‹ Les sept péchés capitaux: l'avarice; la gourmandiseChapitre 1 sur 3 · THÉ NEW YORK · texte numérisé non relu

THÉ NEW YORK

PUBLIC UBRARY

A8T0R, LENOX AWO

TtLOCN FOUN0ATION8.

L'AYÂRICE

L'emplacement appelé depuis longues années le Charnier des Innocents, situé près des Piliers des HalleSy a toujours été cité pour le grand nombre d'écrivains publics qui ont établi leurs échoppes dans ce quartier populeux de Paris.

Par ime belle matinée du mois de mai 48**, une jeune fille de dix-huit ans environ, vêtue comme une pauvre ouvrière, et dont la figure charmante et mélancolique était d'une pâleur mate, sinistre reflet de la misère, parcourait le Charnier des Innocents d'un air pensif. Plusieurs fois, elle s'arrêta indécise devant quelques échoppes d'écrivains publics; mais, soit que les uns lui parussent trop jeunes, les autres d'une physionomie peu engageante, soit enfin qu'ils fussent rlors tous occupés, elle continuait lentement ses recherches.

Avisant cependant, à la porte de la dernière éclioppe, un

vieillard d'une physionomie vénérable, remplie de douceur et de bonté, la jeune fille n'hésita pas à entrer dans la maisonnette de bois.

L'écrivain public, frappé, de son côté, de la touchante beauté de la jeune fille, de sa tournure modeste, de son air imAûe ek ti'istei rdbchëillit aVët une liifabiliié paterndlS, la fit ètitref dânï l^cKbppft, âdnt il ferinà la pcîrte * pui* tirtot discrètement le rideau de la petite fenêtre, le bonhomme^ presque vêtu de haillons, indiqua d'un geste une chaise à sa cliente, et s'assit dans son vieux fauteuil de cuir.

Mariette (c'était le nom de la blonde jeune fille) baissa ses grands yeux bleus, rougit beaucoup, et garda pendant quelques instants* un silence embarrassé, presque pénible. Une vive émotion agitait lort ieiil sOu» le viedx petit châle de mérinos gris qu'elle portait sur sa robe d'indienne fanée, tandis que ses deux mains, croisées sur ses genoux, tremblaient légèrement.

L'écrivain, désirant rassurer la pauvre fille, lui dit affectueusement :

— Allons, mon enfant, remtttez-vous. Pourquoi cet embarras? Vous venez sans doute me prier de rédiger une pétition? une demande? une lettre?

i^ Oui, Mbûâietii*, e'eét piô\tf une letU* que je vieHs.

**i- Voui ne savez donc pas écrire?

«- N(ïn... Monsieur, ré{)ôndit Mariette ert Rougissant davantage encore, cïtr â sa tiirtidité naturelle se joignait la honte de iQh îgùorance.

L'écriVâiii public, regrettant d'àVoir peut-être humilié sd tlièntey rêpiflt d*ttfl tort affectueux î

•i-^ PattVrt enfant! me supposez-vous capable de blâmer tot^e igiiorartce?

•^ Monsieur... -

•î-- Ah ! croyei-mol, reprit-il d'une voix péftétrée, c'est au contraire de Tatténdrissenient, de la compassion que j'éprouve pour les personnes qui, comme vous, ft' ayant pu acquérir ttue éi^cation première, s&tii forfcceâ dé Vettlt* à moi. t^atrvt'es

créature», obligées de s'adresser à un tiers qu'elles peuvent croire indiscret, moqueur! Et cependant, il faut qu'elles le mettent dans la confidence de leurs pensées les plus secrètes, les plus chères! C'est bien pénible, n'est-ce pas?

— Ohl oui. Monsieur! dit Mariette, touchée de ces paroles. Être obligée de s'adresser à un étranger pour...

La jeune fille n'acheva pas, rougit encore, et ses yetix de* vinient hnmides.

L'/x:rivain public reprit, en regardant la jeune fille avec un inté/ét croissant :

•^ Encore une fois, rassurez-vous, mon enfent. Avec moi vous n'avez à craindre ni indiscrétion ni moquerie^ j'ai toujours regardé comme quelque chose de touchant, de sacré, la confiance que sontobhgées de m' accorder les personnes que le hasard ou le malbeur a déshéritées des bienfaits de l'éducation.

Puis souriant avec bonhomie, l'écrivain public ajouta :

— Ah çà ! Mademoiselle, n'allez pas croire, au moins, que je vous parle ainsi pour me vanter aux dépens de mes confrères, et leiu* enlever une cliente ! Non, non, reprit-il plus sérieusement, je vous parle comme je pense, et à mon âge on peut avouer cette prétention-là.

Mariette, de plus en plus surprise et émae du langage du vieillard^ lui dit avec reconnaissance :

— Ah ! merci. Monsieur; vous me soulagez de la moitié de ma peine, en comprenant, en excusant mon embarras. Oh! oui... ajouta-t-elle en soupirant, c'est bien cruel de ne savoir ni lire ni écrire ; mais, hélas ! cela souvent ne dépend pas de Dons.

— Eh ! mon Dieu ! ma pauvre enfant, il aura été de vous, j'en suis sûr, comme de tant d'autres jeunes filles qui s'adressent à moi : ce n'est pas la bonne volonté qui leur a manqué pour apprendre, c'est de le pouvoir. Celles-ci, en l'absence de* leurs parents occupés hors du logis, et obligés, dès leur enfance, de garder leurs sœurs ou leurs frères plus petits, n'ont jamais eu le temps d'aller à l'école; celles-là, mises «Q apprentissage de trop bonne heure...

— Comme moi, Monsieur, dit Mariette en soupirante

— On vous a mise, tout enfant, en apprentissage?

— A neuf ans. Monsieur, et jusqu'alors j'étais restée à la maison pour garder un petit frère, qui est mort peu de temps avant mon père et ma mère.

— Pauvre enfant! votre histoire est à peu près celle de beaucoup de vos compagnes, qui sont dans la même position que vous. Mais comment, en sortant d'apprentissage, n'avezvous pas tâché de vous instruire?

— Et le temps. Monsieur? dit tristement Mariette, c'est à peine si en prenant sur mes nuits, mon travail peut suffire à moi et à ma marraine...

— Hélas! oui, le temps! dit le vieillard; le temps, c'est le pain pour les travailleurs, et trop souvent il faut opter : mourir de faim ou vivre dans l'ignorance.

Puis il ajouta de plus en plus intéressé :

— Vous me parlez de votre marraine; vous n'avez donc plus ni père ni mère?

— Non, Monsieur, je vous l'ai dit, répondit tristement Mariette; puis elle reprit en soupirant : mais pardon. Monsieur, de vous avoir fait perdre ainsi beaucoup de votre temps, au lieu de vous avoir dit tout de suite quelle lettre je viens vous demander.

— Ce temps, je ne pouvais mieux l'employer qu'à vous écouter, mon enfant, car je suis vieux, j'ai de l'expérience, et je suis certain que vous êtes une brave et digne jeune fille. Maintenant, venons à cette lettre. Voulez-vous m'en dire le sujet, pour jque je la rédige? Ou bien préférez-vous me la dicter?

— Je préfère vous la dicter. Monsieur.

— Alors je suis prêt, mon enfant, dit le bonhomme en mettant ses lunettes et s'établissant devant son bureau, la tête baissée sur son papier, afin de ne pas augmenter l'embarras de sa cliente en la regardant.

Après un moment d'hésitation, Mariette commença de dicter ce qui suit à voix basse, et en tenant ses yeux baissés ;

ce Monsieur Louis... »

Au nom de Louis, le vieillard fit un léger mouTement de surprise inaperçu de Mariette, qui répéta de nouveau d'une voix un peu émue :

« Monsieur Louis... »

— C'est écrit, mon enfant, dit le vieillard, toujours sans regarder Mariette.

Celle-ci continua en s'interrompant parfois et en hésitant, car il était facile de deviner que, malgré sa confiance dans le vieillard, elle ne lui livrait pas toute sa pensée :

« Je suis bien triste; je n'ai pas encore reçu de vos nouvelles. Vous m'aviez pourtant promis de m'écrire pendant votre voyage, monsieur Louis. »

— Pendant votre voyage, répéta le vieillard, dont les traits étaient soudain devenus pensifs, et qui se dit en lui-même avec une vague anxiété : voilà un rapprochement étrange. II se nomme Louis, et il est absent.

Mariette continua de dicter :

« J'espère, monsieur Louis, que vous vous portez bien, et que ce n'est pas pour cause de maladie que vous ne m'avez pas encore écrit, car ce serait pour moi deux chagrins au lieu d'un.

« C'est aiijourd'hui le 6 mai, monsieur Louis, le six mai. Aussi je n'ai pas voulu passer cette journée sans vous faire souvenir de moi. Peut-être que vous aurez eu la même idée, et qu'après-demain je recevrai une lettre de vous, comme vous recevrez celle-ci de moi. Alors ce ne serait ni par oubli ni par maladie que vous auriez tant tardé à m'écrbre. Connue j'en serais heureuse 1 Aussi je vais attendre jusque après-demain avec une grande impatience. Dieu veuille qu'elle ne soit pas trompée, monsieur Louis! »

Mariette^ en dictant ces derniers mots^ étouffa un soupir.

Une larme roula sur ses joues. Elle s'interrompit durant quelques instants.

Le*s traits de Técrivain public, toujours courbé sur sa table, étaient invisibles à la jeune lille, et prenaient une expression de plus en plus attentive et sérieusement inquiète; deux ou trois fois, tout en. écrivant, il tâcha de jeter k la déroljée sur sa cliente un regard chagrin et scrutateur.

Il était facile de deviner qu'au touchant intérêt qu'il avait d'abord volontairement ressenti pour Mariette, succédait chez le vieillard une sorte d'éloignement causé par de graves appréhensions.

La jeune ouvrière poursuivit sa dictée en continuant de tenir ses yeux baissés :

« Je n'ai rien de nouveau à vous apprendre, monsieur Louis; ma marraine est toujours bien malade; ses souffrances empirent; cela aigrit encore son caractère. Afin de la quitter le moins possible, je travaille maintenant chez nous au lieu d'aller chez madame Jourdan. Aussi les journées me paraissent longues et tristes, car le travail fait en commun, à l'atelier, avec mes compagnes, était presque un plaisir et allait bien plus vite; aussi je suis obligée de veiller très-tard, et je ne dors pas beaucoup, car c'est surtout la nuit que ma marraine souffre davantage et qu'elle a le plus besoin de moi. Quelquefois je ne m'éveille pas aussitôt qu'elle m'appelle, parce que souvent le sonuneil est plus fort que mai; alors elle me gronde un peu, c'est biep naturel, car elle souffre.

tt C'est pour vous dire , monsieur Louis, que, comme toujours, je ne ^uis pas très-heureuse à la maison, et qu'un mot d'amitié de votre part me ferait grand bien. Cela me consolerait de tant de choses tristes.

u Adieu, monsieur Louis, je comptais sur Augustine pour vous écrire, mais elle est allée dans son pays, et j'ai été obli^ gée de m'adresser à une autre personne, à qui j'ai dicté cette lettre. Ah I monsieur Louis, jamais je n'ai été plus chagrine de ne savoir ni lire ni écrire qu'en ce moment. Adieu encore^

L'AVARICE. n

mpnsieur Louis, pensez à moi, je vous en prie, car moi je pense toujours à vous.

tt Je TOUS salue de bien bonne amitié. »

La jeune fille étant restée silencieuse après ces derniers mots, le vieillard se retourna, et leYaut enfin les yeux sur elle, lui dit :

î^ Est-ce tout, mon enfant f

— Oui, Monsieur.

— Et de quel nom faut-il signer eette lettiiet

— Du nom de Mariette, Monsieur.

— Seulement Mariette f

— Mariette Moreau, si vous voulez, Monsieur. C'est mon nom de fsuoiille.

— Signé Mariette Morêau, dit le vieillard en écrivant ces noms.

Puis, ayant plié la lettre, il reprit en dissimulant la secrète angoisse avec laquelle il attendait la réponse de la jeune fille :

— Et cette lettre, à qui faut-il l'adresser?

' — A M, Louis Richard, à Dreux, bureau restant.

— Plus de doute ! se dit le vieillard en se disposant à écrire sur la lettre l'adresse que Mariette venait de lui dicter.

Si la jeune ouvrière n*eût pas été elle-même très-préoccupée, elle aurait sans doute remarqué l'expression contrainte qui se peignait depuis quelques instants sur la figure de l'écrivain, et qui s'accentua plus durement encore lorsqu'il fut bien certain du nom de celui-lÀ à qui cette missive ingénue était destinée. Jetant à la dérobée un regard irrité sur Mariette, il semblait ne pouvoir se résoudre à écrire l'adresse qu'elle venait de lui dicter, car après avoir seulement mis sur l'enveleppe ces mots : A Monsieur, Monsieur,,, il laissa tomber sa plume, et il dit à l'ouvrière, en tâchant de sourire avec sa bonhomie accoutumée afin de dissimuler ses ressentiments et ses appréhensions :

— Tenez, mon enfant, quoique ce soit la première fois que

nous nous voyions, il me semble que vous avez déjà quelque confiance en moi.

— C'est vrai. Monsieur... avant de venir ici je craignais de n'avoir pas le courage de dicter ma lettre à quelqu'un que je ne connaissais pas : mais vqus m'avez accueillie d'une manière si bonne que je n'ai presque plus été embarrassée...

— Embarrassée, pourquoi, mon enfant? Je serais, votre père que je ne trouverais pas un mot à redire à la lettre que vous écrivez à... àM. Louis... et même si je ne craignais d'abuser de cette confiance que vous dites avoir en moi... je vous demanderais... mais non... ce serait trop indiscret.

— Que me demanderiez- vous. Monsieur?

— Quel est ce M. Louis Richard?

— Mon Dieu ! Monsieur, ce n'est pas un secret. M. Louis est clerc de notaire ; l'étude où il est employé se trouve dans la même maison que l'atelier où j'allais travailler; c'est ainsi que nous nous sommes connus, il y a aujourd'hui un an, le 6 mai.

— Ah! je comprends maintenant pourquoi vous insistiez sur la date de votre lettre : c'est l'anniversaire de votre connaissance!

— Oui, Monsieur.

— Vous vous aimez? Allons, ne rougissez pas, mon ensuit, vous attendez sans doute le moment de vous marier?

— Oui, Monsieur.

— Et la famille de M. Louis consent à ce mariage?

— M. Louis n'a plus que son père, Monsieur, et nous espérons qu'il ne nous refusera pas son consentement;

— Et le père de M. Louis, quel homme est-ce?

— Le meilleur des pères, à ce que m'a dit M. Louis, et supportant sa pauvreté avec grand courage, quoiqu'il ait été à son aise autrefois; mais à cette heure, M. Louis et son père sont aussi pauvres que nous deux ma marraine. C'est cela qui nous donne bon espoir pour notre mariage. Entre pauvres gens, il ne peut y avoir de difficultés.

