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Les sept discours touchant les dames galantes. Publiés

|jff|N point y a-il à noter en ces belles et Sjlhonnestes dames qui font l'amour, et âqui, quelque esbat qu'elles se donnent, ll^é^&Jne veulent estre offensées ny escandalisées des paroles de personne; et qui les offensent, s'en sçavent bien revancher, ou tost ou tard. Bref, elles le veulent bien faire, mais non pas qu'on en parle. Aussi certes n'est-il pas beau d'escandaliser une honneste dame ny la divulguer : car qu'ont à faire plusieurs personnes, si elles [ne] se contentent et leurs amoureux aussi ?

Nos cours de France, aucunes, et mesme les dernières, ont esté fort sujettes à blasonner de ces honnestes dames; et ay veu le temps qu'il n'estoit

Brantôme. III. i

pas gallant homme qui ne controuvast quelque faux dire contre ces dames, ou bien qui n'en rapportast quelque vray. A quoy il y a un très-grand blasme : car on ne doit jamais offenser l'honneur des dames, et surtout les grandes. Je parle autant de ceux qui en reçoivent des jouissances comme de ceux qui ne peuvent taster de la venaison et la descrient.

Nos cours dernières de nos rois, comme j'ay dit, ont esté fort sujettes à ces médisances et pasquins, bien différentes à celles de nos autres rois leurs prédécesseurs, fors celle du roy Louys XI, ce bon rompu, duquel on dit que la pluspart du temps il mangeoit en commun, à pleine sale, avec force gentilshommes de ses plus privez, et autres et tout ; et celuy qui luy faisoit le meilleur et plus lascif conte des dames de joye, il estoit le mieux venu et festoyé; et luy-mesme ne s'espargnoit à en faire, car il s'en enqueroit fort, et en vouloit souvent sçavoir, et puis en faisoit part aux autres, et publiquement. C'estoit bien un scandale grand que celuy-là. Il avoit très-mauvaise opinion des femmes, et ne les croyoit toutes chastes. Quand il convia le roy d'Angleterre de venir à Paris faire bonne chère, et qu'il fut pris au mot, il s'en repentit aussitost, et trouva un alibi pour rompre le coup. « Ha! Pasque-Dieu ! ce dit-il, je ne veux pas qu'il y vienne; il y trouveroit quelque petite affettée et saffrette de laquelle il s'amouracheroit ; et elle luy feroit venir le goust d'y demeurer

plus longtemps et d'y venir plus souvent que je ne voudrois. »

Il eut pourtant très-bonne opinion de sa femme, qui estoit sage et vertueuse : aussi la luy falloit-il telle, car, estant ombrageux et soupçonneux prince s'il en fut onc, il luy eust bien tost fait passer le pas des autres. Et, quand il mourut, il commanda à son fils d'aymer et honnorer fort sa mère, mais non de se gouverner par elle : « non qu'elle ne fust fort sage et chaste, dit-il, mais qu'elle estoitplus bourguignone que françoise . » Aussi ne l'ayma-il jamais que pour en avoir lignée; et, quand il en eut, il n'en faisoit guieres de cas. II la tenoit au chasteau d'Amboise comme une simple dame, portant fort petit estât, et aussi mal habillée que simple damoiselle ; et la laissoit là avec petite cour à faire ses prières, et luy s'alloit pourmener et donner du bon temps d'ailleurs. Je vous laisse à penser, puisque le roy avoit opinion telle des dames et s'en plaisoit à mal dire, comment elles estoyent repassées parmy toutes les bouches de la cour; non qu'il leur voulust mal autrement pour ainsi s'esbattre, ny qu'il les voulust reprimer rien de leurs jeux, comme j'ay veu aucuns; mais son plus grand plaisir estoit de les gaudir; si bien que ces pauvres femmes, pressées de tel bast de médisances, ne pouvoyent bien souvent hausser la croupière si librement comme elles eussent voulu. Ettoutesfois le putanisme régna fort de son temps : car le roy luy-mesme aydoit fort à le faire et le

maintenir avec les gentilshommes de sa cour ; et puis c'estoit à qui mieux mieux en riroit, fust en public ou en cachette, et qui en ferait de meilleurs contes de leurs lascivetez, et de leurs tordions (ainsi parloit-il), et de leur gaillardise. Il est vray que l'on couvroit le nom des grandes, qu'on ne jugeoit que par apparences et conjectures; je croy qu'elles avoyent meilleur temps que plusieurs que j'ay veu du règne du feu roy, qui les tançoit et censuroit, et reprimoit estrangement. Voilà ce que j'ay ouy dire de ce bon roy à d'aucuns anciens. 5 Or, le roy Charles VIII son fils, qui luy succéda, ne fut de cette complexion : car on dit de luy que c'a esté le plus sobre et honneste roy en paroles que l'on vid jamais, et n'a jamais offensé ny homme ny femme de la moindre parole du monde. Je vous laisse donc à penser si les belles dames de son règne, et qui se resjouissoyent, n' avoyent pas bon temps. Aussi les ayma-il fort et les servit bien, voire trop : car, tournant de son voyage de Naples tres-victorieux et glorieux, il s'amusa si fort à les servir, caresser, et leur donner tant de plaisirs à Lion par les beaux combats et tournois qu'il fit pour l'amour d'elles, que, ne se souvenant point des siens qu'il avoit laissé en ce royaume, les laissa perdre et villes et royaume et chasteaux qui tenoyent encor et luy tendoyent les bras pour avoir secours. On dit aussi que les dames furent cause de sa mort, auxquelles pour s'estre trop abandonné, luy qui estoit de fort débile complexion,

s'y énerva et débilita tant que cela luy aida à mourir.

J Le roy Louys XII fut fort respectueux aux dames : car, comme j'ay dit ailleurs, il pardonnoit à tous les comedians de son royaume, comme escoliers et clercs de palais en leurs basoches, de quiconque ils parleroyent, fors de la reine sa femme et de ses dames et damoiselles, encor qu'il fust bon compagnon en son temps et qu'il aymast bien les dames autant que les autres, tenant en cela, mais non de la mauvaise langue, ny de la grand présomption, ny vanterie, du duc Louis d'Orléans, son ayeul; aussi cela luy cousta-il la vie : car, s'estant une fois vanté tout haut, en un banquet où estoit le duc Jean de Bourgogne son cousin, qu'il avoit dans son cabinet le pourtrait des plus belles dames dont il avoit jouy, par cas fortuit un jour le duc Jean entra dans ce cabinet; la première dame qu'il voit pourtraitte et se présente de premier aspect à ses yeux, ce fut sa noble dame espouse, qu'on tenoit de ce temps là trèsbelle : elle s'appelloit Marguerite, fille d'Albert de Bavière, comte de Hainault et de Zelande. Qui fut esbahy? ce fut le bon espoux; pensez que tout bas il dit le mot : « Ha ! j'en ay. » Et, ne faisant cas de la puce qui le piquoit autrement, dissimula tout, et, en couvant vengeance, le querella pour la régence et administration du royaume; et, colorant son mal sur ce sujet et non sur sa femme, le fit assassiner à la porte Barbette, à

Paris; et, sa femme première morte, pensez de poison , et, après la vache morte, espousa en secondes nopces la fille de Louis troisiesme, duc de Bourbon. Possible qu'il n'empira le marché : car à telles gens sujets aux cornes ils ont beau changer de chambre et de repaires, ils y en trouvent tousjours.

Le duc en cela fit tres-sagement de se vanger de son adultère sans s'escandaliser ny luy ny sa femme; qui fut à luy une tres-sage dissimulation. Aussi ay-je ouy dire à un très-grand capitaine qu'il y a trois choses lesquelles l'homme sage ne doit jamais publier s'il en est offensé, et en doit taire le sujet, et plustost en inventer un autre nouveau pour en avoir le combat et la vengeance, si ce n'est que la chose fust si évidente et claire devant plusieurs qu'autrement il ne se pust desdire.

L'une est, quand l'on reproche à un autre qu'il est cocu et sa femme publique; l'autre, quand on le taxe de bougrerie et sodomie; la troisiesme, quand on luy met à sus que c'est un poltron, et qu'il a fuy vilainement d'un combat ou d'une bataille. Ces trois choses, disoit ce grand capitaine, sont fort scandaleuses quand on en publie le sujet; desquelles on combat, et pense-on quelquesfois s'en bien nettoyerque l'on s'en sallist villainement; et le sujet en estant publié scandalise fort, et tant plus il est remué, tant plus mal il sent, ny plus ny moins qu'une grande puanteur quand plus on la remue. Voilà pourquoy, qui peut avec son honneur

caler, c'est le meilleur, et escogiter et tenter un nouveau sujet pour avoir raison du vieu; et telles offenses, le plus tard que l'on peut, ne se doivent jamais mettre en cause, contestations ny combat. Force exemples alleguerois-je pour ce fait; mais il m'incommoderoit et allongeroit par trop mon discours.

Voilà pourquoyce duc Jean fut tres-sagede dissimuler et cacher ses cornes, et se revanger d'ailleurs sur son cousin qui l'avoit hony ; encor s'en mocquoit-il, et le faisoit entendre : dont il ne faut point douter que telle dérision et escandale ne luy touchast autant au cœur que son ambition, et luy fit faire ce coup en fort habile et sage mondain.

5 Or, pour retourner de là où j'estois demeuré, le roy François, qui a bien aymé les dames, et encor qu'il eust opinion qu'elles fussent fort inconstantes et variables, comme j'ay dit ailleurs, ne voulut point qu'on en medist en sa cour, et voulut fort qu'on leur portast un grand honneur et respect. J'ay ouy raconter qu'une fois, luy passant son caresme à Meudon prés Paris, il y eut un sien gentilhomme servant, qui s'appelloit le sieur de Brizambourg, de Xaintonge, lequel servant le roy de la viande, dont il avoit dispense, le roy luy commanda de porter le reste, comme l'on void quelquesfois à la cour, aux dames de la petite bande, que je ne veux nommer, de peur d'escandale. Ce gentilhomme se mit à dire, parmy ses compagnons et autres de la cour, que ces

dames ne se contentoyent pas de manger de la chair crue en caresme, mais en mangeoient de la cuitte, et leur benoist saoul. Les dames le sceurent, qui s'en plaignirent aussitost au roy, qui entra en si grande colère qu'à l'instant il commanda aux archers de la garde de son hostel de l'aller prendre et pendre sans autre delay. Par cas, ce pauvre gentilhomme en sceut le vent par quelqu'un de ses amis, qui évada et se sauva bravement. Que s'il eust esté pris, pour le seur il estoit pendu, encor qu'il fust gentilhomme de bonne part, tant on vid le roy cette fois en collere, ny faire plus de jurement. Je tiens ce conte d'une personne d'honneur qui y estoit; et lors le roy dit tout haut que quiconque toucheroit à l'honneur des dames, sans remission il seroit pendu.

Un peu auparavant, le pape Paul Farneze estant venu à Nice, le roy le visitant en toute sa cour et de seigneurs et dames, il y en eut quelques-unes, qui n'estoyent pas des plus laides, qui luy allèrent baiser la pantoufle. Sur quoy un gentilhomme se mit à dire qu'elles estoyent allées demander à Sa Saincteté dispense de taster de la chair crue sans escandale, toutes fois et quantes qu'elles voudroyent. Le roy le sceut; et bien servit au gentilhomme de se sauver, car il fust esté pendu, tant pour la révérence du pape que du respect des dames.

