L'HERCULE MESQUIN
(Dames Galantes. Discours VII i.
tion de la luzf no puede cobdiciar de ella con tanto deseo como el que vio, y fue privado de la vista. « Ce que me semble de ceste chose est qu'encores que les filles, avec ceste grand ferveur de sang, soient disposées d'aymer fort, toutesfois elles n'ayment point tant comme les femmes mariées et les vefves, par une grande experiance de l'affaire, et la raison naturelle y est en cela, d'autant qu'un aveugle nay, et qui de sa naissance est privé de la veue, il ne la peut tant désirer comme celluy qui en a jouy si doucement, et après l'a perdue. » Puis adjousta que : con menos pena se abstiene d'una cosa la persona que nunca supo que aquella que vive enamorada del gusto pasado : « d'autant qu'avec moins de peine on s'abstient d'une chose que l'on n'a jamais tasté, que de celle que l'on a aymé et esprouvé. » Voylà les raisons qu'en allegoit ceste dame sur ce subjet. Or le vénérable et docte Boccace, parmy ses questions de son Phillocoppe, en laneufiesme, il fait celle-là mesme : De laquelle de ces trois, de la mariée, de la vefve et de la fille, l'on doit plustost s'en rendre amoureux pour plus heureusement conduire son désir à effect ? Boccace respond , par la bouche de la reyne qu'il entroduit parlante, que : combien que ce soit tres-mal fait, et contre Dieu et sa conscience, de désirer la femme mariée, qui n'est nullement à soy, mais subjette à son mary, il est fort aisé de venir au but d'elle, que non de la fille et vefve, jaçoit que telle amour est périlleuse, d'autant que plus on souffle le feu il s'allume da- Brantâme. III.
vantage, autrement il s'estaint. Aussi toutes choses faillent en les usant, fors la luxure, qui en alimente. Mais la vefve, qui a esté longtemps sans tel effect, ne le sent quasi point, et ne s'en soucie non plus que si elle ne fust esté mariée, et est plustost reschauffée de la mémoire que de la concupiscence. Et la pucelle, qui ne sçait et cognoit encores ce que c'est, sinon par imagination, le souhaite tièdement. Mais la mariée, eschauffée plus que les autres, désire souvant venir à ce poinct, dont quelquesfois en est outragée de son mary de parolles et bien battue ; mais, désirant s'en vanger (car il n'y a rien si vindicatif que la femme, et mesme pour ceste chose), le fait cocu à bon escient, et en contente son esprit. Et, aussi que l'on s'ennuye de manger tousjours d'une mesme viande, mesmes les grands seigneurs et dames bien souvant délaissent les bonnes et dellicates viandes pour en prendre d'autres. D'avantage, quand aux filles, il y a trop de peine et consommation de temps pour les réduire et convertira la volunté des hommes; et, si elles ayment, elles ne sçavent qu'elles ayment. Mais aux vefves l'ancien feu aisément reprend sa force, leur faisant désirer aussitost ce que par longue discontinuation de temps elles avoient oublié ; et leur tarde de retourner et parvenir à tel effect, regrettans le temps perdu et les longues nuicts passées froidement dans leurs lictz de viduité peu eschauffées.
Sur ces raisons de ceste reyne parlante, un cer-
tain gentilhomme, nommé Ferramont, respondant à la reyne, et laissant les femmes mariées à part, comme fort aisées à esbranler, sans user de grand discours pour dire le contraire, reprend celluy des filles et des vefves, et maintient la fille estre plus ferme en amours que non pas la vefve : caria vefve, qui a senty par le passé les secretz d'amour, n'ayme jamais fermement, ains en doubte et lentement, désirant promptement l'un, puis l'autre, ne sçachant auquel elle se doive conjoindre pour son plus grand proffit et honneur ; et quelquefois ne veut nul d'eux, ainsi vacille en sa delliberation, et n'y peut la passion amoureuse prendre fermette. Mais tout au contraire est en la pucelle, et toutes telles choses luy sont incogneues : laquelle ne tend seulement qu'à faire un amy et y mettre toute sa pensée, après l'avoir bien choysy, et luy complaire en tout, pensant que ce luy est un très-grand honneur d'estre ferme en son amour ; et si attant en trop plus d'un grand ardeur les choses qui n'ont jamais esté d'elle ny veues, ny ouyes, ny esprouvées, et si souhaite plus que les autres femmes expérimentées de voir, ouïr et esprouver toutes choses. Aussi le désir qu'ell' a de voir choses nouvelles la maistrise fort: elle s'enquiert aux expertes, ce qui luy aumente le feu davantage ; et par ainsi elle desire conjoinction de celluy qu'elle a fait seigneur de sa pensée, et ceste ardeur n'est en la vefve, d'autant qu'elle y a desjà passé.
Or, la reyne de Boccace, reprenant la parolle et
voulant mettre fin finalle à ceste question, conclue! : que la vefve est plus soigneuse du plaisir d'amour cent fois que la pucelle, d'autant que la pucelle veut garder chèrement virginité et pucellage, veu que tout son futur honneur y consiste. Après, les pucelles sont naturellement crainctives, et mesmes, en ce fait, mal habilles et propres à trouver les invantions et commoditez aux occasions qu'il faut pour telz effeetz ; ce qui n'est ainsi en la vefve, qui est desjà fort pratique, hardie et rusée en cest art, ayant desjà donné et allienné ce que la pucelle attant de donner; ce qu'est occasion qu'elle ne crainct d'estre visitée ou accusée par quelque signal de bresche; et si cognoit mieux les secrettes voyes pour parvenir à son attante. Au reste, la pucelle crainct ce premier assaut de virginité, car il est à aucunes quelquefois plus ennuyeux et cuisant que doux, plaisant; ce que les vefves ne craignent point, mais s'y laissent aller et couller tres-doucement, quant bien l'assaillant seroit des plus rudes. Et ce plaisir est contraire à plusieurs autres, duquel pour le premier coup bien souvant on s'en ressasie et se passe légèrement, mais en cestuy-cy l'affection du retour en croist toujours. Par quoy la vefve, donnant le moins, et qui la donne souvant, est cent fois plus liberalle que la pucelle, à qui convient abandonner sa tres-chere chose, à quoy elle songe mille fois. Par quoy, conclud la reyne, il vaut mieux s'adresser à la vefve qu'à la fille, estant plus aisée à gaigner et corrompre.
J Or maintenant, pour prendre et desduire les raisons de Boccace, et les espelucher un peu, et discourir sur icelles, scellon les discours que j'en ay veu faire aux honnestes gentilzhommes et dames sur ce subjet, comme l'ayant bien expérimenté, je dis qu'il ne faut doubter nullement que qui veut avoir tost jouissance d'un amour, il se faut adresser aux dames mariées, sans que l'on s'en donne grand peine et consomme beaucoup de temps; d'autant que (comme dit Boccace) tant plus on attise un feu et plus il se fait ardant. Ainsi est-il de la femme mariée, laquelle s'eschauffe si fort avec son mary que, luy manquant de quoy estaindre le feu qu'il donne à sa femme, il faut bien qu'elle emprumpte d'ailleurs, ou qu'elle brusle toute vive. J'aycogneu une dame de bon lieu, grande et de bonne sorte, qui disoit une fois à son amy, qui le m'a conté, que de son naturel elle n'estoit aspre à ceste besogne tant que l'on diroit bien (et Dieu sçait!), et que voluntiers aisément bien souvant elle s'en passeroit, n'estoit que son mary la venant attiser, et n'estant assez suffisant et capable pour luy amortir sa challeur, qu'il luy rendoit si grande et si chaude, qu'il falloit qu'elle courust au secours à son amy ; encor, ne se contentant de luy bien souvant, se retiroit seule, ou en son cabinet ou en son lict, et là toute seule passoit sa rage tellement quellement, ou à la mode lesbienne, ou autrement par quelqu' autre artiffice ; voire jusques-là (disoitelle) que, n'eust esté la honte, elle s'en fust faicte
donner par les premiers qu'elP eust trouvé dans une salle du bal, à l'escart, jusques sur desdegrets, tant ell' estoit tourmentée de ce mal chaud, ny plus ny moins que les jumens sur les confins de l'Andelouzie, qui, venant si chaudes, et ne trouvans leurs estallons pour se faire saillir, ny n'en pouvant chevyr, se mettent leur nature contre le vent qui court en là, qui leur donne dedans, et là passent leurs challeurs et s'emplissent de ceste façon; d'où viennent ces chevaux si vistes que nous voyons venir de là, comme retenans de lavistesse naturelle du vent leur père. Je croy qu'il y a plusieurs marys qui voudraient fort que leurs femmes trouvassent un tel vent qui les raffraischist et leur fist passer leur chaud, sans qu'elles allassent rechercher leurs amoureux et leur faire des cornes fort villaines,
Voylà un naturel de femme que je viens d'alléguer, bien estrange : ne brusler sinon en l'attisant; dont ne s'en faut estonner, car, comme disoit une dame espaignolle : Que quanto mas me quiero sacar de la braza, tanto mas mi marido me abraza en el brazero. « Que tant plus je me veux oster des « brezes, tant plus -mon mary me brusle en mon brazier. » Et certes elles y peuvent brusler, et de ceste façon, veu que par les parolles, par les seulz attouchemens et embrassemens, voire par attraitz, elles se laissent aller fort aysement, quand elles trouvent les occasions, sans aucun respect du mary. Car, pour dire le vray,ce qui empesche plus toute fille ou femme d'en venir là bien souvant,
c'est la craincte qu'elles ont d'enfler par le ventre, sans manger des febves, ce que les mariées ne craignent nullement : car, si elles enflent, c'est le paouvre mary qui a tout fait, et porte toute la couverture. Et, quant aux loix d'honneur qui leurdeffandent cela, qu'allègue Boccace, la pluspart des femmes s'en mocquent, disans pour leurs raisons vallables que les loix de nature vont devant, et que jamais elle ne fit rien en vain, et qu'elle leur a donné des membres et des parties si nobles pour en user et mettre en besoigne, et non pour les laisser chaumer oysivement, ne leur deffandans ni imposans plus qu'aux autres aucunes vaccations, de peur que les hyraignes n'y bastissent leurs hyrantelles, comme j'ai dit ailleurs, et qu'elles ne treuvent queues de regnard propres pour les en oster ; et que bien souvent, pour faire chaumer ceste partye, il leur en arrive de grands maux et dangers de vie, et surtout une suffocation de matrisse dont l'on envoid tant mourir que c'est pitié, et de force belles honnestes dames, et tout pour ceste fascheuse continance, dont le principal remède (ce disent les médecins) c'est la cohabitation charnelle, et mesme avec de fortes, robustes et bien proportionnées personnes. Disent plus (au moins aucunes de nos dames), que ceste loi d'honneur n'est que pour celles qui n'ayment point et qui n'ont fait d'amys honnestes, ausquelles est tres-malseant et vituperable d'aller abandonner la chasteté de leur corps comme si c'estoient quelques courtizanes;
mais celles qui ayment, et qui ont fait des amis bien choysys, ceste loy ne leur prohibe nullement qu'elles ne leur assistent en leurs fœuz qui les bruslent, et ne leur donnent de quoy pour estaindre ; et que c'est proprement donner la vie à un qui la demande, se monstrant en cela begnines, et nullement barbares ny cruelles, comme disoit Regnaud que j'ay dit cy-devant sur le discours de la paouvre Geneviefvre affligée. Sur quoy j'ay cogneue une forthonneste dame et grande, laquelle, un jour son amy l'ayant trouvée à son cabinet qui traduisoit cette stance dudit Regnaud una dona deve dunque morire, en vers françois aussi beaux et bien faitz que j'en vis jamais (car je les vis despuis), et ainsi qu'il luy demanda ce qu'elle avoit escrit : « Tenez, voylà une traduction que je viens de faire, qui sert d'autant de sentence par moy donnée, et arrest formé pour vous contenter en ce que vous desirez, dont il n'en reste que l'exécution » ; laquelle, après la lecture, se fit aussitost. Quel arrest! Bien meilleur que s'il feust esté fait en la Tournelle ! car, encores que l'Arioste ornast les parolles de Regnaud de trèsbelles raisons, je vous asseure qu'elle n'en oublia aucune à les très-bien traduire et représenter, si bien que la traduction valloit bien autant pour esmouvoir que l'original ; et donna bien à entendre à tel amy qu'elle luy vouloit donner la vie et ne luy estre nullement innexorable, ainsi que l'autre en sceut bien prendre le temps.
Pourquoy donc une dame, quand nature l'a faite
SEPTIEME DISCOURS ni
bonne et miséricordieuse, n'usera-elle librement des dons qu'elle luy a donnez, sans en estre ingratte, ou sans répugner et contredire du tout contr'elle? Comme fit une dame dont j'ay ouy parler, laquelle, voyant un jour dans une salle son mary marcher et se pourmener, elle ne se peut engarder de dire à son amant : « Voyez (dit-elle) marcher nostre homme ; n'a-il pas la vraye encollure d'un cocu ? N'eussé-je pas donc offancé grandement nature, puisqu'elle l'avoit fait et destiné tel, si je l'eusse desmentie et contreditte ? »
J J'ay ouy parler d'un' autre dame, laquelle se plaignoit de son mary, qui ne la traictoit bien et jalousement l'espioit , et se doubtoit qu'elle luy faisoit des cornes. « Mais il est bon! (disoit-elle à son amy) il luy semble que son feu est pareil au mien : car je luy estains le sien en un tourne-main et en quatre ou cinq gouttes d'eau ; mais au mien, qui a autre profondeur de fournaise, il m'y en faut plusieurs : car nous autres sommes du naturel des hydropiques ou une fosse d'araine, qui tant plus ilz avallent d'eau et plus ilz en veulent avaller. »
Et disoit bien mieux un' autre, que leur cas estoit du naturel des poulies, lesquelles engendrent la pépie et en meurent si elles on[t] faute d'eau et ne boivent. De mesmes est leur cas qui engendre la pépie et en meurt bien souvant, si on ne luy donne souvant à boire ; mais il faut que ce soit d'autre eau que de fontaine. Un' autre dame disoit qu'elle estoit du naturel du bon jardin, lequel ne se con-
tente pas de l'eau du ciel, mais en demande à son jardinier, pour en estre plus fructueux. Un' autre dame disoit qu'elle voulloit ressembler aux bons œconomes et mesnagers, lesquelz ne donnent tout leur bien à mesnager à un seul et faire valloir, mais le despartent à plusieurs mains : car une seulle n'y pourroit fournir pour le bien esvalluer. Semblablement voulloit-elle ainsi mesnager son c. pour le meilliorer, et elle s'en trouvoit mieux.
J J'ay ouy parler d'une honneste dame qui avoit un amy fort laid et un fort beau mary, et de bonne grâce; aussi la dame estoit très-belle. Une sienne familliere luy remonstrant pourquoy elle n'enchoysissoit un plus beau : « Ne sçavez-vous pas (distelle) que ptfur bien cultiver une terre il y faut plus d'un laboureur, et voluntiers les plus beaux et les plus dellicatz n'y sont pas les plus propres, mais les plus ruraux et les plus robustes? » Un' autre dame que j'ay cogneue, qui avoit un mary fort laid et de fort mauvaise grâce, choysit un amy aussy laid que luy; et, comme une sienne compaigne luy demanda pourquoy : « C'est pour mieux me r'accoustumer à la laideur de mon mary. »
^ Un' autre dame, discourant un jour de l'amour, tant de la sienne que des autres de ses compagnes, dit: «Si les femmes estoient toujours chastes, elles ne sçauroient ce que c'est de leur contraire » ; se fondant en cela sur l'opinion d'Eliogaballe, qui disoit que « la moitié de la vie devoit estre employée en vertuz,et l'autre moytié
en vices ; autrement, tousjours en un estre tout bon ou tout mauvais, on ne sçaurait de son contraire, qui sert souvant de temperement ». J'ay veu de grands personnages aprouver ceste maxime, et mesmes pour les femmes. Aussi la femme de l'empereur Sigismond, qui s'apelloit Barbe, disoit qu'estre tousjours en un mesme estre de la chasteté apartenoit aux sottes; et en reprenoit fort ses dames et damoyselles qui percistoient en ceste sotte opinion, ainsi que de son costé elle la renvoya bien loing : car tout son plaisir fust en festes, danses, balz et amours, en se mocquant de celles qui ne faisoient de mesmes, ou qui jusnoient pour macérer la chair, et qui faisoient des retirées. Je vous laisse à penser s'il faisoit bon en la court de cest empereur et emperatrice ; je dis pour ceux et celles qui aymoient l'amour.
5 J'ay ouy parler d'une fort honneste dame et de réputation, laquelle, venant estre mallade du mal d'amour qu'elle portoit à son serviteur, sans se voulloir donner à l'hasard de ce pettit point qu'elle portoit entre ses jambes, à cause de ceste grande loy d'honneur tant recommandée et preschée des marys, et d'autant que de jour en jour elle alloit bruslant et asseichant, de sorte qu'en un rien elle se veid devenir seiche, maigre, allanguie, tellement que, comme paravant elle s'estoit veue fresche, grasse, en bon poinct, et puis toute changée par la cognoissance qu'elle en fît dans son mirrouer : «Comment (dist-elle) lors seroit-il donc
dit qu'à la fleur de mon aage, et qu'à l'apettitd'un léger poinct d'honneur et voilage scrupulle pour retenir par trop mon feu, je vinse ainsi peu à peu à me seicher, me consommer et venir vieille et laide avant le temps, ou que j'en perdisse le lustre de ma beauté, qui me faisoit estimer, priser et aymer, et qu'au lieu d'une dame de belle chair je devinse une carcasse, ou plustost une anotomie, pour me faire bannyr et me faire mocquer en toute bonne compaignie, et estre la risée d'un chascun? Non, je m'en garderay bien, mais m'ayderay des remèdes que j'ay en ma puissance. » Et par ce, tout ainsi qu'elle le dit, elle l'exécuta, et, se donnant, à elle et à son amy, contentement, reprint son en bon poinct et devint belle comme devant, sans que le mary sceust le remède dont elle avoit usé, mais l'attribuant aux médecins, qu'il remercioit et honnoroit fort, pour l'avoir ainsi remise à son gré pour en faire mieux son proffit.
J J'en ay ouy parler d'un' autre bien grande, de fort bonne humeur, et qui disoit bien le mot, laquelle estant malladive, son médecin luy dist un jour qu'elle ne se trouveroit jamais bien si elle ne le faisoit; elle soudain respondit : «Et bien! faisons-le donc. » Le médecin et elle s'en donnarent ensemble joye au cœur et au corps. Un jour, elle luy dist : « On dit partout que vous me le faites ; mais c'est tout un, puisque je me porte bien » ; — et franchissoit toujours le mot gallant qui commance par f. — « Et tant que je
pourray je le fairay, puisque ma santé en dépend.» J Ces deux dames ne ressembloient pas ceste honneste dame de Pampelonne, que j'ay dit encores cy-devant, qui est dans les Cent Nouvelles de la reyne de Navarre, laquelle, estant esperduement amoureuse de M. d'Avannes, ajma mieux cacher son feu, le couver dans sa poictrine qui en brusloit, et mourir, que de faillir à son honneur. Mais de ce j'en ay ouy discourir là-dessus à quelques honnestes dames et seigneurs. C'estoit une sotte, et peu songneuse du sallut de son ame, d'autant qu'elle-mesme se donnoit la mort, qui estoit en sa puissance de l'en chasser, et pour peu de chose. Car enfin, comme se disoit un ancien proverbe françois : « D'une herbe de pré tondue,
et d'un c. f , le dommage en est bientost
rendu. » Et qu'est-ce, amprés que tout cela est fait? La besoigne, comme d'autres, amprés qu'elle est faicte, s'en parest-elle devant le monde ? La dame en va-elle plus mal droicte ? y cognoit-on rien? Cela s'entant quand on besoigne à couvert, à huys clos, et que l'on n'en void rien. Je voudrois bien sçavoir si beaucoup de grandes que je cognois (car ce sont en elles que l'amour va plustost loger, comme dit ceste dame de Pampelonne : c'est aux grands portaux que battent les grands vents), laissent à marcher la teste haut eslevée, ou en ceste court ou ailleurs, et parestre braves comme une Bradamante ou une Marfise. Et qui seroit celluy tant presumptueux qui osast leur demander si elles en
viennent? Leurs marys mesmes(vous dis-je, au moins aucuns) ne leur oseroientpas dire, tant elles sçavent bien se contrefaire et se tenir en leur marche altiere ; et, si ces marys (aucuns) pensent leur en parler ou-menasser, ou outrager de parolles ou d'effect, les voylà perdus : car, encor qu'elles n'eussent songé aucun mal contre eux, elles se jettent aussitost à la vengeance, et la leur rendent bien ; car il y a un proverbe ancien qui dit que : «Quand et aussitost que le mary bat sa femme, son c. en rit. » Cella s'apelle qu'il espère faire bonne chère, cognoissant le naturel de sa maistresse qui le porte, et qui, ne pouvant se vanger d'autres armes, s'ayde de luy pour son segond et grand amy, pour donner la venue au gallant de son mary, quelque bonne garde et veille qu'il en fasse auprès d'elles. Car, pour parvenir à leur but, le plus souverain remède qu'elles ont c'est d'en faire leurs plainctes entre elles-mesmes, ou à leurs femmes et filles de chambre, et puis les gaigner ou à faire des amis nouveaux, si elles n'en ont poinct, ou, si elles en ont, pour les faire venir aux lieux assignez ; elles font la garde que le mary ou autre ne les surprenne. Or ces dames gaignent leurs filles et femmes, et les corrompent par argent, parpresens, par promesses; et bien souvant aucunes composent et contractent avec elles, à sçavoir que leur dame et maistresse, de trois venues que l'amy leur donnera, la servante en aura la moitié ou au moins le tiers. Mais le pis est que bien souvant les mais-
tresses trompent les servantes en prenant tout pour elles, s'excusant que l'amy ne leur en a pas plus donné, ains si petite portion qu'elles-mesmes n'en ont pas eu prou pour elles ; et paissent ainsy de bayes ces paouvres fillaudes et femmes servantes, cependant qu'elles sont en sentinelle et font bonne garde: en quoy il y a de l'injustice; et croy que, si ceste cause estoit plaidoyée par des raisons d'un costé et d'autres alléguées, il y auroit bien à rire et à debatre : car enfin c'est vray larcin de leur derosber ainsi leur sallaire et pention congrue. D'autres dames y-a-il qui tiennent fort bien le pacheet la promesse, et ne leur en derosbent rien pour en estre mieux servyes et secourues, et font comme les bons facteurs de bouctiques, qui font juste part de leur gain et proffit du tallant à leur maistre ou compaignon, et, par ainsi, telles dames méritent d'estre très-bien servies pour estre si bien recognoissantes de telles peines, veilles et gardes, car enfin elles se mettent en danger et hasard ; comme d'une que j'en sçay, qui, faisant un jour le guet cependant que sa maistresse estoit en sa chambre avec son amy et foisoit gode chère, et qui ne chaumoient point, le maistre d'hostel du mary la reprist et la tansa aigrement de ce qu'elle faisoit, et qu'il valloit mieux qu'elle fust avec sa maistresse que d'estre ainsi maquerelle et faire la garde au dehors de sa chambre, et un si mauvais tour au mary de sa maistresse; dont il dist qu'il l'en advertiroit. Mais la dame le gaigna par le moyen d'un autre
de ses filles de chambre, de laquelle il estoit amoureux, luy promettant quelque chose par les prières de sa maistresse, et aussy qu'elle luy fit quelque présent, dont il fut apaisé. Toutesfois depuis elle ne l'ayma jamais et luy garda bonne : car, espiant une occasion prise à la voilée, le fit chasser à son mary.
5 Je sçay une belle et honneste dame, laquelle ayant une servante en qui elle avoit mis son amitié et luy faisoit de bon bien, mesmes luy usoit de grandes privautez, et l'avoit très-bien dressée à telles menées; si bien que quelquefois, quand elle voyoit le mary de ceste dame longuement absent de sa maison, empesché ou à la court ou en autre voyage, bien souvant ell' arregardoit sa maistresse en rhabillant, qui estoit des plus belles et plus aymables, et puis disoit : «Hé! n'est-il pas bien malheureux, ce mary, d'avoir une si belle femme et la laisser ainsi seulle si longtemps sans la venir voir ! Ne merite-il pas que vous le faictes cocu tout à trac ? Vous le devez : car, si j'estois aussi belle que vous, j'en fairois autant à mon mary, s'il demeuroit autant absent. » Je vous laisse à penser si la dame et maistresse de ceste servante trouvoit goust à ceste noix, mesmes si elle n'avoit pas trouvé chaussure à son pied, et desquelles après elle en pouvoit faire par le moyen d'un si bon instrument.
Or, y a-il des dames qui s'aident de leurs servantes pour couvrir leurs amours, et que leurs ma-
SEPTIEME DISCOURS 8l
rys ne s'en aperçoivent, et leur mettent en main leurs amans, pour les entretenir et les tenir pour serviteurs, affin que soubz ceste couverture et pour dire tousjours, si les marys les treuvent dans la chambre de leurs femmes, qu'ilz sont là pour estre serviteurs de telles ou de telles damoyselles ; et, soubz ce prétexte, la dame a un très-beau moyen pour jouer son jeu, et le mary n'en cognoistre rien.
5 J'ay cogneu un fort grand prince qui se mit à faire l'amour aune dame d'atour d'une grand princesse, seullement pour sçavoir les secretz des amours de sa maistresse, et pour y mieux après parvenir.
J J'en ay veu jouer prou en ma vie de ces traictz, mais non pas de la façon que faisoit une honneste dame de par le monde, que j'ay cogneu, laquelle fut si heureuse d'estre servie de trois braves et gallans gentilzhommes, l'un après l'autre, lesquelz, la laissant, venoient à aymer et servir une trèsgrand dame, si bien qu'elle rencontra là-dessus gentiment ; qu'elle les façonnoit et les dressoit par si belles leçons et façons que, venans à servir ceste grande, ilz en estoient mieux apris et façonnez; et, pour aller si haut, il falloit servir premièrement les moindres, pour ne faillir devant les plus grandes: car, pour venir et monter aux grands degretz, il faut monter par les pettitz, comme l'on void en tous artz et toutes sciences.
Ce luy estoit un très-grand honneur, et plus qu'une que je sçay, laquelle, estant à la suitte d'une Brantôme. III. 1 1
grand dame mariée, ainsi que ceste grande dame fut surprise dans sa chambre par son mary, [lors-] qu'elle ne venoit que recevoir ung petit poulet de papier de son amy, vint à estre si bien s[e]condée par ceste soubz-dame qu'elle prist le poullet finement, et l'avalla tout entier d'un morceau, sans en faire deux ny sans que le mary s'en aperceust, qui l'en eust tres-mal traictée s'il eust veu le dedans : ce qui fut une très-grande obligation de service; laquelle la grand dame a tousjours recogneu.
5 Je sçay bien des dames pourtant qui se sont trouvées mal pour s'estre trop fiées à leurs servantes, et d'autres aussi mal pour ne s'y estre point fiées. J'ay ouy parler d'une dame belle et honneste, qui avoit prins et choysy un gentilhomme des braves, vaillans et accomplys de la France, pour luy donner jouissance et plaisir de son gentil corps. Elle ne s'en voulut jamais fier à pas une de ses femmes, et, le rendez-vous ayant esté donné en un logis tiers, il fut dit et concerté qu'il n'y auroit qu'un lict en la chambre, et que ses femmes coucheroient en l'antichambre. Comme il fut arresté, ainsi fut-il joué. Et, d'autant qu'il se trouva une chatonniere à la porte, sans y penser et sans y avoir preveu que sur le coup, advisarent de la bouscher avec une aisse, affin que, si on la venoit pousser, qu'elle fist bruict, et qu'on l'entendist, et qu'ilz fissent silence et y pourveussent. L'une de ses femmes , doutant qu'il y avoit anguille soubz roche, et faschée et dépitée de quoy sa maistresse
se deffioit d'elle, qu'elle tenoit pour la plus confidante des siennes, ainsi qu'elle luy avoit souvantesfois monstre, elle s'advise, quand sa maistresse fut couchée, de faire le guet à estre aux escoutes à la porte. Elle l'oyoit bien gazouiller tout bas, mais elle cogneut bien que ce n'estoit point la lecture qu'ell' avoit accoustumé, quelques jours avant, faire en son lict, avec sa bougie, pour mieux collorer son fait. Sur ceste curiosité qu'ell' avoit de sçavoir mieux le tout, se présenta une occasion trèsbonne et fort à propos : car, estant entré par cas un jeune chat dans la chambre, elle le prist avec ses compaignes, et le fourre et le pousse par la chattonniere en la chambre de sa maistresse, non sans abattre l'aisse qui la tenoit fermée, ny sans faire bruict. Si bien que l'amant et l'amante, en estant en cervelle, se misrent en sursaut sur le lict, et advisarent, à la lueur de leur flambeau et bougie, que c'estoit un chat qui estoit entré et fait tumber la trape. Par quoy, sans autrement s'en donner peine, se recoucharent, voyant qu'il estoit tard et qu'un chascun pouvoit dormir, et ne refermarent pourtant ladite chattonniere, la laissant ouverte pour donner passage au retour du chat, qu'ilz ne vouloient laisser leans renfermé toute la nuict. Sur ceste belle occasion, ladicte soubz-dame, avec sescompaign(i)es,eutmoyendevoirchoses et autres de leur maistresse, lesquelles despuis revellarent au mary, d'ont s'ensuivit la mort de l'amant et l'escandalle de la dame. Voylà que sert un despit et une
mesfiance que l'on prend quelquesfois des personnes, qui nuist bien souvant autant que la trop grande confiance; ainsi que je sçay d'ung trèsgrand, qui fut une fois à mesmes de prendre toutes les filles de chambre de sa famé, qui estoit une honeste et belle dame, et les faire gesner, pour luy confesser tous ses desportemens et les services qu'elles luy faisoient en ses amours. Mais ceste partie pour le coup fut rompue, pour esviter plus grand scandalle. Le premier conseil vint d'une dame que je ne nommeray pas, qui vouloit mal à ceste grande dame : Dieu l'en punit amprés.
J Pour venir à la fin de nos femmes, je conclus qu'il n'y a que (pour) les femmes mariées pour en tirer de bonnes denrées, et prestement : car elles sçavent si bien leur mestier que les plus fins et les plus hautz hupez de marys y sont trompez. J'en ay dit assez au chapitre des cocuz et famés mariées, où l'on y trouvera de bons contes, sans en parler plus pour le coup.
Par quoy, suivant l'ordre de Boccace, nostre guide en ce discours, je viens aux filles, lesquelles, certes, il faut advouer que de leur nature, pour le commancement, sont tres-crainctives et n'osent abandonner ce qu'elles tiennent très-cher, pour les continuelles persuasions et recommandations que leur font leurs pères et mères, frères, parants et maistresses, avec les menaces tres-rigoureuses ; si bien que, quand elles en auroient toutes les envies du monde, elles s'en chastrent le plus quelles
peuvent, et aussi qu'elles ont pœur que ce meschant ventre les accuse aussitost,sans lequel elles mangeroient de bons morceaux. Mais toutes n'ont point ce respect : car, fermant les yeux à toutes considérations, elles y vont hardiment, non la teste baissée, mais très-bien renversée; en quoy elles errent grandement, d'autant que l'escandalle d'une fille débauchée est très-grand, et d'importance mille fois plus que d'une mariée ny d'une vefve : car elle, ayant perdu ce beau thresor, en est escandalisée, vilipendée, monstrée au doigt de tout le monde, et perd de très-bons partis de mariage, encor que j'en aye bien cogneu plusieurs qu'il y a heu tousjours quelque malotru qui, ou volontairement ou à l'improviste, ou sciemment ou ignoramment, ou bien par contraincte, se soit allé jetter entre leurs jambes et les espouser, comme j'ay dit ailleurs, toutes tarrées qu'elles estoient, encores bien aises.
J J'en ay cogneu force de ceux et de celles-là qui ont passé par là, mesmes une qui fort escandaleusement se laissa aller et engroisser à un prince de par le monde, et sans cacher ny mettre ordre à ses couches; et, estant descouverte, elle ne respondoit sinon : « Qu'y sçaurois-je faire? il ne m'en faut point blasmer, ny ma faute, ny la poincte de ma chair, mais ma trop (peu) lante prévoyance : car, si je fusse estée bien fine et bien advisée, comme la pluspart de mes compaignes, qu'y ont fait autant que moy, voire pis, mais qui très-bien ont sceu
remédier à leurs groisses et a leurs couches, je ne fusse pas maintenant en ceste peine, et n'y eust-on rien cogneu. » Ses compaignes, pour ce mot, luy en voulurent très-grand mal; si fut-elle renvoyée hors de la troupe par sa maistresse, qu'on disoit pourtant que sadite maistresse luy avoyt commandé d'obéir aux volluntez dudit prince : car ell' avoit affaire de luy et le gaigner. Au bout de quelque temps, elle ne laissa pour cela à trouver un bon party et se marier tres-richement ; duquel mariage en est sorty une très-belle lignée. Voylà pourquoy, si ceste paouvre fille fust esté rusée comme ses compaignes ou autres, cela ne luy fust arrivé : car, certes, j'ay veu en ma vie des filles en cela aussi rusées et fines que les plus anciennes femmes mariées, voire jusques à estre très-bonnes et rusées maquerelles, ne se contentants de leur bien, mais en pourchassoient à autruy.
5 Ce fut une fille en nostre court qui invanta et fit jouer ceste belle commedie intitulée le Paradis d'amour, dans la salle de Bourbon, à huys clos, où il n'y avoit que les commedians et commediantes, qui servoient de joueurs et d'espectateurs tout ensemble. Ceux qui entendent l'histoire m'entendent bien. [Elle fut] jouée par six personnages de trois hommes et trois femmes : l'un estoit prince, qui avoit sa dame qui estoit grande, mais non pas trop aussi; toutesfois il l'aymoit fort; l'autre estoit un seigneur, et celluy jouoit avec la grand dame, qui estoit de riche matière; le troisiesme estoit gentil-
SEPTIEME DISCOURS OJ
homme, qui s'apparioit avec la fille qu'il espousa aprez : car, la gallante qu'ell' estoit! elle vouloit jouer son personnage aussi bien que les autres. Aussi coustumierement l'auteur d'une commedie joue son personnage ou le prologue, comme fit celle-là, qui certes, toute fille qu'ell' estoit, le joua aussi bien, ou possible mieux que les mariées. Aussi avoit-elle veu son monde ailleurs qu'en son païs, et, comme dit l'EspaignoI, rafinada en Segovia, raffinée en Secobie , qui est un proverbe en Espaigne, d'autant que les bons draps se raffinent en Secobie.
J J'ay ouy parler et raconter de beaucoup de filles qui, en servant leurs dames et maistresses de dariolettes, vouloient aussi taster de leurs mourceaux. Telles dames souvant aussi sont esclaves de leurs damoyselles, craignans qu'elles ne les descouvrent et publient leurs amours, comme j'ay dit cy-devant. C'estoit une fille à qui j'ouys dire un jour que c'estoit une grand sottise aux filles de mettre leur honneur à leur devant, et que, si les unes sottes en faisoient escrupulle, qu'elle n'en daigneroit faire, et qu'en tout cela il n'y a que l'escandalle; mais la mode de tenir son cas secret et caché rabille tout; et ce sont des sottes et indignes de vivre au monde qui ne s'en sçavent ayder et la pratiquer.
5 Une dame espaignolle, pensant que sa fille aprehendast le forcement du premier lict nuptial, et y allant, se mit à l'exhorter et persuader que ce
n'estoit rien, et qu'elle n'y auroit point de doulleur, et que de bon cœur elle voudroit estre en sa place pour le luj faire mieux à cognoistre; la fille respondit : Bezo las manos, seîïora madré, de tal merced, que bien la tomare yo por mi : « grand mercy, ma mère, d'un si bon office, que moymesme je me le fairay bien. »
5 J'ay ouy raconter d'une fille de très-haut lignage, laquelle s'en estant aydée à se donner du plaisir, on parla de la maryer vers l'Espaigne. Il y eut quelcun de ses plus secretz amis qui luy dit un jour en jouant qu'il s'estonnoit fort d'elle, qui avoit tant aymé le levant, alloit navigervers le couchant et occidant parce que l'Espaigne est vers l'occidant. La dame luy respondit : « Ouy, j'ay ouy dire aux mariniers qui ont beaucoup voyagé que le navigage du levant est tres-plaisant et agréable; et que j'ay pratiqué souvant par la boussole que je porte ordinairement sur moy; mais je m'en ayderay, quand je seray en l'occidant, pour aller droit au levant. » Les bons interprettes sçauront bien interpretter ceste allégorie et deviner sans que je la glose. Je vous laisse à penser par ces motz si ceste fille avoit tousjours dit ses heures de Nostre- Dame.
5 Un' autre que j'ay ouy nommer, laquelle ayant ouy raconter des merveilles de la ville de Venise, de ses singularitez, et de la liberté qui y regnoit pour toutes personnes, et mesmes pour les putains et courtisannes : « Ha! mon Dieu! (dist-elle à une
SEPTIEME DISCOURS 8û
de ses compaignes) pleut-il à luy que nous eussions fait porter tout nostre vaillant là par lettre de banque, et que nous y fussions pour faire ceste vie courtisanesque, plaisante et heureuse, à laquelle tout autre ne sçauroit aprocher, quand bien nous serions emperieres detout le monde ! «Voylàun plaisant souhait et bon. Et, de fait, je croy celles qui veulent faire ceste vie ne sçauroient estre mieux que là.
5 J'aymerois autant un souhait que' fît une dame du temps passé, laquelle se faisant raconter à un paouvre esclave eschapé de la main des Turcz des tourmens et maux qu'ilz luy faisoient et à tous les autres paouvres chrestiens, quand ilz les tenoient celluy qui avoit esté esclave luy en raconta assez, et de toutes sortes de cruautez. Elle s'advisa de luy demander ce qu'ilz faisoient aux femmes. « Helas! Madame (dist-il) ils leur font tant cela qu'ilz les en font mourir. — Pleut-il doncques à Dieu (respondit-elle) que je mourusse par la foy ainsi martire ! »
J Trois grandes dames, dont une estoyt fille, estoient ensemble un jour, que je sçay, qui se misrent sur des souhaitz. L'une dit : « Je voudrois avoir un tel pommier qui produisit tous les ans autant de pommes d'or comme il produit de fruict naturel. » Un' autre : « Je voudrois qu'un tel pré me produisit autant de perles et pierreries comme il fait de fleurs. » La tierce, qui estoit fille : « Je voudrois avoir une fue dont les trous me valussent autant que celluy d'une telle dame, favorite d'un
tel roy, que je ne nommeray point; mais je voudrois que mon trou fust visité de plus de pigeons que n'est le sien. »
5 Ces dames ne ressembloient pas une dame espaignolle dont l'histoire est escrite dans l'histoire d'Hespaigne, laquelle, un jour que le grand Alfonce, roy d'Arragon, faisoit son entrée dans Sarragosse, se vint jetter à genoux devant luy et luy demander justice. Le roy, ainsi qu'il la vouloit ouïr, elle demanda luy parler à part, ce qu'il luy octroya; et, s'estant plaincte de son mary, qui couchoit avec elle trente-deux fois tant de jour que de nuict, qu'il ne lui donnoit patience, ny cesse ny repos, le roy, ayant envoyé quérir le mary et sceu qu'il estoit vray, ne pensant point faillir puisqu'elle estoit sa femme, le conseil de Sa Magesté assemblé sur ce fait, le roy arresta et ordonna qu'il ne la toucheroit que six fois; non sans s'esmerveiller grandement (dist-il) de la grande challeur et puissance de cest homme, et de la grande froideur et continance de ceste femme, contre tout le naturel des autres (dit l'histoire), qui vont à joinctes mains requérir leurs marys, et autres hommes, pour en avoir, et se douloir quand ilz donnent aux autres ce qui leur apartient.