— Et votre marraine, mon enfant, il me semble qu'elle ne vous rend pas la vie très-heureuse?

— Que Youlez-Yous, Monsieur^ il est si naturel d'être de mauvaise humeur quand on n'est presque pas un moment sans souffrir et qu'on n'a jamais eu que du malheur dans sa Tie !

— Votre marraine est donc infirme?

— Elle a perdu la main^ Monsieur^ et elle a une maladie de poitrine qui la tient au lit depuis plus d'un an.

— Perdu la main, conmient?

— Elle était cardeuse de matelas, Monsieur; elle s'est piquée, en travaillant, avec son aiguille à crochet, la piqûre s'est envenimée faute de soins, car ma mairaine n'avait pas le temps de se faire soigner, et on a été obligé de lui couper le bras. De temps à autre la plaie se rouvre encore, et lui est bien sensible.

. — Pauvre femme! dit le»vieillard d'un air distrait.

— - Quant à la maladie de poitrine de ma marraine, reprit Mariette, bien des cardeuses en sont atteintes comme elle, à ce que dit le médecin, parce qu'elles respirent sans cesse la poussière malsaine qui sort de la laine des matelas qu'elles battent. Ma marraine est comme courbée en deux, et presque toutes les nuits elle a des accès de toux si déchirants qu'il faut que je la soutienne quelquefois dans mes bras pendant plusieurs heures.

— Ainsi, votre seul travail fait vivre votre marraine?

— C'est tout simple, Monsieur, elle ne peut plus gagner sa vie.

— Ce dévouement de votre part est généreux,

— Je fais ce que je dois. Monsieur; ma marraine m'a recueillie chez elle après la mort de mes parents, elle a payé pour moi trois années d'apprentissage. Sans elle, je ne saurais pas l'état qui me fait, vivre ; n'est-il pas juste qu'elle profite maintenant de l'aide qu'elle m'a donnée autrefois?

— Et pour subvenir à ses besoins et aux vôtres, vous travaillez beaucoup sans doute?

— Le plus que je peux. Monsieur, quinze à dix-huit heures par jour.

— Et la nuit^ au lieu de prendre uu repos nécessaire, vous veille2 votre marraine?

— Qui la veillerait, si ce n'est moi, Monsieur?

— Mais pourquoi n'a-t-elle pas tâché d'entrer à l'hèpitalt

— Le médecin a dit qu'on ne la garderait pas à l'hospice^ parce que sa maladie de poitrine était incurable. Et puis d'ailleurs je ne sais si j'aurais eu le courage de l'abandonner ainsi.

— Allons, mon enfant, je ne m'étais pas trompé. Vous êtes une brave et digne jeune fille, dit le vieiUard en tendant sa main à Mariette.

Dans ce mouvement, soit par maladresse, soit volontairement, récrivain public fit choir sur son bureau son encrier, de sorte que Pencre se renversa en partie sur la lettre, à laquelle il ne manquait plus que l'adresse.

— Ahl mon Dieu! quel malheur! s'écria Mariette. Voici la lettre toute pleine d'enere. Monsieur.

— > Maladroit que je suis ! reprit le vieillard d'un air fâché. Mais il n'y a que demi-mal, la lettre n'est pas longue. J'écris vite, je ne vous demande que dix minutes pour la recopier, mon enfant ; en même temps je la relirai tout haut, et vous verrez de la sorte si vous trouvez quelque chose à changer ou à ajouter.

— Monsieur, excusez, mon Dieu! la peine que je vous donne.

— Tant pis pour moi, mon enfant. C'est ma faute, dit le vieillard.

Et il commença de relire la lettre à haute voix tout en écrivaut, et comme s'il l'eût recopiée à mesure qu'il avançait dans cette lecture.

En se livrant à ce nouveau travail, une violente lutte intée rieure semblait se réfléchÎF sur les traits de l'écrivain public : tantôt il soupirait d*un air satisfait et dégagé, tantôt au contraire il paraissait confus et évitait d'arrêter ses yeux sur la candide ligure de Mariette. Celle-ci, accoudée sur la table, appuyant son front dans sa main, suivait d'un regard mélanco- Wkcue et envieux la plume rapide du vieillard etlescaraotèreg

* L'AVARICE, Il

qu'il traçait, c^i^aelère^ iodéchlffmblas pqttP elte^ et qui cependant^ se disait-elle^ allaient reporter ia pensée à eelui qu'elle aimait, it

La jeu»e ouYhère n'ayant riea trouvé h retrancher ou à ajouter à sa naissive ingénue^ l'écrivain public la lui remit, après l'avoir soigneusement cachetée. «

— Monsieur, demanda timidement la Jeune fille en tirant àB sa poche une p^te bourse contenant deux pièces de dix sous fA quelques sous, cosabien vous doi&-je9

— Cinquante centimes, répondit le vieillard après avoir faé- »té un instuat, pansant que c'était peut-être «m prix de son pain de la journée que la pauvre fille donnait de ses nou^ velles à son amant. Cinquante centimes, reprit donc l'éorivain, et il est bien entendu, mon enfant, que je ne vous fais payer qu'une des deux lettres que j'ai écrites. Je suis seul responsable de ma maladresse.

' -r Vou^ êtes bien honnête. Monsieur, dit Mariette, touchée de ce qu'elle regardait comme une preuve de la générosité de l'écrivain; puis, après avdr payé sa lettre, elle ajouta :

— Vous avez été si bon pour moi. Monsieur, que j'ose vous demander un service.

— Parlez, mon enfant.

— Si j'avais d'autres lettrés à faire écrire, il me serait pi*es- ^e impossible d^ m'adresser maintenant à d'autre qu'à vous, MKMisieur. ^

— Je serai à votre service.

— Ce n'est pas tout. Monsieur, ma marraine est comme moi, elle ne sait ni lire ni écrire. J'avais une amie en qui Je me confiais; mais elle est absente. Pourriez- vous, dans le cas où je recevrais une lettre de M, Louis, prendre la peine de me la lire? Je vous dicterais tout de suite ma réponse -

^^ — Certainement, mon enfant, je lirai vos lettres; apportezles-moi 1;outes, répondit le vieillard en dissimulaiit sa satisfaction. C'est moi qui vous remercie de la confiance que vous me témoignez. A bientôt donc. Allons, vous sortez d'ici, je l'espère, moins embarrassée qu'en y entrant.

12 LES SEPT PÉCHÉS CAPITAUX. t^-

— C'est qu'aussi. Monsieur, je ne m'attendais pas à trouver en TOUS tant de bonté.

— Adieu donc, mon enfant, habituez-yous à me regarder comme votre lecteur et votre secrétaire. Ne dirait-on pas maintenant que nous nous connaissons dei)uis dix ans!

— 6'est bien vrai. Monsieur. Au revoir.

— Au revoir, mon enfant.

Mariette venait à peine de sortir de l'échoppe de l'écrivain public, qu'un facteur poussa la porte et dit cordialement au vieillard, en lui remettant une lettre :

— Tenez, père Richard, voici pour vous une lettre de Dreux. Je n'aurai pas ainsi la peine de la porter jusque chez vous, rue de Grenelle, et vous l'aurez plus tôt.

— Une lettre de Dreux ! dit vivement le vieillard en la prenant. Merci, mon garçon. Puis examinant l'écriture, il se dit : C'est de Ramon; que va-t-il m'apprendre? que pense-t-il de mon fils? Ah! que vont devenir maintenant des projets depuis si longtemps formés entre moi et Ramon?

— Père Richard, c'est six sous, dit le facteur en tirant le vieillard de sa rêverie.

— Six sous! s'écria l'écrivain public. Diable! elle n'est donc pas affranchie?

— Voyez le timbre, père Richard.

— C'est vrai, dit le vieillard en soupirant; et tirant comme à regret de sa poche la pièce de dix sous qu'il venait de recevoir, il la remit au facteur.

Durant cet incident, Mariette s'était bâtée de retourner chez elle.

Mariette^ après avoir quittl^ le Charnier des Innocents^ arriva bientôt dans cette sombre et triste rue nommée rue des Prêtres-Saint-Germain-rAuxerrois, et entra dans Tune des dernières maisons qui font face aux noires murailles de ré<glise. Après avoir traversé une allée obscure, Mariette commença de gravir im escalier délabré non moins obscur que l'allée, car il ne recevait de jour que par une cour si étroite, qu'elle ressemblait à un puits carré.

La loge de la portière était située à quelques marches du palier du premier étage; la jeune fille, s'arrétant devant cette loge, dit à une femme qui s'y trouvait :

— Madame Justin, avez-vous eu la bonté de monter chez ma marraine voir si elle n'avait besoin de rien?

— Oui, mademoiselle Mariette, je lui ai porté son lait^ mais elle est d'une humeur si massacrante, qu'elle m'a reçue comme un chien. Si ça n'avait été à cause de vous, je vous l'aurais joliment relevée du péché de paresse !

— Qélas 1 madame Justin, il faut avoir pitié d'elle; elle souffre tant!

— C'est ça, vous l'excusez toujours, vous qui êtes son partira, mademoiselle Mariette ; ça prouve votre bon cœur, mais ça n'empêche pas que votre marraine soit méchante comme un âne rouge. Pauvre fille ! allez, on peut bien le dire, vous faites votre purgatoire d'avance, et s'il n'y avait pas de paradis, vous seriez volée.

— Adieu, madame Justin, je monte bien vite chez nous.

t4 LES SEPT PÉCHÉS CAPITAUX.

— Attendez donc u# instant, j*ai là une lettre pour vous.

— Une lettre ? s'écria Mariette en devenant toute rouge et sentant son cœur battre d*aise et d'espoir. Une lettre de province? ^,

— Oui, Mademoiselle, elle est timbrée de Dreux et coûte six sous. La voici. Il y a au coin de l'enveloppe : Très-pressée»

Mariette prit vivement la lettre, la mit dans son sein ; puis, tirant sa petite bourse, elle y prit la dernière pièce de dix sous qui s'y trouvait, et paya la portière, qui lui rendit sa clef.

La jeune fille monta rapidement chez elle, à la fois heureuse, triste et inquiète ; heureuse d'avoir reçu une lettre de Louis, inquiète de la signification de ces mots : Très-pressée, inscrits sur un coin de l'enveloppe, ainsi que l'avait dit la portière; triste, enfin, parce qu'il lui faudrait attendre plusieurs heures peut-être avant de savoir ce que Louis lui écrivait, car elle craignait de s'absenter de nouveau après avoir laissé sa marraine si longtemps seule.

Mariette atteignit enfin le cinquième étage de cette maison délabrée , triste et empestée par les eaux d'iuunondices

presque toujours croupissantes dans les plombs établis à chaque palier. Ce fut avec un grand battement de cœur que la jeune fille ouvrit la porte de la pauvre chambre lambrissée qu'elle occupait avec sa marraine. Celle-ci était couchée dans le seul lit que possédaient les deux femmes. Un mince matelas, alors roulé dans un coin et la nuit étendu sur le carreau, servait de coucher à Mariette; une table à ouvrage, une vieille commode, deux chaises, quelques ustensiles de ménage accrochés au-dessus de la cheminée, située entre deux placards, tel était l'ameublement de ce logis, d'une extrême propreté cependant, et à peine éclairé par une petite fenêtre prenant jour sur la cour sombre et infecte. ,

Madame Lacombe (ainsi se nommait la malade) " était une grande femme de cinquante ans environ, d'une maigreur et d'une pâleur etîrayantes,''d'une figure désagréable et dure; \m sourire amer, sardonique, causé par les longs ressentiments

L^AYABICE. O

de la misère et de la doukor, «Huliar U it neeHOBHMBt ms

lèvres blafardes; presque courbée en c^^ux êjjis sc>q la. <» ne ▼oyait d'elle an ddÈon que son bias noîîlé «smckppfiè àt linges, et sa figme atraliîlain:, coifiée d'u TÎe^ix boaret s'échappaient çà et là qaeâqan kmaes mâdif» de gris.

Madame Lacombe «awhiaît akuiv cooffrante et c emiiimu é *; ; ses yenx caves brillaient d'an iea aamiïa^ EDe fit a tSrjti pour se retourner dans son lit, afia de mieux rmuéet aa, filleule, et elle s'éaia d'une voix «fnarairtc :

— D'où viens-tu?

— Ma marraine, je.

— Coureuse!... Tu me laisses seule expiés, pour ne fart damner, n'est-ce pas?

— Je suis restée à peine une heure ddiors, ma marraine.

— Et tu espérais me trouver mode de lage en arrivant, oein?

— Ob ! mon Dieu! mon Dieu !

' — Oui, va! pleumiehe. Je ne suis pas ta dupe. Tu as assez de moi, tu en as trop! Le jour où l'on douera ma bière, ea sera fête pour toi, et aussi pour moi, car c'est trop souffrir! N(m, ajouta cette malheureuse en portant la main à sa poitrine et poussant un long et douloureux gémissement, mort et passion ! I C'est trop souffirir aussi J

Mariette essuya les larmes que lui airachaient les saivastiques duretés de la malade, s'approcha d'elle, et lui dit avec un accent de douceur angélique :

^ Votre dernière nuit avait été si ipauvaise que j'espérais que la journée serait bonne, et que vous auriez un peu dormi ce matin pendant mon absence.

— Que je souffre oi^ qije je crève, qu'est-ce que ça te fait, pourvu que tu t'en ailles courir les rues !

— Je suis sortie un instant ce matin parce que cela était nécessaire, mais, marraine, en m'en allant j'avais prié m^ dame Justin de,..

— J'aimerais autant voir la mort que cette créature-là...

Aussi^ quand tu le peux, tu me renvoies. C'est toujours ça en attendant.

Mariette sourit avec une amertume navrante, ne répondit rien à ce nouveau sarcasme, et reprit doucement :

— Ma marraine, voulez-vous que je panse votre bras?

— Non, rheure est passée ; tu Tas fait exprès.

— Je suis fâchée d'avoir été en retard, mais permettez-moi toujours de vous panser.

— Laisse-moi tranquille.

— Mais, ma marraine, la plaie s'aggraveK

— C'est ce que tu veux.

— Ma marraine, je vous en prie !

— Ne m'approche pas!

— J'attendrai, dit la jeune fille en soupirant; puis elle reprit : J'avais dit à Madame Justin de vous monter votre Isdt; le voilà. Voulez-vous que je le fasse chauffer?

^- Du lait, toujours du laill ie cœur m'en soulève. Le médecin avait ordonné de me donner du bon bouillon fait avec de la bonne viande et une moitié de poule... Ah! bien oui^ j*en ai eu... Iimdi et mardi... et puis voilà... et nous sommes à dimanche.

— Ma marraine, ce n'est pas ma faute, le médecin ordonne *... mais il faut trouver l'argent pour suivre ses ordonnances, et si je gagne vingt sous par jour maintenant, c'est à grand'peine ...