5 Ces gentilshommes ne furent si heureux en leurs rencontres et causeries comme feu M. d'Al-

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banie. Lorsque le pape Clément vint à Marseille faire les nopces de sa niepce avec M. d'Orléans, il y eut trois dames veufves, belles et honnestes, lesquelles, pour les douleurs, ennuis et tristesses qu'elles avoyent de l'absence et des plaisirs passez de leurs marys, vindrent si bas et si fort atténuées, débiles et maladives, qu'elles prièrent M. d'Albanie, son parent, qui avoit bonne part aux grâces du pape, de luy demander dispense pour elles trois de manger de la chair les jours défendus. Le duc d'Albanie leur accorda, et les fit venir un jour fort familièrement au logis du pape; et pour ce en advertit le roy, et qu'il luy en donneroit du passetemps; et luy ayant descouvert la baye, estans toutes trois à genoux devant Sa Sainteté, M. d'Albanie commença le premier, et dit et assez bas en italien, que les dames ne l'entendoyent point : « Père Saint, voilà trois dames veufves, belles et bien honnestes, comme vous voyez, lesquelles, pour la révérence qu'elles portent à leurs marys trespassez et à l'amitié des enfans qu'elles ont eu d'eux, ne veulent pour rien du monde aller aux secondes nopces, pour faire tort à leurs marys et enfans; et, parce que quelquesfois elles sont tentées des aiguillons de la chair, elles supplient treshumblement Vostre Sainteté de pouvoir avoir approche des hommes hors mariage, si et quantes fois qu'elles seroyent en cette tentation. — Comment ! dit le pape, (mon cousin,) ce seroit contre les commandemens de Dieu, dont je ne puis

dispenser. — Les voylà, Père Saint, s'il vous plaist de les ouir parler. » Alors l'une des trois, prenant la parole, dit : « Père Saint, nous avons prié M. d'Albanie de vous faire une requeste tres-humble pour nous autres trois, et vous remonstrer nos fragilitez et débiles complexions. — Mes filles, dit le pape, la requeste n'est nullement raisonnable, car ce seroit contre les commandemens de Dieu. » Lesdites veufves, ignorantes de ce que luy avoit dit M. d'Albanie, luy répliquèrent : «Père Saint, au moins plaise nous en donner congé trois fois de la sepmaine, et sans scandale. — Comment ! dit le pape, de vous permettre il peccato di lussuria? je me damnerois; aussi que je ne le puis faire. » Lesdites dames, cognoissans alors qu'il y avoit de la fourbe et raillerie, et que M. d'Albanie leur en avoit donné d'une : « Nous ne parlons pas de cela, Père Saint; mais nous demandons permission de manger de la chair les jours prohibez. » Là dessus, le duc d'Albanie leur dit : « Je pensois, Mesdames, que ce fust de la chair vive. » Le pape aussitost entendit la raillerie, et se prit à sousrire, disant : « Mon cousin, vous avez fait rougir ces honnestes dames; la reine s'en faschera quand elle le sçaura »; laquelle le sceut et n'en fit autre semblant, mais trouva le conte bon; et le roy puis après aussi en rit bien fort avec le pape, lequel, après leur avoir donné sa bénédiction, leur octroya le congé qu'elles demandoyent, et s'en allèrent tres-contentes.

L'on m'a nommé les trois clames : madame de Chasteaubriant ou madame de Canaples, madame de Chastillon et madame la baillifve de Caen, tres-honnestes dames. Je tiens ce conte des anciens de la cour.

5 Madame d'Usez fît bien mieux, du temps que le pape Paul troisiesme vint à Nice voir le roy François, elle estant madame du Bellay, et qui dez sa jeunesse a tousjours eu de plaisans traits et dit de fort bons mots. Un jour, se prosternant devant Sa Sainteté, le supplia de trois choses : l'une, qu'il luy donnast l'absolution, d'autant que, petite garce, fille à madame la régente, et qu'on la nommoit Tallard, elle perdit ses ciseaux en faisant son ouvrage, et elle fit vœu à sainct Allivergot de le luy accomplir si elle les trouvoit; ce qu'elle fit, mais elle ne l'accomplit, ne sçachant où gisoit son corps saint. L'autre requeste fut qu'il luy donnast pardon de quoy, quand le pape Clément vint à Marseille, elle estant fille Tallard encore, elle prit un de ses oreillers en sa ruelle de lict, et s'en torcha le devant et le derrière, dont après Sa Sainteté y reposa dessus son digne chef et visage, et bouche qui le baisa. Le troisiesme, qu'il excommuniast le sieur de Tays, parce qu'elle l'aymoit et luy ne l'aymoit point, et qu'il est maudit, et est celuy excommunié qui n'aime point s'il est aymé.

Le pape, estonné de ces demandes, et s'estant enquis au roy qui elle estoit, sceut ses causeries et en rit son saoul avec le roy. Je ne m'estonne pas

si despuis elle a esté huguenotte et s'est bien mocquée des papes, puisque de si bonne heure elle commença; et de ce temps, toutesfois, tout a esté trouvé bon d'elle, tant elle avoit bonne grâce en ses traits et bons mots.

Or ne pensez pas que ce grand roy fust si abstraint et si reformé au respect des dames qu'il n'en aimast de bons contes qu'on luy en faisoit, sans aucun escandale pourtant ny decriement, et qu'il n'en fist aussi; mais, comme grand roy qu'il estoit et bien privilégié, il ne vouloit pas qu'un chacun, ny le commun, usât de pareils privilèges que luy.

J'ay ouy conter à aucuns qu'il vouloit fort que les honnestes gentilshommes de sa cour ne fussent jamais sans des maistresses; et s'ils n'en faisoyent il les estimoit des fats et des sots; et bien souvent aux uns et aux autres leur en demandoit les noms, et promettoit les y servir et leur en dire du bien; tant il estoit bon et famillier! Et souvent aussi, quand il les voyoit en grand arraisonnement avec leurs maistresses, il les venoit accoster et leur demander quels bons propos ils avoyent avec elles, et, s'il ne les trouvoit bons, il les corrigeoit et leur en apprenoit d'autres. A ses plus familliers, il n'estoit point avarre ny chiche de leur en dire ny départir de ses contes; dont j'en ay ouy faire un plaisant qui luy advint, puis après le recita, d'une belle jeune dame venue à la cour, laquelle, pour n'y estre bien rusée, se laissa aller fort doucement aux persuasions des grands, et surtout de ce grand roy;

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lequel un jour, ainsi qu'il voulut planter son estendart bien arboré dans son fort, elle qui avoit ouy dire, et qui commençoit à le voir, que, quand on donnoit quelque chose au roy, ou que, quand on le prenoit de luy et qu'on le touchoit, le falloit premièrement baiser, ou bien la main pour le prendre et toucher, elle-mesme, sans autre cérémonie, n'y faillit pas, et, baisant tres-humblement la main, prit l'estendart du roy et le planta dans le fort avec une très-grande humilité; puis luy demanda de sens froid comment il vouloit qu'elle le servist, ou en femme de bien et chaste, ou en desbauchée. Ne faut point douter qu'il luy en demanda la desbauchée, puisqu'en cela elle y estoit plus agréable que la modeste : en quoy il trouva qu'elle n'y avoit perdu son temps, et après le coup, et avant, et tout; puis luy faisoit une grande révérence en le remerciant humblement de l'honneur qu'il luy avoit fait, dont elle n'en estoit pas digne, en luy recommandant souvent quelque advancement pour son mary. J'ay ouy nommer la dame, laquelle depuis n'a esté si sotte comme alors, mais bien habile et bien rusée. Ce roy n'en espargna pas le conte, qui courut à plusieurs oreilles.

Il estoit fort curieux de sçavoir l'amour et des uns et des autres, et surtout des combats amoureux, et mesme de quels beaux airs se manioyent les dames quand elles estoyent en leurs manèges, et quelles contenances et postures elles y tenoyent, et de quelles paroles elles usoyent; et puis en rioit à

pleine gorge; et après en defendoit la publication et l'escandale, et recommandoit le secret et l'honneur.

Il avoit pour son bon second ce très-grand, tresmagnifique et tres-liberal cardinal de Lorraine; tres-liberal le puis-je appeller, puisqu'il n'eut son pareil de son temps; ses despenses, ses dons de gracieuseté, en ont fait foy, et surtout la charité envers les pauvres. Il portoit ordinairement une grande gibecière, que son vallet de chambre qui luy manioit son argent des menus plaisirs ne failloit d'emplir, tous les matins, de trois ou quatre cens escus; et, tant de pauvres qu'il trouvoit, mettoit la main à la gibecière, et ce qu'il en tiroit, sans considération, il le donnoit, et sans rien trier. Ce fut de luy que dit un pauvre aveugle, — ainsi qu'il passoit dans Rome et que l'aumosne luy fut demandée de luy, il luy jetta à son accoustumée une grande poignée d'or, — et en s'escriant tout haut, en italien : O tu sci Christo, o vcramente el cardinal di Lorrena : « Ou tu es Christ, ou tu es le cardinal de Lorraine. » S'il estoit aumosnieret charitable en cela, il estoit bien autant libérales autres personnes, et principalement à l'endroit des clames, lesquelles il attrapoit aisément par cet appast : car l'argent n'estoit en si grand abondance de ce temps comme il est aujourd'huy, et pour ce en estoyent-elles plus friandes , et des bombances aussi et des parures.

J'ay ouy conter que, quand il arrivoit à la cour

quelque belle fille ou dame nouvelle qui fust belle, il la venoit aussitost accoster, et, l'arraisonnant, il disoit qu'il la vouloit dresser de sa main. Quel dresseur ! Je croy que la peine n'estoit pas si grande comme à dresser quelque poulain sauvage. Aussi pour lors disoit-on qu'il n'y avoit guieres dame ou fille résidente à la cour ou fraischement venue, qui ne fust desbauchée ou attrapée par son avarice et par la largesse dudit M. le cardinal; et peu ou nulles sont-elles sorties de cette cour femmes et filles de bien. Aussi voyoit-on pour lors leurs coffres et grandes garde-robbes plus pleines de robbes, de cottes, et d'or et d'argent et de soye, que ne sont aujourd'huy celles de nos reines et grandes princesses d'aujourd'huy. J'en ay fait l'expérience pour l'avoir veu en deux ou trois, qui avoyent gaigné tout cela par leur devant : car leurs pères, mères et maris, ne leur eussent pu donner en si grand quantité.

Je me fusse bien passé, ce dira quelqu'un, de dire cecy de ce grand cardinal, veu sonhonnorable habit et reverendissime estât; mais son roy le vouloit ainsi et y prenoit plaisir; et pour complaire à son roy l'on est dispensé de tout , et pour faire l'amour et d'autres choses, mais qu'elles ne soyent point meschantes, comme alors d'aller à la guerre, à la chasse, aux dances, aux mascarades et autres exercices; aussi qu'il estoit un homme de chair comme un autre, et qu'il avoit plusieurs grandes vertus et perfections qui offusquoyent cette petite

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imperfection, si imperfection se doit appeller faire l'amour.

J'ay ouy faire un conte de luy à propos du respect deu aux dames. Il leur en portoit de son naturel beaucoup ; mais il l'oublia, et non sans sujet, à l'endroit de madame la duchesse de Savoye, donne Beatrix de Portugal. Luy, passant une fois par le Piedmont, allant à Rome pour le service du roy son maistre, visita le duc et la duchesse. Après avoir assez entretenu M. le duc, s'en alla trouver madame la duchesse en sa chambre pour la saluer; et, s'approchant d'elle, elle, qui estoit la mesme arrogance du monde, luy présenta la main pour la baiser. M. le cardinal, impatient de cet affront, s'approcha pour la baiser à la bouche, et elle de se reculer. Luy, perdant patience et s'approchant plus prés encore d'elle, la prend par la teste et en dépit d'elle la baisa deux ou trois fois. Et, quoiqu'elle en fît ses cris et exclamations, à la portugaise et espagnole, si fallut-il qu'elle passât par là. «Comment, dit-il, est-ce à moy à qui il faut user de cette mine et façon? Je baise bien la reine ma maistresse, qui est la plus grande reine du monde, et vous, je ne vous baiserois pas, qui n'estes qu'une petite duchesse crottée ! Et si veux que vous sçachiez que j'ay couché avec des dames aussi belles et d'aussi bonne ou plus grande maison que vous. » Possible pouvoit-il dire vray. Cette princesse eut tort de tenir cette grandeur à l'endroit d'un tel prince de si grande maison, et mesme cardinal, car il n'y a car-

dinal, veu ce grand rang d'église qu'ils tiennent, qui ne s'accompare aux plus grandes princesses de la chrestienté. M. le cardinal aussi eut tort d'user de revanche si dure; mais il est bien fascheux à un noble et généreux cœur, de quelque profession qu'il soit, d'endurer un affront.

