XX DU FANTASTIQUE EN LITTÉRATURE
les étoiles du ciel et les sables de la mer que les épopées chevaleresques du plus ingénieux de tous les âges littéraires. Les curieux en conservent plus de cent qui sont antérieures à l'Àrioste, et que l'Arioste a fait oublier, comme Homère avoit fait oublier les rapsodies de ses prédécesseurs inconnus. Quelle imagination, en effet, n'auroit pas pâli devant cette imagination prodigieuse qui asservissoit, en se jouant, à ses combinaisons pleines de grâce, de fraîcheur et d'originalité, les traditions d'une histoire obscure, et les délicieuses rêveries d'une mythologie nouvelle, injustement négligée? On a dit qu'Hésiode avoit été nourri de miel par la main des filles du Pinde. Oh! ce sont les fées qui ont nourri l'Arioste de quelque ambroisie plus enivrante, et qui ont communiqué à ses divins écrits l'invincible séduction de leurs enchantements I Comment douter.de la magie, quand le poète, magicien lui-même, vous entraîne à son gré dans des espaces moins familiers à l'intelligence de l'homme que ceux où il a égaré l'hippogriffe, quand ses chants se ressentent d'une inspiration surnaturelle, et semblent provenir d'un- autre monde? Pénétré de l'étude des anciens, il ne dédaigne pas d'enlever quelques lambeaux à leur dépouille, mais ne n'est jamais sans les assortir à l'air, à la physionomie de ses personnages et à la libre allure de ses compositions. Il est encore indépendant quand il obéit, encore neuf quand il imite, et il ne se soumet à l'invention des autres qu'en satiété de ses propres inventions , dont la profusion le lasse et le rebute. C'est qu'il a dérobé l'écrin d'Alcine ou les trésors secrets des mines du Cattay, et que la pudeur de l'opulence lui enseigne à mêler de temps en temps des richesses plus vulgaires à celles dont il dispose avec tropde facilité. Après l'Arioste
DU FANTAST1QUK EN LITTÉRATURE. XXI
et ses foibles copistes, le fantastique ne se montra presque plus dans la littérature italienne, et rien ne se comprend mieux. C'est qu'il l'avoit épuisé.
Qui croiroit que cette muse de l'idéal, fille élégante et fastueuse de l'Asie, se réfugia longtemps sous les brumes de la Grande-Bretagne? Épouvantée peut-être des pompes mélancoliques du Nord dont le théisme lugubre l'avoit portée jusqu'au trône d'Odin, et des vaporeuses fictions de l'Ecosse, où la harpe du Barde ne se marie qu'au fracas des claymores et aux mugissements des tempêtes, elle chercha bientôt à se reposer dans une de ces imaginations vives et riantes qui avoient égayé de leurs chants voluptueux les premières fêtes de son berceau. Shakspeare vint, qui connoissoit à peine dans l'enceinte de son île, orbe toto divisa, suivant l'expression de Virgile, les merveilles du monde physique, mais qui les avoit aperçues dans quelque vision sublime, et qui comprenoit les prodiges du royaume du soleil, comme s'il y eût été promené en songe dans les bras d'une fée ; car Shakspeare et la poésie, c'est la même chose. Spencer n 'avoit fait que de lui tracer le chemin ; il l'élargit, le prolongea, l'embellit de spectacles nouveaux, le remplit, l'inonda de nouvelles figures, plus fraîches, plus aériennes, plus transparentes que les apparitions fugitives des rêves du matin ; il y mena les danses romantiques d'Obéron/de Titania, et des génies qui, d'un pied plus léger que celui de Camille, touchent aussi le gazon sans le courber; il y sema ces fleurs embaumées de parfums célestes qui s'ouvrent, aux tièdes chaleurs de l'aurore, pour recevoir le peuple nocturne des esprits, et se referment sur lui jusqu'au soir, comme des pavillons enchantés; il répandit dans l'air des lumières incon-