Les sept étoiles de Bohême
Un matin du mois d'août 1850, deux voitures se croisèrent et s'arrêtèrent, en même temps, à la porte de l'unique auberge de Rokistan, gros bourg situé à cinq lieues environ de la petite ville de Pilsen, capitale du cercle de même nom, en Bohème.
LE RELAI DE POSTE
C'étaient, d'une part, une lourde diligence venant de Pilsen, et, de l'autre, une élégante chaise de poste qui, suivant toute apparence, arrivait de Vienne.
Tandis qu'un flot de voyageurs, de l'aspect le plus pittoresque et le plus varié, se précipitait, par toutes les portières, en bas du classique véhicule, un jeune homme de vingt-sept à vingthuit ans, de la tournure la plus distinguée, à la physionomie expressive, mais aux traits un peu fatigués, sautait lestement de la chaise, et donnait ordre au postillon de changer les chevaux.
Puis, sans imiter l'empressement fâcheux des autres voyageurs, qui s'engouffraient dans l'auberge et prenaient d'assaut la table d'hôte, servie pour le déjeuner, il y entra le dernier et s'assit tranquillement à l'unique place qui restât libre.
Le hasard l'avait mis en face d'un petit homme maigre, au teint bilieux, qui trouvait moyen de manger comme quatre et de parler comme dix.
Ce bavard infatigable autant qu'expansif, eut bientôt initié l'aubergiste, curieux par état, à la conversation engagée par lui dans la diligence
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avec ses compagnons, et qu'il n était pas d'humeur à suspendre, même pendant les relais.
Ce petit homme paraissait être la chronique vivante de sa localité. Il savait tout, avait tout vu, tout entendu, et racontait ce qu'il connaissait, et, probablement, ce qu'il ne connaissait pas, sans ménager personne, sans se ménager lui-même.
Le jeune homme de la chaise de poste, au contraire, touchait à peine à ce qu'on lui servait, ne desserrait pas les dents, et paraissait occupé de tout autre chose que de ce flux de paroles creuses.
Mais il avait beau faire et se renfermer dans cette réserve, son pétulant vis-à-vis s'escrimait de telle façon qu'il dut, malgré lui, apprendre que celui-ci était parti le matin de Pilsen, qu'il se nommait Sandlers, et qu'il était employé au greffe de la municipalité.
— Eh mais , dit alors l'aubergiste, puisque vous êtes de Pilsen, vous devez avoir connu la vieille dame Milborn ?
À ce nom, le jeune étranger fit un mouvement involontaire, et un chœur d'éloges sortit
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de toutes les bouches. De toutes, non; le petit homme au teint jaune laissa percer une grimace significative :
— Oui, oui, dit-il, c'était une femme de bien; ce n'est pas moi qui méconnaîtrai jamais les qualités de personne...
— N'était-elle pas d'une générosité éprouvée? demanda quelqu'un.
— Généreuse ! généreuse ! . . . murmura le commis aux écritures, oui et non. Voyez-vous, elle a laissé un testament sur lequel il y a fort à dire.
— En vérité ! . . .
— Elle a doté richement, c'est vrai, les indigents et tous les établissements de bienfaisance ; et, le croirait-on, elle a complètement, mais, là, complètement, oublié le personnel de la municipalité, composé presque entièrement, et surtout dans les emplois inférieurs, de pauvres diables.
Je m'attendais, pour ma part, au moins à une petite gratification d'une centaine de florins, qui m'eut été fort utile dans mon séjour à Carlsbad, où je vais pour me remettre un peu des
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infirmités contractées par plus de trente ans de bons et fidèles services, j'ose le dire !
J'y comptais d'autant plus que c'est moi qui ai copié son testament, ses legs et ses codicilles ; — ici le petit homme promena autour de lui un regard où s'exprimait toute son importance. Cependant, reprit-il avec un air de dignité mêlée d'amertume, — il n'en a rien été. J'ai reçu, ainsi que mes collègues, les droits exigés parle tarif, pas un groschen déplus... Les travailleurs ne sont pas les élus !...
Cette maxime fut accentuée par un gros soupir, et pour la première fois, le vieil expéditionnaire se mit à brouter son dessert sans parler.
— Mais, dites-moi, monsieur Sandlers, fit l'aubergiste, la vieille dame était-elle aussi riche qu'on l'a prétendu ?
Ce fut un coup de fouet qui aiguillonna, de plus belle, la faconde du copiste.
— Si elle était riche !... répliqua-t-il avec une stupeur mêlée d'indignation de voir élever un pareil doute ; — si elle était riche!... Richissime, monsieur ! Est-ce que je me plaindrais sans cela? Est-ce que les employés de Tadminis.
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tration de Pilsen demandent des indemnités aux pauvres !.. . Richissime, monsieur!
— Et tout cela?... dit l'aubergiste.
— Tout cela va à son petit-fils unique, lequel est conseiller de Régence et habite la capitale.
Ici encore, le jeune homme placé vis-à-vis de l'expéditionnaire parut assez gène de son maintien, et rougit imperceptiblement.
Il tenait obstinément les yeux baissés sur son assiette, comme s'il se fût senti l'objet de la curiosité générale. Pour se donner une contenance, il se mit à fabriquer une montagne de boulettes de mie de pain.
Cet embarras était d'autant plus singulier que ce voyageur, ainsi que nous l'avons dit, avait toutes les façons d'un homme du monde, d'un cavalier accompli, et malgré la simplicité de sa mise entièrement noire, était assurément habitué à tenir sa place en bonne et nombreuse société.
Il avait grand tort de se préoccuper ainsi, d'ailleurs, de ses commensaux. Us n'avaient d'attention que pour l'orateur et ne prenaient pas
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garde à ce convive taciturne, évidemment étranger au pays et à tout ce qui l'intéressait.
— Voilà un petit-fils qui est un heureux mortel ! dit le maître d'auberge.
— Aussi, reprit le loquace M. Sandlers, nos demoiselles l'attendent comme le Messie.
— Et sait-on quel homme c'est?
— On dit que c'est un beau jeune homme, célibataire, brave, gai, spirituel ; — avec une pareille fortune, qui n'aurait pas toutes les qualités?— ■ Un si beau parti ! .. S'il n'est pas engagé, dans la capitale, par quelque passion tenace, je vous réponds qu'il faudra bien qu'il épouse à Pilsen, qu'il le veuille ou non !
— Ce sera une vraie comédie, dit l'aubergiste, en donnant le signal d'un gros rire, auquel chacun prit part, et qui obtint, du voyageur inconnu, un sourire assez singulier.
— La comédie du mariage, reprit Sandlers. On n'imagine pas ce qu'il y a chez nous de demoiselles qui soupirent après le carillon des noces comme le cerf après l'eau fraîche. Et parmi elles, sur mon âme, il y a des fillettes si accortes et si mignonnes, que M. le conseiller de Régence ne
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pourrait pas se vanter d'en avoir vu de pareilles, même dans la capitale.
Seulement, c'est à en avoir mal aux nerfs ! Où que vous alliez, de quelque côté que vous tourniez en ce moment dans Pilsen, vous n'entendez parler que de ce monsieur.
— Pourquoi donc n'arrive-t-il pas ?
— Il va arriver !... du moins c'est ce qu'il a écrit dernièrement à l'exécuteur testamentaire. Il paraît qu'au moment de la mort de la bonne vieille, il y a de cela six mois déjà, il était en mission, à l'autre bout de l'Empire. Mais sa mission est terminée, et on l'attend ces jours-ci. — Allez, je vous jure que les couturières et les modistes ont de l'ouvrage ! Il manque ceci à mademoiselle telle ; cela à telle autre. On veut l'éblouir à tout prix.
Il faut voir les mères et les tantes suer sang et eau, pour prendre au fdet ce ver-luisant au profit de leurs filles et de leurs nièces ! Dans ces derniers temps, malgré ma mauvaise santé, j'en ai souvent ri comme un bossu.
Un mauvais plaisant, peut-être, s'est avisé de répandre le bruit qu'en sa qualité de diplomate
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il avait un penchant pour la danse. En un tour de main, les maisons de haut rang ont accaparé nos deux maîtres de danse et les ont mis sur les dents. La valse à deux temps et la sauteuse, la polka et la contredanse, — on s'exerce à tout. Les charmantes enfants sautent, rebondissent et tournent sur elles-mêmes comme si la tarentelle les avait piquées. J'en connais une qui a gagné une entorse dont elle souffrira encore plus de quinze jours.
Ce lazzi fut salué par une nouvelle explosion de gros rires, auquel le voyageur inconnu affecta de prendre part, ce qui parut flatter infiniment le narrateur.
Ce brave homme se contentait de peu ; le fait est que le rire de ce mystérieux convive ne dépassait pas les lèvres, et qu'il avait bien plus l'air d'un homme en proie à un vif effroi intérieur que d'un touriste en belle humeur.
Le loustic , encouragé par cette hilarité bruyante, attendit à peine qu'elle fût calmée pour continuer sur un ton de plus en plus railleur :
— Nos braves gens, dont la plupart sont des ladres fieffés, jettent l'argent par les fenêtres. Rien ne leur coûte, ni dépenses ni peines, pour produire leurs demoiselles de la manière la plus
éclatante. "Ici, on organise un concert, où Elisabeth chante deux airs de bravoure. On a déjà bien répété dix fois , mais le père est au désespoir, Elisabeth détonne comme une vielle organisée. Son père la force à prolonger la cadence en la secouant, pour donner de la vibration à sa voix, au point de la rendre malade. La pauvrette fond en larmes au plus bel endroit; mais le vieux, qui sait à quoi s'en tenir, sur la succession de Mme Milborn, ne se laisse pas attendrir.
Ailleurs, chez l'entrepositaire des tabacs, on donne un bal comme il n'y en a jamais eu dans Pilsen ni ailleurs. C'est un bal allégorique ; tout ce qu'il y a de plus ingénieux. J'en ai copié le programme. Dix-huit cousines et nièces, la plupart jolies comme des anges, paraîtront vêtues en créoles de la Virginie, portant dans leurs blanches mains des tiges de tabac en guise de lys ; derrière elles s'avance, belle comme si elle sortait des ondes, la fille de la maison, la superbe Nina, sous les vêtements d'une fille de planteur. Elle marche vers l'hôte fêté, en se livrant à une mimique appropriée à la circon-
stance, et lui offre, dans un coquillage de nacre, une prise de tabac d'Espagne qui le forcera d'éternuer, et amènera la demoiselle à lui dire : « Dieu vous bénisse ! »
Eh bien, tout cela n'est rien ! s'écria Sandlers, qui allait continuer sans reprendre haleine.
— Rien î .. . fit l'aubergiste abasourdi.
— Rien! répéta Sandlers avec autorité. La présidente a juré de tout dépasser, et elle a déclaré à son vieil adorateur, le major d'artillerie, qu'il ne l'épouserait jamais s'il ne l'y aidait pas. — Ce serment a fait son effet, le major est en train d'organiser un feu d'artifice dans le jardin de sa bien-aimée.
Quel feu d'artifice, messieurs!... Au milieu de flammes du Bengale, brillera le chiffre de l'hôte ; et au dénouement, lorsque le bouquet lancera la gerbe de ses dix mille fusées avec des détonations à faire croire à la fin du monde ou à la venue de TAntè-Christ, la plus jeune des demoiselles de la maison, la ravissante Caritas apparaîtra, supportée par un appareil qui fait le plus grand honneur au major, au milieu d'un arc-en-ciel, et présentera au futur in spe un di-
plôme d'immortalité en un soleil resplendissant.
Le chœur des convives battit soudainement des mains, comme s'il venait d'assister à cette féerie.
Le jeune homme aux vêtements noirs fit de son mieux pour s'associer à cet enthousiasme, mais son sourire devenait de plus en plus rebelle, et ses yeux, qu'il tenait heureusement baissés, avaient quelque chose d'halluciné.
11 avait déjà exécuté sur sa chaise plusieurs mouvements, comme un homme qui cherche à partir sans se faire remarquer ; et il allait prendre ce parti, lorsque ce damné bavard de Sandlers, dont la parole l'attachait malgré lui, ajouta de son air le plus mystérieux :
— Ce qu'il y a de plus piquant dans tout cela, c'est que je parie dix contre un que notre conseiller ne choisira pas une de ces nymphes que les parents vont lui jeter à la tête.
— Comment cela ? demandèrent tous les auditeurs.
L'inconnu lui-même poussa cette exclamation, et rapprocha comme les autres sa chaise, car la physionomie de Sandlers avait l'aspect
augurai qui annonce la révélation d'un oracle. — Ah ! reprit-il, je n'y vois pas encore trèsclair moi-même. Mais je tiens de bonne part et sous main que la vieille Milborn aurait légué aux hospices une somme de cent mille florins, avec cette condition que l'usufruit de ce capital appartiendrait à son petit-fils, jusqu'à sa mort, dans le cas où il prendrait pour femme la personne qu'elle lui avait désignée in petto, dans le secret de son âme... Au cas contraire, capital et intérêts, tout reviendra immédiatement aux hospices.
— Et cette personne?... demandèrent en même temps plusieurs curieux.
— Oui, cette personne? répéta M. Sandlers ; voilà où gît la difficulté. Cette personne, la défunte ne l'a pas nommée.
— Comment la connaître alors?
— Elle a écrit son nom sur un billet cacheté qu'elle a remis à la générale de Wiefland, amie d'enfance de sa fille, la mère du conseiller, sous la recommandation expresse de ne l'ouvrir qu'après les fiançailles de son petit-fils.
— C'est merveilleux, murmura l'aubergiste,
— Mais demanda quelqu'un, n'y a-t-il donc aucun indice?...
— On ne peut, répondit Sandlers, former de conjectures précises sur personne, mais vraisemblablement son choix n'a pu s'arrêter que sur Tune de ses adjudantes.
— Adjudantes? répétèrent plusieurs personnes, intriguées par ce mot.
Le vis-à-vis de M. Sandlers n'avait pas pris part à la question, mais évidemment il n'était pas fâché de la voir posée, et ne manifestait plus le désir de quitter la compagnie.
Le petit homme, qui croissait en importance d'instant en instant, c'est-à-dire en proportion de ses indiscrétions, s'empressa d'expliquer le mot dont il venait de se servir :
— La défunte dame, dit-il, donnait le nom d'adjudantes à sept jeunes filles qu'elle retenait à tour de rôle auprès d'elles pendant une semaine. — Sois-je pendu si je sais à quoi ce nom-
bre sept répondait dans son esprit ! Ce qu'il y a de sûr, c'est qu'il était pour elle l'objet d'une espèce de culte. Était-ce à cause des sept tabernacles, des sept tables de la loi, des sept pains de propitiation, du flambeau mystique à sept branches, des sept années de la Bible, des sept sages de la Grèce, des sept merveilles du monde?
C'était peut-être, insinua M. Sandlers, avec un clignement d'yeux singulièrement spirituel sans doute, — c'était peut-être, comme il s'agissait du beau sexe, une allusion aux sept péchés capitaux. — Devine qui pourra.
Ce qu'il y a de sûr^ c'est que la vieille dame tenait ce chiffre sept dans la plus haute estime. — La mère du conseiller, sa fille, était âgée de trente-cinq ans lorsqu'elle mourut ; elle s'appelait Johanna, nom composé de sept lettres, comme le sien propre, celui de Milborn. — Son petit fils était né un 7, le septième mois, de l'année. Elle prétendait, depuis longtemps, qu'elle ne passerait pas 84 ans, et elle a tenu parole ! — Juste, à sa mort, son petit fils se trouve âgé de vingt-huit ans ; tous nombres qui se décomposent par sept.
Elle avait fait là des recherches singulières. Chaque période de sept ans, disait-elle souvent, contient 84 mois, et chaque semaine de sept jours, 84 heures chaldéennes. Elle vous aurait dit combien de formalités la Bible rapportait à ce nombre, et comme quoi, chez tous les peuples païens eux-mêmes, on en faisait la base des plus grandes solennités.
— Mais les adjudantes?. . . interrompit un auditeur, impatienté de cette digression.
— ■ J'y suis, repartit Sandlers. Elles étaient au nombre de sept, comme je vous le disais, et la dame ne les gardaitjamais auprès d'elle plus de sept ans. Lorsqu'elle les prenait, elle devaient avoir juste quatorze ans et sept mois, ni plus ni moins. Mais il. n'y a pas d'exemple qu'elle en ait gardé une seule tout le temps désigné.
Non-seulement, en effet, elle les choisissait parmi les plus accomplies, mais grâce à ses levons, à ses soins, à ses exemples, grâce à son tact pour développer leurs qualités, pour les produire dans le monde, elles devenaient si parfaites qu'elles étaient toujours et promptement demandées. On se les disputait comme des trésors.
Le fait est que c'était une personne bien entendue, et une rare institutrice ! Elle les initiait à tout ce qu'une femme doit connaître. Leurs occupations consistaient à lui tenir compagnie, à lui faire la lecture, à prendre part à la conversation dans le cercle intérieur. Elles surveillaient la maison , tenaient les livres de dépense, faisaient la correspondance sous sa dictée.
Cela durait depuis la mort de sa fille. Tous les parents briguaient la faveur de lui confier les leurs, car il n'y avait pas de meilleure école. Mais elle était difficile. Elle choisissait toujours les plus jolies, sans avoir égard au rang ni à la for" tune. Elle exigeait encore qu'elles eussent une teinture de langue française, d'anglais ou d'italien, car elle correspondait journellement en ces trois idiomes.
Enfin, elle exigeait une instruction scientifique complète, une certaine perfection sur un instrument quelconque, de Vhabileté dans les travaux d'aiguille, et des dispositions à la danse, qui est l'origine de l'élégance dans la tenue.
— La dame avait du goût, dit un des assistants.
— Aussi, poursuivit l'infatigable parleur, sa maison étant le cercle le plus recherché de la ville et des environs, et tous les étrangers de distinction y ayant accès, les jeunes personnes y passaient une existence charmante.
La vieille darne faisait son affaire de leur toilette, qui était toujours élégante, et quand les parents n'en avaient pas les moyens, elle y pourvoyait de sa bourse. Elle soutenait longtemps encore, après leur départ, celles qui en avaient besoin, et elle était toujours la marraine du premier-né. En mourant, elle a pris soin de laisser des legs considérables à celles qui étaient en exercice et qui en avaient besoin.
— Eh bien, dit l'aubergiste en plaisantant, laquelle de ces jolies adjudantes recommanderiez vous de préférence au conseiller?
— Laquelle? répliqua M. Sandlers, en se versant le reste d'une bouteille, — personne autre que ma propre nièce, la quatrième enfant de mon frère ; je la lui souhaite! — Et puis, ajouta* t-il en baissant la voix avec intention, il y aurait moyen de causer un peu de moi avec un neveu aussi riche.
Notre Charlotte est une brave et robuste fille..... Vous la connaissez, du reste...
— C'est vrai, dit l'aubergiste, une superbe personne !
— La vieille dame l'appréciait. La belle a des yeux comme des escarboucles, les joues comme des pêches, et pas une ne l'égale à la valse. Joignez à cela qu'elle parle français à vous faire dresser les cheveux, écrit à ravir et chante comme une fauvette.