J Le cardinal de Granvelle le sceut bien faire sentir au comte d'Egmont, et d'autres que je laisse au bout de ma plume, car je brouillerois par trop mes discours, auxquels je retourne; et le reprens au feu roy Henry second qui a esté fort respectueux aux dames, qu'il servoit avec de grands respects, qui detestoit fort les calomniateurs de l'honneur des dames. Et, lorsqu'un roy sert telles dames, et de tel poids et de telle complexion, malaisément la suitte de la cour ose ouvrir la bouche pour en parler mal. De plus, la reine mère y tenoit fort la main pour soustenir ses dames et filles, et le bien faire sentir a ces détracteurs et pasquineurs, quand ils estoyent une fois descouverts, encore qu'elle-mesme n'y aye esté espargnée non plus que ses dames; mais ne s'en soucioit pas tant d'elle comme des autres, d'autant, disoit-elle, qu'elle sentoit son ame et sa conscience pure et nette, qui parloit assez pour soy; et la pluspart du temps se rioit et se mocquoit de ces medisans escrivains et pasquineurs. « Laissez-les tourmenter, disoit-elle, et prendre de la peine pour rien » ; mais, quand elle les descouvroit, elle leur faisoit bien sentir. Il escheut à l'aisnée Limueil, à son commence- Brantôme. III. 3

ment qu'elle vint à la cour, de faire un pasquin (car elle disoit et escrivoit bien) de toute la cour, mais non point scandaleux pourtant, sinon plaisant; asseurez-vous qu'elle la repassa par le fouet à bon escient, avec deux de ses compagnes qui en estoyent de consente; et, sans qu'elle avoit cet honneur de luy appartenir, à cause de la maison de Thurenne, alliée à celle de Boulogne, elle l'eust chastiée ignominieusement, par le commandement exprés du roy, qui detestoit estrangement tels escrits.

5 Je me souviens qu'une fois le sieur de Matha, qui estoit un brave et vaillant gentilhomme que le roy aimoit, et estoit parent de madame de Valentinois, il avoit ordinairement quelque plaisante querelle contre les dames et les filles, tant il estoit fol. Un jour, s'estant attacqué à une de la reine, il y en avoit une, qu'on nommoit la grande Meray, qui s'en voulut prendre pour sa compagne; luy ne fit que simplement respondre : « Ah ! je ne m'attaque pas à vous, Meray, car vous estes une grande courciere bardable. » Comme de vray, c'estoit la plus grande fille et femme que je vis jamais. Elle s'en plaignit à la reine, que l'autre l'avoit appellée jument et courciere bardable. La reine fut en telle colère qu'il fallut que Matha vuidast de la cour pour aucuns jours, quelque faveur qu'il eust de madame de Valentinois, sa parente; et d'un mois après son retour n'entra en la chambre de la reine et des filles.

5 Le sieur de Gersay fit bien pis à l'endroit d'une des filles de la reine à qui il vouloit mal, pour s'en vanger, encor que la parole ne luy manquast nullement : car il disoit et rencontroit des mieux, mais surtout quand il medisoit, dont il en estoit le maistre; mais la médisance estoit lors fort défendue. Un jour qu'elle estoit à l'aprés-disnée dans la chambre de la reine avec ses compagnes et gentilshommes, comme alors la coustume estoit qu'on ne s'assioit autrement qu'en terre quand la reine y estoit, ledict sieur, ayant pris entre les mains des pages et laquais une couille de bellier, dont ils s'en jouoyent à la basse-court (elle estoit fort grosse et enflée tout bellement) estant couché prés d'elle, la coula entre la robbe et la Juppé de cette fille, et si doucement qu'elle ne s'en advisa jamais, sinon que, lorsque la reine se vint à se lever de sa chaire pour aller en son cabinet, cette fille, que je ne nommeray, se vint lever aussi-tost, et, en se levant tout devant la reine, pousse si fort ceste balle belliniere, pellue, velue, qu'elle fit six ou sept bonds joyeux, que vous eussiez dit qu'elle vouloit donner de soy-mesme du passetemps à la compagnie sans qu'il luy coustast rien. Qui fut estonné? ce fut la fille, et la reine aussi, car c'estoit en belle place visible sans aucun obstacle. « Nostre-Dame ! s'escria la reine, et qu'est cela, m'amie, et que voulez-vous faire de cela? » La pauvre fille, rougissant, à demy esplorée, se mit à dire qu'elle ne sçavoit que c'estoit, et que

c'estoit quelqu'un qui luy vouloit mal qui luy avoit fait ce meschant trait, et qu'elle pensoit que ce ne fust autre que Gersay. Luy, qui en avoit veu le commencement du jeu et des bonds, avoit passé la porte. On l'envoya quérir; mais ne voulut jamais venir, voyant la reine si collere, et niant pourtant le tout fort ferme. Si fallut-il que pour quelques jours il fuist sa collere, et du roy aussi; et, sans qu'il estoit un des plus grands favoris du roy-dauphin avec Fontaine-Guerin, il fust esté en peine, encore que rien ne se prouvast contre luy que par conjecture, nonobstant que le roy et ses courtisans et plusieurs dames ne s'en pussent engarder d'en rire, ne l'osant pourtant manifester, voyant la collere de la reine : car c'estoit la dame du monde qui sçavoit [le] mieux rebrouer et estonner les personnes.

J Un honneste gentilhomme et une damoiselle de la cour vindrent une fois, de bonne amitié qu'ils avoyent ensemble, à tomber en haine et querelle, si bien que la damoiselle luy dit tout haut dans la chambre de la reine, estans sur ce différent: « Laissez-moi, autrement je diray ce que m'avez dit. » Le gentilhomme, qui luy avoit rapporté quelque chose, en fidélité, d'une très-grande dame, et craignant que mal ne luy en advinst, que pour le moins il ne fust banny de la cour, sans s'estonner il respondit, car il disoit très-bien le mot : « Si vous dittes ce que je vous ay dit, je diray ce que je vous ay fait. » Qui fut estonnée? ce fut la

SIXIEME D ISCOURS 2 I

fille ; toutesfois elle respondit : « Que m'avez-vous fait ? » L'autre respondit : « Que vous ay-je dit ? » La fille par amprés réplique: « Je sçay bien ce que vous m'avez dit »; l'autre : « Je sçay bien ce que je vous ay fait. » La fille duplique: « Je prouveray fort bien ce que vous m'avez dit. » L'autre respondit: « Je prouveray encor mieux ce que je vous ay fait. » Enfin, après avoir demeuré assez de temps en telles contestations par dialogues de répliques et dupliques en pareils et semblables mots, s'en séparèrent par ceux et celles qui se trouvèrent là, encore qu'ils en tirassent du plaisir.

Tel débat parvint aux oreilles de la reine, qui en fut fort en collere, et en voulut aussitost sçavoir les paroles de l'un et les faits de l'autre, et les envoya quérir. Mais l'un et l'autre, voyant que cela tireroit à conséquence , adviserent à s'accorder aussitost ensemble, et, comparoissant devant la reine, de dire que ce n'estoit qu'en jeu qu'ils se contestoyent ainsi, et que le gentilhomme ne luy avoit rien dit, ny luy rien fait à elle. Ainsi ilz payèrent la reine, laquelle pourtant tansaet blasma fort le gentilhomme, d'autant que ses paroles estoyent par trop scandaleuses. Le gentilhomme me jura vingt fois que, s'ilz ne se fussent rapatriez et concertez ensemble, et que la damoiselle eust descouvert les paroles qu'il luy avoit dites, qui luy tournoyent à grande conséquence, que résolument il eust maintenu son dire qu'il luy avoit fait, à peine qu'on la visitast, et qu'on ne la trouveroit

point pucelle, et que c'estoit luy qui l'avoit despucellée. « Ouy, luy respondis-je; mais, si on l'eust visitée et qu'on l'eust trouvée pucelle, car elle estoit fille, vous fussiez esté perdu, et vous y fust allé de la vie. — Ha ! mort-Dieu ! merespondit-il, c'est ce que j'eusse voulu le plus, qu'on l'eust visitée : je n'avois point peur que la vie y eust couru ; j'estois bien asseuré de mon baston : car je sçavois bien qui l'avoit depucellée, et qu'un autre y avoit très-bien passé, mais non pas moy, dont j'en suis bien marry; et, la trouvant entamée et tracée, elle estoit perdue et moy vangé, et elle scandalisée. Je fusse esté quitte pour l'espouser, et puis m'en deffaire comme j'eusse pu. » Voilà comme les pauvres filles et dames courent fortune, aussi bien à droit comme à tort.

5 J'en ay cogneu une de très-grande part, laquelle vint à estre grosse du fait d'un tres-braveet gallant prince; on disoit pourtant que c'estoit en nom de mariage, mais par amprés on en sceut le contraire. Le roy Henry le sceut le premier, qui en fut extresmement fasché, car elleluy(en) appartenoit un peu. Toutesfois, sans faire plus grand bruit ny scandale, le soir au bal la voulut mener dancer le bransle de la torche; et puis la fit mener dancer à un autre la gaillarde et les autres bransles, là où monstra sa disposition et dextérité mieux que jamais, avec sa taille qui estoit très-belle, et qu'elle accommodoit si bien ce jour là qu'il n'y avoit aucune apparence de grossesse: de sorte que le roy,

qui avoit jette ses yeux tousjours fort fixement sur elle, ne s'en apperceut non plus que si elle ne fust esté grosse; et vint à dire à un très-grand de ses plus familiers: « Ceux-là sont bien malheureux et meschants d'estre allés inventer que cette pauvre fille estoit grosse; jamais je ne luy ay veu meilleure grâce. Ces meschans détracteurs qui en ont parlé ont menty et ont très-grand tort. » Et ainsi ce bon prince excusa cette fille et honneste damoiselle, et en dit de mesmes à la reine, estant couché le soir avec elle. Mais la reine, ne se fiant à cela, la fit visiter le lendemain au matin, elle estant présente, et se trouva grosse de six mois; laquelle luy advoua et confessa le tout sous la courtine de mariage. Pourtant le roy, qui estoit tout bon, fit tenir le mystère le plus secret qu'il peut, sans scandaliser la fille, encor que la reine en fust fort en collere. Toutesfois ils l'envoyèrent tout coy chez ses plus proches païens, où elle accoucha d'un beau fils, qui pourtant fut si malheureux qu'il ne put jamais estre advoué du père putatif; et la cause en traisna longuement, mais la mère n'y put jamais rien gaigner.

Or, le roy Henry aimoit aussi bien les bons contes comme les rois ses prédécesseurs, mais il ne vouloit point que les dames en fussent scandalisées ny divulguées ; si bien que luy, qui estoit d'assez amoureuse complexion , quand il alloit voir les dames, y alloit le plus caché et le plus couvert qu'il pouvoit, afin qu'elles fussent hors de soup-

çon et diffame. Et, s'il en avoit aucune qui fust descouverte, ce n'estoit pas sa faute ny de son consentement, mais plustost de la dame, comme une que j'ay ouydire, de bonne maison, nommée madame Flamin, d'Escosse, laquelle, ayant esté enceinte du fait du roy, elle n'en faisoit point la petite bouche, mais tres-hardiment disoit en son escossiment francizé: « J'ay fait tant que j'ay pu, que, Dieu mercy, je suis enceinte du roy, dont je m'en sens tres-honnorée et tres-heureuse; et si je veux dire que le sang royal a je ne sçay quoy de plus suave et friande liqueur que l'autre, tant je m'en trouve bien, sans conter les bons brins de présents que l'on en tire. »

Son fils, qu'elle en eut alors, fut le feu grand prieur de France, qui fut tué dernièrement à Marseille, qui fut un très-grand dommage, carc'estoit un tres-honneste, brave et vaillant seigneur : il le monstra bien à sa mort. Et siestoit homme de bien et le moins tiran gouverneur de son temps, ny depuis; et la Provence en sçauroit bien que dire, et encore que ce fust un seigneur fortsplendide et de grande despense; mais il estoit homme de bien et se contentoit de raison.

