‹ Les sept cordes de la lyreChapitre 47 sur 47 · SUR PARIS · texte numérisé non relu

SUR PARIS

ta m'às fâît promettre, honnête l?laitirtièfchô, de té dire ttioti mot sui* Paris; et, comtîle un diable candide et bénin qiie tii es, tu as insisté au point de i^endre uïi rèfiis impossible. Prettds gàlrde de te febëtitii* de ta politesse; car, en vérité, tu tie pouVaié t adresse!* plus ma!. Pet^ontié né cJôhriatt Paris tnoiris (Jue moii On lie connaît que ce qu'on aime^ on ignore presque toujours ce qu'oii hait; et, je te l*avoiie, je hais Paria au point dé passer tout le temps que je suis foi*cé d'y demeurer à fermer meâ yéut et mes oreilles poUi* tâ-^ cher de ne pas voir et de ne pas entendre ce qui fait, au dire des riches et des éttatigei^s, le chafme et le prix de cette riante capitale. G'eàt une aversion pas^ sée à l'état de monomanie; si bien que j^ai oublié mes existences antérieures* Je ne saurais donc te peindre que les misères du coin dU feU, et valent* elles la peine d'être ditfeâ? Le seul moyêtt d*y échapper, c'est^ diras-tu, de sortir de fchéz soi* Oii allef dan» Paris, à moins qU'on n'y soit totcé î où trou-^ ver le ciel qu'on puisse regardée sahs hèurièr lés paè^ sants et sans ié faire éci'âSêr par lëâ Voittires^ pour

peu qu'on n'ait pas la faculté de regarder à la fois en 1 air et devant soi? où respirer un air pur ? où entendre des harmonies naturelles? où rencontrer des figures calmes et des allures vraies? Tout ce qui n*est pas maniéré par l'outrecuidance, ou stupide comme la préoccupation du gain, est triste comme Fennui, ou affreux comme le malheur. Tout ce qui ne grimace pas pleure, et ce qui par hasard ne grimace ni ne pleure est tellement effacé ou hébété, que les pavés usés par les pas de la multitude ont plus de physionomie que ces tristes faces humaines. Que se passet^il donc dans cette ville riche et puissante, pour que la jeunesse y soit flétrie, la vieillesse, hideuse, et Tâge mûr égaré ou sombre? Regarde ces masures décrépites et puantes auprès de ces palais élevés d'hier. Regarde ce monde d'oisifs qui marche dans For, dans la soie, dans la fourrure et dans la broderie; et, tout àcôté, vois se traîner ces haillons vivants qu'on appelle la lie du peuple I Écoute courir ces légers et brillants équipages; entends ces cris rauques du travail et ces voix éteintes de la misère I La plus nombreuse partie delà population condamnée au labeur excessif, à l'avilissement, à la souffrance, pour que certaines castes privilégiées aient une existence molle, gracieuse, poétique et pleine de fantaisies satisfaites! Oh ! pour voir ce spectacle avec indifférence, il faut avoir oublié qu'on est homme, et ne plus sentir vibrer en soi ce courant électrique de douleur, d'indignation et de pitié qui fait tressaillir toute âme vraiment humaine, à la vue, à la seule pensée du dommage ou de l'injure ressentis au dernier, au moindre anneau de la chaîne.

Mais, où donc, me diras-tu, espérer de fuir ce

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monstrueux contraste? Ohl je sais bien qu'il est partout, et que, d'ailleurs^ le devoir n'est pas de fuir la souffrance et d'apaiser son cœur dans le repos de régoïsme. S'il existait sur la terre un sanctuaire réservé, une société d'exception, où, dans quelque île enchantée, on pût aller s'asseoir au banquet de la fraternité, ce serait peut-être là qu'il faudrait faire un pèlerinage une ou deux fois dans sa vie, pour s'instruire et se retremper ; mais ce ne serait pas là que l'on devrait aller vivre à jamais. Car on s'y endormirait dans les délices^ et on y oublierait tout ce qui cherche, lutte et gémit sur la face de la terre. Ou bien, si on n*y devenait pas insensible aux malheurs de l'humanité , on se sentirait profondément mal- * heureux d'être ainsi associé aux suprêmes jouissances du petit nombre, et de ne pouvoir plus rien tenter pour sauver le reste des hommes. £h bien, voilà précisément ce qu'on éprouve à Paris quand on n'est pas desséché par l'égoïsme. C'est que Paris me présente, au premier chef, la réalisation de cette fiction, dont la seule pensée épouvante mon esprit : tout d'un côté, rien de l'autre. C'est le résumé de la société universelle, vouée au désordre, au malheur et à l'injustice, avec une petite société d'exception incrustée au centre, et qui réalise en quelque sort l'Eldorado que je supposais tout à l'heure dans les régions fantastiques. Seulement, ce n'est pas au nom du principe divin de l'égalité chétienne que cette petite société vide incessamment la coupe des voluptés humaines. Ce n'est pas même en vertu d'une loi d'égalité relative, semblable à celle qui constituait les anciennes sociétés de Sparte, d'Athènes et de Rome. Il y a bien encore une caste de citoyens privilégiés entée et as-