J A ceste dame n'estoit pas ressemblante une fille, damoiselle de maison, laquelle, le lendemain de ses nopces, racontant à aucunes de ses compaignes ses adventures de la nuict passée : « Comment ! (dist-elle) et n'est-ce que cela ?
Comme j'avois entendu dire à aucunes de vous autres, et à d'autres femmes, et à des hommes qui font tant des braves et des gallans, et qui en promettent montz et merveilles, ma foy, mes compaignes et amies, cest homme (parlant de son mary), qui faisoit tant de l'eschauffé amoureux, et du vaillant, et du si bon courreur de bague, pour toutes courses n'en a fait que quatre, ainsi que Pon court ordinairement trois pour la bague, et l'autre pour les dames : encor entre les quatre y a-il fait plus de poses qu'il n'en fut hier soir fait au grand bal. » Pensez que, puisqu'elle se plaignoit de si peu, elle en vouloit avoir la douzaine; mais tout le monde ne ressemble pas le gentilhomme espaignol.
5 Et voylà comme elles se mocquent de leurs marys; ainsi que fit une, laquelle, au commancement et premier soir de ses nopces, ainsi que son mary la vouloit charger, elle fit de la revesche et de l'opiniastre fort à la charge. Mais il s'advisa de luy dire que, s'il prenoit son grand poignard, qu'il y auroit bien autre jeu, et qu'il y auroit bien à crier; de quoy elle, craignant ce grand dont il la menassoit, se laissa aller aussitost; mais ce fut elle qui le lendemain n'en eut plus peur, et, ne s'estant contentée du petit, luy demanda du premier abord où estoit ce grand dont il l'avoit menassée le soir avant. A quoy le mary respondit qu'il n'en avoit point, et qu'il se mocquoit ; mais qu'il falloit qu'il se contentast de si peu de
provision qu'il avoit sur luy. Elle alors dit : « Est-ce bien fait cela, de se mocquer ainsi des paouvres et simplettes filles? » Je ne sçay si l'on doit apeller ceste fille simple et niaise, ou bien fine et rusée, qui en avoit tasté paravant. Je m'en raporte aux diffiniteurs.
5 Bien plus estoit simple un' autre fille, laquelle s' estant plaincte à la justice que un gallant l'ayant prise par force, et luy enquis sur ce fait, il respondit : « Messieurs, je m'en rapporte à elle s'il est vray, et si elle n'a pris mon cas et l'a mis de sa main propre dans le sien. — Ha ! Messieurs, (dist la fille) il est bien vray cela, mais qu'il ne l'eust fait? car, amprés qu'il m'eut couchée et troussée, il me mit son cas roide et poinctu comme un baston contre le ventre, et m'en donnoit de si grands coups que j'eus peur qu'il me le perçast et m'y fist un trou. Dame ! je luy pris alors et le mis dans le trou qui estoit tout fait. » Si cette fille estoit simplette, ou le contrefaisoit, je m'en raporte.
5 Je vous fairay deux contes de deux femmes mariées, simples comme celle-là, ou bien rusées, ainsi qu'on voudra. Ce fut d'une bien très-grande dame que j'ay cogneu, laquelle estoit très-belle et pour ce fort désirée. Ainsi qu'un jour un trèsgrand prince la requist d'amour, voire l'en sollicitoit fort, en luy promettant de très-belles et grandes conditions, tant de grandeurs que de richesses pour elle et pour son mary, tellement
SEPTIEME DISCOURS ç3
qu'elle, oyant telles douces tentations, y presta assez doucement l'oreille ; toutesfois du premier coup ne s'y voulut laisser aller, mais, comme simplette, nouvelle et jeune mariée, n'ayant encor bien veu son monde, vint descouvrir le tout à son mary et luy demander advis si elle le fairoit. Le mary luy respondit soudain : « Nenny, ma mie. Jésus ! que pensez-vous faire, et de quoy me parlez-vous? d'un infâme traict à jamais irréparable pour vous et pour moy. — Hà ! mais, Monsieur (répliqua la dame) vous serez aussi grand, et moi si grande, qu'il n'y aura rien à' redire. » Pour fin, le mary ne voulut dire ouy; mais la dame, qui commença à prendre cœur par après et se faire habille, ne voulut perdre ce party et le prist avec ce prince et avec d'autres encores, et renonçant à sa sotte simplicité. J'ay ouy faire ce conte à un qui le tenoit de ce grand prince et l'avoit ouy de la dame, à laquelle il luy en fit la réprimande, et qu'en telles choses il ne falloit jamais s'enconseiller au mary, et qu'ilyavoit autre conseil en sa court.
5 Ceste dame estoit aussi simple, ou plus, qu'un' autre que j'ay ouy dire, à laquelle un jour un honneste gentilhomme présentant son service, assez prés de son mary, qui entretenoit pour lors de devis un' autre dame, il luy vint mettre son espervier, ou, pour plus clairement parler, son instrument entre les mains, et le print, et, le serrant fort estroictement et se tournant vers son
mary, lui dist : « Mon mary, voyez le beau présent que me fait ce gentilhomme; le recepvrayje ? dictes- le-moy. » Le pauvre gentilhomme, estonné, retire son espervier de si grande rudesse que, rencontrant une poincte de diamant qu'elle avoit au doigt, le luy esserta de telle façon d'un bout à l'autre qu'il le cuyda perdre du tout, et non sans grandes doulleurs, voire en danger de la vie, ayant sorty la porte assez hastivement, et arrousant la chambre du sang qui degouttoil partout. Mais le mary ne courut après luy pour luy faire aucun outrage pour ce subgect; seullement s'en mit fort à rire, tant pour la simplicité de sa paouvre femmelette que le beau présent produit ; aussi qu'il en estoit assez puny,
5 Si faut- il que je face ce conte de village, car il n'est point mauvays : une fillaude villagoyse, ainsin qu'on la menoyt espouser à l'église aveq le tabourin et la flûte, en belle cerymonie, par cas ell' entrevi(n)t son amoureux de fillolage, auquel escriant dist: « Adieu, adieu, Pierre! car ainsin s'apelloyt ce sien amoureux, vous ne me le ferez plus. Ma mère m'a mariée », en disant le mot tout à trac. La naïfveté y estoyt aussy bonne que le regret qu'elle pouvoyt avoyr du passé.
3 Parlons en d'un' autre, puys que nous [sommes] sur le village : une belle jeune fille menant vendre une charge de boys au marché, l'on luy demandât combien; et ainsin que tousjours l'alloyt augmantant sur Pofre des marchandeurs qui luy dysoient;
« Vous aurez cela et le foutre sur le marché. — Bien vous sert, dist-elle, d'avoyr dit ce mot : car vous ne le eussiez eu 'pour le pris, prenés le davant les [autres?].
Voylàdes filles et femmes fort simples, lesquelles, et aucunes de leurs semblables (car il y en a assez), ne ressemblent à plusieurs et un' infinité qu'il y en a au monde, qui sont plus doubles et fines que celles-là, qui ne demandent conseil à leurs marys, ni qui leur monstrent^telz presens qu'on leur fait.
J J'ay ouy racompter en Espaigne d'une fille, laquelle la première nuict de ses nopces, ainsi que son mary s'efforçoit et s'affanoit de forcer sa forteresse, non sans se faire mal, elle se mit à rire et luy dire : Sciïor, bien es razon que seays martyr, pues que io soy virgen, mas pues que io tomo la paciencia, bien la podeys tomar : « Seigneur, c'est bien raison que vous soyez martyr, puisque je suis vierge ; mais, d'autant que je prens patience, vous la pouvez bien prendre. » Celle-là, en revanche de l'autre qui s'estoit mocqué de sa femme, se mocquoit bien de son mary; comme certes plusieurs filles ont raison de s'en moquer à telle nuict, mesmes quand elles ont sceu paravant ce que c'est, ou l'ont apris d'autres, ou d'elles-mesmes s'en sont doubtées et imaginées ce grand poinct de plaisir qu'elles cuydent très-grand et perdurable.
J Un' autre Espaignolle qui, le lendemain de ses nopces, racontant les vertuz de son mary, en dist
Cj6 SEPTIEME DISCOURS
plusieurs, « fors (dit-elle) que no era buen contador aritmetico, porque no sabia multiplicar : « Qu'il n'estoit point bon conteur aritmetitien, parce qu'il ne sçavoit pas multiplier. »
J Une fille de bon lieu et de bonne maison que j'ay cogneue et ouy parler, le soir de ses nopces, qu'un chascun estoit aux escoutes à l'accoustumée, comme son mary luy eust livré le premier assaut, estant un peu sur son repos, non pas du dormir, luy demanda si elle en voudroit encores; gentiment elle luy respondit : « Ce qu'il vous plaira, Monsieur. » Pensez qu'à telle responce le gallant mary devoit bien estre estonné et froter l'oreille.
Telles filles qui disent telles sornettes si promptement après les nopces pourroient bien donner de bons martelz à leurs pauvres mary[s] et leur faire accroire qu'ilz ne sont les premiers qui ont mouillé l'ancre dans leur fond, ny les derniers qui la mouilleront : car il ne faut poinct doubter que, qui ne s'efforce et ne se tue à sapper sa femme, qu'elle ne s'advise à luy faire porteries cornes (ce disoit un ancien proverbe françois) :
« Qui ne la contente pas
Va ailleurs sercher son repas. »
Toutesfois, quand une femme tire tout ce qu'elle peut de l'homme, elle l'assomme, c'est-à-dire qu'il en meurt ; et c'est un dire ancien : qu'il ne faut tirer de son amy ce qu'on voudroit bien, et qu'il
le faut espargner ce que l'on peut, mais non pas le mary, duquel il en faut tirer jusques à l'os. Et voylà pourquoy, dit le reffrain espaignol, que el primcro pensamiento de la muger, luego que es casada, es de embiudarse : « Le premier pensement de la femme mariée est de songer à se faire vefve. » Ce reffrain n'est pas gênerai, comme j'espère le dire ailleurs, mais il n'est que pour aucunes.
5 II y a de certaines filles qui, ne pouvans tenir longuement leurs challeurs,ne s'adonnent aisément qu'aux princes et aux seigneurs, qui sont gens fort propres pour les esbranJer, tant pour leurs faveurs que pour leurs presens, et aussi pour l'amour de leurs gentillesses, car enfin tout est beau et parfait en luy, encor qu'il fust un fat, comme j'en ay veu. D'autres y a qui ne les recherchent et fuyent grandement, à cause qu'ilz ont un peu la réputation d'estre escandaleux, grands vanteurs, et peu secretz, et causeurs ; aymans mieux des gentilzhommes sages et discretz, desquelz pourtant le nombre est rare; et bien heureuse pourtant est celle-là qui en rencontre et en treuve. Mais, pour obvier à tout cela, elles choysissent (au moins aucunes) leurs valletz dont les aucuns sont beaux, d'autres non, commej'en ay cogneu qui l'ont fait; et si n'en faut pas prier longuement leurs ditz valletz: car, les levant, couchant, deshabillant, chaussant, deschaussant et leur baillant leurs chemises, comme j'ay veu beaucoup de filles à la Brantôme. III. ï3
o8 septième discours
court et ailleurs qui n'en faisoient aucune difficulté ny scrupulle, il n'est pas possible qu'eux, voyans beaucoup de belles choses en elles, n'en eussent des tentations, et plusieurs d'elles qu'elles ne le fissent exprés ; si bien qu'après que les yeux avoient fait bien leur office, il falloit bien que d'autres membres du corps vinssent à faire le leur.
J J'ay cogneu une fille de par le monde, belle s'il en fut onc, qui rendit son vallet compaignon d'un grand prince qui l'entretenoit, et qui pensoit estre le seul heureux et jouissant; mais le vallet en cela marchoit au pair avec luy, aussi l'avoit-elle bien sceu choisir, car il estoit très-beau et de trèsbelle taille; si bien que, dans le lict ou bien à la besoigne, on n'y eust cogneu aucune differance. Encor le vallet en beaucoup de beautez emportoit il le prince, auquel telles amours et telles privautez furent incogneues jusques à ce qu'il la quicta pour se marier; et pour ce n'en traicta plus mal le vallet, mais se plaisoit fort le voir ; et, quand il le voyoit en passant, il disoit seullement : « Est-il possible que cest homme soit esté mon corrival ? Ouy, je le crois, car, osté ma grandeur, il m'emporte d'ailleurs. » Car il avoit mesme nom que le prince; et fut tres-bon tailleur, et des renommez de la court; si bien qu'il n'y avoit guieres filles ou femmes qu'il n'habillast quand elles vouloient estre bien habillées. Je ne sçay s'il les habilloit de la mesme façon qu'il habilloit sa maistresse, mais elles n'estoient point mal.
J J'ay cogneu une fille de bonne maison, qui, ayant un lacquais de l'aage de quatorze ans et en ayant fait son bouffon et plaisant, parmy ses bouffonneries et plaisanteries, elle faisoit autant de difficulté que rien à se laisser baiser, toucher et taster à luy, aussi privéement que si ce fust esté une femme, et bien souvant devant le monde, excusant le tout en disant qu'il estoit fol et plaisant bouffon. Je ne sçay s'il passoit outre, mais je sçay bien que despuis, et mariée et vefve, et remariée, elle a esté une tres-insigne putain. Pensez qu'elle alluma sa mesche en ce premier tison, si bien qu'elle ne luy faillit jamais après en ses autres plus grandes fougades et plus hautz feuz. J'avoisbien demeuré un an à voir ceste fille; mais, quand je la vis en ses privautez devant sa mère, qui avoit la réputation d'estre l'une des plus faintes et prétendues prudes femmes de son temps, qui en rioit et en estoit bien aise, je presageay aussitost que de ce petit jeu l'on viendroit au grand, et à bon esciant, et que la damoyselle seroit un jour quelque bonne fripesauce, comm'elle fut.
5 J'ay cogneu deux sœurs d'une fort bonne maison de Poictou, et filles, desquelles on parloit estrangement, et d'un grand lacquais basque qui estoit à leur père, lequel, soubz l'ombre qu'il dansoit très-bien, non-seullement le branle de son pais, mais tous autres, et les menoit danser ordinairement, mesmes les y aprenoit, il les fit
IOO SEPTIEME DISCOURS
dancer, et leur aprist aprez le branle des putains, et en furent assez gentiment escandalisées; toutesfois ne laissarent à estre bien mariées, car elles estoient riches; et sur ce nom de richesse on n'y advise rien, on prend tout, et fust-il encores plus chaud et plus ardant. J'ay cogneu ce Basque despuis gentil soldat et de brave façon, et qui monstroit bien avoir fait le coup. On luy donna congé, pour fuyr l'escandale. Il fut soldat des gardes de la corronelle de M. d'Estrozze.
J J'ay cogneu aussi un'autre maison de par le monde, et grande, d'où la dame faisoit proffession de nourrir en sa compaignie d'honnestes filles, entr'autres des parentes de son mary ; et, d'autant que la dame estoit fort malladive et subgette aux médecins et apoticaires, il y en abordoit ordinairement leans; et, par ce aussi que les filles sont subgettes à malladies comme à pasles coulleurs, mal de la furette, fiebvres et autres, il avint que deux entr'autres tumbarent en fiebvre carte; un apoticaire les eut en charge pour les penser. Certes, il les pensoit de ses drogues de la main et de médecines ; mais la plus propre fut qu'il coucha avec une (maraud qu'il fut!) car il eut affaire avec une aussi belle et honneste fille de la France, et de laquelle un grand roy s'en fust tres-dignement contenté ; et falut que ce monsieur l'apoticaire luy mist ceste paille sous le ventre. J'ay cogneu la fille, qui certes meritoit d'autre assaillant; et fut après bien mariée; et telle qu'on la
SEPTIEME DISCOURS IOI
donna pucelle, telle la trouva-on. En quoy pourtant je treuve qu'elle fut bien fine : car, puisqu'elle ne pouvoit tenir son eau, elle s'adressa à celluy qui luy donnoit les antidotes pour engarder d'engroisser, car c'est ce que les filles craignent le plus; dont en cela il y en a de si expertz qui leur donnent des drogues qui les engardent très-bien d'engroisser; ou bien, si elles engroissent, leur font escouller leur groisse si subtillement et si sagement que jamais on ne s'en aperçoit, et n'en sent-on rien que le vent ; ainsi que j'en ay ouy parler d'une fille, laquelle avoit esté autresfois nourrie fille de la feue reyne de Navarre Marguerite première. Elle vint par cas fortuit, ou à son escient, à engroisser, sans qu'elle y pensast pourtant. Elle rencontra un sublin apoticaire, qui, luy ayant donné un brevage, luy fit évader son fruict, qui avoit desjà six mois, pièce par pièce, mourceau par mourceau, si aisément qu'estant à ses affaires jamais elle n'en sentit ny mal ny doulleur; et puis après se maria gallantement, sans que le mary y cogneust aucune trace. Quel habile médecin ! car on leur donne des remèdes pour se faire parestre vierges et pucelles comme devant, ainsi que j'en ay allégué au chapitre des cocuz, et un que j'ay ouy dire à un empirique ces jours passez : qu'il faut avoir des sangsues et les mettre à la nature, et s'en faire par là tirer et succer le sang, lesquelles sangsues, en sucçant, laissent et engendrent de petites
empoules et fistulles pleines de sang; si bien que le gallant mary, qui vient le soir des nopces les assaillir, leur crevé ce[s] empoullesdont le sang en sort, et elle s'ensanglante, qui est une grande joye à l'un et à l'autre; et par ainsi, l'onor délia citadella è salvo. Je trouve ce remède bon et souverain, s'il est vray, et, s'il n'est bon, ilyen a cent d'autres qui sont meilleurs, ainsi que les sçavent très-bien ordonner, invanter et apliquer ces messieurs les médecins, sçavans et expertz apoticaires. Voylà pourquoy ces messieurs ont ordinairement de trèsbonnes et belles fortunes, car ilz sçavent blesser et remédier, ainsi que jadis fit la lance de Peleus.
J'ay cogneu cest apoticaire dont je viens de parler ast'heure, duquel faut que je die ce petit mot en passant, que je le vis à Genève la première fois que je fus en Italie, parce que pour lors ce chemin par là estoit commun pour les François, et par les Suisses et Grisons, à cause des guerres. Il me vint voir à mon logis. Soudain je luy demanday ce qu'il faisoit en ceste ville, et s'il estoit là pour medeciner les belles filles, comme il avoit fait en France. Il me respondit qu'il estoit là pour en faire la pénitence. « Comment ! (ce dis-je) est-ce que vous n'y mangez de si bons morceaux comme là ? — Ha ! Monsieur (me replicqua-il), c'est parce que Dieu m'a apellé et que je suis illuminé de son esprit, et que j'ay maintenant la cognoissance de sa saincte parolle, — Oui (luy dis-je), et de ce temps-là si estiez-vous
SEPTIEME DISCOURS Io3
de la relligion, et si vous mesliez de medeciner les corps et les âmes, et preschiez et instruisiez les filles. — Mais, Monsieur, je recognois ast'heure mieux mon Dieu (repliqua-il encores) qu'alors, et ne veux plus pécher. » Je tais force autres propos que nous eusmes sur ce subjet, tant sérieusement qu'en riant; mais ce maraud jouist de ce boucon, qui estoit bien plus digne d'un gallant homme que luy. Si est-ce que bien luy servit de vuider de ceste maison de bonn'heure, car mal luy en eust pris.
Or, laissons cela. Que maudit soit-il, pour l'hayne et envie que je luy porte, ainsi que M. de Ronsard parloit à un médecin qui venoit plustost voir sa maistresse soir et matin, pour luy taster son tetin, son sein, son ventre, son flanc et son beau bras, que pour la medeciner de la fiebvre qu'ell'avoit; dont il en fit un tres-gentil sonnet, qui est dans son segond livre des Amours, qui s'accomance :
Hé ! que je porte et de hayne et d'envie Au médecin qui vient soir et matin, Sans nul propos, tastonner le tetin, Le sein, le ventre et le flanc de ma mye.
* Je porte de mesme une grande jalousie à un médecin qui faisoit traictz pareilz à une belle grande dame que j'aymois, et de qui je n'avois telle et pareille privauté, et l'eusse plus désirée qu'un petit royaume. Telles gens certes sont extre-
mement bien venus des filles et dames, et y acquièrent de belles advantures, quand ilz les veulent rechercher. J'ay cogneu deux médecins à la court, qui s'apelloient, l'un, M. Castellan, médecin de la reyne mère, et l'autre, le seigneur Cabrian, médecin de M. de Nevers, et qui avoit esté à Ferdinant de Gonzague. Hz ont eu tous deux des rencontres d'amour, à ce qu'on disoit, que les plus grands de la court se fussent donnez au diable, par manière de parler, pour estre leurs corrivaux.
5 Je devisois un jour, le feu baron de Vitaux et moi, avecq M. Le Grand, un grand médecin de Paris, de bonne compaignie et de bon advis, luy estant venu voir ledit baron qui estoit mallade des affaires d'amour; et, tous deux l'interrogeant sur plusieurs propos et negotiations des dames, ma foy, il nous en conta bien, et nous en fit une douzaine de contes qui levoient la paille; et s'y enfonça si avant que, l'heure de neuf heures venant à sonner, il nous dit, en se levant de la chaire où il estoit assis : « Vrayment, je suis plus grand fol que vous autres, qui m'avez retenu ici deux bonnes heures à baguenauder avec vous autres, et cependant j'ay oublié six ou sept mallades qu'il faut que j'aille voir » ; et, nous disant à Dieu, part et s'en va, non sans nous dire, après que nous luy eusmes dit : « Vous autres, Messieurs les médecins, vous en sçavez et en faites de bonnes, et mesmes vous, Monsieur, qui en venez de
SEPTIEME DISCOURS icO
parler comme maistre. » Il respondit en baissant la teste: « Semond! semond ! ouy, ouy, nous en sçavons et en faisons de bonnes, car nous sçavons des secretz que tout le monde ne sçait pas; mais, ast'heure que je suis vieux, j'ay dit à Dieu à Venuz et à son enfant. Meshuy, je laisse cela à vous autres qui estes jeunes. »
Un' autre espèce de gens y a-il qui a bien gasté des filles quand on les met à aprendre les lettres, sont estez leurs précepteurs; et le sont quand ilz veulent estre meschans : car, leurs faisans leçons, estans seulz dans une chambre ou dans leur estude, je vous laisse à penser quelles commoditez ilz y ont, et quelles histoires, fables et contes ilz leur peuvent alléguer à propos pour les mettre en challeur, et, lorsqu'ilz les voyent en telles altères et apetitz, comment ilz vous sçavent prendre l'occasion au poil.
f J'ay cogneu une fille de fort bonne maison, et grande, vous dis-je, qui se perdit et se rendit putain pour avoir ouv(r) raconter à son maistre d'escolle l'histoire, ou plutost la fable de Tyrezias, lequel, pour avoir essayé l'un et l'autre sexe, fut esleu juge par Jupiter et Junon, sur une question entre eux deux, assavoir: qui avoit et sentoit plus de plaisir au coït et acte vénérien, ou l'homme ou la femme? Le juge député jugea contre Junon que c'estoit la femme; dont elle, de despit d'avoir esté jugée, rendit le paouvre juge aveugle et luy osta la veue. Il ne se faut esbayr si ceste fille
IOb SEPTIEME DISCOURS
fut tentée pour un tel conte : car, puisqu'elle oyoit dire souvant, ou à de ses compaignes, ou à d'autres femmes, que les hommes estoient si ardantz après cela, et y prenoient si grand plaisir, que les femmes (veu la sentence de Tyrezias) en dévoient bien prendre d'avantage; et, par conséquent, il le faut esprouver, disent-elles. Vrayement, telles leçons se dévoient bien faire à ces filles ? N'y en a-il pas d'autres? Mais leurs maistres diront qu'elles veulent tout sçavoir, et que, puisqu'elles sont à l'estude, si les passages et histoires se rencontrent qui ont besoing d'estre expliquées (ou que d'elles mesmes s'expliquent), il faut bien leur expliquer et leur lire sans sauter ou tourner le feuillet; et, s'ilz le tournent et en demandent la raison, et qu'ilz disent que c'est un passage sallaud, soudain en deviennent plus curieuses de le sçavoir, et en pressent si fort leur maistre qu'il leur explique; ainsin qu'est leur naturel de désirer ce qui leur est deffandu ou ce que l'on ne leur veut dire. Combien de filles estudiantes se sont perdues lisant ceste histoire que je viens de dire et celle de Biblis, de Caunus, et force d'autres pareilles, escrites dans la Métamorphose d'Ovyde, jusques au livre de l'Art d'aymer qu'il a fait ; ensemble une infinité d'autres fables lascives et propos lubricques d'autres poètes, que nous avons en lumière, tant françois, latins, que grecz, italiens, espaignolz ! Aussi, dit le reffrain espaignol, de una mula que haze hin, y de
IOy
una hija que habla latin, libéra nos Domine. Et Dieu sçait, quand leurs maistres veulent estre meschans, et qu'ilz font de telles leçons à leurs disciples, comment ilz les savent saugrener et donner la sauce, que la plus pudicque du monde s'y lairroit aller. Sainct Augustin mesmes, en lisant le quatriesme des JEneidcs, où sont contenues les amours et la mort de Didon, ne s'en esmut-il pas de compassion, et s'en adouloura ? Je voudrois avoir autant de centaines d'escus comme il y a eu de filles, tant du monde que des religieuses, qui se sont jeadis esmeues, pollues et depucellées par la lecture des Amadis de Gaule. Je vous laisse à penser que pouvoient faire les livres grecz, latins et autres, glosés, commantez et interprettez par leurs maistres, fins renardz et corrompuz, meschans garnimantz , dans leurs chambres secrettes et cabinetz, parmy leurs oysivetez.
J Nous lisons en la vie de sainct Louys, dans l'histoire de Paoul i£mile, d'une Marguerite, contesse de Flandres, sœur de Jehanne, fille du premier Baudouin, empereur des Grecz, et luy succéda, d'autant qu'elle n'eut point d'enfans, dit l'histoire : on Juy bailla en sa première jeunesse un précepteur apellé Guillaume, homme de saincte vie estimé et qui avoit desja pris quelques ordres de prebstrise, qui neanmoingtz ne l'empescha de faire deux enfans à sa disciple, qui furent apellez Jehan et Baudouin, si secrettement que peu de
IOO SEPTIEME DISCOURS
gens s'en aperceurent, lesquelz fuient après pourtant aprouvez légitimes du pape. Quelle sentence et quel pédagogue! Voyez l'histoire.
5 J'ay cogneu une grand dame à la court, qui avoit la réputation de se faire entretenir à son diseur et faiseur de leçons; si bien que Chicot, bouffon du roy, luy en fit un jour le reproche publiquement devant Sa M âges té et force autres personnes de sa court, luy disant si elle n'avoit pas de honte de se faire entretenir (disant le mot) à un si laid et vilain masle que celluy-là , et si elle n'avoit pas l'esprit d'en choysir un plus beau. L'assistance s'en mit fort à rire et la dame à plorer, ayant opinion que le roy avoit fait jouer ce jeu : car il estoit coustumier de faire jouer ces esteufz. Autres très-grandes dames et grandes princesses j'ay cogneu, qui, tous les jours s'amusant en son cabinet à fayre escrire, ou contrefayre, pour mieux dyre, en faysoyent de bonnes aveq leurs segretayres que j'ay cogneu, et, quant ne les apelloyent pour escrire , n'en ayant subjet, les faisoyent lire pour mieux colorer le tout, disant que lire elles-mesmes leur afoyblissoyt la veue.
Ces dames, qui font telles élections de telles manières de gens, ne sont nullement excusables, mais bien fort blasmables, d'autant qu'elles ont leur libéral arbitre, et toutes franches sont plaines de leurs libellez et commoditez pour faire tel chois qu'il leur plaist. Mais les paouvres filles qui sont subgettes esclaves de leurs pères et mères,
parens et tuteurs, et maistresses, et crainctives, sont contrainctes de prendre toutes pierres quand elles les trouvent, pour mettre en œuvre, et n'adviser s'il est froid ou chaud, ou rosty ou boully, et, par ce, scelon que l'occasion se rencontre, se servent le plus souvant de leurs valletz, de leur maistre d'escolle et d'estude, des bastisseurs d'academyes, des joueurs de luth, des violions, des apreneurs de dances , des peintres, bref de ceux desquelz elles aprennent des exercices et sciences, voire d'aucuns prescheurs religieux et moynes ', comme en parle Boccace, et la reyne de Navarre en ses Nouvelles ; comme font aussi des pages , comme j'en ay cogneu, et des lacquais, des comedians, desquelz j'ay cogneu deux filles à la court, amoureuses de deux et jouyssantes de quelques-uns; des poètes aussy, que j'ay cogneu aussy aucuns avoyr desbauché de belles filles , famés et veufves: car telles personnes ayment fort les sacrifices des louanges, et, sur ce, elles sont atrapées, enfin de tous ceux qu'elles treuvent à propos , et peuvent atraper. Les solliciteurs de procez sont aussi fort dangereux. Et voyla pourquoy le mesme Boccace, et autres avecques luy, trouvent que les filles sont plus constantes en amour et plus fermes que les femmes et vefves, d'autant qu'elles ressemblent les personnes qui sont sur l'eau dans un bateau qui vient à s'enfoncer : ceux qui ne sçavent nager nullement se viennent à prendre aux premières branches qu'ilz peuvent
IIO SEPTIEME DISCOURS
acrocher, et les tiennent fermement et opiniastrement jusques à ce qu'on les soit venu secourir; les autres, qui sçavent bien nager, se gettent dans l'eau, et bravement nagent jusques à ce qu'elles en ayent attaint la rive : tout de mesmes les filles, aussitost qu'elles ont attrapé un serviteur, le tiennent et le gardent fermement, lequel elles ont premier choisy, tellement qu'elles ne le veulent desemparer, et l'ayment constamment, de peur qu'elles ont de n'avoir leur liberté et commodités d'en pouvoir recouvrer un autre comm' elles voudroient; au lieu que les femmes mariées ou vefves, qui sçavent les ruses d'amour et qui sont expertes, et en ont leurs libertez et commoditez de nager dans toutes eaux sans danger, prennent tel party que leur plaist ; et, si elles se faschent d'un serviteur ou le perdent, en sçavent aussitost prendre un nouveau ou en recouvrent deux : car, à elles, pour un perdu deux recouvertz. D'avantage, les paouvres filles n'ont pas les moyens , ny les biens, ny les escus, pour faire des acquestz tous les jours de nouveaux serviteurs : car c'est tout ce qu'elles peuvent donner à leurs amoureux , que quelques petites faveurs de leurs cheveux, ou petites perles, ou grains, ou bracelletz, quelques petites bagues ou escharpes, et autres petitz menuz presens qui ne coustent guieres; car, quelque fille, comme j'ay veu, grande, de bonne maison et riche héritière qui soit, elle est tenue si court en ses moyens, ou de ses père, mère, parens et tuteurs, qu'elle
n'a pas les moyens de les départir à son serviteur ny deslier guieres largement sa bource, si ce n'est celle du devant; et aussi que d'elles-mesmes elles sont avares; quand ce ne seroit que ceste seulle raison qu'il(z) faut estrebonnes,qu'ellesn'ontguieres de quoy pour eslargir : car la libéralité consiste et dépend du tout des moyens; au lieu que les femmes et vefves peuvent disposer de leurs moyens fort librement, quand elles en ont; et mesmes, quand elles ont envie d'un homme, et qu'elles s'en viennent enamouracher et encapricher, elles vendroient et donneroient jusques à leur chemise, plustost qu'elles n'en tastassent; à manière des friands et de^ceux qui sont subjetz à leurs bouches, quand ilz ont envie d'un bon morceau, faut qu'ilz en tastent, quoy qu'il leur couste au marché. Les paouvres filles ne sont de mesmes, lesquelles, selon qu'elles le rencontrent, ou bon ou mauvais, il faut qu'elles s'y arrestent.
J'en alleguerois une infinité d'exemples de leurs amours et de leurs divers apettitz et bizarres jouissances; mais je n'aurois jamais finy, et aussi que ces contes n'en vaudroient rien si on ne les nommoit et par nom et par surnom, ce que je ne veux faire pour tout le bien du monde, carje ne les veux escandaliser, et j'ai protesté de fuir en ce livre tout escandale, car on ne me sçauroit reprocher d'aucune mesdisance. Et, pour alléguer des contes et en taire les noms, il n'y a nul mal, et j'en laisse à deviner au monde les personnes dont il est ques-
tion; et bien souvant en penseront l'une, qui en sera l'autre.
J Or, tout ainsi que l'on void des bois de telle et diverse nature que les uns bruslent tous vertz, comme est le fresne, le fayan ; et d'autres, qui auraient beau à estre secz, vieux et taillez de longtemps, comm' est l'hourmeau, le vergne et d'autres, ne bruslent qu'à toutes les longueurs du monde ; force autres, comme est leur gênerai naturel de tous bois secz et vieux, bruslent en leur seicheresse et vieillesse si soudainement qu'il semble qu'il soit plustost consommé et mis en cendre que bruslé; de mesme, sont les filles, les femmes et les vefves : les unes, dés lors qu'elles sont en la verdeur de leur aage, bruslent aisément et si bien qu'on diroit que dés le ventre de leur mère elles en raportent la challeur amoureuse et leputanisme; ainsi que fit la belle Lays de la belle Tymandre, sa putain de mère tres-insigne, [et] cent mille autres qui tiennent en cela de leurs bonnes vesses de mères, jusques-là qu'elles n'attandent pas seullement l'aage de maturité, qui peut estre à douze ou treize ans, qu'elles montent en amour, mays plus tost ; ainsi qu'il advint n'y a pas douze ans à Paris, d'une fille d'un pastissier, laquelle se trouva grosse en l'aage de neuf ans; si bien qu'estant fort mallade de sa groisse, son père en ayant porté de l'urine au médecin, ledit médecin dist aussitost qu'elle n'avoit autre malladie, sinon qu'ell' estoit grosse. «Comment! (respondit le père) Monsieur,
SEPTIÈME DISCOURS Ii3
ma fille n'a que neuf ans. » Qui fut esbay? ce fut le médecin. « C'est tout un, (dist-il), pour le seur, ell' est grosse. » Et, l'ayant visitée de plus prés, il la trouva ainsi; et, ayant confessé avec qui elle avoit eu affaire, son gallant fut puny de mort par la justice, pour avoir eu affaire à elle en un aage si tendron, et l'avoir faite porter si jeunement. Je suis bien marry qu'il m'ait falu aporter cest exemple et le mettre icy, d'autant qu'il est d'une personne privée et de basse condiction, pour ce que j'ay delliberé de ne chaffourer mon papier de si pettites personnes, mais de grandes et hautes.
Je me suis un peu extravagué de mon desseing; mais, parce que ce conte est rare et inusité, j'en seray excusé ; et aussi que je ne sçache point tel miracle advenu, j'entends pour avoyr esté mis en evidance, à nos grandes dames d estât, que j'aye bien sceu, ouy bien qu'en tel aage et de neuf, de dix, de douze et treize ans, elles ayent porté et enduré fort aisément le masle, soit en fornication, soit en mariage, comme j'en alleguerois plusieurs exemples de plusieurs desvirginées en telles enfances, sans qu'elles en soient mortes, non pas seullement pasmées du mal, sinon du plaisir.
J Sur quoy il me souvient d'un conte d'un gallant et brave seigneur s'il en fut onc , lequel est mort , et se plaignoit un jour de la capacité de la nature des filles et femmes avec lesquelles il avoit negotié. Il disoit qu'à la fin il seroit contraint de rechercher les filles enfantines , et Brantôme. III. i j
quasi sortans hors du berceau, pour n'y sentir tant de vague en si plaine mer, comme il avoit fait avec les autres, et pour plus à plaisir nager à un destroit. S'il eust adressé ces parolles à une grande et honneste dame que je cognois, elle luy eust fait la mesme response qu'elle fist à un gentilhomme de par le monde, qui, luy faisant une mesme complaincte, elle luy respondit : « Je ne sçay qui se doit plustost plaindre, ou vous autres hommes de nos capacitez et amplitudes, ou nous autres femmes de vos pettitesses et minuitez, ou plustost pettites menues menuseries : car il y a autant à se pleindre en vous autres que vous en nous. Que si vous portiez vos mesures pareilles à nos callibres, nous n'aurions rien à nous reprocher les uns aux autres. »
Celle-là parloit par vraye raison ; et c'est pourquoy une grande dame, un jour à la court, regardant et contemplant ce grand Herculez de bronze qui est en la fontaine de Fontainebleau, elle estant tenue soubz les bras par un honneste gentilhomme qui la conduisoit, elle luy dist que cest Herculez, encor qu'il fust très-bien fait et représenté , si n'estoit-il pas si bien proportionné de tous ses membres comme il falloit, d'autant que celluy du mitan estoit par trop petit et par trop inégal, et peu correspondant à son grand collosse de corps. Le gentilhomme luy respondit qu'il n'y trouvoit rien à dire de ce qu'elle disoit, d'autant qu'il falloit croire que de ce temps les dames ne
SEPTIEME DISCOURS I ï D
l'avoient si grand comme du temps d'aujourd'huy.
J Une très-grand dame et princesse ayant sceu que quelques-uns avoient imposé son nom à une grosse et grande collovrine , elle demanda pourquoy. Il y en eut un qui respondit : « C'est par ce, Madame, qu'elle a le callibre plus grand et gros que les autres. »
Si est-ce pourtant qu'elles y ont trouvé assez remèdes, et en treuvent tous les jours assez pour rendre leurs portes plus estroictes, sarrées et plus mal-aisées d'entrées; dont les aucunes en usent, et d'autres non; mais nonobstant, quand le chemin y est bien battu et frayé souvant par continuelles habitations et fréquentations, ou passages d'enfans, les ouvertures de plusieurs en sont tousjours plus grandes et plus larges. Je me suis un peu là perdu et desvoyé; mais, puisque c'a esté à propos, il n'y a point de mal, et retourne à mon chemin.
J Plusieurs autres filles y a-il lesquelles laissent passer ceste grand tendreur et verdeur de leurs ans, et en attandant les plus grandes maturitez et seicheresses, soit ou qu'elles sont de leur nature tres-froides à leur commancement et advenement, car il y en a et s'en treuve, soit ou qu'elles soient tenues de court, comme il est bien nécessaire à aucunes : car, comme dit le reffrain espaignol, vinas e ninas son muy malas a guardar ; « les vignes et les filles sont fort diffîcilles à
garder », que pour le moins quelque passant pays ou séjournant n'en taste, et mesmes quant elles commencent à sentyr le poil leur lever comme le jeune poulet; aucunes y a-il aussi qui sont immobilles, que tous les aquilons et ventz d'un hyver ne sçauroient esmouvoir ny esbranler. Autres y a si sottes, si simples, si grossières et si ignares qu'elles ne voudroient pas ouyr nommer seullement ce nom d'amour ; comme j'ay ouy parler d'une femme qui faisoit de l'austère et reformée, que, quand elle entendoit parler d'une putain, elle en esvanouissoit soudain; et, ainsi qu'on faisoit ce conte à un grand seigneur devant sa femme, il disoit : « Que ceste femme ne vienne donc point céans ; car, si elle esvanouist pour ouïr parler des putains, elle mourra tout à trac céans pour en voir. »
J II y a pourtant des filles que, lorsqu'elles accommancent un peu à sentir leur cœur, elles s'y aprivoisent si bien qu'elles viennent manger aussitost dans la main. D1autres sont si devottes et conscientieuses, craignans tant les commandemens de Dieu nostre souverain, qu'elles renvoyent bien loing celluy d'amour. Mais pourtant en ay-je veu force de ces devottes et patenostrieres mangeuses d'images et citadines ordinaires des églises, qui soubz ceste hypocrisie (elles) couvoient et cachoient leurs feuz, affîn que, par telz faintz et faux semblans, le monde ne s'en aperceust, et les estimast tres-prudes, voire à demy sainctes comme une saincte Catherine de Sienne, mais bien souvant
ont trompé le monde et les hommes, ainsi que j'ay ouy raconter d'une grand princesse, voire reyne, qui est morte, laquelle, quand elle voulloit attaquer quelcun d'amours (car elle y estoit fort subjette), elle accommançoit ses propos toujours par l'amour de Dieu que nous luy devons, et soudain les faisoit tumber sur l'amour mondain, et sur son intention qu'elle en voulloit à celluy auquel elle parloit, dont par après elle en venoit au grand œuvre, ou, pour le moins, à la quinte essence. Et voylà comme nos devoctes, ou plustost bigottes, nous trompent; je dis ceux-là qui, peu rusez, ne cognoissent leur vie.