Cette dame, avec d'autres que j'ay ouy dire, estoit en cette opinion que, pour coucher avec son roy, ce n'estoit point diffame, et que putains sont celles qui s'adonnent aux petits, mais non pas aux grands rois et gallants gentilshommes; comme cette reine amazone que j'ay dit, qui vint de trois

cens lieues pour se faire engrosser à Alexandre, pour en avoir de la race : toutesfois l'on dit qu'autant vaut l'un que l'autre.

J Apres le roy Henry vint le roy François second, duquel le règne fut si court que les medisans n'eurent loisir de se mettre en place pour médire des dames; encore que, s'il eust régné longtemps, ne faut point croire qu'il les eust permis en sa cour : car c'estoit un roy de tres-bon et tres-franc naturel, et qui ne se plaisoit point en médisances, outre qu'il estoit fort respectueux à l'endroit des dames et les honnoroit fort; [aussi avoit-il la reine sa femme, et la reine sa mère, et messieurs ses oncles, qui rabrouoientfort] ces causeurs et piqueurs de la langue. Il me souvient qu'une fois, luy estant à Sainct-Germain en Laye, sur le mois d'aoust et de septembre, il luy piïst envie d'aller le soir voir les cerfs en leurs ruths en cette belle forest de Sainct-Germain, et menoit des princes ses plus grands familiers, et aucunes grandes dames et filles que je dirois bien. Il y en eut quelqu'un qui en voulut causer, et dire que cela ne sentoit point sa femme de bien ny chaste, d'aller voir de telles amours et tels ruths de bestes, d'autant que l'appétit de Venus les en eschauffoit davantage, à telle imitation et telle veue, si bien que, quand elles s'en voudroyent degouster, l'eau ou la salive leur en viendroit à la bouche du mitan, que par après il n'y auroit autre remède de l'en oster, sinon par autre cause ou salive de sperme.

2b SIXIEME DISCOURS

Le roy le sceut, et les princes et clames qui l'y avoyent accompagné. Asseurez-vous que, si le gentilhomme n'eust sitost escampé, il estoit trèsmal, et ne parut à la cour qu'après sa mort et son règne.

Il y eut force libelles diffamatoires contre ceux qui gouvernoyent alors le royaume; mais il n'y eut aucun qui piquast et offensast plus qu'une invective intitulée le Tigre, sur l'imitation de la première invective de Ciceron contre Catillina, d'autant qu'elle parloit des amours d'une trèsgrande et belle dame et d'un grand son proche. Si le gallant auteur fust esté appréhendé, quand il eust eu cent mille vies il les eust toutes perdues: car et le grand et la grande en furent si estommacquez qu'ils en cuiderent désespérer.

Ce roy François ne fut point sujet à l'amour comme ses prédécesseurs : aussi eust-il eu grand tort, car il avoit pour espouse la plus belle femme du monde et la plus aimable; et qui l'a telle ne va point au pourchas comme d'autres, autrement il est bien misérable; et qui n'y va, peu se soucie-il de dire mal des dames, ny bien et tout , sinon que de la sienne. C'est une maxime que j'ay ouy tenir à une honneste personne; toutesfois je l'ay veu faillir plusieurs fois.

J Le roy Charles vint par amprés, lequel, pour sa tendresse d'aage, ne se soucioit, du commencement, des dames, ains se soucio.t plustost à passer son temps en exercice de jeunesse. Toutesfois feu

M. de Sipierre, son gouverneur, et qui estoit, à mon gré et d'un chacun aussi, le plus honneste et le plus gentil cavallier de son temps, et le plus courtois et reverentieux aux dames, en apprit si bien la leçon au roy son maistre et disciple qu'il a esté autant à l'endroit des dames qu'aucuns roys ses prédécesseurs : car jamais, et petit et grand, il n'a veu dame, fust-il le plus empesché du monde ailleurs, ou qu'il courust ou qu'il s'arrestast, ou à pied ou à cheval, qu'aussitost il ne la saluast et luy ostast son bonnet fort reverentieusement. Quand il vint sur l'aage d'amour, il servit quelques honnestes dames et filles que je sçay, mais avec si grand honneur et respect que le moindre gentilhomme de sa cour eust sceu faire.

De son règne, les grands pasquineurs commencèrent pourtant avoir vogue , et mesmes aucuns gentilshommes bien gallants de la cour, lesquels je ne nommeray point, qui detractoyent estrangement des dames, et en gênerai et en particulier, voire des plus grandes, dont aucuns en ont eu des querelles à bon escient, et s'en sont tres-mal trouvez : non pourtant qu'ils advouassent le fait, car ils nioient tout; aussi s'en fussent-ilz trouvez de l'escot s'ils l'eussent advoué, et le roy leur eust bien fait sentir, car ilz s'attaquoyent à de trop grandes. D'autres faisoyent bonne mine, et enduroyent à leur barbe mille démentis qu'on disoit conditionels et en l'air, et mille injures qu'ils beuvoyent doux comme laict, et n'osoyent nullement repartir, au-

trement il leur alloit de la vie. En quoy bien souvent me suis-je estonné de telles gens qui se mettoyent ainsi à médire d'autruy, et permettre qu'on medist à leur nez tant et tant d'eux. Si avoyent-ils pourtant la réputation d'estre vaillants ; mais en cela ilz enduroyent le petit affront gallantement sans sonner mot.

Je me souviens d'un pasquin qui fut fait contre une très-grande dame, veufve, belle et bien honneste, qui voulloit convoler avec un très-grand prince jeune et beau. Il y eut quelques-uns, que je sçay bien, qui, ne voulans ce mariage, pour en destourner le prince firent un pasquin d'elle, le plus scandaleux que j'aye point veu, là où ils l'accomparoyent à cinq ou six grandes putains anciennes, fameuses, fort lubriques, et qu'elle les surpassoit toutes quatre. Ceux mesmes qui avoyent fait le pasquin le luy présentèrent, disans pourtant qu'il venoit d'autres, et qu'on leur avoit baillé. Ce prince, l'ayant veu, donna des démentis et dit mille injures en l'air à ceux qui l'avoyent fait; eux passèrent tout sous silence, encor qu'ils fussent des braves et vaillans. Cela donna pourtant pour le coup à songer au prince, car le pasquin portoit et monstroit au doigt plusieurs particularitez; mais au bout de deux ans le mariage s'accomplit.

Le roy estoit si généreux et bon que nullement il favorisoit telles gens d'avoir de petits mots joyeux avec eux à part; bien les aimoit-il, mais ne vouloit que le vulgaire en fust abreuvé, disant que

sa cour, qui estoit la plus noble et la plus illustre de grandes et belles dames de tout le monde, et pour telle réputée, ne vouloit qu'elle fust villipendée et mésestimée, par la bouche de tels causeurs et gallants; et c'estoit à parler ainsi des courtizannes de Rome, de Venise et d'autres lieux, et non de la cour de France, et que, s'il estoit permis de le faire, il n'estoit permis de le dire.

Voilà comment ce roy estoit respectueux aux dames, voire tellement qu'en ses derniers jours je sçay qu'on luy voulut donner quelque mauvaise impression de quelques très-grandes et très-belles et honnestes dames, pour estre brouillées en quelques très -grandes affaires qui luy touchoient; mais il n'en voulut jamais croire rien; ains leur fit aussi bonne chère que jamais, et mourut avec leurs bonnes grâces et grande quantité de leurs larmes qu'elles espandirent sur son corps. Et le trouvèrent à dire, puis après bien, quand le roy Henry troisiesme vint à luy succéder, lequel, pour aucuns mauvais rapports qu'on luy avoit fait d'elles en Pologne, n'en fit à son retour si grand conte comme il en avoit fait auparavant; et d'icelles, et d'autres que je sçay, s'en fit un tres-rigoureux censeur, dont pour cela il n'en fut pas plus aymé ; si que je croy qu'en partie elles ne luy ont point peu nuy, ny à sa maie fortune, ny à sa ruine. J'en dirois bien quelques particularitez, mais je m'en passeray bien, sinon qu'il faut considérer que la femme est fort encline à la vengeance : car, quoy qu'il tarde, elle

3o SIXIEME DISCOURS

l'exécute; au contraire du naturel de la vengeance d'aucuns, laquelle du commencement est fort ardente et chaude à s'en faire acroire, mais par le temporisaftnent et longueur elle s'attiedist et vient à néant. Voilà pourquoy il s'en faut garder du premier abord, et par le temps parer aux coups; mais la furie, l'abord et le temporisement, durent tousjours en la femme jusqu'à la fin; je dis d'aucunes, mais peu.

Aucuns ont voulu excuser le roy de la guerre qu'il faisoit aux dames par descriemens, que c'estoit pour refréner et corriger le vice, comme si la correction en cela luy servoit ; veu que la femme est de tel naturel que tant plus on luy défend cela, tant plus y est-elle ardente, et a-on beau luy faire le guet. Aussi, par expérience, ay-je veu que pour luy on ne se destournoit de son grand chemin.

Aucunes dames a-il aymé, que je sçaybien, avec de très-grands respects, et servy avec très-grand honneur, et mesmes une très-grande et belle princesse, dont il devint tant amoureux avant qu'aller en Poulogne, qu'après estre roy il se résolut de l'espouser, encor qu'elle fust mariée à un grand et brave prince, mais il estoit à luy rebelle, et réfugié en païs estrange pour amasser gens et luy faire la guerre; mais à son retour en France la dame mourut en ses couches. La mort seule empescha ce mariage, car il y estoit résolu : par la faveur et dispense du pape il l'espousoit, qu'il ne luy eust re-

fusée, estant un si grand roy, et pour plusieurs autres raisons que l'on peut penser.

A d'autres aussi a-il fait l'amour pour les descrier. J'en sçay une grande que, pour des desplaisirs que son mary luy avoit faits, et ne le pouvant atrapper, s'en vengea sur sa femme, qu'il divulgua en la présence de plusieurs; encor cette vengeance estoit-elle douce, car, au lieu de la faire mourir, il la faisoit vivre.

J'en sçay une qui, faisant trop de la gallante, et pour un desplaisir qu'elle luy fit, exprés luy fit l'amour, et, sans grand peine de persuasion, luy donna un rendez-vous en un jardin où ne faillit de se trouver; mais ii ne la voulut toucher autrement (ce disent aucuns), mais il la toucha fort bien, ains la faire voir en place de marché, et puis la bannir de la cour avec opprobre.

Il desiroit et estoit fort curieux de sçavoir la vie des unes et des autres et en sonder leur vouloir. On dit qu'il faisoit quelquesfois part de ses bonnes fortunes à aucuns de ses plus privez. Bien heureux estoient-ilz ceux-là : car les restes de ces grands roys ne sçauroyent estre que très-bons.

Les dames le craignoyent fort, comme j'ay veu; et leur faisoit luy-mesme des reprimendes, ou en prioit la reine sa mère, qui de soy en estoit assez prompte, mais non pour aymer les medisans, ainsi que je l'ay monstre cy-devant par ces petits exemples que j'ay allégué; auxquels y prenant pied et altération , que pouvoit-elle faire aux autres

quand ils touchoient au vif et à l'honneur des dames?