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sise sur un peuple d'esdlaves méprisés ou d'affranchis méprisables ; maià ce n'est plus même le hasard de la naissance ou Torguell des services rendus au pays, qui préside à ces privilèges : c'est le hàsaM de la spéculation, c'est souvent le prix du vol, de l'usure; c'est la protection accordée aux vicbs contertlpteurs de toute i^eligion, aux crimes commis contre là patrie et Thumatiité tout etitièl*é.

Il y â donc au sein de Paris une société Hbrô et heureuse d'un certain Bonheur sans idéal, rédiiité à la jouissance de la sensation. On appelle cela lé monde. Oue dis-tu de ce nom atnbitieut et outrecuidant, toi, libre voyageur parmi les sphères de rirtflni, à qui la terre tout entière apparaît coitime un point perdii dahs l'espace ? Éh bien, dans les imperceptibles détails de cet atome, il existe Une petite caste qui A donné à ses frivoles réunions, à ses fStes sans grandeur et sans symbole, le nom de monde, et* dont cha(|ue individu dit, en montant dans sa voiture pour aller parader parmi quelques groupes d'oisifs pressés dans certains salons de la grande ville de travail et de misère : Je vais dans le monde; je vois le monde ; je suis homme du monde.

Étrange dérision f vous êtes du monde, et vous ne savez pas qu'au sein de votre petit monde terrestre vous devenez un monstre et un nort-sehs dès que vous vous isolez de la race humaine dans le moindre de ses membres ! Vous ête<^ du monde, et vous ne savez pas qu'il y a un mondé céleste et infini au milieu duquel vous vous agitez sans et but sans fruit, en contradiction quevous êtes avec toutes ses lois divines et naturelles! Vous êtes du monde, et vous ne savez pas tjue votre devoir est de travailler comme homme, comme créa-

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ture de Dieu, à transformer ce monde par le travail, par la religion, par l'amour, au lieu d'y perpétuer le mensonge et le forfait de l'inégalité f Non, vous n'êtes pas homme du monde; car voiis ne connaissez ni lé monde ni l'homme !

Suis-les, lutin investigateur; monte dans leur car« rosse, et entre avec eux dans ces hdtels, dans ces salons où brille et sourit froidement ce qu'ils appellent leur monde. Je suppose que, de la région céleste où tu déployais ton vol, tu fusses tombé tout à coup an milieu d'un bal aristocratique, sans avoir eu le temps de jeter un regard sur les plaies de la pauvreté : lé spectacle qui se fût déployé alors sous tes yeux t'eât fait croire à l'âge d'or de nos poètes. Si tu n'avais pas eu la faculté surnaturelle de plonger dans les cœurs., et d'y lire l'ennui, le dégoût, la crainte, les souffrances de l'amour-propre, lés rivalités, l'ambition, Fenvie^ toutes ces mauvaises passions, tous ces remords mal étouffés, toutes ces appréhensions de l'avenir, toute cette peur de la vengeance populaire qui expient le crime de la richesse; si, enfin, tu t'étais arrêté à la surface, n'aurais-tu pas cru contempler une fête véritable^ et assister à la communion des membres de la famille humaine, au sein des joies conquises par le travail, par les arts et parles sciences? Car, en vérité, toutes ces joies sont légitimes en elles-mêmes. Ces palais, ces buissons de fleurs au milieu des glaces de rhiver^ ces jets d'eau qui reflètent la lumière des lustres, ces globes de feu qui effacent l'éclat du jour, ces tentures de velours et de moire^ ces ornements où Tor brille sur tous les lambris, ces parquets où le pied vole plutôt qu'il ne marche, cette douce chaleur qui transorme t atmosphère et neutralise la rigueur des saisons,