— Vous me faites venir l'eau à la bouche, remarqua en souriant un jeune homme de bonne mine ; — sur ma foi ! si j'avais su tout cela un peu plus tôt, j'y aurais regardé de plus près en traversant Pilsen. J'ai quasi envie de rebrousser chemin et d'aller risquer mon salut contre ces sept jeunes filles du sabbat. Évidemment, mademoiselle votre nièce revient de droit au conseiller, qui ne peut manquer de la choisir ; mais il en reste encore six, qui ne me semblent pas indignes d'intérêt.
— Je le crois !... dit le copiste.
Et mettant l'index droit sur le pouce de la main gauche, il commença l'énumération suivante :
m LES SEPT.
— .Fouvre la marche : primo, par mademoiselle Amélie Wrangel. Vrai Dieu! en -voilà une fille ! Je ne sais si vous connaissez ce genre de femmes que l'on appelle batteuses de langue ! — Parmi elles, il ne faut pas compter seulement celles qui abusent de la permission de parler, — ce qui est un défaut capital, pour une femme aussi bien que pour un homme...
L'assistance ne put s'empêcher d'échanger un sourire et quelques signes passablement narquois; mais le narrateur n'eut garde de les prendre pour lui et poursuivit :
— Il y a encore celles qui, par un grasseyement adroit, ajoutent à la douceur et à la grâce de leur prononciation ; mais surtout celles qui, en parlant, et même lorsqu'elles ne parlent pas, humectent involontairement leurs lèvres du bout de leur langue. Les gens qui s'y connaissent tiennent ce genre de femmes pour des sirènes dangereuses. La sécheresse des lèvres, disentils, trahit l'ardeur du sang ; c'est pourquoi les femmes dont les lèvres offrent cette teinte vive et chaleureuse portent dans les yeux une expression incendiaire.
Amélie doit être rangée clans cette classe; elle a dix-huit ans, une tournure délicieuse ; elle appartient à la première famille de l'endroit, dont elle est l'enfant unique ; le père possède deux propriétés considérables. La réputation de tout ce monde est sans tache.
Secundo : Prokofjewna Tchimaduna.
— Voilà un nom !
— Un nom russe. La mère, fille d'un prédicateur luthérien, se maria, pendant la guerre, avec ce colonel qui arriva à Pilsen légèrement blessé. Il trouva moyen de se faire aimer de la petite du ministre ; mais six mois ne s'étaient pas écoulés après son mariage , qu'il prétexta un motif sérieux pour retourner dans son pays, et jusqu'ici il n'a pas encore trouvé moyen de revenir chercher femme et enfant.
Prokofjewna appartient aux nez retroussés. Elle a tout au plus seize ans, et l'on ne peut imaginer minois plus piquant et plus mignon. Pour de la fortune, zéro ; mais la vieille Milborn lui a constitué un legs qui suffira) à la rigueur, à la doter.
Tertio: Berthe, la dernière enfant, reniant
de la vieillesse de mon chef, le consul dirigens de Pilsen. Cette jeune personne gagne à être vue d'un peu loin. En la regardant de trop près, on découvrirait quelques grains de petite vérole sur les joues et sur le front ; mais elle n'en est pas défigurée!...
Il règne un air de grandeur dans son maintien. Elle a la prestance d'une czarine. Partout elle obtient le premier rang. La noblesse de son âme se reflète dans son regard, et elle en remontrerait, en fait de savoir, à un docteur. La critique veut lui reprocher une sorte de froideur ; mais pour quiconque la connaît bien, ce n'est que de la dignité. — Elle sait qu'elle est plus instruite que les autres; mais elle n:en tire pas vanité. Seulement elle n'a pas le talent de se mettre à la portée de celles qui lui sont inférieures.
Quarto
Ici, le conducteur montra sa tête, en entrebâillant la porte :
— Messieurs et darnes, dit-il, il faut vous préparer à monter en voiture, on finit d'atteler.
Ce fut le signal de la fin de l'histoire, ou plu-
tôt l'histoire resta sans conclusion ; tout le monde s? étant levé à cet appel.
Mais le jeune voyageur de la chaise de poste n'était pas soumis à la même exigence. En se levant comme les autres, il paraissait avoir un but particulier.
Ayant discrètement invité par un signe M. Sandlers à le suivre, il se glissa dans un cabinet voisin de la salle commune.
CHARTOTTE SANDLERS
M. Sandlers prit à peine le temps dérégler avec l'hôte le prix de son repas, et se rendit, fort intrigué, à l'invitation de l'inconnu.
Celui-ci referma la porte, et quand ils furent en tête à tête :
— Mon cher monsieur, lui dit-il, les minutes pressent, je vais au fait sans préambule. Vous êtes homme d'esprit et vous me comprendrez...
CHARLOTTE SANDLERS.
M. Sandlers, désorienté, au point de perdre l'occasion de placer une réplique, salua en se rengorgeant.
— Je suis, poursuivit son interlocuteur, l'ami d'enfance du conseiller Stephen Brucker...
A cette déclaration, le petit homme passa du jaune au vert et faillit s'évanouir. Le voyageur en profita pour achever, sans lui laisser le temps de l'interrompre :
— Empêché par son service, le conseiller n'a pu venir en personne pourvoir au règlement de la succession de son aïeule. 11 m'a prié de le remplacer ; or, je me rends de ce trait à Pilsen, muni de ses pleins pouvoirs.
Mon ami, qui est homme de prévoyance, m'a chargé particulièrement de réparer les oublis que madame Milborn pourrait avoir commis dans ses derniers moments. Or, d'après ce que je viens d'apprendre, de votre bouche môme, vous êtes un de ceux qui peuvent se croire lésés, et je suis prêt à commencer ma mission en vous indemnisant, et en vous remettant la gratification à laquelle vous avez incontestablement droit.
Le pauvre Sandlers confondu, ahuri, se croyait
CHARLOTTE SANDLERS.
l'objet d'une odieuse mystification ou d'un détestable rêve.
Le jeune homme mit le comble à son embarras et à sa stupeur en glissant un rouleau de cent florins entre ses maigres doigts.
— Honoré Monsieur, s'éeria-t-il, en proie à un désespoir comique, après avoir enfin recouvré la parole ; que n'ai-je, avant de partir, fermé ma maudite bouche, du grand sceau de la municipalité!... Qu'allez-vous penser de moi!... De quoi n'ai-je pas bavardé! Maudite langue !...
— Rassurez-vous, monsieur Sandlers...
— S'il y a un coupable, c'est, je vous l'atteste, le vin que cet empoisonneur d'aubergiste a , pour sûr, remonté avec des spiritueux; car j'avais à peine entamé la seconde bouteille que j'éprouvais comme des démangeaisons à la langue ; maudite langue !... Elle s'est emportée, à la fin, comme un âne qui a rompu son licou. C'est une fameuse leçon pour l'avenir. Mais aussi, comment aurais-je été supposer que, parmi ce las d'imbéciles voyageurs, se trouvait précisément l'honorable mandataire de ce cher M. le conseiller? Maudite, maudite langue !...
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Le jeune homme le rassura par quelques paroles amicales, protestant qu'il remerciait le hasard d'avoir amené cette rencontre , puisque, grâce à la connaissance de l'état des choses, il avait pu se former une idée à peu près exacte de toute cette affaire d'hoirie.
Puis, arrivant à l'objet secret et essentiel de cet entretien, il le pria de lui faire connaître les trois adjudantes dont il n'avait rien dit, et particulièrement ce qu'il savait ou ce qu'il conjecturait sur celle que madame Milborn avait pu destiner in petto à son petit-fils.
— Quand vous me pendriez par les pieds, ré" pondit M. Sandlers, en mettant la main sur son cœur pour indiquer la véracité de sa déclaration, — sur cet article-là je ne saurais rien vous donner de certain. Ma supposition de tout à l'heure, que cette jeune fille se trouve entre les sept, est également une parole en l'air que m'a soufflée mon imagination.
Dans tous les cas, il n'entrait pas dans les intentions de la vénérée défunte.de contrarier l'inclination de son petit-fils, puisqu'elle a ordonné
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de n'ouvrir son billet qu'après les fiançailles de celui-ci.
— C'est bien, dit le jeune homme, mais les adjudant es?...
— Oh ! pour ce qui est de ces belles enfants, je les connais par cœur, et vous ne pouviez, — je le dis sans vanité, — vous adresser mieux.
— Au fait! au fait! interrompit le jeune homme avec impatience.
— Bien, bien ! reprit soudain le copiste sans autre exhortation, vous voulez parler de ces demoiselles, — parlons de ces demoiselles. Où en étions nous? Si je ne me trompe, j'ai déjà dit un mot de mademoiselle Wrangel, de Prokofjewna, delà fille de mon chef et de ma nièce Charlotte Sandlers, quatrième fille de mon frère. Par conséquent, je n'ai plus à parler que de la plus petite moitié, c'est-à-dire des trois qui restent.
Mais, entre nous, le cœur sur la main, je puis vous le dire tout de suite, si j'avais l'honneur d'être M. le conseiller, — je ne dis pas cela parce que Charlotte est ma nièce et ma plus proche parente par le sang ; — d'ailleurs, vous la verrez vous-même et vous vous écrierez :
CHARLOTTE SANDLERS.
« Si mon noble ami, le conseiller de Régence, a de bons yeux, son choix n'est pas douteux, il prendra celle-ci et pas une autre ! »
Voyez-vous, très-honoré Monsieur, je suis un vieux serviteur fort endommagé dans ma personne, et bien étranger aux choses de la galanterie ; mais pour cette belle enfant, tous mes égards ! Elle a quelque chose dans la physio- ! omie de fin, de distingué ; elle a déjà un air,— sur ma parole ! comme si elle n'était au monde que pour devenir conseillère de Régence !
Ce qui n'est pas moins sûr, je vous le dis avec la même sincérité, — Dieu sait si c'est moi qui voudrais surprendre la religion de ce cher M. le conseiller ! elle était la véritable Benjamine, l'enfant gâtée de notre digne madame Milborn, — que le ciel ait son âme !
M. Sandlers ne se borna pas, en ce moment, à appuyer la main sur son cœur, il leva avec sentiment les yeux en haut et parut essuyer une intention de larmes au coin de sa paupière. Mais voyant son interlocuteur prêt à l'interrompre, il reprit soudain :
— La sainte femme ! elle ne cessait de me
32 CHARLOTTE SANDLEP.S.
répéter, chaque fois que je la rencontrais : « Monsieur Sandlers, croyez-moi, votre nièce est un trésor, un joyau de couronne ; celui qui la prendra pour femme sera un heureux mortel!... »
Le garçon d'hôtel se précipita dans le cabinet, annonçant que les voyageurs et les chevaux ne pouvaient pas attendre davantage, et que si M. Sandlers ne venait pas de suite...
Le petit homme n'attendit pas la fin.
Il bredouilla un rapide adieu à son généreux inconnu, lui renouvela la prière d'oublier et d'excuser son intempérance de langue pendant le repas, et s'élança d'un bond vers le marchepied de la diligence.
Pour ses cent bons florins, le voyageur n'avait gagné que d'être édifié sur les mérites de Charlotte Sandlers, et de savoir que celui qui l'épouserait entrerait, par-dessus le marché, en ménage avec son père, sa mère, ses onze intéressants frères et sœurs et son charmant oncle.
11 est vraisemblable que si ce voyageur avait, comme il est à croire, de l'influence sur 1 esprit
CHARLOTTE SAJNDLERS. 33
du jeune héritier Stépben Brucker, il y avait de grandes chances pour que mademoiselle Charlotte ne devînt jamais conseillère, malgré ce que la nature avait fait pour elle dans ce but.
r>! LES SEPT ÉTOILES DE BOHÊME.
LE SURROGAT
Notre voyageur n'avait pas lâché M. Sandlers sans lui recommander d'observer vis-à-vis de tout le monde le plus profond secret sur ce qui s'était passé entre eux.
Il put croire que, par un prodige de discrétion, l'expéditionnaire allait, une fois en sa vie, garder une confidence ; car, à peine hissé dans le véhicule, il mit la tête à la portière, et s'ap-
LE SURROGAT.
pliqua sur les lèvres une grosse clef pour signifier qu'il allait les fermer à tout jamais.
Hélas ! il ne dut pas tenir longtemps parole, à en juger parles regards curieux que les autres voyageurs dirigèrent bientôt, à l'envi, vers la fenêtre de l'auberge, où se montrait encore l'étranger.
liais aussi bieiij puisque voici M. Sandlers en route pour Carlsbab, et que nous ne craignons plus ni sonimportunité, ni surtout son indiscrétion, rien ne nous empêche de faire aux lecteurs une confidence en échange de laquelle le digne expéditionnaire eût volontiers donné les dix louis qui frétillaient dans son gousset.
Ce n'est pas sans motif que le bavardage de la table d'hôte, où se mêlaient le nom et l'histoire de madame Milborn, avaient éveillé l'attention et provoqué plus d'une fois un malaise évident chez celui que le loquace Sandlers croyait de bonne foi n'être que le mandataire et l'ami du conseiller, c'était le conseiller lui-même* ni plus ni moins !
L'idée de se faire passer pour un tiers lui avait été suggérée par l'embarras même qu'il ressen-
36 LE SURR0GAT.
lait de se trouver sur la sellette ; et maintenant, plus il y songeait, plus il lui paraissait avantageux et sage de conserver ce rôle.
D'abord, il en eût accepté d'autrement difficiles pour échapper aux pantomines, aux concerts, aux fêtes et surtout aux feux d'artifice ; puis, il y trouvait le moyen aisé d'étudier le terrain, et d'observer, derrière son pseudonyme, les sept planètes et les astres secondaires du pays.
Il ne se dissimulait pas que, même vis-à-vis du mandataire et de l'ami présumé du jeune légataire, elles feraient quelques frais d'amabilité et de prévenances qu'elles ne prodigueraient pas ainsi au premier étranger venu ; mais il avait l'espoir assez logique qu'elles seraient moins guindées, moins contraintes ; qu'elles se montreraient, en un mot, plus naturelles qu'en présence du conseiller lui-même, pour la réception duquel, au rapport de Sandlers, elles avaient élé systématiquement dressées, comme des automates, par leurs parents.
Quoique l'un des plus jeunes membres de cette diplomatie autrichienne, dont la pénétra-
LE SURROGAT.
don et l'habileté justifient le renom séculaire, le conseiller Stéphen Brucker était déjà réputé pour la sagacité de son jugement, la pénétration de de ses vues et la soudaineté de ses conceptions.
Nous l'avons fait connaître sous le rapport extérieur : ajoutons qu'au moral, son caractère n'était pas moins remarquable que sa figure et sa tournure d'esprit. Il était généreux et désintéressé comme un vrai gentilhomme, et incapable de sacrifier un sentiment de son cœur à une question d'argent.
Quelques minutes lui suffirent pour dresser son plan.
Il se fit donner une plume et de l'encre, et écrivit, en son propre nom, à l'homme d'affaires, exécuteur testamentaire de son aïeule, une lettre où il s'excusait de ne pas se rendre en personne à Pilsen, retenu qu'il était par une affaire d'état. Il lui recommandait, dans les termes les plus pressants, le porteur de la lettre, son ami et secrétaire intime Straguro, — anagramme assez ingénieux de Surrogat, — et invitait l'homme d'affaires à mettre ce mandataire au courant de toutes les dispositions de la défunte.
LE SUHROGAT.
Il promettait de venir plus tard en personne, dès qu'il serait libre, et que son délégué lui aurait rendu un compte exact des choses.
Il mit dans son portefeuille cette missive, destinée à être présentée par lui-même à l'exécuteur testamentaire, qui connaissait son écriture, sans connaître sa personne, et se jeta dans sa chaise de poste, non sans ressentir une vague émotion, à mesure qu'il se rapprochait dePilsen.
Ce n'est pas qu'il eût la moindre inquiétude sur l'exécution de son projet. Il en combinait, chemin faisant, les moindres détails, et n'y trouvait rien de douteux.
Par instants, bercé sur les coussins de sa chaise, il se prenait à sourire de ce luxe de précautions et d'intrigues, à propos des sept jeunes filles, dont Tidée le tourmentait, quoi qu'il fit.
Il se disait pourtant que riche comme il était, assez agréablement doué de la nature, il n'était pas exposé à mourir garçon. D'ailleurs, son aïeule n'avait nullement insisté pour qu'il jetât son dévolu sur une dès sept plutôt que sur une huitième quelconque. Elle l'avait seulement gratifié de l'usufruit d'une somme de cent mille
LE SURROGAT. 39
florins, si son choix se rencontrait avec le sien. Dans le cas contraire, ce revenu appartiendrait aux pauvres.
Ainsi cet argent, il ne le toucherait qu'aux dépens des nécessiteux, des infirmes, des malades!
— Sa délicatesse se révoltait à cette idée. Il sentait qu'un profit ainsi obtenu ne lui serait d'aucune satisfaction.
Enfin, il lui venait encore une appréhension, On connaît le goût des vieilles gens ; Dieu seul savait ce quesa grand'mèrelui avait choisi ! — Ce qui charme un jeune homme de vingt-huit ans n'est pas toujours ce qui paraît le comble de la perfection à une douairière de quatre-vingt-quatre.
— La perle rêvée par madame Milborn pouvait bien n'être, aux yeux de monsieur son petit-fils, qu'un joyau indigne de la monture.
Pour tout dire, il n'avait jamais songé sérieusement au mariage; et certes, si ce bavard de Sandlers n'eût pas mis sur le tapis l'histoire des sept jeunes filles, la pensée ne lui en fût pas encore venue.
Un sourire effleura involontairement ses lèvres, et déjà il allait articuler un arrêt solen
40 LE SURUOGAT.
nel et se déclarer à lui-même qu'il ne se marierait jamais.
Mais, secouant la somnolence à laquelle il avait cédé peu à peu, en ruminant toutes ces considérations philosophiques, un secret instinct vint le retenir et lui dire à l'oreille : qu'il ne faut en ce monde s'étonner de rien!
Notre voyageur philosophe en était là de ses projets et de ses incertitudes, lorsque ses pensées prirent un autre tour.
À mesure qu'il avançait, l'aspect de la campagne se ressentait du voisinage de laBradlavoka et du Mies, deux larges rivières qui ont leur confluent à Pilsen.
Du sommet de la côte où il se trouvait, son
regard distinguait l'ensemble panoramique de l'antique cité, pittoresquement étendue au bord de Teau. Il apercevait ses clochers, ses monuments et les ruines encore imposantes des remparts qui lui servirent, au quinzième siècle, à résister avec succès aux attaques des Hussites.
Il n'était pas venu à Pilsen depuis son enfance; quinze années s'étaient écoulées entre son départ et son retour. Ce tableau, ces édifices, ces paysages le reportaient à un âge rayonnant et ileuri, et faisaient passer devant son imagination mille scènes charmantes.
Mais sa mémoire vint peu à peu y mettre des ombres. Le soleil à son déclin dorait les murailles en ruine qui formaient encore une ceinture à la ville, et notre voyageur se prenait à songer à son enfance, aux deux bons génies qui avaient souri à ses premiers pas clans le monde : sa mère éteinte depuis si longtemps, sa grand'mère, qui venait de s'éteindre.
Puis, il songea qu'entre ces murailles habitait celle que la volonté d'une morte lui avait destinée pour compagne. Cette idée s'empara de lui avec une puissance opiniâtre ; elle menaça de
lui ôter toute sécurité : il lui semblait que tout le poids de ces ruines démantelées pesait sur sa poitrine.