Ce roy avoit tant accoustumé, dez son jeune aage, comme j'ay veu, de sçavoir des contes des dames, voire moy-mesme luy en ay-je fait aussi quelqu'un, et en disoit aussi, mais fort secrètement, de peur que la reine sa mère le sceust, car elle ne vouloit qu'il les dît à d'autres qu'à elle, pour en faire la correction; tellement que, venant en aage et en liberté, n'en perdit la possession. Et, pour ce, sçavoit aussi bien comme elles vivoyent en sa cour et en son royaume (au moins aucunes) et mesmes les grandes, que s'il les eust toutes pratiquées. Et si aucunes y en avoit qui vinssent à la cour nouvellement, en les accostant fort courtoisement et honnestement, pourtant leur en contoit de telle façon, qu'elles en demeuroient estonnées en leurs âmes d'où il avoit appris toutes ces nouvelles, luy niant et desadvouant pourtant le tout. Et, s'il s'amusoit en cela, il ne laissoit, en autres et plus grandes choses, y applicquer son esprit si hautement qu'on l'a tenu pour le plus grand roy que de cent ans il y a eu en France, ainsi que j'en ayescrit ailleurs en un chapitre de luy fait à part.

Je n'en parle doncques plus, encor qu'on me pust dire que je ne suis esté assez copieux d'exemples de luy pour ce sujet, et que j'en devois dire davantage si j'en sçavois. Ouy, j'en sçay prou, et des plus sublins; mais je ne veux pas tout à coup dire les nouvelles de la cour ny du reste du monde;

et aussi que je ne pourrais si bien pallier et couvrir mes contes, que l'on ne s'en apperceust sans escandale.

J Or, il y a de ces détracteurs des dames de diverses sortes. Les uns en médisent d'aucunes pour quelque desplaisir qu'elles leur auront fait, encor qu'elles soyent des plus chastes du monde, et les font, d'un ange beau et pur qu'elles sont, un diable tout infect de meschanceté; comme un honneste gentilhomme que j'ay veu et cogneu, lequel, pour un léger desplaisir qu'une tres-honneste et sage dame luy avoit fait, la descria fort villainement; dont il en eut bonne querelle. Et disoit : « Je sçay bien que j'ay tort, et ne nie point que cette dame ne soit tres-chaste et tres-vertueuse ; mais quiconque sera-elle celle-là qui m'aura le moins du monde offensé, quand elle seroit aussi sage et pudique que la vierge Marie, puisqu'autrement il ne m'est permis d'en avoir raison comme d'un homme, j'en diray pis que pendre. » Mais Dieu pourtant s'en peut irriter.

D'autres détracteurs y a-il qui, aymans des dames et ne pouvant rien tirer de leur chasteté, de dépit en causent comme de publiques; et si font pis : ils disent et publient qu'ils en ont tiré ce qu'ils vouloyent, mais, les ayant cogneues et apperceues par trop lubriques, les ont quittées. J'en ay cogneu force gentilshommes en nos cours de ces humeurs. D'autres [dames], qui à bon escient quittent leurs mignons et favoris de couchette, et puis, suivant Brantôme. III. 5

leurs legeretez et inconstances, s'en sont degoustées et repris d'autres en leurs places : sur ce, ces mignons, dépitez et désespérez, vous peignent et descrient ces pauvres femmes ne faut point dire comment, jusques à raconter particulièrement leurs lascivetez et paillardises qu'ils ont ensemble exercées, et à descouvrir leurs sis qu'elles portent sur leurs corps nuds, afin que mieux on les croye.

D'autres y a-il qui, dépitez qu'elles en donnent aux autres et non à eux, en médisent à toute outrance, et les font guetter, espier et veiller, afin qu'au monde ilz donnent plus grandes conjectures de leurs veritez.

D'autres qui, espris de belle jalousie, sans aucun sujet que celuy-là, maldisent de ceux qu'elles ayment le plus, et qu'eux-mesmes ayment tant qu'ilz ne les voyent pas à demy. Voilà l'un des grands effets de jalousie. Et tels détracteurs ne sont tant à blasmer que l'on diroit bien : car il faut imputer cela à l'amour et à la jalousie, deux frère et sœur d'une mesme naissance.

D'autres détracteurs y a-il qui sont si fort naiz et accoustumez à la médisance que plustost qu'ilz ne médisent de quelque personne ils mediroyent d'eux-mesmes. A vostre advis, si l'honneur des dames est espargné en la bouche de telles gens? Plusieurs en nos cours en ay-je veu tels qui, craignans de parler des hommes de peur de la touche, se mettoyent sur la draperie des pauvres dames, qui n'ont autre revange que les larmes, regrets et

paroles. Toutesfois en ay-je cogneu plusieurs qui s'en sont tres-mal trouvez : car il y a eu des parents, des frères, des amys, de leurs serviteurs, voire des marys, qui en ont fait repentir plusieurs, et remascher et avaller leurs paroles. Enfin, si je voulois raconter toutes les diversitez des détracteurs des dames qu'il y en a, je n'aurois jamais fait.

5 Une opinion en amour ay-je veu tenir à plusieurs : qu'un amour secret ne vaut rien, s'il n'est un peu manifeste, sinon à tous, pour le moins à ses plus privez amis; et, si à tous il ne se peut dire, pour le moins que le manifeste s'en face, ou par monstres ou par faveurs, ou de livrées etcouleurs5 ou actes chevalleresques, comme courremens de bagues, tournois, masquarades, combats à la barrière, voire à ceux de bon escient quand on est à la guerre; certes, le contentement en est trèsgrand en soy.

Comme de vray, de quoy serviroit à un grand capitaine d'avoir fait un beau et signalé exploict de guerre, et qu'il fust teu et nullement sceu ? Je crois que ce luy seroit un dépit mortel. De mesme en doivent estre les amoureux qui ayment en bon lieu, ce disent aucuns. Et de cette opinion en a esté le principal chef, M. de Nemours, le parangon de toute chevallerie : car, si jamais prince, seigneur ou gentilhomme a esté heureux en amours, c'a esté celuy-là. Il ne prenoit pas plaisir à les cacher à ses plus privez amis; si est-ce qu'à

plusieurs il les a tenues si secrètes qu'on ne les jugeoit que malaisément.

Certes, pour les dames mariées, la descouverte en est fort dangereuse ; mais, pour les filles et veufves qui sont à marier, n'importe : car la couleur et prétexte d'un mariage futur couvre tout.

J J'ay cogneu un gentilhomme tres-honneste à la cour, qui, servant une très-grande dame, estant parmy ses compagnons un jour en devis de leurs maistresses, et se conjurans tous de les descouvrir entre eux de leurs faveurs, ce gentilhomme ne voulut jamais déceler la sienne, ains en alla controuver une autre d'autre part, et leur donna ainsi le bigu, encor qu'il y eust un grand prince en la troupe qui l'en conjurast et se doutast pourtant de cet amour secret ; mais luy et ses compagnons n'en tirèrent que cela de luy ; et pourtant à part soy maudit cent fois sa destinée qui l'avoit là contraint de ne racconter, comme les autres, sa bonne fortune, qui est plus gratieuse à dire que sa maie.

5 Un autre ay-je cogneu, bien gallant cavallier, lequel, par sa présomption trop libre qu'il prit de descouvrir sa maistresse, qu'il devoit taire, tant par signes que paroles et effets, en cuida estre tué par un assassinat qu'il faillit; mais pour un autre sujet il n'en faillit un autre, dont la mort s'ensuivit.

5 J'estois à la cour du temps du roy François second, que le comte de Saint-Aignan espousa à FontainebleaulajeuneBourdeziere. L'endefnain, le nouveau marié estant venu en la chambre du roy, un chacun

luy commença à faire la guerre, selon la coustume; dont il y eut un grand seigneur tres-brave qui luy demanda combien de postes ilavoit couru. Le marié respondit cinq. Par cas, il y eut présent un honneste gentilhomme, secrétaire, qui estoit là fortfavory d'une très-grande princesse que je ne nommeray point, qui dit que ce n'estoit guieres, poulie beau chemin qu'il avoit battu et pour le beau temps qu'il faisoit, car c'estoit en esté. Ce grand seigneur luy dit : « A mort-Dieu ! il vous faudroit des perdriaux à vous! — Pourquoy non ? répliqua le secrétaire. Par Dieu! j'en ay pris une douzaine en vingt-quatre heures sur la plus belle motte qui soit icy h l'entour, ny qui soit possible en France. » Qui fut esbahy ? Ce fut ce seigneur, car par là il apprit ce dont il se doutoit il y avoit longtemps; et, d'autant qu'il estoit fort amoureux de cette princesse, fut fort marry de ce qu'il avoit si longuement chassé en cet endroit et n'avoit jamais rien pris, et l'autre avoit esté si heureux en rencontre et en sa prise. Ce que le seigneur dissimula pour ce coup; mais depuis, en temporisant son martel, la luy cuida rendre chaud et couvert, sans une considération que je ne diray point; mais pourtant il luy porta tousjours quelque haine sourde. Et, si le secrétaire fust esté bien advisé, il n'eust vanté ainsi sa chasse, mais l'eust tenue tres-secrete , et mesme en une si heureuse adventure, dont il en cuida arriver de la brouillerie et de l'escandale. 5 Que diroit-on d'un gentilhomme de par le

monde, qui, pour quelque desplaisir que luy avoit fait sa maistresse, [fut si impudent qu'il alla monstrer à son mary sa peinture qu'elle luy avoit donnée, qu'il portoit au col, dont le mary fut fort estonné et moins aimant sa femme qui en sceut colorer le fait ainsi qu'elle put.

5 Celui eut bien plus grand tort, que je sçay, grand seigneur, qui, dépité de quelque tour que luy avoit fait sa maistresse,] alla jouer et perdre son pourtrait aux dez contre un de ses soldats, car il avoit grand charge en l'infanterie; ce qu'elle sceut, et en cuida crever de dépit, et qui s'en fascha fort. La reine mère le sceut, qui luy en fit la reprimende, sur ce que le desdain en estoit par trop grand, que d'aller ainsi abandonner au sort de dez le pourtrait d'une belle et honneste dame. Mais ce seigneur en rabilla le fait, disant que, de sa couche, il avoit réservé le parchemin du dedans, et n'avoit que couché la boete qui l'enserroit, qui estoit d'or et enrichie de pierreries. J'en ay veu souvent démener le conte entre la dame et le seigneur bien plaisamment, et en ay ry d'autres fois mon saoul.

J Si diray-je une chose : qu'il y a des dames, dont j'en ay veu aucunes, qui veulent estre en leurs amours bravées, menacées, voire gourmandées, et les a-t-on plustost de telle sorte que par douces compositions; ny plus ny moins qu'aucunes forteresses qu'on a par force, et d'autres par douceur; mais pourtant elles ne veulent estre inju-

SIXIEME DISCOURS 3o,

riées, ny descriées pour putains : car bien souvent les paroles offensent plus que les effets.

Silla ne voulut jamais pardonner à la ville d'Athènes qu'il ne la ruinast de fonds en comble, non pour opiniastreté d'avoir tenu contre luy, mais seulement parce que dessus les murailles ceux de dedans en parlèrent mal, et touchèrent l'honneur bien au vif de Metella sa femme.

5 En quelques lieux de par le monde, que je ne nommeray point, les soldats aux escarmouches et aux sièges de places se reprochoyent les uns aux autres l'honneur de deux de leurs princesses souveraines, jusques-là à s'entredire : « La tienne joue bien aux quilles. — La tienne rempelle aussi bien. » Par ces brocards et sobriquets, les princesses animoyent bien autant les leurs à faire du mal et des cruautez que d'autres sujets, ainsi que je l'ay veu.

J J'ay ouy raconter que la principale occasion qui anima plus la reine d'Hongrie à allumer ces beaux feux vers la Picardie et autres parts de France, ce fut à l'appétit de quelques insolents bavards et causeurs, qui parloyent ordinairement de ses amours, et chantoyent tout haut et partout :

Au, au Barbanson Et la reine d'Ongrie 1

chanson grossière pourtant, et sentant à pleine gorge son advanturier ou villageois.