* A propos des ordonnances de médecin, quelquefois en désaccord (quoique indispensables) avec les ressources des malades, nous avons conservé celle-ci, laissée à une pauvre femme de nos pays; elle était veuve, et en allant au bois et à la bruyère toute la journée, elle pouvait à peine, vu sa faiblesse, causée par une lente décomposition du sang, gagner cinq à six sous par jour.

Voici l'ordonnance :

« Prendre tous les matins, à jeun, une cuillerée de vin de Séguin (à douze francs la bouteille).

« Déjeuner avec des œufs frais et une côtelette grillée. « Prendre sur les dQux heures un bon bouillon.

— Ta mt rtSÊS^à^ pas à ik î-ç^ise T»:cr ti VxîfCV*

gpation toockifiti* :

— Vous Favcz nu j~jà po^ Ji^^f^t^ jtw oeœ rcc«f ^^::»-^ &aiie, ma nurcnx&e. rràùc^Giîse tazt ^oe îe prax^ «^ ^.*«$ deroDS deux In iiif ■■»■

— Ça Tcift diie que je tt sais à chirr^^ n'esl-^i^ pas*^ Vi . 3i tes rgncrnemcnts! Et je t'ai ruDassêe cjjks la nie« et je f ai fait apprmdre tan. état! Ta iocnie! maaTats «unit!

— Nom, ma mamîne, je ne sue pas iiuTite! Qiuiid i\m» êtes moins sooffirante, tous me rendei phis de ju5tkt^^ v^piui* dit Maiiette contwiant ses larmes. Mais» je tous en prie, ne restez pas ainsi sans rien prendre, cela tous fiefa ma).

— Je le sais bien, j*ai des crampes d*estomac à u>f pjis te« nir!

— Tons Toyez. Tenez, i»enez Totre hit, je tous en prie, ma marraine.

— Va-t'en au diable aTec ton lait ! tu nVimpatientes«

— Voulez-Tous q[ue j'aille tous cbercber deux œu& ùxiist

— Non.

— Ou que je vous fesse cuire un peu de rii au beurre?

— Je veux du poulet.

— Ma marraine, c'est que...

— C'est que quoi?

— Je ne peux pas prendre un poulet à crédit,

a DtDer a^ec un potage gras, une tranche de bœaf grillée et des l^mes.

« Boire à chaque repas un ?erre de Tin pur.

« Se garantir surtout du froid et de rhumidité; exercice modéré par le beau temps. »

Cette ordonnance ; qne l'on prendrait pour une ironie cruello, ne contenait cependant que les prescriptions ind<5p0n«a6(ej, faiilu dosqaelles la pauvre créature devait périr dans un temps donné ol tiûirapproché.

ËUOtMl bUK.

— J'aurai assez d'un demi ou d'un quart. Tu avais ee matin vingt-sept sous dans ta bourse.

— C'est vrai, ma marraine. *

— Alors, va m'acheter un quart de poulet chez le rôtisseur.

— Ma marraine, c'est que cet argent...

— Cet argent ?

— Je ne l'ai plus. Il ne me reste que quelques sous.

— Et tes deux pièces de dix sous?

— Ma marraine...

— Répondras-tu ? Tes deux pièces de dix sous, où sontelles?

— Je... je ne sais, répondit la pauvpe fille en rougissant et se reprochant la dépense de sa correspondance avec Louis. Ces pièces auront glissé de ma bourse, et je ne les ai pas retrouvées.

r- Tu mens, tu rougis.

" — Je vous assure...

— C'est ça, dit la malade avec un ricanement sardonique; pendant que je suis à râler de besoin sur mon grabat, elle aura été goinfrer des gâteaux !

— Moi, nxon Dieu !

— Va -t'en ! sors d'ici! laisse-moi crever de faim situ veux, mais que je ne te voie pas !

Et cette malheureuse, poussée à bout par l'àore -ressentiment de la souffrance et d'un malheur acharné, ajouta avec un éclat de rire d'une ironie sinistre :

— Tu tiens bien à me le faire boire ce }?^it ! 11 y a peutêtre quelque chose dedans, je te suis si à charge !

A cette accusation, encore plus insensée qu'elle n'était atroce, Mariette resta un moment interdite, car elle ne comprit pas tout d'abord le sens de ces horribles paroles ; mais lorsqu'elle l'eut coippris, elle se recula en joignant les mains avec effroi; puis, ne pouvant retenir ses sanglots et cédaf^t ^ un mouvement in^ésistible, ellp se jeta au cou de la malade, l'enlaça de ses bras, et la couvrit de larmes, de baisers, en murmurant d'une voix déchirante :

•» Oh! marraine! marraine!

Cette protestation navrante contre une accusation qui ne pouvait naître que d'un cerveau délirant^ rappela heureusement la malade à la raison ; son cœur ulcéré^ corrodé^ se détendit un peu^ et^ ainsi que cela lui arrivait parfois, elle eut conscience de son affreuse injustice, en sentant ruisseler sur ses joues fiévreuses les larmes de p^ filleule.

Madame Lacombe prit alors une des mains de Mariette dans la sienne, et, de son bras mutilé, tâcha de presser la jeune fille contre sa poitrine, en lui disant d'xme voix émue :

— Allons, petite, ne pleure pas; es-tu béte ! tu ne vois pas que je disais ça en riant ?

En riant t lugubre plaisanterie, digne, hélas I de cette sombre misère.

— C'est vrai, marraine, reprit Mariette eu essuyant du Wt vers de sa main ses yeux et ses joues baignés de pleurs, c'est vrai, j'ai eu tort de croire que vous parliez séheusementj mais c'a été plus fort que moi,

— Que veux-tu, il l^ut avoir pitié de cette pauvre marraine, ma petite Mariette, reprit la malade avec un morne accablement. A force de souffrir 9 vois-tu> la poehe au fiel aura crevé, et j'ai le coBur comme la bouche, amer, amer!

— Je sais bien que c'est malgré vous que vous vous emportez quelquefois, marraine. Dame! c'est si facile d'être toujours juste et content quand on est heureux j tand|s que vous, vous ne l'avez guère été, heureuse*

— C'est vrai, dit la malade en éprouvant ime sorte de satisfaction cruelle k justifier son caractère atrabilaire par Fé- Quméfation de se§ griefs contre ime implacable destinée j c'est vraiji il y a beaucoup de sorts comme le mien, mais il n'y en a pas de pires, battue en apprentissage, battue par mou mari jusqu'à ce qu'il ^e soit noyé étant soûl 9 devenue poumonique^t et estropiée dans mon état, je traîne mon boulet depuis cinquante ans, et bien malin serait celui qui pouiv rait me dirQ : Femm^ Lacombe, vous avez été au moins une Um l^ureiisfij Iki 0% qui i^'appelle heureuse » pendant un

jour^ un seul jour de votre chienne de vie. » C'est potu'tant ▼rai^ ça, ma petite Mariette, j'ai eu, comme on dit, une vie sans dimanches, quand il y en a tant d'autres pour qui chaque jour est un dimanche.

••• — Pauvre marraine, je ne comprends que trop bien ce que vous avez dû souffrir, allez !

— Non! petite, non, tu ne peux pas comprendre cela, quoique tu aies déjà bien connu la peine avec tes dix-huit ans! mais au moins, toi, tu es gentille, et quand tu as un bonnet blanc et frais, avec un bout de ruban rose sur tes cheveux blonds, et que tu vois dans ton miroir ta jolie mine^ tu as de petits moments de contentement.

— Marraine, écoutez, je . . .

— Je te dis que si, moi; ça contente toujours, sois firanche, petite; avoue que tu es tout aise, et im peu fiérotte quand on se retourne pour te regarder, malgré ta mauvaise robe de deux sous et tes gros souliers lacés?

— Oh! pour ça, marraine, dès que je m'aperçois qu'on me regarde, ça me rend toute honteuse. Tenez, quand j'allais à l'atelier, il venait un monsieur qui me regardait toujours en venant parler à madame Jourdan ; ça m'impatientait à mourir.

— Oui; mais au fond ça contente, et quand tu seras vieille, tu te souviendras du temps jadis ; tu auras du moins comme quelque chose qui reluira dans ta jeunesse, tandis que moi, je ne vois que du noir, et je ne sais plus seulement si j'ai été jeune; mais pour laide, j'en suis sûre.

— Oh ! marraine !

— Si laide, que j'en prenais les miroirs en grippe; aussi je n'ai pu trouver pour mari qu'un vieil ivrogne qui me rouait de coups, et je n'ai pas même eu la chance de me ré* jouir de sa mort, car il m'a fallu payer ses dettes de cabaret ; enfin, comme je suis née coiffée, je suis devenue estropiée, incapable de travailler, je mourrais de faim si je ne f avais pas eue.

— Allons, marraine, vous n'êtes pas juste, dit Mariette avec un tendre sourire^ voulant dissiper la noire humeur de ma*

dame Lacombe; vous ayez, à ma connaissance^ eu du moins un jour heureux dans votre vie.

— Lequel donc ?

— Quand, après la mort de maman, votre voisine, vous m'avez prise avec vous par charité.

— Eh bien?..

— Est-ce que cette bonne action ne vous a pas satisfaite? Est-ce que ça n'a pas été, au moins pour vous, un jour heureux que celui-là, marraine ?

— Si tu appelles ça un jour heureux... merci !

— Gomment ?

— Dis donc que ça été un de mes jours pires, au contraire.

— Ah! marraine ! dit tristement la jeune ûUe.

— Pardi! mon ivrogne de mari était mort, et une fois ses dettes payées, je n'avais plus de soucis que pour moi ; mais en me chargeant de toi, petite, c'est comme si je m'étais trouvée veuve avec un enfant sur les bras; et tu crois que c'est gai, toi, pour une femme qui déjà se suffit à peine à elle-même? Mais tu étais si gentille, avec ta petite tête frisée et tes yeux bleus, tu avais l'air si triste agenouillée devant le corbillard de ta mère, que je n'ai pas eu le courage de te laisser aller aux Enfants-Trouvés. Aussi quelle mauvaise nuit j'ai passée en me demandant ce que je ferais de toi, ce que tu deviendrais, si le travail venait à me manquer! Tiens, vois-tu, Mariette, j'aurais été ta mère, que je n'aurais pas été plus tourmentée; et tu appelles ça un jour heureux pour moi ! Non, non! Si j'avais été dans l'aisance, à la bonne heure! j'aurais dit : Le sort de cette petite est assuré , et c'est là une chose qui vous contente; mais te faire seulement changer de misère, il n'y a pas là de quoi être gaie.

» Pauvre marraine ! dit la jeune allé profondément attendrie.

Puis, souriant dans ses larmes, et voulant tâcher de rendre tin peu de calme à cette âme si ulcérée, elle reprit :

— Eh bien ! marraine, ne parlons pas de jours, mais seulement de moments, car moi, je veux vous trouver absolu-

23f LE» SEPT PÉCHÉS CAPITAUX.

ment en flagrant délit de bonheur, en ce moment, par

exemple.

— En ce moment?..

— Votw êtes, j'en suis dure, contente de ne plus me voir pleurer de chagrin comme tout à l'heure, et cela* marraine^ grâce aux bonnes paroles que vous me dites.

La malade i^ecoua triêtement la tête.

— - Quand tnon humeur acariâtre s'apaise un peu^ comme maintenant, sais-tu à quoi je pense?

— A quoi, marraine ?

— Je me dis : Mariette est une bonne petite fille, c'est vrai, malâ je suis presque toujours si dure, si injuste pour elle, qu'au fond elle doit mô détester, et je 16 mérite.

— Allons, marraine, dit douloureusement la jeune fille, voilà que vous revenez à vos mauvaises pensées de tout à Pheure.

-^ Avoue qUe je ne me trompe pas? Eh! mon Dieu! je ne te dis paè cela polir te gronder! Tu as raison. Til te tues de travail pour moi, tu me nourris, tu me sers, et le plus souvent je te paye en duretés... Va, pauvre petite, ma mort sera pour toi un boti débarras, et mieux vaut que l'homme à la bière vienne plus tôt que plus tard.

^- Vous l*'ave2 dit tout à l'heure , marraine : quand vous parlez de choses si vilaines et si tristes, c'est une plaisanterie, et je les prends ainsi, repartit Mariette en tâchant encore de sourire, bien qu'elle sentit de nouveau son cœur se briser en voyant la malade sur le point de retomber dans ses noires extravagances.

Mais celle-ci, touchée de l'eïpression d'angoisse qu'elle remarqua de nouveau sur les traits de sa filleule, lui dit r

— Puisque je plaisante, petite, ne prends donc pas un air si chagrin; voyons, allume le réchaud, fais-moi une soupe au lait, et pendant qu'elle chaufltera, tu panseras mon bras.

Mariette fut aussi contente de ces ordres de sa marraine que si elle lui eût dit les meilleures paroles; elle se hâta de prendre sur une plaùche du |)lacard le deul morceau de paitt

L'AVARICE. n

qui resiàt céans^ rémiaça dans un poêlon rempli de lait, alluma le réchaud, le porta sur le palier, et revint auprès de la malade^ Celle-ci lui tendit alors son bras mutilé, qui, malgré la répugnance que devait inspirer une plaie putride, fut pansé par Mariette avec autant de patience que de dextéritéi

La résignation de la jeune fille, son dévouement, ses prévenances, ses soins empressés, émurent de nouveau le cœur de madame Laeombe; le pansement terminé, elle dit à sa filiente sans pouvoir s'empêcher de joindre au témoignage de sa recontiaissaiice une comparaison amère :

• — On vcAte les soeurs de charité^ il n*y en a pas une qui mérita la moitié autant que toi^ petite.

— Ah I marraine, ne dites pas cela.

-^ fistHce que la plupart ne sont pas comme nous des enfants de misère?

-^ Mais les bonnes sœurs se dévouent à soigner des étrangers, mairalue^ tandis que vous êtes pour moi comme une mère. Je fais mon devoir, j'ai donc moins de mérite qu'elles*

— Oui, pimvré Mariette, parles-en de ma tendresse pour toi; elle est belle ! Tout à Theut-e encore, je t'ai fait fondre en larmes^ et sans doute je recommencerai demain.

Manette, afin de s'épargner le chagrin de répondre aux amères paroles de sa marraine, alla chercher la soupe au lait, qu'dJe apporta fhmante après avdir éteint le réchaud i.

La malade mangea cette soupe avec assez d'appétit ; à la dernière cuillerée, elle dit à Mariette :

-^ Mais J'y songe, petite, et toi?

*>- Oh !. moi, mai^raine, j'ai déjeuné, répondit la pauvre menteuse. Ce matin j'ai acheté un petit pain de seigle que j'ai mangé tout en marchant. Mais laissez-moi arranger y^trQ oreiller; vous pourrez peut-être dormir un peu; vous aviai passé une si mauvaise nuit î

— Tu le sais bien ; tu as toujours été sur pied.

^ Bah! je ne suis pas très^dormeuse, moi, marraine, et la Tiille ne tne féAigue pas. Allons, vous trouvez-vous mieux couchée ainsi?

— Oui... Merci^ petite.

— Alors je vais prendre mon ouvrage et me mettre auprès de la fenêtre. Il fait si sombre ici, et j'ai un ouvrage si vétilleux!