Il éprouva le besoin de rompre ce prestige mélancolique.
— Halte!... cria-t-il au postillon.
Il se trouvait alors à une demi-lieue de la ville, dans le plus joli village qu'il eût jamais rencontré, en face d'un café qui devait être le rendezvous et le but des promenades du monde élégant .
Ce fut, du moins, la conviction qui lui vint, en voyant les nombreuses tables et les chaises coquettement peintes en vert et en blanc, disséminées sur la pelouse qui s'étendait de la maison jusqu'au bas de la route; elles étaient occupées par des personnes seules ou par des groupes intimes.
Ce coup d'œil avait le charme d'une fête de famille. Les parents et les jeunes gens causaient entre les charmilles, et les enfants se roulaient sur l'herbe; les visages respiraient la joie et l'honnêteté.
L'âme du jeune voyageur en fut comme rassérénée.
— Halte! répéta-t-il; je meurs de soif... Fais-toi servir ce que tu voudras, dit-il au postillon, du vin ou de la bière...
Il sauta de la chaise.
Il éprouvait le besoin de sortir de sa solitude, de se mêler aux hommes, de se remettre de ses idées de mort au contact de la vie ; — autrement, s'il fût entré à Pilsen dans les dispositions où nous l'avons vu, il eût à jamais pris en aversion l'innocente cité.
Tandis qu'il franchissait l'enceinte des palissades vertes qui limitaient la pelouse, le postil Ion, subjugué par ses largesses, faisait au garçon qui lui servait ses refraîchissements le plus chaleureux éloge d'un tel voyageur.
Il lui racontait qu'il avait donné un gros pourboire au postillon, son prédécesseur, qu'il ne lavait pas laissé surmener ses chevaux par cette chaleur excessive, ce qui lui avait permis d'aller au pas, détail dont le voyageur même ne s'était pas aperçu, au milieu de ses préoccupations.
Là-dessus, le postillon porta à ses lèvres la choppe qu'on lui présentait, et but à In santé d'une si charmante pratique.
Nous venons de dire qu'entre la route et la pelouse sur laquelle était situé le café se trouvait une barrière. Appuyé contre elle, se tenait un petit bonhomme dont la rotondité ne saurait être comparée qu'à celle d'un poussah. 11 tenait dans ses lèvres le bec d'une pipe de terre, presque aussi longue que lui.
Il avait suivi avec attention le récit du conducteur, auquel il envoya un coup d'œil approbatif, comme si la chose avait pour lui un extrême intérêt.
Puis il se mit à regarderie voyageur ainsi qu'il eût fait d'une ancienne connaissance, et celui-ci s'aperçut que la famille de ce personnage, assise non loin de là autour d'une table chargée de fruits, de vin, de limonade et autres comestibles, chuchotait vivement, en jetant sur lui, à la dérobée, de singuliers coups d'œil.
Cet incident lui causa le plus grand embarras.
Il voyait déjà son incognito percé à jour, et tous ses beaux projets en désarroi.
Cependant la chose était impossible. 11 n'avait habité Pilsen que passagèrement, tout à fait dans son enfance ; il n'y connaissait âme qui vive, et
m PAYSAGE DU SOIR.
depuis les derniers temps, il n avait fait dans la capitale, éloignée de plus de cent lieues, où le petit bonhomme joufflu aurait pu le rencontrer, que des séjours rapides de quelques semaines nu plus.
11 était certain que, s'il eût vu une seule fois une physionomie aussi grotesque, il ne l'aurait pas oubliée.
Tranquillisé par cet examen rétrospectif, il se fit servir de l'aie anglaise, et s'assit à une table isolée, tournant le dos au bonhomme et à sa famille, et ne pensant plus à eux.
En revanche, ses regards s'arrêtèrent avec satisfaction sur les groupes qui l'entouraient.
Le copiste Sandlers n'avait rien exagéré, en vantant les mérites du beau sexe de Pilsen. Il n'apercevait que des femmes agréables et des jeunes filles charmantes. Cet entourage dissipa ses préventions contre une ville qui possédait de pareils trésors.
L'aspect pittoresque et romantique du petit village éclaircit aussi ses humeurs noires.
La place centrale était ornée de parterres fleuris et de massifs d'arbres exotiques. Sept pe-
tites fontaines, harmonieusement disposées, y répandaient la fraîcheur. Les maisons y étaient neuves et bâties avec goût, ayant toutes un jardinet devant la porte. Des vignes ou des jasmins grimpaient le long des murs et encadraient les fenêtres»
Celles des villageoises qui n'étaient pas aux champs s'occupaient d'affaires du ménage, ou bien, assises sur le seuil, filaient en causant;
Tout le monde, hommes, femmes, servantes et valets, enfants et vieillards, était vêtu avec propreté; mais> particularité bizarre, tous portaient au chapeau ou à la coiffe un crêpe ou un ruban noir.
— - Que signifie donc cette marque, demanda le jeune conseiller à la maîtresse de l'établissement, avenante petite femme qui lui apportait elle-même son aie ; est-ce une mode ici, ou bien le village entier est-il en deuil ?
— C'est un deuil, monsieur, répondit la jeune femme les yeux baissés.
— Vous ne formez donc qu'une seule famille?
— A peu près, monsieur, car nous avons tous perdu notre mère.
L'accent doux et triste dont cela fut dit éveilla l'intérêt du voyageur.
— De grâce, dit-il, expliquez-vous.
— C'est bien simple, monsieur: la propriétaire de ce village, madame Milborn, est morte il y a quelques mois, et c'était une femme d'un grand cœur, que nous aimions tous. Personne ne s'est donné le mot ; mais la chère dame mourut le matin, et dès l'après-midi tous les habitants se mirent comme vous les voyez.
Ah! ajouta la jeune femme avec un soupir, nous ne retrouverons jamais ce qui nous a été enlevé!... Tant de bonté, de générosité...
Elle voulait poursuivre, mais sa voix, étouffée par l'émotion, lui fit défaut, et, quand elle s'en retourna, le conseiller la vit s'essuyer furtivement les yeux.
Non moins ému, il se leva de table, et tournant le dos à tout le monde, il alla s'appuyer contre la barrière pour cacher lui-même ses larmes aux indifférents.
L'idée de se trouver sur un domaine dépendant des biens de son aïeule, l'aspect de tous ces braves villageois portant le deuil de leur pa-
tronne, le plongeaient dans un profond attendrissement.
Quoique pour la première fois dans cet endroit, il lui semblait l'avoir habité toujours. 11 était sans proches parents; tous ces paysans, avec leur marque de douleur, lui constituaient une famille, leur deuil était frère du sien.
Sa rêverie se fût prolongée longtemps, sans le bruit des consommateurs et des promeneurs.
11 rencontra par hasard, dans son inspection vague de ces groupes, celui auquel appartenait le petit homme aux allures de magot. On s'y parlait justement à l'oreille; à sa vue chacun se contint, et il entendit une dame, qui paraissait la mère, dire, en le désignant de l'œil :
— Je parie que c'est lui !
11 en conclut qu'il devait ressembler, à s'y
méprendre, à quelqu'un de leur connaissance.
Au même moment, le papa dit entre haut et bas:
— C'est ce que nous allons bien voir ! Là-dessus, il se leva, manœuvra, toujours la
pipe à la bouche, du côté de la route, et louvoya vers le postillon.
Si graves que fussent les dispositions du jeune
m PAYSAGE DU SOIR.
conseiller, il ne put s'empêcher de sourire en observant la marche oblique de la petite machine ronde et joufflue pour tourner son aile droite, et se rapprocher de l'homme dont il espérait tirer des éclaircissements.
Mais notre voyageur comprit aisément, à la pantomime de son guide, que celui-ci se déclarait hors d'état de fournir aucun indice.
Le curieux déçu, mais non découragé, fit aussitôt face en arrière, et poussant devant lui un épais nuage de fumée* se dirigea, en ligne droite cette fois, vers le centre de l'inconnu.
Décidément Celui-ci, observateur par goût et par profession j n'avait jamais vu une difformité aussi grotesque.
— Pardon, monsieur > dit le bonhomme, tout haletant de l'émoi que lui causait sa hardiesse^ et cherchant à se la faire pardonner par un sourire embarrassé, qu'il tâchait de rendre obséquieux, Votre Grâce vient de la capitale?
Le jeune homme répondit laconiquement:
— J'eii viens, Monsieur.
— Ah! bien... très-bien... très-bien... reprit le bonhomme, qui courait après ses mots, —et
paysage du soie. 51
Votre Grâce n'aurait-elle pas dépassé en chemin un jeune monsieur, venant également de la capitale, — et cela en extra-poste aussi?...
— Je n'en ai pas la moindre idée.
— Ah! bien... très-bien... très... C'est que ce jeune monsieur est attendu ici d'heure en heure.
— Pas la moindre idée !...
— Ah! bien... bien... très-bien... mâchonna le bonhomme.
Mais le conseiller, malgré l'assurance de son accent, commençait fort à craindre que le jeune monsieur, attendu par le grotesque personnage et sa famille, ne fût autre que luimême. M. Sandlers ne l'avait-il pas prévenu de l'impatience universelle avec laquelle on épiait son arrivée?...
Le petit poussah comptait sans doute que le voyageur allait s'enquérir du nom et du signalement de la personne en question. Il s'en garda bien, ne se souciant pas de prolonger une conversation qu'il espérait avoir rompue par la brièveté de ses réponses.
Mais son homme ne lâchait pas si aisément sa proie ; et, sans se soucier des signes d'impa-
tience que sa ténacité amenait sur les traits du voyageur :
— Imaginez-vous, Monsieur, dit-il, ne s'interrompant que pour humer les bouffées du poêle qui lui servait de pipe, imaginez-vous que c'est la troisième fois de la semaine que ma famille et moi nous venons passer l'après-midi dans ce village, qui se nomme Herfeld, pour recevoir, à son passage, l'héritier de cette feue dame Milborn, dont la maîtresse du café vous a parlé.
Ici une pause pour humer sa pipe et pour attendre les observations de l'étranger. Mais l'étranger était muet.
Le fumeur doubla sa bouffée et reprit :
— Bien... bien... très-bien! Cet héritier est le conseiller Stéphen Brucker : jeune homme qui est, à bien dire, un membre de ma famille, car j'étais, je m'en glorifie, de l'intimité de madame Milborn, comme si nous faisions les deux doigts de la main!.,. Une excellente et digne femme... Elle avait toujours tant de plaisir à me voir... Le rire lui venait aussitôt que je paraissais...
Et il se mit à.rire lui-même au point que l'embrasure béante de sa bouche semblait avoir dé-
passé les oreilles, et rejoindre le salsifis qui réunissait ses cheveux et se balançait derrière son crâne ; quant à ses yeux, ils disparaissaient dans cette grimace générale.
Lorsqu'il eut assez ri et lancé une nouvelle bouffée :
— Bien!... très-bien! fit-il. Mais Votre Grâce connaît peut-être notre cher M. le conseiller, et dans ce cas elle pourrait nous fixer sur le moment de son arrivée ?
Il s'agissait de ne se pas trahir. Notre voyageur ayant l'intention de se produire le lendemain comme son mandataire, il eût paru étrange que le conseiller Stéphen fût un étranger pour lui.
Il avoua donc, de bonne grâce, que, non-seulement il avait l'honneur de le connaître, mais qu'il le comptait au nombre de ses meilleurs amis, et qu'il savait qu'à moins d'empêchements imprévus, il ne tarderait pas d'arriver à Pilsen.
Le petit homme n'en demanda pas davantage. Il se baissa, se rassembla et prit son élan comme un crapaud qui va sauter un fossé. Sans égard pour sa pipe qui tomba et se brisa au milieu de
cette gymnastique, il exécuta un bond formidable, passa par-dessus la palissade, se saisit des deux mains du je jitie homme et l'entraîna en l'accablant des témoignages de son enthousiasme,
— Un ami de M. le conseiller! répétait-il; bien... très i>ien ! . . . très-bien!...
Le voyageur, étourdi de cette manœuvre imprévue, ne trouva ni le temps, ni la présence d'esprit, ni la force de résister. 11 était présenté à la famille de l'homme au salsifis avant d'avoir pu se reconnaître.
[1 se trouva assis de la même façon au milieu de ces gens, et le bonhomme, qui se démenait dans toutes les directions, lui apporta sur la table commune son verre d'ale qu'il alla chercher.
Puis il engagea d'un ton flûte, qui avait assez l'air d'un ordre, Bernardine, l'aînée de ses filles, à faire les honneurs à l'ami de M. le conseiller.
Enfin, il se présenta lui-même comme L'inspecteur du marché aux bestiaux, Zwicker, et, dans un flot non interrompu de paroles, il se mit à énumérer tout le bien dont lui, sa femme et ses enfants étaient redevables à madame Milborn.
Il termina en pressant l'ami de M. le conseiller d'accepter, pendant son séjour à Pilsen, l'hospitalité chez lui, et de considérer sa maison comme la sienne.
Notre voyageur déclina hautement ces avances, qui, grâce aux avis de Sandlers, lui parurent légèrement entachées de spéculation.
Mais il n'eut pas si bon marché de la sympathie subite et frénétique du Zwicker, qui s'exclamait d'une voix de bombarde pour le forcer d'adhérer à sa proposition :
— -Non!... non!... non!., je ne me pardonnerais jamais de laisser loger ailleurs que chez moi l'ami de ce cher conseiller !
Mais je dois tout à madame Milborn!... Je lui dois surtout le poste de capitaine des pompiers ; c'est, il est vrai, un emploi qui a ses inconvénients; mais il.y a deux cents florins de fixe, et le casuel à chaque sinistre : ce qui fait que, depuis quelque temps surtout, les accidents ayant donné avec une fréquence inaccoutumée, je touche, grâce à Dieu ! un joli supplément.
Madame Milborn affectionnait particulièrement notre Bernardine, que voilà. Depuis trois ans elle
tenait à l'avoir, de temps en temps, une semaine auprès d'elle...
Bernardine, se voyant sur le tapis, avait rougi jusqu'au blanc des yeux, et le voyageur, mû par une pensée que Ton comprend, avait alors dirigé sur elle un regard si curieux que la pauvre enfant ne savait quelle contenance garder.
Bien! bien!... très-bien... dit le bonhomme en riant de son embarras. Elle passait chez madame Milborn, continua-t-il, des jours enchantés. On allait au-devant de ses désirs ; les professeurs que la vieille dame lui payait coûtaien les yeux de la tête. Eh bien ! tout cela n'a pas été perdu, et, je peux le dire devant elle, la petite ne rendra pas malheureux le mortel que le bon Dieu peut lui avoir destiné.
— Écoutez, cher Monsieur, fit-il d'un air mystérieux en se tirant de sa chaise, et invitant, par un signe, son interlocuteur à le suivre à l'écart ; je dois vous faire un aveu.
11 promena autour de lui un regard investigateur, se haussa sur la pointe du pied, et, se faisant un cornet de sa main, souffla cette grave confidence dans l'oreille de l'étranger.
— Je crois de mon devoir et de ma loyauté de vous dire que la vieille paraissait avoir sur notre
Bernardine des vues toutes particulières
Dites-moi, ceci entre nous, est-ce que le petit Brucker aurait déjà quelque passion au cœur?
A cette belle question, le jeune diplomate, ébahi, ne se défendit point dam certain embarras.
— Vous dites? demanda-t-il.
— Suffit ! Vous êtes son confident, sa vieille connaissance; vous verrez Bernardine de plus près, et vous m'en direz votre avis.
Qu'il voie aussi Bernardine, et je suis tranquille ; les autres auront de la chance si elles lui plaisent !
Il faut qu'il loge chez nous ; nous mettons le grappin sur lui, — par pure reconnaissance pour les bienfaits de sa grand'mère ! N'allez pas l'entendre autrement!...
J'en connais plus d'un et plus d'une qui en attraperont la jaunisse de dépit ! Pendant qu'ils attendront là-bas qu'il arrive, qu'il fasse visite, qu'il soit présenté, le malin inspecteur des bestiaux l'aura déjà happé au passage !. ..
Une nouvelle explosion de rire témoigna de la confiance et de la satisfaction du petit homme pour lui et pour sa rouerie.
Le voyageur eut beau faire, il ne parvint à s'y associer que du bout des lèvres. La comédie l'intéressait assurément, mais il y jouait un rôle de plus en plus délicat.
Ainsi donc, Bernardine î.i.
Voilà pourquoi la jeune fille avait changé de couleur, lorsqu'on avait parlé du conseiller Brucker ; voilà pourquoi elle éprouvait tant d'embarras, et ne trouvait à balbutier que des monosyllabes, quand on vantait ses talents , pourquoi, enfin, elle était si émue en faisant,
sur Tordre de son père, les honneurs à l'inconnu.
On ne pouvait pas dire qu'elle fût laide ni déplaisante. Loin de là, à part la bouche un peu grande, héritage du père, elle possédait une physionomie gentille et spirituelle; cet embarras même, dont notre héros possédait maintenant la clef, lui seyait à merveille.
Mais lui eût-elle paru plus intéressante encore le père!...
L'inspecteur des bestiaux ne le laissa pas longtemps à ses réflexions et 1-e ramena à la table, où il s'aperçut que la plus jeune partie de la famille sans doute avait utilisé son absence pour se délecter de son aie, car son verre était vide.
Tout cela, ce trait de gourmandise, l'irnportunité intrépide du père, avait fini par faire sortir le jeune homme de son caractère ; il était de fort mauvaise humeur, et il remercia le ciel, en entendant le postillon le prier de remonter en voiture, pour lui éviter une amende s'il arrivait trop tard.
Zwicker se leva aussi avec sa tribu ; ne pré-
tendait-il pas que Bernardine montât dans la voiture et s'assît à côté de l'ami de ce cher M. Brucker, pour indiquer au conducteur sa rue et sa maison !
Peu s'en fallut qu'il ne se piquât, en présence du refus formel que reçurent ses avances. Il adressa une semonce sévère à la jeune fille, lui reprochant son mutisme et sa gaucherie.
A la grande satisfaction du voyageur, cette boutade même ne parvint pas à desserrer les dents de la pauvre petite, qui se contenta, par un muet et expressif regard, de rengager à souscrire aux instances de son père, et à prendre gite chez eux.
Heureusement, le voyageur trouva un moyen triomphant et ingénieux de s'en tirer sans appel.
Prenant, à son tour, l'homme au salsifis à l'écart, il lui dit du plus grand sérieux :
— Cher monsieur, je suis tout à fait sensible à votre politesse ; mais mon ami Stéphen arrivera, à coup sûr, sous très-peu de jours ; vous tenez également à lui offrir l'hospitalité ; or, votre famille est aussi nombreuse qu'intéressante,
et si vous me donnez déjà votre meilleure chambre, je crains qu'il ne vous reste pas de place pour ce cher conseiller?...
Zwicker demeura frappé de ce raisonnement ; il se garda d'élever aucune objection ; il parut même très-content de la détermination de son ami improvisé.
Toutefois, il se raccrocha à une arrière-pensée, et l'engagea, puisqu'il voulait absolument descendre à l'hôtel, à se faire conduire au Bœuf d'Or.
Le jeune homme lui ayant fait observer que le postillon lui avait parlé de Y Ange bleu, il entra dans une violente indignation contre le maître de cet hôtel. C'était, disait-il > un intrigant, il avait à sa solde tous les postillons du pays, pour se faire amener les voyageurs de distinction.