5 Caton ne put jamais aymer César, depuis

qu'estant au sénat, qu'on deliberoit contre Catilina et sa conjuration, et qu'on en soupçonnoit César estant au conseil, fut apporté audict César, en cachette, un petit billet, ou, pour mieux dire, un poullet, que Servilla, sœur de Catcn, luy envoyoit, qui portoit assignation ou rendez-vous pour coucher ensemble. Caton, ne s'en doutant point, ains de la consente dudict César avec Catilina, cria tout haut que le sénat luy fit commandement d'exhiber ce dont estoit question. César, à ce contraint, le monstra, où l'honneur de sa sœur se trouva fort escandalizé et divulgué. Je vous laisse à penser donc si Caton, quelque bonne mine qu'il fit d'haïr César à cause de la Republique, s'il le put jamais aymer , veu ce trait scandaleux. Ce n'estoit pas pourtant la faute de César, car il falloit nécessairement qu'il manifestast ce brevet ; autrement il luy alloit de la vie. Et croy que Servilla ne luy en voulut point de mal autrement pour cela; comme de fait ne laissèrent à continuer leurs amours, desquelles vint Brutus, qu'on disoit César en estre père; mais il luy rendit mal pour l'avoir mis au monde.

Or les dames, pour s'abandonner aux grands, courent beaucoup de fortunes, et, si elles en tirent des faveurs, des grandeurs et des moyens, elles les acheptent bien.

5 J'ay ouy conter d'une dame belle, honneste et de bonne maison, mais non de si grande comme d'un grand seigneur qui en estoit très-fort amou-

reux; et, l'ayant trouvée un jour en sa chambre seule avec ses femmes, assise sur son lict, après quelques devis et propos tenus d'amour, ce seigneur vint à l'embrasser, et par douce force la coucha sur son lict; puis venant au grand assaut, et elle l'endurant avec une petite et civile opiniastreté, elle luy dit : « C'est un grand cas que vous autres grands seigneurs ne vous pouvez engarder d'user de vos autoritez et libertez à l'endroit de nous autres inférieures. Au moins, si le silence vous estoit aussi commun comme la liberté de parler, vous seriez par trop désirables et pardonnables. Je vous prie donc, Monsieur, tenir secret cecy que vous faittes, et garder mon honneur. »

Ce sont les propos coustumiers dont usent les dames inférieures à leurs supérieurs : « Hà! Monsieur, disent-elles, advisez au moins à mon honneur. » D'autres disent : « Ha! Monsieur, si vous dites cecy, je suis perdue; gardez, pour Dieu, mon honneur! » D'autres disent : « Monsieur mais que vous n'en sonniez mot et mon honneur soit sauvé, je ne m'en soucie point » ; comme voulant arguer par là qu'on en peut faire tant qu'on voudra en cachette ; et mais que le monde n'en sçache rien, elles ne pensent point estre deshonnorées.

Les plus grandes et superbes dames disent à leurs gallants inférieurs : « Donnez-vous bien garde d'en dire mot, tant seul soit-il; autrement il vous va de la vie; je vous feray jetter [en] un sac

dans l'eau, ou je vous feray tuer, ou je vous feray couper les jarrets » ; et autres tels et semblables propos prononcent-elles : si bien qu'il n'y a dame, de quelque qualité qui soit, qui vueille estre scandalisée ny pourmenée tant soit peu par le palais de la bouche des hommes. Si en a-il aucunes qui sont si mal advisées, ou forcenées, ou transportées d'amour, que, sans que les hommes les accusent, d'elles-mesmes se décrient : comme fut, il n'y a pas longtemps, une très-belle et honneste dame, de bonne part, de laquelle un grand seigneur en estant [de]venu fort amoureux, et puis après en jouissant, et luy ayant donné un très-beau et riche bracellet, où luy et elle estoyent très-bien pourtraits, elle fut si mal advisée de le porter ordinairement sur son bras tout nud par-dessus le coude; mais un jour son mary, estant couché avec elle, par cas il le trouva et le visita, et là-dessus trouva sujet de s'en défaire par la violence de la mort. Quelle mal advisée femme !

5 J'ay cogneu d'autres fois un très-grand prince souverain, lequel, ayant gardé une maistresse des plus belles de la cour l'espace de trois ans, au bout desquels luy fallut faire un voyage pour quelque conqueste, avant qu'y aller vint tout à coup tresamoureux d'une très-belle et honneste princesse s'il en fut onc; et, pour luy monstrer qu'il avoit quitté son ancienne maistresse pour elle, et la vouloit du touthonnorer et servir, sans plus se soucier de la mémoire de l'autre, luy donna avant partir

toutes les faveurs, joyaux, bagues, pourtraits, bracellets et toutes gentillesses que l'ancienne luy avoit donnez, dont aucunes estant veues et apperceues d'elle, elle en cuida crever de dépit, non pourtant sans le taire; mais en s'escandallisant fut contente d'escandalliser l'autre. [Je croy que, si ceste princesse ne fust morte par après, le prince, au retour de son voyage, l'eut espousée.]

J J'ay cogneu un autre prince, mais non si grand, lequel, durant ses premières nopces et sa viduité, vint à aymer unefort belle et honneste damoiselle de par le monde, à qui il fit, durant leurs amours et soûlas, de fort beaux présents de carcans, de bagues, de pierreries et force autres belles hardes, dont entre autres il y avoit un fort beau et riche mirouer où estoit sa peinture. Or, le prince vint à espouser une fort belle et tres-honneste princesse de par le monde, qui luy fit perdre le goust de sa première maistresse, encor qu'elles ne se deussent rien l'une à l'autre de la beauté. Cette princesse persuada et sollicita tant monsieur son mary qu'il envoya demander à sa première maistresse tout ce qu'il luy avoit jamais donné de plus beau et de plus exquis. Cette dame en eut un grand crevecœur; mais pourtant elle avoit le cœur si grand et si haut, encor qu'elle ne fust point princesse, mais pourtant d'une des meilleures maisons de France, qu'elle luy renvoya le tout du plus beau et du plus exquis, où estoit un beau mirouer avec ia peinture dudict prince; mais (avant pour le

mieux décorer), elle prit une plume et de l'ancre, et luy ficha dedans de grandes cornes au beau mitan du front; et, délivrant le tout au gentilhomme, luy dit: « Tenez, mon amy, portez cela à vostre maistre, et que je luy envoyé tout ainsi qu'il me le donna, et que je ne luy ay rien osté ny adjousté, si ce n'est que de luymesme il y ait adjousté quelque chose du depuis; et dittes à cette belle princesse sa femme, qui l'a tant sollicité à me demander ce qu'il m'a donné, que, si un seigneur de par le monde (le nommant par son nom, comme je sçay) en eust fait de mesme à sa mère, et luy eust répété et osté ce qu'il luy avoit donné pour coucher souvent avec elle, par don d'amourettes et jouissances, qu'elle seroit aussi pauvre d'affiquets et pierreries que damoiselle de la cour; et que sa teste, qui en est si fort chargée aux despens d'un tel seigneur et du devant de sa mère, que maintenant elle seroit tous les matins par les jardins à cueillir des fleurs pour s'en accommoder, au lieu de ses pierreries : or, qu'elle en face des pastez et des chevilles, je les luy quitte. » Qui a cogneu cette damoiselle la jugeroit telle pour avoir fait le coup; et ainsi elle-mesme me l'a-elle dit, et qu'elle estoit très-libre en paroles; mais pourtant elle s'en cuida trouver mal, tant du mary que de la femme, pour se sentir ainsi décriée; à quoy on luy donna blasme, disant que c'estoitsa faute, pour avoir ainsi dépité et désespéré cette pauvre dame, qui avoit trèsbien gaigné tels présents par la sueur de son corps.

Cette damoiselle, pour estre l'une des belles et agréables de son temps, nonobstant l'abandon qu'elle avoit fait de son corps à ce prince, ne laissa à trouver party d'un tres-riche homme, mais non semblable de maison; si bien que, venant un jour à se reprocher l'un à l'autre les honneurs qu'ils s'estoyent faits de s'estre entre mariez, elle, qui estoit d'un si grand lieu, de l'avoir espousé, il luy fit response: « Et moy, j'ay fait plus pour vous que vous pour moy : car je me suis deshonnoré pour vous remettre vostre honneur » ; voulant inférer par là que , puisqu'elle l'avoit perdu estant fille, le luy avoit remis l'ayant prise pour femme.

J J'ay ouy conter, et le tiens de bon lieu, que, lorsque le roy François premier eut laissé madame de Chasteaubriand, sa maistresse fort favorite, pour prendre madame d'Estampes, estant fille appellée Helly, que madame la Régente avoit prise avec elle pour une de ses filles, et la produisit au roy François à son retour d'Espagne à Bourdeaux, laquelle il prit pour sa maistresse, et laissa ladite madame de Chasteaubriand , ainsi qu'un cloud chasse l'autre, madame d'Estampes pria le roy de retirer de ladicte madame de Chasteaubriand tous les plus beaux joyaux qu'il luy avoit donné, non pour le prix et la valeur, car pour lors les perles et pierreries n'avoyent la vogue qu'elles ont eu depuis, mais pour l'amour des belles devises qui estoyent mises, engravées et empreintes, lesquelles la reine

de Navarre, sa sœur, avoit faites et composées : car elle en estoit très-bonne maistresse. Le roy François luy accorda sa prière, et luy promit qu'il le feroit : ce qu'il fit; et, pour ce, ayant envoyé un gentilhomme vers elle pour les luy demander, elle fit de la malade sur le coup, et remit le gentilhomme dans trois jours à venir, et qu'il auroit ce qu'il demandoit. Cependant, de dépit, elle envoya quérir un orfèvre, et luy fit fondre tous ces joyaux, sans avoir acception ny respect des belles devises qui y estoyent engravées ; et emprés, le gentilhomme tourné, elle luy donna tous les joyaux convertis et contournez en lingots d'or. [« Allez, dit-elle, portez cela au roy, et dites-luy que, puisqu'il luy a pieu me révoquer ce qu'il m'avoit donné si libéralement, que je le luy rends et renvoyé en lingots d'or.] Pour quant aux devises, je les ay si bien empreintes et colloquées en ma pensée, et les y tiens si chères, que je n'ay peu permettre que personne en disposât, en jouist et en eust de plaisir que moy-mesme. »

Quand le roy eut receu le tout, et lingots et propos de cette dame, il ne dist autre chose, sinon : « Retournez-luy le tout. Ce que j'en faisois, ce n'estoit pas pour la valeur, car je luy eusse rendu deux fois plus, mais pour l'amour des devises; et, puisqu'elle les a faites ainsi perdre, je ne veux point de l'or, et le luy renvoyé: elle a monstre en cela plus de générosité, de courage, que n'eusse pensé pouvoir provenir d'une femme. » Un cœur

de femme généreuse despité, et ainsi desdaigné (e), fait de grandes choses.

J Ces princes qui font ces revocations de p resens ne font pas comme fit une fois madame de Nevers, de la maison de Bourbon, fille de M. de Montpensier, qui a esté en son temps une tressage, tres-vertueuse et belle princesse, et pour telle tenue en France et en Espagne, où elle avoit esté nourrie quelque temps avec la reine Elisabeth de France, estant sa coupiere, luy donnant à boire, d'autant que la reine estoit servie de ses dames et filles, et chacune avoit son estât, comme nous autres gentilshommes à l'entour de nos rois. Cette princesse fut mariée avec le comte d'Eu, fils aisné de M. de Nevers, elle digne de luy, et luy tresdigne d'elle, car c'estoit un des beaux et agréables princes de son temps ; et pour ce il fut aymé et recherché des belles et honnestes de la cour, et entr'autres d'une qui estoit telle, et avec ce tresexcorte et habile. Advint qu'il prit un jour à sa femme une bague dans son doigt, fort belle, d'un diamant de quinze cens à deux mille escus, que la reine d'Espagne luy avoit donné à son départ. Ce prince, voyant que sa maistresse la luy louoit fort et monstroit envie de la vouloir, luy, qui estoit tres-magnanime et libéral, la luy donna librement, luy faisant accroire qu'il l'avoit gaignée à lapaulme : elle ne la refusa point, et la prit fort privement, et, pour l'amour de luy, laportoit tousjours au doigt; si bien que madame de Nevers, à qui monsieur son

mary avoit fait acroire qu'il l'avoit perdue à la paume, ou bien qu'elle demeureroit engagée, vint à voir la bague entre les mains de cette damoiselle, qu'elle sçavoit bien estre maistresse de son mary. Elle fut si sage et si fort commandant à soy que, changeant seulement de couleur et rongeant tout doucement son despit, sans faire autre semblant, tourna la teste de l'autre costé, et jamais n'en sonna mot à son mary ny à sa maistresse. En quoy elle fut fort à louer, pour ne contrefaire de l'acariastre, et se courroucer, et escandaliser la damoiselle, comme plusieurs autres que je sçay qui en eussent donné plaisir à la compagnie, et occasion d'en causer et d'en mesdire.