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tou t ce bien-être... c'est Tœuvre du travail intelligent; et ce n'est pas seulement pour Thomme un droit, mais un devoir résultant de son organisation inventive et productive, que de créelr à la famille humaine des demeures vastes, nobles, saines et riches. Ces tableaux, ces statues^ ces bronzes, cet orchestre, ces belles étoffes, ces gracieux ornements de pierreries au front des femmes, tout ce luxe, c'est l'œuvre de l'art ; et Part est une mission divine que l'humanité doit poursuivre et agrandir sans cesse. Ces artistes, qui cherchent là des jouissances exquises, échange bien* légitime des jouissances données par eux-mêmes à la société, ils ont le droit d'aimer le beau, et ils obéissent à leur instinct supérieur en cherchant à s'y retremper sans cesse. Oui, l'humanité a droit à ces richesses, à ces plaisirs, à ces satisfactions matérielles et intellectuelles. Mais c'est l'humanité, entendez-vous ? c'est le monde des humains, c est tout le monde qui doit jouir ainsi des fruits de son labeur et de son génie, et non pas seulement votre petit monde qui se compte par têtes et par maisons. Ce n'est pasvotre monde de fainéants et d'inutiles, d'égoïstes et d'orgueilleux, â'im[>ortaDts et de timides, de patriciens et de banquiers, de parvenus et de pervertis; ce n'est pas même votre monde d'artistes vendus au succès, à la spéculation, au scepticisme et à une monstrueuse indifférence du bien ei du mal. Car, tant qu'il y aura des pauvres à votre porte, des travailleurs sans jouissance et sans sécurité, des familles mourant de faim et de froid dans des bouges immondes, des maisons de prostitution, des bagnes, des hôpitaux auxquels vous léguez quelquefois une aumône, mais dans lesquels vous n'oseriez pas entrer, tant ils diffèrent de vos splendides demeures,

des mendiants auxquels vous jetez une obole, mais dont vous craindriez d'effleurer le vêtement immonde ; tant qu'il y aura ce contraste révoltant d'une épou^ vantable misère, résultat de votre luxe insensé, et des millions d'êtres victimes de l'aveugle égoïsme d'une poignée de riches, vos fêtes feront horreur à Satan lui-même, et votre monde sera un enfer qui n'aura rien à envier à celui des fanatiques et des poètes. Mais, diras-tu, faut-il mettre le feu aux h'ôtels ou fermer la porte des palais? faut^-il laisser croître la* ronce et l'ortie sur ces marbres, aux marges de ces fontaines? faut-il que la beauté revête le sac de la pénitence, que les artistes partent pour la terre sainte, que les arts périssent pour renaître sous une inspiration nouvelle, que la société tombe en poussière afin de se relever comme la Jérusalem céleste des prophètes ? Tout cela sera bien inutile à conseiller^ lutin^ et encore plus inutile à entreprendre sans lumière et sans doctrine. Un élan nouveau et subit de l'aumône catholique ne remédierait à rien, pas plus que certains essais de transaction pratique entre l'exploiteur et le producteur, conseillés aujourd'hui par les prétendues intelligences du siècle. L'aumône, comme la transaction, ne sert qu'à consacrer l'abandon du principe sacré et imprescriptible de l'égalité. Ce sont des inventions étroites et grossières, au moyen desquelles on apaise hypocritement sa propre conscience, tout en perpétuant la mendicité, c'est-à-dire l'abjection et l'immoralité de l'homme; tout en prolongeant l'inégalité, c'est-à-dire l'exploitation de l'homme par l'homme. La doctrine est faussée par ces tentatives ; il faut une autre science, basée sur la doctrine. Mais ce n'est pas toi, Flammèche, qui aideras à la chercher;

et je ne suppose pas que ton Roi des Enfers, à nioins qu'il ne soit l'ange méconnu que j'ai rêvé et dépeint quelque part, s'y intéresse véritablement. Tel que tu nous l'as montré, spirituel railleur, à moins que tu ne te sois joué de nous, le souverain qui t'a dépéché vers nous est un bon diable, blasé dans ses émotions, et curieux plutôt qu'amoureux de nos nouveautés philosophiques. Je laisserai donc k d'autres le soin de l'amuser; je ne me sens pas divertissant, et je t'ai •promis de répondre seulement à une question formulée, je crois, h peu près ainsi : « Pourquoi n'aimes-tu pas PaHsi le berceau de ton être intellectuel et moral, le milieu où ton existence gravite mêlée à celle de tes semblables? )» Je t'ai répondu : Je hais Parisj parce que c'est la ville du luxe et de la misère^ en première ligne. Je ne m'y amuse point, parce que je n'y vois rien que de triste et de révoltant. Je ne saurais m'y plaire, parce que je rêve le règne de Tégalité, et que je vois ici le spectacle et la consécration insolente et cynique de l'inégalité poussée à l'extrême. J'ai les tristesses d'un philosophe, bien que je sois un pauvre philosophe. J'ai les besoins d'un poète, bien que je sois un poète fort mince. Mais, si petit que l'on soiti on peut grandement souffrir, et ce que mes yeux voient ne porte pas la joie dans mon cœur ni l'enivremeni dans mon cerveau.