Bref, il insista, jusqu'à extinction d'haleine* sur les mérites du Bœuf d'Or, ajoutant que cet hôtel était tout près de lui, à quelques pas, que tous les soirs il y buvait bouteille, et que les maîtres étaient la crème des aubergistes ; tandis que jamais, au grand jamais, il ne conseillerait à personne de loger h Y Ange bleu, ne fût-ce qu'à
cause de la fille de la maison, mijaurée insupportable, contre laquelle il se faisait un devoir de mettre en garde tout jeune étranger.
Le voyageur n'attendit pas la conclusion, il s'échappa, et put enfin s'asseoir dans sa voiture.
Bernardine fut rayée.
Charlotte avait reçu depuis longtemps son congé ;
Amélie Wrangel, la batteuse de langue ;
Prokofjewna, au nez kalmouk retroussé ;
Berthe, qu'il fallait regarder à distance;
Toutes, d'après leur examen ou leur portrait, manquaient de charme pour notre difficile ami.
Total, cinq sur sept.
Il était probable qu'il n'aurait jamais occasion d'apprendre à connaître ou de rencontrer les deux astres, encore ignorés, de cette pléiade, composée de l'élite des étoiles de Bohême ; du moins, son intention bien arrêtée était-elle de ne s'en enquérir à qui que ce fût.
— Marche! cria-t-il au postillon, ayant maintenant hâte d'arriver, pour repartir plus vite de cette ville qui commençait à lui faire peur. Fouette, cocher! Marche vite, que nous attei
gnions le Bœuf d'Or, dans toute sa magnificence, avant la nuit close.
— Votre Grâce veut aller au Bœuf d'Or? se récria le postillon, en se retournant comme ébahi.
— Sans doute; pourquoi pas?
— Est-ce que Votre Grâce connaît la maison?
— Qu'a-t-elle de si extrordinaire?
— D'extraordinaire?... Oh! rien, certes, fit l'homme d'un air dédaigneux. Mais j'y conduis à peine un ou deux marchands pour l'époque de la foire, et jamais quelqu'un de comme il faut. Si une personne de la distinction de M. le Voyageur y descendait, tout le monde se le montrerait au doigt, dans la rue.
— D'où vient cela, enfin?
— Ce n'est qu'une petite et misérable auberge, et s'il ne se trouvait une douzaine de vieux bourgeois qui, le soir, vont y faire leur partie en fumant, il y a beau temps que le maître de l'endroit eût été obligé d'atteler son bœuf à sa voiture, et de se faire conduire par lui à la prison pour dettes.
— Ce n'est pas ce qu'on me disait.
— C'est qu'alors on voulait tromper Votre
Grâce. Mais parlez-moi de Y Ange bleu! Voilà un hôtel!... Là, descendent des gentilshommes et des princes! On y trouve tout ce qu'on peut souhaiter, et cela à la minute!... C'est affaire à maître Weinlich, le patron !
Mais ce qui surtout a achalandé son établissement, c'est sa fille. — La petite, — je rappelle ainsi, l'ayant connue avant qu'elle fût au monde, — a grandi comme un roseau. Et jolie! Je défie qu'on trouve la pareille dans tout Pilsen ; on courrait la Bohême entière qu'on ne la rencontrerait peut-être pas!
Et vous voulez aller au Bœuf d'Or!!!
— Eh bien ! va au diable ! . . .
Le voyageur poussa ce cri avec humeur; il se sentait tiraillé entre deux fripons.
Zwicker, ainsi qu'il en acquit plus tard la preuve, avait de puissants motifs de l'envoyer à son Bœuf, indépendamment du désir de se faire bien voir de son compère l'aubergiste.
Le postillon, d'un autre côté, ne vantait si chaudement Y Ange bleu que pour toucher la prime promise pour chaque voyageur amené.
Lorsque la chaise tourna l'angle de la rue où
était situé l'hôtel si fameux, le postillon emboucha son cornet.
Quelque diligence qu'il eût déployée depuis Herfeld, la nuit était presque venue.
Mais, grâce à deux réverbères placés à droite et à gauche, notre voyageur distingua bientôt un séraphin en bois, sculpté au-dessus de la porte cochère. Il tenait d'une main une banderolle déployée, sur laquelle son nom était écrit en majuscules d'or, et de l'autre une trompette de Renommée, pour appeler les clients.
Le Génie sculpté au fronton de l'hôtel n'arrêta pas longtemps l'œil du voyageur.
Sous la porte apparaissait un ange autrement attrayant ; un ange véritable, aux boucles blondes et soyeuses, en robe bleu clair ; de tout point élégante dans sa simplicité.
Elle tenait un chandelier d'argent où brûlait
une bougie, entre deux garçons d'hôtel armés de riches candélabres.
Elle accueillit le voyageur avec une amabilité et une convenance parfaites.
Elle n'avait pas, comme son frère, le Génie sculpté de la porte, besoin d'une banderolle à lettres dorées. Sans que cela fût écrit, chacun devinait à ses yeux limpides et doux, à cette taille délicate et souple, au sourire de cette bouche mignonne disant la bienvenue, que cette séduisante incarnation de la grâce et de la décence n'était autre que Séraphita, la fée qui avait donné la vogue au Génie à la trompette.
On comprenait l'achalandage de la maison paternelle et l'attrait qui attirait les voyageurs, séduits par la patriarcale hospitalité d'un hôtel où ils retrouvaient la famille.
La blonde Sépharita, alliant la grâce à la modestie, sans manquer d'une certaine aisance, reçut le voyageur non comme un étranger, mais comme une connaissance. Elle le plaignit de la chaleur qu'il avait dû supporter dans la journée, et lui demanda s'il lui serait agréable de se mettre à table avec ses parents, le souper étant servi?
Subjugué par tant de prévenances, il se crut transporté en plein monde, et la pria, en lui offrant le bras, de le conduire à la salle à mander.
M. et madame Weinlich se levèrent pour le saluer, en lui souhaitant le bonjour, et il eut la bonne fortune d'être placé à côté de son introductrice.
Le jeune diplomate était en train de perdre la raison.
Il n'avait envie ni de boire ni de manger.
Sa voisine le servait elle-même, et, tandis que ses parents causaient avec d'autres convives, elle s'entretenait avec lui, parlant de mille choses, et, par un tour heureux de l'esprit, prêtant aux plus indifférentes un charme indicible.
Plus elle parlait, plus elle semblait ravissante. — Ce teint blanc qui se colorait peu à peu à la chaleur de la conversation, la grâce de tous ses mouvements, cette chevelure épaisse aux reflets d'or, resplendissante sous le feu du riche éclairage de la salle, ces grands yeux nageant dans une mer d'azur... — Oh! s'il fût descendu au
Bœuf d'Or!
La conversation vint à tomber sur la vie de la capitale.
L'amour est le dieu des pressentiments: dès la première minute, notre héros se promit que si, pour se conformer aux volontés grand'ma • ternelles, il devait emmener à Vienne une femme de Bohême, cette femme ne serait jamais autre que Séraphita.
Il le sentait par le sang qui affluait, bondissant et chaud à son cœur. — Il n'avait jamais éprouvé un tel transport à la première vue.
Il lui dépeignit donc cette vie sous les couleurs les plus séduisantes; se flattant, qu'en comparant ce tableau à celui de Pilsen, elle prendrait la capitale pour un paradis. Mais elle ne se prononça pas dans ce sens, et donna de beaucoup la préférence à la vie de campagne.
Le jeune homme lui objecta que sans doute elle ne connaissait cette vie que par ouï-dire ou par lecture, et qu'en réalité elle était loin des descriptions complaisantes de messieurs les romanciers.
Séraphita secoua sa tête de madone, et, d'un accent plus sérieux, répondit qu'elle avait passé
ses plus beaux et meilleurs jours à la campagne.
— Une dame excellente et d'une amabilité rare, madame Milborn... eontimia-t-elle.
Mais elle ne put continuer, car la douleur d'avoir récemment perdu cette précieuse amie lui fit monter les larmes aux yeux.
Le conseiller avait près de lui la sixième Etoile ! ! !
SOUPER D'AUBERGE
C'était bien elle !
Notre héros n'eut plus de doutes à garder en entendant le récit qu'elle lui fit, dès qu'elle eut surmonté son émotion, de sa vie dans la maison de la chère aïeule qu'il pleurait aussi.
Elle se mit alors à causer avec tant d'entrain et de sensibilité des beaux instants passés que, profondément touché, au souvenir de la bonté de
SOUPER D'AUBERGE
la défunte, le conseiller saisit son verre, et le choquant contre celui de sa voisine, sans songer à son personnage de Straguro, il dit avec une pieuse ardeur :
— Au souvenir de madame Milborn.
La jeune fille le regarda avec un léger étonnement. Elle ouvrit la bouche et commença uiw phrase :
— Connaissez-vous donc?. . .
La fin expira sur ses lèvres. La pensée lui était-elle venue que cet étranger pouvait bien être le conseiller Stéphen Brucker?
Peut-être, car elle devait savoir, comme tout le monde, que ce personnage était attendu d'un moment à l'autre.
— De nom seulement, dit-il d'un air assez dégagé. J'ai entendu parler de cette dame par son petit-fils, qui est un de mes meilleurs amis.
— Vous voulez parler du conseiller Brucker? dit-elle agréablement surprise.
Et elle se tourna vers son voisin avec un vt sage où se peignait la plus vive curiosité, lui demandant quelle espèce d'homme c'était, quel âge, quel extérieur, quel caractère il avait. Tout
74 SOUPER D'AUBERGE
cela avec tant d'empressement et d'intérêt, que son interlocuteur fut obligé de se contenir plusieurs fois pour ne pas céder à l'envie de rire qui s'emparait de lui.
Evidemment, la petite futée ruminait quelque question qu'elle voulait présenter d'une manière détournée.
— - On assure, reprit-elle, qu'il va bientôt venir ici avec sa femme?
— Sa femme?... répéta le voyageur en plaisantant.
En ce moment même, on sonna à la porte de l'hôtel ; un garçon entra et cria :
— Une chaise de poste !
Séraphita fit une moue significative; mais quelle que fût sa contrariété d'être dérangée au plus beau moment de la conversation, elle quitta sa place et sortit.
Notre jeune diplomate put alors se livrer à une méditation sur les ruses du beau sexe*
L'enfant de Y Ange bleu, une novice de dix* sept ans au plus, pour savoir à quoi s'en tenir sur ses affaires de cœur et sur sa situation, lui
SOUPER D'AUBERGE
jetait tout simplement cette question en apparence si naturelle et si candide :
— Etes-vous marié?...
Or, d'après ce qui se passait à son sujet par la ville, par ce qu'elle devait avoir elle-même appris durant son séjour auprès de sa grand'mère, il était impossible qu'elle ne sût pas, mieux que personne, qu'il était garçon.
Elle n'en formulait pas moins sa question, pour, dans le cas plus que probable d'une réponse négative, avoir le moyen non moins naturel d'en glisser une seconde :
— N'est-il pas fiancé^ du moins?...
Mais le légataire universel de madame Mil born était dans ses humeurs roses; il prit à merveille ce courant d'idées, surgi dans la tête blonde, et y puisa la flatteuse conviction qu'il n'était pas indifférent à Séraphita, que son cœur fut libre ou déjà engagé.
Comme nous n'avons pas inventé cettehistoire, mais que nous l'avons puisée au récit même que son héros en a publié plus tard en allemand, nous ne lui ferons aucun tort en confessant, ainsi qu'il l'a confessé avec autant d'esprit que
7G SOUPER D'AUBERGE
de franchise, que, sur cette conclusion, sa vanité se mit à construire un superbe château de cartes, dans lequel, entre beaucoup d'autres agréments de sa vie future, la chambre nuptiale n'était pas oubliée.
Il comprit alors pourquoi son ami Zwicker avait dépensé tant d'éloquence, pour le dissuader de descendre à Y Ange bleu.
— S'il voit Séraphita, s'était dit le petit bonhomme au salsifis dans le dos, c'en est fait des chances de Bernardine !
Notre héros se félicita avec enthousiasme d'avoir échappé aux embûches de cet odieux poussah, et se promit de donner un supplément de pourboire à l'automédon qui lui avait fait connaître le Séraphin d'azur.
Mais Séraphita restait bien longtemps absente !
Le garçon avait annoncé une chaise de poste; la jeune fille avait pris le même chandelier qu'elle tenait à la descente de Stéphen. Sans aucun doute, elle recevait l'étranger de la chaise de poste avec la même affabilité que lui?
La chaise de poste commençait à rouler avec fracas dans l'imagination du jeune diplomate.
11 ne pouvait plus détacher ses yeux de la porte de la salle.
Elle s'ouvre!...
Ce n'est que le garçon qui apporte placidement le quatrième plat du souper. On sait que les tables des bons hôtels, dans ces pays plantureux, offrent des menus que les estomacs bohémiens et allemands sont seuls capables d'absorber.
Quant à celui de Stéphen Brucker, il était hors d'état, pour le quart d'heure, de recevoir autre chose que de larges et fréquentes lampées d'eau claire; le vin lui semblait amer, comme une décoction de fiel. Un sentiment inconnu jusqu'alors s'était emparé de cette généreuse et chaude nature.
La porte se rouvrit. — Séraphita!... Non; c'était encore l'odieux garçon chargé d'une demi douzaine d'assiettes couvertes de fruits et de sucreries pour le dessert.
Insupportable attente! Un accès d'anxiété et de fièvre tourmentait si fort notre voyageur, qu'il ne tenait plus en place. Hors de lui, il se leva brusquement et courut vers la porte,
Ce fut pour se croiser avec Séraphita.
Elle rentrait, la bougie éteinte à la main; et tandis que notre ami se rasseyait à sa place, sans avoir été trop remarqué dans son escapade, grâce au retour de la fille de la maison, celle-ci annonçait à l'oreille de son père qu'il venait d'arriver deux Anglais, qu'on avait logés dans la chambre n° 7.
Puis, regagnant sa place, elle adressa un sourire à son voisin, et reprit, comme si de rien n'était, le fil de la conversation au point où on l'avait interrompue.
— Vraiment, M. Stéphen Brucker n'est pas marié? Alors il est au moins fiancé, ou en voie de le devenir, car, ajouta-t-elle, les demoiselles de la capitale, et on les vante comme si jolies ! ne laisseront certainement pas échapper un parti pareil; un jeune homme dont on dit tant de bien, et qui vient de faire un si bel héritage !
Son voisin de table voulait d'abord, pour la taquiner, et dans une première disposition d'esprit qui lui était si favorable, lui répondre qu'à sa connaissance, son ami Stéphen avait, en effet, tout récemment engagé quelques relations avec
les parents d'une jeune personne charmante.
Mais cette bougie toujours prête, symbole de son empressement banal à courir au devant de chaque voyageur, et cette coquetterie en quelque sorte uniforme, et l'importance qu'elle paraissait mettre à l'héritage ! . . .
La semence du printemps qui levait à peine sur le sol de son amour, reçut sa première grêle. En dépit de la chaleur des yeux de F Ange bleu, qui faisait fondre peu à peu ces petits glaçons, le tendre germe de la récolte était désormais compromis.
Plongé dans la contemplation du champ dévasté de ses espérances, le jeune voyageur ne put maîtriser le sentiment nouveau qui s'agitait en lui, et qui n'était autre que de la jalousie, ou plutôt de la méfiance.
— Une chaise de poste ! cria de nouveau le garçon d'hôtel.
Et Séraphita, avec une nouvelle marque de contrariété, et après avoir dit, par un de ses plus aimables regards, qu'elle allait revenir bientôt, reprit le fameux flambeau, et courut à la rencontre du nouvel arrivant.
Le jeune légataire était déjà décidé à effacer l'Ange bleu comme sixième, du ciel aux sept étoiles ; mais ce regard qu'elle venait de lui jeter!
Il suspendit son arrêt, pestant contre les fonctions de réceptions dévolues à Séraphita, mais se flattant qu'une fois arrachée à l'hôtel, et sous la tutelle d'un homme sensé, elle pourrait être guérie de la coquetterie qui était peut-être une des nécessités de cette vie de banale hospitalité.
Séraphita resta encore absente un temps infini, au gré de son impatient voisin.
Il recommença forcément ses réflexions : elle était à moitié enfant, son cœur était susceptible de toute impression; par son innocence et sa naïveté même, elle courait droit à sa perte, avec des parents aussi insoucieux qui bravaient le danger des occasions et des séductions auxquelles
ils exposaient leur fille, trop patriarcalement préposée à la réception des voyageurs.
Notre héros ruminait un grave dessein : Séraphita ne devait pas rester davantage dans cette maison; il fallait que, dans un asile salutaire et convenable, elle retrempât sa dignité et sa pudeur, après tant de bienvenues.
Enfin elle rentra, en quelle compagnie, bon Dieu ! Un major de hussards lui avait offert son bras et faisait son entrée avec elle. Ils riaient et plaisantaient ensemble.
Elle revint vers notre ami, mais pour le prier de se serrer un peu, et fit mettre le couvert du major à côté d'elle, et tournant le dos à son autre voisin, elle se mit à bavarder avec le nouveau venu, comme si le premier n'était pas de ce monde.
Pour le coup, son étonnement se changea en un mécontentement toujours croissant.
Le major et Séraphita paraissaient de vieilles connaissances. Elle parla du dernier bal d'une localité voisine ; il déclara qu'elle en avait été la reine, et lui fit les plus aimables reproches de n'avoir obtenu d'elle que trois walses.
Il raconta qu'au sujet d'un malentendu sur l'engagement d'un cotillon, un de ses lieutenants avait failli se battre avec un autre danseur ; que toute la salle avait été ravie de sa mazurke ; que les autres jeunes filles pâlissaient de dépit et de jalousie. Non, il n'oublia rien de ce qui pouvait affoler cette petite tête.
N'en pouvant supporter davantage, le conseiller se levait et voulait gagner sa chambre, non sans regarder une fois encore Seraphita.
Involontairement donc, ses yeux s'arrêtèrent sur la charmante jeune fille.
Il se rassit et ferma les yeux, se recueillant pour garder cette image dans son âme et l'évoquer dans ses rêves.
Le père se leva enfin ; le souper était achevé. Il vint au jeune voyageur et lui dit :
— D'après ce que m'apprend ma fille, Monsieur, vous êtes un ami de M. Brucker? Nous espérons le voir bientôt. Il est impatiemment attendu ici. Si notre maison lui convenait, nous le recevrions avec plaisir. Feue madame Milborn a toujours été très-gracieuse pour nous tous.
nous serions heureux d'agir de même avec son petit-fils.
Si vous avez occasion de lui écrire, nous vous serions obligés de l'assurer que la meilleure chambre de l'hôtel, le n° 3, près de notre chambre et de celle de notre fille, est préparée pour lui.
En cet instant, notre ami ressentait au fond du cœur contre Séraphita un dépit qui lui fit regretter de ne pas s'être présenté sous son véritable nom.
Il eût alors été logé près d'elle, et eût pu commencer sa tentative de réforme.
Mais pour faire sentir aussi au père son mécontentement de la fausse et dangereuse éducation donnée à sa fille, il mit adroitement la conversation sur Séraphita, et débuta par assurer à l'aubergiste, — qui en témoigna une vive satisfaction,— que son ami Brucker lui avait expressément recommandé Y Ange bleu ; qu'il lui avait parlé avec ravissement de la fille de la maison, sur laquelle il possédait des renseignements précis, car il la lui avait si fidèlement dépeinte, qu'il l'avait reconnue de suite.