Voilà comment la modestie en telles choses y est fort nécessaire et très-bonne, et aussi qu'il y a là de l'heur et du malheur aussi bien qu'ailleurs: car telles dames y a-il qu'elles ne sçauroyent marcher ny broncher le moins du monde sur leur honneur, et en taster seulement d'un petit bout de doigt, que les voilà aussitost descriées, et divulguées et pasquinées partout.

D'autres y a-il, qui à pleines voiles voguent dans la mer et douces eaux de Venus, et à corps nud et estendues y nagent à nages estendues, et y follastrent leur corps, et voyagent versCypre au temple de Venus et ses jardins, et s'y délectent comme il leur plaist; au diable si l'on parle d'elles, ny plus ny moins que si jamais ne fussent esté nées. Ainsi la fortune favorise les unes et défavorise les autres

en médisance ; comme j'en ay veu plusieurs en mon temps, et y en a encore.

5 Du temps du roy Charles fut fait un pasquin à Fontainebleau, fortvillain et escandaleux, où il n'espargnoit les princesses et les plus grandes dames, ny autres. Que si l'on en eust sceu au vray l'auteur, il s'en fust trouvé tres-mal.

J A Blois aussi, lorsque le mariage de la reine de Navarre fut accordé avec le roy son mary, il s'en fit un autre aussi, fort escandaleux, contre une très-grande dame, dont on n'en put sçavoir l'auteur; mais bien y eut-il de braves et vaillans gentilshommes qui y estoyent compris, qui bravèrent fort et donnèrent force démentis en l'air. Tant d'autres se sont faits, qu'on ne voyoit autre chose, ny de ce règne, ny de celuy du roy Henry troisiesme, dont entre autres en fut fait un fort escandaleux en forme d'une chanson, et sur le chant d'une courante qui se dansoit pour lors à la cour, et pour ce se chanta entre les pages et laquais en basse et haute note.

f [Du temps du roy Henry troisiesme fut bien pis fait : car un gentilhomme, que j'ay ouy nommer et cogneu, fit un jour présent à sa maistresse d'un livre de peintures où il y avoit trente-deux dames grandes et moyennes de la cour, peintes au naturel, couchées et se jouans avec leurs serviteurs peints de mesmes et au naïf. Telle y avoit-il qui avoit deux ou trois serviteurs, telle plus, telle moins; et ces trente-

Brantôme. III. -,

5o SIXIEME DISCOURS

deux dames representoient plus de sept-vingt figures de celles de l'Aretin, toutes diverses. Les personnages estoient si bien représentez et au naturel qu'il sembloit qu'ils parlassent et le fissent; les unes deshabillées et nues, les autres vestues avec mesmes robbes, coeffures, paremens et habillemens qu'elles portojent et qu'on les voyoit quelquesfois. Les hommes tout de mesmes. Bref, ce livre fut si curieusement peint et faict qu'il n'y avoit rien que dire : aussi avoit-il cousté huict à neuf cens escus, et estoit tout enluminé.

Ceste dame le monstra et presta un jour à une autre sienne compaigne et grande amye, laquelle estoit fort aymée et fort familière d'une grande dame qui estoit dans ce livre, et des plus avant et au plus haut degré ; ainsy que bien à elle appartenoit, luy en fit cas. Elle, qui estoit curieuse du tout, voulut voir avec une autre, une grande dame sa cousine qu'elle aymoit fort, laquelle l'avoil conviée au festin de ceste veue, et qui estoit aussy de la peinture, comme d'autres.

La visite en fut faicte fort curieusement et avec grande peine, de feuillet à feuillet, sans en passer un à la légère, si bien qu'elles y consumèrent deux bonnes heures de l'aprés-disnée. Elle, au lieu de s'en estomacquer et de s'en fascher, ce fut à elle à en rire, et de les admirer, et de les fixement considérer, et se ravir tellement

SIXIEME DISCOURS 5l

en leurs sens sensuels et lubriques , qu'elles s'entremirent à s'entre-baiser à la colombine, et à s'entre-embrasser et passer plus outre, car elles avoient entre elles deux accoustumé ce jeu trèsbien.

Ces deux dames furent plus hardies et vaillantes et constantes qu'une qu'on m'a dit, qui, voyant un jour ce mesme livre avec deux autres de ses amyes, elle fut si ravie et entra en telle extase d'amour et d'ardent désir à l'imitation de ces lascives peintures qu'elle ne peut voir qu'au quatriesme feuillet , et au cinquiesme elle tomba esvanouie. Voylà un terrible esvanouissement ! bien contraire à celuy d'Octavia, sœur de Caesar Auguste, laquelle, oyant un jour reciter à Virgile les trois vers qu'il avoit fait de son fils Marcellus mort (dont elle lui en donna trois mille escus pour les trois seulement), s'esvanouit incontinent. Que c'est que l'amour, et d'une autre sorte !

J J'ay ouy conter, et lors j'estois à la cour, qu'un grand prince de par le monde, vieux et fort aagé, et qui, despuis sa femme perdue, s'estoit fort continemment porté en vefvage, comme sa grande profession de sainteté le portoit, il voulut revoler en secondes nopces avec une très-belle, vertueuse et jeune princesse. Et, d'autant que despuis dix ans qu'il avoit esté veuf n'avoit touché à femme, et craignant d'en avoir oublié l'usage (comme si c'estoit un art qui s'oublie) et de recevoir un affront la première nuict de ses nopces,

et ne rien faire qui vallust, pour ce, il se voulut essayer; et par argent fit gaigner une belle jeune fille, pucelle comme la femme qu'il devoit espouser : encor dit-on qu'il la fit choisir qu'elle ressemblast un peu des traits du visage de sa femme future. La fortune fut si bonne pour lui qu'il monstra n'avoir point oublié encor ses vieilles leçons; et son essay luy fut si heureux que, hardy et joyeux, il alla à l'assault du fort de sa femme dont il rapporta bonne victoire et réputation.

Cet essay fut plus heureux que celuy d'un gentilhomme que j'ay ouy nommer, lequel estant fort jeune et nigault, pourtant son père le voulut maryer. Il voulut premièrement faire l'essai, pour sçavoir s'il seroit gentil compaignon avec sa femme; et, pour ce, quelques mois avant, il recouvra quelque fille de joye belle, qu'il faisoit venir toutes les aprés-disnées dans la garenne de son père, car c'estoit en esté, et là il s'esbaudissoit et se rigouloit, soubs la fraischeur des arbres verds et d'une fontaine, avec sa damoiselle, qu'il faisoit rage : de façon qu'il ne craignoit nul homme pour faire ceste diantrerie à sa femme. Mais le pis fut que, le soir des nopces, venant à joindre sa femme, il ne peut rien faire. Qui fut esbahy ? Ce fut luy, et maugréer sa maudicte pièce traistresse, qui luy avoit failli feu, ensemble le lieu où ilestoit; puis, prenant courage, il dit à sa femme : « M'amye, je ne sçay que veut dire

cecy, car tous ces jours j'ay faict rage à la garenne à mon père »; et lui conta ses vaillances. « Dormons, et j'en suis d'advis, demain après disner je vous y meneray, et vous verrez autre jeu. » Ce qu'il fit, et sa femme s'en trouva bien; dont despuis à la cour courut le proverbe : Si je vous tenois à la garenne à mon père, vous verriez ce que je sçaurois faire. Pensez que le dieu des jardins, messer Priapus, les faunes et les satyres paillards qui président aux bois, assistent là aux bons compaignons, et leur favorisent leurs faits et exécutions.

Tous essais pourtant ne sont pas pareils, ny ne portent pas coup tousjours : car, pour l'amour, j'y en ay veu et ouy dire plusieurs bons champions s'estre faillis à recorder leurs leçons et recoller leurs tesmoins quand ils venoient à la grande escole. Car les uns, ou sont trop ardens et froids, ainsi que telle humeur de glace et de chaud les y surprend tout à coup; les autres, ou sont perdus en extases d'un si souverain bien entre leurs bras ; autres viennent apprehensifs ; les autres tout à trac viennent flacqs, qu'ils ne sçauroient qu'en dire la cause; autres tout de vrayont l'esguillette nouée. Bref, il y a tant d'inconveniens inopinés qui là dessus arrivent à l'improviste que, si je les voulois raconter, jen'aurois fait de longtemps. Je m'en rapporte à plusieurs gens maryés et autres advanturiers d'amour, qui en sçauroient plus dire cent fois que moy. Tels essays sont bons pour

les hommes, mais non pour les femmes; ainsy que j'ay ouy conter d'une mère et dame de qualité, laquelle, tenant une fille tres-chere qu'elle avoit, et unique , l'ayant compromise à un honneste gentilhomme en maryage, advant que de l'y faire entrer, et craignant qu'elle ne pust souffrir ce premier et dur effort, à quoy on disoitle gentilhomme estre tres-rude et fort proportionné, elle la fit essayer premièrement par un jeune page qu'elle avoit, assez grandet, une douzaine de fois, disant qu'il n'y avoit que la première ouverture fascheuse à faire, et que, se faisant un peu douce et petite au commencement, qu'elle endureroit la grande plus aysement; comme il advint, et qu'il put y avoir de l'apparence. Cet essay est encor bien plus honneste et moins escandaleux qu'un qui me fut dit une fois en Italie, d'un père qui avoit maryé son fils, qui estoit encore un jeune sot, avec une fort belle fille, à laquelle, tant fat qu'il estoit, il n'avoit rien peu faire ny la première ny la seconde nuict de ses nopces ; et, comme il eut demandé et au fils et à la nore comme ils se trouvoient en maryage, et s'ils avoient triomphé, ils respondirent l'un et l'autre : « Nicnte. — A quoy a-il tenu? » demanda-il à son fils. Il respondit tout follement qu'il ne sçavoit comment il falloit faire. Sur quoy il prit son fils par une main et la nore par une autre, et les mena tous deux en une chambre, et leur dit : « Or je vous veux doncques monstrer comme il faut faire. » Et fit coucher sa

nore sur un bout du lit, et luy fait bien eslargir les jambes; et puis dit à son fils : « Or voy comment je fais » ; et dit à sa nore : « Ne bougez; non importe, il n'y a point de mal. » Et, en mettant son membre bien arboré dedans, dit : « Advise bien comme je fais et comme je dis, dentro, fuero, dentro, fuero » ; et répliqua souvent ces deux mots en s'advançant dedans et reculant, non pourtant tout dehors. Et ainsi, après ces fréquentes agitations et parolles, dentro et fuero, quand ce vint à la consommation, il se mit à dire brusquement et vite : « Dentro, dentro, dentro, dentro », jusqu'à ce qu'il eust fait. Au diable le mot de fuero! Et par ainsy, pensant faire du magister, il fut tout à plat adultère de sa nore, laquelle, ou qu'elle fist de la niaise, ou, pour mieux dire, de la fine, s'en trouva très-bien pour ce coup, voyre pour d'autres que luy donna le fils et le père et tout, possible pour luy mieux apprendre sa leçon, laquelle il ne luy voulut pas apprendre à demy ny à moictié, mais à la perfection. Aussi toute leçon ne vaut rien autrement.