5 J'ay ouy faire un conte, je ne sçay s'il est vray; mais un de ces ans, se faisant une procession generalle à une ville de par le monde, se trouva une femme, soit grande ou petite, en piedz nudz et en grand contrition, faisant de la marmiteuse plus que dix, et c' estoit en caresme. Au partir de là, elle s'en alla disner avec son amant d'un cartier de chevreau et d'un jambon : la senteur en vint jusques en la rue; on monte en haut, on la treuva en telle magnifficence. Elle fut prise et comdempnée de la pourmener par la ville avec son cartier d'aigneau en la broche sur l'espaulle et le jambon pendu au col. N'estoit-ce pas bien employé de la punir de ceste façon?
5 D'autres dames y en a qui sont superbes, orgueilleuses, qui desdaignent et le ciel et la terre par manière de dire, qui rabrouent les hommes et
leurs propos amoureux, et les rechassent loing; mais à telles il faut user de temporisement seulement et de patience et de continuation, car avec tout cela et le temps vous les avez et les mettez soubz vous à l'humillité, estant le propre de la gloire et superbetté, après avoir fait assez des siennes et monté bien haut, descendre et venir au rabais. Et mesmes à ces glorieuses, lesquelles bien souvant en ay-je veu aucunes, après avoir bien desdaigné l'amour et ceux qui leur en parloient, s'y ranger et l'aymer, jusques à espouser aucuns qui estoient de basse condiction et nullement à elles en rien pareil(le)s. Ainsi se joue Amour dalles et les punit de leur outrecuydance, et se plaist de s'attaquer à elles plustost qu'à d'autres, car la victoire en est plus glorieuse, puisqu'elle surmonte la gloire.
J J'ay cogneu d'autresfois une fille à la court, si altiere et si desdaigneuse que, quand quelque habile et gallant homme la venoit accoster et la taster d'amour, elle luy respondoit si orgueilleusement, et en si grand mespris de l'amour, par parolles si rebelles et arrogantes (car elle disoit des mieux), que plus on n'y retournoit; et si, par cas fortuit, quelquefois on la vouloit accoster et s'y prendre, comment elle les renvoyoit et rabrouoit, et de la parolle et de gestes, avec mines dédaigneuses, car elle estoit tres-habille. Enfin l'amour la surprist et la punist, et se laissa si bien aller à un, qui l'engroissa quelque vingt jours avant
qu'elle se mariast; et si pourtant cet un n'estoit nullement comparable à force autres honnestes gentilhommes qui l'avoient voulu servir. En cela il faut dire avec Horace : sic placet Veneri, « ainsi il plaist à Venus » ; et ce sont de ses miracles.
J II me vint en fantaisie une fois à la court d'y servir une belle et honneste fille, habille s'il en fut onc, de fort bonne maison, mais glorieuse et fort haute à la main, dont j'en estois amoureux extrêmement. Je m'advisay de la servir et araisonner aussi arrogamment comme elle me pouvoit parler et respondre : car, à brave brave et demy. Elle ne s'en sentit pour cela nullement intéressée, car, en la menant de telle façon, je la louois extrêmement, d'autant qu'il n'y a rien qui amollisse plus un cœur dur d'une dame que la louange autant de ses beautez et perfections que de la superbeté; voire luy disant qu'elle luy sieyoit très-bien, veu qu'elle ne tenoit rien du commun, et qu'une fille ou dame, se rendant par trop privée et commune, ne se tenant sur un port altier et sur une réputation hautaine, n'estoit pas bien digne d'estre servie ; et, pour ce, je l'en honnorois davantage, et que je ne la voulois jamais apeller autrement que ma gloire. En quoy elle se pleust tant qu'elle me voulut aussi apeller son arrogant.
Continuant ainsi toujours, je la servis longuement; et si me peus vanter que j'euz part en ses bonnes grâces autant ou plus que grand seigneur de la court qui la voulust servir; mais un très-
favory du roy, brave certes etvaillant gentilhomme, me la ravit, et par la faveur de son roy me l'embla et l'espousa. Et pourtant, tant qu'elle a vescu, telles alliances ont tousjours duré entre nous deux, et l'ay tousjours tres-honnorée. Je ne sçay si je seray repris d'avoir fait ce conte, car on dit volluntiers que tout conte fait de soy n'est pas bon; mais je me suis esgaré ce coup, encor que dans ce livre j'en aye fait plusieurs de moy-mesme en toutes façons, mais je tais le nom.
5 II y a encor d'autres filles qui sont de si joyeuse complexion, et qui sont si follastres, si endemenées et si enjouées, qui ne se mettent autres subgetz en leurs pensées qu'à songer à rire, à passer leur temps à follastrer, qu'elles n'ont pas l'arrest d'ouir ny songer à autre chose, sinon à leurs pettitz esbatementz. J'en ay cogneu plusieurs qui eussent mieux aymé ouyr un viollon, ou danser, ou sauter, ou courir, que tous les propos d'amour; aucunes la chasse, si bien qu'elles se pouvoient plustost nommer sœurs servantes de Dianne que de Venus. J'ay cogneu un brave et vaillant seigneur, mais il est mort, qui devint si fort perdu de l'amour d'une fille, et puis dame grande, qu'il en mouroyt : « car, disoit-il, lorsque je luy veux remonstrer mes passions, elle ne me parle que de ses chiens et de sa chasse; si bien que je voudrois de bon cœur estre métamorphosé en quelque beau chien ou lévrier, où mon aine fust entrée dans leur corps, scelon l'opinion de Pitagoras, affin
qu'elle se peust arrester à mon amour, et moy à me guérir de ma playe. » Mais après il la laissa, car il n'estoit pas bon lacquais, ny chasseur, et ne la pouvoit suivre ny accompaigner partout où ses humeurs gaillardes, ses plaisirs et ses esbattemens la conduisoient.
Si faut-il noter une chose : que telles filles, après avoir layssé leur poullinage et jette leur gorme (comme l'on dit des poullins et poullines), et amprés s'estre ainsi esbatues au pettit jeu, veullent essayer le grand, quoy qu'il tarde; et telles jeunesses ressemblent à celle des pettitz jeunes loups, lesquelz sont tous jollys, gentilz et enjouez en leur poil follet; mais, venans sur l'aage, ilz se convertissent en mallices et à mal faire. Telles filles que je viens de dire font de mesmes, lesquelles, après s'estre bien jouées et passé leurs fantaisies en leurs plaisirs et jeunesses, en chasses, en balz, en voltes, en courantes, en danses, ma foy, amprés elles se veulent mettre à la grand dance et [à] la douce carolle de la déesse d'amours. Bref, pour faire fin finale, il ne se void guieres de filles, femmes ou vefves, que tost ou tard ne bruslent toutes, ou en leurs saisons ou hors de leurs saisons, comme tous bois, fors un qu'on nomme larix, duquel elles ne tiennent nullement, et plusieurs voudroyent qu'elles en tinsse[nt],
Ce larix donc est un bois qui ne brusle jamais, et ne fait feu, ny flamme, ny charbon, ainsi que Jules Caesar en fit l'expérience. Retournant de la
Gaulle, il avoit mandé à ceux du Piedmont de luy fournir vivres et dresser estapes sur son grand chemin du camp. Hz lui obéirent, fors ceux d'un chasteau apellé Larignum, où s'estoient retirez quelques meschans garnimens, qui fyrent des reffusans et rebelles, si bien qu'il falut à Csesar rebrousser et les aller assiéger. Aprochant de la forteresse, il veid qu'elle n'estoit fortiffiée que de bois, dont soudain s'en mocqua, disant que soudain les auroit. Par quoy commanda aussitost d'aporter force fagotz et paille pour y mettre le feu, qui fut si grand et fit si grand flamme que bientost en esperoit voir la ruine et destruction; mais, après que le feu se fut consommé et la flamme disparue, tous furent bien estonnez, car ilz virent la forteresse en mesme estât qu'auparavant et en son entier, et point bruslée ny ruinée : dont il falut à Csesar qu'il s'aydast d'autre remède, qui fut par sape, ce qui fut cause que ceux de dedans parlementarent et se rendirent; et d'eux aprist Csesar la vertu de ce bois larix, duquel portoit nom ce chasteau Larignum, parce qu'il en estoit basty et fortiffié.
Il y a plusieurs pères, mères, parens et marys, qui voudroient que leurs filles et femmes participassent du naturel de ce bois, qu'ils bruslassent fort sans laysser ny marque ni efect ; ilz en auroient leur esprit plus contant, et n'auroient si souvant la puce à l'oreille, et n'y auroit aussi tant de putains par aparance ny de cocus descouvers. Mais il n'en est pas de besoing ny en une façon ny autre, car
le monde en demeureroit plus despeuplé, et y vivroit-on comme marbres, sans aucun plaisir ny contentement, ce disoit quelcun et quelcune que jesçay, et Nature demeureroit imparfaicte, au lieu qu'ell' est tres-parfaicte , laquelle ensuivant comme un bon capitaine, nous ne faillirons jamais du bon chemin.
5 Or, c'est assez parlé des filles, il est raison que maintenant nous parlons de mesdames les vefves à leur tour.
L'amour des vefves est bon, aisé et proffitable, d'autant qu'elles sont en leur plaine liberté, et nullement esclaves des pères, mères, frères, parens et marys, et ny d'aucune justice qui plus est ; et aon beau faire l'amour à une vefve et coucher avec elle, on n'en est point puny, comme l'on est des filles et des femmes; mesmes que les Romains, qui nous ont donné la pluspart des loix que nous avons, ne les ont jamais fait punir pour ce fait, ny en leurs corps ny en leurs biens, ainsi que je tiens d'un grand jurisconsulte , qui m'allegoit là-dessus Papinian, ce grand jurisconsulteaussi, lequel, traictant de la matière des adultères, dit que : si quelquefois par mesgarde on avoit comprins soubz ce nom d'adultère la honte de la fille ou de la femme vefve, c'estoit abusivement parler; et en un autre passage il dit : que l'héritier n'a nulle réprimande ou esgard sur les mœurs de la vefve du deffunt, n'estoit que le mary en son vivant eust fait apeller sa femme en justice pour cela; car lors ledit heri-
tier en pouvoit prendre arremens de la poursuitte, et non autrement. Et, de fait, on ne trouve point en tout le droit des Romains aucune peine ordonnée à la vefve, sinon à celle qui se remarioit, dans l'an de son deuil, ou qui, ne se remariant, avoit fait enfant après l'unziesme mois d'un mesme an, estimant le premier an de son vefvage estre affecté à l'honneur de son premier lict. Ce fut aussi une loy que fit Heliogabale, que la vefve ne se remariast d'un an après la mort du mary, affin qu'ell' eust loysir de le plourer toute l'année et de penser sogneusement d'en prendre un autre. Quelle pensée! Voylà une belle raison. Pour quant à son douaire, l'héritier ne luy eust sceu faire perdre, quand bien elle eust fait toutes les follies du monde de son corps, et en allegoit une belle raison celluy de qui je tiens cecy : car si l'héritier, qui n'a aucun pensement que le bien, en luy ouvrant la porte pour accuser la vefve de ce forfait et la priver de son dot, on l'ouvriroit tout d'une main à sa callomnie; et n'y auroit vefve, si femme de bien fust-elle, qui peust se sauver des callomnieuses poursuittes de ces gallans héritiers.
Selon ces dires, comme je voy, les dames romaines avoient bon temps et bons subjetz de s'esbatre ; et ne se faut estonner si une, du temps de Marc-Aurele , ainsi qu'il se trouve en sa vie, comme elle alloit au convoy des funérailles de son mary, parmy ses plus grands crys, sanglotz, souspirs, pleurs et lamentations, elle serroit la main si
estroictement à celluy qui la tenoit et conduisoit, faisant signal par-là que c'estoit en nom d'amour et de mariage, que au bout de l'an, ne le pouvant espouser que par dispense, ainsi que fut dispensé Pompée quand il espousa la fille de Caesar, mais elle ne se donnoit guieres qu'aux plus grands et grandes, il l'espousa, et cependant en tiroit tousjours de bons brins, et emprumptoit force pains sur la fournée, comme l'on dit. Ceste dame ne vouloit rien perdre, mais se pourvoyoit de bonne heure, et, pour cela, n'en perdoit rien de son bien ny de son douaire.
J Voylà comme les vefves romaines estoient heureuses, comme sont bien encore nos vefves françoises, lesquelles, pour se donner à leur cœur et gentil corps joye, ne perdent rien de leurs droitz, bien que par les parlemens il y en ayt plusieurs causes debatues ; ainsi que je sçay un grand et riche seigneur de France, qui fit long-temps plaider sa belle-sœur sur son dot, luy imposant sa vie estre un peu lubrique, et quelqu'autre crime plus grief que celluy, meslé parmy; mais, nonobstant, elle gaigna son procez; et falut que le beau-frere la dotast très-bien, et luy donnast ce qui luy apartenoit; mais pourtant l'administration de son filz et fille luy fust ostée, d'autant qu'elle se remaria; à quoy les juges et grands sénateurs des parlemens ont esgard, ne permettant aux vefves qui convolent la tuttelle de leurs enfans ; encores qu'il n'y a pas long-temps que je sçay des vefves d'assez bonne
quallité qui ont emporté leurs filles mineures, s'estans remariées, par dessus leurs beaux-freres et autres de leurs païens; mais aussi elles furent grandement secourues des faveurs du prince qui les entretenoit. Il n'y a loy qu'un beau c. ne renverse. De ces subjetz meshuy je m'en despartz d'en parler, d'autant que ce n'est ma proffession, et que, pensant dire quelque chose de bon, possible ne dirois-je rien qui vaille : je m'en remetz à nos grands législateurs.
J Or, de nos vefves, les unes se plaisent encor à tourner en mariage et en ressonder encor légué, comme les mariniers qui, sauvez de deux, trois et quatre nauffrages, retournent encor à la mer, et comme font encor les femmes mariées, qui, en leur mal d'enfans, jurent, protestent de n'y retourner jamais, et que jamais homme ne leur sera rien, mais elles ne sont pas plustost puriffiées que les voylà encor au premier branle. Ainsi qu'une dame espaignolle , laquelle estant en mal d'enfant, se fit allumer une chandelle de Nostre- Dame de Mont-Serrat, qui ayde fort à enfanter, pour la vertu de ladite Nostre-Dame. Toutesfois ne laissa d'avoir de grands doulleurs, et à jurer que jamais plus elle n'y tourneroit. Elle ne fut plustost accouchée qu'elle dist à la femme qui la luy tenoit allumée : Serra esto cabillo de candela para otra vez, « Serrez ce bout de chandelle pour un' autre fois ».
J D'autres dames ne se veulent marier; et, de
celles qui n'en veulent point, plusieurs y en a et j en a eu , lesquelles, venues en viduité sur le plus beau de leur aage, s'y sont contenues. Nous avons veu la reyne mère, en l'aage de trente-sept à trente-huict ans , estant tumbée vefve , qui s'est contenue tousjours vefve; et, bien qu'elle fust belle, bien agréable et tres-aymable , ne songea pas tant seullement à un seul pour l'espouser. Mais l'on me pourra dire aussi, qui eust-elle sceu espouser qui fust esté sortable à sa grandeur et pareil à ce grand roy Henry, son feu seigneur et mary, et qu'elle eust perdu le gouvernement du royaume , qui valloit mieux que cent marys, et dont l'entretien en estoit bien meilleur et plus plaisant! Toutesfois, il n'y a rien que l'amour ne fasse oublier ; et d'autant est-elle à louer, et à estre recordée au temple de la gloire et immortallité, de s'estre vaincue et commandée, et n'avoir fait comme une reyne Blanche, laquelle, ne se pouvant contenir, vint à espouser son maistre-d'hostel, qui s'apelloit le sieur de Rabaudange ; ce que le roy son filz pour le commencement trouva fort estrange et amer; mais pourtant, parce qu'elle estoit sa mère, il excusa et pardonna audit Rabaudange pour l'avoir espousée, en ce que le jour devant le monde il la serviroit tousjours de maistred'hostel, pour ne priver sa mère de sa grandeur et magesté, et la nuict elle en feroit ce qu'elle en voudroit, s'en serviroit ou de vallet ou de maistre, remettant cela à leur discrétion et voluntez et
de l'un et de l'autre; mais pensez qu'il imperioit : car, quelque grande qui soit, venant là, elle est tousjours subjuguée par le supérieur, selon le droict de la nature et de la gent en cela. Je tiens ce conte du feu grand cardinal de Lorraine dernier, lequel le faisoit à Poyssi au roy François second, lorsqu'il fit les dix-huict chevalliers de l'ordre de Sainct-Michel, nombre très-grand, non encores veu, ny jamais ouy jusques alors; et, entre autres, il y eut le seigneur de Rabaudange, fort vieux, lequel on n'avoit veu de longtemps à la court, sinon à aucuns voyages de noz autres guerres, s'estant retiré un peu dés la mort de M. de Lautreq , de tristesse et de despit , comme l'on void souvant, pour avoir perdu son bon maistre, duquel il estoit capitaine de sa garde, au voyage du royaume de Naples, où il mourut; et disoit encor M. le cardinal, qu'il pensoit que ce M. de Rabaudange estoit venu et descendu de ce mariage. Il y a quelque temps qu'une dame de France espousa son page aussitost qu'elle l'eust jette hors de page, et qui s'estoit assez contenue en viduité. Laissons ces manières de veufves , parlons-en de plus hautes et sages.
J Nous avons eu nostre reyne de France donna Yzabel d'Austrie, qui fut mariée au feu roi Charles neufiesme, laquelle nous pouvons dire partout avoir esté l'une des meilleures, des plus douces, des plus sages et des plus vertueuses reynes qui regnast despuis le règne de tous les roys et reynes
qui ayent jamais régné ; je le peux dire, et un chascun avec moy qui l'a veue ou ouye en parler, sans faire tort aux autres et avec très-grande vérité. Elle estoit une très-belle princesse, ayant le tainct de son visage aussi beau et deliicat que dame de sa court, et fort agréable. Elle avoit la taille fort belle aussi, encores qu'elle l'eust moyenne assez. Elle estoit tres-sage aussi, tres-vertueuse et trèsbonne, et qui ne fit jamais mal ny desplaisir à personne quelconque, non pas l'offança de la moindre parolle du monde : aussi en estoit-elle tres-sobre, ne parlant que fort peu, et tousjours son espaignol.
Elle estoit tres-devocte et nullement bigotte , ne monstrant ses devoctions par actes extérieurs et aparantz par trop, ny trop extrêmes, comme j'en ay veu aucunes patenostrieres ; mais, sans faillir à ses heures ordinaires à prier Dieu, elle les y employoit très-bien, sans aller emprumpter d'autres extraordinaires. Bien est vray, ainsi que j'ay ouy raconter à aucunes de ses dames, quand ell' estoit dans le lict à part et en cachettes, ses rideaux très-bien tirés, elle se tenoit toute à genoux en chemise, et prioit Dieu une heure ou demie, battant sa poictrine et la maceroit par trèsgrande devoction. De quoy on ne s'estoit point aperceu volontiers, sinon lors que le roy Charles son mary fut mort : car, après estre couchée et que toutes ses femmes s'estoient retirées, il y en eut une de celles qui couchoient en sa chambre, Brantôme. III. n
l3o SEPTIÈME DISCOURS
qui, l'oyant souspirer, s'advisa d'aregardcr à travers le rideau, et la veid en tel estât, priant et orant Dieu de ceste façon, la continuant quasi tous les soirs; si bien que ceste femme de chambre, qui luy estoit assez familliere, s'advisa de luy remonstrer un jour qu'elle faisoit tort à sa santé. Elle se fascha contr' elle de quoy elle l'avoit descouverte et advisée, le voulant quasi nyer, et luy commanda de n'en sonner mot; et, pour ce, s'en désista pour ce soir; mais la nuict elle reparoit le tout, pensant que ses femmes ne s'en apercevroyent ; mais elles la voyoient et apercevoient par l'ombre de la lumière de son mortier plein de cire, qu'elle tenoit allumé en la ruelle de son lict, pour lire et prier Dieu dans ses heures quelquesfois, au lieu que les autres princesses et reynes le tiennent sur leur buffet. Telles formes de prières ne tenoient rien de celles des hypochrites, qui, voulans pareistre devant le monde, font leurs prières et devoctions publicquement, et en marmottant, affin qu'on les trouve plus devoctes et sainctes.
Ainsi prioit nostre reyne pour l'ame du roy son mary, qu'elle regretta extrêmement, en faisant ses plainctes et regretz, non comme une dame désespérée et forcenée, faisant ses hautz crys, se déchirant la face, s'arrachant les cheveux, ny contrefaisant la femme qu'on loue pour plourer, mais se plaignant doucement , jettant ses belles et précieuses larmes si tendrement, souspirant et si doucement et bassement qu'on jugeoit bien en elle
qu'elle se contraignent en ses doulleurs, pour ne faire accroire au monde qu'elle ne vouloit faire la bonne mine et beau semblant, ainsi que j'en ay veu faire à plusieurs dames, mais n'en laissoit pourtant à sentir en son ame de grandes angoisses. Aussi un torrent d'eau qui est arresté est plus viollant que celluy qui a son cours planier. Sur quoy il me souvient que, tout durant la malladie du roy son seigneur et mary, luy gissant en son lict, et le venant visiter, soudain elle s'assioit auprès de luy, non prés de son chevet, comme l'on a de coustume, mais un peu à l'escart et en sa perspective, où estant sans parler guieres à luy, selon sa coustume, aussi luy à elle, tant qu'elle demeuroit là, iettoit ses yeux sur luy si fixement que, sans les retirer aucunement de dessus, vous eussiez dit qu'elle le couvoit dans son cœur, de l'amour qu'elle luy portoit; et puis on luy voyoit jetter des larmes si tendres et si secrettes que, qui ne s'en apercevoit bien, n'y eust-on rien cogneu, essuyant ses yeux humides, faisant semblant de se moucher, qu'elle en fai— soit pitié très-grande à un chascun (carjel'ay veu), pour la voir ainsi gesnée à ne descouvrir sa douleur ny son amour, et que le roy aussi ne s'en aperceust. Voylà son exercice qu'elle avoit auprès du mal de son roy; et puis se levoit et s'en alloit prier Dieu pour sa santé : car elle l'aymoit et honnoroit extrêmement, encor qu'elle le sceut d'amoureuse complexion et qu'il eust des maistresses, fust ou pour l'honneur ou pour le plaisir; mais elle ne
l32 SEPTIEME DISCOURS
luy en fit jamais pire chère, ny ne luy en dist pire parolle, supportant patiemment sa petite jalousie et le larcin qu'il luy faisoit. Elle estoit fort propre et fort digne pour luy : car c'estoit le feu et l'eau assemblez ensemble, d'autant que le roy estoit prompt, mouvant et bouillant; elle estoit froide et fort tempérée.
L'on m'a conté de bon lieu qu'après sa viduité il y eust aucunes de ses dames plus privées, qui, parmy les consolations qu'elles luy pensoient donner, il y en eut une, que, comme vous sçavez , parmy une telle grande troupe il y en a toujours quelcune mal habile, laquelle, la pensant bien gratiffier, luy dist : « Au moings, Madame, si au lieu d'une fille il vous eust laissé un filz, vous seriez ast'heure reyne mère du roy, et vostre grandeur d'autant plus elle s'agrandiroit et s'affermiroit. — Helas! respondit-elle , ne me tenez point ce fascheux propos. Comme si la France n'avoit pas assez de malheurs, sans que je luy en fusse allée produire un pour achever du tout sa ruine : car, ayant un filz , il y eust eu plus de divisions, troubles et séditions, pour en avoir l'administration et curatelle durant son enfance et sa minorité, que de là il en soitiroit plus de guerre que jamais, et un chascun voudroit faire son profrit et en tirer, en despouillant ce paouvre enfant, comme on vouloit faire au feu roy mon mary quand il estoit petit , sans la reyne sa mère et sans ses bons serviteurs qui s'y opposaient, si je l'eusse eu; et moy
SEPTIÈME DISCOURS l33
misérable j'en eusse esté cause pour l'avoir conceu, et en eusse eu mille malledictions du peuple, duquel la voix est celle de Dieu. Voylà pourquoy je loue mon Dieu, et prends en gré le fruict qu'il m'a donné, soit pour mon pis ou soit pour mon mieux. »
Voylà la bonté de ceste bonne princesse à l'endroit du païs où elle avoit estée colloquée. J'ay ouy raconter qu'au massacre de Sainct-Barthellemy, elle, n'en sçaichant rien, non pas senty le moindre vent du monde, s'en alla coucher à sa mode accoustumée; et, ne s'estant éveillée qu'au matin, on luy dist à son réveil le beau mystère qui se jouoit. « Helas! (dist-elle soudain), le roy mon mary le sçait-il? — Ouy, Madame, responditon, c'est luy-mesme qui le fait faire. — O mon Dieu! (s'escria-elle) qu'est cecy? et quelz conseillers sont ceux-là qui luy ont donné tel advis? Mon Dieu! je te supplie et te requiers de luy vouloir pardonner : car, si tu n'en as pitié, j'ay grand'peur que ceste offance soit mal pardonnable, a Et soudain demanda ses heures et se mit en oraisons et prier Dieu la larme à l'œil.
Que l'on considère (je vous prie) la bonté et sagesse de ceste reyne à n'aprouver point une telle feste, ny le jeu qui s'y cellebra, encor qu'elle eust grand subjet de désirer la totalle extermination et de M. l'admirai, et de tous ceux de sa relligion, d'autant qu'ilz estoient contraires du tout à la sienne, qu'elle adoroit et honnoroit plus que
toutes choses du monde ; et, de l'autre costé , qu'elle voyoit combien ilz troubloient Testât du roy son seigneur et mary, et aussi que l'empereur son père luyavoit bien dit, lorsqu'elle partit d'avec luy pour s'en venir en France : « Ma fille (luy dist-il), vous vous en allez reyne en un royaume le plus beau, le plus puissant et le plus grand qui soit au monde, et d'autant vous en tiens-je tres-heureuse; mais plus heureuse seriez-vous si vous le trouviez entier en son estât, et aussi fleurissant qu'il a esté autresfois; mais vous le trouverez fort dissipé, desmembré, divisé et fany, d'autant que, si le roy vostre mary en tient une bonne part, les princes et seigneurs de la relligion en détiennent de leur costé l'autre part. » Et, ainsi qu'il luy dist, ainsi le trouva-elle.
Or, estant vefve, plusieurs personnes et d'hommes et de dames de la court des plus clairvoyans que je sçay eurent opinion que le roy, à son retour de Poullouigne, Pespouseroit , encore qu'elle fust sa belle-soeur; mais il se pouvoit par la dispense du pape, qui peut beaucoup en telle matière, et mesmes à l'endroit des grands, à cause du bien public qui en sort. Et y avoit beaucoup de raisons que ce mariage se fist, lesquelles j'ay laissé à desduire aux plus hautz discoureurs, sans que je les allègue. Mais, entre autres, l'un estoit pour recognoistre par le mariage les obligations grandes que le roy avoit receues de l'empereur à son retour et partance de Poullouigne : car il ne faut point
doubter que, si l'empereur eust voulu luy donner le moindre obstacle du monde, il n'eust jamais peu partir ny passer, ny se conduire seurement en France. Les Poullonnois le voulloient retenir, s'il ne fust party sans leur dire à Dieu : car les Allemans le guetoient de toutes partz pour l'attraper, comme fut de ce brave roy Richard d'Angleterre, retournant de la Terre Saincte, ainsi que nous lisons en nos chroniques, et l'eussent tout de mesme détenu prisonnier et fait payer rançon , ou possible pis : car ilz luy en vouloient fort, pour l'amour de la feste de la Sainct-Barthelemy, au moins les princes protestans; mais, volluntairement et sans cérémonie, s'alla jetter dans la foy de l'empereur, qui le receut tres-gracieusement et amiablement, et avec très-grand honneur , gracieusetez et privautez, comme s'ilz fussent esté frères, et le festina treshonnorablement; et, après avoir esté avec luy quelques jours , luy-mesme le conduist un jour ou deux , et luy donna passage tres-seur dans ses terres; si bien que, par sa faveur, il gaigna la Carinthie, les terres des Vénitiens, Venise et puis son royaume.
Voylà l'obligation que le roy eut à l'empereur, de laquelle beaucoup de personnes, comme j'ay dit, avoient opinion que le roy s'en acquistast en reprenant plus estroictement son alliance. Mais, dés-lors qu'il alla en Pollogne , il vist à Blamont, en Lorraine, madamoyselle de Vaudemont, Loyse de Lorraine, l'une des plus belles, bonnes et ac-
compiles princesses de la chrestienté, sur laquelle il jettasi ardemment ses yeux que bientost il s'embrasa, et de telle façon que, couvant le feu tout du long de son voyage, à son retour à Lion il despescha M. du Gua (l'un de ses grands favoris, comme certes il le meritoit en tout), en Lorraine, où il arresta et conclud le mariage entre luy et elle fort facillement et sans grande altercation, je vous laisse à penser, puisqu'au père l'heur estoit non pareil et à sa fille; à l'un d'estre beau-pere du roy de France , et à sa fille d'en estre reyne. J'en parleray d'elle ailleurs.
Pour retourner encor à nostre petite reyne, laquelle se faschant de demeurer plus en France pour beaucoup de raisons et mesmes qu'elle n'y estoit pas recogneue ny gratiffiée comme elle meritoit, se résolut de s'en aller parfournir le reste de ses beaux jours avec l'empereur son père et l'imperatrix sa mère; où elle estant, le roy catholiq vint à estre veuf de la reyne Anne d'Austriche sa femme, sœur germaine de nostre reyne Elisabeth, laquelle il désira espouser et envoyer prier l'imperatrix, sœur propre du roy catholiq, de luy en ouvrir les premiers propos; mais elle n'y voulut jamais entendre ny pour une, ny deux, ny trois fois, que l'imperatrix sa mère luy en parla, s'excusant sur les cendres honnorables du feu roy son mary, qu'elle ne vouloit violer par un second mariage, et aussi pour les raisons de la trop grande consanguinité et estroicte parenté qui estoit entr'eux
deux, dont Dieu grandement s'en pourroit irriter. Sur quoy l'imperatrix et le roy son frère s'advisarent de luy en faire parler par un jesuiste tressçavant et bien disant, qui l'en exorta et prescha tout ce qu'il peut, n'oubliant rien d'y raporter tous ces grands passages des Escritures sainctes et autres, qui peussent servir à son desseing; mais elle aussitost le confondit par d'autres aussi belles et plusvrayes allégations, car, despuis son vefvage, elle s'estoit mise fort à l'estude de l'escriture de Dieu, et puis sa déterminée resolution, qui estoit sa plus saincte deffance, de n'oublier son mary par secondes nopces; si bien que M. le jesuiste s'en retourna sans rien faire, qui, estant pressé par lettres du roy d'Espaigne, y retourna, sans se contenter de la résolue responce de ladite princesse; laquelle, ne voulant perdre temps à vouloir plus contester contre luy, le traicta de parolles rigoureuses et menaces, et lui trencha tout court que s'il se mesloit de luy en rompre plus la teste , qu'elle l'en fairoit repentir, jusques à le menacer de le faire foueter en sa cuisine. J'ay.bien ouy dire plus, je ne sçay s'il est vray, que, pour la troisiesme fois, y estant retourné, elle passa outre, et le fit chastier de son outrecuydance. Toutesfois je ne le crois pas, car elle aymoit trop les gens de vie saincte, comme sont ces gens-là.
Voylà la grand constance et belle fermette de ceste reyne vertueuse, laquelle enfin elle a gardé jusqu'à la fin de ses jours aux os vénérables du
roy son mary; lesquelz honnorant incessamment de regretz et de larmes, et ne pouvant plus y fournir (car une fontaine y fust tarrie), vint à succomber et mourir si jeune qu'elle ne pouvoit pas encor avoir trente-cinq ans lorsqu'ell' est morte; perte certes par trop inestimable, car elle eust servy encor d'un mirouer de vertu aux honnestes dames de toute la chrestienté.
Et certes, si elle a monstre l'amour au roy son mary par sa constance et continance vertueuse et ses dolleances continuelles , elle l'a maniffestée encor mieux à l'endroit de la reyne de Navarre, sa belle-sœur : car, la sachant en très-grande extrémité de dissette et reduicte en un chasteau auvergnac, quasi habandonnée de la pluspart des siens et de la pluspart de ceux qu'elP avoit obligez, elle l'envoya visiter et offrir tous ses moyens; si bien qu'elle luy donnoit la moytié de son revenu du douaire qu'ell' avoit en France, et partageoit avec elle comme si ce fust esté sa sœur propre; si bien qu'on dit que ceste grande reyne eust eu beaucoup à patir sans ceste liberallité grande de sa bonne et belle sœur. Aussi luy defferoit-elle beaucoup ; et l'honnoroit, et l'aymoit tellement que malaisément elle peut porter sa mort patiamment en façon du monde : car elle en garda, vingt jours durant , le lict , l'entretenant de pleurs et continuelles larmes et de gemissemens assidus; et onques puis n'a fait que la regretter et déplorer, espandant sur sa mémoire les plus belles parolles,
qu'il ne seroit besoing d'en emprumpter d'autres pour la louer et la mettre avec l'immortalité : encor qu'on m'a dit qu'elle ayt composé et mis en lumière un beau livre qui touche la parolle de Dieu, et un autre d'histoire de ce qui s'estoit passé en France tant qu'elle y a esté. Je ne sçay s'il est vray, mais l'on me l'a asseuré, et qu'on l'avoit veu entre les mains de la reyne de Navarre, comme luy ayant envoyé avant mourir; et en faisoit un très-grand cas, et le disoit estre une . très-belle chose. Puisqu'un tel et si divin oracle le disoit, il le faut croire.
Voylà que sommairement j'ay peu dire de nostre bonne reyne Elizabet, de sa bonté, de sa vertu, de sa constance et de sa continance , et de sa loyalle amour envers le roy son mary. Et n'estoit que de son naturel elP estoit ainsi vertueuse. J'ay ouy dire à M. de Lansac, qui estoit en Espaigne lorsqu'elle mourut, [que] l'imperatrix luy dist : El mejor de nosotros es muerto. On pourroit croire qu'en telles actions ceste reyne eust voulu immiter sa mère, ses grandes tantes et tantes : car l'imperatrix sa mère, encor qu'elle soit restée vefve et assez jeune et très-belle, ne s'est voulue remarier, et s'est contenue et se contient en sa viduité tressagement et continuellement, ayant quicté l'Austriche et l'Allemaigne, séjour de son empire, amprés la mort de l'empereur son mary. Elle vint trouver son frère en Espaigne, ayant estée mandée de luy et priée d'y venir pour luy assister en la grand charge
de ses affaires, ainsi qu'elle fait; car ell' est tressage et fort advisée princesse. J'ay ouy dire au feu roy Henry troisiesme, qui s'entendoit en personnes mieux qu'homme de son royaume, que c'estoit, à son gré, une des honnestes et habiles princesses du monde. Lorsqu'elP alla en Espaigne , après avoir traversé les Allemaignes vint en Italie et à Gènes, où elle s'embarqua : et, d'autant que c'estoit en hyver, et au mois de décembre qu'elle fit son embarquement, le mauvais temps la surprist à Marceille , où falut qu'elle jettast et mouillast l'ancre. Jamais pourtant elle ne voulut entrer dans le port, ny ses galleres, de peur de donner quelque soupçon et umbrage ; ny elle-mesme n'entra qu'une fois dans la ville, pour la voir. Son séjour de là devant fut de sept à huict jours, en attandant le beau temps. Son plus beau et honneste exercice estoit que, les matins, sortant de sa gallere (car elle y couchoit ordinairement), s'en alloit le lendemain ouïr la messe et l'office en l'église de Sainct-Victor, avec une tres-ardante devoction; et puis, son disner luy ayant esté porté et apresté dans l'abbeye, elle y disnoit; et puis après disner devisoit, avec ou ses femmes ou les siens, ou avec messieurs de Marceille, qui luy portoient tout l'honneur et reverance qu'il estoit deub à une si grande princesse, ainsi que le roy leur avoit commandé de la recevoir comme sa propre personne, en recompance du bon recueil et bonne chère qu'elle luy avoit fait à Vienne. Aussi s'en aperceut-
elle bien, et, pour ce, parloit-elle avec eux fort privement, et se monstroit à eux tres-familliere, plus à l'allemande et à la françoise qu'elle ne faisoit à l'espaignolle : si bien qu'eux estoient trescontans d'elle, et elle d'eux, ainsi qu'elle le sceut bien escrire au roy et l'en remercier, jusques à luy mander que c'estoient d'aussi honnestes gens qu'elle en avoit jamais veu en ville; et en nomma quelques vingtz à part, comme M. Castellan, dit le seigneur Altyvity, capitaine de galleres, et celluy assez signallé pour avoir espousé la belle Chasteauneuf de la court, et avoir tué le Grand-Prieur, et luy aussi tué avec luy, comme ailleurs j'espère dire. Ce fut sa femme mesmes qui me raconta ce que je dis; et me discourut des perfections de ceste grande princesse, et comme elle trouvoit le séjour de Marceille très-beau, et l'admiroit, et l'entretenoit fort en sespourmenades, et, le soir venu, ne failloit d'aller coucher en galleres, pour quant le beau temps ou le bon vent s'esleva, tout au coup faire voyle aussitost, ou fust qu'elle ne vouloit rien umbrager. J'estois lors à la court quand on racontoit ces nouvelles au roy de sa passade, qui estoit fort en inquiétude si on l'avoit bien receue, et comme elle devoit estre , et luy le vouloit. Ceste princesse vit encores et se contient en ses belles vertuz; et a servy beaucoup le roy son frère, à ce qu'on m'a dit. Elle s'est retirée despuis, pour son dernier séjour et habitation, en une relligion de femmes relligieuses, qu'on appelle descalçadas,
parcequ'elles ne portent ne soulliers ne chausses; et la princesse d'Espaigne, sa sœur, la fonda.