Il ajouta enfin que, si le conseiller venait luimême à Pilsen, à coup sûr son idéal serait surpassé.
— Toutefois, continua-t-il, je ne suis pas fâché qu'il ne soit pas venu aujourd'hui.
— Vous dites que vous êtes content qu'il ne soit pas venu aujourd'hui? répéta le maître d'hôtel, en ouvrant les oreilles et les yeux; comment entendez-vous cela ?
— J'entends par cela, répondit le voyageur, satisfait de tenir un chapitre où il lui était permis de donner cours à sa mauvaise humeur, j'entends par cela que tout n'eût pas été satisfaction pour lui.
Le père Weinlich écarquilla un peu plus encore ses paupières, et son interlocuteur, sans se laisser décontenancer, continua :
— Je connais intimement mon ami Stéphen, et l'habitude, par exemple, de faire recevoir les étrangers par mademoiselle Séraphita le choquerait certainement beaucoup; 11 est très-sé- Vère sur les moindres actes d'une demoiselle, — trop sévère, je le reconnais ; — mais je vous en parle comme si je l'entendais s'exprimer lui-
même ; ces pratiques, à son point de vue, sont absolument en opposition avec la retenue qui convient à une jeune fille.
— Je l'entends aussi, dit le Weinlich avec un sourire forcé ; quoique je ne l'aie jamais vu, car sa bonne grand'mère tenait exactement le même langage. Sur ce point j'ai toujours eu maille à partir avec elle.
— Vous voyez bien ! .. . dit le jeune homme.
Il était intérieurement ravi que d'autres, et surtout une personne dont il tenait la mémoire en si grand respect, eussent trouvé cette conduite choquante.
— Oui, oui, reprit l'aubergiste, c'était son avis et celui de plusieurs personnes encore ; il est aisé de parler et de blâmer quand on est dans du coton, et qu'on ne connaît pas les exigences de la vie! — Avouez-le, Monsieur, il ne vous a pas été désagréable de vous voir reçu, en arrivant, par une jolie fille bien élevée et de bonnes manières?
— Pas désagréable, monsieur Weinlich, se récria le jeune homme : eh ! certes, en ellemême, une telle réception est ravissante; mais...
— Tout dépend de la première impression en ce monde, répondit le père Weinlich, flatté de cette exclamation.
— Lorsqu'un étranger arrive dans un hôtel, et que personne ne s'en occupe, ou que les domestiques et même les maîtres le reçoivent d'un air indifférent, rechigné, aurait-on le droit de lui en vouloir s'il faisait volte-face sur-le-champ pour chercher gîte dans la plus médiocre auberge, où le maître de la maison l'accueillerait du moins amicalement?
Autrefois, lorsque ma femme était jeune, ce soin lui revenait. — Maintenant, c'est le tour de Séraphita, et je puis dire que le procédé a constamment réussi. Les étrangers se sont toujours regardés chez moi comme chez eux ; ceux qui y sont descendus une fois y sont fidèlement revenus, car ils se considèrent comme des membres de la famille.
— Fort bien! dit le jeune homme d'un air froissé; ^— reste à savoir si le futur mari de mademoiselle votre fille serait curieux d'avoir une si nombreuse parenté ?
— Quand ma fille aura un mari, répondit
M. Weinlich, celui-ci fera comme il l'entendra. En attendant, il faut qu'elle fasse comme je l'entends, et...
— C'est très-juste, interrompit son interlocuteur; cependant vous ne nierez pas que cet usage n'expose souvent une aussi jolie personne que votre fille à des impolitesses, pour ne rien dire de plus...
— Des impolitesses !... Un bonjour rendu cordialement, un sourire galant répondant à la bienvenue sont-ils donc des impolitesses ?
Notre héros en avait assez !
Il lui tourna brusquement le dos, et se disposa à gagner sa chambre sans dire bonsoir à personne.
Un dernier crève-cœur lui était réservé. Depuis la fin du souper, divers jeunes gens de la ville étaient arrivés successivement dans la salle, et formaient un cercle joyeux, pétillant de gaieté et de verve.
Séraphita, s'étant approchée d'eux, tendit son front à un petit jeune homme en habit vert, qui lui présenta en même temps un verre de vin de France, quelle accepta en riant, dont elle se
servit pour trinquer à la ronde et où elle trempa légèrement sa lèvre grenadine.
Notre infortuné légataire s'esquiva, blessé au fond de l'âme.
Le conseiller dormit d'an sommeil agité de rêves divers que dominait tour à tour, souriante ou piquée, l'aimable figure de Séraphita.
Il tressaillit à un certain moment au bruit de sa porte qui s'ouvrait, laissant passage à la lumière et à une sorte de chant bizarre entrecoupé par le cliquetis des grelots et les sombres éclats du tambour de basque, concert en plein vent donné par des zingari dans la cour de l'hôtel.
Krantz, un valet de la maison chargé d'un plateau et d'une lettre, venait le prévenir qu'il était dix heures, et que la personne qui avait apporté le billet était déjà revenue deux fois chercher la réponse.
Stéphen fit poser le plateau et le café au lait sur la table de nuit, et saisit le billet avec une vivacité qui trahissait une impatience, un pressentiment.
C'était un message mignon, cacheté avec goût; l'adresse indiquait une main féminine.
Le billet était de la générale de Wiefland, l'amie intime de feu sa mère.
La générale lui disait qu'elle venait d'apprendre, par hasard, de Zwicker, son arrivée à Pilsen. Que puisqu'il était une connaissance particulière et le représentant du conseiller Brucker, elle avait à l'entretenir au sujet des affaires de ce dernier; elle le priait, en conséquence, de Thonorer d'une visite le plus promptement possible.
Une telle lettre ne permettait pas à un homme comme il faut de difjerer.
Stéphen se hâta de se disposer pour se rendre à cette invitation, et descendit de sa chambre.
Comme il franchissait la grande porte de l'hôtel, il vit deux voitures arrêtées pour recevoir, l'une M. Weinlich, son épouse et deux dames; l'autre, Séraphita, le major et les deux Anglais.
— Où va donc tout ce monde? demanda-t-il à Krantz.
— Ce sont les patrons et ces messieurs et dames qui vont faire une partie de campagne, fut-il répondu.
92 PHILOSOPHIE D' AUBEPiGISTE.
11 s'était cru guéri !... Les deux voitures lui passèrent sur le cœur, et le lui broyèrent à chaque tour de roue.
— Bonjour, monsieur le dormeur !...
Séraphita lui lança cette raillerie d'un air
amical, au milieu d'un sourire, en lui envoyant un petit geste provocateur, au moment où elle disparaissait à l'angle de la rue.
Jamais elle n'avait été si fraîche; jamais sa voix n'avait été si pure et si enjouée.
Et elle était assise auprès du major, en face des deux Anglais ! — 11 grinça des dents de la voir oublier à ce point ce qu'elle se devait à ellemême et au sexe auquel elle appartenait.
La vérité est qu'il n'était pas moins furieux contre lui-même d'attacher encore de l'attention à la conduite de cette adorable et coquette enfant.
— Les femmes ! les femmes ! murmurait-il à demi-voix, la meilleure ne vaut rien !...
Et dans ces belles dispositions, il se rendit à l'adresse de la générale.
Ce n'était pas une maison, ni un hôtel, c'était un palais.
Des deux côtés de l'escalier, couvert d'un fin tapis, une double rampe d'arbustes en fleurs. Des lustres et des girandoles de cristal de roche ; des murs revêtus de marbre ; tout ici respirait la plus parfaite élégance ; — il y régnait une
m LE PORTRAIT EN DEUIL.
sorte de calme, de recueillement, comparable à celui dîme église.
Celte paix sereine , cette tranquillité douce firent au visiteur le plus grand bien. Il sentit se fondre l'exaspération de ses nerfs ; son cerveau se détendit; une fraîcheur généreuse calma les battements de ses tempes. 11 lui sembla renaître.
Un serviteur à cheveux blancs lui avait demandé son nom et s'était rendu à l'antichambre.
11 l'entendit ouvrir deux ou trois portes, avant d'arriver à l'appartement de la générale.
L'accès de la femme si difficile ici, — et celui de Séraphita si aisé ! — Comme l'avantage était du côté de la générale !
Il venait à peine de déclarer que les femmes ne valaient rien en masse; — et, sur ces simples impressions, il en exceptait madame de Wiefland, gagné par la discrète solitude où elle paraissait vivre; — puis, n'avait-elle pas été l'amie de sa mère !
Déjà calmé, il commençait à pardonner à Séraphita son geste malicieux et son : « Bonjour, dormeur ! »
Si elle avait su, la coquette enfant, que c'était à cause d'elle qu'il s'était endormi à deux heures du matin, et, par suite, levé si tard, elle ne lui aurait certainement pas lancé si étourdiment sa raillerie.
Si, au moins, elle n'avait pas été en compagnie de ces trois déplaisants personnages, — juste les trois! Il n'y manquait que le petit Monsieur à l'habit vert !
Une jeune et brune femme de chambre apparut, linvita à la suivre, et, ouvrant un cabinet, le pria d'y attendre Madame la générale ; puis le laissa seul.
Les murs de ce retrait étaient couverts de portraits de famille»
Là se montraient les images du bon vieux temps. Dans tous les traits des femmes et des jeunes filles, on lisait la pudeur de leur époque* les mœurs pures et la décence de la maison. Il n'était pas une de celles qui s'offraient là aux regards, fidèlement reproduites, à laquelle on eût osé prêter le caprice incessant, le frivole badinage d'une Séraphita.
Quel éloquent contraste ! — Oui, c'étaient vé-
ritablement des femmes, celles-là ! Leur intérieur était leur patrie, leur empire ; elles vivaient chez elles, et n'eussent jamais consenti à courir les chemins avec les trois premiers venus !
Quel air pudique et respectable dans cette noble femme, en grands vêtements de cour ; que de décence et de dignité en cette ravissante jeune fille en robe blanche ! Que de convenance et de perspicacité dans cette fière dame en robe noire ! Comme elle apparaît chaste et pudique, jalouse de l'honneur de la famille, celle que voilà, enveloppée d'une mantille de dentelle !
Quelles effluves de vertu et de piété s'échappent des traits angéliques de cette jeune et jolie... Grand Dieu !... ce n'est pas un prestige, une erreur!... Cette jeune fille, c'est sa mère, au temps de ses beaux jours !...
Le cadre était orné d'une couronne d'immortelles et de vergiss-meinnicht entrelacés et réunis par un nœud de crêpe.
Cette image lui souriait mélancoliquement ; et il se tenait devant elle, en proie à la plus profonde émotion.
Hors d'état de maîtriser les larmes qui lui
montaient aux yeux, il joignait les mains, et du plus fervent de son âme :
— Ma mère !... ma chère mère !... prononça-
Plus il considérait cette toile, plus elle prenait vie. Il se sentait attiré vers elle, et se reportait pieusement au temps de son enfance, — alors qu'elle était sa seule amie. — Depuis sa mort, hélas, il ne l'avait pas remplacée !
On poussait la porte.
Il se tourna vivement vers la fenêtre en essuyant ses larmes, pour ne pas trahir devant la générale l'émotion qui l'avait si inopinément saisi.
Elle entrait ; déjà elle ouvrait la bouche pour s'excuser d'avoir si longtemps fait attendre Monsieur le secrétaire intime. Mais à peine le premier mot prononcé, elle s'arrêta, et lui adressant un regard pénétrant et affectueux :
— Stéphen, s'écria-t-elle, tu ne joueras pas la comédie avec moi, sans doute !... Stéphen, mon enfant, sois le bienvenu !
— Vis à vis de ce portrait tu essayerais en vain
de renier ton origine. Ce sont les mêmes traits. . Il me semble revoir Johanna !
Qui eût pu, en présence de ces mots, de ces élans du cœur, persister à jouer le rôle d'un étranger? En présence surtout du portrait de sa mère, qui, maintenant, souriait doucement à cette scène?
Non, les sentiments de notre ami débordaient.
Attendri, confus, les yeux encore humides, il saisit la main de la générale, qu'il baisa avec émotion.
Mais elle l'attira dans ses bras, et les yeux fixés sur le portrait de sa mère, elle dit :
— 0 ma chère Johanna, mon unique et constante amie, que n'es-tu ici, entre nous deux !».. De la paix où tu reposes, du moins, bénis-le à mes côtés !... Au cœur d'une mère, il n'y a rien de plus doux que là fierté inspirée par un enfant Venu à bien!... Pourquoi la mort tVt-elle ravi sitôt cette joie en ce inonde, cette récompense de ta vertu ! . . .
— Oui, continua-t-elle, en le considérant avec complaisance, c'est elle, trait pour trait. Les
hommes, dit-on, qui ressemblent tellement à leur mère, sont ordinairement bons et doux, alliant la vigueur et la gravité de leur sexe à la bienveillance du nôtre. Ils sont destinés à êtreheureux, et c'est juste, car le bonheur ne repose que sur la vertu ; mais plus encore s'ils joignent à ces qualités de l'âme, un extérieur engageant.
Un jeune homme beau et bien tourné gagne vite la sympathie, et quand il a hérité de sa mère la pureté des mœurs, la piété, la délicatesse de sentiment, l'estime de ses concitoyens, aucune condition de réussite dans la société ne saurait lui faire défaut.
— Mais, Stèphen, se reprit-elle, je te tutoie : un conseiller de Régence! un fonctionnaire appelé à gouverner les gens et le pays ! . . .
— Madame, dit-il suppliant, conservez-moi ce toi familier ; c'est pour moi un précieux titre de bonheur et d'honneur!
— Cher Stèphen, tu le veux?...
— Votre bienveillance est le meilleur héritage de ma mère. Prenez sa place, vous qui fûtes son amie la plus fidèle. Remplissez le vide qu'elle a
laissé dans mon affection, dans ma vénération ; ne me dites jamais que loi ; regardez-moi comme votre fils, ma seconde mère !...
Lorsque l'attendrissement de cette reconnaissance se fût peu à peu calmé, les premières questions de la générale tombèrent sur le but du voyage de Stéphen, sur sa prochaine entrée en jouissance de la succession de sa grand'mère, et sur les raisons qui l'avaient porté à se revêtir d'un nom d'emprunt.
Madame de Wiefland était une nature droite
et franche, tout ce qui frisait la dissimulation lui était antipathique. Elle se montra d'abord peu disposée à applaudir à ce déguisement.
Mais quand le jeune homme lui eut appris les bavardages de Sandlers et les incidents connus du lecteur, elle fut la première à approuver l'idée qu'il avait eue de s'affubler du pseudonyme de Straguro, pour se produire comme surrogat de lui-même.
Plus préoccupé de l'histoire du mariage et des opinions de l'aïeule à ce sujet que de toute sa succession, il mit bientôt la conversation sur le fameux billet cacheté.
La générale dressa les oreilles, fort troublée et fort mécontente de voir qu'il en avait connaissance. Elle se plaignit de l'indiscrétion de cerlains hommes, que le respect des affaires, même les plus sérieuses, ne saurait contenir.
Comme elle pouvait affirmer par serment que, de sa part, pas un mot n'avait été prononcé sur ce point, il fallait que le secret eût été violé par d'antres. — Mais par qui?... — Elle ne classa pas Sandlers parmi les plus réservés, lui qui en avait parlé publiquement à une table d'hôte !
Quant à elle, même à présent que ce secret était ébruité, elle voulut se tenir dans une discrétion entière. Elle déclara n'en pas savoir plus que les autres sur le contenu du billet, et surtout ne pas connaître la jeune fille que l'aïeule eût aimé à voir devenir la compagne de son petit-fils.
Sentant qu'il n'osait la presser davantage, par une délicatesse bien naturelle, et qu'elle appréciait, mais qu'il mettait une certaine importance, une sorte de scrupule, à l'accomplissement de ce vœu, elle lui dit, non sans trahir un assez grand embarras :
— Puisque tu veux que je remplace ta mère, cher Stéphen, écoute mes conseils. Calme tes inquiétudes, rassure ta conscience. Ne te laisse pas influencer, dans ton choix, par cette disposition de ton excellente aïeule. Je ne sais au juste qui elle avait en vue, mais ce que je peux te donner comme certain, c'est qu'elle n'a pas entendu te laisser un ordre à cet égard.
Elle était trop prévoyante, elle connaissait trop le monde et la nature humaine, pour stipuler une exigence de cette espèce. Si ton cœur
est encore libre, choisis librement, sans préoccupation, celle qu'il préférera, ici ou ailleurs. Les revenus des cent mille florins que tu toucherais, dans le cas où tu rencontrerais juste la personne qu'elle avait en vue, ne sauraient peser dans la balance, puisque le riche héritage que tu recueilles te permet de t'en passer.
— Vous avez raison , madame , répondit-il , sans se laisser entièrement gagner par ce discours. Vous avez raison, cette considération ne saurait influer sur ma détermination, car, dans le cas même où ces revenus m'échoieraient, j'y renoncerais en faveur des pauvres.
— Bien, mon cher Stéphen!...
— Mais, poursuivit-il, je tiens à me conformer, autant qu'il est en moi, au désir d'une personne qui s'est constamment occupée de mon bonheur ; je me ferais d'éternels reproches, si mon choix tombait sur une jeune fille que sa volonté...
— Ce n'était pas sa volonté, interrompit la générale, mais un simple souhait.
Combien l'indiscrétion de ce Sandlers me cause de déplaisir!... Tu ne devais rien appren-
dre de toute cette histoire qu'après tes fiançailles ! Enfin, puisque tu le sais, et que je suppose que madame Milborn avait en vue quelqu'un de ce pays, je veux que tu voies toutes nos demoiselles.
Avant même que tu n'écrivisses à l'exécuteur testamentaire, j'avais conçu l'idée d'un bal auquel ne devait manquer aucune de celles qui appartenaient au cercle de ses connaissances.
En y réfléchissant, je suis ravie que tu aies pris un nom supposé, car avec tes avantages extérieurs, — ne rougis pas comme un enfant, lu es très-beau garçon, dit-elle en souriant, — et, ce qui vaut mieux, avec la réputation honorable qui t'a précédé et ta grande position de fortune, si tu te fusses présenté sous ton véritable titre, tous les parents, jaloux de posséder un pareil gendre, ce qui est fort excusable, t'auraient montré tant et de si séduisantes filles, qu'un choix fût devenu un véritable tourment.
Le temps de ton deuil est expiré; d'ici en huit, nous serons précisément à l'anniversaire de ta naissance, au 7 du mois, et je veux le fêter de la façon la plus opportune, Ce jour-là, je donne
un bal, bal d'inspection! et je t'y invite. Mais son but doit rester un secret entre nous deux.
Tu trouveras parmi nos belles des jeunes filles très-intéressantes : ne te laisse pas dominer par Fidée que tu dois choisir une d'entre elles.
Si aucune ne te plaît assez pour te faire souhaiter de faire plus ample connaissance, retourne tranquillement à la capitale ; agis comme si tu n'avais jamais entendu parler du billet de ta grand'mère.
,De cette manière, je te l'affirme en son nom, tu rempliras le mieux ses volontés.
Le grand bal faisait peur au jeune héritier.
