‹ Les sept chateaux du roi de Bohème: Les quatre talismansChapitre 30 sur 41 · HISTOIRE D'ÉBID LE BIENFAISANT · texte numérisé non relu

HISTOIRE D'ÉBID LE BIENFAISANT

Mon histoire, continua-t-il, ne sera pas longue à raconter* Il y a peu de vicissitudes dans la vie des hommes simples, qui obéissent naïvement à leur nature, et qui subissent les lois inévitables de la nécessité sans ressources et sans secrets que la patience et le travail. Ce que j'ai (ait, c'est ce que l'instinct universel de la con-

servation enseigne à tous nos semblables. Ce que je suis devenu, c'est Dieu qui l'a fait.

Mes cris troublèrent comme les vôtres le silence presque inviolable où reposait depuis des siècles le génie de la montagne. Il m'apparut comme à vous, mais probablement plus impatient et plus fatigué , car il n'avait pas compté sur une importunité nou-

l velle. Aussi je ne vous

cacherai pas que son aspect me remplit de terreur, et que je tombai tremblant devant lui, sans avoir la force d'opposer une parole à sa colère. Touché cependant de mon enfance et de ma faiblesse , il s'empressa de me rassurer par des discours bienveillants , qui me rendirent un peu de courage, parce qu'à travers les formes grossières de sa mauvaise éducation, ils annonçaient un grand fonds de bonne foi et d'honnêteté naturelles. « Lève-toi, pauvre petit, me dit-il, et laisse-moi en repos sans t'inquiéter pour toi-même, car je neveux point te faire de mal. Ce n'est pas ma faute, au reste, si tu dors d'un sommeil si dur , et je regrette que tu ne te sois pas éveillé avec tes compagnons. Comme ils m'avaient rendu service, et que toute peine vaut salaire, j'ai distribué entre eux quelques babioles qui me sont venues d'héritage, mais dont je n'avais aucun besoin

pour mon usage particulier, le patrimoine que mes aïeux m'ont laissé me permettant de vivre ici à mon aise, insouciant et solitaire, sans autre ambition que de dormir la grasse matinée et de manger à mes heures. Je les ai dotés de la science, de la fortune et du don de plaire. C'était tout ce que j'avais de joyaux : un pauvre génie ne peut donner que ce qu'il a. Quant à toi, tu me trouves lès mains vides, et j'en suis presque aussi fâché que toi. Vois pourtant, continua-t-il en frappant du pied un vieux sac de cuir qu'avait laissé selon toute apparence quelque homme égaré comme nous dans ces tristes déserts, vois si tu peux tirer quelque parti de ces ferrailles; il ne me reste pas autre chose. » Après cela il disparut.

Mon premier soin fut d'examiner mon trésor , qui se composait d'outils bizarres que je croyais avoir vus quelquefois dans la main des ouvriers, mais dont je ne m'expliquais pas l'usage. Le second fut de recourir aux provisions que vous m'aviez ménagées, et de rassembler ce qui m'en restait dans un autre sac qui les avait contenues, en répartissant les deux charges d'une manière à peu près égale, pour diminuer la fatigue du transport. Cependant je marchais lentement, parce que j'étais faible, et je m'arrêtais souvent, parce que j'étais paresseux comme le sont Jtous les enfants ; mais je m'aperçus avec plaisir, au bout de quelques jours, que l'habitude m'avait rendu ce travail facile et ce fardeau léger.

Bientôt je parvins à des lieux plus favorisés du ciel, où la nature me fournit assez de racines et de fruits pour suppléer à mes provisions épuisées. Je m'y serais arrêté