Ceste princesse d'Espaigne a esté une très-belle princesse, et de tres-aparante majesté : aussi ne seroit-elle pas espaignolle princesse ; car, voluntiers, la belle aparance et bonne grâce accompaigne tousjours la majesté, et surtout l'espaignolle. J'ay eu cest honneur de l'avoir veue, et parlé à elle assez privement, estant en Espaigne retourné de Portugal. Ainsi cpue j'estois allé la première fois faire la reverance à nostre reyne Elizabeth de France, et que je devisois avec elle, me demandant force nouvelles et de France et de Portugal, on vint dire à la reyne que madame la princesse venoit. Soudain elle me dist : « Ne bougez, Monsieur de Bourdeille; vous verrez une belle et honneste princesse ; vous vous plairez à la voir. Elle sera bien aise de vous voir et de vous demander des nouvelles du roy son filz, puisque vous l'avez veu. » Et, sur ce, voycy madame la princesse arriver, que je trouvay très belle, à mon gré, fort bien vestue, et coiffée d'une tocque à l'espaignolle, de crespe blanc, qui luy baissoit fort bas en poincte sur le nez, et vestue, non autrement en femme vefve, à l'espaignolle, car elle portoit de la soye quasi ordinairement. Je la contemple et admire d'abord, et si fixement, que sur le poinct que j'en devenois ravy, la reyne m'apella, et me dist que madame la princesse vouloit sçavoir de moy des nouvelles du roy son filz; car j'avois bien ouy qu'elle luy disoit
comme elle partait et entretenoit un gentilhomme du roy son frère, qui venoit de Portugal. Sur ce, je m'aproche d'elle, et en luy baisant sa robe à l'espaignolle, elle me recuillit fort doucement et privement; et puis se mit a me demander des nouvelles du roy son filz, de ses deportemens, et ce qu'il m'en sembloit : car alors on partait de vouloir traicter mariage entre luy et madame Marguerite de France, seur du roy, maintenant reyne de Navarre. Je luy en contay prou : car je partais alors l'espaignol aussi bien ou mieux que mon françois. Entre autres de ses demandes, me fît ceste-cy : si son dit filz estoit beau, et à qui il ressembloit. Je luy dis que c'estoit un des plus beaux princes de la chrestienté, comme certes il estoit, et qu'il la ressembloit du tout, et que c'estoit le vray image de sa beauté : dont elle en fit un pettit soubris et rougeur de visage, qui monstra un aise de ce que je luyavois dit. Et, après avoir assez longtemps parlé à elle, on vint quérir la reyne pour souper, et par ainsi les deux sœurs se séparèrent; et la reyne me dist alors (qui s'amusoit un peu à la fenestre et nous oyoit pourtant) en riant : « Vous luy avez fait un grand plaisir de luy avoir dit ce que vous luy avez dit de la ressemblance de son filz. » Et puis me demanda ce qu'il m'en sembloit, si je ne 1 avois pas trouvée une honneste femme, et telle qu'elle me l'avoit dite; et puis me dist : « Je croy qu'elle desireroit fort d'espouser le roy mon frère, et je le voudrois. » Ce que je sceuz bien raporter à
la reyne mère du roy, quand je fus de retour à la court, qui estoit pour lors à Arles en Provance. Mais elle me dist qu'elle avoit trop d'aage sur luy, et qu'elle seroit sa mère. Je luy dis de plus ce qu'on m'avoit dit en Espaigne, et le tenois de bon lieu : qu'elle s'estoit très-bien résolue de ne se remarier jamais qu'elle n'espousast le roy de France, ou du tout se retirer du monde. Et, de fait, elle se fantastiqua si bien ce hautparty et ceste opinion si belle, car elle avoit le cœur trèsgrand, qu'elle le croyoit venir à sa fin et contentement, ou du tout qu'ell'yroit finerle reste de ses jours dans le monastère que j'ay dit, où desja elle commançoit à faire bastir pour s'y retirer. Et, par ainsi, s'entretint assez longtemps en ceste espérance et créance, mesnageant tousjours tres-sagement sa viduité, jusqu'à ce qu'elle sceut le mariage du roy avec sa niepce; et alors, toute son espérance perdue, elle dit ces parolles despitées, ou semblables, comme j'ay ouy dire : Aunque la nieta sea por su verano mas moza, y mcnos cargada de anos que la ha, la hermosura de la tia, ya en su estio, toda hecha y formada por sus gentilcs y fructiferos anos, vale mas que todos losfrutos que suedad forecida da esperanza \â venir; porque la menor desdicha humana los hard caer y perder, ni mas ni ménos que algunos drboles, los quales, en el verano, por sus lindos y blancos flores nos prometen linda fruta en el estio, y el menor viento que acade los lleva y abate, no quedando que '.as hojas.Ea!
dunque pasase todo con la voluntad de Dios, con el qucd desde agora me voy, no con oiro}para siempre jatnas, me casar : « Encoresque la niepce soit plus jeune en sa prime, et moins chargée d'années que la tante, la beauté de la tante desjà en son esté, toute faite et formée par ses ans gentilz, portans fruict, vaut plus que tous les fruictz que son aage, maintenant flori, donne espérance d'en venir; car la moindre mesadvanture humaine les delïaira, et les faira choir et perdre, ny plus ny moins que aucuns arbres au beau printemps, lesquelz, par leurs belles et blanches fleurs, nous promettent de bons et beaux fruictz en esté : là-dessus, il ne faut qu'un meschant petit vent qui arrive, qui les emporte et abatte et les efface, et n'y reste que des feuilles. Passe doncques le tout selon la volunté de Dieu, avec qui je m'en vois marier pour tout jamais, et non avec d'autre. » Comme elle le dist, elle le fit, et mena une si bonne et saincte vie, du tout esloignée du monde, qu'elle a laissé aux dames, et grandes et petites, un bel exemple pour l'imiter. Il y pourroit avoir aucuns qui pourroient dire : « Dieu mercy qu'elle ne peut espouser le roy Charles ! car, si cela se fust peu faire, ell' eust bien renvoyé loing les dures condictions de veufvage, et eust repris les douces de mariage. » Cela se pourroit présumer; mais aussi presumeroit-on de l'autre costé que le grand désir qu'elle monstroit au monde de vouloir espouser ce grand roy estoit une forme et manière ostentative, et superbe
Brantôme, III.
à l'espaignolle, de maniffester son haut courage, en ce qu'elle ne vouloit s'abaisser nullement, et que, voyant sa sœur emperiere, et ne le pouvant estre, et la voulant égaller, elle aspiroit à estre reyne du royaume de France, qui vaut bien un empire, ou plus, et que, pour le moins, si elle n'y pouvoit attaindrejpar Peffect, elle y alloit pour le grand désir de son ambition, ainsi que j'ay ouy parler d'elle. Pour fin, à mon gré, c'estoit une des plus accomplies princesses estrangeres que j'aye point veu, quoyque l'on puisse luy reprocher sa retraicte du monde, faite plustost par despit que par grand devoction; mais tant y a qu'elle l'a faite; et sa bonne vie et sainte fin ont monstre en elle je ne sçay^quoy de toute saincteté.
Sa tante, la reyne Marie d'Ongrie, en fit de mesme, mays en fort aage caducq, tant pour se retirer du monde'que pour ayder à l'empereur, son frère, à bien servir Dieu. Ceste reyne fut vefve en fort bas aage,î ayant perdu le roy Louys, son mary, qui, fort jeune, mourut en une bataille qu'il eust contre lesTurcz, non tant pour la raison que pour la persuasion et opiniastreté d'un cardinal qui le gouvernoit fort, luy allegant qu'il ne se falloit meffier de la puissance de Dieu, ny de sa juste cause; que, quand il n'auroit, pour manière de dire, que dix mil' Ongres, estans si bons chrestiens et combatans pour la querrelle de Dieu, il defferoit cent mil' Turcz; et le poussa et pricipita tellement à ce poinct qu'il perdit la bataille;
et, se voulant retirer, tumba dans un maretz, où il se suffoqua.
De mesme arriva au roy dernier de Portugal, Sebastien, lequel se perdit misérablement, quand, par trop foible de forces, s'hazarda de donner la bataille contre les Mores, qui estoient trois fois plus fortz que luy, et ce, sur la persuasion, preschemens et ospiniastrettez d'aucuns jesuistes, qui luy mettoient en advant les puissances de Dieu, qui, de son seul regard, pouvoit foudroyer tout le monde, mesmes quand il se banderoit contre luy, comme certes c'est une maxime tres-veritable ; mais pourtant il ne le faut pas tenter ny abuser de sa grandeur, car il a des secretz que ne sçavons pas. Aucuns ont dit que lesditz jesuistes le faisoient et disoient en bonne intention, comme il se peut croire; autres, qu'ilz avoient estez apostez et gaignez du roy d'Espaigne, pour faire ainsi perdre ce jeune et courageux roy, et tout plein de feu, afin qu'après il peust plus aisément empiéter ce qu'il a empietté despuis. Tant y a que telles deux fautes sont arrivées par telles gens qui veulent manier les armes, et n'en sçavent le mestier.
Et c'est pourquoy ce grand duc de Guyse, après qu'il fut grandement trompé en son voyage d'Italie, il disoit souvant : « J'ayme bien l'église de Dieu, mais je ne fairay jamais entreprise de conqueste sur la parolle et la foy d'un prebstre » ; voulant par là taxer le pape Carraffe, dit Paulo quatriesme, qui ne luy avoit tenu ce qu'il luy avoit promis par
de grandes et sollempniséesparolles, ou bien M. le cardinal, son frère, qui en estoit allé prendre langue, et sonder le gué jusques à Rome, et puis tout legierement avoit poussé M. son frère à cela. Il se peut entendre que mondit seigneur de Guyse entendoit et de l'un et de l'autre, car, comme j'ay ouy dire, que ainsi que mondit seigneur repettoit souvant telles parolles devant M. le cardinal, pensant que ce fust une pierre jettée dans son jardin, il en enrageoit et s'en faschoit fort soubz bride. J'ay fait cete digression puisque le subget en estoit venu à propos.
Or, pour retourner à nostre reyne Marie, après tel malheur du roy son mary, elle demeura vefve fort jeune, et très-belle, ainsi que je l'ay ouy dire à plusieurs personnes qui l'ont Teue, et, selon ses portraictz que j'ay veu, qui la représentent telle, ne luy donnant aucune chose de laid et à quoy reprendre, si non sa grand bouche et avancée, à la mode d'Austriche, qui ne vient ny ne sort pas pourtant de la maison d'Austriche, mais de Bourgoigne, ainsi que j'ay ouy raconter aune dame de la court de ce temps-là : qu'une fois la reyne Alienor, passant par Dyjon, et allant faire ses devoctions au monastère des Chartreux de là, et visiter les vénérables sepulchres de ses ayeulz, les ducz de Bourgoigne, elle fut curieuse de les faire ouvrir, ainsi que plusieurs roys ont fait des leurs. Elle y en veid aucuns si bien conservez et entiers qu'elle y recogneut plusieurs formes, et entr'autres
la bouche de leur visage. Sur quoy soudain elle s'escria : Ha! je pensois que nous tinssions nos bouches de ceux d'Austriche; mais, à ce que je vois, nous les tenons de Marye de Bourgoigne, nostre ayeulle, et autres ducz de Bourgoigne nos ayeulx. Si je vois jamais l'empereur mon frère, je luy diray; encor luy manderay-je. » Ceste dame, qu'y estoit lors, me dist qu'elle l'ouyt; et dist que ladite reyne le disoit comme y prenant plaisir, ainsi qu'elle avoit raison; car la maison de Bourgoigne valoit bien celle d'Austriche, puisqu'il' estoit venue d'un filz de France, Philipes le Hardy, et qu'ilz en avoient tiré de grands biens, de grandes generositez et valeurs de courages; car je croy qu'il n'en fut jamais quatre plus grands ducz les uns après les autres comme furent ces quatre ducz de Bourgoigne. On pourra reprocher que je m'extravague souvant; mais aussi il m'est aisé à pardonner, puisque je ne sçay nul art de bien escrire.
Nostre reyne Marie de Ongrie, donc, estoit très belle et agréable, et fort aymable, encores qu'elle se monstrast un peu nommasse; mais, pour l'amour, elle n'en estoit pas pire, ny pour la guerre, et tout, qu'elle prist pour son principal exercice. L'empereur, son frère, la cognoissant propre pour celluy-là, et tres-habille, l'envoya quérir et prier venir à luy, pour luy bailler la charge qu'avoit eu sa tante Marguerite de Flandres, qui fut une tres-sage princesse, et qui gouverna ses
l5o SEPTIEME DISCOURS
Païs-Basavec douceur, comme l'autre avec rigueur; aussi tant qu'elle vesquit, le roy François ne tourna guieres ses armes et ses guerres vers ces quartiers, quoyque le roy d'Angleterre l'y poussast; disant qu'il ne vouloit faire desplaisir à ceste honneste princesse, qui se monstroit si bonne à la France, et qui estoit si sage et vertueuse, et malheureuse pourtant, plus que ses vertuz ne requeroient, en mariages, dont le premier fut avec le roy Charles Ville, duquel elle fut fort jeune renvoyée à sa maison et à son père; l'autre avec le filz. du roy d'Arragon, nommé Jehan, duquel elle eut un enfant posthumié qui mourut tost après estre né ; le tiers fut avec le beau duc Philibert de Savoye, duquel n'eut aucune lignée, et pour ce portoit en sa devise Fortune infortune, fors une. Elle gist avec son mary en ce beau convent de Brou, et si sumptueux, prés la ville de Bourg en Bresse, que j'ay veu.
Ceste reyne donc d'Ongrie ayda bien à l'empereur, car il estoit seul. Bien est-il vray qu'il avoit Ferdinand, roy des Romains, son frère; mais il avoit assez à faire à monstrer teste à ce grand sultan Soliman. L'empereur avoit aussi sur ses bras les affaires de l'Italie, qui alors estoit en grande combustion; de l'Allemaigne, il n'estoit pas mieux, à cause du Grand Turc, ny de la Ongrie, de l'Espaigne (lorsqu'elle se révolta sous M. de Chievres), des Indes, des Païs-Bas, de la Barbarie, de la France, qui estoit le plus grand fardeau de tous;
SEPTIEME DISCOURS l5l
bref de toute la moytié du monde quasi. II fit ceste sœur, qu'il aymoit par dessus toutes, gouvernante generalle de tous ses Païs-Bas, où, l'espace de vingt-deux à vingt-trois ans, l'a bien servi que je ne sçay comment il s'en fust trouvé sans elle. Aussi se fioit-il en elle du tout de ses affaires de son gouvernement : si bien que l'empereur luymesmes, estant en Flandres, se remettoit du tout en elle de ses affaires de ses païs là bas; et le conseil se tenoit soubz elle et chez elle, bien souvant l'empereur y estant et y allant comme j'ay sceu. Il est vray qu'elle, qui estoit tres-habille, luy deffairoit le tout, et luy raportoit tout ce qui s'estoit passé au conseil, quand il n'y estoit, en quoy il prenoit un grand plaisir. Elle y fit de belles guerres, ores par ses lieutenans, ores en personne, tousjours à cheval, comme une genereus[e] amazonne.
Ce fut elle qui, la première, encommança les grands feuz en nostre France, et en fit de grands sur de belles maisons et chasteaux, comme sur celluy de Follambray, belle et agréable maison que nos roys avoient fait bastir pour le deduict et plaisir de la chasse; dont le roy en prist si grand despit et desplaisir qu'au bout de quelque temps il luy rendit bien son change, et s'en revancha sur la belle maison de Bains, qu'on tenoit pour un miracle du monde, faisant honte, s'il faut dire ainsi, à tous autres beaux bastimans, et, que j'ay ouy dire à ceux qui l'ont veue en sa perfection
aynsin, voyre aux sept miracles du monde, tant renommez de l'antiquité. Elle y festina l'empereur Charles et toute sa court, lorsque son filz, le roy Philipes, passa d'Espaigne en Flandres pour le voir, où les magnifficences furent veues et faites en telles exellences et perfections qu'on n'a jamais parlé, de ce temps-là, que de las fîestas de Bains, disoient les Espaignolz. Ainsi me souvient-il qu'au voyage de Bayonne, quelques grandes magnifficences qui se soient présentées, quelques courremens de bagues, combatz, mascarades, despenses, n'estoient rien au pris de las fîestas de Bains, ce disoient aucuns vieux gentilzhommes espaignolz qui les avoient veues, ainsi que je les ay peu voir dans un livre fait en espaignol exprés. Et puis bien dire que jamais n'a rien esté fait ny veu de plus beau, et n'en desplaise aux magnifficences romaines, représentantes leurs jeux de jadis, ostés les combatz des gladiateurs et bestes sauvages ; mais, hors cela, les festes de Bains estoient plus belles, plus plaisantes, plus meslées et plus generalles.
Je les descrirois voluntiers ici, selon que je les ay emprumptées de ce livre en espaignol, et aprises d'aucuns qu'y estoient lors, et mesmes de madame de Fontaine, dite Torcy, estant fille pour lors de la reyne Leonor; maison me pourroit reprocher que je serois un trop grand digresseur. Ce sera à un' autre fois que je les garde à bonne bouche, car la chose le vaut bien. Dont entre les plus belles
SEPTIEME DISCOURS l53
magnifficences, je treuve ceste-cy : qu'elle fit faire une grande forteresse de brique, qui fut assaillie, deffendue, secourue par six mil' hommes de pied des vieilles bandes, canonnée de trente pièces, tant en batterie que pour les deffances, avec toutes les mesmes cerimonies et façons de bonne guerre ; et dura le siège trois jours et demy, qu'on ne veid jamais rien de si beau : car les assautz y furent donnez, le secours maintenant entré, l'autre maintenant deffait, tant de la cavallerie que de l'infanterie, par le prince de Piedmont, emprés la place rendue par composition moytié douce, moytié un peu rigoureuse, et avec compassion les soldatz renduz et se retirans, et conduictz par escorte; brief, rien ne s'y oublia de la vraye guerre ; à quoy l'empereur prist un singulier plaisir.
Asseurez-vous que, si ceste reyne fut là sumptueuse, elle vouloit bien monstrer à son frère que ce qu'elle avoit eu de luy ou de ses estatz, pensions, biens-faitz, ou de ses conquestes, le tout estoit voué à sa gloire et son plaisir. Aussi ledit empereur se pleut fort, et l'en loua ; et en estima grandement la despense, et surtout aussi celle qui estoit dans sa chambre ; car c'estoit une tapisserie de haute lice, toute d'or, d'argent et soye, où estoient figurées et représentées au naturel toutes ces belles conquestes, hautes entreprises, expédierons de guerres et batailles qu'il avoit faites, données et gaignées, n'oubliant surtout la fuite de Sollyman devant Vienne, et la prise du roy Fran-
çois. Brief, il n'y avoit rien là-dedans qui ne fust tres-exquis.
Mais la paouvre maison perdit bien le lustre puis après, car elle fut totalement pillée, ruinée et rasée. J'ay ouy dire que sa maistresse, quand elle en sceut sa ruine, tumba en telle destresse, despit et rage, qu'elle ne s'en peut de longtemps apaiser; et, en passant un jour auprès, en vouloit voir la ruine; et, la regardant fort piteusement, la larme à l'œil, jura que toute la France s'en repentiroit, et qu'elle se ressentiroit de ses feuz, et qu'elle ne seroit jamais à son aise que ce beau Fontainebleau (dont on en faisoit tant de cas) ne fust mis par terre, et n'y demeureroit pierre sur pierre. Et, de fait, elle en vomit fort bien sa rage sur la paouvre Picardie, qui la sentit bien, et ses flammes; et croy que si la trefve ne fust intervenue, que sa vengeance fust esté grande : car elle avoit le cœur grand et dur, et qui malaisément s'amollissoit ; et la tenoit-on, tant de son costé que du nostre, un peu trop cruelle; mais tel est le naturel des femmes, et mesmes des grandes, qui sont tres-promptes à la vengeance quand elles sont offancées. L'empereur (à ce qu'on dit) l'en aymoit davantage.
J'ay ouy raconter que, lorsqu'à Bruxelles il se deffit et se despouilla, dans une grand salle où il avoit fait un' assemblée generalle de ses estatz, après qu'il eust harangué et dit tout ce qu'il vouloit à l'assemblée et à son filz, et qu'il eust humblement remercié la reyne Marie sa sœur, qui
estoit assise prés de l'empereur son frère, elle se leva de son siège, et avec une grande révérence, faite à son frère d'une grande et grave magesté et asseurée grâce, adressant sa parolle au peuple, dist ainsi: « Messieurs, despuis vingt-trois ans qu'il a pieu à l'empereur mon frère me donner la charge et gouvernement de tous ses Païs-Bas, j'y ay employé et raporté tout ce que Dieu, la nature et la fortune m'avoient donné de moyens et de grâce pour m'en acquicter au mieux qu'il m'a esté possible. Toutesfois, si en aucune chose j'y ay fait faute, j'en suis excusable, pensant n'y avoir rien oublié du mien, ny espargné qui fût propre. Toutesfois, si j^y manqué en quelque chose, je vous prie me pardonner que si aucuns pourtant de vous autres ne le veut faire, et se mescontante de moy, c'est le moindre de mes soucis, puisque l'empereur mon frère s'en contente, à qui mon seul plaire à esté toujours le plus grand de mes désirs et soucys. » Ayant ainsi parlé et reffait sa grande reverance à l'empereur, elle se remit en son siège. J'ay ouy dire que ceste parolle fut trouvée un peu trop altiere et brave, et mesmes estant sur son despartement de sa charge, et pour dire adieu à un peuple qu'elle devoit laisser en bonne bouche et en toute douleur pour sa partance. Mais que s'en soucioit-elle, puisqu'elle n'avoit autre but que de plaire et contenter son frère, et, dés meshuy, ne contenter le monde, et tenir compaignie à son frère en sa retractation et prières ? J'ay ouy faire ce
conte à un gentilhomme de mon frère, qui estoit lors à Bruxelles, où il estoit allé capituler de la rançon de mondit frère qui avoit esté pris dans Hedin, et avoit demeuré prisonnier cinq ans à l'Isle en Flandres. Et ledit gentilhomme veid toute [ceste] assemblée et tout ce luctueus mistere de l'empereur; et me dist que plusieurs furent un peu scandallisez sourdement de ceste parolle si brave de la reyne, mais non pourtant qu'ilz en osassent rien dire ny le faire parestre, car ilz voyoient bien qu'ilz avoient affaire à une maistresse dame, qui, avant que partir, si on l'eust irritée, eust fait un coup pour sa dernière main. La voylà donc deschargée de tout, et accompaigne son frère en Espaigne, qu'elle n'habandonna jamais, elle et la reyne Aleonor, sa sœur, jusques à son tumbeau ; et tous trois se survesquirent d'un an l'un après l'autre. L'empereur alla devant, la reyne de France après, comme la plus aagée, et la reyne d'Ongrie après ses deux frère et sœur, ayant tres-sagement gouverné leur viduité. Il est vray que la reyne d'Ongrie fut plus longuement vefve que sa sœur, sans jamais se remarier; et sa sœur se remaria deux fois, autant pour estre reyne de France, qui estoit un bon morceau, que par la prière et persuasion de l'empereur, affîn qu'elle servist d'un sceau trèsferme pour asseurer une paix et tout un repos public, encor que la matière du sceau ne tinst longuement ; car la guerre s'en ensuivit paremprés, aussi cruelle que jamais; mais la paouvre princesse n'en
pouvoit mais, car elle y raportoit tout ce qu'elle y pouvoit ; et si, pour cela, le roy son mary ne l'en traictoit pas mieux, car il en maudissoit fort l'alliance, ainsi que j'ay ouy dire.
5 Après le despart de la reyne d'Ongrie, ne resta aucune princesse grande prés du roi Phillipe (jà seigneur investi de ses pays), sinon madame la duchesse de Lorraine, Christierne de Danemarc, sa cousine germaine, despuis nommée Son Altesse, qui luy tint tousjours bonne compaignie tant qu'il demeura là, et fît tousjours beaucoup valloir sa court; car toute court de roy, prince, empereur ou monarque, tant grande soit-elle, est peu de chose si elle n'est acompagnée et recommandée ou d'une court de reyne, ou d'emperiere, ou grande princesse, et de grand nombre de dames et damoyselles, ainsi que je m'en suis bien aperceu et l'ay veu discourir et dire aux plus grands.
Ceste princesse, à mon gré, a esté une des belles princesses et autant accomplies que j'aye point veu. EU'estoit en visage très-belle et tres-agreable, la taille très-belle et haute, et le discours trèsbeau, surtout s'habillant très-bien; si bien que, de son temps, elP en donna à nos dames de France, et aux siennes, le patron et modelle de s'habiller, qu'on apelloit à la Lorraine, pour la teste, et pour la coiffure et le voille, dont il en faisoit fort beau voir nos dames de court ; et volluntiers ne s'en accommodoient que les bonnes festes ou grandes magnifficences, pour mieux se parer et se montrer,
et tout à la Lorraine et imitation de Son Altezze. Elle avoit surtout l'une des belles mains que l'on eust sceu voir; aussi l'ay-je veu fort louera la reyne mère, et la parangonner à la sienne. Elle se tenoit fort bien à cheval et de fort bonne grâce, et alloit tousjours à l'estrieu sur l'arçon, dont elle avoit apris la façon de la reyne Marie, sa tante, et ay ouy dire que la reyne mère l'avoit apris d'elle; car auparavant ell' alloit à la planchette, qui certes ne monstroit la grâce ni le beau geste comme l'estrieu. Elle vouloit en cela fort imiter la reyne sa tante, et ne montoit jamais que sur des chevaux d'Espaigne, turcz, barbes et fort beaux genetz, qui allassent bien l'amble, ainsi que je luy en ay veu par un coup une douzaine de très-beaux, les uns qu'on n'eust sceu dire plus beaux que les autres. Geste tante l'aymoit fort, et la trouvoit scelon son humeur, tant pour les exercices qu'ell' aymoit, et de chasses et autres, que pour ses vertuz qu'elle cognoissoit en elle. Aussi, estant mariée, l'alloit-elle voir souvant en Flandres, ainsi que j'ay ouy dire à madame de Fontaines; et, après qu'elle fut vefve, et surtout après qu'on luy eut osté son filz, elle quicta la Lorraine dedespit; car ell' avoit un cœur très-grand. Elle s'en alla faire sa demeure avec l'empereur son oncle et les reynes ses tantes, qui la receurent à très-grand aise.
Elle suporta fort impatiemment la perte et l'abssance de monsieur son filz, encor que le roy Henry luy en fist toutes les excuses du monde, et
luy allegast qu'il le vouloit adoter pour son fïlz. Mais, ne se pouvant apaiser, et voyant qu'on luy bailloit le bon homme M. de La Brousse pour gouverneur, et ostoit-on celluy qui l'estoit, M. de Montbardon, fort sage et honneste gentilhomme que l'empereur luy avoit donné, le cognoissant pour tel de longue main, car il l'avoit veu serviteur de M. de Bourbon, et estoit François reffugié, ceste princesse, nonobstant, voyant toutes choses désespérées, pour cela vint trouver un jour de jeudy sainct le roy Henry dans la grande gallerie de Nancy, où estoit toute sa court, et d'une grâce tres-asseurée, avec ceste grande beauté qui la rendoit encor plus admirable, vint sans s'estonner, ny s'abaisser aucunement de sa grandeur, en luy faisant pourtant une grand reverance ; et, le supliant, luy remonstra, les larmes aux yeux, qui la rendoient plus belle et plus agréable, le tort qu'il luy faisoit de luy oster son filz, chose si chère qu'elle n'en avoit au monde une telle, et qu'elle ne meritoit point ce rude traictement, veu le grand lieu d'où ell' estoit extraicte, et aussi qu'elle ne pensoit avoir rien fait contre son service. Et ces propos tenoit-elle si bien ditz et de si bonne grâce, et par si belles raisons, avec de si douces complainctes, que le roy, qui de soy estoit tousjours tres-courtois au[x] dames, en eust une trèsgrande compassion, non-seullement luy, mais tous les princes et grands et petitz qui se trouvarent à telle veue.
l6o SEPTIEME DISCOURS
Le roy, qui estoit le plus respectueux roy aux dames qu'il en fut onc en France, luy respondit fort honnestement, non point par un grand fatras de parolles, nyen forme d'arangue longue, comme la représente Paradin en son Histoire de France ; car, de soy et de son naturel, il n'estoit point tant prollixe, ny copieux en propos et concions, ny si grand harangueur. Aussi n'est-il besoing, ny n'est bien séant, qu'un roy contreface en son dire le philosophe ou le grand orateur; et les plus courtes parolles et briefves demandes et responces luy sont les meilleures et plus séantes, ainsi que j'ay ouy dire à de grands personnages comme à M. de Pibrac, de qui l'instruction en estoit trèsbonne pour la grand suffisance qui estoit en luy. Aussi, quiconque lira ceste harangue de Paradin, faite en tel endroit, ou présumée d'estre faite par le roy Henry, n'en croira rien ; et aussi que j'ay ouy dire à plusieurs grands, qui estoient presentz, qu'il n'estendit tant sa responce, ny son discours, comme il dit. Bien est-il vray qu'il la consola fort honnestement et modestement sur sa désolation prétendue; et qu'elle n'avoit nul subjet de s'en donner peine, puisque, pour assurer son estât, et non pour inimitié particulliere, il vouloit avoir son filz auprès de luy, et le mettre avec son filz ayné, pour prendre nourriture avec luy, et mesmes façons de vivre, et mesme fortune ; et, puisqu'il estoit des François extrait, et luy François, il ne pouvoit estre mieux qu'estre nourry en la court
de France et parmy les François, où il avoit tant de parans et amys , et, surtout, n'oublia de dire que la maison de Lorraine estoit à celle de France obligée plus qu'à maison de la chrestienté luy allegant l'obligation du duc de Lorraine contre le duc Charles de Bourgoigne, qui fut tué devant Nancy : dont c'estoit une maxime infalible de croire que, sans la France, il eust ruiné et le duc de Lorraine et sa duché, et l'eust rendu le plus misérable prince du monde. Dont par là parressoit à qui plus la maison de Lorraine estoit tenue, ou à celle de France ou à celle de Bourgoigne, en ce luy donnant une petite attaque qui se doubtoit d'elle qui en estoit alliée et qui penchoit de ce costé, et pourroit faire pencher son filz, et l'y nourrir; et pour ce s'en vouloit asseurer. Il luy allégua aussi l'obligation que ceux de ladite maison de Lorraine avoient aux François, pour avoir estez si bien assistez d'eux aux conquestes de la guerre saincte, de Hierusalem, royaume de Naples et Scicile. Il raporta aussi comme son naturel ny ambition ne tendoit pointa ruiner ny à deffaire les princes, mais à les secourir du tout, estans en affliction, ainsi qu'il avoit fait à la petite reyne d'Ecosse, proche parante de son filz., au duc de Parme, et à l'Allemaigne, si opressée qu'ell' alloit tumber à bas sans son secours ; et, par mesme bonté et générosité, vouloit-il avoir en sa protection ce petit jeune prince lorrain, pour le haut eslever plus qu'il n'estoit, et le faire son filz en luy don- Brantôme. III. 2 1
nantunede ses filles; et, par ce, ne devoit-elle s'atrister.
Mais tous ces beaux motz et belles raisons ne la peurent aucunement consoller, ny moins luy faire suporter son ennuy patiemment. Par quoy, après avoir fait sa reverance, tousjours jettant force larmes précieuses, se retira en sa chambre, où le roy l'alla conduire jusques à la porte ; et, le lendemain avant partir, l'alla revoir en sa chambre, et prendre congé d'elle, sans obtenir de luy autre chose sur sa requeste. Ains, ayant veu partir à sa veue son cher filz et mener en France, elle resollut, de son costé, de quicter la Lorraine et se retirer en Flandres vers son oncle l'empereur (quel beau mot!) et vers son cousin le roy Philippes et les reynes ses tantes (quelles alliances et tiltres !), ce qu'elle fit ; et n'en bougea jusques amprés la paix faite entre les deux roys, que celluy d'Espaigne passa la mer, et s'y en alla.
A ceste paix, elle y servit beaucoup, voire du tout : car les députez, tant d'une part que d'autre, à ce que j'ay ouy dire, après s'estre beaucoup peinez et consumez à Cercan plusieurs jours, sans y rien faire ny arrester, estans tous en deffaut et hors de queste, à mode de veneurs, elle, ou qu'elle fust instinte d'un esprit divin, ou poussée de quelque bon zelle chrestien et de son bon esprit naturel, entreprenant la chasse de ceste grand négociation, la conduisit si bien que la fin s'en ensuivit si heureuse alors par toute la chrestienté.
Aussi ne se pouvoit-il trouver personne (ce disoiton) plus propre pour remuer et asseurer ceste grand pierre; car ell' estoit une dame tres-habile et tres-advisée s'il en fut onc, et de belle et grande authorité; comme certes les petites et basses personnes ne sont propres à cela comme les grandes. D'autre part, le roy son cousin la croioit et se fioit fort en elle, l'estimant telle; et l'ajmoit fort, et luy portoit une très-grande affection et amour : aussi luy faisoit-elle fort valloir et resplandir sa court, qui, sans elle, fust estée fort obscure ; et pourtant despuis, comme j'ay ouy dire, ne l'a pas trop bien recogneue ne bien Iraictée en ses terres qui luy estoient escheues pour douaire en la duché de Milan, où ell' avoit esté mariée en premières nopces avec le duc Esforce : car, ainsi qu'on m'a dit, il luy en avoit osté et escorné aucunes.
J'ay ouy dire qu'après la perte de son filz, qu'elle demeura fort mal contente de M. de Guyse et de M. le cardinal son frère, les accusant d'avoir persuadé le roy à cela, à cause de leur ambition, tant pour voir leur cousin si proche adoté filz et marié en la maison de France que pour avoir desdit quelques temps avant M. de Guyse de mariage, qui luy en avoit fait porter parolle. Elle, qui estoit hautaine en toute extrémité, dist qu'elle n'espouseroit jamais le cadet de la maison dont ell' avoit espousé l'ayné ; parce pour tel reffus M. de Guyse la luy garda bonne, jusques-là encor qu'il
ne perdist rien au change de madame sa femme, qu'il espousa puis après : car ell' estoit de tresillustre maison et petite-fille d'un roy Loys douziesme, l'un des bons et braves roys qui ait esté au siège françois, et, qui plus est, elle estoit la plus belle femme de la chrestienté.
En quoyj'ay ouy dire que, la première fois que ces deux belles princesses s'entreveirent, toutes deux furent si contemplatives l'une de l'autre, ores conduisantz droit leurs regards fixement sur elles, ores de travers, ores de costé, que l'une et l'autre ne se pouvoient assez regarder, tant elles furent fixes et attantives à s'entrevoir. Je vous laisse à penser les divers pensemens qu'elles pouvoient làdessus pourmener dans leurs belles âmes ; ny plus ny moins qu'on list qu'un peu avant que ceste grand bataille se donnast en Affrique entre Scipion et Anibal, qui fut la totalle diffinition de la guerre de Romme et de Cartage, avant que la commancer, s'aboucharent ensemble par une petite surceance d'armes d'environ quelques deux heures ; et, ainsi qu'ilz se furent aprochez l'un de l'autre, demeurarent quelque petite espace de temps, ravys,en contemplation de l'un et de l'autre, chascun de la valeur de son compaignon, tant renommée par leurs beaux faitz et si bien représentée en leurs visages, en leurs corps et en leurs belles et guerrières façons et gestes. Et, par ainsi, ayant demeuré assez ravis en si belles méditations de l'un et de l'autre, se meirent à parlementer de la façon
que Tite-Live le descrit très-bien. Que c'est que de la vertu, qui se fait admirer parmy les haynes et innimitiez, comme de mesme la beauté parmy les jalousies, ainsi que fit celle de ces deux dames et princesses que je viens de dire !
Certes, leurs beautez et bonnes grâces se pouvoient dire esgalles, si madame de Guise ne l'eust un peu emportée ; aussi se contentoit-elle de la passer en cela, et non point en gloire et superbeté : car c'estoit la plus douce, bonne, humble et affable princesse que l'on eust sceu voir, encor qu'en sa façon elle se monstrast altiere et brave. La nature l'avoit faite telle, tant en sa haute et belle taille que en son grave port et belle majesté, si bien qu'à la voir on eust craint tousjours et songé à l'accoster, mais l'ayant accostée et parlé à elle, on n'y trouvoit que toute douceur, toute candeur et debonnaireté, tenant cela de son grand-pere, le bon père du peuple, et du doux air françois. Bien est-il vray qu'elle sçavoit bien garder et pratiquer sa grandeur et gloire quand il falloit. J'espère déparier d'elle ailleurs et à part.
Son Altezze de Lorraine estoit au contraire fort glorieuse, et un peu trop presumptueuse. Je l'ay cogneu par quelquefois à l'endroit de la reyne d'Escosse, laquelle, après avoir esté vefve, alla faire un voyage en Lorraine, où j'estois ; mais vous eussiez dit que bien souvant sadite Altezze se vouloit advantager et advancersur la magesté de ladite reyne. Mais elle, qui estoit tres-habile et de grand
cœur, ne Luy en laissoit pas passer une, ny aucunement s'advancer sur elle de rien, encor que ce fust la mesme douceur, aussi que M. le cardinal son oncle l'en avoit bien advertie et instruicte de l'humeur de ladite princesse; laquelle, ne se pouvant deffaire de sadite gloire, s'en voulut un peu accommoder envers la reyne mère lorsqu'elles se veirent ; mais ce fut à glorieuse glorieuse et demy ; car la reyne mère estoit la plus glorieuse femme du monde quand il falloit, et comme je l'ay veu et ouy la nommer telle à plusieurs grands, et mesmes quand il falloit déprimer la gloire de quelque personne qui l'eust voulue faire valloir, car elle luy abaissoit jusques au centre de la terre ; toutesfois, si se porta-elle modestement à l'endroit de Son Altezze, luy defferant assez et l'honnorant, mais tenant pourtant tousjours la bride, ores la main haute, ores basse quant il failloyt, de peur qu'elle ne s'esguarast ou se desbosquast ; car je luy vis dire deux ou trois fois : « Voylà la plus glorieuse femme que je vis jamais ! » C'estoit lorsqu'elle vint au sacre du feu roy Charles neufiesme, où elle fut conviée , à Reins. Lorsqu'elle y entra elle ne voulut estre à cheval, craignant n'y montrer assez sa grandeur et altezze, mais se mit dans un coche fort superbe, tout couvert de vellours noir, à cause de sa viduité, qui estoit traisné de quatre turcz blancz, des beaux qu'on eust sceu choisir, et atteliez tous quatre à front, en manière de chariot triumphant. EU' estoit à la portière fort
bien habillée, toute de noir pourtant, en robbe de vellours; mais à la teste, toute de blanc et très-bien et gentiment et superbement coiffée et habillée ; à l'autre portière estoit une de ses filles, qui a esté despuis madame la duchesse de Bavière; et au dedans sa dame d'honneur, qui estoit la princesse de Macédoine. La reyne la voulut voir entrer dans la basse court en ce triumphe, et se meit à la fenestre, et dist assez bas : « Voylà une glorieuse femme ! » Et puis estant dessendue et montée en haut, ladite reyne l'alla recueillyr au mitant de la salle seullement, au moins un peu plus avant, et plus prés de la porte que de loing. Et fut très-bien receue d'elle : car elle gouvernoit lors tout, pour le bas aage du roy son filz, et le dressoit et luy faisoit faire ce qu'elle vouloit, qui fit grand honneur à Sadite Altezze. Toute la court, tant grands que pettitz, l'extimarent et admirarent fort, et la trouvarent très-belle, encores qu'elle dedinast sur l'aage, qui pouvoit venir à un peu plus de quarante ans; mais rien ne se trouvoit en elle changé ny effacé, car son autonne passoit bien l'esté d'aucunes. Il faut estimer grandement ceste princesse d'avoir esté si belle, et gardé sa viduité jusques à son tombeau, et révéré si inviollablement et impollument, non par tierces nopces, la foy aux mânes de son mary.
Elle mourut un an après avoir sceu nouvelles qu'elle estoit reyne d'Anemarc, d'où ell' estoit sortie, et que le royaume luy estoit escheu, de
IbO SEPTIEME DISCOURS
sorte qu'avant mourir ell' a veu changer son nom d'Altezze, qu'elP avoit porté si longuement, en celluy de Magesté, qui peu l'accompaigna, non pas six mois. Je croy qu'elle eust bien voulu porter encor celluy d'Altezze et qu'elle fust estée enceste belle verdeur de jeunesse et beauté d'autres fois, car tous empires et royaumes ne sont rien au prix des jeunes ans. Encor luy a ce esté un honneur et un heur avant la mort porter ce nom de reyne ; et pourtant, à ce que j'ay ouy dire, elle estoit résolue de n'aller point en son royaume, mais de finir le reste de ses jours en son douaire d'Italie, à Tortonne; et ceux du païs ne l'apelloient que madame de Tortonne (pas beau nom pourtant ny digne d'elle), où elle s'estoit retirée fort longtemps avant que mourir, tant pour l'amour de quelques vœuz qu'ell' avoit fait aux sainctz lieux de par de-làque pour estre plus prés des bains de là, carelle devint malladive et fort goûteuse.