— Qu'est-ce que tu couds donc là?

— Oh ! une pièce magnilique^ marraine, une chemise de batiste superfîne. Madame Jourdan m'a confié, en me recommandant bien de ne pas la perdre, cette superbe garniture de valenciennes, qui vaut à elle seule deux cents francs, ce qui mettra chaque chemise à trois cents francs pièce au moins, et il y en a deux douzaines à faire. Il parait que c'est pour une demoiselle entretenue, ajouta naïvement Mariette.

La malade partit d'un éclat de rire sardonique.

— Qu'avez-vous, marraine? dit la jeune fille assez surprise.

— Une drôle d'idée.

— Ah ! dit Mariette non sans appréhension^ car elle con> naissait le caractère habituel de& plaisanteries de madame Lacombe, et quelle idée avez-vous, marraine?

— Je me demande à quoi ça sert qu'il y ait sur terre tant de pauvre monde qui, comme toi et moi, ne connaissent dans la vie que peine et misère; le sais-tu, petite, à quoi ça sert?

— Dame ! marraine, que voulez-vous que je vous dise?

— Ça sert à ce qu'une honnête fille comme toi, qui n'a que deux ou trois mauvaises chemises de calicot rapiécées à se mettre sur le corps, gagne vingt sous par jour à coudre des chemises 'de trois cents francs pour... Bon courage à l'ouvrage, petite ! je vais tâcher de rêver cimetière par là-dessus !

Et la malade se retourna du côté de la ruelle, et ne dit plus rien. .

Heureusement, Mariette avait le cœur trop pur et était trop préoccupée pour sentir la désespérante amertume des derniers sarcasmes de sa marraine; et pendant que celle-ci était tournée du côté de la muraille, la jeune fille tira de son sein la lettre très-pressée que la portière lui avait remise, et, tout en continuant de travailler, elle posa cette lettre sur ses genoux et à l'abri des regards de la malade.

Mariette s'aperçut bientôt que sa marraine s*élait endormie. Suspendant alors un instant son travail, la jeune fille, qui jusqu'alors avait couvé du regard la lettre de Louis Riclfard (dit fils de Fécrivain public), lettre posée sur ses genoux, la décacheta et rouvrit. Vaine et puérile curiosité! car, nous l'avons dit, la pauvre ouvrière ne savait pas lire. Aussi, rien n'était à la fois plus touchant et plus pénible que de voir la jeune fille contempler avec un vif battement de cœur ces caractères pour elle incompréhensibles; elle remarqua seulement, avec un mélange d'inquiétude et d'espoir, que' la lettre était très* courte.

Cette lettre si courte et si pressée, ainsi que le marquait Tannotation visible à un coin de l'enveloppe, annonçait-elle une bonne ou une mauvaise nouvelle?

Mariette, les yeux fixés sur le mystérieux écrit, se perdait en conjectures, songeant qu'évidemment une lettre si brève, après ime assez longue séparation, annonçait quelque chose d'inattendu : soit un prochain retour, car si Louis devait ar< river presque en même temps que sa lettre, il n'aurait pas eu besoin d'écrire; soit une mauvaise nouvelle imprévue qui ne laissait pas à Louis le temps de s'expliquer longuement.

Ces poignantes perplexités firent éprouver à Mariette un des mille tourments auxquels sont exposés les infortunés que le malheur ou l'abandon déshérite d'une éducation première. Tenir là dans sa main, sous ses yeux, quelques lignes qui tous apportent la joie ou la douleur, et ne pouvoir pénétrer

ce secret ! être obligée d'aller demander à un étranger de4îre ces lignes et de recevoir de sa bouche au moins indifférente Tannonee d*une nouvelle à laquelle votre vie est pour ainsi dire suspendue !

Telles étaient les réflexions de Mariette. Ses angoisses atteignirent bientôt à leur comble; aussi, voyant sa marraine continuer de dormir, elle résolut, au risque d'être cruellement traitée à son retour (les bons moments de madame Lacombe étaient rares), elle résolut de courir chez Fécrivain public. La jeune ouvrière se leva de sa chaise avec précaution afin de ne pas éveiller la malade; mais au moment où elle s'approcha de la porte en marchant sur la pointe du pied, elle M soudain arrêtée par une pensée désolante.

Elle ne pouvait faire lire sa lettre & l'écrivain public sans lui demander d'y répondre, réponse peut-être imposée par le contenu de la letti'e de Louis; il faudrait donc encore payer le vieillard, et Mariette ne possédait plus que ce qu'il lui fallait pour acheter le pain de la journée, pain qu'elle devait solder comptant, le boulanger, déjà créancier d'une vingtaine de francs, refusant d'ouvrir un nouveau crédit» Mariette avait touché la veille sa semaine, ne montant qu'à cinq francs, le§ soins qu'elle donnait à sa marraine absorbant une partie de son temps. La plus grande partie de cette modique sommé avait été employée à rembourser la portière de quelques avances, et à donner un à-compte sur le blanchissage; il n'était resté à Mariette que vingt-sept sous, sur lesquels elle avait déjà prélevé les frais de sa correspondance avec Louis.

En présence des besoins de sa marraine, et de sa position déjà si obérée, la pauvre enfant se reprochait cette dépense épistolaire comme une prodigalité coupable.

L'on sourira peut-être de pitié à la peinture de ceà angoisses navrantes, de ces cruelles récriminations contre soimême à propos de deux ou trois pièces de cinquante centimes. Hélas! il n'est pas de petite àomme pour le malheureux; une «igmentation de dix sous sur son salaire lui permettent sou* t«ttl de sotttenlï son existence au Heu de mourir lut pett

L'AVARICE. tl

chaque jour et de sentir sa yie s'épuiser, se tarir dans une sorte d'agonie Tivante, état moyen entre la maladie et la santé^ qui éonduit prématurément tant de gens au tombeau.

Mariette, aûn de s'épargner un surcroit de dépense, songea d'abord à faire lire la lettre de Louis par la portière; mais craignant le bavardage et peut-être les railleries de cette femme, dans sa délicate susceptibilité, la jeune lîUe s'effraya, et elle préféra accomplir un pénible sacrifice. Il lui restait une robe d'une jolie étoffe qu'elle avait achetée au Temple et re- Mte à sa taille; elle la conservait, ainsi qu^on dit, pour les grands jours; deux ou trois fois seulement elle l'avait portée pour se faire belle et sortir avec Louis. Mariette mit en soupirant sa jolie robe dans un petit cabas de paille, y joignit im fichu de soie, afin de porter le tout au mont-de-piété. Tenant d'une main son petit paquet, et marchant légèrement afin de ne pas troubler le sommeil de sa marraine, la jeune ouvrière atteignait la porte, lorsque madame Lacombe fit un mouvement et, s'éveillant à demi, murmura :

— Allons !... elle sort encore!... et...

Mais elle n'acheva pas, et retomba dans son assoupissement.

Mariette, profitant de cette circonstance, resta un moment immobile et muette, puis ouvrant la porte avec la plus grande précaution, elle sortit, retira la clef, qu'elle déposa en passant chez la portière, et se rendit en hâte au mont-de-piélé. On lui prêta cinquante sous sur sa robe et son fichu. Munie de cette sonmie, Mariette courut au Charnier des Innocents, afin d^ retrouver l'écrivain public.

Depuis le départ de Mariette, et surtout depuis qu'il avait pris connaissance de la lettre que son fils lui avait écrite de Dreu3L dans la matinée, le vieillard réflécliissait avec une anûété croissante aux entraves que pouvait apporter à ses projets le secret que le hasard lui avait fait découvrir lors de son entrevue avec la jeune fille. Soudain, il la vit paraître de nouveau à la porte de son échoppe. Ne cachant pas sa surprise, mais dissimulant les vagues inquiétudes que lui causait le retour subit de sa cliente, l'écrivain lui dit :

— Qu'y a-t-il, mou enfant? Je ne m'attendais pas à vous revoir sitôt.

— Monsieur, répondit Mariette en tirant de son sein la lettre qu'elle avait reçue, voici un mot de M. Louis; je viens vous prier de me le lire, et d'y répondre si cela est nécessaire.

Et la jeune ouvrière, palpitante d'inquiétude et de curiosité, attendit la lecture des quelques lignes de Louis. L'écrivain public, qu'elle ne quittait pas du regard, lut en un instant cette courte missive, cacha difficilement la contrariété qu'elle lui fit éprouver; puis, soudain, feignant un douloureux étonnement, il déchira la lettre, à la grande stupeur de Mariette, et s'écria :

— Ah! pauvre enfant!

Et il jeta les morceaux de la lettre sous son bureau après les avoir froissés entre ses mains.

— Monsieur, dit Mariette en pâlissant, que faites- vous?

— Ah ! pauvre enfant ! répéta le vieillard d'un air consterné.

— Oh! mon Dieu! murmura la jeune fille enjoignant les mains, il est arrivé malheur à M. Louis?

— Non, mon enfant, non; mais ce que vous pouvez faire de mieux, c'est de l'oublier.

— L'oublier?

— Oui, croyez-moi, renoncez à de trop chères espérances.

— Comment! M. Louis... Que lui est-il donc arrivé, mon Dieu!

— Tenez, ma pauvre enfant, c'est quelque chose de bien triste que l'ignorance, et cependant, en cette occasion, je vous plaindrais de savoir lire.

— Mais, Monsieur, qu'y a-t-il dans cette lettre?

— Il ne faut plus songer à un mariage désormais impossible.

— M. Louis m'écrit cela?

•— Oui, en faisant appel à la générosité, à la délicatesse de votre cœur.

— M. Louis me dit de renoncer à lui, et qu'il renonce à moi?

— Hélas! otti^ pauvre enfant! Allons^ dû courage, de la résiliation! .-. j

Mariette devint pâle comme une morte, garda nu moment le silence, pendant que de grosses larmes coulaient de ses jeux; puis, se baissant soudain, elle ramassa les morceaux lacérés de la lettre, les remit à FécriTain, et lui dit d'une voix altérée :

— Monsieur, j'aurai le courage de tout entendre : rajustez ces morceaux ; j'écoute.

— Mon enfant, croyez-moi, n'insistez pas, je vous en supplie!

— Monsieur, lisez! par grâce, lisez I ~* fliais*««

~ Ignorer ce que dit cette lettre, si pénible qu'elle me soit à entendre... ab! tenez. Monsieur, ce serait à en mourir.

— Je vous ai fait connaître le sens de ces lignes; épargnezvous un nouveau coup.

— Monsieur, ayez pitié de moi ! Si, comme vous me l'ayez dit, je vous inspire quelque intérêt, lisez! au nom du ciel, lisez ! Que je sacbe au moins tonte l'étendue de mon malbeur. Et puis il y aura peut-être une ligne, un mot de consolation.

— Allons, pauvre enfant, puisque vous l'exigez, dit lé vieillard en rajustant les morceaux à côté les uns des autres, pendant que Mariette, anéantie, les traits bouleversés, attachait un regard fixe et désolé sur l'écrivain public, écoutez donc cette lettre.

Et U lut:

« Ma cbère Mariette,

« Je vous écris en bâte quelques mots; j'ai la mort dans l'âme. Il faut renoncer à nos projets; il s'agit pour moi d'assurer à mon père l'aisance et le repos pour ses vieux jours. Vous savez ai j'aime mon père. J'ai donné parole. Nous ne pouvons plus nous voir.

« Une dernière prière : je l'adresse & la délicatesse^ à la gé«

90 LES SEPT PËGHfiS CAPITAUX.

néronté de voire eaur j ne tentez paa i^ me revoie oa de changer ma résolution. Il me faudrait opter entre pio^ pàr^ et vont ; peut-être, en vous revoyant^ n'auraifi-je plui 1^ courage d'accomplir mon devoir de fili, l»e §art de raveoir dQ mon père est donc entre vos mains. Je compte sut Ia géiiér^<9 tité de votre cœur. Àdiaul la douleur VM fait ^mbw 1a plume des mains.

« Encore adieu, et pouptoujouvs adieu I

« Louis, »

Tant que dura la lectufe dQ ee billet, Mariatta aur^dt pu offrir à un peintre le triste modèle de la douleur : dQ];uHU çt immobile auprès du bureau de Fécrivain, les brg^ peadf^nts, les mains jointes et les doigts entrelacés, muette, les lèvres ^gv* tées d'un tremblement eonvulsif, les yeux baissés et noyés de larmes qui coulaient sur ses joues, la pauvre préatur^ éçou*tait encore, quoique le vieillard eût terminé ^a lecturt.

Le premier il rompit le silence, et dit :

•^ J'étais bien certain, mon enfant, que cette lettre vous £^ rait un mal a£Ereux.

Mariette ne répondit rien.

*— Mon enfant, reprit le père Richwd, ne trembla? pas ainsi; ass^ez'vvous. Tenez, buvez un peu d'eau fralcbe.

Mariette n'esitendit pas i le fegard toujours â^e et bftigné de pleurs, elle murmura à mi-voix, avec ime expr^^on d4>chirante :

— Allons, c'est fini I rien, plus rien au monde!... C'était trop heureux! Ah! je suis comme pift piîyT9,ine : }p bonheur n'est pas fait pour moi!

Puis, elle ajouta avec un sanglot étouffé et un accent impossible à rendre :

•-Enfin!

-«- Mon enfant, reprit le vieillard, invoLoiitairement ému de ce morne désespoir, de grâce, remet(e»*vous. f

Ces paroles rappelèreai la jaune fille à eUer«mème; elle es-

snya au youz» et dit à Fécrivaiii d*iuie ▼<nx qu'elle tâeha de rendre assurée :

— Merci, Monsieur.

Puis elle ramassa lentement sur la table les morceaux de la lettre laeérée.

v-^ Que feûtes^-voust dit le pore Richard avec inquiétude. A quoi bon conserver ces débris qui ne vous rappelleront que trop de douloureux souvenirs?

— La toinbe de quelqu'un que l'on a bien aimé rappelle aussi de douloureux et chers souveoirs, répondit Mariette avec un sourire navrant^ et pourtant on ne la délaisse pas^ eette tombe!

Et après avoir réuni les morceaux de papier dans l'enveloppe, Mariette la mit dans son sein^ et^ croisant son petit eh&le, elle se disposa à sortir en disant au vieillard :

— Je vous remercie de votre complaisance. Monsieur. Et, par un scrupule plein de délicatesse, elle ajouta timidement : Quoiqu'il n'y ait pas eu de réponse à écrire à cette lettre. Monsieur, je dois, après la peine que vous avez prise, vous o^* frir...

— Ce sera donc dix sous, comme pour une lettre, dit le vieillard en interrompant Mariette ; et, sans hésiter le moins du monde pour accepter cette rémunération, il la reçut, l'em* pochant avec une sorte de sensualité, malgré les émotions diverses dont il était agité depuis le retour de la jeune fille.

a»- Allons, mon enfant, au revoir, dit-il, et ce sera, je l'esr père, dans des circonstances moins tristes.