volontiers, si le cri dés bêtes féroces ne m'avait pas inquiété pendant de longues nuits qui n'étaient pour moi que des veilles soucieuses. C'est alors que j'appris la valeur des objets contenus dans mon sac de cuir. J'imaginai de détacher quelques fortes branches d'arbres avec un de mes instruments qui s'appelle une scie, de les enfoncer dans la terre avec un maillet, de les unir avec des sions robustes que j'empruntais aux roseaux, de les fortifier par de grosses pierres que je cimentais de terre glaise avec une truelle, et de m'en faire une enceinte impénétrable, où je trouvais chaque soir le repos. Toutefois, je n'arrivais pas aux habitations des hommes, et mes vêtements en lambeaux commençaient à m'abandonner. Je m'avisai de m'en faire d'autres avec quelques écorces flexibles qui se détachaient facilement sous ma main, que je taillais avec des ciseaux et que je réunissais avecdes aiguilles, au moyen de certains filaments souples et solides que me fournissaient en abondance les plantes les plus communes. Je m'étais initié ainsi, par un apprentissage de trois ans, à tous les travaux des métiers; et quand le sort aventureux des voyages me conduisit à Damas, je n'étais ni riche, ni beau, ni savant, mes pauvres frères; j'étais ignorant, indigent et dédaigné, mais j'étais ouvrier. La sobriété m'avait rendu sain et robuste ; l'exercice m'avait rendu souple et léger; la nécessité même, qui est une bonne maîtresse, m'avait rendu inventif et adroit. Je joignais à cela le contentement de l'âme qui rend sociable et gai. L'aspect d'une ville ne m'effraya point, parce que je savais que les hommes, réunis en société, ont besoin partout de payer

de quelques aliments, l'intelligence, l'industrie et la force. Au bout d'un jour, j'avais gagné ma journée. Au bout d'une semaine, j'avais économisé pour les besoins d'un jour ; au bout de quelques mois, je m'étais assuré une vie d'un mois, car il faut bien compter avec les maladies et même avec la paresse. Ui^ an après, j'avais de l'aisance ; dix ans après, j'étais riche dans l'acception raisonnable du mot. La richesse consiste à vivre honorablement, sans se rendre à charge aux autres, et dans une condition d'aisance modeste et tempérée qui permet quelquefois d'être utile aux pauvres. Tout le reste n'est que luxe et vanité.

A trente ans, le soin que je mettais à mon travail avait attiré l'attention des manufacturiers de Damas. Le plus opulent de tous me donna de lui-même sa fille unique que j'aimais sans oser le dire. Je reconnus sa bonté par mon zèle, et Dieu favorisa mes entreprises. J'avais centuplé sa fortune quand il la laissa dans mes mains. Arrivé moi-même à l'âge du repos, car mon bienfaiteur était mort plein de jours, je bornai ma dernière ambition à sanctifier sa mémoire par un bon usage des biens qu'il m'avait laissés, et je m'avance ainsi doucement vers le terme de ma douce vie, sans avoir rien à regretter que l'épouse chérie et les amis que j'ai perdus.

Vous étiez compris dans ce nombre, car je ne vous avais jamais oubliés. L'heureux événement qui vous a rendus à mes vœux est un bienfait de plus dont je suis redevable à la divine Providence. Après ces rudes épreuves de la vie qui ont été si pénibles pour nous , il

vous reste du moins à goûter, dans le sein de la famille, les loisirs sans mélange d'une tranquille vieillesse. Cet âge n'est plus celui des vives jouissances , ma : s il a les siennes qui ont aussi leur charme et leurs délices , et vous verrez qu'il n'est jamais trop tard pour être heureux. Nous noua rappellerons ensemble vos espérances et vos désabusements , pour nous réjouir ensemble des circonstances prospères, quoique tardives, qui vous ont lait passer de cet océan d'illusions orageuses dans un port de salut et de prospérité ; et nous tomberons facilement d'accord pour convenir que de tous les talismans qui promettent le bonheur aux vaines ambitions de l'homme, il n'y en a point de plus sûr que le travail.

Ici finit le discours du vieillard, et on ne trouvera. pas mauvais que je finisse avec lui. Je vous proteste qu'il y a longtemps que j'en éprouve le besoin, et que je regrette de vous avoir entraînés dans les lenteurs d'une narration languissante dont j'avais peine à dégager mon imagination et ma plume; mais l'aimable génie qui me raconte ces histoires dans mon sommeil avait prêté à celle-ci des grâces que je n'ai pas retrouvées en écrivant. Vous jugerez si l'époque est venue où je dois renoncer à ses promesses, et j'apprendrai de vous si j'ai perdu aussi le modeste talisman qui m'a quelquefois obtenu de faibles droits à votre indulgence. Il faut bien que ce jour arrive, et il est peut-être arrivé.

3ntroîntction

Oui ! quand je n'aurais pour monture que Fânc sophiste et pédant qui argumenta contre Balaamh..

