ME FAIT
Combustion.
Il est trop vrai.... infandum jubés renovare dolorem...
Il est trop vrai que YÉloge d'une maîtresse pantoufle qui aurait été scellé un jour dans le piédestal de ma statue littéraire — Je n'ai pas renoncé aux autres — a disparu dans un incendie partiel et borné, mais dont le résultat fait frémir...
C'est depuis ce temps-là qu'on ne parle plus de la piteuse conflagration de la bibliothèque de Baruch, qui ne composait à la vérité que des prophéties de Jérémie, et que fit ardre un certain Joakin, roi de Juda;
De la bibliothèque de Cnide qui fut dévouée aux flammes par Hippocrate, en punition de la crédule confiance du peuple dans un médicastre ignorant, assez audacieux pour guérir incongrûment et sans licence les malades de ce grand homme ;
De la bibliothèque des Ptolémées avec laquelle Omar fit à l'islamisme un feu de joie de quatre cent mille volumes, et dont les cendres refroidies depuis douze siècles coûtaient encore des larmes à mon vénérable ami M. Boulard ;
De la bibliothèque de Julien que nous appelons l'Apostat, laquelle le pieux JovLen brûla dévotement
dans le temple de Trajan, sur les conclusions de sa commission de censure ;
De la bibliothèque de Byzance qui périt sous le règne de Basilicus ou Basiliscus , dans un mouvement populaire. (C'est la que se trouvait ce fameux intestin de dragon sur lequel tous les poèmes d'Homère étaient écrits en lettres d'or, et dont nous ne verrons peutêtre jamais le fac-similé, à cause de la grande rareté des dragons) ;
D'une seconde bibliothèque Byzantine qui avait été formée par Théodose, et que Léon Isaure, auquel je pardonne plus volontiers d'avoir été hérétique et magicien que d'avoir été barbare , fit brûler impitoyablement par maie haine contre le culte des saintes images , au grand dam des bibliothécaires qui brûlèrent avec ;
De la bibliothèque hébraïqne de Crémone, qui renfermait douze mille volumes de beaux commentaires sur les commentaires du Talmud, qui est le commentaire des commentaires du Pentateuque, laquellle flamba en 1553. Quelle perte pour la synagogue !
De 1$ bibliothèque de Londres qui disparut en 1666 dans la catastrophe de cette belle capitale, mais à l'insu du pape et de ses adhérents, quoi qu'en dise l'insolente et calomnieuse colonne de Christophe Wren;
De la bibliothèque du savant astronome Hevelius, de Dantzich, et de celle du prodigieux antiquaire Olaùs Rudbeck, d'Upsal, dont quelques rares volumes échappés au fléau destructeur exhalent encore une odeur de roussi fort estimée des bibliomanes ;
DU KOI DK BOHÈME. 141
De la bibliothèque de cet excellent Thomas Bartholin, que je vous supplie d'absoudre en ma faveur de quelques doctes et naïves gaillardises, et qui s'écriait sagement à la nouvelle de son malheur : Liberi mei salvi sunt 9 iibri vakant ; sentiment plein de grâce et de philosophie qui peu faire excuser un jeu de mots ;
De la bibliothèque du sage et modeste Valincour, philosophe vrai, qui avait qppris en lisant ses livres à se passer de ses livres, et qui méritait un ami plus sensible que Boileau.
Du magasin de maître Pierre Le Petit, notre modeste Elzevir, et de celui de ce pauvre monsieur Trattner de Vienne, dont j'ai vu les solives brûlantes exhaler en fumée les doctes élucubrations de Scopoli.
Grands dieux! de quoi dépendent les longues sollicitudes de la patience et du génie dont Buffon ne faisait qu'une même chose I A quoi tiennent les jouissances expectatives de la postérité qui n'était représentée là par personne; de cette postérité orpheline, longé orba, dont une attention prévoyante, mais facile, aurait ménagé les joies futures, soit en réveillant des éclats d'une toux auxiliaire le lecteur fatigué, soit en détournant, par un geste adroit, du foyer de la lumière ces pages que je destinais à l'immortalité !
Guttemberg.. ou Geinsfleich! car cela m'est tout à fait égal ; à quoi servait-il que tu inventasses la typographie je ne sais où, et je ne sais quand,. et que tu la misses en honneur à Mayence?
Ou que tu fisses la même chose , industrieux Mentel, dans l'inclyte ville de Strasbourg?