Ses exercices estoient très-beaux, sainctz et honnestes, comme à prier Dieu, et à faire de grandes aumosnes et charitez envers les paouvres, et surtout envers les vefves, entre lesquelles se souvint de la paouvre madame la castellanne de Milan, que nous avons veu à la court misérablement trainer ses jours, sans le secours de la reyne mère, qui luy faisoit tousjours quelque petit bien. Elle estoit fille de la princesse de Macédoine, et sortie de ceste grande maison. Je l'ay veue une fort honnorable femme, et fort aagée; ell' avoit
SEPTIEME DISCOURS ] bo,
esté gouvernante de Son Altezze. Elle,sçachant la misère où vivoit ceste paouvre castellanne, l'envoya quérir, et la fît venir auprès d'elle, et la traicta si bien qu'elle ne sentit plus la disette qu'elle sentoit en France.
Voylà ce que j'ay peu dire sommairement de ceste grand princesse, et comment, vefve et trèsbelle, s'est tres-sagement conduicte. Il est vray qu'on pourra direqu'ell' avoit esté mariée un'autre fois avec le duc Sforce. Semon, mais il mourut aussitost, et ne demeurarent pas un an mariez, et elle fut vefve en l'aage de quinze à seize ans ; et par ce l'empereur, son oncle, la maria avec le duc de Lorraine, pour s'affermir de plus en plus d'alliances ; mais elle fut vefve aussi en la fleur de son aage, n'ayant pas jouy de son beau mariage longues années; et celles qui luy restarent, qui furent les plus belles et plus à priser et mettre en besoigne, elle les fit et consomma en un retiré et chaste vefvage.
J Si faut-il que, sur ce subjet, je parle des belles vefves en deux motz, d'une du temps passé, qui est ceste honnorable vefve madame Blanche de Montferrat, l'une des anciennes maisons d'Italie, qui fut duchesse de Savoye, et la plus belle et la plus parfaite princesse de son temps, et des plus sages et advisées, et qui gouverna aussi bien et si sagement la tutelle de son filz et de ses terres qu'on veid jamais dame et mère, estant demeurée vefve en l'aage de vingt-trois ans.
Ce fut celle qui receut si honnorablement le petit roy Charles huictiesme, allant à son royaume de Naples, en toutes ses terres, et principallement en sa ville de Turin, où elle luy fit une fort pompeuse entrée, et où elle-mesme s'y voulut trouver, et y marcha fort sumptueusement accoustrée; et monstroit qu'elle sentoit bien sa grande dame : car elf estoit en estât magnifique, habillée d'une grand robe de drap d'or frizé, et toute bordée de gros diamantz, rubis, saffirs, esmeraudes, et autres riches pierreries. Sa teste estoit entournée de pareilles et riches pierreries; à son col elle portoit un carquant ou collier garny de très-grosses perles orientalles qu'on n'eust sceu estimer, et avoit des brasselletz en ses bras tout de mesmes. Ell'estoit montée sur une belle haquenée blanche, harnachée fort superbement, que six grandslacquais conduisoyent, vestuz de drap d'or broché. Ell'estoit suivie d'une grande bande de damoyselles, fort richement, mignardement et proprement vestues à la piedmontoise, qu'il faisoit beau voir; après lesquelles venoit une fort grand troupe de gentilzhommes et cavailliers du païs; puis entra et marcha après elle le roy Charles soubz un riche poêle, et alla descendre au chasteau, où il logea; et là madame de Savoye luy présenta son filz à la porte dudict chasteau, avant qu'entrer, qui estoit tresjeune; et puis elle luy fit une très-belle harangue, luy présentant ses terres et ses moyens, tant d'elle que de son filz ; ce que le roy receut de tres-bon
cœur, et l'en remercia bien fort, se sentant fort obligé à elle. Par toute la ville on y voyoit l'escu de France et celluy de Savoye, entrelassez d'un grand las d'amour qui lioit les deux escus et les deux ordres, avec ces motz : Sanguinis arctus amor, ce que dit la Chronique de Savoye.
J'ay ouy dire à aucuns de nos pères et mères, qui le tenoient des leurs qui l'avoient veue, et mesmes madame la seneschalle de Poictou, ma grand mère, qui estoit lors fille à la court, qui affermoit qu'alors on ne parloit que de la beauté, sagesse et advisement de ceste princesse, et que tous les courtisans et gallans de la court, quand ilz furent de retour en France de leur voyage, n'en faisoient que parler et entretenir les filles et dames de la court de sa beauté et vertu, et surtout le roy, qui monstroit en aparance en estre au cœur blessé.
Toutesfois, sans ceste beauté, il avoit ocasion grande de la bien aymer; car elleluy ayda de tous ses moyens qu'elle peut, et se deffit de toutes ses pierreries, perles et joyaux pour les luy prester et engager où bon luy plairoit, ce qui estoit une très-grande obligation : car voluntiers les dames portent une très-grande affection à leurs pierreries, bagues et joyaux, et voluntiers presteroient et engageroient plustost quelque pièce précieuse de leurs corps que leur richesse de joyaux : je parle d'aucunes, et non de toutes. Certes ceste obligation fut grande : car, sans ceste courtoisie, et celle
aussi de la marquise de Montferrat, une tres-honneste dame aussi et très-belle, recevoit bien au long la courte honte, et s'en retournoit de son demy voyage qu'il avoit entrepris sans argent, ayant pis fait qu'un evesque de France qui alla au concilie de Trente sans argent ny sans latin. Quel embarquement sans biscuit! Mais il y a bien differance de l'un à l'autre ; car ce qu'en fit l'un, ce fut par une générosité belle etgrandeambition qui luy fermoit les yeux à toutes incommoditez, ne trouvant rien impossible à son brave cœur ; mais à l'autre failloit esprit et habilité, péchant en cela par ignorance et bestise, si ce n'estoit qu'il se fioit à faire la queste estant là.
En ce discours de ceste belle entrée que viens dire, est à noter la superbeté des accoustremens de ceste princesse, quisentoit un peu plus sa femme mariée (ce dira-on) que sa vefve. Sur quoy les dames alors disoient que, pour un si grand roy, elle se pouvoit dispenser jusques-là, encor qu'il ne fust de besoing autrement de dispence, et aussi que les grands et grandes se donnent la loy, et que de ce temps les vefves (ce disoit-on), n'estoient si ressarrées ny refformées en leurs habitz comme elles l'ont esté despuis quelques quarante ans qu'une grande dame que je sçay, laquelle, estant fort aux bonnes grâces d'un roy, voire en délices, s'habilla un peu plus à la modeste, mais de soye pourtant tousjours, affin qu'elle peust mieux adombrer et cacher son jeu; et, par ainsi, les vefves de la
court, la voulant immiter, en faisoient de mesmes qu'elle. Sine se refformoit-elle point tant, ny si à l'austérité, qu'elle ne s'habillast gentiment et pompeusement, mais tout de noir et blanc; et y paressoit plus de mondanité que de refformation de veufve, et surtout monstroit tousjours sa belle gorge. J'ouysdire à la reyne, mère du roy Henry III, au sacre et aux nopces du roy Henry IIIe, mesmes choses : que les vefves du temps passé n'avoient si grand esgard à leurs habitz, modesties ny actions, comme aujourd'huy; ainsi comm' elle avoit veu du temps du roy François, qui vouloit sa court libre en tout; et mesmesque les vefves y dansoient, et les prenoit-on aussi librement que l'on faisoit les filles et femmes mariées; et le dist surcepoinct qu'elle commanda et pria M. de Vaudemont de prendre, pour honnorer la feste, madame la princesse de Condé la douairière pour danser; ce qu'il fit pour luy obéir, et la mena le grand bal : ceux qui estoient au sacre comme moy l'ont veu, et s'en pourront bien souvenir. Voylà des libertez qu'avoient les vefves pour lors. Aujourd'hui cela leur est deffandu comme sacrilège, et comme les couleurs, car elles n'oseroient porter ny s'habiller que de noir et blanc ; et leurs jupes ou cotillons peuvent-elles bien porter, et leurs chausses, de gris, tané, viollet et bleu. Aucunes ay-je veu qui sesont esmancipées sur le rouge, incarnat et couleur de chamois, ainsi que le temps passé : car elles pouvoient porter toutes couleurs en leurs
cottes, en chausses, non en robes, ainsi que j'ay ouy dire.
Aussi ceste duchesse, dont nous venons de parler, pouvoit-elle bien porter ceste robbe de drap d'or, car c'estoit son habit ducal et sa robbe de grandeur, laquelle luy estoit séante et permise pour monstrer sa souveraineté et dignité de duchesse ; comme encor font et peuvent faire nos contesses et duchesses, qui portent et peuvent porter leurs habitz ducaux et de contesses en leurs cérémonies. Nos vefves d'ennuy n'osent porter de pierreries, sinon aux doigtz, à quelques mirouers et à quelques Heures, et à de belles sainctures, mais non sur la teste ny sur leur corps, ouy bien force perles au col et au bras; et vous jure avoir veu des vefves estre aussi propres en leurs habitz. blancz et noirs, qui attiroient bien autant que les bigarrez des mariées et filles de France. Voylà assez parlé de ceste vefve estrangere : il faut un peu parler des nostres, et veux toucher à nostre reyne blanche Loyse de Lorraine, femme du roy Henry, dernier mort.
J On peut et doit-on louer ceste princesse de beaucoup: car, en son mariage, elle s'est comportée avec le roy son mary aussi sagement, chastement et loyaument que le neu duquel elle fut liée en conjoinction avec luy a demeuré tousjours si ferme et indissolible, qu'on ne l'a jamais trouvé deffait ny délié, encor que le roy son mary aymast et allast bien quelquefois au change, à la
mode des grands, qui ont leur franche liberté à part; et aussi que, dés le beau premier commancement de leur mariage, voyre dix jours après, il ne luy donna grand occasion de contentement, car il luy osta ses filles de chambre et damoyselles qui avoient toujours esté avec elle et nourries d'elle, estant fille, qu'elle regreta fort; et la picure luy en fut grande au cœur, surtout pourmadamoyselle de Changy, une très-belle et fort honneste damoyseile, et qui ne valloit pas d'estre bannye de la compaignie de sa maistresse ny de la court. C'est un grand despit de perdre une bonne corapaigne et confidante. Je sçay qu'une fois une dame de ses plus privées fut un jour si presumptueuse de luy remonstrer, en riant et gaudissant, que, puisqu'elle ne pouvoit avoir enfans du roy, ny n'en auroit jamais, pour beaucoup de raisons que l'on disoit de ce temps-là, qu'elle fairoit bien d'emprumpter quelqu'ayde tierce et secrette pour s'en faire avoir, affin qu'elle ne demeurast sans authorité, si le cas advenoit que le roy vint à mourir, ains qu'elle peutestre unjourreynemere du roy, et tenir mesme rang et grandeur que la reyne sa belle-mere. Mais elle regetta bien loing ce conseil bouffonnesque, et le prist en très-mauvaise part, et oncques plus n'ayma ceste bonne dame conseilliere, aymant mieux apuyer sa grandeur sur sa chasteté et vertu que sur une lignép sortie de vice. Ce conseil, pour le monde et selon la doctrine de Machavel, n'estoit point pourtant à regetter.
On dit que la reyne Marie d'Angleterre, tierce femme du roy Louys XII, n'en fit pas de mesme : car, se mescontantant et defEant de la foiblesse du roy son mary, voulut sonder ce guet, prenant pour guide M. le conte d'Angoulesme, qui despuis fut le roy François, lequel esloit alors un jeune prince beau et tres-agreable, à qui elle faisoit trèsbonne chaire, l'apellant tousjours « Monsieur mon beau filz » ; aussi l'estoit-il, car il avoit espousé desjà madame Claude, fille du roy Loys. Et de fait en estoit esprise ; et luy la voyant en fit de mesme; si bien qu'il s'en falut peu que les deux feuz ne s'assemblassent, sans feu M. de Grignaux, gentilhomme et seigneur d'honneur de Perigort, tres-sage et advizé, lequel avoit esté chevallier d'honneur de la reyne Anne, comme nous avons dit, et l'estoit encor de la reyne Marye. Luy, voyant que le mistere s'en alloit jouer, remonstra à mondit sieur d'Angoulesme la faute qu'il alloit faire, et luy dist en se courrouçant : « Comment, Pasque-Dieu ! (car tel estoit son jurement) que voulez-vous faire? Ne voyez vous pas que ceste femme, qui est fine et caute, vous veut attirer à elle affin que vous l'engrossiez? Et, si elle vient à avoir un filz, vous voylà encores conte simple d'Angoulesme, et jamais roy de France, comme vous espérez. Le roy son mary est vieux, et meshuy ne luy peut faire enfans. Vous l'yrez toucher, et vous vous aprocherez si bien d'elle que vous qui estes jeune et chaud, elle de
mesme, Pasque-Dieu ! elle prendra comme à glu ; elle faira un enfant, et vous voylà bien ! Après vous pourrez bien dire : « A Dieu ma « part du royaume de France. » Par quoy songez-y. » Ceste reyne vouloit bien pratiquer et esprouver le proverbe et reffrain espaignol, qui dit que nunca muger aguda muriô sin herederos ; « jamais femme habifle ne mourut sans héritiers » ; c'est-à-dire que, si son mary ne luy en fait, elle s'ayde d'un second pour luy en faire. M. d'Angoulesme y songea de fait, et protesta d'y estre sage et s'en déporter ; mais, tenté encoret retenté des caresses et mignardises de ceste belle Angloise, s'y précipita plus que jamais. Que c'est que de l'ardeur de l'amour ! et d'un tel petit morceau de chair, pour lequel on en quicte et les royaumes et les empires, et les perd-on, comme les histoires en sont plaines. Enfin M. de Grignaux, voyant que ce jeune homme s'alloit perdre et continuoit ses amours, le dist à madame d'Angoullesme, samere, qui l'en reprima et tança si bien qu'il n'y retourna plus. Se dit-on pourtant que la reyne fit bien ce qu'elle peut pour vivre et régner reyne mère peu avant et après la mort du roy son mary. Mais il luy mourut trop tost, car elle n'eut grand temps à faire ceste besoigne ; et, nonobstant, faisoit courir le bruict, après la mort du roy, tous les jours qu'ell' estoit grosse; si bien que, ne l'estant point dans le corps, on dit qu'elle s'enfloit par le dehors avecques des linges peu à peu, et que, venant le Brantôme. III, 2 3
170 SEPTIEME DISOOURS
terme, ell' avoit un enfant suposé que devoit avoir un' autre femme grosse, et le produire dans le temps de l'accouchement. Mais madame la régente, qui estoit une fine Savoysienne qui sçavoit que c'est de faire des enfans, et qui voyoit qu'il y alloit trop de bon pour elle et pour son filz, la fit si bien esclairer et visiter par médecins et sagesfemmes, et par la veue et descouverte de ses linges et drapeaux, qu'elle fut descouverte et faillie en son desseing, et point reyne mère, et r'envoyée en son païs.
Voylà la differance de ceste Marye avec nostre reyne Loyse, laquelle a esté si sage, chaste et vertueuse, que, ny par la vraye ni fauce suposition, n'a point voulu estre reyne mère. Et, quand elle eust voulu jouer un tel jeu, il n'en fust esté autre chose, car personne n'y prenoit garde, et en eust rendu plusieurs bien esbays. En quoy ce roy d'aujourd'huy luy est bien redevable, et l'en doit bien aymer et honnorer: car, si elle eust fait le traict, et qu'elle eust produict un petit enfant, le roy, de roy qu'il est, ne fust esté qu'un petit régent en France, possible que non ; et ce faible nom ne l'eust sceu garantir qu'il n'eust eu plus de maux et guerres qu'il n'a heu.
J'ay ouy dire à aucuns, tant relligieux que mondains, et tenir ceste conclusion : que nostre reyne eust mieux fait d'avoir joué ceste partie, et que la France n'eust point eu tant de misères, paouvrettez et ruines qu'elle en a et aura, et la
chrestienté mieux portée. Je m'en raporte aux braves et curieux discoureurs là-dessus (mais je n'en crois rien, car nous nous trouvons bien de nostre roy. Dieu le garde !) pour en dyre leur advys ; car ilz en ont un brave subjet et fort ample pour l'Estat, mais non pour Dieu, si me semble, auquel nostre reyne a esté tousjours tendue et inclinée, l'aymant et l'adorant si fort que, pour le servir, elle s'oublioit elle-mesme et sa haute condition. Car, estant très-belle princesse (aussi le roy la print pour sa beauté et vertuz), et jeune, délicatteet tres-aymable, elle ne s'adonnoit à autre chose qu'à servir Dieu, aller aux devoctions, visiter continuellement les hospitaux, penser les mallades, ensepvellyr les mortz, n'y oubliant ny obmettant rien des bonnes et sainctes œuvres qu'observoient en cela les sainctes, devoctes et bonnes dames, princesses et reynes du temps passé de la primitive église. Après la mort du roy son mary, elle en a fait tousjours de mesmes, employant le temps à le plorer et regretter, et à prier Dieu pour son ame; si bien que sa vie du vefvage est toute pareille à celle du mariage. On la soupçonnoit, durant le mary, qu'elle penchoit un peu du party de l'Union, à cause que, toute bonne chrestienne et catholique qu'elle estoit, elP aymoit ceux qui debatoient et combattoient pour sa foy etrelligion; mais elle ne les a jamais aymé, ains du tout quicté après qu'ilz eurent tué son mary, n'en reclamant autre vengeance ny punition que
l8o SEPTIEME DISCOURS
celle qu'il plairoit à Dieu envoyer, encor qu'ell' en priast les hommes, et sur tous nostre roy, qui doit justice sur ce fait innorme d'une personne sacrée. Et ainsi a vescu ceste princesse en mariage, et ainsi vist en viduité sans reproche. Enfin elle est morte en réputation très-belle et digne d'elle, ayant languy longtemps et traisné heticque et seiche, qu'on disoyt pour avoyr estée trop adonnée à la tristesse. Elle fist une fort belle mort et fort religieuse. Advant que mouryr elle fist porter sa couronne sur le chevet de son lict prez d'elle, et ne voulust qu'elle bougast d'auprez d'elle tant qu'elle vyvroit, et, après sa mort, qu'elle fust couronnée et tant qu'elle dureroyt sur terre.
f Elle layssa une seur qu'est madame de Joyeuse, qui l'a imitée en sa prude et chaste vie, laquelle a fait de grands deuilz et lamentations pour son mary : aussi estoit-il un brave, vaillant et accomply seigneur. Et, de plus, j'ay ouy dire que, lorsque le roy d'aujourd'huy fut en telle estrette et dans Diepe, que M. du Mayne avec quarante mil hommes le tenoit assiégé et serré comme dans un sac, que si elle fust estée au lieu de M. le commandeurde Chate, qui commandoit dedans, qu'elle se fust bien revanchée de la mort de son mary autrement que n'avoit fait ledit sieur commandeur, qui, pour les obligations qu'il avoit à M. de Joyeuse, ne le devoyt recevoyr, disoyt-elle ; et despuis ne l'a aymé, mais l'a hay plus que peste, ne le pouvant excuser d'une telle faute, encor
qu'autres l'estiment d'avoir gardé la foy et la loyauté qu'il avoit promise. Mais une femme, justement ou injustement offancée, ne prend rien en payement, comme a fait celle là ne pouvant aymer son roy d'aujourd'huy, ayant pourtant fort regretté le feu roy -et porté le deuil pour luy, encor qu'elle fust de la ligue ; mais elle disoit que son mary et elle luy avoient d'extrêmes obligations. Pour fin, c'est une bonne et sage princesse, et qui a honneur aux regretz qu'elle monstra aux cendres de son mary, pour quelque temps, car elle se remaria aveq M. de Luxembourg. Estant si jeune, falloit-il qu'elle bruslast toujours?
5 Madame de Guyse, Catherine de Cleves, l'une des trois filles de Nevers, trois princesses certes qu'on ne sçauroit assez louer, tant pour leurs beautez que pour leurs vertuz, desquelles j'en faitz à part un chapitre, a cellebré et cellebre tous les jours fort dignement l'abssence éternelle de monsieur son mary; mais aussi quel mary estoitce ! C'estoit le nomper du monde: ainsi l'apelloitelle en quelques-unes de ses lettres qu'ell' escrivoit à aucunes dames de ses plus famillieres que après son malheur j'ay veu, leur bien maniffestant par ses funestes et tristes parolles des quelz regretz son ame estoit blessée.
J Madame sa belle-sœur, madame de Montpensier, de laquelle j'espère parler ailleurs, pleura son mary luctueusement; et, bien qu'elle l'eust perdu estant fort jeune, belle et aymable pour
beaucoup de perfections en elle de Pâme et du corps, n'a jamais songé de se remarier, encor que bien tendrette d'ans elP eust espousé son mary qui eust esté son ayeul, et qu'ell' eust tasté de luy fort sobrement des fruictz de mariage, desquelz n'a vouleu regouster ny en reparer les deffautz et arrérages par unes secondes nopces.
5 J'ay veu plusieurs seigneurs, gentilzhommes et dames s'esmerveiller souvant de madame la princesse de Condé, la douairière, de la maison de Longueville, qui ne s'est jamais voulue remarier, puisqu'ell' estoit l'une des bellesdames de IaFrance, et tres-desirable, s'estant pieu en sa condition viduale, sans jamais s'estre voulue remarier, et mesmes qu'elle demeura vefve tres-jeune.
3 Madame la marquise de Rothelin, sa mère, en a fait de mesmes, qui, très-belle qu'elle a esté, est morte vefve. Certes, et la mère et la fille pouvoient embrazer tout un royaume de leurs yeux et doux regardz, qu'on tenoit à la court et en France pour estre des plus agréables et des plus attirans. Aussi ne faut-il point doubter qu'ilz ne brullassent plusieurs; mais de s'en aprocher par mariage, il n'en falloit point parler; et toutes deux ont tresloyaument entretenu la foy donnée à leurs feuz marys, sans en espouser de secondz.
Je n'aurois jamais fait si je voulois alléguer toutes ces princesses de la court de nos roys sur ce subjet. Je le remetz à un autre endroit pour les louer: par quoy je les laisse, et parle un peu de
quelques dames qui, pour n'estre princesses, ont bien la race aussi illustre et l'ame aussi généreuse qu'elles.
J Madame de Randan, dite Fulvia Mirandolla, de la bonne maison de l'Admirande, demeura vefve en la fleur de son aage, et très-belle. Elle fit un si grand deuil de sa perte que jamais elle n'a daigné se regarder en son mirouer et a desnié son beau visage au blanc et clair cristal qui la desiroit tant voir; et ne luy pouvoit dire comme la dame qui, rompant son miroir et le dédiant à Venus, luy dist ces vers latins :
Dico tibi Veneri spéculum, quia cernere talem. Qualis sum nolo, qualis eram nequeo :
« Venus, je te dédie mon mirouer: car, telle que je suis, je n'ay plus le cœur ny la patience de m'y regarder; et, telle que je suis estée d'autresfois, je ne puis. »
Madame de Randan ne mesprisoit son mirouer pour ce subjet, car elF estoit très-belle, mais pour un vœu qu'ell' avoit fait à l'ombre de son mary, lequel estoit un des parfaitz gentilzhommes de la France, pour lequel elle quicta toute mondanité; jamais ne s'habilla que fort austerement et relligieusement avec son voile, et ne monstroit jamais ses cheveux, et coiffée plustost négligemment, monstrant pourtant avec son incuriosité une grande beauté. Aussi feu M. de Guyse, dernier mort, ne Papelloit jamais que moyne, car elle s'habilloit et
estoit bouchonnée comme un relligieux ; et ce disoit-il en riant et gaudissant avec elle : car il l'aymoit et honnoroit beaucoup, comme ell' estoit tresaffectionnée à son service et à toute la maison.
5 Madame de Carnavalet, vefve deux fois, reffusa pour le troisiesme d'espouser M. d'Espemon, dit lors M. de la Vallette le jeune, au commancement de sa grand faveur, qui en estoit si espris d'amour, comme certes ell' estoit une très-belle vefve, et bien ajmable, que, n'en pouvant tirer d'elle ce qu'il eust très-bien désiré, la pourchassa et pressa de l'espousser, et luy en fit parler trois ou quatre fois par le roy ; mais jamais ne voulut se remettre en une subjection de mary : car ell' avoit esté mariée deux fois, l'une avec le conte de Montravel, et l'autre avec M. de Carnavalet; et, quand ses plus privez amis, et mesmes moy qui luy estois fort serviteur, luy remonstrois la faute qu'elle faisoit de reffuser un si grand party, qui la mettoit dans le fin fons et abysme de la grandeur, des biens, des richesses, de la faveur et de toutes dignitez, veu ce qui estoit La Vallette, leplusfavory du roy, qu'il tenoit comme un second soy-mesme, elle respondoit que tout son contentement ne gissoit pas en tous ces poinctz, mais en sa resolution et plaine liberté et satisfaction de soy-mesme, et en la mémoire de ses marys, dont le nombre l'en avoit saoullée.
5 Madame de Bourdeille, sortie de Pilustre et ancienne maison de Montbron, et des contez de
Perigord et viconté d'Aunay, estant venue vefve en l'aage de trente-sept à trente-huict ans, très belle, et croy que en la Guienne, d'où elle estoit, il n'y en avoit pas une qui l'ait surpassée de son. temps en beauté, bonne grâce et belle aparance : car ell' avoit l'une des belles, hautes et riches tailles qu'on eust sceu voir, et, si le corps estoit beau, l'ame estoit pareille; estant donc en si bel estât, et restée vefve, fut pourchassée et requise de trois grands et riches seigneurs en mariage, ausquelz tous elle respondoit : « Je ne veux point dire comme beaucoup de dames, qui disent qu'elles ne se marieront jamais, et asseurent leurs parolles de telle façon qu'on le peut croire, après rien; mais je dis bien que, si Dieu et la chair ne m'en donnent autre volunté que j'ay ast'heure, et qu'ilz ne me la changent, pour chose très-certaine j'ay dit pour jamais à Dieu au maryage. » Et, comme un autre luy replicqua : «Mais quoy! Madame, voulez-vous brusler en la verdeur de vostre bel aage ? — Je ne sçay comme vous l'entendez (luy respondit-elle)'; mais jusques ast'heure il ne m'a pas esté possible de m'eschauffer encor seule dans mon lict vœuf et froid comme glace ; mais, estant en la compaignie d'un second mary, je ne dis pas que, m'aprochant de son feu, je ne puisse brusler comme vous dictes; et, parce que le froid est plus aisé à suporter que le chaud, je me suis résolue de me contenir en ma qualité, et m'abstenir d'un second mariage. » Et, tout ainsi qu'elle l'a dit, elle
l'a tenu jusques ast'heure, ayant demeuré vefve desja douze ans, sans avoir rien perdu de sa beauté, mais tousjours nourrie et entretenue sans une seulle tache. Ce qui est une grande obligation aux cendres de son mary, et un tesmoignage de l'avoir bien aymé vivant, et une redevance par trop extresme à ses enfansde l'honnorer pour jamais, et ainsin est morte veufve.
Feu M. d'Estrozze avoit esté l'un de ceux qu'y pretendoient ; et l'en avoit fait requérir; mais, tout grand et alié de la reyne mère qu'il estoit, l'en reffusa, et s'en excusa honnestement. Quelle humeur pourtant d'estre belle et honneste et tresriche héritière, et finir le reste de ses beaux jours sur une plume ou une Iayne sollitaire, déserte et froide comme glace, et passer tant de vefves nuictz ! O ! qu'il y en a plusieurs dispareilles à une telle dame, et plusieurs pareilles aussi ! Que si je les voulois toutes alléguer, je n'aurois jamais achevé; et mesmes si je voulois mesler, parmy nos dames chrestiennes, les payennes, comme ceste belle, gentille, bonne Romaine de jadis, Martia, fille puis-aisnée de Cathon d'Utique, sœur à Portia, laquelle, après avoir perdu son mary, et le lamentant incessamment, et qu'on luy demandoit quand seroit le dernier jour de son deuil, elle respondist que ce seroit lorsque viendroit le dernier jour de sa vie. Et, d'autant qu'elP estoit dame belle et tres-riche, et qu'on luy demandoit quelques fois quand elle se remarieroit : « Ce sera lors (ce dist-
elle) que je trouveray un homme qui me veuille plustost espouser pour mes vertuz que pour mes biens. » Et Dieu sçait si ell' estoit riche et belle, et vertueuse autant ou au double ; autrement, elle ne fust esté fille de Cathon, ny sœur de Portia; mais elle donnoit de ces bayes à ses serviteurs et pourchassans, et leur faisoit accroire qu'ilz la recherchoient pour ses biens et non pour ses vertuz, encor qu'ell' en fust assez bien pourveue; et ainsi aisément se despeschoit de ces gallans importuns.
5 Monsieur sainct Hierosme, en une epistre qu'il afaict à une Principie, vierge, il sonne les louanges d'une gentille dame romaine de son temps, qui se nommoit Marcella, de bonne et grande maison, et extraite d'un' infinité de consulz, procunsulz et prêteurs. Estant demeurée vefve fort jeune, elle fut recherchée, et pour sa jeunesse et pour l'antiquité de sa maison, pour sa belle taille, qui singulièrement ravis t la volunté des hommes, ce dit sainct Hierosme et use de ces motz, notez ce qu'il note, et pour ses bonnes façons et mœurs. Entr'autres recherchans, il y eut un grand et riche seigneur romain, et de lignée de consulz aussi, et se nommoit Cerealis, qui la sollicita fort de second mariage. D'autant qu'il estoit un peu beaucoup advancé surl'aage, il luy promettoit de grands biens et grands dons par preciput advantage. Mesmes sa mère, qui se nommoit Albine, l'en sollicitoit fort, qui trouvoit cela bon, et non point de relfus.
Elle respondit : « Si j'avois envie de me rejecter au lacz, et r'empestrer dans les liens d'un second mariage, et non me vouera une seconde chasteté, jeprendrois plustost un mari que non pas une hérédité. » Et, d'autant que cest amoureux eust opinion qu'elle disoit cela pour l'amour de son vieil aage, il luy replicqua : que les vieillars pouvoient longuement vivre et les jeunes bien tost mourir. Mais elle luy répliqua : « Ouy certes, le jeune peut mourir bien tost; mais le vieillard ne peut pas vivre longuement. » Et, pour ce mot, il en prist son congé. Je trouve le dire de ceste dame tressage et sa resolution, et celle de Martia, et l'en extime davantage que sa sœur Portia, laquelle, après la mort de son mary, se résolut de ne plus vivre, ains de se donner la mort; et, quand bien on luy eut osté tous ferremens pour se tuer, elle avalla des charbons ardens, et se brusla toutes les entrailles, en disant qu'à une dame courageuse les moyens ne peuvent mancquer pour se donner la mort; ainsi que l'a bien sceu représenter Martial en un de ses epigrammes, qu'il a fait expiés, et fort beau, pour ceste dame : laquelle, selon aucuns philosophes, et mesmes Aristote en ses Etiques parlant de la fortitudeou force, ne monstra en cela grand courage ny magnanimité pour se tuer, ny comme plusieurs autres qu1 en ont fait de mesmes, comme son mary; disant que, pour éviter un plus grand mal, ilz se précipitent au moindre. De cela j'en faitz un discours ailleurs. Tant y a, qu'il eust
mieux valeu que ceste dame eust employé ses jours à regretter son mary et à vanger sa mort, que se la donner soy-mesmes : ce qui ne servit de rien, sinon à elle quelque revanche vaine, ainsi que j'en ay ouy discourir à aucunes, la blasmant. Mais pourtant, quant à moy, je ne la puis assez que louer, ny elle, ny toutes autres dames vefves, qui ayment leurs marys morts aussi bien que vivans. Et voylàpourquoy sainct Paoul les a tant louées et recommandées, retenant ceste doctrine de son grand maislre. Si est-ce pourtant que des plus clairsvoyans et des mieux disans j'ay apris que les belles et jeunes vefves qui demeurent en cest estât en la fleur de leurs beaux ans et gentilz espritz exercent par trop de grandes cruautez à l'endroit d'elles et de la nature, de conjurer ainsi contre elles, et ne vouloir encor retaster des doux fruitz du second mariage, que la loy divine, humaine, la nature, la jeunesse et la beauté, leur permettent, et s'abstiennent pourtant à l'apettit de quelque certain vœu opiniastre, qu'elles se sont fantastiquées en la 'teste de tenir aux umbres vagues et veines de leurs marys, comme sentinelles perdues en l'autre monde, qu'estans là bas aux Champs- Eliseens, ne s'en soucient rien, et possible s'en mocquent. Dont de tout cela elles s'en doivent raporter aux belles remonstrances et gentiles raisons que produist Anne à sa sœur Didon, dans la quatriesme des yEneides, qui sont très-belles pour aprendre à une belle jeune vefve de ne s'asubjetter
par trop à un vœu de viduité, plus cerimonieux certes que relligieux. Ou si, au moins, après leur trespas on les corronnoit de quelques beaux chapeaux de fleurs ou d'herbes, comme on corronnoit le temps passé, et comme l'on fait encor aujourd'hui les filles, encor ce triumphe seroit beau et plein de louange, et de quelque durée. Mais tout celluy que l'on leur en peut donner, ce sont quelques belles parolles qui s'envollent aussitost, et se perdent dans le cercuil et aussi soudain que le corps. Que les belles et jeunes vefves donc sentent du monde puisqu'elles en sont encores et laissent aux vieilles la relligion et la reigle de vefvage.
5 Or, c'est assez parlé de ces vefves qui jusnent. Parlons ast'heure d'autres, qui sont celles qui, abhorrantes les vœuz et les refformations des secondes nopces, s'en accommodent, et reclament encor le doux et plaisant dieu Hymenean. Il y en a les unes qui, par trop amoureuses de leurs serviteurs durant la vie de leurs marys, y songent desja avant qu'ilz soient mortz, et projettent entr'elles et leurs serviteurs comment elles s'y comporteroyent. « Ah ! (disent-elles) si mon mary estoit mort, nous fairions cecy, nous fairions cela; nous vivrions de ceste façon, nous nous accommoderions] de cest'autre; et ainsi, si excortement que l'on ne se doubteroit jamais de nos amours passées. Nous fairions une vie si plaisante ast'heure ; nous yrions à Paris, à la court; nous nous entendrions si bien que rien ne nous sçauroit nuire;
vous faniez la cour à une telle, et moy à un tel; nous aurions cecy du roy, nous aurions cela. Nous fairions pourvoir nos enfans de tuteurs et curateurs : nous n'aurions soucy de leurs biens ny de leurs affaires, et fairions les nostres, ou bien nous jouyrions de leurs biens attandans leur majorité. Nous aurions les meubles et ceux de mon mary; pour le moins, cela ne nous sçauroit manquer, car je sçay où sont les tiltres et escus. . . » et force autres parolles . « Brief , qui seroit plus heureux que nous ? » Voilà les beaux discours et desseings que font ces femmes mariées à leurs serviteurs avant le temps, dont aucunes y en a qui ne les font mourir que par souhaitz, par parolles, par espérances et attantes, et y sont trompées, car ilz ne meurent point; et autres y en a qui les advancent tout à trac de gaigner le logis mortuaire, s'ilz tardent trop; de quoy nos courtz de parlemens en ont heu et ont tous les jours tant de causes par devant elles qu'on ne sçauroit dire. Mais le meilleur et le plus plaisant est qu'elles ne font pas comme une dame espaignolle, laquelle, estant tres-maltraictée de son mary, elle le tua, et puis après elle se tua, ayant fait avant cest epitaphe, qu'elle laissa sur la table de son cabinet, escrit de sa main :
Aqui yaze qui ha buscado una muger,
Y con ella casado, no l'ha podido hazer muger.
A las otras, no â mi, cerca mi, dava contentamiento.
Y por este, y su flaqueza y atrevimiento,
Yo lo he matado,
Por le dar pena de su pecado :
Ya my tan bien, por falta de my juyzio,
Y por dar fin a la mal-adventura qu'yo avio.
« Icy gist qui a cherché une femme et ne l'a peu faire femme : aux autres, et non à moy, prés de moy, donnoit contentement; et, pour cela et pour sa laschetté et outrecuydance, je l'ay tué, pour luy donner la peine de son péché; et à moy aussi je me suis donnée la mort, par faute d'entendement, et pour donner fin à la maladvanture que j'avois. »
Ceste dame se nommoit donna Madallena de Soria, laquelle, selon aucuns, fit un beau coup de tuer son mary pour le subjet qu'il luy avoit donné; mais elle fit bien aussi de la sotte de se faire mourir : aussi l'advoue-elle bien, que pour faute de jugement elle se tua. ElPeust mieux fait de se donner du bon temps par après, si ce n'estoit qu^U'eust crainct la justice, possible, et avoit pceur d'en estre reprise, et pour ce ayma mieux triumpher de soy-mesme que d'en bailler la gloire à l'authorité des juges. Je vous asseure qu'il y en a eu, et y en a, qui sont plus escortes que cela : car elles jouent leur jeu si finement et à couvert, que voylà le mary trespassé et elles très-bien vivantes et fort accordantes avec leurs gallans serviteurs, pour faire avec eux non pas gode michi, mais gode chère.
Il y a d'autres vefves qui sont plus sages, vertueuses et plus aymantes leurs marys, et point envers eux cruelles; car elles les regrettent, les pleurent, les plaignent à telle extrémité, qu'à les voir on ne
les jugeroit pas vives un heure après. « Ha ! ne suis-je pas (disent-elles) la plus malheureuse du monde, la plus infortunée d'avoir perdu chose si précieuse? Dieu! pourquoy ne m'envoyes-tu la mort ast'heure pour le suivre de prés? Non, je ne veux plus vivre après luy : car et que me peut-il jamais rester et advenir au monde pour me donner allégement? Si ce n'estoit ces petitz enfans qu'il m'a laissez pour gaige, et qu'ilz ont besoing 'encor de quelque soubstient, non, je me tuerois tout ast'heure. Que maudite soit l'heure que je fus jamais née! Au moins, si je le pouvois voiren fantosme, ou par vkion, ou par songe, ou par magie, encor aurois-je trop d'heur. Ah ! mon cœur, ah! mon ame, n'est-il pas possible que je te suive? Ouy, je te suivray quand, à part de tout le monde, je me devrois deffaire toute seule. Hé! qui seroit la chose qui me pourroit soubstenirla vie, ayant faite la perte inestimable de toy, que, toy vivant, je n'aurois autre subjet que de vivre, et, toy mourant, que de mourir! Et quoy ! ne vaut-il pas mieux que je, meure maintenant en ton amour, en ta grâce, en ma gloire et en mon contentement, que de trainer une vie si fascheuse et malheureuse, et nullement louable? Ha Dieu! que j'endure de maux et de tormens pour ton abssence ! et que j'en seray délivrée, si je te vais voir bientost, et comblée de grands plaisirs! Helas ! il esloit si beau, il estoit si aymable! il estoit si parfait en tout, il estoit si brave, si vaillant ! C'estoit un second Mars, Brantôme. III. 2 5
un second Adonis ! qui plus est, il m'estoit si bon, il m'aymoit tant, il me traictoit si bien ! Bref, le perdant, j'ay perdu tout mon heur. »
Ainsi vont disant nos vefves déplorées telles et un' infinité d'autres parolles après la mort de leurs marys ; les unes d'une façon, les autres d'un' autre; les unes déguisées d'une sorte, les autres de l'autre ; mais pourtant tousjours aprochantes de celles que je viens de produire; les unes despitent le Ciel, les autres maugréent la terre; les unes blasphèment contre Dieu, les autres maudissent le monde; les unes font des esvanouyes, les autres contrefont des mortes; les unes font des transies, les autres des folles, des forcenées et hors de leurs sens, qui ne cognoissent personne, qui ne veulent parler. Bref, je n'aurois jamais fait si je voulois speciffier toutes leurs méthodes hypoch[r]ytes et dissimulées, et symagrées dont elles usent pour monstrer leur deuil et ennuy au monde. Je ne parle pas de toutes, mais des aucunes, voire de plusieurs en plurier et en nombre.