Quand je serais réduit à enfourcher la rosse chatouilleuse qui fit un autre Absolon de F. Jean des Entommeures — ou la mule rétive dont l'opiniâtreté infernale compromit un jour le salut de l'abbesse des Àndouilletles et de la douce Marguerite!...

Quand il me serait prescrit par une loi de l'État — ou par un canon de l'Église — de ne jamais courir une poste que sur la haquenée fantastique de Lénore — ou

sur le cheval pâle de l'Apocalypse qui portait un cavalier nommé la mort!... Hélas! celui-là piaffe à ma porte...

Mais qui diable pourra me dire ce que c'est qu'un cheval pâle?

Quand je devrais emprunter (pour y aller), l'essor aventureux de l'hippogriffe, me suspendre comme Montgolfier à une vessie de toile gommée, chassée par le vent, ou me jucher comme Sindbad le marin sur les épaules d'un afrite maudit... J'irai !

Funeste ambition, où prétends-tu me conduire? est-ce à Corinthe?... — Non, Théodore, c'est en Bohême.

J'ouvrirai les dyptiques , j'épellerai les diplômes, je collationnerai les chartes — jq saurai dans quel temps vivait ce roi de Bohême, et je marquerai la place de ses sept châteaux avec une précision digne de Pausanias, d'Antonin, de Rutilius — de manière à faire mourir de dépit l'exact, ponctuel et soigneux Dodwell, s'il n'était mort en 1711, ce bon Henri Dodwell, quelques jours avant Pâques fleuries.

D'ailleurs , du temps de Dodwell , on s'occupait si peu du roi de Bohême et de ses sept châteaux!

Et voilà pourquoi les sociétés marchent lentement. Chaque siècle a ses besoins.

Le besoin le plus pressant de notre époque pour un homme raisonnable qui apprécie le monde et la vie à leur valeur, c'est de savoir la fin de l'histoire du roi de Bohême et de ses sept châteaux.

Moi, je n'ai besoin que d'un cheval : soit nécessité ,

soit caprice, je n'irai pas en Bohême sans cheval. Une entreprise comme celle-ci vaut bien les frais d'un cheval , et cependant j'ai vu passer vingt souscriptions sans qu'il fût question d'un cheval pour aller en Bohême 1 Un cheval ! un cheval!

À hor$e ! a horte ! my kingdom for a horte I

Krtvûrtûtion.

Que ferais-je au reste d'un cheval ? je n'en donnerais pas la coquille univalve — je ne sais si c'est un cône ou un fuseau, une olive ou un sabot, une hélice ou un buccin — je crois que c'est une porcelaine — non , — je ne donnerais pas un fragment de cette petite monnaie du sauvage que la mer roule sur tes plages , pauvre et heureux insulaire , pour le cheval d'Alexandre qui avait la tête du bœuf, et pour celui de César qui avait le pied du bélier.

Ne puis-je voyager sans cheval dans tous les espaces que Dieu a ouverts à l'imagination de l'homme? N'ai-je pas à mon service la voiture commode et obéissante dont il me fit présent , pour toute part de mon céleste héritage, et que j'ai préférée quelquefois aux chars de Pharaon?

Je ne vous dirai pas précisément comment votre carrossier l'appellerait. Ce n'est pas la désobligeante

RISTOME

solitaire de M. Dessein ; ce n'est pas le tilbury présomptueux du petit maître. Ce n'est ni la scdiolc rapide de l'Italien qui fuit sur deux roues brûlantes, ni le traîneau fumant du Lapon qui glisse en sifflant sur la neige , et disparaît au milieu d'un nuage de poussière glacée.

C'est une voiture à moi , où je dors paisiblement sur les quatre coins, quelquefois seul , souvent accompagné , et que je dirige à mon gré vers tous les points de l'univers.

Il me suffit de faire claquer le pouce contre le médius, ou de frapper trois fois la langue contre le palais , pour la mener de Delhi à Tobolsk , ou pour la renvoyer des. Orcades à Chandernagor — et si j'ai mâché quelques feuilles de ce grand convolvnlus qui donne le bétel ; si le suc du pavot, transformé en pastilles solides et parfumées , réveille dans mes esprits la riante famille des songes ; si j'ai aspiré dans un long verre le gaz spiritueux et spirituel qui émane des tonnes d'Éper-

Page 1