Si le hasard l'eût amené au milieu d'un cercle de ce genre, il eût vraiment pris plaisir à voir défiler devant lui toutes les beautés de Pilsen. Mais de cette autre façon, avec la générale pour confidente !... elle épierait ses regards, ses gestes, ses paroles, et sous la contrainte qu'il en ressentirait, aucune de ces demoiselles ne lui plairait.
Toutefois, madame de Wiefland comptait avec trop de complaisance sur les résultats de sa
fête, pour qu'il tentât de l'en dissuader. En effet, ayant voulu lui faire entendre qu'il serait peut-être mieux de réunir seulement les sept jeunes filles qui passaient à tour de rôle une semaine auprès de madame Milborn, elle lui dit en riant :
— Non pas, non pas ! Il faut qu'elles viennent toutes, toutes, ou pas une î
Il n'osa répliquer, et convint de bonne grâce de l'espèce d'embarras et d'appréhension où le plongeait la perspective de se trouver au milieu d'un tel essaim de beautés, absolument comme Télémaque parmi les nymphes de Calypso.
Mais cette insistance de la générale lui fit supposer, bien à tort peut-être, que madame de Wiefland connaissait parfaitement la jeune fille que la défunte avait eu en vue, et que cette jeune fille n'appartenait pas à la pléiade des Sept étoiles ■.
Il se trouva que, sans qu'il s'en fût aperçu, Stéphen avait passé la journée entière chez la
générale.
Le temps s'était envolé sans qu'il le sentît fuir, enchaîné qu'il était par la conversation attachante et délicate de madame de Wiefland, qui l'entretenait, avec sa tendre cordialité, de sa
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chère mère et de sa bonne mais singulière aïeule.
Elle ne le laissa partir, enfin, que sur sa promesse de venir dîner avec elle, tous les jours, pendant sa halte à Pilsen.
Il promit, se réservant intérieurement de ne pas prendre d'engagement pour l'avenir.
En rentrant à l'hôtel, il s'informa de M. Weinlich, et Krantz lui apprit qne ni lui ni ses compagnons de promenade n'étaient encore de retour, ce qui l'inquiétait, car de gros nuages s'amoncelaient à l'horizon et présageaient un orage.
Le jeune voyageur apprit alors que M. Weinlich possédait à la campagne une petite propriété, où il conduisait fréquemment ses hôtes. On y donnait, en outre, rendez-vous à quelques autres personnes, et l'on y faisait des parties qui se prolongeaient ordinairement fort tard, — le tout, cela va sans dire, aux frais des étrangers.
Par une conséquence naturelle, plus le père Weinlich baissait dans l'estime de Stéphen, plus il se montrait disposé à l'indulgence pour Séraphita.
Avec un père de cette sorte, qui aurait spéculé sur les choses les plus saintes, comment une jeune fille, sans expérience et sans force, eûtelle résisté à des entraînements qui flattaient sa coquetterie native?
En ce moment, le bruit de plusieurs voitures roulant sur le pavé de la rue se fit entendre. C'étaient les deux calèches qui ramenaient les excursionnistes.
Stéphen descendit et, du seuil de l'hôtel, constata tout d'abord que Séraphita était à présent à côté de sa mère, avec deux autres dames.
Il s'avança obligeamment pour lui offrir la main ; elle lui tendit la sienne, s'appuya sur lui, comme s'appuie un oiseau, et sauta à terre.
— Vous avez passé une bonne journée? lui demanda-t-il.
— Oh ! fit-elle de façon à n'être entendue que de taij avec une petite mine ; bonne ! Nous espérions que vous seriez venu nous rejoindre, monsieur. Krantz ne vous l'a*t-i{ pas dit?
— Il n'a pas pu; je suis resté dehors jusqu'à ce moment. Mais vous disiez?
— Un ennui mortel ! Ces deux messieurs an-
glais n'ont pas desserré les dents pour dire autre chose que y es et very well. Encore, fallait-il leur arracher ces mots.
Quel baume pour la cicatrice déjà en voie de guèrison de notre ami ! Séraphita lui paraissai bien plus convenable que la veille; le dernier soupçon s'effaça de son cœur.
Fatiguée de l'excessive chaleur de la journée, mademoiselle Weinlich ne resta pas à souper. C'est dire que Stéphen ne fit pas long séjour à table, et ne tarda pas à se mettre au lit, plus calme et incomparablement plus satisfait de luimême et des autres que la veille.
Il fallait son extrême lassitude pour dormir, par la température accablante qu'il faisait. Mais il ne dormit pas longtemps. Des coups de tonnerre violents et continus le réveillèrent.
L'orage, qui menaçait depuis l'après-midi, venait d'éclater; éclair sur éclair, roulement sur roulement, la pluie, la grêle, le vent tourbillonnaient avec fracas. On entendait craquer les cloisons, choir les tuiles; c'était un cataclysme.
Cette horrible bourrasque se calmait à peine, qu'un autre fléau lui succéda.
Les cris : « au feu ! au feu ! . . . » retentirent ; le tocsin sonna à toutes les églises, les tambours de la garnison battirent la générale. C'était un tumulte, un vacarme effroyable.
Stéphen sauta en bas de son lit, ouvrit sa fenêtre et demanda à la cantonnade où était le feu?
Une foule de gens couraient en désordre par la rue ; nul ne l'entendit ou ne jugea à propos de s'arrêter ni de lui répondre. — D'autres, plus complaisants ou moins pressés, lui crièrent à la fin qu'eux-mêmes ne le savaient pas.
11 allait descendre, quand, du haut de la rue, il vit arriver au grand trot une pompe éclairée par plusieurs torches.
— Voilà la vieille pompe de la ville, cria-t-on sous sa croisée , lorsque l'énorme machine passa.
Et, tout en haut de cette pompe, se tenait, le tuyau dans la main gauche et une torche dans la main droite, son ancienne connaissance, le petit et gros Zwicker, l'honorable capitaine des pompiers, encore en robe de chambre, un casque sur la tête et le salsifis au dos.
Si le jeune voyageur avait bien compris ce héros donnant un ordre à ses subordonnés, le feu était à Herfeld.
Il prit à peine le temps de s'habiller, se précipita à travers l'escalier, et demanda à Kranlz, qui vint à sa rencontre sous la porte, de lui procurer une voiture et des chevaux.
Il n'y avait de disponible que le cheval de selle du patron.
Il le fit harnacher en toute hâte, et le lança au grand galop sur la trace de la pompe de la commune.
Hélas ! il n'avait que trop bien entendu le commandement du capitaine Zwicker ! Herfeld, le village le plus florissant des environs, était en feu.
A mesure qu'il dévorait l'espace, le tableau devenait plus effrayant : Au fond, les premières clartés de l'aube ; de l'autre côté de l'horizon, les sombres nuages de la tempête, à moitié déchargés ; dans l'espace, de pâles sillons d'éclairs; au zénith, de tranquilles étoiles scintillant par éclaircies, à travers un voile brumeux; devant lui, le feu furieux, des flammes ardentes se tor-
dant et atteignant jusqu'au ciel ; des nuages d'une fumée épaisse et rougeâtre , roulant de maison en maison , sous les bourrasques du vent.
Partout, le fracas des pompes et des tonneaux d'eau courant en hâte sur la chaussée, au milieu de cris d'angoisses, arrivant du village,
L'anxiété de savoir où porter les premiers secours ; la douleur de voir anéanti le bien de tant de braves gens, auxquels il devait porter intérêt, tout cela faisait sur le petit-fils de madame Milboni une cruelle impression.
Lorsqu'il arriva, plusieurs habitations étaient en cendres.
Il courut à droite et à gauche, pendant plusieurs heures, se mêlant à tout, prêtant son aide, chariant, puisant de l'eau , disputant au fléau tout ce qu'on pouvait lui disputer.
Enfin, l'élément furieux fut vaincu.
Il faisait jour.
Quel spectacle le soleil vint éclairer! Vingttrois grands bâtiments, parmi lesquels le charmant café où Stéphen s'était arrêté l'avantveille, n'offraient à l'œil consterné que des mon-
L'INCENDIE. llo
ceaux de débris, d'où s'échappaient des filets de fumée et d'où jaillissaient des fusées d'étincelles.
Très-peu des incendiés, surpris par le désastre au plus profond de leur sommeil, avaient pu sauver quelques épaves. La plupart avaient tout perdu.
Ils se tenaient hâves, atterrés, demi-nus devant les ruines fumantes de leurs anciennes demeures. Les uns pleuraient à chaudes larmes, d'autres se tordaient les bras, quelques-uns n'avaient plus la force ni le sentiment.
Les parents se cachaient la face pour ne pas voir leurs enfants sans habits , demandant du pain. — Les infortunés, tombés subitement du bien-être dans la misère, n'avaient rien pour soulager ces pauvres petits.
Le moment était venu pour le jeune conseiller de déposer son incognito.
Son intention était, aussitôt que ces braves gens seraient remis un peu, de les faire appeler par le syndic et de les réunir autour de lui.
II voulait leur dire qu'il était l'héritier de leur ancienne propriétaire ; qu'avec ses biens il avait
hérité de ses devoirs ; que son premier soin serait de réparer, selon ses forces, le coup dont ils venaient d'être frappés.
A cet effet, il se dirigeait déjà vers la demeure du magistrat.
Elle était entourée de malheureux.
Au milieu des groupes les plus désolés se tenait, éclairée par les premiers rayons du soleil, une jeune fille, pareille au génie de la charité, donnant à manger à ceux qui avaient faim, à boire à ceux qui avaient soif, des vêtements à ceux qui en manquaient, trouvant des paroles de consolation et d'espoir pour les plus cuisantes douleurs.
Derrière elle étaient trois charrettes chargées de pain, de vin, de toutes sortes de provisions et d'effets d'habillement. Plusieurs personnes sous ses ordres en faisaient la distribution.
Les secours prompts de cet ange bienfaisant étaient d'autant plus précieux à ces infortunés, qu'au premier moment ils s'étaient abandonnés plus complètement au désespoir.
Aussi se pressaient-ils contre la jeune fille, baisant le bas de sa robe et sa main libérale, la
couvrant de ces larmes de joie et de reconnaissance que nous arrache le secours inattendu de la Providence, au moment de nos plus poignantes misères.
Le plan qui germait dans l'esprit de Stéphen, l'adorable enfant l'avait exécuté ; ce qui chez lui était une intention, chez elle était un fait accompli.
La joie de la charité brillait dans tous ses traits : mais pénétrée et saisie de toutes les misères qui restaient encore à adoucir, ses joues étaient mouillées de pleurs.
Elle cherchait, avec une humble modestie, à se soustraire à ces démonstrations de reconnaissance, affirmant, avec une indicible douceur, qu'elle n'avait obéi qu'au strict devoir de l'humanité, annonçant que son père avait promis d'envoyer encore d'autres secours, et exhortant ses protégés à conserver leur confiance dans la bonté de Dieu et dans la bienfaisance des hommes.
Puis, cherchant tous les moyens de ranimer leur courage, par l'espérance, par la perspective de jours meilleurs, elle dit au cercle qui l'entou-
rait à genoux, comme un chérubin porteur de la bonne nouvelle :
— Mes amis, votre nouveau propriétaire doit arriver prochainement. Si sa réputation est fondée, et tout indique qu'il en est ainsi, il n'a pas seulement hérité de la richesse de votre bienfaitrice, mais aussi de son cœur, de son inépuisable charité, de sa commisération aux misères d'autrui. Mon père le verra, lui parlera pour vous, et s'il est ce qu'il doit être, vous pouvez compter sur l'aide la plus prochaine, sur les moyens les plus propres à vous soulager.
Ne désespérez donc pas ! Levez vos mains vers Dieu ! là où l'affliction est plus grande, il est toujours le plus proche !...
Profondément remué par cette pieuse exhortation, pénétré de ce jugement favorable exprimé sur lui par ces lèvres dont l'éloquence venait du cœur, le jeune conseiller se tourna vers son voisin, qui paraissait être un bourgeois de Pilsen, et lui demanda quelle était cette jeune fille. — Je n'en sais rien, répondit cet homme, mais c'est un ange à coup sûr. Tenez^ monsieur^ j'en ai les larmes aux yeux.
Et cet homme fouillant dans sa poche, prit tout l'argent qui s'y trouvait et se mit, à l'exemple de la jeune fille, à le distribuer aux incendiés.
Celle-ci paraissait se disposer à partir, promettant de revenir bientôt, et distribuant aussi pour ses adieux quelque argent comptant.
Mais quoique les aumônes eussent semblé, jusqu'alors, comme les pains de l'Évangile, se multiplier entre ses doigts, elle demeura attristée et fort confuse, quand elle eut tout donné, de voir plusieurs mains se retirer sans avoir rien reçu.
Stéphen, qui n'avait perdu ni un de ses gestes, ni une de ses impressions, se fit vivement place, s'approcha et glissa sa bourse pleine d'or dans la main du charitable archange.
Il voulut accompagner son offrande de quelques paroles; mais lorsqu'il la considéra de plus près, qu'il rencontra ses yeux pleins d'âme, qui lui demandaient qui il était, pour offrir un don princier à des malheureux, étrangers pour lui ; quand il la vit, dans un trouble angélique, chercher des mots pour le remercier en leur nom,
sans en trouver, dominée qu'elle était par rémotion; lorsque enfin leurs regards se croisèrent, à son tour, il se sentit incapable de rien dire. Il reconnut que la bouche était plus subordonnée à la tête qu'au cœur.
Bien décidé à obtenir la solution de ce problème, il s'adressa cette fois à une paysanne qui se trouvait à côté de lui et renouvela sa question :
— Quelle est donc cette jeune fille?...
— Cette demoiselle, mon petit monsieur, répondit la paysanne, c'est mademoiselle Johanna, la fille de l'inspecteur des forêts, qui demeure là-bas, à Bissengen.
Il ne poussa pas l'interrogatoire plus loin. Toute son attention était pour la jeune fille, qui se tournant, le regard scintillant de bonheur, vers ses protégés, leur disait de mettre plus que jamais leur espoir en l'assistance divine, qui venait de donner à ses promesses un commencement d'exécution.
Elle distribua alors le contenu de la bourse de Stéphen avec un bienveillant discernement, et, à ceux qui voulaient la remercier, elle mon-
tra le jeune homme, qui se tenait à l'écart pour jouir de cette scène.
Ces infortunés s'approchaient, et il se disposait à décliner leurs actions de grâce, quand une jeune femme, hors d'haleine, épuisée, pâle comme la mort, se tordant les mains, se précipita aux pieds de la miséricordieuse aumônière en criant d'une voix qui déchirait l'âme :
—Mon enfant ! . . . mon enfant ! ... du secours! ... pour l'amour de Dieu, du secours!...
Stéphen, saisi de crainte et de pitié, reconnut en cette infortunée la maîtresse du café, où deux jours auparavant il avait pris un verre d'ale.
11 se rapprocha et se joignit à la jeune fille pour la relever et tâcher d'en obtenir des éclaircissements.
Mais, dans son trouble, dans son désespoir, elle ne comprenait rien, ou plutôt ne comprenait qu'une chose et exhalait son émoi en répétant plus fort :
— Mon enfant! ,. mon enfant !...
Les deux jeunes gens devinèrent, plutôt qu'ils ne l'apprirent^ que dans la première alerte de
la nuit, elle avait cru que son mari, qui avait pris la fuite, la tête égarée par l'effroi, avait emporté leur petite fille avec lui. Mais elle s'était bientôt convaincue du contraire.
— Je voulais, continua la malheureuse mère, par phrases entrecoupées, n'ayant plus en quelque sorte ni larmes ni voix, je voulais m'élancer dans l'incendie ; on m'en a empêchée ! On disait que ma sœur avait emmené l'enfant à la ville.
Je laisse brûler la maison et cours à la ville.
Ma sœur est là ; elle a sauvé notre argent et nos objets précieux, mais mon enfant, point !
Je reviens ; la maison est à moitié consumée, je demande mon enfant aux voisins, aux pompiers, à tout le monde.. . personne ne me répond, personne ne sait ce que je veux dire !
Il ne me reste qu'à me précipiter dans le brasier, on m'arrête de nouveau, on me dit que je suis folle!.,.
Johanna ! généreuse et sainte Johanna, vous, on vous écoute ! ce que vous dites on le fait. Dites-leur de me laisser libre ! Mon Dieu, est-ce qu'on a le droit d'empêcher une mère de tirer
son enfant de l'abîme, qu'elle soit morte ou vivante !...
Elle embrassait les genoux de la jeune fille, implorant sa protection et criantde sa voix épuisée:
— Laissez-moi!... laissez-moi rejoindre ma petite fille ; son berceau est derrière ce mur que la flamme vient d'atteindre ; mais voyez ! voyez... ce mur, il va s'écrouler !...
De tous les épisodes de la nuit, celui-ci était le plus navrant et le plus pitoyable.
— Qui va chercher l'enfant?... demanda Johanna tout en pleurs.
Elle montrait aux assistants le reste de la bourse.
Vingt, trente personnes se précipitèrent vers la maison, ou plutôt vers le brasier. Mais quand elles approchaient du mur fatal, des poutres enflammées, des brandons lancés d'en haut leur barraient le passage. .
La malheureuse mère fit trois tentatives; trois fois elle-même fut forcée d'y renoncer et de reculer, les vêtements en feu.
Johanna, remuée jusqu'au fond des entrailles par les sanglots de la jeune femme, fit un nou-
vel appel au dévouement, au courage des assistants, et n'en trouvant plus qui osassent affronter le fléau, elle adressa un regard pénétré au ciel, et s'avança elle-même vers la maison.
Sur ces entrefaites, Stéphen était allé cher-, cher une pompe ; sur son indication on la dirigea vers une ouverture qu'il avait remarquée, entre les poutres amoncelées contre la muraille.
Protégé par le jet d'eau vigoureux et continu, il se précipita vers cette brèche, se frayant, au mépris du danger et des brûlures, un chemin, à travers les ruines et les flammes, vers l'endroit désigné par la mère.
Par un vrai miracle, le berceau intact était à sa place, le long du mur; les poutres, en s'écroulant, avaient formé au-dessus une espèce de toit ou d'appentis.
L'enfant dormait, entre les mains de Dieu, bercée par le bruit.
Le jeune voyageur la saisit, et toujours protégé par la pompe, qui diminuait autour de lui l'âpreté du feu, il s'enfuit avec son précieux fardeau.
A peine était-il en sûreté, que la muraille et les restes du bâtiment s'effondrèrent derrière lui.
Il déposa l'innocente dans les bras de Johanna, qui la rendit à sa mère, au milieu des acclamations de la foule.
Le jeune sauveteur était traversé à la fois par la sueur et par l'eau glacée, ses cbeveux et sa barbe étaient roussis, ses vêtements brûlés à toutes les places. Sans attendre les remercîments de ses obligés, ou plutôt pour s'y soustraire, sans adresser à Johanna d'autre adieu qu'un salut courtois, il remonta précipitamment à cheval, et regagna Pilsen en un seul temps de galop.
Jamais le bidet de M. Weinlich n'avait déployé tant de jarrets.
On ne parlait déjà plus que de l'acte héroïque du jeune étranger, et si grande diligence qu'il fit, le bruit de cette belle action courait en croupe derrière lui, s'il ne le devançait déjà à Pilsen.