*-^ Que Dieu vous entende. Monsieur 1 répondit Mariette.

Elle s'éloigna lentement, tandis que le père Richard, très-^ empressé de retourner chez lui,' fermait les volets de son échoppe , terminant ainsi sa journée plus tôt que de coutume.

Manette, en proie aux plus poignantes, aux plus noires idées, marcha machinalement devant elle, sans se rendre compte du chemin qu'elle suivait. Elle aniva aiasi aip: environs du -pont au Change.

A l'aspect de la rivière, la jeune fille tressaillit comme on s'éveille en sursaut d'un rêve, et murmura :

— C'est mon mauvais sort qui m'a amenée ici.

Et traversant rapidement le trottoir, elle s'accouda au pa* rapet, contemplant d'un œil fixe les eaux rapides du fleuve.

Peu & peu Mariette subit cette sorte de fascination étrange que cause l'attraction de Tablme.

A mesure que son regard suivait le courant, elle se sentait prise d'une sorte de vertige. Toujours accoudée au parapet, sa tête entre ses deux mains, elle se penchait de plus en plus au-dessus de la rivière.

— Là est pourtant l'oubli de tous les chagrins! se disait cette malhem^euse enfant; là est un refuge assuré contre toutes les misères, contre la crainte de la faim, de la maladie, ou (f une vieillesse malheureuse, malheureuse comme celle de ma marraine... Ma marraine! mais sans moi qu'est-ce qu'elle va devenir?

A ce moment Mariette se sentit saisie fortement par le bras, et entendit un& voix lui dire d'un ton effrayé :

— Prenez donc garde, ma petite, vous allez tomber dans la rivière !

La jeune fille frémit, se redressa, jeta les yeux autour d'elle d'un air hagard, et vit une grosse femme, d'une bonne et honnête figure, qui reprit affectueusement :

— Savez-vous que vous êtes bien imprudente au moins, ma petite, de vous pencher ainsi sur le parapet. J'ai vu le moment où vos pieds allaient quitter terre.

— C'est que je ne faisais pas attention. Madame; je vous remercie.

— Mais il faut faire attention, ma petite. Oh! mon Dieu! comme vous êtes pâle ! est-ce que vous vous sentez mal?

— Non, Madame... un peu de faiblesse seulement, dit Mariette, qui éprouvait une sorte d'étourdissement douloureux; ce ne sera rien.

— Appuyez-vous sur moi. Vous relevez sans doute de maladie?...

— Oui, oui^ Madame^ ajouta Mariette en passant ses mains sur son front. Où suis-je, s'il vous plfidt?

— Entre le pont Neuf et le pont au Change, ma petite. Vous êtes étrangère à Paris, peut-être? t>

— Non, Madame, mais tout à l'heure j'ai eu une espèce d'étourdissement. Maintenant cela passe, et je me reconnais.

— Vous ne voulez pas que je vous accompagne, mon enfant? dit cordialement la grosse femme. Vous tremblez de tout votre corps. Voyons, prenez mon bras.

— Je vous remercie, Madame, je demeure tout près d'ici.

— Ça aurait été tout à votre service, ma petite. Allons, bon courage l

Et Tobligeante femme poursuivit sa route.

Mariette, revenue tout à fait à elle, n'en ressentit que plus amèrement son horrible chagrin, auquel se joignait la crainte d^être brutalement reçue par sa marraine, alors que la pauvre enfant aurait eu tant besoin de consolation, ou du moins de cet isolement, de ce calme, morne où parfois la douleur s'engourdit.

Désirant conjurer les durs reproches que la prolongation de son absence pouvait lui attirer, et se rappelant le désir exprimé le matin par sa marraine de manger du poulet, Mariette espéra se faire pardonner sa sortie en satisfaisant au caprice de la malade, et, riche de ce qui lui restait des cinquante sous qu'on lui avait prêtés au mont-de-piété, elle entra chez un rôtisseur, acheta un quart de poulet, deux petits pains blancs chez un boulanger, et se hâta de rentrer au logis.

Un cabriolet assez élégant était arrêté à la porte de la maison où demeurait Mariette; elle ne remarqua pas d'abord cette circonstance, et s'arrêta chez la portière pour lui demander sa clef.

— Votre def, mademoiselle Mariette? lui dit madame Justin; je ne l'ai pas : un monsieur vient de la prendre à l'instant.

— Quel monsieur?

— Un monsieur décoré. Oh! oui, on peut dire qu'il est dé-

coré celui-là : un ruban de deux pouces qui vous fait les cornes! Je n*ai vu personne d'aussi décoré que ça ! ^

** Mais, dit la jeune fille très-surprise, je ne connais pas de monsieur décoré; il se sera sans doute trompé!

-— Ohl non, ma fille, il m'a demandé si c'était ici que demeurait une femme Lacomb^, une estropiée qui habitait avec sa filleule, couturière de son état; yous voyez bien qu*il n'y a pas d'erreur.

— Vous n'avez donc pas dit à ce monsieur que ma marraine était malade et ne pouvait voir personne ?

•^ Si, ma petite, mais il m'a répondu qu'il voulait lui parler tout de même, et qu'il venait pour une affaire très-importante et très-pressée ; alors moi, je lui ai donné la clef, et je Tai laissé monter seul, ne me souciant pas d'être rudoyée par votre marraine.

-o- Je vais voir ce que c'est, madame Justin, dit Mariette.

Et, de plus en plus étonnée, elle atteignit le palier dû cinquième étage.

Là elle s'aperçut que l'étranger avait laissé la porte entr'our* verte, et ces mots arrivèrent jusqu'à elle :

— Puisque votre filleule est sortie, ma brave femme, cela se trouve à merveille, je vais donc m'expliquer clairement.

Mariette, au lieu d'entrer, céda à un sentiment de curiosité involontaire, et, restant sur le palier, elle écouta Tentretien de sa marraine et de l'étranger.

L'AVARICE. 3ft

Pendant qne Mariette éeonteit à la porte de là chambr» où sa mairame s'eitiretenait avec uo étranger, voici ce qui se di* sait et se rassait dànd cette chambre.

L'étranger, homme de quarante-<îinq ans envkon, d'uneûgore assez régulière, mais flétrie, creusée par les excès, portât de longues moustaches qu'un cosmétique quelconque rendait d'un noir aussi luisant et aussi cm que celui de sa ehcTelure artistement friséB, qui évidemment devait aussi à V&i Son ébène menteur. l physlenoïnie de cet homme offrait un mélange de fausseté, de ruse et d'impertinence. Il avait de gros pieds, de grosses mains, et malgré ses visibles ptéteûtions, où voyait qu'il était de ees gens vulgaires destinés non pas à imiter, mais à parodier la véritable élégance. Vêtu avec une recherche de mauvais goût, ayant nn large ruban rôUge noué au revers de sa redingote, il affectait aussi de se donner une tournure militaire. Conservant son chapeau sur la tête, il s'était assis à quelque distance du lit de la malade, et, tout en causant avec elle, il mordillait la pomme d'une petite canne enrichie de pierres fines.

Madame Lacombe, déjà revenue à ses habitudes atrabilaires et sardoniques, regardait l'étranger avec autant de surprise que de méfiance, et, en attendant qu'il s'éipliquàt, elle commençait à ressentir à son égard une certaine aversion, causée par Pair insolent et protecteur de ce personnage.

— Puisque votre filleule est sortie, ma brave femme, avait

dit rétranger à la malade^ cela se trouve à merveille^ et je vais m'expliquer clairement.

C'est à ce moment que Mariette^ arrivant sur le palier et trouvant la porte entre-bâillée, s'était arrêtée pour écouter. La jeune fille entendit donc Tentretien suivant :

— Monsieur, reprit la malade d'un ton revêche, vous ni'*avez demandé si j'étais la femme Lacombe, marraine de Mariette Moreau; je vous ai répondu que oui. Maintenant, qu'est-ce que vous me voulez? Expliquez-vous? .

— D'abord, ma brave femme...

— Je m'appelle madame Lacombe !

— - Diable! Eh bien donc, madame Lacombe, reprit l'étranger avec un accent de déférence moqueuse, je dois vous dire d'abord qui je suis; je vous dirai ensuite ce que je veux.

— Voyons.

— Je me nomme le commandant de La Miraudière. Puis efflem^ant du doigt son ruban rouge, il ajouta : Ancien militaire, comme vous voyez, dix campagnes, cinq blessures.

— Ça m'est égal. Après?

— J'ai les plus belles connaissances de Paris, des ducs, des comtes, des marquis.

— Qu'estrce que ça me fait, à moi?

— Pai cabriolet, et je dépense au moins vingt mille francs par an.

— Pendant que moi et ma filleule nous crevons à moitié de faim avec nos vingt sous par jour, quand elle peut les gagner encore ! dit amèrement la malade.. Voilà la justice du monde, pourtant !

— Non! ce n'est pas juste, ma brave maman Lacombe 1 s'écria le commandant de La Miraudière. Non ! cela n'est pas juste ! et je viens ici pour faire cesser cette injustice.

— Si c'est pour vous moquer de moi que vous êtes monté, reprit la malade d'un air sombre et courroucé, laissez-moi tranquille!

— Me moquer de vous, maman Lacombe, moi! Tenez, jugez-en d'après ce que je viens vous offirir. Voulez-vous une

belle chambre dans un joli appartement^ une bonne pour TOUS servir, deux fins repas par jour^ le café le matin et cinquante francs par mois pour votre tabac^ si vous prisez, ou pour vos petites fantaisies, si vous ne prisez pas, maman Lacombe? Hein ! (ju'est-ce que vous dites de ça?

— Je dis... je dis... que ça c'est des menteries... ou bien qu'il 7 a quelque chose là-dessous. Quand on office tant de choses à une pauvre vieille femme estropiée, ce ne'st pas pour Famour de Dieu, bien sûr!

-^ Non, maman Lacombe, mais pour Tamour de deux beaux yeux.

— Quels beaux yeux?

— Ceux de votre filleule, maman Lacombe, répondit cyniquement le commandant de La Miraudière. Il n'y a pas besoin d'aller par quatre cbemins.

La malade fit un mouvement de surprise, ne répondit rien, jeta d'abord un regard pénétrant sur l'étranger, et reprit :

— Vous connaissez donc Mariette?

— rai été plusieurs fois faire des commandes de linge chez madame Jourdan; car j'aime fort le beau linge, moi, sgouta cet homme en jetant un regard complaisant sur les plis brodés de sa chemise. J'ai donc vu souvent votre filleule au magasin; je l'ai trouvée charmante, adorable, et...

— Et vous venez me Tacheter?

— Bravo! maman Lacombe; vous êtes, je le vois, femme d'esprit et de bon sens; vous comprenez pardieu les choses à demi mot. Voici donc mes propositions : un joli appartement fraîchement meublé pour Mariette, avec qui vous logerez; cinq cents francs par mois pour sa dépense, tme femme de diambre, et une cuisinière qui vous servira de bonne; un trousseau convenable pour la petite, et une bourse de cinquante louis pour son entrée en ménage, sans compter les cadeaux si elle se cohduit honnêtement. Voilà pour le solide. Quant à l'agrément, promenades en cabriolet, loges au spectacle (je connais beaudbup d'auteurs), et j'ai de superbes relations avec des dames très comme il faut qui tiennent des

iMes d*hto^ donnent des bals, et font jotttr à la bouillotte ; en un mot^ une vie enebantée, maman Laeombe^ une vie de ducbesse ! Voyons, ça wus va-t-il?

^ Pourquoi donc pas? dit la 'malade avec un sourire aardonique. Des canailles de pauvresses comme nous» ça n'est bon qa'k se vendre quand elles sont jeunea, ou qu'à vendre les antres quand elles sont vieilles!

-^ Allons, maman Laeoœbe, pour calmer vos honnêtes sera* pules, nous mettrons soixante francs par mois pour votre tabac, et je vous ferai hommage d'mi superbe cbàle boiteux^ aÛD que vous représentiez dignement et maternellement «a» près de Mariette, que vous ne quitterez pas pfais que son ombre, car je suis jaloux comme un tigre, et n'aime point à âtre j^aardé.

— Ça se trouve bien. Justement, ce matin, je disais à Mariette : Tu es une honnête iille, et tu gagnes à peine vingt sous par jour à coudre des chemises de trois cents francs pièce pour une femme entretenue.

— Des chemises de trois cents francs pièce commandées chez madame Jourdan? Attendez donc... maman Laeombe... je connais ça } mais oui, c'est pour Amandine, qui est entretenue par le marquis de Saint*Herem, mon intime. C^estmei qui ai donné sa pratique à madame Jourdan... une vraie fer* tune pour elle, quoique ce diable de marquis paye rarementj: il aéme mieux ça j mais en revanche il met à la mode tous les fbunnsseurs qu^il prend et toutes les femmes qu'il a. Cette petite Amandine était la plus c^scure des parfumeuses do passage Golbert, et, en six mois, Saint-Herem en a fait la femnse la plus à k mode de Paris. Veilà pourtant où peut ua jour arriver Mariette, maman Laeombe ! porter des chemises de trois oents francs pièce au lieu de les coudre ! Ça ne vous fait pas suer d'orgueil?

— A moins qu''il n'arrive à Mariette ce qui est arrivé à une pauvre fille que j'ai connue, et qui s'était aussi p^due pot misère.

^— Et que lui est-il aiYivé^ à cette fille, maman LaeombeT

L'AVARICE. a»

-^— Elle a été Tolée.

— Volée?

■^ -^ On lui avait aussi promis des monts d'or; son im>iisieur l'a logée en garnie et^ au bout de trois mois, il Ta laissée sans le sou. Alors, de désespoir, elle s'est tuée.

— Âhçàl mamvi Lacombe» dit l'étranger avec hauteur^ pour qui me prenez-vous? £st*-ce que j'ai l'air d'un escroc, d'un Robert'Macairef

— Je n'en sais rien, je ne m'y connais pas.

«— Moi, ancien militaire 1 vingt campagnes, dix blessures! moi qui suis à tu et & toi avec tous les lim$ de Pa;ris? moi qui ai cabriolet ^t qui dépense au moins vingt mille francs par an? Voyons, parlez franchement, que diable! sont-ce des sûretés, des avances que vous voiUez? Soit, l'appartement sera meublé dans huit jours, le bail signé demain en votre nom, avec payement par moi d'une année d'avance; et de plus^ si nous nous arrangeons, voilà pour arrhes vingt*cinq ou trente louis que j'ai sur moi, dit l'étranger.

£1, en ^et, il tira de la poche de son gilet vingi-buit pièces d'or, qn'il jeta sur la table à ouvrage placée tout auprès du litdelamjdade.

Poâi û ajouta :

•^ Je ne nûs pas comme tous» moi, maman Lacombe; j€ B^ai pat peur d'être volé.

Au tintemeiit da For, la malade se pencha vivement hofn de soagiabat et jeta mi regard d'aide convoitise sur ces pièces ^tinoelantes.