Ou toi-même, laborieux Coster, génie créateur et prodigieux que n'assoupirent point les maussades vapeurs des marais d'Harlem, qui me donnèrent l'an dernier un coriza si obstiné ! —
Ou tout autre que vous qui aurait eu la même idée , fût-ce à la Chine ! —
Qu'importait que Nicolas Jenson dessinât ces caractères admirables que nos architypographes ne surpasseront jamais? que Laurent François de Âlopa lui opposât les merveilleuses capitales qui servirent aux belles éditions de Lascaris ? et que le vieil Aide rivalisât de grâce et d'imagination avec eux dans la taille svelte et gracieuse de ses brillantes italiques?
Pourquoi Geoffroy Tory se creusait-il la tête à mesurer la proportion des lettres attiques , antiques ou romaines ? — Duret, à retrouver la protographie d'Adam, Les cabalistes, l'hagiographie de Salomon, Les prêtres égyptiens, l'hiérographie d'Horus, Les bonzes et les lettrés, l'idéographie de Fo-Hi, Les voyageurs et les missionnaires, l'anthographie du Mexique et du Pérou ;
Des antiquaires ingénieux, à épeler sous des manuscrits avarement superposés les piquantes énigmes de la palinpsestographie, Jarry, à perfectionner la calligraphie, Kircher, à découvrir ou renouveler la polygraphie, Legangneur, la technographie, Et de surcroit, la rizographie; Vigenère et Colletet, la pseudographie,
Du Car le t, la cryptographie,
Du Vignau, la mimographie,
Ramsay, la tachéographie,
Coulon-Thévenot, la tachygraphie,
Taylor et Bertin, la sténographie,
Schott, Hiller et Addy, la stéganographie,
Uken, la stéganométrographie,
Leibnitz, précédé par Wilkins, qui a été précédé par Dalgarno, qui a été précédé par rAlmanach de Nuremberg, la pangraphie,
Chappe, à la suite de Polybe, la télégraphie,
Le pauvre et modeste Fyot, l'archœographie,
De savants bénédictins, la paléographie,
Firmas, la palingraphie,
Maimieux, la pasigraphie,
Bricaille, la panlexigraphie,
Susse, la mnémographie,
Dublar, la multilinégraphie,
L'Athénée de Marseille, la,panteugraphie,
Boinvilliers, d'après Joubert, la cacographie,
Vidal, la notographie,
Sennefelder, la lithographie,
Je ne sais quel anonyme, l'autographie,
D'où a procédé en droite ligne la sotte et disgracieuse isographie;
Baïf, Taillemont, Meigret, Pelletier, la Ramée, Rambaud, Richesource, Cordemoy, Adanson, Rétif de la Bretonne, et autres puissants grammairiens de ce calibre, la phonographie,
EtTohu-Bohu, la néo graphie?
Je le demande!
Inutiles effortê, travaux infructueux !
puisque du seul livre essentiel de notre temps, du seul écrit simplement humain qu'un homme d'un sens droit et d'une saine intelligence eût aujourd'hui quelque intérêt à conserver il ne me reste exactement parlant, que vingt-deux petits fragments brûlés par les bords, que vous ne saisiriez que trop facilement avec l'index et le pouce, et entre lesquels il n'existe pas, comme on vous le disait tout à l'heure, un faible point de contact moral, une légère analogie philosophique, une vague possibilité d'association oratoire ou de parenté grammaticale, dont le commentateur le plus subtil puisse tirer l'induction la plus fugace pour le bonheur éventuel des sociétés modernes!. .
Et toutefois, je ne sais quelle crainte de laisser abandonnés aux interprétations malveillantes de la haine et de l'hypocrisie, ces débris de ma pensée écrite, —
Je ne sais quelle conscience irrésistible d'une vague clarté, d'une clarté, d'une raison inaperçue qui les anime encore... —
Je ne sais quel besoin de vous léguer, ô mes amis, sur ces follicules quasi ou /m'-sibyllines, l'empreinte éparse et décousue de mes derniers sentiments, —
Le besoin surtout de complaire à mon imprimeur en vous offrant ci-contre le spécimen d'une fonte qui fera tressaillir l'ombre de Sanlecque et celle de Garamond : —
Tout cela me décide à jeter sous vos yeux, dans
Tordre où ils tombent sous ma main, ce peu de mots échappés aux flammes et à la critique, combusti membrajweiœ'...
(frtjibition