Stéphen était une nature trop droite et trop modeste pour s'enorgueillir de cette ovation. La
JOHÀKNA. \%1
main sur la conscience, il ne se dissimulait pas que le désir de plaire à la jeune fille, qui allait se dévouer s'il ne l'eût devancée, l'avait plus déterminé que toute autre considération. Que de fois notre vertu bâtit sur un sable plus mouvant !
Johanna ne lui avait pas adressé une parole ; mais le ravissement avec lequel elle serra F enfant sur son cœur en le recevant de lui , sa poignante anxiété quand il se précipita dans les flammes , sa légitime fierté d'avoir, par sa prière, provoqué un acte si chevaleresque, son ineffable joie en le voyant sauvé avec l'enfant, en disaient plus que toutes les phrases.
Il fit passer un mot à la générale, pour s'excuser de ne pas aller diner chez elle, et se contenta de la table de l'hôtel.
Il finissait à peine, qu'il reçut une lettre de l'inspecteur des forêts, Vilmar, de Bissengen, Après des compliments sur l'acte généreux de Herfeld, l'inspecteur se plaignait qu'un accès de goutte ne lui permît pas d'aller en personne lui porter ses remercîments et ceux de sa fille.
Il le priait, dans les termes les plus dignes et
les plus pressants, de vouloir bien, non pour chercher ses félicitations, mais pour lui ménager le plaisir de faire sa connaissance, venir le voir le plus tôt possible, et, si faire se pouvait, le soir même.
Zwicker avait appris à mademoiselle Johanna que le jeune étranger était un ami intime du conseiller Brùcker, et elle souhaitait de s'entendre avec lui au sujet d'une lettre qu'elle se disposait à envoyer à ce dernier, par la plus prochaine poste, concernant les secours à fournir aux victimes du sinistre.
Il n'y avait pas, en effet, une minute à perdre si l'on voulait assurer à ces malheureux un refuge et un toit avant la mauvaise saison.
Le message de M. Vilmar se terminait par ces mots évangéliques : «Vous avez trop fait pour ces infortunés, pour ne pas faire quelque chose encore ; la charité oblige celui qui la pratique.,. »
Ainsi que la plupart des hommes doués d'un esprit actif et d'une imagination généreuse, Stéphen s'était créé, dans ses lectures et dans ses méditations, un idéal qu'il désirait atteindre. C'était celui de la paix intérieure, de la vie recueillie de la maison.
Cet idéal, il le trouva réalisé dans la demeure de l'inspecteur des forêts.
On ne le reçut pas comme un étranger, mais comme une connaissance, comme un ami.
Mademoiselle Vilmar devait avoir dit beaucoup de bien de lui à son père, car celui-ci l'accueillit avec une expansion cordiale, et lui parla de l'amour du prochain avec tant d'onction et en homme si sûr d'être compris, que le jeune homme ne se lassait pas de l'entendre.
Il sentit du premier jet que la fille d'un tel père devait être sa joie et celle de tous ceux qui la connaissaient. Autant elle était sérieuse et touchante le matin , en présence de tant de misères, autant ce soir elle était vive et enjouée. Ce n'était pas une gaieté bruyante, mais une joie qui venait du cœur, à travers laquelle perçait le sentiment du devoir accompli et l'espoir de faire plus encore.
On se mit à dresser des plans, pour venir efficacement en aide aux incendiés ; et les traits de la gracieuse enfant prirent une expression ineffable, quand le secrétaire intime se déclara muni de pleins pouvoirs pour toute espèce d'affaire, ajoutant qu'il n'agissait que suivant les intentions du conseiller, en accordant des secours
prompts et larges, et que pour cela il fournirait les traites nécessaires sur la meilleure maison de banque de Pilsen.
— Tu le vois, cher père , dit mademoiselle Vilmar d'un air triomphant, au vieil inspecteur, je ne me trompais pas. Le conseiller Brùcker est bien tel que je me le figurais !
— Et comment vous le figurez-vous? demanda le voyageur en souriant, désireux de savoir où elle avait puisé cette opinion.
Mademoiselle Vilmar répondit sans hésiter que feu madame Milborn parlait toujours avec une sorte d'orgueil de la bonté et de la noblesse de cœur de son petit-fils.
— Et, ajouta -t-elle avec un léger embarras cette fois, pour faire un compliment au secrétaire intime, comme on reconnaît les gens à leur fréquentation et au choix de leurs alliés, si le conseiller n'était pas digne de votre amitié, vous...
Elle voulait dire ; « Vous ne la lui auriez pas donnée. »
Mais elle s'arrêta, craignant d'émettre une flatterie, ou retenue par la pensée qu'il ne con-
venait pas à une demoiselle d'adresser un mot aussi obligeant, en face, à un jeune homme.
Elle resta donc court, et feignant d'être distraite par un autre objet, elle dit à son père qui s'escrimait machinalement après sa pipe :
— Cette pipe ne veut donc pas décidément marcher aujourd'hui ?
Et elle alla chercher du feu pour la rallumer.
Si notre héros avait, jusqu'à ce voyage de Pilsen, échappé à toute grande passion, son heure était arrivée et bien arrivée celte fois !
Séraphita avait commencé à faire battre son cœur, mais les séductions de Y Ange bleu n'avaient pas la puissance du feu qui maintenant brûlait dans sa poitrine.
Tout ce qui émanait de cette jeune fille avait un attrait irrésistible. Cet éclat de jeunesse, l'admirable proportion de ses formes, la coupe de ce visage d'un ovale si pur, la grâce de sa démarche, de son maintien, le timbre argentin de sa voix, le sourire fin de ses lèvres purpurines comme celles d'un enfant ; cette chevelure brune et luxuriante ; — et tous ces mérites n'étaient
que secondaires, quand elle portait sur vous ses grands yeux d'un azur profond.
Dans ce pur cristal de l'âme, on lisait la droiture de l'esprit, l'excellence du cœur, la sainte pudeur de la jeune fille, la sérénité; — un monde de félicités et de vertus.
En sa présence, le jeune étranger se sentait devenir meilleur ; son cœur et son âme se dégageaient des liens terrestres, — son être spirituel s'ennoblissait.
Le vieillard , cloué sur son fauteuil par la goutte, ne pouvait les accompagner, mais il invita sa fille à montrer à leur hôte le jardin attenant à la maison.
Le verger était l'œuvre de la mère décédée. Mais les parterres et leurs fleurs innombrables devaient l'existence à Johanna.
Comme son compagnon de promenade admirait l'entretien de ces massifs, mademoiselle Yilmar lui parla avec un babil enfantin de remploi de son temps, qui lui paraissait toujours trop court.
Elle avait à veiller au soin de son père, aux affaires de ménage, au gouvernement de la ré-
loi LA SEPTIÈME.
publique populeuse de ses volatiles, à la tenue du jardin, à l'administration honoraire, mais active, d'une fondation de madame Milborn, une maison d'éducation de pauvres orphelins de paysans, à vingt autres objets.
Ses rares heures de loisirs appartenaient à son piano et à sa bibliothèque. Ce qu'elle évitait de dire, c'est que celle-ci renfermait un choix, des meilleurs livres français, allemands, anglais et italiens, car elle n'était étrangère à aucune de ces langues.
Dans le cours de cette conversation, et sans soupçonner quel intérêt ce détail avait pour son compagnon de promenade, elle en revint plu* sieurs fois à prononcer le nom de madame Milborn et des jours heureux qu'elle avait passés dans la maison de cette excellente et digne femme.
Stéphen, émerveillé de cette coïncidence, reconnut alors la septième étoile du fameux cycle !
— Voilà celle à laquelle a pensé ma bonne grancTmère ! — se dit Stéphen, presque à haute voix, en découvrant que mademoiselle Yilmar avait appartenu aux favorites de madame Milborn.
A mesure qu'il entendait parler et qu'il voyait agir cette gaie et simple enfant, il était de plus
en plus convaincu que ce devait bien être elle, et pas une autre.
Il exprima l'intention de retourner à la ville le soir même, mais le père et la fille insistèrent si amicalement pour le retenir, qu'il se laissa faire, non sans un secret plaisir.
Il était encore chez eux le lendemain, et le surlendemain, et le quatrième et le cinquième jour, et plus il restait dans ce sanctuaire de l'intimité, plus les relations devenaient cordiales, plus ce bouton printanier s'épanouissait en fleur, plus l'humeur de la jeune fille se montrait enjouée et franche, plus régnait en elle un entrain inaccoutumé.
Johanna avait dit vrai : dans cette maison bénie, les jours s'envolaient rapidement. La matinée se passait au jardin entre elle et l'hôte de son père. Stéphen consacrait ensuite, en compagnie du vieillard, plusieurs heures en conférence avec les architectes appelés de la ville pour étudier les reconstructions à exécuter à Herfeld, réviser les plans, conclure des marchés.
Le soir, c'étaient les heures de fête. Tout le
monde naît musicien en Allemagne : Johann a chantait accompagnée par Stéphen. D'aulres fois, on arrosait les fleurs, et l'espiègle ne se privait pas du plaisir d'envoyer quelques gouttelettes à son apprenti jardinier.
Le plus souvent, ils se rendaient à Herfeld, en traversant les prairies baignées par la Mies, et imprégnées de délicieux parfums.
A Herfeld, ils distribuaient les provisions que le cheval et la voiture de M. Vilmar avaient apportées par la grande route.
Les pauvres incendiés sortaient alors des huttes de terre qu'ils s'étaient bâties, et venaient se serrer autour de la sœur de charité, chacun exprimant à sa manière sa reconnaissance en lui souhaitant toutes les béatitudes. Consolés par ses bonnes paroles, calmés par ses secours, ils regagnaient moins malheureux leur précaire abri.
En rentrant, Johanna marchait au bras de Stéphen, dans une disposition d'esprit si heureuse, qu'elle confirmait dans tout son être ce généreux et antique adage : « Mieux vaut donner que recevoir. »
Cependant, le séjour de Stéphen ne pouvait se prolonger indéfiniment. Il avait prévenu ses liôtes que sa présence devenait indispensable à Pilsen, et le soir du dernier jour, il alla encore à Herfeld avec Johanna.
Il fut nécessairement question de son départ, un départ éternel peut-être, car il ne cachait pas qu'il devait prochainement regagner Vienne.
C'était donc leur dernière promenade !
Nous savons que la fatuité n'était pas le vice de Stéphen. Cependant, il lui semblait que sa compagne était ce soir-là moins enjouée, plus concentrée en elle-même ; et son cœur ressentit de ce petit accès de tristesse une joie ineffable.
— Mon père et moi, dit-elle, nous nous étions flattés que votre visite se prolongerait de quelques jours. Mou père ne se lie pas facilement, mais quand une fois il a donné son amitié et son estime , c'est pour ne plus les reprendre. Il s'était déjà accoutumé à votre compagnie ; — ce matin même il me laissait comprendre que votre départ lui causerait un vide douloureux.
— Ce que vous me dites, mademoiselle, ré-
DANS LA PKAIRIE. 139
pondit Stéphen, me ravit et me désole. Moi non plus, croyez-le, je ne me lie pas aisément, et je tiens plus que personne à mes amis. Mais les circonstances commandent , elles sont impérieuses. Je cède à leur ordre, seulement je ne pars pas pour toujours, pas pour longtemps. Je reviendrai, et cette fois je prolongerai ma visite de telle façon que vous serez oblgés de me renvoyer.
Elle ne partagea pas le sourire dont il accompagna ces mots et secoua la tête :
— Vos promesses sont obligeantes, dit-elle, mais qui sait s'il tiendra à vous de les remplir?
— Et qui m'en empêcherait, quand tout m'y porte î
— Vos occupations ; ces occupations qui vous rapollent si impérieusement. Et puis , la vie bruyante, le tourbillon delà capitale vous feront vite oublier la tranquillité et la monotonie de nos campagnes de Bohême... L'oubli est le plus proche voisin de l'éloignement.
En disant cela, elle se détourna vivement, et du bout de ses doigts roses, elle effaça à la déro-
bée les perles qui tremblaient au bord de ses longs cils.
Son compagnon, maîtrisant son émotion et son attendrissement, répondit que s'il était question d'oubli, c'était un malheur bien plus à craindre pour lui que pour son cher Brùcker.
— Au premier moment, ajouta-t-il, cet excellent ami sera à Bissengen. Grâce à l'opinion favorable que vous avez déjà de lui, à la réputation dont il jouit universellement, — et qui dépasse peut-être son mérite; — avec la position que lui procure son héritage, si quelqu'un doit redouter l'oubli, ce n'est pas lui, vous le voyez ; mais le voyageur obscur, dont Bissengen et tous ses habitants ne se souviendront probablement guère quand il sera loin.
— Tous ! répéta-t-elle avec un doux accent de reproche.
Elle se tut un instant et secoua négativement sa tête expressive, légèrement inclinée.
— Les habitants de la campagne, poursuivitelle bientôt, presque bas et d'un air de susceptibilité froissée, ne sont pas aussi changeants que ceux des grandes villes.
— De grâce, interrompit Stéphen, ne les confondez pas non plus tous dans ce jugement sévère.
r— Je ne sais, reprit-elle, baissant insensiblement la voix, au point qu'il dut deviner les derniers mots, qui tremblaient entre ses lèvres, — je ne sais, mais ici, ceux que nous avons aimés une fois, nous les aimons... toujours...
La tendre enfant eut beau faire, les larmes vinrent la suffoquer et lui couper la parole.
Mais Stéphen aussi n'était plus maître de lui ; ses sentiments débordaient. Dans l'ivresse de se voir si sincèrement aimé, il saisit cette minute du premier aveu, et laissa à son tour s'exhaler sa passion.
Dans ce langage qui part de l'âme, et que la plume la plus éloquente ne saurait reproduire, il lui exprima l'impression qu'elle avait faite sur lui dès le premier moment, le moment où elle lui était apparue au milieu de l'incendie du village.
11 lui dit comment les jours qu'ils avaient passés ensemble avaient fortifié cette impression et mûri ses désirs et ses desseins.
11 l'assura que sa position de fortune était suffisante pour lui offrir à ses côtés un avenir assuré, et finit par lui demander s'il pouvait, après cette déclaration dont les circonstances justifiaient la soudaineté, espérer, sinon une parole décisive, du moins un mot d'encouragement?
Quel pinceau pourrait reproduire les traits de Johanna en cet instant suprême?
Elle était là, adorable de ravissement, de pudeur, d'émoi ; son regard séraphique tantôt se dirigeait vers le ciel, tantôt descendait vers Stéphen.
La solitude qui régnait autour d'eux, les rayons dorés du soleil couchant qui les enveloppaient, 1 e ciel libre de Dieu qui les couvrait achevaient de poétiser leurs épanchements.
D'abord surprise, saisie par le ton sérieux de ce discours, d'où dépendait leur bonheur éternel à tous deux, elle avait baissé ses paupières; mais peu à peu, ses sensations remuées si profondément se firent jour par des pleurs.
Souriant à travers ces larmes heureuses, elle répondit par un regard où son œil d'azur mit toute son ardeur.
DANS LA TRAIRIE. 145
Cette première émotion passée, elle revint à bon naturel naïf et gai.
Ils reprirent leur route, mais que de serrements de mains, que d'enivrants regards, que de suaves aveux ! Ils mirent plus d'une demi-heure à franchir les quelques pas qui les séparaient de la maison paternelle.
Ils avaient tant de choses a se dire, toujours les mêmes, toujours plus douces à entendre!
Au moment de franchir le seuil de la paisible habitation, le cœur manqua à la timide enfant. Il lui semblait que les serviteurs, que son père, que tout le monde allait lire son trouble et ses senti-
ments sur son visage.
Elle avait promis, d'abord, de venir sans retard auprès de son père et de tout lui dire. En proie au tumulte de ses sensations, elle ne
Posait plus. Elle pria tout bas Stéphen d'entrer le premier et de remettre sa demande au lendemain. Tout lui semblait si nouveau, si effrayant, si charmant à la fois, qu'elle ne savait plus se résoudre à rien, elle cappréhendait jusqu'au bonheur.
Stéphen promit tout ce qu'elle voulut, pour la rassurer, mais sans savoir lui-même ce qu'il promettait ainsi.
Il ne fut pas plus tôt en présence du vieux forestier, qu'il céda à son impatience.
Abordant avec loyauté, dans un langage modeste et digne, le but de ses désirs, il ne lui cacha rien, pas même le secret de son incognito.
11 le surprit fort en lui apprenant qu'il n'était pas le mandataire du conseiller Brucker, mais le conseiller lui-même !
Il lui exposa les raisons qui Pavaient déterminé à recourir à un nom supposé, et le pria de lui conserver encore ce nom vis-à-vis de Johanna, attendu que, durant sa promenade avec elle, il avait mentalement assigné un autre moment
pour se faire connaître d'elle sous sa qualité véritable.
Enfin, il ajouta qu'il s'applaudissait d'autant plus de son incognito, que sous ce voile d'étranger insignifiant, il avait acquis la certitude que mademoiselle Vilmar, en lui accordant sa main, cédait à son cœur et non à des conditions de fortune ou de vanité.
Le vieillard, ému jusqu'aux larmes, l'attira dans ses bras ; c'était assez clairement lui accorder sa demande.
Puis, faisant allusion à sa médiocre fortune, il témoigna son regret de ne pouvoir guère donner pour dot à sa fille que ses qualités et son éducation,
Stéphen n'avait qu'une chose à répondre, c'est que ces deux trésors dépassaient à ses yeux tous les autres, et que la fortune dont il héritait l'avait heureusement affranchi de la dangereuse nécessité de rechercher un parti riche.
Johanna entra sur ces entrefaites.
Elle était si tremblante, si gênée encore, que le cœur le plus dur eût été sensible au regard
timide qu'elle porta alternativement de son fiancé à son père.
Elle cherchait à deviner ce qui avait pu être dit entre eux.
Un sourire de Stéphen lui rendit quelque courage, et M. Vilmar, la prenant aussi en pitié, mit la conversation sur un autre chapitre.
— Viens ça, mon enfant, lui dit-il, j'étais impatient de te voir.
— Impatient?... répéta-t-elle comme une colombe effrayée.
— Imagine-toi qu'en pensant au bal que donne demain la générale, notre excellente amie, j'ai cherché, pendant ton absence, clans ton secrétaire ta boîte à bijoux, afin de voir s'ils étaient en état, et il ma été impossible de mettre la main dessus.
— jN'est-ce que cela, cher père? dit Johanna, en proie à un embarras évident, ne te mels pas en peine. Je sais où ils sont. Je les ai dernièrement changés de place.
— Il fallait donc le dire! Et où les as-tu mis?
— Tiens, dit-elle en rougissant, c'est un en-
fantillage, mais je vais te l'avouer, je n'ai pas l'intention de mettre ces parures demain. J'y attache un prix inestimable, parce qu'elles me viennent de ma mère et de madame Milborn, mais elles sont passées de mode, et jureraient avec ma toilette, qui sera très-simple.
— Ah! c'est donc cela?... dit M. Vilmar avec une expression indéfinissable où le sourire et la raillerie s'alliaient à l'attendrissement.
— Mais, cher père, balbutia-t-elle, qu'astu?...
Alors, le père lui mettant la main sur la tête comme pour la bénir, reprit d'une voix émue :
— Le vieil Isaac, le joaillier dePilsen m'a expliqué la chose autrement... La parure est en gage chez lui, et tu Tas échangée contre des larmes de joie et de gratitude.