J J'ay ouy dire et conter à plusieurs amans advanturiers et bien fortunés qu'ils ont veu plusieurs dames demeurer ainsy esvanouyes et pasmées estans en ces doux altères de plaisir; mais assez aysement pourtant retournoient à soy-mesme; que plusieurs, quand elles sont là, elles s'escrient : « Helas! je me meurs ! » Je croy que ceste mort leur est tres-douce. Il y en a d'autres

qui contournent les yeux en la teste pour telle délectation, comme si elles dévoient mourir de la grande mort, et se laissans aller comme du tout immobiles et insensibles. D'autres ay-je ouy-dire qui roidissent et tendent si violemment leurs nerfs, artères et membres, qu'ils en engendrent la goutecrampe ; comme d'une que j'ay ouy dire, qu'y estoit si subjecte qu'elle n'y pouvoit remédier. D'autres font peter leurs os, comme si on leur rehabilloit de quelque rompure.

J J'ay ouy parler d'une, à propos de ces esvanouyssemens, qu'ainsi que son amoureuxlamanioit dessus un coffre, que, quand ce fut à la douce fin, elle se pasma de telle façon qu'elle se laissa tomber derrière le coffre à jambes ribaudaines, et s'engagea tellement entre le coffre et la tapisserie de la muraille, qu'ainsy qu'elle s'efforçoit à s'en desgager et que son amy luy aidoit, entra quelque compaignie qui la surprit faisant ainsi l'arbre fourchu, qui eut loisir de voir un peu de ce qu'elle portoit, qui estoit tout très-beau pourtant ; et fut à elle à couvrir le faict, en disant qu'un tel l'avoit poussée en se jouant ainsy derrière le coffre, et dire par beau semblant que jamais ne l'aymeroit.

5 Ceste dame courut bien plus grande fortune qu'une que j'ay ouy dire, laquelle, ainsi que son amy la tenoit embrassée et investie sur le bord de son lit, quand ce vint sur la douce fin, qu'il eut achevé, et que par trop il s'estendoit, il avoit par

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cas des escarpins neufs qui avoient la semelle glissante, et, s'appuyant sur des carreaux plombés dont la chambre estoit pavée, qui sont fort subjects à faire glisser, il vint à se couler et glisser si bien sans se pouvoir arrester, que du pourpoinct, qu'il avoit tout recouvert de clinquant, il en escorcha de telle façon le ventre, la motte, le cas et les cuisses de sa maistresse, que vous eussiez dit que les griffes d'un chat y avoient passé; ce qui cuisoit si fort la dame qu'elle en fît un grand cri et ne s'en put engarder. Mais le meilleur fut que la dame, parce que c'estoit en été et faisoit grand chaud, s'estoit mise en appareil un peu plus lubrique que les autres fois, car elle n' avoit que sa chemise bien blanche et un manteau de satin bianc dessus, et les calleçons à part; si bien que le gentilhomme, après avoir faict sa glissade, fit précisément l'arrest du nez, de la bouche et du menton sur le cas de sa maistresse, qui venoit fraischement d'estre barbouillé de son bouillon, que par deux fois desjà il luy avoit versé dedans et emply si fort qu'il en estoit sorti et regorgé sur les bords, dont par ainsi se barbouilla le nez, et bouche et moustaches, que vous eussiez dit qu'il venoit de frais de savonner sa barbe; dont la dame, oubliant son mal et son esgratigneure, s'en mit si fort à rire qu'elle luy dit : « Vous estes un beau fils, car vous avez bien lavé et nettoyé vostre barbe, d'autre chose pourtant que de savon de Naples. » La dame en fit le conte

à une sienne compaigne, et le gentilhomme à un sien compaignon. Voylà comment on l'a sceu, pour avoir esté redict à d'autres : car le conte estoit bon et propre à faire rire.

Et ne faut point doubter que ces dames, quand elles sont à part, parmj leurs amyes plus privées, qu'elles ne s'en fassent des contes aussi bons que nous autres, et ne s'entredisent leurs amours et leurs tours les plus secrets, et puis en rient à pleine bouche, et se mocquent de leurs gallans, quand ils font quelque faute ou quelque action de risée et mocquerie.

Et si font bien mieux : car elles se dérobent les unes aux autres leurs serviteurs, non tant quelquesfois pour l'amour, mais pour en tirer d'eux tous les secrets, menées et follies, qu'ils ont faictes avec elles; et en font leur profit, soit pour en attiser davantage leurs feux, soit pour vengeance, soit pour s'entrefaire la guerre les unes aux autres en leurs privés devis, quand elles sont ensemble.]

Du temps de ce roy Henry troisiesme fut fait ce pasquin muet de ce livre de peintures que j'ay dit cy-devant, de plusieurs dames en leurs postures et habitations avec leur homme. Celuy-là estoit bien scandaleux. Voyez ce passage où je l'ay mis cy-devant.

5 Or c'est assez (sur ce sujet) parlé. Je voudrois volontiers de bon cœur que plusieurs langues de nostre France se fussent corrigées de ces

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maldires, et se comportassent comme celles d'Espagne, lesquelles, sur la vie, n'oseroyent toucher tant soit peu l'honneur des dames de grandeur et réputation; voire les honnorent-ilz de telle façon que, si on les rencontre en quelque lieu que ce soit, et que l'on crie tant soit peu lugar à las damas, tout le monde s'encline, et leur porte-on tout honneur et révérence; et devant elles toutes insolences sont défendues sur la vie.

Quand l'imperatrix , femme de l'empereur Charles, fit son entrée à Tolède, j'ay ouy dire que le marquis deVillane,l'un des grands seigneurs d Espagne, pour avoir menacé un argusil qui l'avoit pressé de marcher et de s'avancer, il cuyda estre en grand peine, parce que cette menace se fit en la présence de ladite impératrice; et, si ce fust esté en celle de l'empereur, n'en fust esté si grand bruit.

Le duc de Feria estant en Flandres, et les reines Eleonor et Marie marchans par pais, et leurs dames et filles après, et luy estant prés de sa maistresse, et venant à prendre question contre un autre cavallier espagnol, tous deux cuiderent perdre leurs vies, plus pour avoir fait tel escandale devant les reines et impératrice que pour tout autre sujet.

De mesmes don Carlos d'Avalos à Madrid, ainsi que la reine Isabelle de France marchoit par [la] ville, s'il ne se fust soudain jette dans une église qui sert là de refuge aux pauvres malheu-

reux, il fust aussitost esté exécuté à la mort. Et luy fallut eschapper desguisé et s'enfuir d'Espagne; dont il en a esté toute sa vie banny et confiné en la plus misérable isle de toute l'Italie, qui est Lipari.

Les bouffons mesmes, qui ont tout privilège de parler, s'ils touchent les dames, en pâtissent; ainsi qu'il en arriva à un qui s'appeloit Légat, que j'ay cogneu. Un jour nostre reine Elizabeth de France, en devisant et parlant des demeures de Madrid et Valladolit, combien elles estoyent plaisantes et délectables, elle dit que de bon cœur elle voudroit que ces deux places fussent si proches qu'elle en pust toucher l'une d'un pied, et l'autre de l'autre; et ce disoit en eslargissant fort les jambes. Le bouffon, qui ouit cela, dit : « Et moy je voudrois estre au beau mitan, con un carraco de bouricco, para encargar y plantar la raya. » Il en fut bien fouetté à la cuisine; dont pourtant il n'avoit tort de faire ce souhait, car cette reine estoit l'une des belles, agréables et honnestes qui fust jamais en Espagne, et valloit bien estre désirée de cette façon, non pas de luy, mais de plus honnestes gens que luy cent mille fois.

Je pense que ces messieurs les medisans et causeurs des dames voudroyent bien avoir et jouir du privilège de liberté qu'ont les vandangeurs de la campagne de Naples au temps des vandanges, auxquels est permis, tant qu'ils vandangent, de

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dire tous les maux et injures et pouilles à tous les passans qui vont et viennent sur les chemins; si bien que vous les verrez crier, hurler après eux, et les arauder sans en espargner aucuns, et grands, et moyens, et petits, de quelque estât qu'ils soyent. Et, qui est le plaisir, n'en espargnent aussi les dames, princesses et grandes, [qui] qu'elles soyent : si bien que de mon temps j'ay ouy dire et veu que plusieurs d'entre elles, pour en avoir le plaisir, se donnoyent des affaires et alloyent expiés aux champs, et passoyent par les chemins pour lesouyr gazouiller et entendre d'eux mille sallauderies et paroles lubriques qu'ils leur disoyent et debagoulloyent, leur faisant la guerre de leurs paillardises et lubricitez qu'elles exerçoient envers leurs maris et serviteurs, jusques à leur reprocher leurs amours et habitations avec leurs cochers, pages, laquais et estaffiers, qui les conduisoyent. Et, qui plus est, leur demandoyent librement la courtoisie de leur compagnée, et qu'ils les assailliroyent et traitteroyent bien mieux que tous les autres. Et ce disoyent en franchissant naïvement et naturellement les mots sans autrement les desguiser. Elles en estoyent quittes pour en rire leur saoul et en passer leur temps, et leur en faire rendre response à leurs gens qui les accompagnoyent, ainsi qu'il est permis d'en rendre le change. Les vandanges faites, ilz se font trefve de tels mots jusqu'à l'autre année, autrement en seroyent recherchez et bien punis. On m'a dit que cette coustume dure encore,

que beaucoup de gens en Fiance voudroyent bien qu'elle fust observée en quelque saison de l'année, pour avoir le plaisir de leurs médisances en toute seureté, qu'ils ayment tant.

Or, pour faire fin, les dames doivent estre respectées par tout le monde, leurs amours et leurs faveurs tenues secrètes. C'est pourquoy FAretin disoit que, quand l'on estoit à ce point, les langues que les amans et amantes s'entre-donnent les uns aux autres n'estoyent dédiées tant pour se délecter, nypour le plaisir que l'on y prenoit, que pour s'entrelier de langues ensemble et s'entre-faire le signal que l'on tint caché le secret de leurs escoles; mesmes qu'aucuns lubriques et paillards maris impudents se trouvent si libres et débordez en paroles, qui, ne se contentant des paillardises et lascivetez qu'ils commettent avec leurs femmes, les déclarent et publient à leurs compagnons et en font leurs contes ; si bien que j'ay cogneu aucunes femmes en hayr leurs marys de mal mortel, et se retirer bien souvent des plaisirs qu'elles leur donnoyent, pour ce sujet ; ne voulant estre escandalisées, encor que ce fust un fait de femme à mary.

M. du Bellay, le poëte, en ses Tumbeaux latins

qu'il a composez, qui sont très-beaux, en a fait un

d'un chien, qui me semble qu'il est digne d'estre

mis icy, car il est fait à nostre matière, qui dit

ainsi :

Latratu fures excepi, mut us amantes.

Sic placui domino, sic placui dominx.

SIXIEME DISCOURS bô

« Par mon japper, j'ay chassé les larrons, et, par me tenir muet, j'ay accueilly les amants ; ainsi j'ay pieu à mon maistre, ainsi j'ay pieu à ma maistresse. »

Si donc on doit aimer les animaux pour estre secrets, que doit-on faire des hommes pour se taire ? Et s'il faut prendre advis pour ce sujet d'une courtizanne qui a esté des plus fameuses du temps passé et grande clergesse en son mestier, qui estoit Lamia (faire le peut-on) , qui disoit de quoy une femme se contentoit le plus de son amant, c'estoit quand il estoit discret en propos et secret en ce qu'il faisoit ; et surtout qu'elle haïssoit un vanteur, qui se vantoit de ce qu'il ne faisoit pas etn'accomplissoit ce qu'il promettoit. Ce dernier s'entend en deux choses. De plus, disoit que la femme, bien qu'elle le fist, ne vouloit jamais estre appellée putain ny pour telle divulguée. Aussi dit-on d'elle que jamais elle ne se mocqua d'homme, ny homme oncques se mocqua d'elle ny mesdit. Telle dame, sçavante en amours, en peut bien donner leçon aux autres.

Or, c'est assez parlé de ce sujet ; un autre mieux disant que moy l'eust pu mieux embellir et aggrandir ; je luy en quitte les armes et la plume.

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