Leurs consolans et consolantes, qui n'y pensent point à mal et y vont à la bonne routine, y perdent leur escrime et n'y gaignent rien. D'aucuns et d'aucunes de ceux-là, quand ilz voyent que leur patiente et leur dollente ne fait pas bien son jeu ny la simagrée, les instruisent, comme une dame de par le monde que je sçay, qui disoit à un' autre qui estoit sa fille: « Faites l'esvanouye, ma mye; vous ne vous contraigniés pas assez. »
Or, après tous ces grands misteres jouez, et ainsi qu'un grand torrent, après avoir fait son cours et viollant effort, se vient à remettre et retourner à son berceau, ou comme une rivière qui aussi a esté desbordée, ainsi aussi voyez-vous ces vefves se remettre et retourner à leur première nature, reprendre leurs espritz peu à peu, se hausser en joye, songer au monde. Au lieu de testes de mort qu'elles portoient, ou peintes, ou gravées et élevées, au lieu d'os de trespassez mis en croix ou en lacz mortuaires, au lieu de larmes, ou de jayet ou d'or maillé, ou en peincture, vous les voyez convertir en peinctures de leurs marys portées au col, accommodées pourtant de testes de mort et larmes peintes en chiffres, en pettitz lacz; bref, en petites gentilesses, déguisées pourtant si gentiment que les contemplans pensent qu'elles les portent et prennent plus pour le deuil des marys que pour la mondanité. Puis après, ainsi qu'on void les petitz oyseaux, quand ilz sortent du nid, ne se mettent du premier coup à la grand voilée, mais vollettans de branche en branche aprennent peu à peu l'usage de bien voiler J ainsi ces vefves, sortans de leurgrand deuil désespéré, ne se monstrent au monde sitost qu'elles l'ont laissé, mais peu à peu s'esmancipent, et puis tout à coup jettent et le deuil et le froc de leur grand voillesur les orties, comme on dit, et mieux que devant reprennent l'amour en leur teste, et ne songent à rien tant qu'à un second mariage ou autre lascivetté. Et voyla comment
leurs grandes viollances n'ont point de durée. Il vaudroit mieux qu'elles fussent plus posées en leurs tristesses.
5 J'ay cogneu une très-belle dame, laquelle, après la mort de son mary, vint à estre si esplorée et désespérée qu'elle s'arrachoit les cheveux, se tiroit la peau du visage, de la gorge, l'allongeoit tant qu'elle pouvoit; et, quand on luy remonstroit le tort qu'elle faisoit à son beau visage : « Ah Dieu! que me ditez-vous (disoit-elle)? que voulez-vous que je fasse de ce visage? pour qui le contregarderay-je, puisque mon mary n'est plus? » Au bout de huict mois après, ce fut elle qui s'accommode de blanc et rouge d'Espaigne, les cheveux de poudre; qui fut un grand changement.
5 J'allegueray là dessus un bel exemple, qui pourra servir à semblable, d'une belle et honneste dame d'Effeze, laquelle ayant perdu son mary, il fut impossible à ses païens et amys de luy trouver aucune consolation; si bien qu'acompaignant son mary en ses funérailles, avecqu' un' infinité de regretz, d'ennuys, de sanglotz, decrys, de plainctes et de larmes, après qu'il fut mis et colloque dans le charnier où il devoit reposer, elle, en despit de tout le monde, s'y jetta, jurant et protestant de n'en partir jamais, et que là elle se vouloit laisser aller à la fain, et là finir ses jours auprès du corps de son mary qu'elle ne vouloit habandonner jamais; et de fait fit ceste vie l'espace de deux ou trois jours. La fortune sur ce voulut qu'il fust exécuté
un homme de là, et pendu, pour quelque forfait, dans la ville, et après fut porté hors la ville aux gibetz accoustumez, où falloit que telz corps penduz et exécutez fussent gardez quelques jours sogneusement par quelques soldats ou sergentz, pour servir d'exemple, affln qu'ilz ne fussent de là enlevez. Ainsi donc qu'un soldat qui estoit à la garde de ce corps, et estoit en sentinelle et escoute, il ouyt là prés une voix fort déplorante, et, s'en aprochant, veid que c'estoit dans ce charnier, où, y estant descendu, y aperceut ceste dame belle comme le jour, toute esplorée et lamentante; et, s' avançant à elle, se mit à l'interroger de la cause de sa désolation, qu'elle luy déclara begnignement ; et, se mettant à la consoller là-dessus, n'y pouvant rien gaigner pour la première fois, y retourna pour la deuxiesme et troisiesme; et fist si bien qu'il la gaigna, la remit peu à peu, luy fist essuyer ses larmes; et, entendant la raison, se laissa si bien aller qu'il en jouyst par deux fois, la tenant couchée sur le cercuil mesmes du mary qui servit de couche ; et puis amprés se jurarent mariage : ce qu'ayant accomply tres-heureusement, le soldat s'en retourna, par son congé, à la garde de son pendu, car il luy aloit de la vie. Mais, tout ainsi qu'il avoit esté bienheureux en ceste belle entreprise et exécution, le malheur fut tel pour luy que, cependant qu'il s'y amusoit par trop, voycy venir les païens de ce paouvre corps au vent, pour le despendre s'ilz n'y eussent trouvé de garde; et, n'y en ayant point
trouvé, le despendirent aussitost, et l'emportèrent de vitesse pour l'enterer où ilz pourroient, affin d'estre privez d'un tel deshonneur et spectacle ord et salle à leur parenté. Le soldat, voyant et trouvant à dire le corps, s'en vint courant désespéré à sa dame, luy anoncer son infortune, et comment il estoit perdu, d'autant que la loy de làportoit que quiconque soldat s'endormoit en garde, et qui laissoit emporter le corps, devoit estre mis en sa place et estre pendu, et que pour ce il couroit ceste fortune. La dame, qui auparavant avoit esté consollée de luy, et avoit besoing de consolation pour elle, s'en trouva garnye à propos pour luy, et pour ce luydist : « Ostez-vous de peine, et venezmoy seullement ayder pour oster mon marydeson tumbeau, et nous le mettrons et pendrons au lieu de l'autre, et par ainsi le prendra-on pour l'autre. » Tout ainsi qu'il fut dit, tout ainsi fut-il fait; encor dit-on que le pendu de devant avoit heu un' oreille coupée; ell* en fit de mesmes pour le représenter mieux. La justice vint le lendemain, qui n'y trouva rien à dire; et par ainsi sauva son gallant par un acte et oprobre fort villain à son mary, celle, dis-je, qui l'avoit tant déploré et regretté qu'on n'en eust jamais espéré si ignomigneuse yssue.
La première fois que j'ouys ceste histoire, ce fut de M. d'Aurat, qui la conta au brave M. du Gua et à quelques-uns qui disnions avec lui; laquelle M. du Gua sceut très-bien rellever et remarquer, car c'estoit l'homme du monde qui aymoit mieux
un bon conte et le sçavoit mieux faire valoir. Et, sur ce poinct, estant allé à la chambre de la reyne mère, il veid une belle jeune vefve qui ne venoit que d'estre faite, et de fraiz esmoulue et fort esplorée, son voyle bas jusques au bout du nez, piteuse, marmiteuse, avare de parolles à un chascun. Soudain M. du Gua me dist : « La vois-tu là? avant que soit un an, elle faira un jour de la dame d'Effeze. » Ce qu'elle fît, non pas si ignomigneusement du tout, mais elle espousa un homme de peu, comme M. du Gua l'avoyt prophetizé. M'en dist de mesme M. de Beau-Joyeux, vallet de chambre de la reyne mère, et le meilleur viollon de la chrestienté. Il n'estoit pas parfait seullement en son art ny en la musique, mais il estoit de fort gentil esprit, et sçavoit beaucoup , et surtout de fort belles histoires et beaux contes, et point communs, et très-rares; et n'en estoit point chiche à ses plus privez amis; et en contoit quelques-uns des siens, car en son temps il avoit veu et heu de bonnes advantures d'amour : car, avec son art exellent et son esprit bon et audacieux, deux instrumens bons, pour l'amour, il pouvoit faire beaucoup. M. le mareschal de Brissac l'avoit donné à la reyne mère, estant reyne régnante, et luy avoit envoyé de Piedmont avec sa bande de violions tres-exquise, toute complette; et luy s'apelloit Baltazarin; despuis changea de nom. C'a esté luy qui composoit ces beaux balletz qui sont esté tousjours dancez à la court. Il estoit fort amy de
M. du Gua et de moy; et souvant causions ensemble; et tousjours nous faisoit quelque beau conte, et mesmes de l'amour et des ruses des dames, dont il nous fit celluy-là de ceste dame ephezienne, que nous avions desja sceu par M. d'Aurat, comme j'ay dit, qui disoit le tenir de Lampridius; et du despuis je l'ay leu dans le livre des Funérailles, très-beau certes , dédié à feu M. de Savoye.
Je me fusse passé (ce dira quelcun) d'avoir fait ceste digression : ouy, mais je voulois parler de mon amy en cela, et lequel souvant me faisoit souvenir, quand il voyoit aucunes de nos vefves esplorées. « Voyla (disoit-il), qui jouera un jour le rolle de nostre dame d'Epheze, ou bien elle l'a desja joué. » Et certes ce fut une estrange tragicommedie, plaine de grande inhumanité, d'offancer si cruellement son mort.
Elle ne fit pas comme une dame de nostre temps, que j'ay ouy dire, laquelle, son mary mort, elleluy coupa ses parties du devant ou du mitan , jadis d'elle tant aymées , et les embauma, aromatisa et odoriiïera de parfuns et poudres musquées et tresodorifferantes , et puis les enchâssa dans une boëte d'argent doré, qu'elle garda et conserva comme une chose tres-precieuse. Pensez qu'elle les visitoit quelquesfois en commémoration (et) éternelle du bon temps passé. Je ne sçay s'il est vray ; mais le conte en fut fait au roy, qui le reffit à plusieurs autres de ses plus privez, et l'ay ouy dire à luy.
J Au massacre de la Sainct- Barthélémy fut tué le seigneur de Pleuviau , qui en son temps avoit esté brave soldat, certes, en la guerre de Toscane, soubz M. de Soubise, et en la guerre civille, comme il le fit bien pares tre en la bataille de Jarnac, commandant à un régiment, et dans le siège de Niort. Quelque temps après, le soldat qui le tua dist et remonstra à sa femme, toute esperdue de pleurs et d'ennuis, qui estoit belle et riche, que, s'il ne l'espousoit, qu'il la tueroit et luy fairoit passer le pas de son mary : car, en ceste feste, tout estoit de guerre et de cousteau. La pauvre femme, qui estoit encor belle et jeune, pour se sauver la vie, fut contraincte de faire et nopces et funérailles tout ensemble. Encor estoit-elle excusable : car et qu'eusi peu faire moins une paouvre femme fragille et foible, si ne fust esté de se tuer elle-mesme, ou tendre sa belle poictrine à l'espée du meurtrier ? Mais
Le temps n'est plus, belle bergeronnette ;
il ne se trouve plus de ces folles et sottes de jadis; aussi que nostre sainct christianisme nous le deffend ; ce que sert beaucoup aujourd'huy à nos vefves d'excuses et qui disent, sans qu'il est deffandu de Dieu, elles se tueroient; et par ainsi couvrent leur moumon.
3 En ce mesme massacre fut faite une vefve de fort bonne part, et très-belle et agréable. Elle fust, toute chaude ainsin veufve, forcée par un gentilhomme que je sçay bien; dont elle devint si es-
perdue et esgarée qu'on la cuida quelque temps hors de son sens. Mays elle se remist bientost aprez, et, se ruant sur le beau bout de viduité et se randant peu à peu mondaine et reprenant sesesperitz vitaux et naturelz, oublya son injure et se remarya galantemant et hautemant; en quoy elle fist trèsbien. Je dyray encor cestuy-cy :
A ce mesme massacre de la Sainct-Barthellemy fut faite une vefve par la mort de son mary tué comme les autres. EU' en fit un tel extrême regret que, quand elle voyoit un paouvre catholique, encor qu'il n'eust esté de la feste, elle se pasmoit quelquefois, ou le regardoit en horreur et haine comme la peste. D'entrer dans Paris, voire de le voir à deux lieues à la ronde, il n'en falloit point parler, car ses yeux ny son cœur ne le pouvoient souffrir; que dis-je de le voir? non pas d'en ouir parler. Au bout de deux ans elle s'y resoult, vient saluer la bonne ville, et s'y pourmener et visiter le Palais dans son coche; mais de passer par la rue de la Huchette où son mary avoit esté tué, plustost la mort ou le feu , dans lesquelz elle se fust plustost jettée et précipitée que dans ceste rue : à mode d'un serpent, qui abhorre si fort l'umbre du fresne qu'il ayme mieux s'asarder dans un feu bien ardent (comme dit Pline) que dans ceste umbre tant odieuse à luy. Si bien que le feu roy, estant Monsieur, disoit qu'il n' avoit veu femme si hagarde en sa perte et en sa douleur que celle-là, et que à la fin il la faudroit abbatre pour la chaperonner, à mode des
oyseaux hagardz. Mais, au bout de quelque temps, il dist que d'elle-mesme elle s'estoit assez gentiment aprivoisée, de sorte que d'elle-mesme elle se laissa fort bien et privement chaperonner, sans l'abattre que de soy-mesme. Que fit-elle dans peu de temps après? Ce fut elle qui voit Paris de trèsbon œil, qui l'embrasse, qui s'y pourmaine, qui l'arpante et deçà et delà, et de longueur et de largeur, et de droit et de travers, sans respect d'aucun serment; et puis je me donne la garde un jour, moy tournant d'un voyage, absent de la court de huict mois, ayant fait la reverance au roy, je veidz entrer dans la salle du Louvre ceste vefve tant parée, tant attiffée, accompaignée de ses parentes et amies, comparestre devant les roys, les reynes et toute la court, et là recepvoir les premiers ordres de mariage, qui sont les fiançailles, des mains d'un evesque qui fut l'evesque de Digne, grand aumosnier de la reyne de Navarre. Qui fut esbahy? Ce fut moy; mais, à ce qu'elle me dist après, fut esbaye davantage quand, sans y penser, elle me veid en ceste noble assistance de fiançailles , la regardant et rovillant de mes yeux fixement, me souvenant de ses sermens et mines que luy avois veu faire, et elle de mesmes qu'elle m'avoit fait, car je luy avois esté serviteur, et pour mariage, pensant (s'il luy sembloit) que j'estois là arrivé à propos, et avois pris la poste exprés pour me produire à jour nommé là, pour luy servir de tesmoingt et juge, et la co[n]dempner en ceste cause. Et me dist et jura
qu'elP eust voulu avoir baillé dix mil' escuz de son bien et que je ne fusse compareu là, qui luy aydois à juger sa conscience.
J J'ay cogneu une grand dame, contesse et vefve, de très-haut lieu, laquelle en fît de mesme : car, estant huguenotte fort et ferme , accorda mariage avec un fort honneste gentilhomme catholiq; mais le malheur fut qu'avant l'accomplissement une fiebvre pestilencieuse la saisit à Paris sicontagieusement qu'elle luy causa la mort. Estant sur ses altères, se perdit fort en grands regretz , jusqu'à dire : «Helas! faut-il qu'en une si grand'ville, où toute science abonde, ne se puisse trouver un médecin qui me guérisse! Hé! qu'il ne tienne point pour argent, car je luy en donneray prou. Au moins si ma mort se fust ensuivie après mon mariage accomply, et que mon mary en eust cogneu avant combien je l'aymois et honnorois ! » Sophonisba dist autrement , car elle se repentit d'avoir fiancé avant boire la poison. Et ainsi disant ceste contesse, et plusieurs autres semblables parolles , se tourna de l'autre costé du lict et mourut. Que c'est de la ferveur d'amour, d'aller se ressouvenir, en un passage stygien et oublieux, des plaisirs et fruictz amoureux dont elP en eust bien voulu taster encor avant que de sortir du jardin!
5 J'ay ouy parler d'une dame, laquelle estant mallade à la mort, ainsi qu'elle oyoit un de ses parens faire la guerre à un' autre (ceux-là sont bons pourtant), qui estoit terriblement envitaillé,
SEPTIEME DISCOURS 2o5
elle s'en mist à rire et à dire : « Vous estes de grandz fous*; et, se tournant de l'autre costé et riant, elle trespassa.
Or, si ces dames huguenottes ontfait telz traictz, j'ay bien cogneu des dames catholiques qui en ont fait de pareilz, et ont espousé des huguenotz , après en avoir dit pis que pendre, et d'eux et de leur relligion. Si je les voulois mettre en place je n'aurois jamais fait. Voylà pourquoy ces vefves doivent estre sages et ne bruire tant au commencement de leur vefvage, de crier, de tourmenter, de faire tant d'esclairs, de tonnerres, de pluyes de leurs larmes, pour après faire ces belles levées de boucler, et s'en faire mocquer : il vaut mieux en dire moins et en faire plus. Mais elles disent là dessus : « Et bien, pour le commencement il faut faire de la résolue comme un meurtrier, de l'effrontée, de l'assurée à boire toute honte. Cela dure quelque peu, mais cela passe; après qu'on m'a mis sur le bureau, on me laisse et en prend-on un autre. »
f J'ay leu dans un petit livre espaignol que Victoria Collumna, fille de ce grand Fabrice Collumne et femme à ce grand marquis de Pescayre, le nomper de son temps, après qu'elP eust perdu son mary, Dieu sçait quel, entra en tel desespoir de douleur qu'il fut impossible de luy donner ne innover aucune consolation; et, quand on luy en vouloit à sa douleur aplicquer quelcune ou vieille ou nouvelle, elle leur disoit : « Et sur quoy me voulez-vous consoller? Sur mon mary mort? Vous
vous trompez; il n'est pas mort; il est encor vivant et tout grouillant dans mon ame. Je le sens, tous les jours et toutes les nuictz, revivre, remuer et renaistre en moy. » Ces parolles certes eussent esté belles si, au bout de quelque temps, ayant pris congé de luy, et l'ayant envoyé pourmener par delà Acheron, elle ne se fust remariée avec l'abbé de Farfe, certes fort dissemblable à son grand Pescayre; je ne veux dire en race, car il estoit de la noble maison des Ursins, laquelle vaut bien autant, et autant ancienne ou plus que celle de d'Avalos. Mais les effectz de l'un à l'autre n'alloient à la ballance, car ceux de Pescayre estoient incomparables, et sa valleur inextimable, encor que ledit abbé fîst de grands preuves de sa personne en s'employant fort fidellement et vaillamment pour le service du roy François; mais c'estoit en forme de petites, couvertes et legieres deffaictes, et contraires à celles de l'autre, qui les avoit faites grandes, descouvertes, avec des victoires tressingnallées : aussi la proffession des armes de l'autre, accommancée et accoustumée dés le jeune aage, et continuée ordinairement, devoit bien surpasser de bien loing celle d'un homme d'église, qui tard s'estoit mis au mestier; non que je veuille pour cela mal dire d'aucuns vouez à Dieu et à son église, qui en ont rompu le veu et quicté la proffession pour empouigner les armes, car je fairois tort à tant de grands capitaines qui l'ont estez et ont passé par là.
J Caesar Borgia, duc de Vallantinois, n'a-il esté auparavant cardinal, qui a esté un si grand capitaine, que Machiavel, ce vénérable précepteur des princes et des grands, le met pour exemple et pour rare mirouer à tous les autres pareilz, de l'ensuivre et s'y mirer? Nous avons eu M. le mareschal de Foix, qui a esté d'église et se nommoit avant le protenotaire de Foix, qui a esté un très-grand capitaine. M. le mareschal d'Estrozze estoit voué à l'église; et, pour un chapeau rouge qui luy fut desnié, quicta la robe et se mit aux armes. M. de Salvoison , dont j'ay parlé, qui l'a suivi de prés, voire en tiltre de grand capitaine, eust marché avecques luy s'il fust esté d'aussy grande maison et parent de la reyne , fust, en sa première proffession, traînant la robbe longue; et pourtant quel capitaine a-il esté ? Ce fust esté l'incomparable s'il eust plus vescu. Le mareschal de Bellegarde n'a-il pas porté le bonnet carré, que longtemps on apelloit le prevost d'Ours? Feu M. d'Anguien, qui mourut en la bataille de Sainct-Quintin, avoit esté evesque; M. le chevallier de Bonnivet de mesme. Et ce gallant homme M. de Martigues avoit esté aussi d'église; bref, un' infinité d'autres, desquelz je ne pourrois emplir ce papier. Si faut-il que je loue les miens, non sans un très-grand subjet. Le capitaine Bourdeille, mon frère, le Rodomontjadis du Piedmont en tout, fut dédié à l'église aussi; mais, n'y cognoissant son naturel propre, changea sa grand robbe à une courte, et en tourne-
main se rendit un des bons capitaines etvaillansdu Piedmont; et s'en alloit très-grand et en une trèsbelle vogue, sans qu'il mourut, helas ! en l'aage de vingt-cinq ans.
De nostre temps, en nostre court, nous en avons tant veu, et mesmes le petit monsieur deClermont- Tallard, lequel j'ay veu abbé de Bon-Port, et despuis, ayant quicté l'abbeye , a esté veu parmy nos armées et en nostre court, un des braves, vaillans et honnestes hommesque nous en eussions ; ainsi qu'il le monstra très-bien à sa mort, qu'il acquist si glorieusement à La Rochelle, la première fois que nous entrasmes dans le fossé. J'en nommerois une milliasse; mais je n'aurois jamais fait. M. de Souillelas, dit le jeune Oraison, avoit esté evesque de Riays, et despuis eut un régiment, servant le roy fort fidellement et vaillamment en Guienne, soubz le mareschal de Matignon.
Bref, je n'aurois jamais fait si je voulois nombrer tous ces gens : par quoy je me tays pour la briefveté et de peur aussi qu'on ne m'impropere que je suis trop grand faiseur de digressions. Pourtant j'ay fait ceste-cy à propos, en parlant de ceste Victoria Collonna qui espousa cest abbé. Si elle ne se fust remariée avec luy, elle eust mieux porté le tiltre et nom de Victoria, pour avoir esté victorieuse sur soy-mesme , et que, puisqu'elle ne pouvoit rencontrer un second pareil au premier, se devoit contenir.
J J'ay cogneu force dames qui ont imité ceste
précédente. J'en ay veu une qui avoit espousé un de mes oncles, le plus brave, le plus vaillant, le plus parfait qui fust de son temps. Après qu'il fut mort, ell' en espousa un autre qui le ressembloit autant qu'un asne à un cheval d'Espaigne; mais mon oncle estoit le cheval d'Espaigne. Un' autre dame ay-je cogneu, qui avoit espousé un mareschal de France, beau, honneste gentilhomme et vaillant; en secondes nopces, elle en alla prendre un tout contraire à celluy-là, et avoit esté aussi d'église; et ce que plus on trouva à dire en elle, c'est qu'allant à la court, où elle n"avoit esté dés vingt ans, dés son second mariage, elle reprist le nom et tiltre de son premier mary. A quoy nos courts de parlement devroient adviser et y donner loy : car j'en ay veu un' infinité qui en faisoient de mesmes , ce qui est par trop mespriser leurs derniers marys, n'en voulant porter le nom après leur mort; car, puisqu'elles ont fait la faute, il faut qu'elles la boivent et s'y atachent.
J Une vefve ay-je cogneu, venant à mourir son mary, elle fit, l'espace d'un an, des lamentations si désespérées qu'on la pensoit voir morte à toute heure et bout de chant. Au bout de l'an, qu'il falloit laisser son grand deuil et prendre le petit, elle dist à une de ses femmes : « Serrez-moi bien ce crespe , car, possible, en auray-je affaire un autre coup » ; et puis tout à coup se reprist : « Mais qu' ay-je dit (dist-elle) ? Je resve. Plustost mourir que d'en avoir jamais affaire. » Aprez ce Brantôme. III. 27
deuil, elle se remaria à un second fort inégal au premier. « Mais ( disent-elles ces femmes) il estoit d'aussi bonne maison que le premier. » Ouy, je le confesse; mais aussi où est la vertu et lavalleur? ne sont-elles pas plus à priser que tout? Et le meilleur que j'y trouve en cela, c'est que, le coup fait, elles ne l'emportent guiere loing : car Dieu permet qu'elles sont tant maltraictées et rossées comme il faut; après, les voylà aux repentailles; mais il n'est plus temps.
J Ces dames ainsi convolantes ont quelque opinion et humeur en leur teste, que nous ne sçavons pas bien : comme j'ay ouy parler d'une dame espaignolle, qui, se voulant remarier, et qu'on luy remonstroit que deviendroit l'amityé grande que son mary luy avoit portée, elle respondit : La muerte del marido y nuevo casamiento no han de romper el amor d'una casta muger : « La mort du mary et un nouveau mariage ne doivent point rompre l'amour d'une femme chaste. » Or, accordez-moi cela, s'il vous plaist. Un' autre dame espaignolle dist bien mieux, qu'on vouloit remarier : Si hallo un marido bucno, no quiero tener el temor de perderlo; y si malo, que necesidad he dél? « Si je trouve un bon mary, je ne veux point estre en la craincie de le perdre; si un mauvais, quelle nécessité ay-je de l'avoir? »
5 Valeria, dame romaine, ayant perdu son mary, et ainsi que la reconfortoient aucunes de ses compaignes sur sa perte et sa mort, elle leur dist : « Il est
mort certes pour vous autres, mais ilvist en moyeternellement. » Ceste marquise, que je viens de dire, avoit emprunté d'elle pareil mot. Ces dires de ces honnestes dames sont bien contraires à un que dist un mesdisant espaignol : que la jornada de la biudez d'una muger es d'un dia; « que la journée du vefvage d'une femme se fait tout en un jour. » Une dame que vays dire fil bien pis, qui fut madame de Monnains, qui fut lieutenant de roy, massacré à Bourdeaux, de la commune, pour la gabelle. Ainsi qu'on luy porta nouvelles que son mary avoit esté tué et traicté comme il fut, elle s'escria aussitost : « Hé! mon diamant, qu'est-il devenu? » Elle le luy avoit donné par nom de mariage, et valoit lors mille à douze cens escus, et le portoit tousjours au doigt. Par là elle donna bien à cogaoistrequel deuil elle portoit plus grand ou de la perte de son mary ou du diamant.
5 Madame d'Estampes , fort favorisée du roy François, et pour ce peu aymée de son mary, ainsi que quelque vefve luy venoit parfois la requérir, pour avoir pitié d'elle et de sa condition de veufve : « Ha ! ma mye (luy disoit-elle) , vous estes trop heureuse en tel estât, car il n'est pas vefve qui veut », comme fort désirant de l'estre. Aucunes sont là logées, d'autres non.
5 Mais que dirons-nous des femmes vefves qui cachent leur mariage, et ne veulent qu'il ne soit publié? J'en ay cogneu une qui tint le sien soubz la presse plus de sept ou huict ans, sans le vouloir
jamais faire imprimer, ny le publier; et disoit-on qu'elle le faisoit de craincte qu'elle avoit de son jeune filz, qui estoit un des vaillans et honnestes hommes du monde, et qu'il ne fist du diable et sur elle et sur l'homme, encor qu'il fust bien grand . Mais, aussitost qu'il vint à mourir à une rencontre de guerre qui le couronna de beaucoup de gloire, aussitost elle le fit imprimer et mettre en lumière.
J J'ay ouy parler d'une grand dame vefve qui est mariée à un très-grand prince et seigneur, il y a plus de quinze ans; mais le monde n'en sçait ny n'en cognoit rien, tant secret et discret; et disoiton que le seigneur craignoit sa belle-mere qui luy estoit fort impérieuse et ne vouloit qu'il se remariast à cause de ses petiz enfans.
J J'ay cognu un' autre très-grande dame qui, n'y ha pas longtemps, maryée aveq un symple gentilhomme, est morte ayant continué son mariage plus de vint ans, sans qu'on s'en soyt aperceu que par opinion et ouyr dyre. Hé! qu'il y en ha de telles !
J J'ay ouy raconter à une dame de grande quallité et ancienne, que feu M. le cardinal du Belay avoit espousé , estant evesque et cardinal, madame de Chastillon, et est mort marié; et le disoit sur un propos qu'elle tenoità M. de Manne, Provançal , de la maison de Sental et evesque de Frejus , lequel avoit suivy l'espace de quinze ans en court de Rome ledit cardinal, et avoit esté l'un de ses privez protenotaires ; et, venant à parler
SEPTIEME DISCOURS 2l3
dudit cardinal, elle luy demanda s'il ne luy avoit jamais dit et confessé qu'il fust esté marié. Qui fut estonné? Ce fut M. de Manne de telle demande. Il est encor vivant, qui pourra dire si je mentz, car j'y estois. Il respondit que jamais il n'en avoit ouy parler, ny à luy ny à d'autres. « Or, je vous l'aprendzdonc (dit-elle): car il n'y a rien si vray qu'il a esté maryé, et est mort marié reallement avec ladite dame de Chastillon et veuf. » Je vous asseure que j'en ris bien, contemplant la contenance estonnée dudit M. de Manne, qui estoit fort conscientieux et relligieux, qui pensoit sçavoir tous les secretz de son feu maistre; mais il estoit de galico pour icelluy-là : aussi estoit-il scandaleux, pour le rang sainct qu'il tenoit.
Ceste madame de Chastillon estoit la vefve de feu M. de Chastillon, qu'on disoit qui gouvetnoit le petit roy Charles huictiesme avec Bourdilhon, Galiot et Bonneval, qui gouvernoient le sang real. Il mourut à Ferrare, ayant esté blessé au siège de Ravane, et là fut porté pour se faire penser. Ceste dame demeura vefve fort jeune, belle, sage et vertueuse en aparance, tesmoing ce mariage, et pour cela fut esleue dame d'honneur de la feu reyne de Navarre. Ce fut cele-là qui bailla ce beau conseil à ceste dame et grand princesse, qui est escrit dans les Cent Nouvelles de ladicte reyne, d'elle et d'un gentilhomme qui avoit coulé la nuict dans son lit par une trapelle dans la ruelle, et en vouloit jouir; mais il n'y gaigna que de belles esgratigneures
dans son beau visage, et, elle s'en voulant plaindre à son frère , elle luy fit ceste belle remonstrance qu'on verra dans ceste Nouvelle, et luy donna ce beau conseil, qui est un des beaux et des plus sages, et des plus propres pour fuir scandalle , qu'on eust sceu donner, et fust esté un premier président de Paris qui l'eusse donné, et qui monstroit bien pourtant que la dame estoit bien autant rusée et fine en telz misteres que sage et advisée; et, pour ce, ne faut doubter si elle tint son cas secret avecques son cardinal. Ma grand mère, madame la seneschalle de Poictou, eut sa place après sa mort, par l'élection du roy François, qui la nomma et l'esleut, et l'envoya quérir jusques en sa maison; et la donna de sa main à la reyne sa sœur, pour la cognoistre tres-sage et tres-vertueuse dame; aussi l'apelloyt-il mon chevalier sans reproche; mais non si fine, ny rusée, ny accorte en telle chose que sa précédente, ny convolée en secondes nopces. Et, si voulez sçavoir de qui la nouvelle s'entend, c'estoit de la reyne mesme de Navarre, et de l'admirai de Bonivet, ainsi que je tiens de ma feu grand mère; dont pourtant me semble que ladite reyne n'en devoit celer son nom, puisque l'autre ne peut rien gaigner sur sa chasteté, et s'en alla en sa confusion, et qui vouloit divulguer le fait, sans la belle et sage remonstrance que luy fit ceste dite dame d'honneur, madame de Chastillon ; et quiconque l'a leue la trouvera telle. Et croy que M. le cardinal, sondit mary, qui estoit l'un des mieux
disantz, sçavans , eloquans, sages et advisez de son temps, luy avoit mise ceste science dans le corps, pour dire et remonstrer si bien. Ce conte pourroit estre un peu scandaleux , à cause de la saincte et relligieuse proffession de l'autre; mais, qui le voudra faire, faut qu'il déguise le nom.
Et, si ce traict a esté tenu secret touchant ce mariage, celluy de M. le cardinal de Chastillon dernier n'a pas esté de mesmes : car il le divulga et publia luy-mesme assez, sans emprunter de trompette; et est mort marié, sans laisser sa grand robbe et bonnet rouge. D'un costé, il s'excusoit sur la relligion refformée, qu'il tenoit fermement; et de l'autre, sur ce qu'il vouloit tenir son rang tousjours et ne le quicter, ce qu'il n'eust fait autrement , et d'entrer au conseil , là où entrant il pouvoit beaucoup servir à sa relligion et à son party, ainsi que certes il estoit très-capable, tressuffisant et très-grand personnage.
Je pense que mondit sieur cardinal du Belay en a peu faire de mesmes : car de ce temps là il penchoit fort à la relligion et doctrine de Luther, ainsi que la court de France en estoit un peu abrevée , car toutes choses neufves plaisent , et aussi que ladite doctrine licencioit assez gentiment les personnes, et mesmes les eclesiastiques , au mariage.
5 Or, ne parlons plus de ces gens d'honneur, pour la révérence grande que nous devons à leur ordre et à leurs sainctz grades. Il faut un peu
mettre sur les rangs nos vieilles vefves qui n'ont pas six dentz en gueulle, et qui se remarient. N'y a pas longtemps qu'une dame, vefve de trois marys, espousa en Guienne, pour le quatriesme, un gentilhomme qu'y tient assez quelque grade, elle estant de l'aage de quatre-vingtz ans. Je ne sçay pas pourquoy elle le faisoit, car elP estoit tres-riche et avoit force escus , dont pour ce le gentilhomme la pourchassa, si ce n'estoit qu'elle ne se vouloit encores rendre , et vouloit encor fringuer sur les lauriers, comme disoit mademoyselle Sevin, la folle de la reyne de Navarre.
f J'ay cogneu aussi une grand dame qui en l'aage de soixante-seize ans se remaria et espousa un gentilhomme qui n'estoit pas de la qualité de son premier, et vesquit cent ans; et pourtant s'y entretint belle : car ell' avoit esté des belles femmes en son temps, et avoit bien fait valoir son gentil et jeune corps en toutes façons, et à marier, et mariée, et vefve, ce disoit-on.
Voyla deux terribles humeurs de femmes ! Il falloit bien qu'elles eussent de la challeur. Aussi ay-je bien ouy dire aux bons et expers fourniers qu'un vieux four est plus aisé à s'eschauffer beaucoup qu'un neuf, et, quand il est une fois eschauffé, il en garde mieux sa chaleur et fait meilleur pain.
Je ne sçay quels apetitz sçavoureux y peuvent prendre leurs challans marys et amoureux; mais j'ay veu beaucoup de gallans et braves gentilzhommes aussi affectionnez en l'amour des vieilles,
voire plus que des jeunes; et si l'on me disoit que c'estoit pour en tirer des commoditez. Aucuns en ay-je veu aussi qui les aymoient d'une tres-ardante amour, sans en tirer rien de leur bource , sinon de celle de leur corps; ainsi que nous avons veu autres fois un très-grand prince souverain qui aymoit si ardamment une grand dame vefve aagée qu'il quictoit et sa femme et toutes autres tant belles fussentelles et jeunes, pour coucher avec elle. Mais en cele-là il avoit raison, car c'estoit une des belles et aymables dames que l'on eust sceu voir; et son hyver valloit plus certes que les printemps, estez et autonnes des autres. Ceux qui ont pratiqué les courtisannes d'Itallie, aucuns en ont veuetvoid-on choisir tousjours les plus fameuses et antiques et qui ont plus traîné le balay poury trouver quelque chose de plus gentil, tant au corps qu'en l'esprit. Voyla pourquoy ceste gentille Cleopatra , ayant esté mandée par Marc Anthoyne de le venir trouver, ne s'en esmeut autrement, s'assurant bien que, puisqu'elle avoit sceu attraper Jules Cassai" et Cneus Pompeius, filz du grand Pompée, lorsqu'ell' estoit encor jeune fillette, et ne sçavoit encores bien que c'estoit de son monde ny de son mestier, qu'elle meneroit bien autrement son homme, qui estoit fort grossier, et sentant son gros gendarme, ell' estant en la vigueur de son entendement et de son aage , comme elle fit. Aussy, pour en parler au vray, si la jeunesse est propre pour l'amour à aucuns, à d'autres la maturité d'un aage, d'un bon
esprit et longue experiance et d'un beau parler, de longue main pratiqué, servent beaucoup pour les suborner.
Un doubte y a-il, que. j'ay demandé autresfois à des médecins, d'un qui disoit pourquoy il en vivoit plus sain, puisqu'en sa vie il n'avoit cognu ny touché vieille , sur ceste afforisme des médecins qui disent : vetulam non cognovi. Avec d'autres collibetz, certes, ces médecins m'ont dit un proverbe ancien qui disoit : « qu'en vieille grange l'on bat bien, mais de vieux fléaux on n'en fait rien de bon. » D'autres disent : « Il n'en chaut quel aage la beste ait, mais qu'elle porte. » Et aussi que par experiance ilz ont cogneu des vieilles si aidantes et chaudasses que, venant à habiter avec un jeune homme, elles en tirent ce qu'elles en peuvent, et Pallambyquent et succent tant qu'il a de substance ou de suc dans le corps, affin de les humetter mieux; je dis celles qui, pour l'amour de l'aage, sont asseichées et ont faute d'humeurs. Lesditz médecins me disoient autres raisons; mais aux plus curieux je les laisse à les demander.
J J'ay veu une vieille vefve , dame grande, qui mit sur les dentz, en moins de quatr' ans, son troisiesme mary et un jeune gentilhomme qu'ell' avoit pris pour son amy ; et les envoya dans terre, non par assassinat ny poison, mais par atténuation et allambiquement de la substance spermaticque. Et, à voir ceste dame, on n'eust jamais pensé qu'elle eust faitle coup; car elle faisoit devant lesgens plus de la
devocte, de la marmiteuse et de l'hypocrite, jusques-là qu'elle ne vouloit pas prendre sa chemise devant ses femmes de peur de la voir nue, ny pisser devant elles; mais, comme disoit quelcune dame de ses parentes, qu'elle faisoit ces difficultez à ses femmes, et point aux hommes ny à ses gallans.
Mais quoy? Est-il plus deffansible et aussi plus loysible à une femme avoir eu plusieurs marys en sa vie, comme il yen a eu prou qui en ont eu trois, quatre et cinq, ou à un' autre qui en sa vie n'aura eu que son mary et un amy, ou deux, ou trois, comme certes j'ay cogneu aucunes continantes et loyalles jusques-là? Et en cela j'ay ouy dire à une grand dame de par le monde , qu'elle ne mettoit aucune differance entre une dame qui avoit eu plusieurs marys et une qui n'avoit eu qu'un amy ou deux, avec son mary, si ce n'est que ce voille marital cache tout; mais, quant à la sensualité et lascivetté, il n'y a pas différence d'un double; et en cela pratiquent le reffrain espaignol , qui dit que algunas mugeres son de naturel de anguilas en retener,y de lobas en excoger; « [qu'aucunes femmes sont] de nature des anguiles à retenir, et des louves à choysir » : car l'anguile est fort glissante et mal tenable, et la louve choysist tousjours le loup le plus laid.
5 II m'advint une fois à la court, comme j'ay dist ailleurs, qu'une dame assez grande, qui avoit esté mariée quatre fois, me vint à dire qu'elle venoit de disner avecques son beau-frere, et que de-
vinasse avec qui ; et me le disoit naïfvement sans y songer mallice; et moy, un peu malicieusement, et en riant pourtant, je luy respondis : « Et qui diable seroit le devin qui le pourroit deviner? Vous avez esté mariée quatre fois : je laisse à penser au monde la quantité de beaux-freres que vous pouvez avoir. » Alors elle me respondit, et répliqua : « Vous y songez en mal », et me nomma le beau-frere. « C'est bien parlé (luy repliqué-je), cela, mais non pas comme vous parliez. »
J| Il y eut jadis à Rome une dame qui avoit eu vingt et deux marys l'un après l'autre, et pareillement un homme qui avoit eu vingt-une femmes , dont ilz s'advisarent tous deux de faire un bon concert de se remarier ensemble. Le mary à la fin survesquit sa femme : en quoy le mary fut tellement honnoré et estimé dans Rome de tout le peuple, d'une si belle victoire, que, comme victorieux, fut mené et pourmené en char triumphant, couronné de laurier, et la palme en main. Quelle victoire, et quel triumphe!
