un beau livre, a raconlé sa vie ; M. le duc de Broglie, M. Georges Picot lui ont consacré des notices où ils ont mis tout leur talent et tout leur cœur, et récemment un de ceux qui s'étaient le plus heureusement inspirés de son exemple social,

un de ses plus jeunes et plus fidèles amis, M. Léon Lefébure, voulait aussi parler de l'homme dont « il semblait, dit-il, que les événements aient pris à tâche de confondre les efforts et de démentir les espérances, » et il donnait à la Revue des Deux-Mondes une nouvelle étude sur Augustin Gochin... Et pourtant cette figure a continué de demeurer un peu voilée, entrevue seulement par quelques intimes.

Bien plus, Gochin a laissé un livre admirable, une suite de notes recueillies par la piété filiale, les Espérances chrétiennes ; on en connaît généralement le nom, mais c'est tout, il n'a pas dépassé la troisième édition et n'a pas eu les lecteurs qu'il méritait.

Il convient d'en parler ici comme de l'œuvre qui reflète avec précision l'àme d'un homme que troublait le spectacle de la douleur et de la misère dans l'humanité et qui en cherchait à la fois la cause et la réparation.

M. Henry Cochin. dans la courte préface qu'il a donnée aux Espérances chrétiennes, nous fait entendre que, vers la quarantaine, son père sentit le besoin de reposer sa vie en écrivant un livre où son cœur parlerait. Il songeait à une apologie du christianisme et il prenait des notes qui devaient devenir les Espérances chrétiennes. Les élections de 1869 interrompirent son travail ou plutôt le hachèrent, car, chaque fois qu'il pouvait échapper à la mêlée, il revenait à ses méditations et à son manuscrit.

Nous avons vu qu'aux plus mauvais jours de la Commune, dans sa maison de campagne dévastée par l'ennemi, il reprit son œuvre. Sur un bureau crevé à coups de baïonnettes, il écrivit la dernière version de son introduction. Ce fut tout. La préfecture de Seine-et-Oise absorba ses dernières ardeurs et la mort arriva ; son livre demeura inachevé et il n'en resta que des fragments à mettre en ordre.

C'est avec une scrupuleuse probité et un souci touchant de respecter la pensée paternelle

que le fils a tenté de donner une forme à ce projet de livre. Travail presque impossible qui, s'il a atteint la perfection du genre, demeure forcément incomplet, car seul celui qui avait jetéçà et là ses impressions pouvait les coordonner et les mettre en place dans le plan qu'il avait conçu.

Aussi le livre paraît-il au premier abord un peu dur à lire. On y trouve des lacunes, des obscurités, parfois même des contradictions, mais qu'on en poursuive l'examen, qu'on arrive jusqu'au chapitre de la vie humaine. On entrera peu à peu dans la clarté, on sera surpris par la lumière de ce langage original et hardi, par la beauté des images, par la vie du dialogue, par tout ce qu'il y a de profond, de senti et d'ardent dans cette âme croyante et tourmentée d'infini, mais troublée par le spectacle du monde, car, il ne faut pas s'y tromper, ce n'est pas un livre de quiétude, mais un livre de discussion, et il ne peut s'appeler d'espérance qu'à la condition de la dire chrétienne. Oui, c'est parce que ce penseur est chrétien qu'il ne désespère pas, et il veut nous le dire. Son livre est un essai de démonstration de la vérité par lexpéiience de la vie; on a justement dit que

l'auteur s'inspirait dans sa méthode d'une sorte de positivisme chrétien.

« Je ne suis pas un docteur ni un prédicateur, dit Augustin Cochin, je viens raconter simplement comment, par la grâce de Dieu, la vérité chrétienne m'est apparue et pourquoi je l'aime. »

Il eutrevit cette vérité, ainsi que sa vie nous l'a montré, dès sa jeunesse, mais il y appliqua sa raison et, à mesure qu'il monta sa route, il la vit plus clairement, en dépit du désordre apparent du monde. « Je me réjouis, écrit-il, d'avoir eu très jeune ce tête-à-tête avec les vérités éternelles qu'il faut accepter tôt ou tard. D'ordinaire l'entrevue n'a lieu qu'à la veille de la mort, à l'heure où les derniers rayons n'éclairent plus que l'horizon lointain, tandis que le voile des grandes ombres enveloppe les sommets et étouffe les bruits de l'astre habité par les hommes. »

Mais avant de mourir il faut vivre, c'est-àdire agir et chercher une règle et un principe d'action.