— Mon père ! . . . interrompit Johanna suppliante, en lui montrant Stéphen, pas devant lui!...
Mais M. Vilmar la prit dans ses bras et poursuivit, malgré elle :
— Ta mère aussi, ma Johanna, était pieuse et
L'ÉCRIX MATERNEL. 149
charitable; sa droite ignorait ce que donnait sa gauche ! Vois les fruits que l'on recueille d'un pareil héritage : le vieil israélite Isaac, apprenant que l'argent par lui prêté avait été employé par toi au soulagement des incendiés de Herfeld, a formellement déclaré qu'il lui était impossible de te réclamer un pfenning d'intérêt, dusses-tu laisser pendant dix ans tes diamants en gage.
Non moins vivement pénétré de ce trait nouveau de l'angélique enfant, Stéphen l'attira, en présence de son père, sur son cœur, et le vieillard étendit sur lui aussi sa main bénissante, consacrant par son silence une union formée par l'amour, la bienfaisance et la pudeur.
Puis, comme il avait été dit, et sans que rien pût le retenir, le jeune conseiller quitta Bissingen , sans que Johanna pût savoir qu'il eût déjà parlé à son père.
Dès le soir même, avant de rentrer à l'hôtel, Stéphen se rendit chez le joaillier et dégagea les bijoux.
Il en ajouta d'autres plus modernes, entre autres un collier de sept rangées de perles, une frrpçhe à sept facettes, chacune sertissant fine
autre perle, et un peigne incrusté de sept solitaires.
Ces richesses furent expédiées le lendemain de bonne heure, en compagnie d'une toilette de bal complète, d'un goût exquis, au père de Johanna, avec prière d'offrir le tout en son propre nom à sa chère fille, et de lui annoncer que M. Straguro viendrait, dans l'après-midi, la chercher en voiture pour la conduire au bal de la générale de Wiefland.
Tout étant disposé de la sorte, Stéphen courut chez la générale, qu'il n'avait pas vue de la semaine, mais à qui il avait écrit presque chaque jour.
Il voulait qu'en sa qualité d'amie intime de sa mère elle fût la première instruite de ses heureuses fiançailles.
Mais madame de Wiefland était tellement occupée des arrangements de sa fête, qu'il ne trouva pas moyen de l'attirer à part, ni de lui parler une minute sans témoin
Il lui fallut donc renfermer encore en lui son doux secret.
Tout ce qu'il put faire, ce fut de décider la gé-
nérale à éviter l'ennui des présentations particulières, en faisant annoncer par son valet de chambre les invités à mesure de leur entrée.
Ce bal était un gros événement pour la ville. Tout le monde s'en occupait; les invités étaient nombreux, les fournisseurs ne savaient où donner de la tête.
L'hôtel de Y Ange Bleu se ressentait du mouvement général. D'abord, la fille de la maison, la blpnde Séraphin devait être VIW des peines d§
la fête, puis la plupart des invités des environs étaient venus descendre à son enseigne.
Stéphen revit Séraphita; elle était toujours bien jolie, elle souriait d'un bien fin et bien agaçant sourire ; elle lui adressa sur son dévouement dans l'incendie des mots bien flatteurs; mais sans méconnaître ses charmes et son mérite, rien au monde n'était plus capable de faire varier son cœur.
Le soir arriva enfin, ce soir si lent au gré de notre ami.
Le grand salon se remplissait rapidement, la foule des invités arrivait diligente; ils étaient au complet. — Non, les regards de la générale cherchaient encore quelqu'un.
Le vieux valet de chambre, fidèle à ses instructions, annonce alors de sa voix la plus éclatante :
'— Monsieur le conseiller de régence Stéphen Brucker, et sa fiancée, mademoiselle Johann a Vilmar !...
Il y eut une exclamation universelle de surprise, mais l'orchestre, sur un signe du vieux
loi L'UNION DES ASTRES.
serviteur, fit entendre une vive et joyeuse fanfare qui la couvrit.
Tous les regards se portèrent sur la belle fiancée.
Celle-ci, intimidée de l'éclat donné à un secret qu'elle ne croyait connu que de Stéphen et d'elle, saisie de la révélation inopinée delà qualité véritable de son>fiancé, retrouvant en lui ce jeune conseiller, ce riche légataire objet de tant de conjectures, de tant de projets, faillit se trouver mal.
Elle se retint pourtant au bras de Stéphen, qui souriait de son émoi et s'inclina devant le cercle.
Puis elle se précipita dans les bras de la générale, qui venait à elle, et cacha sur son sein sa rougeur et son trouble.
— Stéphen! Stéphen! s'écria madame deWiefland en embrassant la jeune fille, je devrais t'en vouloir ! et cependant tu me combles de joie... Va, mon enfant, tu ne pouvais mieux choisir!... Cette soirée est une des plus douces de ma vie.
Elle voulait en dire davantage; mais, de toutes
L'UNION DES ASTRES. i5o
parts, les compagnes d'enfance et les amies de Johanna se pressaient autour d'elle, pour l'assurer de leur joie et de leurs vœux.
Stéphen se vit en môme temps harponné par un cercle de vieux messieurs et de vieilles dames, qui tous ayant connu madame Milborn s'empressaient à qui souhaiterait la bienvenue à son petit-fils et le complimenterait.
Le bonhomme Zwicker était du nombre, lui sautant au cou, quoi qu'il en eût, et lui déclarant, en confidence, qu'il lui avait certainement, en principe, destiné sa Bernardine, mais que cet arrangement eût fort contrarié la petite, et nonseulement elle, mais ce jeune homme, là-bas, en frac bleu à boutons jaunes, qui l'avait demandée depuis un an !.. .
— Wachtel !... appela-t-il de sa voix de capitaine des pompiers, en faisant signe audit monsieur, approchez, mon cher, approchez!.
Wachtel s'avança d'assez mauvaise grâce, mais il se rasséréna bientôt.
— M. le conseiller, lui dit Zwicker, se pourvoit ailleurs. . . nous redevenons libres, mon cher. Allons, ne faisons plus l'enfant, donnez-moi votre
main... Bien!... la tienne aussi Bernardine.
La jeune fille obéit, c'était son habitude, et cette fois la rusée n'en était pas mécontente.
Le papa Zwicker réunit ses deux mains :
— Là... c'est entendu... vous êtes fiancés !.. . ïl faut faire plus ample connaissance ; embrassezvous, mes enfants; soyez bons amis... et voilà!
Stéphen fut tenté de rire de ce petit être grotesque en tout ce qu'il imaginait; mais, l'autre nuit, la nuit fatale, par Forage et le vent, n'étaitil pas allé lui aussi à Herfeld? N'y avait-il pas bravement accompli son devoir, pour conjurer le fléau et adoucir, selon ses forces, tant de misères?
Cette réflexion ne laissait plus jour à la raillerie. Notre héros adressa un mot flatteur à Bernardine, et tendit la main au beau-père et au gendre.
Il se mettait à causer avec eux, lorsqu'il vit venir, sautillante et mutine, la blonde Séraphita^ au bras du petit monsieur vert de l'autre soir. Elle le félicita très-agréàblement sur ses fiançailles , et lui apprit qu'elle-même, depuis la veille, était promise à son cousin.
Le monsieur à l'habit vert était un compagnon d'enfance, un petit cousin. Assurément, elle avait pu, sans crime, lui donner son front à baiser.
Mais voici bien du curieux ! en moins de cinq minutes, il se trouva que Charlotte Sandlers, Amélie Wrangel, Prokofjewna, Berthe, bref, tous les astres de la constellation Milborn, avaient en réserve un adorateur, et étaient fiancées ou bien près de l'être.
Radieux de cette découverte, Stéphen escalada l'estrade et prenant, une seconde, la place du chef d'orchestre, annonça à l'assistance que la réunion avait lieu non pour célébrer les fiançailles d'un seul, mais celles de sept couples.
Et, comme un prédicateur au prône, il se mit à lire les noms des héros de ces multiples accordailles.
L'orchestre sonna sept fanfares, et ce ne fut plus qu'un embrassement, qu'une gaieté universels, car dans Pilsen, comme dans beaucoup de petits endroits, tout le monde était plus ou moins parent.
Mais le plus embrassé et le plus félicité était
Stéphen, il se vit sur le point d'en avoir une suffocation et cria à l'orchestre :
— Une polonaise, pour l'amour de Dieu ! Pendant le prélude, il s'occupait d'organiser
les rangs, de sorte que les couples fiancés ouvrissent la marche. On allait partir; le vieux domestique annonça un personnage peu attendu :
« — Monsieur l'inspecteur des forêts Vilmar !
Un éclatant hurrah ! couvrit la voix des instruments.
M. Vilmar fit son entrée très-allègrement, ma foi, déclarant qu'il n'y avait pas tenu, et qu'en son impatience il avait donné congé à la goutte et aux douleurs , préférant meilleure compagnie.
Johanna fit une petite moue et se plaignit â lui du terrible embarras où M. Stéphen l'avait précipitée, jurant qu'elle n'avait songé à rien de pareil, et qu'elle n'avait pas encore dit : Oui!
— Eh bien! c'est le moment de Je dire! répliqua gaiement le vieillard.
A moins, toutefois, se reprit-il avec une gravité moqueuse, que tu n'aies des reproches à
faire contre M. le conseiller. Quant à lui et à moi, voilà vingt-quatre heures que nous sommes d'accord.
— Quoi! depuis hier?...
— Depuis hier !
— Ainsi, tu étais du complot? s'écria-t-elle avec un mélange de naïve surprise et de joyeuse émotion.
— Comme tu le dis î
— J'étais par vous deux trahie et livrée?.., Tu savais que cet étranger dangereux s'était introduit chez nous sous un nom d'emprunt?...
— Je ne saurais en disconvenir, je le savais.
— Oh ! si j'avais du cœur, comme je devrais me fâcher et vous gronder!... Eh bien, oui,., mais je ne le peux pas...
Elle se pressa contre son père, la voix lui manquait, elle murmura à son oreille :
— Je ne peux pas. . . je l'aime trop ! . , .
— La polonaise ! . . . la polonaise ! . . . — demandait-on de tous côtés.
L'inspecteur des forêts, revenu à sa vingtième année, tendit la main à la générale, qui l'accepta avec sa grâce habituelle; l'orchestre fit entendre, de tous ses instruments, la magnifique danse polonaise ; M. A^ilmar et madame de Wiefland ouvrirent la marche, et après eux sui-
vit la chaîne des danseurs, ayant pour premiers anneaux Stéphen et Johanna suivis des six autres couples.
Les personnes qui ne dansaient pas formaient cercle pour voir de plus près l'adorable fiancée de Stéphen, car elle éclipsait toutes les autres, et lorsqu'elle passait, chacun s'inclinait devant elle.
Le gros petit Zwicker y mettait tant d'empressement que son salsifis, faisant la culbute, se renversait sur le devant, et pendillait sur sa poitrine.
Johanna seule ne se doutait pas de la puissance de ses charmes ; elle n'était pas encore complètement revenue des surprises de cette soirée, et ne paraissait pas appartenir au monde,
Il y avait une transformation céleste dans ses yeux d'un bleu pur; elle planait dans les sphères éthérées du royaume des anges, et son jeune sein se gonflait, comme s'il allait éclater,
A peine la polonaise terminée, les six fiancés 4e ses amies accoururent réclamant de mademoiselle Yilmar? qui un cotillon, qui une valse.
qui une polka ; ils y mettaient tant de feu, que Stéphen eut une espèce de tentation de jouer le mari et de les mettre en garde contre un empressement excessif.
La générale lui fit signe de la suivre et le conduisit dans un cabinet retiré, où elle le présenta à deux messieurs âgés. L'un était le chef du conseil des pupilles, et l'exécuteur testamentaire de madame Milborn ; l'autre, le président du conseil des hospices.
— J'ai peut-être eu tort, Stéphen, commença madame de Wiefland, de t'enlever à la fête; mais j'ai une excuse. Appelle cela curiosité, pressentiment, comme tu voudras.
Tu connais l'existence du billet cacheté de ta grand'mère, laissé par elle en mes mains. Le moment de l'ouvrir est venu, puisque tu nous as annoncé tes fiançailles.
Les deux personnes en présence desquelles cette ouverture doit avoir lieu sont devant nous. Si tu n'as pas d'objection à élever, nous allons y procéder.
Ces paroles ne laissèrent pas de remuer assez intimement le jeune légataire.
Le moment lui paraissait mal choisi pour une formalité de ce genre.
Certes, il ne redoutait pas un désappointement, par la perte du revenu de cent mille florins, si son choix ne se trouvait par conforme à celui de son aïeule, car la possession de Johanna le dédommageait au centuple, mais il était péniblement impressionné par ce contraste entre la joyeuse salle de bal et le recueillement de ce cabinet où l'on évoquait la mémoire d'une morte.
Toutefois, le désir de la générale paraissait si vif, que le jeune homme ne voulut pas le contrarier.
Les deux témoins s'étant assurés de l'intégrité du scel et de l'authenticité de la signature, on commença la lecture du billet.
Dans le récit qu'il a laissé de cette histoire, le conseiller nous a conservé le texte de cette missive posthume, tant pour établir que M. Sandlers ne le connaissait qu'imparfaitement, que pour montrer par cet échantillon de son style, combien était grande l'originalité de son aïeule,
Voici cette pièce ;
(( Les cent mille florins mentionnés clans mon testament, § 65, et déposés à la banque, seront retirés par mon petit-fils Stéphen, et employés par lui en œuvres pies. Mais dans le cas où il épouserait celle qui, parmi les jeunes filles de ma connaissance, me plaît le plus, parce qu'elle est la plus jolie de toutes , et surtout parce qu'elle est pieuse, économe, instruite, qu'elle fera certainement un bon usage des biens dont mon petit-fils hérite de moi, celui-ci laissera à la banque lesdits cent mille florins, pour jouir de leurs intérêts, lui ou sa femme, tant que l'un des deux vivra. Après leur mort, ce capital reviendra à tout jamais à la caisse des pauvres.
« La jeune fille que j'ai en vue se nomme, comme feue ma fille, Johanna; elle est l'enfant unique de l'inspecteur des forêts Yiimar, à Bissengen.
« Que tous deux aient d'heureux et longs jours, car tous deux sont d'excellents enfants, qui ont fait la joie de leur famille, et savent compatir aux souffrances d'autrui. C'est pour cela que je leur fournis avec joie les moyens d'adoucir le§ rnaiix de leurs seiïibhbks, partout
où ils en auront connaissance. La semence de la charité viendra à bien et portera ses fruits, et ceux-ci me seront plus chers que tous les monuments de marbre que l'on voudrait m'élever, ce que je défends expressément. »
Hors de lui, Stéphen embrassa madame deWiefland avec une tendresse filiale, et s'écria, ivre de bonheur :
— Elle a choisi Johanna! ..
Il courut à la salle de bal, entraînant le père et la fille, pour leur communiquer sa joie d'avoir choisi précisément celie qui lui était destinée.
Johanna porta avec une profonde émotion le papier à ses lèvres et dit :
— Il me semblait aussi qu'il manquait à ma félicité la bénédiction du monde des bienheureux, auquel appartient ma mère... Maintenant que du séjour de la paix me parvient la volonté suprême de la chère morte, le dernier de mes souhaits est accompli ; car, au delà de la tombe, au sein de l'amour et de l'union, ce que l'un veut, l'autre doit levouloir, et je suis sûre désormais, comme j'en avais le pressentiment, que
si ma bonne mère vivait, elle bénirait notre
union.
Ainsi, mon cher et unique Stéphen, notre vie, en ce monde, sera parsemée de joies et d'effusions.
Quant à ce revenu qui nous est échu, par une heureuse concordance de choix, je vais soumettre à mon fiancé, en présence de sa vénérée grand'mère et de notre meilleure amie, mon premier vœu :
La catastrophe de Herfeld nous a réunis. Cette nuit, qui, pour nous, fut le commencement d'une ère de bonheur, ne sera-t-elle pour les pauvres incendiés, qu'une date de misère?... Tandis que nous la bénissons, comme le berceau de notre béatitude, eux, devront-ils la maudire, comme la dernière de leur bien-être?
Mon cher Stéphen a libéralement pourvu à la reconstruction de leurs demeures; mais que de choses leur manquent encore et leur manqueront longtemps.
— Tu vas au-devant de mes désirs, ange de charité!... s'écria Stéphen en l'interrompant.
Et les deux fiancés déclarèrent solennellement,
devant la générale et les trois autres témoins, qu'ils renonçaient aux revenus des cent mille florins ; que les incendiés de HerfeM y avaient les premiers droits, et que leurs besoins satisfaits avec le temps, ces revenus seraient consacrés à d'autres œuvres de même nature.
La digne générale les pria alors de rejoindre la société, et l'heureux couple s'abandonna aux plaisirs de cette fête, avec la plénitude de satisfaction que donne surtout la conscience d'avoir pourvu aux douleurs de ses frères.
Les six autres fiancées ne manquaient ni de beauté ni de grâce. Sans cela elles n'eussent pas été appelées par madame Milborn à faire partie de la constellation des Sept.
Mais pour Stéphen, il n'y avait au monde qu'une Johanna.
Elle était bien belle, en effet, avec sa parure
étincelante dans sa brune chevelure; la blancheur nacrée du collier de perles se jouait sur la neige alpine de son sein virginal , une ceinture de corail amincissait encore sa jeune et svelte taille.
Tout en elle ravissait, la grâce qu'elle déployait en dansant, la gaieté limpide qui épanouissait ses traits, l'qrdeur qui brillait dans ses grands yeux, sa pudeur plus charmante que la grâce, plus belle que la beauté.
Celui-là seulement qui a connu les douceurs de la vie de fiancé, comprendra l'ivresse dénommer sienne une si délicieuse enfant.
Les sept mariages se célébrèrent, comme les sept fiançailles, le même jour et devant les mêmes assistants.
Aucune des jeunes filles de l'intimité de madame Milborn n'eut à regretter son absence, car son petit-fils ne se montra pas moins généreux qu'elle ne l'eût été.
On ne mit pas sur la tombe de la vertueuse femme le marbre fastueux, qu'elle dédaignait, mais, par une dernière allusion à l'une de ses in-
nocentes faiblesses, on y planta, en forme de croix, sept tilleuls.
Stéphen passa deux mois auprès de son beaupère, auquel il laissa ensuite sa jeune femme, pendant une mission qui le réclamait.
L'année suivante, c'est-à-dire environ six mois après son mariage, il revint la chercher, pour Temmener à la capitale.
En traversant Herfeld, ils virent, à la place des ruines, de petites maisons coquettes. Au-dessus de chaque porte pendaient en leur honneur des couronnes de fleurs et des rubans.
Les villageois en habit de fête, entourèrent leur chaise de poste, et, tendant vers eux les mains, les remerciaient, les bénissaient et pleuraient en leur faisant leurs adieux, car ils perdaient le voisinage de leur bienfaitrice infatigable et vigilante.
Lorsque le jeune couple se fut enfin soustrait à cette touchante ovation, Johanna, encore sous le charme de la gratitude de ses protégés, entoura Stéphen de ses deux bras, et son œil bleu vers le ciel, elle murmura :
— Cher Stéphen, restons bons à tout jamais,
LE BOMJEUR. 171
afin que, lorsque nous quitterons la vie, comme je quitte en ce moment la maison paternelle, nous soyons suivis par les mêmes larmes, par les mêmes bénédictions !