5 Du temps du roy Henri IIe, en sa court fut le seigneur de Barbezan, dict Sainct-Amant, qui se maria par trois fois l'une après l'autre. Sa troisiesme femme estoit fille de Mme de Mouchy, gouvernante de Mme de Lorraine, qui, plus brave que les deux premières, eut raison d'elles, car il mourut soubz elle; et, ainsi qu'on le plaignoit à la court, et qu'elle de mesme se deconfortoit outrageusement de sa perte, M. de Montpesat, qui disoit
très-bien le mot, alla rencontrer, qu'au lieu de la plaindre, on la devoit exalter et louer beaucoup de sa victoire qu'ell' avoit eu sur son homme , qu'on disoit qu'il estoit si vigoureux et si fort et envitaillé qu'il avoit fait mourir ses deux premières femmes de force de le leur faire ; et ceste-cy , [pour] ne s'estre rendue au combat, mais demeurée victorieuse, devoit estre louée et admirée par la court pour si belle victoire d'un si vaillant et robuste champion, et pour ce elle-mesme s'en devoit tenir très glorieuse. Quelle gloire!
J J'ay ouy tenir ceste mesme maxime de cy-devant d'un seigneur de France : qu'il ne mettoit pas plus de différence entre une femme qui avoit eu quatre ou cinq marys, comme il y en a eu, qu'une putain qui a eu trois ou quatre serviteurs l'un après l'autre; sinon que l'une se collore par le mariage, et l'autre point. Aussi un gallant homme que je sçay ayant espousé une femme qui avoit esté mariée trois fois, il y eut quelcun que je sçay qui disoit bien : « Il a espousé (dit-il) enfin une putain sortant du bordeau de réputation. » Ma foy, telles femmes qui se remarient ressemblent les chirurgiens avares, lesquelz ne veulent tout à coup ressarrer les playes d'un paouvre blessé, afin d'allonger la guerison et en gaigner tousjours mieux la petite pièce d'argent. Aussi ce disoit une : « Il n'est pas beau de s'arrester au beau mitan de la carrière; mais il la faut achever et aller jusques au bout. >>
Je m'estonne que ces femmes, qui sont si chaudes
et promptes à se remarier , et mesmes ainsi si suzannées, n'usent pour leur honneur de quelques remèdes reffrigeratifz et potions tempérées, pour expeller toutes ces challeurs; mais tant s'en faut qu'elles en veuillent user, qu'elles s'en aydent du tout de leur contraire, et disent que telz potus refrigeratifs leur gasteroyent l'estomaq. J'ay leu et veu un petit livret d'autresfois, en italien, sot pourtant, qui s'est voulu mesler d'en donner des receptes contre la luxure, et en met trente-deux; mais elles sont si sottes que je ne conseille point aux femmes d'en user, pour ne mettre leur corps à trop fascheuse subjection. Voyla pourquoy je ne les ay mises icy par escrit. Pline en allègue une, de laquelle usoient le temps passé les vestalles ; et les dames d'Athènes s'en servoient aussi durant les festes de la déesse Cerés, dites Tesmophoria, pour se reffroidir et oster tout apetit chaud de l'amour, et par ce vouloient cellebrer ceste feste en plus grande chasteté , qu'estoient des paillasses de feuilles d'arbre dit agnus castus. Mais pensez que durant la feste elles se chastroient de ceste façon; mais après elles jettoient bien la paillasse au vent. J'ay veu un pareil arbre en une maison en Guienne, d'une grande, honneste et très-belle dame, et qui le monstroit souvant aux estrangiers qui la venoient voir, par grande speciauté; et leur en disoit la propriété; mais au diable si j'ay jamais veu ny ouy dire que femme ou dame en ait envoyé cuyllir une seulle branche, ny fait pas seullement
un petit recoing de paillasse ; non pas mesme la dame propriétaire de l'arbre et du lieu, qui en eust peu disposer comme il luy eust pieu. Ce fust esté aussi dommage, car son mary ne s'en fust pas mieux trouvé : aussi qu'elle valloit bien qu'on la laissast se reigler au cours de la nature, tant ell' estoit belle et agréable, et aussi qu'ell' a fait une très-belle lignée.
Et, pour dire vray, il faut laisser et ordonner telles receptes austères et froides aux paouvres relligieuses, lesquelles, encores qu'elles jusnent et macèrent leur corps, si sont-elles souvant assaillies, les paouvrettes, de tentations de la chair; et, si elles avoient liberté (au moins aucunes), se voudroient raffraischir comme les mondaines; et bien souvant pour s'estre repenties se repentent, ainsi qu'on void les courtisannes de Romme, dont j'en ailegueray un plaisant conte d'une, laquelle s'estant vouée au voyle , avant qu'aller au monastère un sien amy, gentilhomme françois, la vient voir pour luy dire à Dieu, puisqu'elle s'en alloit recluse; et, avant que s'en aller, la pria d'amour; et, la prenant, elle luy dist : Fate dunque presto; ch' adesso mi verranno cercar per far mi monaca , e andar al monasterio. Pensez qu'elle voulut faire ce coup pour prendre sa dernière main et dire : Tandem hsec olim meminisse juvabit : « encor me fait-il grand bien de m'en ressouvenir pour la dernière fois. » Quelle repentance et quelle intrade de relligion! et, quand une fois elles y ont esté proffesses,
au moins les belles, je dis aucunes, je croy qu'elles vivent plus de repentance que de viandes corporelles ny spirituelles. Dont aucunes y a qui sçavent y remédier, ou par dispenses et par plaines libertés qu'elles prennent d'elles-mesmes : car icy ne les traictent comme les Romains le temps passé traictoient cruellement leurs vestalles quand elles avoi[en]t forfait; ce qui estoit une chose abhorrable et abominable : aussi estoient-ilzpayens, et pleins d'horreurs et cruautez. Et nous autres chrestiens, qui, ensuivans la douceur de nostre Christ, devons estre bénins comme luy; et, comme il pardonne, il faut que nous pardonnions. Je mettrois icy par escrit la façon de laquelle ilz les traictoient ; mais, par horreur, je la laisse au bout de la plume.
Or, laissons ces paouvres recluses, que, ma foy, quand elles sont là une fois renfermées, elles endurent assez de mal; ainsi que dist une fois une dame d'Espaigne, voyant mettre en relligion une fort belle et honneste damoyselle : O tristezilla, y en que pecâsteis , que tan presto vienes ci penitencia, y seys metida en sepultura vival «O paouvre misérable, en quoy avez-vous tant péché, que si prestement vous venez à pénitence, et estes mise toute vive en sépulture! » Et, voyant que les relligieuses luy faisoient toutes les bonnes chères, recueilz et honneurs du monde, elle dist : que todo le hedia hasta cl encienso de la yglesia; « que tout luy puoit, jusques à l'encens de l'église ».
Sur ces vœuz virginaux Heliogobale en fit une
loy : qu'aucune vierge romaine, voire vestalle, ne fust obligée à virginité, disant que les femmes estoient trop imbéciles de sexe pour s'obliger à ce qu'elles ne pourroient garentir. Et, par ce, ceux qui ont introduict des hospitaux pour y nourrir, eslever et marier des paouvres filles, ont fait un' œuvre fort cheritable, tant pour leur faire sentir le doux fruict de mariage que pour les destourner de paillardise. Aussy Panurge, dans Rabelays, y despendist force argent du sien pour fayre de ces mariages, et mesmes des vielles laydes, car il y failloyt bien enforcer plus d'argent que pour des belles.
J Une question y a-il que je voudrois qui me fust dissolue en toute vérité et sans dissimulation, par aucunes dames qui ont fait le voyage; à sçavoir mon, quand elles sont remariées, comment elles se comportent à l'endroit de la mémoire des premiers marys. En cela il y a une maxime : que les dernières amitiez et innimitiez font oublier les premières; aussi les secondes nopces ensepvellissent les premières. Sur quoy j'allegueray un exemple plaisant, mays non de grant lieu; non pourtant qu'il doive estre fort authorisable ny rejetable aussy, si est-ce qu'on dit que, soubz un lieu obscur et vil, encor la sapience et science s'y cache. Une grande dame de Poictou demandant une fois à une païsante , sienne tenancière, combien de marys ell' avoit eu, et comment elle s'en estoit trouvée ; elle, faisant sa petite reverance à la pitaude, luy îes- Brantôme. 111. 2y
pondit de sang-froid : « Je vous diray, Madame, j'ay eu deux marys, la grâce à Dieu. L'un s'appeloit Guilhaume, qui estoit le premier; et le second s'apelloit Collas. Guilhaume estoit un bon homme, aisé de moyens, et me traictoit fort bien; mais Dieu pardonne à Collas, car Collas me le faisoit bien. » Mais elle disoit tout à trac ce qui se commance par f. , sans le déguiser ou farder comme je le déguise. Voyez, s'il vous plaist , comme ceste maraude prioit Dieu pour l'ame du trespassé bon compaignon et fort ribaud, et, s'il vous plaist, sur quel subjet : qu'il la repassoyt si bien; et du premier, niente. Je penserois que de mesmes en font plusieurs dames convolantes et revolantes, car, puisqu'elles en viennent là, c'est" pour ce grand poinct; et, pour ce, qui le joue le mieux est le plus aymé. Et voluntiers croyent que le second doive faire rage; mais bien souvant aucunes sont trompées, car ilz ne trouvent en leurs boutiques l'assortissement qu'elles y pensoient trouver; ou bien à d'aucuns, s'il y en a, il est si chetif, usé, gasté, flac, foulé, lasche et fripé, qu'on se repent d'y avoir mis son denier ; comme j'en ay veu force exemples que je ne veux alléguer.
J Nous lisons dans Plutarche que Cleomenes , ayant espousé la belle Agiatis, famé d'Agis, aprez qu'il fust mort, d'autant qu'elle estoyt extrême en beauté, en devint fort amoureux. Il cognoissoit en elle la grand tristesse qu'elle demenoyt pour son mary premier. Il en eust si grand compassion qu'il
luy en sceut fort bon gré et de l'amour qu'elle portoyt à son premier mary..., et del'amyable souvenance qu'elle avoyt de luy; de manière que bien souvant il l'en mettoyt luy-mesme en propos, luy demandant plusieurs choses et particularitez et plaisyrs qui s'estoyent passez entre eux. Il ne la guarda pas long-temps, car elle luy mourust, dont il en porta un regret extrême. Plusieurs telz maris en font de mesmes envers telles famés remariées. Il est temps tantost, si me semble, de faire fin, ou jamais non.
J D'autres dames y a -il qui disent qu'elles ayment mieux leurs derniers marys de beaucoup que les premiers : « d'autant (m'ont-elles dit aucunes), que les premiers que nous espousons, le plus souvant nous les prenons par le commandement de nos roys et reynes maistresses , par la contraincte de nos pères et mères, parens, tutteurs, non par la volunté pure de nous autres; au lieu qu'en nos viduictez, comme très-bien émancipées, nous en faisons telle élection qu'il nous plaist, et ne les prenons que pour nos beaux et bons plaisirs, et par amourettes, et à nostre gentil contentement. » Certainement il peut avoir là de la raison, si n'estoit que bien souvant les amours qui s'accommancent par anneaux se finissent par couteaux, ce dit un vieux proverbe ancien, ainsi que tous les jours nous en voyons les expériences et exemples d'aucunes qui, pensans estre bien traictées de leurs hommes, qu'elles avoient tirez aucuns de la justice
et du gibet, de la paouvretté, de la chetifverie, du bourdeau, et eslevez, les battoient , rossoient, les traictoient fort mal , et bien souvant leur ostoient la vie; dont en cela c'estoit juste punition divine, pour avoir estées par trop ingrates à leurs premiers marys, qui leur estoient par trop bons, et en disoient pis que pendre. Et ne ressembloient pas une que j'ay ouy racompter, laquelle la première nuict de ses nopces, ainsi que son mary l'acommançoit à assaillir, elle se mit à plourer et à souspirer bien fort, si bien que tout à un coup elle faisoit deux choses fort contraires, l'hyver et l'esté. Son mary lui demanda qu'ell' avoit à s'atrister, et s'il ne s'acquictoit pas bien de son devoir. Elle luy respondit : « Helas! prou, Monsieur; mais je me souviens de mon autre mary, qui m'avoit tant prié et reprié de ne me remarier jamais après sa mort, et que j'eusse souvenance et pitié de ses petitz enfans. Helas! je vois bien que j'en aray encor tant de vous. Hé! que fairay-je? Je croy que, s'il me peut voir du lieu où il est maintenant, il me maudit bien. » Quel' humeur, de n'avoir point songé à telles considérations, ny avoir esté sage, sinon après le coup ! Mais le mary, l'ayant apaisée et fait passer souvant ceste fantaisie par le trou du milieu, i'endemain matin, ouvrant la fenestre de sa chambre, envoya dehors toute la mémoire du mary premier : car, ce disoit un proverbe ancien, que femme qui enterre un mary ne se soucie plus d'en enterrer un autre; et aussi un autre qui dit : Plus de mine en
une femme perdant son mary , que de melencolie. 5 J'ay cogneu un' autre vefve , grande dame, bien contraire à ceste-cy, qui ne ploura ainsi : car, la première nuict et seconde de ses nopces, elle se conjoyst tellement avec son mary second qu'ilz enfonçarent et rompirent le chaslit, encor qu'elP eust un' espèce de cancer à un tetin; et , nonobstant son mal, ne laissa d'un seul poinct son amoureux plaisir, l'entretenant par amprés souvant de la sottise et inhabilité de son premier mary. Aussi, à ce que j'ay ouy dire à aucuns et aucunes, c'est la chose que les seconds marys veulent le moins de leurs femmes, qu'elles les entretiennent de la vertu et valleurs de leurs premiers marys, comm' estantz jaloux des paouvres trespassez, qui y songent autant comme de revenir en ce monde; d'en dire mal tant que l'on voudra. Si en a-il force pourtant qui leur en demandent des nouvelles, ainsin que fîst Cleomenes; mais, comme se sentans fort vigoureux et forts, et faisans comparaisons des deux, les interrogent de leurs forces et vigueurs en ces douces charges; comme j'ay ouy dire à aucuns et aucunes, lesquelles, pour leur faire trouver meilleur, leur font accroire que les autres n'estoient qu'aprentitz, dont bien souvant elles s'en trouvent mieux. Autres disoient le contraire, et que les premiers faisoient rages, affin de faire efforcer les derniers à faire les asnes desbatés.
Telles femmes vefves seroient bonnes à l'isle de Chio , la plus belle isle et gentille et plaisante de
23o SEPTIEME DISCOURS
Levant, jadis possédée des Genevois, et despuis trente-cinq ans usurpée par les Turcz, dont c'est un très-grand domage et perte pour la chrestienté. En ceste isle donc, comme je tiens d'aucuns marchans genevois, la coustume est que, si une femme veut demeurer enviduité, sans aucun propos de soy remarier, la Seigneurie la contraint de payer un certain prix d'argent, qu'ilz apellent argomoniatiquo, qui vaut autant à dire (sauf l'honneur des dames) c reposé et inutille. Comme jadis à Sparte, ce dit Plutarque, en la vye de Lysander, estoyt peyneestablye contre ceux qui ne semaryoientpoint, ou qui se marioyent trop tard, ou qui se marioyent mal. Je leur ay demandé à aucuns de ceste isle de Scio sur quoy ceste coustume pouvoit estre fondée : ilz me respondirent que pour tousjours mieux repeupler l'isle. Je vous asseure que nostre France ne demeurera donc indeserte ny infertille par faute de nos vefves qui ne se remarient point : car je pense qu'il y en a plus qui se remarient que d'autres, et par ce ne payeront de tribut du c. inutille et reposé. Que si ce n'est pour mariage, pour le moins autrement qu'ilz le font travailler et fructiffier, comme j'espère dire. Non plus ne payeront aussi aucunes de nos filles de la France que celles de Chio, lesquelles, soit des champs ou de la ville, si elles laissent perdre leur pucellage avant qu'estre mariées, et qu'elles veullent continuer le mestier, sont tenues de bailler pour une fois un ducat (dont c'est un tres-bon marché pour faire cela toute leur
vie) au capitaine du guet de la nuict, afin de le pouvoir faire à leur plaisir, sans aucune craincte et danger; et en cela gist le plus grand et asseuré gaing qu'ait ce gentil capitaine en son estât.
Ces dames et filles de ceste isle sont bien contrayres à celles de jadis de leur mesme isle, lesquelles, à ce que dit Plutarche en ses Opuscules, furent si chastes l'espace de sept cent ans qu'il ne fust jamays memoyre que jamays il y eust heu famé mariée qui eust commis adultère, ny fille qui, hors de mariage, eust estéedespucelée. « Miracle! » s'es-
crieroyt là le bon homme Homerus. Croyez
qu'aujourd'huy elles ont bien changé. Aussy
J II ne fut jamais que les Grecz n'eussent tousjours quelques invantions tendantes à la paillardise; comme le temps passé nous lisons de la coustume de l'isle de Cypre, qu'on dit que la bonne dame Venus, patronne de là, introduisit : qu'estoit que les filles de là, qu'elles allassent se pourmenans le long des rivages, côtes et orées de la mer, pour gaigner leurs mariages par la liberallité de leurs corps aux mariniers, passans et navigeans, qui descendoient exprés, voire bien souvant se destournoient de leur chemin droit de la boussolle pour prendre la terre, et là, prenans leurs petitz raffreschissemens avecques elles, les payoient très-bien, et puis s'en alloient, les uns à regret pour laisser telles beautez; et par ainsi ces belles filles gaignoient leurs mariages, qui plus qui moins, qui bas qui haut, qui grand qui petit, scelon les
beautez, quallitez et tentations des filhaudes. J Aujourd'huy aucunes de nos filles de nos nations chrestiennes ne vont point se pourmener, ny s'exposer ainsi aux ventz, aux pluyes, aux froids, au soleil, aux chaleurs, à la lune , pour acquérir leur mariage, car la peine en est trop laborieuse et trop dure pour leurs tendres et délicates peaux et blanches charnures, mais se font venir trouver soubz des riches pavilhons et dans des~pompeuses courtines, et là tirent leurs soldes amoureuses et marytales de leurs amoureux, sans payer aucun tribut. Je ne parle pas des courtisanes de Rome qui en payent, mais de plus grandes qu'elles. Si bien qu'à aucunes, la pluspart du temps, leurs pères, mères et frères n'ont pas grand peine de chercher argent ny leur en donner pour les marier; ains, au contraire, bien souvant aucunes y a-il qui en baillent aux leurs, et les advancent en biens et charges, en grades et dignitez, ainsi que j'en ay veu plusieurs. Aussi Licurgus ordonna que les filles vierges fussent mariées sans douaire d'argent, à ce que les hommes les espousassent par leurs vertuz, non pour l'avarice. Mais quelle vertu estoit-ce ? qu'aux bonnes festes solempnelles elles chantoient, dansoient publicquement toutes nues avec les garçons, voire luttoient en belle place marchande; ce qui se faisoit pourtant avec toute honnesteté, dit l'histoire : c'est à sçavoir, et quelle honnesteté en tel estât estoit-ce, ces belles filles voir publicquement? D'honnesteté n'y en avoit-il point, mais ouy bien
un plaisir pour la veue, et mesmes en leur mouvement de corps, danser, et encores plus à lutter; et puis, quand ils venoient à tumber l'un sur l'autre, et, comme dit le latin, Ma sub} Me super} Me sub et Ma super, « elle dessoubz, luy dessus, elle dessus, et luy dessoubz. » Et comment me pourroiton déguiser cela, qu'il y eust là toute honnesteté en ces filles spartianes? Je croy qu'il n'y a chasteté qui ne s'en esbranlast, et que, se faisant là en public et de jour les petites attaques, qu'à couvert et de nuict et du rendez-vous les grandz combatz et camisades s'en ensuivissent. Tout cela se pouvoit faire sans aucun doubte, veu que ledit Licurgus permit à ceux qui estoient beaux et dispos d'emprunter des femmes des autres pour y labourer comme en terre grasse, belle et bonne; et si n'estoit chose reprochable à un vieil et lassé de prester sa femme belle et jeune à un gallant jeune homme qu'il choisissoit ; mais il vouloit qu'il fust permis à la femme de choisir pour secours le plus proche parent de son mary, tel qu'il luy plairoit, pour se coupler avecques luy, à ce que les enfants qu'ilz pourroient engendrer fussent au moins du sang, de la race mesmes du mary. Il y a là encor quelque rayson, veu que les Juifz avoient celle loy de la belle-sœur au beau-frere; mais nostre loy chrestienne a tout rabillé cela, encor que nostre Sainct-Pere en aye donné plusieurs dispenses fondées sur plusieurs raisons. En Espaigne cela s'y pratique fort, mais par dispense.
3 Or, parlons un peu, et le plus sobrement que nous pourrons, d'aucunes autres vefves, et puis la fin.
Un' autre espèce de vefves dont il y a qui ne se remarient point, mais fuyent le mariage comme peste; ainsi que me dist une, et de grande maison, et bien spirituelle, à laquelle luy ayant demandé si elle offriroit encore son veu au dieu Hymenée , elle me respondit : « Par vostre foy, seroit-il pas fad et malhabille le forçat ou l'esclave, aprez avoir tiré longuement à la rame, attaché à la cadene, s'il venoit à recouvrer liberté, s'il ne s'en alloit de son bon gré sans encor s'assubjettir soubz les lois d'un outrageux corsaire? Pareillement moy, après avoir assez esté soubz l'esclavitude d'un mary, et en reprendre un autre, que meriterois-je, puisque d'ailleurs, sans aucun hasard, je me puis donner du bon temps ?» A un' autre dame grande, et ma parente (car je ne veux prendre le Turc), luy ayant demandé si elle n'avoit point d'envie de convoller : « Nenny (me respondit-elle), mon cousin, mais bien de conjouir »; faisant une allusion sur ce mot de conjouir, comme voulant dire qu'elle vouloit bien faire à son c. jouir d'autre chose qu'à un second mary, suivant le proverbe ancien qui dit qu'i/ vaut mieux voiler en amours qu'en mariage; aussi que les femmes sont hostesses partout. Bon celluy-là pour un vieux mot : car elles reçoivent et sont reynes partout; je dis les belles.
De Beaumont. p:
LE DEVANT DE LA DAME s Galantes, Discours VII ).
J J'ay ouy parler d'un' autre qui, luy estant demandé par un gentilhomme qui vouloit tenter le guet pour la pourchasser, et luy demandant si elle ne vouloit point un mary : « Hà (dist-elle) ! ne me parlez point de mary, je n'en auray jamais plus; mais avoir amy, je ne dis pas. — Permettez donc, Madame, que je sois cest amy, puisque mary je ne puis estre. » Elle luy répliqua : « Servez bien , et persévérez; possible le serez-vous. »
J Une belle et honneste vefve de l'aage de trente ans, voulant gaudir un jour avec un honneste gentilhomme, ou, pour mieuxparler, le voulant attirer à l'amour, ainsi qu'elle vouloit monter un jour à cheval, et ayant pris le devant de son manteau qui s'estant acroché à quelque clou et l'avoit un peu deschiré, elle luy dist : « Voyla ce que vous m'avez fait, un tel; vous m'avez essarté mon devant.— J'en serois bien marry (dist le gentilhomme), ny de luy avoir fait du mal, car il est trop jolly et trop beau. — Qu'en sçavez-vous (dist-elle)? vous ne l'avez pas veu. — Hé! voulez-vous nier (répliqua le gentilhomme) que je ne l'aye veu cent fois quand vous estiez petite garce, que je vous retroussois et le voyois à mon aise, comme il me plaisoit? — Ah ! (dist-elle) il estoit alors un jeune adolescent et sbarbat, qui ne sçavoit encor que c'estoit de son monde. Ast'heure qu'il a mis barbe, il est irrecognoissable et vous le mesconoistriez. — Il est pourtant (répliqua encor le gentilhomme) en mesme lieu qu'il estoit lors, et n'a point changé
place. Je crois que je le trouverois en ce mesme endroit. — Ouy (dist— elle), il est là mesmes, bien que mon mary l'ait assez remué et démené, plus que ne fit jamais Diogenez son tonneau. — Ouy (dist le gentilhomme), mais ast'heure et que peut-il faire sans mouvement? — Tout ainsi (dist la dame) qu'un horeloge qui n'est point monté. — Donnezvous garde donc (dist le gentilhomme), qu'il ne vous advienne comme aux horeloges que vous alléguez, que, s'ilz ne sont montez et continuent de ne l'estre, leurs ressortz se rouillent par laps de temps et puis ne vallent plus rien. — Toutes comparaisons (dit la dame) ne sont pas en tout semblables, caries ressortz de l'horeloge que vous pensez ne sont point subjetz à aucune rouille, et sont tousjours bons, ou montez ou à monter, à tel temps qu'il pourra arriver. — Ah ! pleust à Dieu (répliqua le gentilhomme), quand ce temps et ceste heure de le monter arrivera, que j'en peusse estre le monteur ou Phorelogeur ! — Lorsque le jour et feste en viendra (dist la dame), nous ne la chaumerons pas, et en fairons un jour ouvrier. Et Dieu gard de mal celluy que je n'ayme pas tant que vous. » Et, sur ces petitz mots traversez et picquans jusques au cœur, la dame monta à cheval, après avoir baisé le gentilhomme d'un bon cœur, et dit: « A Dieu, jusqu'au revoir et à la bonne bouche ! » Mais le malheur voulut que ceste honneste dame mourut dans six sepmaines, dont il cuida mourir de destresse : car ces motz piquans (avec d'autres
d'auparavant) l'avoient mis en tel espoir qu'il s'asseuroit l'avoir gaignée, comme de vray elle l'estoit. Que maudite soit la maie destinée de sa mort, car c'estoit l'une des belles et honnestes femmes qu'on eust sceu voir et qui valoit un péché véniel et mortel.
J Un' autre belle jeune dame vefve, luy ayant esté demandé par un honneste gentilhomme si elle faisoit le caresme et ne mangeoit point de chair en façon du monde : « Non (dist-elle). — Si ay-je veu (dit le gentilhomme) que vous n'en faisiez point d'escrupule et qu'en mangiez en ceste saison aussi bien comm' en l'autre, et crue et cuitte. — C'estoit du temps de mon mary (dist-elle) , cela ; mais ma viduité m'a refformé et reiglé mon vivre. — Donnez-vous garde (dist le gentilhomme) de jusner tant, car voluntiers ceux qui se laissent aller au jusne et à la fain , après, quand l'apetit leur en prend, ilz ont les boyaux si estroitz et resserrez qu'il leur en arrive de l'inconveniant. — Celluy (dist-elle) que vous voulez dire de moy n'est point si estroit ni afamé que, quand l'apetit m'en viendra, je ne le ressasie temperemment. »
J J'ay cogneu une grand dame qui, durant qu'elP estoit fille et mariée, on ne parloit que de son enbonpoinct. Elle vint à perdre son mary, et en faire un regret si extrême qu'ell' en devint seiche comme bois. Pourtant ne dellaissa de se donner au cœur joye d'ailleurs, jusques à emprunter l'ayde d'un sien secrétaire et d'autres, voire de son cui-
sinier, ce disoit-on. Pour cela ne recouvra son enbonpoinct, encor que ledit cuisinier, qui estoit tout gresseux et gras, s'il me semble , la devoit rendre grasse. Et ainsi en prenoit et de l'un et de l'autre de ses valletz , faisant avec cela la plus prude et chaste femme de la court, n'ayant que la vertu en la bouche, et mal disante de toutes les autres femmes, et y trouvant à toutes à redire. Telle estoit ceste grande dame de Dauphiné, dans les Cent Nouvelles de la reyne de Navarre, qui fut trouvée couchée sur belle herbe avec son palleffrenier ou mulletier dessus elle, par ung gentilhomme qui en estoit amoureux à se perdre; mais par ainsi guérit aisément son mal d'amour.
5 J'ay ouy parler d'une fort belle famé dans Naples, qui eust ceste réputation d'avoyr à fayre avecq un More, le plus laid du monde, qui estoyt son esclave et palefrenier. Mays son estrange avitallemant le faysoyt aymer d'elle.
J J'ay leu , dans un vieux roman de Jehan de Saintré, qui est imprimé en lettre gottique, que le feu roy Jehan le nourrit page. Par l'usance du temps passé, les grands envoyoient leurs pages en message, comme on fait bien aujourd'huy; mais alors alloient partout et par pais à cheval ; mesmes que j'ay ouy dire à nos pères qu'on les envoyoit bien souvant en pettites embassades : car, en despeschant un page avec un cheval et une pièce d'argent, on en estoit quicte, et autant espargné. Ce petit Jehan de Saintré, car ainsi l'apelloit-on
SEPTIEME DISCOURS 23o,
longtemps, estoit fort aymé de son maistre le roy Jehan, car il estoit tout plein d'esprit, estoit envoyé souvant porter de petitz messages à sa sœur, qui estoit pour lors vefve; le livre ne dit pas de qui ell' estoit vefve. Ceste dame en devint amoureuse après plusieurs messages par luy faitz; et un jour, le trouvant à propos et hors de compaignie, elle l'araisonna, et se mit à luy demander s'il aymoil point aucune dame de la court, et laquelle luy revenoit le mieux; ainsi qu'est la coustume de plusieurs dames d'user de ces propos quand elles veulent donner à aucuns la première poincte ou attaque d'amour, comme j'ay veu pratiquer. Petit Jehan de Saintré, qui n'avoit jamais songé rien moins qu'à l'amour, luy dist que non encor ; et luy en alla descouvrir plusieurs, et ce que luy en sembloit. « Encor moins », respondit-il. Après luy avoir presché des vertuz et louanges de l'amour, car, aussi bien de ce temps vieux comme aujourd'huy, aucunes grandes dames y estoient subjectes; car le monde n'estoit pas si fin comm'il est ; et les plus fines tant mieux pour elles, qui en faisoient passer de belles aux marys , mais avec leurs hypochrisies et naïfvettez; ceste dame donc, voyant ce jeune garçon qui estoit de bonne prise, luy va dire qu'elle luy vouloit donner une maistresse qui l'aymeroit bien, mais qu'il la servist bien; et luy fit promettre, avec toutes les hontes du monde qu'il eut sur le coup, surtout qu'il seroyt secret. Enfin elle se declaira à luy, et qu'elle vouloit estre sadame
et amoureuse : carde ce temps ce mot de maistresse ne s'usoit. Ce jeune page fut fort estonné, pensant qu'elle se mocquast, ou le voulust faire attraper ou le faire fouetter. Toutesfois elle luy monstra aussitost tant de signes de feu et d'embrasement d'amour et privautez qu'il cogneut que ce n'estoit pas mocquerie; luy disant tousjours qu'elle le vouloit dresser de sa main et le fairoit grand. Tant y a que leurs amours et jouissances durarent longuement, et estant page et hors de page, jusqu'à ce qu'il luy fallut aller à un loingtain voyage, qu'elle le changea en un gros, gras abbé. Et c'est ce conte que vous voyez en les Nouvelles du monde advantureux, d'un vallet de chambre de la reyne de Navarre, là où vous voyez l'abbé faire un affront audit Jehan de Sainctré, qui estoit si brave et si vaillant; aussi bientost après le rendit-il bien à M. l'abbé par bon eschange, et au triple. Ce conte est très-beau et est pris de là où je vous dis.
Voyla comme ce n'est d'aujourd'huy que les dames ayment les pages, et mesmes quand ilzsont maillez comme perdriaux. Quelles humeurs de femmes, qui veulent avoir des amis prou, mais des marys point! Elles font cella pour l'amour de la liberté, qui est une si douce chose; et leur semble que quand elles sont hors de la domination de leurs marys, qu'elles sont en paradis : car elles ont leur douaire très-beau, et le mesnagent ; ont les affaires de la maison en maniement; elles touchent les deniers ; tout passe par leurs mains : au lieu
qu'elles estoient servantes, elles sont maistresses; font élection de leurs plaisirs et de ceux qui leur en donnent à leur souhait.
Aucunes il y en a, [à] qui leur fasche certes de ne rentrer en second maryage, pour ne perdre leurs grandeurs, dignitez, biens, richesses, grades, bons et doux traitemens, et par ce se contiennent; ainsi que l'ay cogneu et ouy parler de plusieurs grands dames et princesses, lesquelles, de peur de ne rencontrer à leur souhait la grandeur première, et de perdre leurs rangs, n'ont jamais voulu se remarier; mais ne laissent pour cela à faire bien l'amour, et la mettre et convertir en jouissance, et n'en perdoient pour cela ny leurs rangs, ny leurs tabouretz, ny leurs sièges et séances en la chambre des reynes ou ailleurs . N'estoient-elles pas bien heureuses celleslà, jouir de la grandeur de monter haut et s'abaisser bas tout ensemble! De leur en dire mot, ou leur en faire la remonstrance , n'en falloit point parler; autrement il y avoit plus de despitz, plus de desmentis, de négatives, de contradictions et de vengeances.
5 J'ay ouy raconter d'une dame vefve , et l'ay cogneue, qui s'estoit faite longuement servir à un honneste gentilhomme, soubz prétexte de mariage ; mais il ne se mettoit nullement en évidence. Une grande princesse, sa maistresse, luy en voulut faire la réprimande. Elle, rusée et corrompue, luy respondit : « Et quoy! Madame, seroit-il deffendu de n'aymer d'amour honneste ? ce seroit par trop
Brantôme. III. 3 1
grande cruauté. » Et Dieu sçait, cest amour honneste s'apelloit un amour bien lascif et bien confit de composte spermatic ; comme certes sont toutes amours, qui naissent toutes pures, chastes et honnestes, mais après se despucellent, et, par quelquecertain attouchement d'une pierre philosophale, se convertissent et se rendent deshonnestes et lubriques. J Feu M. de Bussy, qui estoit l'homme de son temps qui disoit des mieux, et racontoit aussi plaisamment , un jour à la court, voyant une dame vefve, grande, qui continuoit tousjours le mestier d'amour : « Et quoy (dist-il)! ceste jument va-elle encor à l'estallon? » Cela fut raporté à la dame, qui Iuy en voulut mal mortel; ce que M. de Bussy sceut. « Et bien (dist-il), je sçay comme je fairay mon accord et rabilleray cela. Dites-luy (je vous prie) que n'ay pas parlé ainsi; mais bien j'ay dit: « Ceste poudre va-elle encor au cheval? » Car je sçay bien qu'elle n'est pas marrye de quoy je la tiens pour dame de joye , mais pour vieille ; et , lorsqu'elle sçaura que je l'ay nommée poudre , qu'est une jeune cavalle, elle se pensera que je Paye encor en estime d'une jeune dame. » Par ainsi, la dame, ayant sceu ceste sattisfaction et rabillement de parolles, s'apaisa, et se remit avecques M. de Bussi; dont nous en rismes bien. Toutesfois ell'avoit beau faire , car on la tenoit tousjours pour une jument vieille et reparée, qui, toute suraagée qu'ell'estoit , hannissoit encor aux chevaux.
J Ceste dame ne ressembloit pas à une autre dont j'ay ouy parler, laquelle, ayant esté bonne compaigne en son premier temps, et se jettant fort sur l'aage, se mit à servir Dieu en jusnes et oraisons. Un gentilhomme honneste luy remonstrant pourquoy elle faisoit tant de veilles àl'esglise, et tant de jusnes à la table, et si c'estoit pour vaincre et matter les aiguillons de la chair: « Helas (dist-elle) ! ilz me sont tous passez » ; profferant ces motz aussi piteusement que jamais fît Milo Crotoniatas (ainsin que j'ay dit ailleurs, s'il me semble), ce fort et puissant lutteur, lequel un jour estant descendu dans l'arène, ou le champ des lutteurs, pour en voir l'esbat seulement, car il estoit devenu fort vieux, il y en eut un de la troupe qui luy vient dire s'il ne vouloit point faire encor un coup du vieux temps. Luy, se rebrassant et retroussant ses bras fort piteusement, regardant ses nerfz et muscles, il dist seullement : «Helas! ilz sont mortz. » Si ceste femme en eust fait de mesmes et se fust retroussée , le traict estoit pareil à celuy de Milo; mais on n'y eust veu grand cas qui valeut ny qui tentast.
J Un autre pareil traict et mot au précèdent de M. de Bussi fit un gentilhomme que je sçay. Venant à la court, dont il avoit esté absent six mois, il veid une dame qui alloit à l'accademye, qui estoit lors introduite à la court par le feu roy. « Comment ! (dist-il) l'accademie dure-elle encor? on m' avoit dit qu'elP estoit abolie. — En doubtez-
vous (luy respondit un), si elle y va? Son magister luy aprend la philosophie, qui parle et traicte du mouvement perpétuel. » Et, de vray, quelque rongemant de teste [que] se donnent les filosofes pour trouver ce mouvemant perpétuel, il n'y en ha point de plus certain que celluy que Venus aprend en son escole.
J Une dame de par le monde rencontra bien mieux d'un' autre, à laquelle on louoit fort ses beautez, fors qu'elT avoit ses yeux immobilles, qu'elle ne remuoit nullement. « Pensez (dist-elle) que toute sa curiosité est à mettre son mouvement au reste de son corps, et mesmes à celluy du mitan, sans le renvoyer à ses yeux. »
Or, si voulois mettre par escrit et tous les bons motz et bons contes que je sçay pour bien empliffier ce subjet, je n'aurois jamais fait. Et, d'autant que j'ay d'autres pris à faire, je m'en désiste , et concluray avec Bocace (cy-dessus allégué;, que et filles et mariées et vefves, au moins la plus grand part, tendent toutes à l'amour. Je ne veux point parler des personnes viles, ny de champs, ny de villes, car telle n'a point esté mon intention d'en escrire, mais des grandes, pour lesquelles ma plume voile. Toutesfois, si au vray on me demandoit mon opinion, je dirois voluntiers qu'il n'y a que les mariées, tout hasard et danger des marys à part, pour estre propres à l'amour et en tirer prestement l'essence : car les marys les eschauffent tant que, à mode d'une fournaise qui est souvant bien embra-
sée et attisée, elle ne demande que de la matière, de l'eau et du bois ou charbon pour entretenir tousjours sa challeur ; et aussi qui se veut bien servir de la lampe, il y faut mettre souvant de l'huylle; mais aussi garde le jarret, et les embusches de ces marys jaloux où les habilles bien souvant y sont attrapez !
Toutesfois il y faut aller le plus sagement que l'on peut et le plus hardiment aussi, et faire comme ce grand roy Henry que je sçay, lequel, comme il estoit fort subjet à l'amour et aussi fort respectueux aux dames, et discret, et par conséquent bien aymé et receu d'elles, quand quelquesfois il changeoit de lict et s'alloit coucher en celluy d'un' autre dame qui l'attandoit, ainsi que je tiens de bon lieu, jamais n'y alloit , et fust-ce en ces galleries cachées de Sainct-Germain, Blois et Fontainebleau, et petitz degrez eschapatoires, et recoings, et galletas de ses chasteaux, qu'il n'eust son valet de chambre favory, dit Griffon, qui portoit son espieu devant luy avecques le flambeau, et luy après, son grand manteau devant les yeux ou sa robe de nuict, et son espée soubz le bras; et, estant couché avec la dame, se faisoit mettre son espieu et son espée auprès de son chevet , et Griffon à la porte bien fermée, qui quelquesfois faisoit le guet et quelquesfois dormoit. Je vous laisse à penser, si un grand roy prenoit si bien garde à soy, car il y en a heu d'attrapez, et des roys et de grands princes, tesmoingt le duc de Fleurance Allexandre, de nostre temps,
ce que les petitz compaignons auprès de ce grand doivent faire. Mais il y a de certains presumptueux qui dédaignent tout; ainsi sont-ilz bien attrapez souvant .