Deux ou trois fois dans ma vie je me suis glissé en clignotant, comme tu pourrais le faire, dans ce nwnde qui se croit si beau. J'ai vu des lumières qui m'ont donné la migraine, des murs habillés de pourpre et d'or comme des cardinaux, des femmes couronnées, demi-nues comme des bacchantes, des hommes tout noirs et tout d'une pièce, des artistes qui s'évertuaient

là faire de Teifet sur des geas qui faisaient semblant d'être émus, des fleurs qui avaient l'air de souffrir ei de pleurer dans cette atmosphère acre et chaude; j'ai trouvé de nobles amphitryons, de belles femmes, des hommes de talent, des œuvres d'art, des arrangements d'un goût recherché dans les décors^ dans la musique, dans les choses et dans les personnes; mais je n'ai trouvé ni poésie élevée, ni inspiration véritable, ni politesse partant du cœur, ni bienveillance générale, ni sympathies partagées, ni échange d'idées et de sentiments ; pas de lien commun entre tous ces êtres, pas d'abandon, pas de grâce, pas de pudeur, et encore moins de sincérité. Voilà ce que j'ai vu avec les yeux et entendu avec les oreilles, et mon cœur s'est retiré en moi tout contristé et tout épouvanté, car le son de ces instruments n'empêchait pas le cri de la détresse et le râle de Tagonie du peuple de mon~ ter jusqu'à moi. £t je me demandais, en regardant ces riches décorations^ ces tables et ces buffets, ce que le fournisseur avait volé au consommateur et au producteur pour produire toutes ces merveilles ; et il me semblait voir mêlés ensemble, dans une sorte de cave située sous les pieds des danseurs, les cadavres des riches qui se brûlent U cervelle après s'être ruinés, et ceux des prolétaires qui sont morts de Caim à la peine d'amuser ces riches en démence*

Et je rentrai dans ma chambre silencieuse et sombre, et je me demandai pourquoi, comme tant d'autres artistes insensés qui croient s'assurer une méditation paisible, un travail facile et agréable, et donner une couleur poétique à leurs rêves en faisant quelques frais d'imagination et de goût pour enjoliver modestement leur demeure, j'avais eu quelque souci moi-même de

me clore contre le froid, contre le bruit, et de placer sous mes yeux quelques objets d'art^ types de beauté ou gages d'aft'ection.jEt je me répondis que je ne valais donc pas mieux que tant d'autres, qu'il était donc bien plus facile de dire le mal que de faire le bien. Et j'eus une telle horreur do moi-même, en pensant que d'autres avaient à peine un sac de paille pour se réchauffer entre quatre murs nus et glacés^ que j'eus envie de sortir de chez moi pour n'y jamais rentrer. Et s'il y avait eu, comme au temps du Christ, des pauvres préparés à la doctrine du Christ, j'aurais été converser et prier avec eux sur le pavé du bon Dieu. Mais il n'y a même plus de pauvres dans la rue ; vous leur avez défendu de mendier dehors, et Phomme sans ressource mendie la nuit, le couteau à la main. Et, d'ailleurs, mon désespoir n'eût été qu'un acte de démence : je n'avais ni assez d'or pour diminuer la souffrance physique, ni assez de lumières pour répandre la doctrine du salut. Car, si l'on ne fait marcher ensemble le salut de l'âme et celui du corps, on tombera dans les plus monstrueuses erreurs. Je le sentais bien, et je demeurai triste, élevant vers le ciel une protestation inutile, j'en conviens, Satan; mais tu serais venu en vain m'enlever, pour me montrer d'en haut les royaumes de la terre et pour me dire : « Tout cela est à toi si tu veux m'adorer, » je t'aurais répondu : <ic Ton règne va finir, tentateur, et tes royau» mes de la terre sont si laids, qu'il n'y a déjà plus de venu à les mépriser. »

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