« Je ne dois pas aux philosophes l'idée de Dieu, dit Cochin ; ils m'enseignent ce que je sais

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déjà. A toutes leurs démonstrations, je suis tenté de dire : je le savais. »

Coehin a mieux que ridée de l'existence de Dieu, il a sa présence. Il pourrait dire comme Lamartine : « J'étais aussi convaincu de Dieu que la glace l'est de son image, ma foi en lui n'était pas une foi, c'était une évidence. » Il fait appel à ceux qui ont déjà traversé comme lui la moitié de la vie. N'ont-ils pas rencontré ce compagnon, ce témoin, ce juge des actions, cette caution, celui qui donne la sécurité et la plénitude de la confiance, celui qu'on trouve dans la nature, dans l'épreuve, dans le devoir, dans la recherche des causes et dans les ruines de la mort, celui qui est au centre de tout et qui éblouit comme le midi? « Il est, s'écrie-t-il, je le sais, mais ce qu'il est je ne le sais pas. » Et il s'afflige de notre impuissance à comprendre une autre personne que la personne humaine, et, tandis qu'il s'incline avec respect devant le créateur du monde étonnant et terrible, il se penche avec pitié sur ce monde misérable et au choc de la contradiction il ne peut s'empêcher d'écrire : « Dieu est-il aimable ? La raison le pense, la vue du monde en fait douter. »

Et il ajoute plus loin :

« J'ai parcouru ma prison en long, puis je l'ai parcourue en large et j'en ai compté les briques et les barreaux... Mais je suis toujours prisonnier, le mystère s'impose à moi de toutes parts. » Et quel est ce mystère ? Disons-le tout de suite, car c'est là le nœud de la question, c'est le fond même de ce livre : ce qui trouble ce chrétien, c'est la vue du mal.

Oui, la vie est mal faite, elle est manquée, elle devrait être la paix, elle est la guerre, voilà ce que révèle l'exacte observation des choses. Sous mille formes différentes cette pensée revient à chaque page des Espérances chrétiennes : L'histoire des hommes nest pas belle... Beaucoup d'efforts, un résultat médiocre... La terre est un lieu de combat, un lieu de mécomptes, un lieu de douleurs inexpliquées... L'immense majorité souffre, puis vient la mort... Je m'aperçois du néant de la vie... Les uns jouissent et oppriment, quelques-uns pensent ou chantent, la plupart souffrent, tressaillent et attendent... Le combat de la destinée n'est évité à aucun, ce nest jamais fini... Partout la vie m attend avec ses piques... En réalité, elle est terrible amener, elle dépend, de deux ou trois oui ou de deux ou trois non ; et ce qui nous trouble, cest que nous

comprenons que nous valons mieux que nousmêmes... Nous aimons le beau et nous sommes laids... nous nous sentons créés pour le bonheur et il suffit d'en poursuivre le but pour le manquer . Parfois cette vie est un drame, quelquefois un roman, le plus souvent une petite histoire incolore... Elle passe en tout cas comme la navette du tisserand.

Le mal est partout présent sur la terre. Partout il y a pauvreté, souffrance, désordre :... Dieu ne pouvait-il pas tailler plus largement le pain des hommes?... Il aurait pu destiner à V estomac autant de nourriture qu'il a destiné d'air aux poumons, il ne Va pas fait

Des milliers d'êtres languissent dans le besoin .

L'âme n'est pas moins misérable que le corps : Elle est laide comme les visages, qui sont à peu près tous laids... JVous voyons Dieu et nous servons Satan, nos cœurs voudraient aimer et ils haïssent, la conscience souhaite le bien, la volonté fait le mal... La tentation est un combat dans lequel presque tous les hommes sont vaincus,.. L'abus est trop près de l'usage.

Et enfin la société n'échappe pas plus que l'individu à la misère de ces contradictions : Prenez un événement quelconque, vous en verrez sortir la misère et la nuit, le bien et le mal, le fruit savoureux et la pourriture. L'imprimerie est découverte. Quelle ressource, quelle merveille ! C'est une source et un marais. L'Amérique est découverte. Bien et torrent de maux!... L opinion se lève, la Presse est créée, c'est le contrôle, c'est la lumière. C'est aussi la calomnie et la vénalité... Avec ij8g, c'est l'aurore, avec ijg3, c'est Têchafaud... La manufacture est fondée, le fuseau est vaincu. Mais dans la bataille une génération entière est sacrifiée, corps et âme, et autour des monuments du génie passent des légions de femmes en haillons et des visages pâles. Famine, luxure, trépas. Ajoutez la sécheresse et les pluies, les insectes, les volcans. La nécessité fait le progrès. Soit, mais la mort est là. La mort qui contredit la création.