De sa vie^ cette femme n'avait eu en sa possession une pièce &&t : ces logis étalés devant elle lui causaient une sorte d'é- UoimBement ; eUe ne put même s'empêcher de faire jouer et flnraiter entre ses doigts k bnllant métal .

•— Allons donc! se dit le tentateur avec un sourire de d^ dain, il a laUn te montrer l'hameçon pour f y fure mordre, vieille mégère !

•— Enfin, dit la malade d'une v<mz avide et oppressée, enfin, yte «vaini noias toodié de eel cr 1

— Ce n'est rien qiie de le toucher^ maman Lacombe : le joli, c'est de le dépenser.

— Voilà pourtant, repritrelle en empilant les louis avec une attention puérile; voilà pourtant de quoi vivre bien à son aise pendant cinq ou six mois!

— Allons donc, maman Lacombe, c'est chaque mois q[tie vous et Mariette vous auriez cette somme si vous le vouliez; oui, cette somme en or, entendez-vous? en bel et bon or comme celui-là.

Après un long silence, la malade leva ses yeux caves sur l'étranger, et lui dit d'une voix émue, pénétrée :

^Monsieur, vous trouvez Mariette gentille? Vous avez raison, il n'y a pas de meilleure créature au monde. Eh bien! soyez généreux envers elle; cette somme que voilà, ce n'est pas grand'chose pour un homme riche comme vous; faites-nous-en cadeau.

— Hein? s'écria l'étranger.

•— Monsieur, reprit la malade avec un accent véritablement touchant, mon bon Monsieur, soyez charitable; cette somme n'est rien pour vous, et elle nous remettrait à flot pour longtemps ; nous payerions ce que nous devons; Mariette ne serait plus obligée de se tuer de travail; elle aurait le temps de chercher un ouvtage mieux payé, et nous devrions à votre bonté cinq ou six mois de tranquillité, de paradis. Nous vivons de si peu ! Voyons, mon digne Monsieur, faites cela, nous vous bénirons, et il sera dit qu'une fois dans ma vie j'aurai eu du bonheur.

L'accent de la malade était si sincère, sa demande si naïve, que l'étranger fut encore plus blessé que surpris de cette proposition, ne pouvant ni croire ni comprendre qu'une créature humaine fût assez stupide pour faire sérieusement une pareille demande à un homme de sa sorte, et ni se dit :

— C'est peu flatteur! la vieille rouée me regarde comme un vieux pigeonneau bon à plumer.

Puis il ajouta tout en éclatant de rire :

— Ah çà! maman Lacombe, vous me prenez donc pour ui^

philanthrope^ pour un inspecteiu* du bureau de bienfaisance^ ou pour un élève en prix Montyon? Oui^ oui^ on vous en fera des charités de six cents francs/ remboursables au porteur en bénédictions^ ou en reconnaissance à son ordre^ merci ! En voilà une banque I

La malade avait cédé à une de ces folles et soudaines espé* rances qui parfois entraînent malgré eux les êtres les plus défiants^ les plus endurcis par le malheur de leur implacable destinée ; mais^ confuse et irritée de sa lourde méprise, ma* dame Lacombe reprit avec un ricanement sardonique :

— Pardon^ excuse. Monsieur, de vous avoir insulté.

— Il n'y a pas de quoi^ maman Lacombe; j'ai, vous le ▼oyez, bien pris la chose; mais finissons-en. Faut-il, oui ou non^ que je rempoche ces beaux louis que vous aimez tant à manier?

Et il avança la main vers les pièces d'or.

La malade, par un mouvement presque machinal, repoussa vivement la main de l'étranger; ses yeux brillèrent de cupidité au fond de leur profond orbite, et elle dit d'une voix sourde en couvant les louis du regard :

— Un moment, donc ! on ne vous le mangera pas, votre or!

— Mais ce que je vous demande, au contraire, à cor et à cxi^ maman' Lacombe, c'est que vous le mangiez, cet or, à condition de...

— Je connais Mariette, répondit la malade, le regard toujours ardemment fixé sur les louis, elle ne voudra pas.

— Bahibahl

— Je vous dis qu'elle est honnête, moi; elle pourrait, eonune tant d'autres, écouter quelqu'un qui lui plaise, mais vous^ jamais; elle refuserait; elle a ses idées; oui, vous avez beau rire!

— D'accord; je crois à la vertu de Mariette, car je sais ce que madame Jourdan, chez qui elle travaille depuis plusieurs années, m'a dit de votre filleule.

— Eh bien, alors ?

-* Eh bien! je sais aussi, maman Lacombe, que vous, qui

4ft LES SEPT PËCHËS CAPITAUX.

ftvci de Tinfluenee sur eUe; que vous, qu'elle craint comme le

feu (madame Jourdan me Ta dit), vous pouvez ameoer, et au besoin contraindre Mariette à accepter, quoi? son bonheur; car^ après tout, tous êtes logées comme des mendiantes^ tous mourez de faim. Or, si tous refusez, saTez-TOus ce qui azri- Tera? Cette petite, aTec son beau désintéressement, se laissera tôt ou tard enjôler par quelque mauv^ gamin, ouTrl^ i^mme elle.

•^ C^est possible, mais elle n'aura pas Tendu son ftme.

— Ta, ta, tal ce sont des mots que cela, et un beau jour son amant la plantera \h peut-être, et, pour ne pas mourir de faim, la petite finira comme tant d'autres, je tous en réponds 1

-— Oh! c'est possible, dit la malade avec un gémissement courroucé, c'est une mauTaise conseillère que la faim, quand on pâlit pour soi et pour son enfant! et avec cet or que Toilà, combien l'on en sauTerait, de ces pauTres filles! Et û Mariette deTait finir comme elles, ne Taudrait-il pas mieux tout de suite?

Et pendant quelques instants les émotions les plus diverses se peignirent sur les traits hâTcs et contractés de la malheureuse .femme. Le regard toujours attaché sur les louis, elle parut en proie à une violente lutte intérieure; puis, semblant faire un effort désespéré, et fermant soudain les yeux comme pour échapper à la fascination de l'or, elle se rejeta sur son grabat en disant à l'étranger :

— Allez-Tous-en, laissez-moi tranquille !

— Comment! maman Lacombe, vous refusez?

— Oui.

— Positivement?

— Oui»

— Allons, je reprends cet or, dit l'étranger en ramassant lentement les louis et les faisant tinter. Je les remets dans ma poche, ces brillants jaunets.

— Que l'enfer vous confonde, vous et vDtre or ! s'écria la malade exaspérée; garderie, et surtout allez- vous-en tout de

L'AYARIGE. 43

ndie; je n'ai pas recueilli Mariette pour la perdre ou pour lui eoBseiller de se perdre. Plutôt que de manger de ce pain^là, j'aimerais mieux aUumer un réchaud de charbon et en finir tout de suite, nous deux, la petite et moi.

À peine madame Lacombe prononçait-elle les derniers Biots, qjae Mariette pâle, indignée, les joues baignées de larmes^ s'élança dans la chambre et se jeta au cou de la malade en s'écriant :

«— <Hl! marraine, je saYais biiai que n^us m'aimisK comme Toire fille I

fit se retournant Tors k commandant de La Miraudiére, 9'dBe veconnuty car souveut il Favait obsédée de ses regards chez madame Jourdan, elle lui dit avec un profond dédain :

— Je TOUS prie de sortir d'ici. Monsieur.

— Mais, chèrs petite c(dombe...

—J'étais là, Ikmtieur, à cette porte; j'ai tout entendu*

— Tant mieuxl vous saves mes ofires, et je ne me dédis pas^ ma belle ! -

— Encore une fois, je vous prie de scNTtir d'iei^ Monsieurl •— Bon, bon, on s'en va^ petite Lucrèce! on s'en ml mais

jB vous <kinne huit jours ipeur réfléchir, dit l'étranger en quittant la chambre.

• Cependant il s'arrêta au seuil de la porte et ajouta :

— Vous n'oublierez pas mon nom, chère petite : le commandant de La Miraudière; madame Jooniaa sait mon

Etil disparut

— Ahl manaine, reprit la jeune fille «a revenant a.^rès de la malade et Tembraesant avec une nouv^e effkuion, oomme tous m'avez défendue! conmie votre cceur a parlé pour moi!

-«Oui, reprit aigrement kt malade en se dégageant bru»quement de l'étreinte de sa fiUeule, oui, et avec ces heAhBê vertus-là, au lieu d'avoir tout à gogo, on crève de ùâm.

— Mais, ma msrraine...

— Allons, c'est bon, c'est dit, s'écria la malade d'une voix

acerbe et impatiente, c'est convenu! J'ai fait mon devoir^ ttt as fait le tien; je suie ime honnête femme, tu es une honnête fille. Grand bien t'em arrivera, et à moi aussi 1 compte làdessus!.. 7 ]

— Mon Dieul malmarraine, écoutez-moi*. •

— Je te dis, vois^, que si un beau matin on nous trouve ici, mortes, avec u4 réchaud de charbon entre nous deux, ça sera bien fait. Ah ! alsrt ~a^ . .

Et en riant ainsi d'un rire sardonique, cette malheureuse créature, tellement ulcérée par le malheur que tout s'aigrissait en elle, tout, jusqu'à la conscience de son honnêteté, rompit l'entretien avec sa filleule, et se retourna brusquement dans la ruelle de son grabat.

La nuit était à peu près venue.

Mariette alla prendre sur le carré où elle l'avait laissé son cabas, qui renfermait le souper de sa marraine. Elle plaça ces aliments sur la table, près du lit, et alla ensuite silencieusement s'asseoir auprès de l'étroite fenêtre, à travers laquelle n'arrivait qu'un jour crépusculaire.

Tirant alors de son sein les morceaux de la lettre de Louis, la jeune ouvrière se mit à les contempler, et tomba dans un abîme de désespoir.

Le commandant de La Miraudière, en quittant la chambre fie Mariette^ s'était dit :

— Bah! bah! c'est un premier coup de feu; la petite réfléchira, et la vieille rouée se ravisera. Ses yeux de chouette papillotaient à l'aspect de mon or comme si elle eût regardé le soleil en plein midi. Et puis leur ignoble misère parlera pour moi; je ne désespère de rien. Deux inois d'une bonne vie pour la remplumer ^ et cette petite sera une des plus jolies filles de Paris; cela me fera beaucoup d'honneur à peu de frais. Mais après les plaish^s, songeons aux affaires. Et il s'agit d'en faire une excellente. Une vraie trouvaille, ajouta-t-il en montant dans son cabriolet, qu'il dirigea vers la rue de Grenelle-SainV-Honoré.

DeyaBt le n* 17, maison de modeste apparence, il descendity et s'adressant au portier : '

— Cest ici que demeure M. Richard ?

— Le fils et le père logent ici^ Monsieur.

— Je voudrais parler au lils. M. Louis Richard est-il chez lui?

— Oui, Monsieur; il vient à Finstant d'arriver de voyage, il est avec son père.

— Ah ! il est avec son père? Je ne pourrais donc pas lui parler à lui seul ?

— Ils n'ont qu'une chambre pour eux deux. C'est difficile. Monsieur.

Le commandant de La Miraudière tira de son carnet une carte de visite où était son adresse, et il ajouta au crayon^ au-dessous de son nom : « Attendra demain chez lui, de neuf à dix heures du matin, M. Louis Richard, pour une communication très-intéressante et qui ne souffre pas de retard. »

— Mon cher, dit alors M. de La Miraudière au portier, voici quarante sous pour boire.

— Merci, Monsieur; ^mais à propos de quoi?

— A propos de cette carte qu'il faudra remettre à M. Louis Richard.

— C'est bien facile. Monsieur.

— Mais il faut seulement la lui remettre demain matin quand il sortira, et surtout sans que son père en ait connaissance; vous comprenez?

— Parfaitement, Monsieur; ça sera d'autant plus facile que M. Louis sort tous les matins à sept heures pour se rendre à son étude, et que le père Richard ne va, lui, à son bureau d'écrivain public, qu'à neuf heures.

— A merveille. Ainsi je peux compter sur votre promesse?

— Oui, Monsieur, vous pouvez regarder la commission comme si elle était faite.

"Le commandant de La Miraudière remonta en cabriolet et s'éloigna.

Peu de temps après son départ, un facteur apporta une

lettre pour Louis Richard, lettre écrite le matin même en pré-

sence de Mariette par l'écriyain pabliCy qui, on le yoU, avait adressé la lettre à Parts, rue de Grenelle, au lieu de Tadresser à Dreux, poste restante^ ainsi que le lui avait demandé la jeune fiUe.

Nous introduirons maintenant le lecteur dans la chambre occupée par le père Richard et par son fils, qui venait d^arriyer à Finstant de Dreux.

Le père Rîdbard et son fils œcupaienty au daquikne étage d'une vieille maison, une chambre qui aurait pu faire p«r£u.tement le pendant de la demeure de Mariette et de sa marrai&e. Même misère, m^e dénùment : ua grabat pour le p^re, un lit de sangle pour le fils, tyfie labk vermoulue, qiid* ques chaises, une sorte de vieux bahut destÎDé à aeirer les bardes; tel était TameuMement.

Le père Bidiard, en revenant de son éeheppe, avait acheté et mis sur la table le repas du soir : une âppétiasante Iranebe de jambon, dans un morceau de papier blanc servant d'assiette> et un pain de quatre livres tendre* Une bouteille d'eau fraîche était placée en regard d'une maigre diandelle, qui dissipait à peine les ténèbres de la chancre.

Louis Richard, &gé de vingt-cinq ans ett?m«> avait «ne physionomie ouverte, remplie de douceur et d'intelMgence; sa bonne grâce naturelle se ifoisait même jour 86>as ses habits râpés, usés, blanchis sur toutes les Goutaztes.

L'AYARICE. il

Let tnâts et YécsAffân pobRc exprimaietit ton grande jote^ oependant tempérée par l'inquiétude que lui causaient, pour certains projets depins longtemps carénés par hd, les divers événements de la journée. *

Le jeune^homme, après avok déposé son modeste sac de nnit^ venût d*eBâ)rasser son x>ére, qn*ii adorait. Le bonheur de se retrouver auprès de lui, la certitude dé voi)r Mariette 16 lendemaîn/èpanouissaîent la figure de Louis et augmentaient sa bonne humeur naturelle.

— Ainsi, mon garçoH, dît le vieillard en s^seyant devant la table et dépeçant le jambon, tu as fedt un hott voyage?

— Excellent, mon père.

— Ah içà ! dis-moi ce que... Mais vcux-ta dhier? Nous causerons en mangeant.

— Si je veux dînet, mon père? je le crois bien! je n'ai pas mangé à table dliôle tjomme les autres voyageurs, et pour cause, ajouta gaiement honaâs tn frappant stir soft gousssât YÎde.

— Sa foil tû n'as tien à ifegretter, tepi*k le vieillard «h partageant en deux poitîons inégales la trafiche de jambon, et donnant à son fils le plus gros morceau, ists difters d*aiiberge sont chers et ne valent pas le diable !