J J'ay ouy conter que le roy François, ayant en main une fort belle dame qui luy a longtemps duré, allant un jour inopiné à ladite dame, et à heure inopinée coucher avecques elle, vint à fraper à la porte rudement, ainsi qu'il devoit et avoit pouvoir, car il estoit maistre. Elle, qui estoit pour lors accompaignée du sieur de Bonivet, n'osa pas dire le mot des courtisanes de Rome : Non si puô, la signora è accompagnata. Ce fut à s'adviser là où son gallant se cacheroit pour plus grande seuretté. Par cas, c'estoit en esté, où l'on avoit mis des branches et feuilles en la cheminée, ainsi qu'est la coustume de France. Par quoy luy conseilla et l'advisa aussitost de se jetter dans la cheminée, et se cacher dans ces feuillards tout en chemise, que bien le servit de quoy ce n' estoit en hyvert. Après que le roy eut fait sa besoigne avec la dame, voulut faire de l'eau; et, se levant, la vint faire dans la cheminée, par faute d'autre commodité; dont il en eut si grand envie qu'il en arrousa le pauvre amoureux plus que si l'on luy eust jette un seillau d'eau, car il l'en arrousa, en forme de chantepleure de jardin , de tous costez, voire et sur le visage, par les yeux, par le nez, la bouche, et partout; possible en eschapa-il quelque goutte dans la gueule. Je vous laisse à penser en quelle peine
estoit ce gentilhomme, car il n'osoit se remuer, et quelle patience et constance tout ensemble! Le roy, ayant fait, s'en alla, prist congé de la dame et sortit de la chambre. La dame fit fermer par derrière, et apella son serviteur dans son Iict , l'eschaufTa de son feu, luy fit prendre chemise blanche. Ce ne fut sans rire , après la grand aprehension : car, s'il fust esté descouvert, et luy et elle estoient en très-grand danger. Ceste dame est celle-là mesme laquelle, estant amoureuse fort de M. de Bonnivet, et en voulant monstrer au roy le contraire, qui en concepvoit quelque petite jalousie, elle luy disoit : « Mais il est bon, Sire, de Bonnivet, qui pense estre beau; et tant plus je luy dis qu'il l'est, tant plus il le croit; et je m'en mocque de luy; et par ainsi j'en passe mon temps, car il est fort plaisant et dit de très-bons motz; si bien qu'on ne se sçauroit engarder de rire quand on est prés de luy, tant il rencontre bien. » Elle vouloit par là monstrer au roy que sa conversation ordinaire qu'elP avoit avec luy n'estoit point pour l'aymer et en jouir, ny pour fausser compaignie au roy. Ha! qu'il y a plusieurs dames qui n'usent de ces ruses que pour couvrir leurs amours qu'elles ont avec quelquesuns, elles en disent du mal, s'en mocquent devant le monde, et derrière n'en font pas ce beau semblant; et cela s'apelle ruses et astuces d'amour.
J J'ay cognu une grant dame qui ayant un gentilhomme en main qui la servoyt, en eust une remonstrance de sa mère par ce qu'elle estoyt scan-
dalizée, car c'estoyt un sçachant; lors entre autres ses propos, fust qu'elle luy dist : « Ma fille, laissez cet homme là, il n'est nullemant aymable, il ressemble un vray pâtissier de village. » Elle luy respondit : « Ouy vraymant, madame, s'il avoyt un bonne rouge, il en auroyt encor mieux l'encolure. » Et ainsin elle-mesmes s'en mocquoyt, pour luy fayre acroyre qu'elle ne Paymoyt ny aymeroyt plus par ceste mauvaise façon. Mais elle ne le délaissa pour le coup, sinon au bout de troys moys, dont elle prist subjet.
5 J'ay cogneu plusieurs dames qui ont dit pis que pendre des femmes qui aymoient en lieux bas, comme leurs secrétaires, valletz de chambre et autres personnes basses, et detestoient devant le monde cest amour plus que poison ; et toutesfois elles s'y abandonnoient autant, ou plus, qu'à d'autres. Et ce sont les finesses des dames, jusques-là que, devant le monde, elles se courroucent contr' eux, les menassent, les injurient; mais derrière elles s'en accommodent gallamment. Ces femmes ont tant de ruses! car, comme dit l'Espaignol, mucho sabe la zorra; mas sabe mas la dama enamorada : « Le renard sçait beaucoup , mais une dame amoureuse sçait bien davantage. »
Quoy que fist ceste dame précédente pour oster martel au roy François, si ne peut-elle tant faire qu'il ne luy en restast quelque grain en teste, comme j'ay sceu; sur quoy il me souvient qu'une fois, m'estant allé pourmener.à Chambourg , un vieux
concierge qui estoit leans , et avoit esté vallet de chambre du roy François, m'y receut fort honnestement : car il avoit dés ce temps là cogneu les miens à la court et aux guerres, et luy-mesmes me voulut monstrer tout ; et, m'ayant mené à la chambre du roy, il me monstra un mot d'escrit au costé de la fenestre sur la main gauche. « Tenez (dist-il) , lisez cela, Monsieur; si vous n'avez veu de l'escriture du roy mon maistre , en voyla. » Et, l'ayant leu en grand lettre y avoit ce mot : Toute femme varie. J'avois avecques moy un fort honneste et habile gentilhomme de Perigord, mon amy, qui s'apelloit M. des Roches, à qui je dis soudain : « Pensez que quelcunes de ces dames qu'il aymoit le plus, et de la fidellité desquelles s'asseuroit le plus, les avoit trouvées varier et luy faire faux bons, et en elles avoit descouvert quelque changement dont il n'estoit guieres contant, et, de despit, en avoit escrit ce mot. » Le concierge nous ouyt et dist : « C'est-mon ! vrayement, ne vous en pensez pas mocquer : car, de toutes celles que je luy ay jamais veu et cogneu , je n'en ay veu aucune qui n'allast au change plus que ces chiens de la meute à la chasse du cerf; mais c'estoit avec une voix fort basse, car, s'il s'en fust aperceu, il les eust bien rellevées. » Voyez, s'il vous plaist, de ces femmes qui ne se contentent ny de leurs marys ny de leurs serviteurs, grands roys et princes et grands seigneurs; mais il faut qu'elles aillent au change, et que ce grand roy les avoit bien cogneues et ex-
25o SEPTIEME DISCOURS
perimentées pour telles et pour les avoir desbauchées et tirées des mains de leurs marys, de leurs mères, et de leurs libertez et viduitez.
f J'ay cogneu et ouy parler d'une dame, aymée si très-fort de son prince que, par grand amour qu'il luy porta , il la plongea jusques à la gorge dans toutes les sortes de faveurs, bienfaitz et grandeurs, si que son heur estoit incomparable à tout autre; et toutesfois ell'estoit si fort amoureuse d'un seigneur qu'elle ne le voulut jamais quicter. Et ainsi qu'il luy remonstroit que son prince les ruineroit tous deux : « C'est tout un (dist-elle), si vous me quictez, je me ruineray pour vous ruiner; et j'ayme mieux estre apellée vostre concubine que maistresse de ce prince. » Voyez quel capriche de femme et quelle lasciveté aussi!
J J'en ay cogneu un'autre bien grande dame, vefve, qui en a fait de mesmes : car, encor qu'elle fust quasi adorée d'un très-grand, si falloit-il avoir quelques menuz autres serviteurs, afin de ne perdre pas toutes les heures du temps et demeurer en oysiveté; car un seul ne peut pas en ces choses y vacquer ny fournir tousjours, aussi que telle est !a reigle de l'amour : que la dame d'amour n'est pas pour un temps prefix, ny aussi pour une personne prefize, ny seule arrestée, et m'en raporte à ceste dame des Cent nouvelles de la reyne de Navarre, qui avoit trois serviteurs au coup, et estoit si habile qu'elle les sçavoit tous trois fort excortement entretenir.
SEPTIEME DISCOURS 25l
J La belle Agnès, aymée et adorée du roy Charles VIIe, fust soubsonnée de luy avoyr faict une fille qu'il ne pansa estre sienne, et ne la peust pas advouer» Aussi, telle la mère, telle fust la fille, ce disent noz crocnicques; comme de mesmes fist Anne de Boulan, famé du roy Henry d'Angleterre, qu'il fist descapiter pour ne se contenter de luy et s'adonner sur l'adultère; et l'avoyt prise pour sa beauté et Padoroyt.
* J'ay cogneu une dame, laquelle ayant esté servie d'un fort honneste gentilhomme, et puis en ayant esté quictée au bout de quelque temps, se vindrent à raconter de leurs amours passées. Le gentilhomme, qui voulut faire du gallant, luy dist : « Et quoy! penseriez-vous que vous seule fussiez de ce temps ma maistresse? Vous seriez bien estonnée , si avec vous j'en avois eu deux autres? » Elle luy respondit aussitost : « Vous seriez bien plus estonné si vous eussiez pensé estre le seul mon serviteur, car j'en avois bien trois autres pour reserve. » Voyla comment un bon navire veut avoir tousjours deux ou trois ancres pour bien s'affermir.
Pour faire fin, vive l'amour pour les femmes! et, comme j'ay trouvé une fois dans des tablettes d'une très-belle et honneste dame qui habloit un peu l'espaignol et l'entendoit très-bien, ce petit reffrain escrit de sa propre main, car je la cognoissois très-bien : Hetnbra o dama sin compagnero, esperanza sin trabajoy navio sin timon, nunca pueden hazercosa que sea buena : « Jamais femme
sans compaignon , ny espérance sans travail , ny navire sans gouvernail, ne pourront faire chose qui vaille. » Ce reffrain peut estre bon et pour la femme, pour la vefve, et pour la fille, car l'une et l'autre ne peuvent rien faire de bon sans la compaignie de l'homme; ny l'espérance que l'on a de les avoir n'est point tant agréable à les attraper aisément, comme avec un peu de peine et travail, rudesse et rigueur. Toutesfois la femme et la vefve n'en donnent pas tant que la fille , d'autant que l'on dit qu'il est plus aisé et facille de vaincre et abatre une personne qui a esté vaincue, abatue et renversée, que celle qui ne le fut jamais, et qu'on ne prend point tant de travail et peine à marcher par un chemin desja bien frayé et battu, que par celluy qui n'a jamais esté fait ny trassé : et de ces deux comparaisons je m'en raporte aux voyageurs et guerriers. Ainsi est-il des filles : car mesmes il y en a aucunes si capricieuses, qui jamais n'ont voulu se marier, ains vivre tousjours en condiction fillialle; et si on leur demandoit pourquoy : «C'est ainsi, et telle est mon humeur», disent-elles. Aussi que Cibelle, Junon, Venus, Thetis , Cerez et autres déesses du ciel , ont toutes mesprisé ce nom de vierge, fors Pallas, qui prist du cerveau de Jupiter sa naissance , faisant voir par là que la virginité n'est qu'une opinion conceue en la cervelle. Aussi demandez à nos filles qui ne se marient jamais, ou, si elles se marient, c'est le plus tard qu'elles peuvent, et fort surannées, pourquoy elles ne se ma-
rient. « Parce, disent-elles, que je ne le veux , et telle est mon humeur et mon opinion. »
J Nous en avons veu aux courtz de nos roys aucunes du temps du roy François. Madame la Régente avoit une fille belle et honneste, qui s'apelloit Poupincourt, qui ne se maria jamais, et mourut vierge en l'aage de soixante ans, comme elle nasquit, car elle fut tres-sage. La Brelandiere est morte fille et pucelle en l'aage de quatre-vingtz ans, laquelle on a veu gouvernante de madame d'Angoulesme estant fille.
J J'ay cogneu une fille de très-grand et haut lieu, de l'aage de soixante-dix ans, qui jamays ne se voulut maryer ; mays pour cela ne layssa de fayre l'amour; et ceux qui l'ont voulu excuser pourquoy elle ne se marioyt pas, ils la disoyent n'estre propre pour famé ny mary, d'autant qu'elle n'avoyt point de cas, sinon un petit trou par où elle pyssoyt. Dieu sçayt ! elle en avoyt bien trouvé un pour s'esbobir ailleurs. Quelle bonne excuse!
J Mademoiselle de Charansonnet, de Savoye, mourut à Tours dernièrement, fille, et fut enterrée avec son chapeau et son habit blanc virginal, tressolempnellement, en grand pompe, solempnité et compaignie , en l'aage de quarante-cinq ans ou plus; et ne faut point mettre en doubte si c'estoit affaute de party, car, estant l'une des belles et honnestes filles et sages de la court, je luy en ay veu reffuser de très-bons et très-grands.
J Ma sœur de Bourdeille, qui est à la court fille
de la reyne, a reffusé de mesmes de fort bons partis, et jamais n'a voulu se marier ny ne sera; tant ell' est resollue et opiniastre de vivre et mourir fille et bien aagée , et s'est jusque^ icy laissée vaincre à ceste opinion, et a un bon aage.
J Mademoiselle de Certeau, fille aussi de la reyne, et Mademoiselle de Surgieres, la docte de la court ; aussy l'apelloyt-on la Mynerve; [et] tant d'autres.
5 J'ay veu l'infante de Portugal, fille de la feu reyne ^Eleonor, en mesme resolution; et est morte fille et vierge en l'aage de soixante ans ou plus. Ce n'est pas faute de grandeur, car ell' estoit grande en tout; ny par faute de biens, car elle en avoit force, et mesme en France, où M. le gênerai Gourgues a bienfait ses affaires; ny pour faute de dons de nature, car je l'ay veue à Lysbonne, en l'aage de quarante-cinq ans, une très-belle et agréable fille, de bonne grâce et belle aparance, douce, agréable , et qui meritoit bien un mary pareil à elle en tout, courtoise, et mesmes à nous autres François. Je le peux dire pour avoir eu cest honneur d'avoir parlé à elle souvant etprivement. Feu M. le grand prieur de Lorraine, lorsqu'il mena ses galleres du Levant en Ponant pour aller en Escosse , du temps du petit roy François, passant et séjournant à Lysbonne quelques jours , la visita et veid tous les jours. Elle le receut fort courtoisement et se pleust fort en sa compaignie, et luy fit tout plein de beaux presens. Entre autres, luy bailla une chaisne pour pendre sa croix, toute de
diamans et rubis, et perles grosses, proprement et richement elabourée ; et pouvoit valloir de quatre à cinq milP escus, et luy faisoit trois tours. Je croy qu'elle pouvoit bien valloir cela, car il l'engageoit tousjours pour trois mill' escus, ainsi qu'il fit une fois à Londres, lorsque nous tournions d'Escosse; mais aussitost estant en France il l'envoya desengager, car il l'aymoit pour l'amour de la dame de laquelle il estoit encaprissé et fort pris. Et croy qu'elle ne l'aymoit point moins, et que voluntiers ell' eust rompu son neud virginal pour luy; cela s'apelle par mariage, car c'estoit une tres-sage et vertueuse princesse. Et si diray bien plus, que, sans les premiers troubles qui commençaient en France, où messieurs ses frères l'attiroient et l'y tenoient, il voulut luy-mesmes retourner ses galleres et reprendre mesme routte , et revoir ceste princesse, et luy parler de nopces; et croy qu'il n'y fust point esté esconduict, car il estoit d'aussi bonne maison qu'elle, et extraict de grands roys comm' elle, et surtout l'un des beaux, des agréables, des honnestes et des meilleurs princes de la chrestienté. Messieurs ses frères, principallement les deux aisnez, car ilz estoient les oracles de tous et conduisoient la barque, je vis un jour qu'il leur en parloit, leur racontant de son voyage et les plaisirs qu'il avoit receuz là, et les faveurs: ilz vouloient fort qu'il reffist encor le voyage et y retournast encor; et luy conseilloient de donner là, car le pape en eust aussitost donné la dispense de
la croix; et, sans ces mauditz troubles, il y alloit et en fust sorty (à mon advis), à son honneur et contentement. Ladite princesse l'aymoit fort, et m'en parla en tres-bone part, et le regreta fort, m'interrogeant de sa mort, et comme esprise , ainsi qu'il est aisé, en telles choses, à un homme un peu clairvoyant le cognoistre.
J J'ay ouy dire un' autre raison encor à une personne fort habille, je ne dis fille ou femme, et possible Pavoit-elle expérimenté : pourquoy les filles aucunes sont si tardives de se marier. Elles disent que c'est propter mollitietn. Et ce mot mollities s'interprette qu'elles sont si molles, c'est-à-dire tant amatrices d'elles-mesmes et tant soucieuses de se delicater et se plaire seulles en elles-mesmes , ou bien avecques d'autres de leurs compaignes , à la mode lesbienne , et y prennent tel plaisir à part elles, qu'elles pensent et croyent fermement qu'avec les hommes elles n'en sçauroient jamais tant tirer de plaisir; et, pour ce, se contentent-elles en leurs joyes et savoureux plaisirs, sans se soucier des hommes, ny de leurs acointances, ny mariages.
Ces filles ainsi vierges et pucelles fussent estées jadis à Rome fort honn orées et fort privillegiées, jusques-là que la justice n'avoit esgard sur elles à les sentencier à la mort; si bien que nous lisons que, du temps du triumvirat, il y eut un sénateur romain parmy les proscritz, qui fut condempné à mourir, non luy seulement, mais toute sa lignée de luy procréée; et estant sur l'eschaffaud repre-
sentée une sienne fille fort belle et gentille, d'aage pourtant non meur et encor trouvée pucelle, il falut que le bourreau la despucellast et la desvirginast luy-mesme sur l'eschalîaud; et puis ainsi pollue la repassa par le Cousteau. L'empereur Tibère se délecta à faire ainsi desvirginer publiquement les belles filles et vierges, et puis les faire mourir : cruauté certes fort villaine.
Les vestales de mesme estoient fort honnorées et respectées, autant pour leur virginité que pour leur relligion : car, si elles venoient le moins du monde à fallir de leur corps, estoient cent fois plus punies rigoureusement que quand elles n'avoient pas bien gardé le feu sacré; car on les enterroit toutes vives avec des pitiez effroyables. Il se list d'un Albinus, Romain, que, ayant rencontré hors de Rome quelques vestalles qui s'en alloient à pied en quelque part, il commanda à sa femme de dessendre avec ses enfans de son chariot pour les y monter à parfaire leur chemin. Elles avoient aussi telles authoritez que bien souvant sont-elles estées creues et entremeteuses à faire l'accord entre le peuple romain et les chevaillers, quand quelquesfois ilz avoient rumeur ensemble. L'empereur Theodosien les chassa de Rome par le conseil des chrestiens , envers lequel empereur les Romains deputarent un Simachus, pour le prier de les remettre avec leurs biens, rentes et facultez qu'elles avoient grandes, et telles, que tous les jours elles donnoient si grand quantité d'aumosnes qu'elles n'ont jamais Brantôme. III. 3 3
permis à nul Romain ny estranger, passant ou venant, de demander Paumosne, tant leur pie charité s'estendoit sur les paouvres; et toutesfois Theodosien ne les y voulut jamais remettre. Elles s'apelloient vestalles, de ce mot de vesta, qui signiffie feu, lequel a beau tourner, virer, mouvoir, flamber, jamais ne jette semence ny n'en reçoit : de mesmes la vierge. Elles duroient trente ans ainsi vierges, au bout desquelz se pouvoient marier; desquelles peu sortans de là se trouvoient heureuses, ny plus ny moins que nos relligieuses qui se sont desvoillées et quicté leurs habitz. Elles estoient fort pompeuses et superbement habillées, lesquelles le poëte Prudentius descrit gentiment, telles comme peuvent estre les chanoynesses d'aujourd'huy de Montz en Haynault , et de Reaumond en Lorraine, qui se remarient. Aussi ce poëte Prudentius les blasme fort qu'elles alloient parmy la ville dans des coches fort superbes, ainsi si bien vestues, aux amphithéâtres voir les jeux des gladiateurs et combatans à outrance entr'eux, et des bestes sauvages, comme prenant grand plaisir à voir ainsi les hommes s'entre-tuer et respandre le sang; et pour ce il suplie l'empereur d'abollir ces sanguinaires combatz et si pitoyables spectacles. Ces vestales, certes, ne dévoient voir telz jeux; mais pouvoient-elles dire aussi : « Par faute d'autres jeux plus plaisantz, que les autres dames voyent et pratiquent, nous pouvons nous contenter en ceux-cy. »
Quand à la condiction de plusieurs vefves , il y
en a aussi plusieurs qui ayment de mesmes que ces filles, ainsi que j'en ay cogneu aucunes, et autres qui ayment mieux s'esbatre avecques les hommes en cachette, et en toute leur planiere volunté, que leurs estant subjettes par mariages, et pour ce, quand on en void aucunes garder longuement leurs viduitez, il ne les en faut pas tant louer, comme l'on diroit , jusques à ce que l'on sçache leur vie, et emprés, selon que l'on l'a descouverte, les en faut louer ou mespriser : car une femme, quand elle veut desplier ses espritz, comme on dit, est terriblement fine , et mènera l'homme vendre au marché sans qu'il s'en prenne garde; et, estant ainsi fine, elle sçait si bien ensorceller et esblouyr les yeux et les pensées des hommes qu'ils ne peuvent jamais guieres bien cognoistre leur vie : car telle prendra-on pour une prude femme et confite en sapience , qui sera une bonne putain, et jouera son jeu si bien à poinct et si à couvert qu'on n'y cognoistra rien.
J J'ay cognu une grand dame qui ha demeuré veufve plus de quarant' ans, se faisant estimer la plus famé de bien du pays et de la court , mays sorto coverto c'estoyt une bonne putain, et en avoyt entretenu si gentimant le mestier l'espace de cinquante-cinq ans, et fille, et mariée, et veufve, et si excortemant et finemant qu'on ne s'en est guieres aperceu encor en l'aage de soixante-dix ans qu'elle mourust. Elle faysoyt valoyr sa pièce comm' estant jeune, laquelle une foys, estant jeune veufve, vint
à estre amoureuse d'un jeune gentilhomme, et, ne le pouvant atraper, un jour des Innocens vint en sa chambre pour les luy donner; mays le gentilhomme les luy donna fort aysement d'autre chose que de verges. EU' endura qu'il recomançât. Elle en faysoyt bien d'autres.
J J'ay cognu un' autre dame veufve qui guarda sa viduité sinquante ans et toujours en paillardant galantemant aveq modestie tres-sage, et aveq plusieurs à diverses foys. Enfin, venant à mourir, un qu'ell' avoyt aymé douz' ans, et heu un fils de luy à cacheté, elle n'en fait grand cas, jusques à le desavouer. N'est-ce pas pour venyr à mon dyre que ne faut louer tarit aucunes veufves qu'on ne sçache leur vye et leur fin? Or je n'aurois jamais fait. Faisons fin.
Je sçay bien que plusieurs me pourront dire que j'ay obmis plusieurs bons motz et contes qui eussent mieux encor embelly et ennobly ce subjet. Je le crois; mais, d'icy au bout du monde, je n'en eusse veu la fin; et, qui en voudra prendre la peine de faire mieux, l'on luy aura grande obligation.
5 Or, mes dames , je fais fin ; et m'excusez si j'ay dit quelque chose qui vous offance. Je ne fus jamais nay ny dressé pour vous offancer ny desplaire. Si je parle d'aucunes, je ne parle pas de toutes; et de ces aucunes, je n'en parle que par noms couvertz et point divulguez. Je les cache si bien qu'on ne s'en peut apercevoir, et l'escandalle n'en peut
tumber sur elles que par doubte et soupçons, et non par vrayes aparances.
Je pense et crains d'avoyr ycy redit plusieurs motz et contes que j'ay dit par cy-devant en mes autres discours. En quoy je prye ceux qui me feront ce bien de les lyre tous, de m'excuser, car je ne faitz estât d'un grand discoureur ny d'avoyr la retentive bonne pour me ressouvenyr du tout. Ce grand personnage, Plutarche , reytere bien parmy ses euvres plusieurs choses deux foys. Si ceux qui voudroyent fayre imprimer mes livres n'auroyent besoing que d'un bon correcteur pour rhabiller le tout.
P. i,l. i. Il y a une copie de ce sixième discours dans le ms. 4783 du fonds français, à la Bibliothèque Nationale : cette copie est de la fin du XVIe siècle.
3, 3. Charlotte de Savoie, seconde femme de Louis XI, fille de Louis, duc de Savoie. Elle mourut au château d'Amboise, le ier décembre 1483, à moins de 40 ans. — 1. 11. Par ce mot de Bourguignonne le roi voulait dire étrangère.
4, 2 3. Voyez sur le séjour de Charles VIII à Lyon : Séjours de Charles VIII et Louis XII à Lyon sur le Rosne jouxte la copie des faicts, gestes et victoires des roys Charles VIII etLouisXII; Lyon, 1841, in-8°.
5, 9. Louis XII avait effectivement été un bon compagnon; sans parler de cette blanchisseuse de la cour que l'on a crue mère du cardinal de Bucy, il avait connu à Gènes Thomasina Spinola, avec laquelle, suivant Jean d'Authon, il aurait entretenu un commerce purement moral. La sévérité d'Anne de Bretagne avait un peu détourné le roi de ses tendances amoureuses, mais non point complètement cependant.
6, 3. Brantôme ne connaissait que très imparfaitement toutes ces histoires. Jean de Bourgogne n'eut qu'une femme.
celle dont il est question dans ce passage, et elle lui survécut de quatre ans. La fille de Louis de Bourbon épousa Béraud, dauphin d'Auvergne, son oncle.
P. 7,1. 16. François Ier défendit par ses lettres du 2 3 décembre 1 5 2 3 que l'on jouât des farces dans les collèges de l'Université de Paris « où soient dictes parolles scandaleuses du Roy et des princes ou de ceux qui sont autour de sa personne ». (Clairambault, 324, fol. 8747, à la Bibliothèque Nationale.) Ce roi tenait, comme le dit Brantôme, les dames pour très inconstantes et volages; il écrivait à Montmorency de sa propre sœur Marguerite de Valois, le 8 novembre 1 5 3 7 : « Nous pouvons juger que quand on veut arrester les femmes elles meurent d'envie qu'elles ne vont et trottent, et quand on les veut faire aller, c'est à cette là qu'elles ne veulent jamais bouger d'une place. » (Clairambault, 336, fol. Ô23o, v°.) — 1. 24. Ce gentilhomme s'appelait Charles Poussard, sieur de Brisambourg, et non Buzambourg, comme l'indiquent les éditions précédentes. Il était valet tranchant et avait été au duc d'Orléans. (Clairambault, Mél. du Saint-Esprit, 12 16, fol. 17, v°.)
8, 1 7. Ce fut le 8 juin 1 5 38 que la reine arriva à Nice, où étaient le Roi et le pape Paul 111. Les dames dont parle Brantôme devaient être la reine de Navarre, Mme de Vendôme, la duchesse d'Etampes, la connétable, la marquise de Rothelin, — cette belle Rohan dont on disait qu'elle engrosserait plutôt son mari que lui elle, — l'amirale de Brion et trente-huit demoiselles. (Clair., 3 36, fol. 6549.) Cf. VAbouchement de nostre sainct Père le Pape, l'Empereur et le Roy, faict à Nice, chez les Angeliers, 1 5 3 S, in-8°. Il s'agissait pour le pape de réconcilier les deux rivaux.
— 3 o. Jean Stuart, duc d'Albany, petit-fils de Jacques II, roi d'Ecosse. Né en France en 1482, il mourut en i536. Ce personnage à la figure gouailleuse et fine devait être assez populaire, si l'on en juge par le nombre de crayons qui nous ont transmis ses traits. L'anecdote racontée par Brantôme se rapporte au voyage de Clément VI à Marseille, lors du mariage de Henri II, alors duc d'Orléans,
avec la nièce du pape, Catherine de Médicis. Le mariage se fit à Marseille en i 5 3 3 - (Voyez, pour l'historiette, les Annales d'Aquitaine de J. Bouchet, IVe partie, p. 470.)
P. ii,1. 2. Malgré toute la célébrité de cette histoire, il y a ici beaucoup d'erreurs. Ce ne pouvaient être ni Mmo de Châteaubriant, qui mourut avant son mari, ni Mmode Canaples, qui ne perdit le sien que vingt-deux ans plus tard. Mme de Châtillon, mère des trois Coligny, était veuve, dès i522, de Gaspard Ior de Coligny, sieur de Chastillon. Quant à la baillive de Caen, c'était une dame fort bien en cour ; elle se nommait Aimée Mottier de La Fayette et avait épousé François de Silly, bailli de Caen. Elle n'était point belle, et pourtant son succès comme femme lui valut des reproductions nombreuses dans les albums du temps.
— 6. Louise de Clermont , d'abord dame du Bellay, princesse d'Yvetot, remariée à Antoine de Crussol, duc d'Uzès, morte très âgée, en 1596, à Paris. Ce devint une femme de grand esprit dont les phrases à l'emporte-pièce eurent un grand succès au XVIe siècle. Jean de Taix, dont il est ici parlé, était grand maître de l'artillerie.
16, 6. Béatrix de Portugal, duchesse de Savoie. Le cardinal Jean de Lorraine.
17, 11. Les anciennes éditions portent Henry le Grand, ce qui est corrigé par second dans le ms. Dupuy. Nous avons suivi cette lecture, car la reine mère, qui vient peu après, nous indique clairement à qui nous avons affaire.
— 3o. Il ne nous a pas été possible de découvrir le prénom de cette demoiselle de Limeuil. Elle était sœur de celle dont nous avons parlé ci-devant, note du t. I, p. 85, 1. 16. Catherine de Médicis appartenait à la famille de La Tour-Turenne par sa mère.
18, 12. Il se nommait Pierre de La Mare, sieur de Matha, écuyer d'écurie de Marguerite, sœur du Roy. (Bibl. Nat., Cabinet des Titres, art. Matha.) Aimée de Méré fut à la cour
de i56o à 1 564. C'est donc entre ces époques que se passe l'aventure. (Bibl. Nat., ms. fr. 7856, fol. 1 1 36, v°.)
P. 20, 1. 10. Ce Fontaine-Guérin était, selon toute vraisemblance, Honorât de Bueil, sieur de Fontaine-Guérin, gentilhomme de la chambre, conseiller d'État, mort en 1 590. Il fut très favori de Charles IX. Quant à Gersay, nous n'avons pu savoir quel il était ; Brantôme l'appelle tantôt Gergeay, tantôt Gersay ou Gerzay. Il avait tué le baron d'Ingrande, et mourut au siège de Rouen en 1 562. D'Aubigné l'appelle aussi Jarsé.
22, 17. C'est l'histoire très déguisée du duc de Savoie- Nemours avec la dame de Garnache. Marié d'abord à Françoise de Rohan La Garnache, Jacques de Nemours avait fait casser son mariage pour épouser Anne d'Esté. L'enfant né de cette union avait reçu le nom de duc de Genevois. Le Journal de Henri III ', en janvier 1 585, parle de la sortie de ce jeune homme des prisons du Châtelet où on l'avait enfermé pour faire taire ses prétentions. Depuis, Françoise de Rohan s'appela la duchesse de Loudunois.
24, 5. Marie de Flamin. Le P. Anselme appelle cette dame N. de Lewiston ; c'est ce qui a fait confondre ces deux dames, toutes deux filles de Catherine de Médicis. Brantôme nomme la mère du Grand-Prieur Mme Flamin sans hésiter. Le fils de cette dame fut cet Henri d'Angoulème qui tua Altoviti et fut tué par lui à Aix, et non à Marseille, le 2 juin i586. Philippe Altoviti était baron de Castellane ; il avait épousé la belle Renée de Rieux-Châteauneuf.
2 5, 12. De aussi avoit-il... à ces causeurs et piqueurs, omis dans le ms. 608.
26, 9. Ce pamphlet, aujourd'hui introuvable, a été publié, d'après l'exemplaire de la Ville de Paris, par Ch. Read en 1875 (Jouaust, in-12). La satire vise le cardinal de Guise et sa belle-sceur.
27, 1. Philibert de Marcilly, sieur de Cipierre.
28, 8. Ce pamphlet visait Anne d'Esté, duchesse de Guise, au moment de son mariage avec Nemours. ( Voy. p. 22, 1. 17.)
P. 29, I. 26. Brantôme fait allusion à la haine de la duchesse de Montpensier.
3o, 19. C'est de Marie de Clèves, morte en couches en 1 574, qu'il est ici question.
3 1 , 4. Catherine-Charlotte de La Trémoille, princesse de Condé.
36, ai. Du Guast ou Lignerolles. On peut voir aussi Bussy d'Amboise dans ces sous-entendus. — l. 27. Marie Babou de la Bourdaisière, qui épousa Claude de Beauvillier Saint-Aignan en 1 56o.
38, 2. Depuis fut si impudent... jusqu'à alla jouer et perdre omis dans le ms. 608.
39, 3. Plutarque, Sylla, cap. xxx.
— 18. La reine Marie de Hongrie gouvernante des Pays-Bas et sœur de Charles-Quint. Pour la chanson, voyez Leroux de Lincy, Recueil des chants historiques français, II, p. 583. — 1. 3o. Plutarque, Caton d'Utique, cap. xxxv.
42, 21. Il est ici question de Henri III, de Renée de Rieux-Châteauneuf, depuis Mmc de Castellane, puis de Marie de Clèves, femme du prince de Condé. La dernière phrase du paragraphe est omise dans le ms. 60S.
43,9. Louis de Condé, qui délaissa Isabeau de La Tour de Limeuil pour épouser Françoise d'Orléans. La beauté dont parle Brantôme ne se retrouve guère dans le portrait au crayon dTsabeau de Limeuil devenue Mme de Sardini. Ce crayon est aujourd'hui au Louvre et est attribué par nous à Benjamin Foulon.
45, 29. La mode des devises était, à cette époque, d'un usage constant. On les employait surtout au bas des crayons dessinés, en forme de compliments fades ou de remarques satiriques. (Voy. Rouard, François Icv chez Mm0 de Boisy; Paris, Aubry, 1873, in-40 avec planches ) — Consultez aussi le curieux appendice du t. III de Marot, édit. G. Guiffrey., p. 716, Le plus ou moings des dames de Paris.)
P. 47,1. 4. Anne de Bourbon, mariée en 1 56 1 à François de Clèves, duc de Nevers et comte d'Eu.
49, 22. Ce qui suit à partir de Du temps du Roy Henry troisiesme, jusqu'à la page 58, Du temps de ce roy Henry troisiesme, est omis dans le ms. 608. Le ms. 4783 ne donne que jusqu'à J'ay ouy conter, p. 5i.
Si, 20. Brantôme, avec sa manie de dénaturer les histoires princières, pourrait bien avoir en vue Louis II de Montpensier, veuf en 1 56 1 de Jacqueline de Longwy, et remarié neuf ans plus tard, à cinquante-sept ans , à Catherine de Lorraine.
58, 22. Ce paragraphe est tout autre dans les autres éditions ; on y lit : « Un pareil livre de figures à ce précèdent que je viens de dire fut fait à Rome du temps du pape Sixte dernier mort, ainsi que j'ay dict ailleurs. »
59, 10. L'impératrice était Elisabeth de Portugal ; le marquis de Villane, c'est M. de Villena; le duc de Feria , c'est Gomez Suarez de Figueroa, duc de Feria; Eléonor, c'est la reine de Portugal, depuis mariée à François Ier ; la reine Marie, c'est la reine de Hongrie.
60, 9. Elisabeth, fille de Henri II. Nous conservons l'espagnol de Brantôme.
63, 24. Ici se termine la copie du ms. Dupuy 608.
P. 64, 1. 1. La copie de ce discours se trouve au ms. fr. 3273 de la Bibliothèque Nationale; elle est d'une belle écriture de la fin du XVIe siècle, et porte en tête : « Ce discours subssequant doit estre mis avecques l'autre et second volume que j'ay fait des dames et dédié à Monsieur le duc d'Alançon; mais par faute de papier qui a manqué à l'autre volume, je l'ay icy mis et inceré en attandant que je les réduise tous ensemble et en bon ordre. » Mais cette copie
ne satisfaisait pas Brantôme : « Ce livre, écrit-il de sa propre main cette fois, est du tout incorret et imparfait, par quoy n'y faut nullement jeter la veue, mays qui le veut voyr bien corrigé, lise mon livre qui est couvert de velours tané, ou mon grand livre couvert de velours verd, où sont tous mes discours escritz touchant les dames. » Où sont aujourd'hui ces deux précieux manuscrits? Sont -ils restés à la famille, et ont-ils été dispersés avec les autres livres du conteur? Nous indiquerons soigneusement ci-après tous les paragraphes ajoutés par Brantôme à son texte primitif.
P. 65, 1. 18. Opère di G. Boccaci, II Filocopo. Firenze, i 723, t. II, p. 7Î.
69, 16. De bon lieu... Brantôme corrige, il avait mis assez grande.
— 29. Brantôme raye tout le passage depuis voire jusque là jusqu'à Voylà un naturel de femme à la page suivante. Il met en marge de sa main : « Escrit ailleurs et pour ce razé. » Et au bas de la page : « Je pense avoyr escrit cecy au discours des femmes maryées. Telles réitérations me sont pardonables, puysque ce grand personnage, Plutarche, en fait bien force parmy ses euvres. »
71, 3 . Brantôme ajoute : sans manger des fèves.
— 22. Fascheuse ajouté de même. Dans cette page d'ailleurs, Brantôme fait des corrections et les raye.
— 2 5. Depuis disent plus jusqu'au bas de la page suivante, Brantôme efface et écrit en marge . « Escrit ailleurs et pour ce razé. » Et plus bas : « J'ay escrit cecy ailleurs parquoy le faut laysser (mettre de côté). » Et ses scrupules d'auteur consciencieux le piquant encore, il écrit plus bas : « Je pense avoyr mis ce passage en mon discours des famés mariées; s'il est ainsin, il faut excuser ma memoyre labile qui ne peut se souvenyr de tout. » (Fol. 6 r° du ms.)
73, 12. Contrefaite dans le ms. ; contreditte est la correction de Brantôme.
— 24 . Depuis Et disait bien mieux jusqu'à Un' autre
dame (ligne 3o), Brantôme a tout rayé et a écrit en marge : « Escrit ailleurs » et « J'ay encor mis ce passage à l'autre discours des famés comme d'autres. Quelqu'un plus curieux que moy corrigera tout cela. » (Fol. 6 v°.)
P. 75, 1. 7. Barbe de Cilley, morte en 141 5.
77, 3. Effectivement, Brantôme parle de cette histoire t. I, p. 206.
79, 14. Pour en estre mieux servyes ei secourues, ajouté par Brantôme.
80, 9. Brantôme veut sans doute parler de Mm- de Villequier, dont il a été question déjà 1. 1, p. 12. Voyez notre note à ce sujet.
84, 5. Il y avait d'abord : d'une femme qui estoit une très favorite et belle dame. Brantôme, craignant d'aller trop loin, corrige en honneste et belle darne. A la ligne 10, l'auteur raye la dernière phrase du paragraphe, de peur de se compromettre.
— 18. Brantôme ajoute à sa rédaction première toute la phrase qui suit cocuz.
86, 8. C'est encore Isabeau de La Tour Limeuil. Les rimes prosaïques publiées par les protestants disaient ce que dit ici notre auteur en parlant de Catherine de Médicis :
Hoc patiebalur Ut principem lucraretur.
{Confession de Sancy, p. 2 25.)
92, 8. Voyez: Cent Nouvelles nouvelles, nouvelle XXVe.
94, 16. Tout ce paragraphe est de la main de Brantôme: notre texte diffère des éditions précédentes, qui ne donnent pas la phrase après Adieu, Pierre !
95, 2. Car vous ne le eussiez eu, etc., est publié pour la première fois dans notre édition : les précédentes le remplaçaient par des points.
99, 2 5. Brantôme avait rayé de Poiclou, craignant appa-
remment de révéler à ses contemporains de qui il voulait parier.
P. io3, I. 24. Le ms. donne nn vers faux qui prouve qae Brantôme citait de -'à, Amours, piè:-
104, 4. Honoré Casiellan.
famille du Prat qui tua L
M. de L2