Faut-il donc fermer les yeux, laisser tomber les bras et s'abandonner comme la foule à la fatalité en disant : « Qu'est-ce que cela fait? »

Non, il y a trop de contradictions pour qu'il n'y ait pas en dehors de nous un commentaire, pour

que la nature meurtrie, déchue, n'appelle pas un réparateur, une force ou plutôt une justice qui l'aide à atteindre la fin à laquelle elle tend, et qu'il lui semble parfois mieux entrevoir parce qu'elle l'aurait connue dans le passé. Le grand banni du paradis a été mis, par sa chute, oui, par une chute certaine que nous révèle autant l'observation que la foi, dans d'autres rapports avec Dieu et avec le monde, il n'est ni mauvais, ni bon, ni infirme, ni puissant, il est déséquilibré.

Mais n'est-ce pas pitié que nous naissions chargés d'un poids que nous ne pouvons supporter? Qui nous refera la planète? Qui permettra à l'homme tombé de se relever, qui lui donnera la certitude d'une meilleure existence, qui le rachètera ? Ce sera le Sauveur, ce Sauveur que l'homme appelle à toute heure de son existence dans les moindres choses temporelles. Le mal est entré dans notre famille par notre père Adam, la guérison arrivera par un nouvel Adam.

C'est ainsi que le penseur arrive devant l'Incarnation, et entrevoit la grandeur de la société chrétienne succédant à la société païenne et glorifiant le Dieu fait homme,qui remplace l'homme fait Dieu.

Comme Pascal et comme tant d'autres, Gochin est amené au Christ, à celui dont la venue a bouleversé le monde, qui est devenu « le carrefour où chacun passe » et donne à qui veut l'entendre l'explication de la vie.

De temps en temps, on annonce qu'on l'a tué, et il survit. Depuis qu'elle a été annoncée au monde, sa doctrine a résisté aux persécuteurs et... aux protecteurs, parce qu'elle est tout amour.

L'auteur des Espérances chrétiennes, épuisé d'émolions et fatigué de penser, s'arrête dans son discours et s'écrie, envoyant de son radeau la voile du Christ à l'horizon : « O Dieu, que je vous aime, pendant que l'on vous discute ! »

Désormais il ne verra plus les laideurs de la vie, ou du moins il les comprendra, à la lueur d'une nouvelle lumière qui les lui explique. Oui, tout s'explique.

La philosophie, même insuffisante, même lorsqu'elle ne peut trouver le neuf qu'elle promet, la philosophie est bonne parce qu'elle est un support pour une pensée plus haute.

La science n'a rien qui effraie, car en découvrant les lois et les harmonies, elle témoigne

d'une bonté d'ensemble qui méprise les individus et qui passe au-dessus du temps.

La mort elle-même a sa lumière. Son mystère sans doute demeure troublant, car nul n'en est revenu et n'a révélé ce qui est derrière elle, mais le chrétien sait du moins ce qu'il y a derrière les sacrements, il en est revenu, il en rapporte la paix et la confiance, et il a entrevu à leur contact le sens caché des choses. « Une herbe, un rayon, le balancement des feuilles dans l'air tiède du printemps, l'orage qui retentit, le dernier adieu du soleil qui s'abîme au sein des mers, un simple accord parfait, do, mi, sol, do..., un vieillard, une femme en guenilles, » tout cela est pour Gochin une image effacée de Dieu et entre dans l'éternel cantique des harmonies.

En résumé, la religion chrétienne est un flambeau qui jette un rayon d'espoir sur ces deux grandes réalités qui ne changent pas, la vie et la mort, et qui aide à les traverser. Cet idéal chrétien, Cochin, tout près de la mort, le décrit une dernière fois avec sa tolérance aimable : « Nous ne méprisons pas votre science, dit-il à ce monde qu'il connaît si bien, nous ne blâmons pas vos plaisirs, nous ne dédaignons pas vos gloires, nous n'accusons pas vos

richesses. Devenez plus grands, plus riches, plus glorieux, plus savants. Nous, nous gardons la maison, nous gardons la morale, la patience, l'espoir et le courage, nous sommes au lit de vos malades, nous consolons vos vieillards, nous étendons la main sur le front de vos mariés et nous semons dans l'âme de vos enfants la croyance de Dieu et le respect pour tous . »

Ainsi parla Augustin Cochin, et nous avons vu qu'il vécut comme il parla.

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