Ce ^Siant, il oftrit * Louis un formidéfele tirûù/iim de pain tendre, puis le père <ft le fils se mirent bravemetot îi masuger, conmie on dit, mr te pûwce, iMT&sant leur repas de gloriettses rasades d'ean claire, et faisant tous deilx preÙT^ dNim robuâte appétit.

L'entretien continua de la sorte pendant le diner.

— Voyons, mon garçon, reprit le vieiïîaid, conte-taoi ton voyage.

— Ifta foi! mon père, il es?t bien sîmpîej ce voyage. Le notaire, mon patron, m'avaît donné le projet de plusieura artes à faire lire à M. Ramon. Il les a lus et étudiés, en y mettant, Sfeatle dire, le temps,., cinq grands Jours! après lesquels ce cauteleux personnage m*a remis lesdites paperasses annotées, ajïmnentéesj ptdé, Dîèu ttïeroll ûie voflà.

•—Dieu merci? Ah çà! esUce qae tu te serais ennuyé à Dreux?

— Je me suis ennuya à la mort^ mon bon père.

— Quel homme est-ce donc que ce M. Ramon chez qui les gens s'ennuient si fort?

— La pire espèce â*homme qu^il y ait au monde, cher père... un avare!

— Hum! hum! fit le vieillard en toussant, comme s'il eût avalé de travers. Ah ! il est avare? Il faut qu'il soit riche alors?

-— Je n'en sais rien; mais Ton peut être avare d'une petite fortune comme d'une grande, et, s'il faut mesurer les biens de ce M. Ramon à sa parcimonie, il doit être archimiUionnaire... Vieil harpagon, va! Et Louis mordit son pain avec une sorte de frénésie.

— Entre nous, mon pauvre garçon, si tu avais été élevé dans le luxe et dans l'abondance, je concevrais tes récriminations à l'endroit de ce vieil harpagon, comme tu dis; mais nous avons toujours vécu dans une telle pauvreté, que, si avare que soitce M. Ramon, tu n'as pas dû trouver une grande dififérence entre son existence et la nétre.

— Ah! mon père que dites-vous là!

— Gomment?

«— M. Ramon a deux servantes, et nous n^en avons pas; il occupe une maison toute entière, et nous logeons tous deux dans cette mansarde; il a trois ou quatre plats à son diner, et nous mangeons siu* le pouce un morceau de n'importe quoi. Eh bien ! nous vivons pourtant cent fois mieux que ce grippesous!

— Je ne te comprends pas, mon enfant, dit le père Richard, qui semblait de plus en plus contrarié du jugement que son fils portait sur son hôte de Dreux. Il n'y a pourtant aucune comparaison à établir entre l'aisance de ce monsieur et notre pauvreté.

— Mon cher pii«, nous sommes franchement pauvres, au moins ! Nous supportons gaiement nos privations, et si, dans mes jours d'ambition, j'ai rêvé quelquefois une vie meilleure.

TOUS le savez, œ n^est pas pour moi, car je me trouve satisfait de mon sort.

— Cher enfant, je connais ton bon cœur, je sais combien ta m'aimes, et ma seule consolation dans notre pauvreté est de savoir qu^au moins tu ne te plains pas de ta condition.

— ITen plaindre! est-ce que tous ne la partagez pas? Et puis, après tout, que nous manque-t-U ? le superflu.

— n nous manque au moins l'aisance.

— Ma foi! bon père, je ne m*en aperçois guère; nous ne mangeons pas de poulets truffés, c*est vrai, mais nous mangeons à notre faim et de franc appétit, témoin ce papier (vide et la rapide disparition d'un pain de quatre livres à nous deux. Nos habits sont râpés, mais ils sont chauds ; notre chambre est au cinquième, mais elle nous abrite; nous gagnons à nous deux, bon an mal an, seize à dix-huit cents firancs. Ça n'est pas lourd, mais nous ne devons rien à personne! Allez, cher père, que le bon Dieu ne nous envoie jamais de plus mauvais jours, et je ne me plaindrai pas.

— Je ne peux te dire, mon enfant, combien tu me fais plai* sir en me parlant de la sorte, en acceptant si résolument ton 'sort. Vrai!... tu te trouves^., tu t'es toujours trouvé heureux ainsi?

— Très-heureux.

— Bien vrai? j

— Pourquoi vous tromperais-je? Voyons, bon père, ai-je jamais eu l'air soucieux, chagrin, comme tout homme mécontent de son sort?

— C'est qu'aussi tu as un si rare, un si excellent caractère!

— Ça dépend ; car s'il me fallait^ par exemple, vivre avec M. Ramon, cette abominable fesse-mathieu, je deviendrais insupportable, indomptable, hydrojphobe !

— Mais qu'as-tu donc contre ce pauvre homme?

— Ce que j'ai?... La rancune féroce qui résulte d'un supplice de cinq jours !

— Unsuoplice?

Hd LES SEPT PË€HËS CAPITAUX.

— Et qu*est-ce donc, cher père, cpi^habiter une grande maison délabrée, si nue, si froide, si sombre, qu'auprès d'elle «m tombeau paraîtrait une demeure réjouissante! Et puis ▼oir dans ce grand sépulcre aller, yenir, comme des ombres, deux Tidlles serrantes, mornes, maigres, affamées; et quels Mpas', graitd Dieu! que ceux où le maître de la maison semble eompter les morceaux que tous mangez ! Et sa fille donc?... (car ce malheui«ux-là a une fille, et son espèce se perpétuera peut-être, hélas!) Et sa fille, qui préparait sur la table la part insuffisante des domestiques, et allait serrer elle-mètte, sous des doubles tours de clef, les reliefs du maigre festin! Tout ce que je peux vous dire, cher père, c'est que moi, qui jouis d'un fameux appétit, comme tous savez, au bout de tânq minutes de séance à la table de cet haipagon, j*étais rassasié, et, qui pis est, révolté! Car enfin, de deux dioses Tune : ou Ton a de l'aisance, et Pavarice est hideuse; ou Ton est pauvre, et alors il est stupide de vouloir paraître jouir d'ime certaine aisance.

■^ Ah! Louis, Louis, toi que j'ai connu toujours si bienveillant, je te trouve étrangement hostile à ciB pauvre homme «ta sa fille!

— Sa fille! peut-on appeler ça une fille!

— Que diable me chantes-tu là! C'est peut^tre Une licorne?

— Mafoi!

— Allons, tu es fou!

— Ah çà! mon père, comment voulez-vous donc qu'oU nomme une grande créature sèche, hargneuse, maussade, avec des pieds et des mains comme un homme, une figure de casse-noisette, et un nez... Ah! Dieu du ciel, quel nez! long de ça... et d'un rouge brique! Msds il faut être juste : en re^ vandie, cette incomparable créature a les cheveux jaunes et les dents noires.

— Le portrait n*est pas flatté. Mais, que veux-tu? toutes les femmes ne peuvent être belles; va, crois-moi, souvent im bon cœur vaut mieux qu'une jolie mine; et, quant à moi, la laideur m'a toujours inspiré de la pitié.

^ A moi aussi, toxm père, ysraàs d*abord gnohf enrie de plaindre cette dettoîselle en la voyant si tKsgraciense, et surtont condamnée à vivre avec un homme tel que son grippesons de père; que voulez-vous, en fait de père, vous m^avez gâté; mais quand j'ai vu ceifte créature à nez rouge harceler, gronder sans cesse ses deux malheureuses servantes, leur mesurer les morceaux, renchérii* encore d'avariée sur son père, «t cela à propos des plus petites dioses, aldrs ma prenûère compassion s^est diangée en aversion pour ce méchant nez rouge, et comme, de plus, il est dans la conversation trèssec, et fort tranchant, ce nez rouge (au figuré, s'entend), malgré la bén^ité de mon caractère, j'avais à chaque instant Tenvie de contredire le nez rouge pour le vexer; mais craignant de nuire aux intérêts de mon patron, qui m'avait envoyé chez ce vilain client, j'ai rongé mon frein.

— Et tu te dédommages, je Tespèt^!

~ Tiens, ^ soulage ! Avoir eu pendant dnq grands jours ce ^zrouff^ sur le coeurt

— Décidément, c'est un parti pris, une Ikheuse prévention, «tje parierw, mm, que cetfe demoiselle, qui te parait branchante, avaiB et revèche, est tout ^plement une femme dNm eaïaetète ferme et d'habitudes ménagères.

— CSier père, qu*e]le soit ce qu'eHe voudra, peu m^imp«rte{ seulement^ y a dans certaines famffles de bien singulien contrastes.

— <}ae veux-tu &e^

— Figurez^ous ma suiprise en voyant dans une des thaâânres de cette triste maôson un poitraxt de femme, d^une figtne si dhatttiante, si tee, si <£estmguée, que cette image çemblait être placée là tout exprès pour faire continttellentent dé]^ eit injure au médiant nez rouge. Ce portrait, d'ailleurs, assemblait à s*y méprendre à un de mes andens camarades de coU^. Frappé de cette dreonstance, je demandai à Thar- ))agon quelle était cette peinture. Il me répondit d'un ton bouiTU que c'était le portrait de sa sœur, îtsae madame de 9amt-i!erem. « Cette dame serait-elle la mère d\m jeune

homme nommé Saini-Herem? » demandai'-je à mon liôte. Ah! ah! mon bon père^ dit Louis en riant aux éclats^ ai tu sa* vais! -— >Ehbien! quoi?

— A voir la mine de M. Ramon en m'entendant seulement prononcer le nom de Saint-Herem, on aurait dit que je venais d'évoquer le diable, car le nez rouge s'est aussitôt signé d'un air pudibond et alarmé (j'oubliais de te dire, pour compléter, que le nez rouge est très-dévot). Alors son digne père s'est écrié qu'il avait en eifet le nîalheur d'être l'oncle d^un infernal bandit nonuné Saint-Herem.

— Ce M. de Saint-Herem est, je le vois, un homme de fort mauvaise réputation.

— Lui ! Florestan ! le plus brave, le plus charmant garçon du monde !

— Mais enfin son onde t'a dit que...

— Tiens, cher père, juges-en : au collège, moi et Saint- Herem nous étions très-Ués; je l'avais depuis longtemps perdu de vue, lorsque, il y a six mois, passant sur le boulevard, je vois tout le monde s'Arrêter pour regarder sur la chaussée ; je fais comme tout le monde, et qu'est-ce que j*aperçois? Un phaéton attelé de deux magnifiques chevaux, avec deux petits domestiques derrière. Cet équipage était si élégant, si charmant, que tout le monde, je l'ai dit, se retournait pour l'admirer. Or, sais-tu qui conduisait cette délicieuse voiture? Mon ancien camarade de collège, Saint-Herem, plus brillant, plus beau que jamais, car il est impossible d'avoir une plus jolie figure et une tournure plus distinguée.

— Ce M. de Saint-Herem m'a tout à fait Tair d'un dépensier, d'un prodigue.

— Attends donc la fin, cher père. Soudain l'équipage s'arrête, et pendant que les petits domestiques descendus de leur siège se tiennent à la tête des chevaux, Saint-Herem saute de sa voiture, court à moi et m'embrasse, dans sa joie de me retrouver après une si longue séparation. J'étais vêtu comme un pauvre diable de clerc de notaire que je suis ; ma vieiUe

ledingole marron^ mon pantalon noir et mes souliers lacés. Tu me vois d'ici. Mais, cher père, ayoue-le, bien des élégants, bien des lions, comme on dit, auraient reculé devant une accolade donnée en public à un gaillard fagoté comme je Tétais. Florestan n'y fit pas seulement attention, lui, tant il avait de plaisir à me revoir. Moi, j^étais tout heureux et presque honteux de cette preuve de son amitié, car nous faisions événement, à cause même du contraste. Saint-Herem s'en aperçut et me dit : « Ces gens^là sont stupides avecleiu: air ébaîii. Où ▼as-taî — A mon étude. — Allons, viens, je t*y mène : nous causerons plus longtemps. — Moi, lui dis-je, monter dans ton bel équipage, malgré mou parapluie,, ma redingote marron et mes souliers lacés? » Florestan lève les épaules, me prend sous le bras, et, bon gré mal gré, me- pousse dans sa ▼oiture, et me mène à mon étude; pendant le trajet, Saint- Herem me fait promettre d'aUer le voir, et U me descend à la porte de mon notaire. £h bien ! mon père, ne peut-on pas juger un homme d'après im trait pareil?

— Penh!... fit le vieillard d'un air fort peu enthousiaste. C'est un premier bon mouvement, voUà tout; mais je me défie fort de tous ces gens à grand étalage. D'ailleurs tu n'es pas en position de fréquenter un si gros seigneur.

— Certes. Et cependant il m'a bien fallu tenir ma promesse d'aller déjeuner chez Florestan un dimanche. Brave garçon ! il m'a reçu en grand seigneur quant au luxe et à la bonne chère; mais quant au bon accueil, toujours en camarade, en vieil ami de collège; puis, quelque temps après, il est parti pour un voyage, et je ne l'ai plus revu.

— C*est singulier, Louis, tu ne m'as jamais parlé de ce déjeimer.

— Il est vrai, mais sais-tu pourquoi? Je me suis dit : « Ce pauvre bon père, qui m'aime tant, va peut-être s'imaginer, dans son inquiète sollicitude, que la vue du luxe de Florestan est capable de me tourner la tête, de me faire prendre en dégoût notre pauvre condition; ce soupçon seul serait un chagrin pour ce cher père : cachons-lui donc qu'une fois

dans ma vie j'ai iait un déjeuner de Serdanapale^ de hocxâ lus!»

— Cher et bnire enfant! dit le vieillard avec émotion^ je comprends la délicatesse de ta conduite» j'en suis profondément touché; c'est pour moi une nouvelle preuve de toa boa et généreux cœur; mais écoute-moi, car c^est justement à ton cœur, à ta tendresse pour moi que je vais m'adreaeer.

— De quoi s'agit-il donc?

— n s'agit de quelque chose de tiès-eérieux, de très-^grave^ non-seulement pour toi, mais pour moi.

La physionomie du vieillard devint preeque solennelle en prononçant ces derniers mots. Le jeune hiHiiDM le regarda, avec surprise.

A cet instant, le portier vint frapper à la porte et entra :

— Monsieur Louis, dit-il, c'est une ktbre pour vous.

— Bien, dit le jeune homme en prenant la lettre avec distraction, car il dkerchait quel pouvait être l'objet dn grave entretien que son père allait avoir avec lui.

Le portier, ne trouvant pas le moment opportun pour remettre au jeune homme la carte de visite laissée par^ coin'mandant de La Miraudière> ajouta en s'en allant :

— Monsieur Louis, si tous soitez ce soir, n'ouUieE pas d*entrer à la loge, j'aurai quelque chose à vous dire.

— Bien, fit le jeune homme, en n^attachant aucune impop* tance à ces dernières paroles du portier, qui bientôt quitta la dtambre.

Le père Richard avait d'un coup d'œil recoanu la lettre que le matin même, de son échoppe, il avait adressée à son fils» à Parié, ru9 de Grenelie, au lieu de l'adresser à Dreux, poste restante, ainsi que l'en avait prié la pauvre Mariette.

Un moment le vieillard, instruit du contenu de cette lettre écrite par lui-même, fat sur le point d'engager son fils à la lire immédiatement; mais, après réflexion, il adopta une idée contraire, et dit :

— Mon cher enfant, tu auras tout le temps de lire cette lettre. Maintenant écoute-moi, car, je te le répète, il s'agit

d'une chose de la plus haute importance^ et pour toi et pour moi.

— Je suis à Yos ordres^ mon bon père, répondit Louis en laissant sur la table la lettre qu'il venait de recevoir.

YI

Le père Richutl garda un moment le silence, et s'adressanl à son fils :

— le t'ai prévenu, mon enfant, que je voulais faire appel à ton bon cœur, à ta tendresse.

— Oh ! alors, mon père, vous n'avez qu^à parler.

^- Tu m'as dit tout à l'heure que si parfois tu rêvais une existmce meilleure que la nôtre, ee n'était pas pour toi, sa* tisMt de ton humble condition, que tu formais ce désir, mais pour moi.

— Cela est vrai.

— Eh bien! mon enfant, il dépend de toi de voir réaliser ton désir.

•— Qae dites-voust

— ÉcouteHDioL Des revers de fortune qui ont suivi de près la mort de ta mère, alors que tu étais encore enlknt, m'ont enlevé le peu que nous possédions; il m'est à peine resté de quoi pourvoir à ton éducalûm. Cette somme dépensée, j'ai été réduit à prendre l'état d'écrivain public.

— Oui, mon bon père, répondit Louis avec émotion; et en voyant avec quel courage, avec quelle résignation, vous snp*

portiez la mauvaise fortune^ ma tendresse et ma vénération pour vous n'ont fait qu'augmenter.

— Cette mauvaise fortune, mon cher enfan^t, peut empirer; rage arrive, ma vue baisse, et je prévois avec tristesse qu'un jour viendra où il me sera impossible de gagner le peu qui nous aide à vivre.

— Mon père, comptez sur...

— Sur toi? j'y puis compter, je le sais; mais ton avenir, à toi-même, est précaire; ton bâton de maréchal est de devenir second ou premier clerc, car il fairt de l'argent pour acheter une étude, et je suis pauvre.

— Ne craignez rien, je gagnerai toujours assez pour nous deux.

— Et la maladie? Et les événements? Que de circonstances imprévues peuvent te rendre inoccupé pendant quelques mois ! Alors, toi et moi, comment vivre?

— Mon bon père, si nous autres pauvres gens nous pensions à tout ce qui nous menace, nous perdrions courage. Fermons donc les yeux devant l'avenir, ne songeons qu'au présent; Dieu merci! il n'a rien d'effrayant.

— Oui, il est plus sage, en effet, lorsque l'avenir est inquiété, d'en détourner la vue; mais lorsqu'il peut être heureux et assuré, ne faut-'il pas ouvrir les yeux au lieu de les fermer?

— Certes!

— Eh bien! je te le répète, il dépend de toi absolument de faire que notre avenir soit heureux et assuré.

— Alors, c'est fait. Seulement dites-moi comment?

— Je vais bien t'étonner. Ce pauvre M. Ramon, chez qui tu as passé quelques jours et que tu juges si mal, ce M. Ramon est \m ancien ami à moi.

— Lui, votre ami?

— Ton voyage à Dreux était convenu entre lui et moi.

— Mais ces actes que mon patron...

— Ton patron avait obligeamment consenti à servir notre petite ruse, en te chargeant d'une feinte mission auprès de Ramon.

— Mais cette ruse^ à quoi bon?

— Ramon voulait fobserver, t'étudier, te connaître, sans que tu f en doutasses, et je dois te déclarer qu'il est enchanté de toi. Ce matin même, j'ai reçu de lui tine longue lettre dans laquelle il me fût de toi le plus grand éloge.

— Je regrette de ne pouvoir lui rendre la pareille; mais quel intérêt y a-t-il pour moi à être bien ou mal jugé par 11. Ramon?

— Un très-grand intérêt, mon cher enfant, car l'heureux avenir dont je te parle était subordonné à l'opinion que Ramon aurait de toi.

— Mon père, c'est une énigme.

— Ramon, sans être ce qui s'appelle riche, a ime certaine aisance que son économie augmente chaque jour...

— Peste! je le crois bien! Seulement, je vous en demande pardon pour votre ami, ce que vous appelez économie est une sordide avarice.

— Soit! ne disputons pas sur les mots; mais enfin, par suite même de cette avarice, Ramon laissera après lui à sa fille une jolie fortune... Je dis après lui, car, de son vivant, Ramon ne donne rien.

— Gela ne m'étonne pas du tout; mais, en vérité, je ne comprends pas où vous voulez en venir, mon père.

— rhésitèim peu parce que, si fausses, si injustes que soient les premières impressions, je sais combien elles sont tenaces, et tu as jugé si sévèrement mademoiselle Ramon...

— Le nez rouge? Ah! dites donc que j'ai été très-indulgent pour lui !

— Tu reviendras, j'en suis certain, de ces préventions.... Crois-moi, mademoiselle Ramon est de ces personnes qui gagnent à être connues, appréciées... Je te le répète, c'est une femme d'un esprit ferme et d'une piété exemplaire; peut-on désirer mieux pour une mère de famille ?

— Une mère de famille? reprit Louis, qui jusqu'alors, trèsloin de soupçonner ce dont il était menacé, commençait cependant de concevoir une crainte vague, une mère de famille?

et que m'importe^ à moi, que mademoiselle Ramon soit ou non bonne mère de famille?

-— Gela doit f importer plus qu'à personne.

— A moi?

— Certes.

— Et pouiqaoi cela? demanda Louis avec anxiété.

— Parce que mon plus Tif, mon unique désir, dit résolument le vieillard, serait de te voir épouser mademoîseUe Ramon.

<-^ Épouser... mademoiselle Ramon! s^écria le malheureux Louis, en se reculant sur sa chaise par un mouvement d'é« pouvante, et comme s'il eût vu soudain apparaître le nez rouge, moi... épouser?...

— Oui, mon enfsmt, s'écria le vieillard de sa voix la plus pénétrante, épouse mademoiselle Ramon, et notre sort est à jamais assuré. Nous allons habiter Dreux; la maison de Ra* mon est suffisante pour nous loger tous. Il ne donne rien en dot à sa fille; mais nous vivrons chez lui, c'est convenu d'avance, et il a pour toi la certitude d'une bonne petite place dans les contributions indirectes. Hais à la mort de ton beaupère, tu hériteras d'une jolie fortune. Loitis, mon fils, mon fils Men-aimé, ajouta le vieillard <f un ton supi^ant et en serrant les mains de son fils entre les siennes, je f en conjure, consens à ce mariage, et tu me rendras le plus, heureux des hommes ; car au moins je mourrai rassuré sur ton avenir.

— Ah! mon père, tous ne savez pas ce que vous me demandez là! répondit Louis avec autant d'accablement que de stupeur.

— Tu vas me dire que tu ne ressens aucun pendiant pour mademoiselle Ramon. Eh! mon Dieu! en ménage une mutuelle estime est suffisante, et tu m'accorderas du moins que cette estime mademoiselle Ramon la mérite. Quant à son père, je comprends qu'à la rigueur ce que tu tiens à ^appeler son avarice Vai d'abord dioqué; mais elle te semblera moins odieuse lorsque ta réflédiiras qu'après tout^ cf est toi qui de*

Tras profiter un jour de cette... de cette avarice. Ramon est au fond un excellent homme; son seul désir est de laisser à sa fille et au mari qu'elle choisira une petite fortune; pour arriver à ce but^ il renferme ses dépenses dans de sages limites;

fitut-il lui en faire un crime? Allons^ Louis^ mon cher enfant,

réponds, donne-moi une bonne parole d'espoir.

- Mon père, dit le jeune hopime d'une voix altérée, il

m'en eoûte de contrarier vos projets, mais ce que yous me

demandez est impossible.

— ' LouB, est-ce l»en toi qui réponds ainsi, lorsque je m'a-

dresse à ton cœur, à ta tendresse pour moi?

-^ lyabord, il n'y a dans ce mariage aucun avantage per«»

soimel pour vous : vous ne songez qu'à moi.

— CSomment! demeurer chez Ramon, et vivre èhez lui sans dépcmser une obole! Cest convenu, te dis-je ; il nous prend toQt en pftnirian gratuitement, au lieu de donner une dot à safiUe.

-^ Ifon p^, tant que j'aurai une goutte de sang dans les vcmei, vous ne recevrez l'auméne de personne. Bien des fois d^ je vous ai supplié d'abandonner votre profession d'écrivain public, me faisant fort de subvenir à vos modestes besoins par un sorcxoit de travail.

— Ikiis, malheureux enfant, si tu tombes malade, si l'âge ne rend incapaUe de gagner ma vie, il me faudra donc aller à l'h^italt

— J'ai foi en mon ooorage, je ne tomberai pas malade, et TOUS ne manquerez de rien; mais si j'avais le malheor d'épou-^ ser mademoiselle Ramon, je mourrais de chagrin.

— Louis, une teUe réponse n'est pas sérieuse.

•^ EUeTest, mon père. Dans votre aveog^ tendresse, vous a'a?ez pensé qu'à me faire contracter une union avantageuse; je vous en suis profondément reconnaissant. Hais ne parlons ^ de ce mariage : il est, je vous le dis, imposable.

— I/raîs!... #

-> réptouve et j'éprouverai tonjomrs une avenion invia* oOde pour mademoiselle Ramon; et pnisy il fuit bien imm

l'avouer, j'aime une jeune fille^ et celle-là seulement sera ma femme.

— Ah! mon enfant^ autrefois j'avais ta confiance, et tu as pris une résolution si grave à mon insu!

— Je me suis tu jusqu'ici à ce sujet, parce que je voulais que cette affection présentât des garanties de durée telles qu'il îùi permis de vous parler sérieusement de mes projets. Moi et la jeune fille que j'aime nous étions convenus d'attendre une année, afin de voir si nos caractères sympathiseraient longtemps, et si ce que nous prenions à son début pour une passion réelle ne serait pas un attachement éphémère. GrÀce à Dieu ! notre amour à résisté à toutes les épreuves. L'année que nous avions fixée expire aujourd'hui même; je comptais voir demain la jeune fille dont je vous parle, afin d'être d'accord sur le jour où elle ferait sa demande à sa marraine, qui l'a élevée, et où je vous ferais ma demande de mon côté. Pardon, mon père, ajouta Louis en interrompant le vieillard qui allait prendre la parole, un mot encore : lajjeune fille que j'aime est pauvre comme nous, et ouvrière de son état; mais c'est le meilleur, le plus noble cœur que je connaisse. Jamais vous ne trouverez de fille plus dévouée. Le fruit de son travail et du mien suffira à nos besoins : elle est, ainsi que nous, habituée aux privations; je redoublerai de zèle, d'efforts, et, croyez-moi, vous trouverez le repos et les soins qui vous sont nécessaires. Permettez -moi un dernier mot. Rien ne m'est plus pénible que de différer de vues avec vous. C'est la première fois, je crois, que cela m'arrive; aussi^ je vous en supplie, épargnez-moi le chagrin de vous faire de nouveaux refus. N'insistez plus au sujet de ce mariage ; je ne m'y résignerai jamais, je vous en donne ma parole, comme je vous jure aussi, par ma respectueuse affection pour vous, que je n'aurai jamais d'autre femme que Mariette Moreau.

Louis prononça ces derniers mots d'un ton à la fois si respectueux et si résolu, que le vieillard, qui avait d'ailleurs une arrière-pensée, ne crut pas devoir alors persister, et répondit à son fils d'un air chagrin et fâché :

— Je ne puis croire, Louis, que toutes les raisons que je vous ai données en faveur de ce mariage restent sans valeur à vos yeux. J*ai plus de foi dans votre coeur que vous n'en avez vou&-même; je sids certain qu'en réfléchissant vous reviendrez à des pensées plus sages.

— Mon père, ne l'espérez pas.

— Selon votre désir, je n'insisterai point, mais je compte, vous dis-je, sur vos réflexions. Je vous donne vingt-quatre heures pour prendre ime résolution définitive : d'ici là, je vous promets de ne pas dire un mot de ce mariage, et je vous prie, à mon tour, de ne pas m'entretenir non plus de vos désirs. Après-demain, nous aviserons.

— Soit, mon père, mais je vous assure que ce délai expiré, je...

— Nous sommes convenus de ne plus parler de cette af- Êiire, dit le vieillard en se levant.

Et il se promena silencieux dans la chambre, jetant parfois à la dérobée un regard sur Louis, qui, la tête appuyée dans ses deux mains, restait pensif et accoudé sur la table où était déposée la lettre qu'on lui Avait remise quelques instants auparavant.

lovis Richard ayant jeté les yeux sur la lettre qui se trouvait presque devant lui^ et dont récriture lui était inconnue^ la décacheta machinalement.

Le vieillard, tout en continuant de se promener ailçncieusèment dans la chambre^ suivait sou ûls de l'œil.

Soudain il le vit pâlir, passer la main sur son front, comme pour s'assurer qu'il n'était pas dupe d'une illusion^ puis relire avec une angoisse croissante cette lettre, à laquelle il seoi- Uait ne pouvoir se décider k croire.

Cette lettre, que le matin le père Richard, ctmtrefaisant son écriture, avait paru recopier d'après la première dictée de Ifariette^ loin de reproduire les pensées de la j^une ouvrier^ était ainsi conçue :

« Monsîetir Louis,

« Je profite de votre absence pour vous faire part de ce que je n'aurais pas osé vous dire; depuis {dus de deux mois je remets à vous avouer cela, de peur de vous faire peui-étre .de la peine, n faut renoncer à nos projets de mariage, monsieur Louis, et même à nous voir.

« n m'est impossible de vous dire la cause de ce changement, mais croyez que ma résolution est bien prise. Si je ne vous en préviens qu'aujourd'hui, le six mai, monsieur Louis, le six mai^ c'est que j'ai voulu bien réfléchir une deiiiière fois, et surtout en votre absence, avant de vous apprendre ma détermination.

« Adieu^ monsieur Louis; ne cherchez pas à me revoirj

cela serait inutile et ne servirait çpi'à me causer de grands chagrins. Si, au contraire, yous m'oubliez tout à fait, et si vous ne tâchez pas de voujI rapprocher de moi, mon bonheur, ainsi que celui de ma pauvre marraine, est assuré.

« C'est donc au nom da notre bonheur à toutes deux, et de notre tranquillité, monsieur Louis, cpie je vous supplie de ne plus nous voir.

« Vous avez si bon cœur q[ue vous ne voudrez pas me causer des peines qui ne vous serviraient à rien, car, je vous le jure, tout est fini pour toujours entre nom deux. Vous n'essayerez pas, je l'espère, de vouloir revenir malgré moi, lorsque je vous déclare que/a ne voui aime plus que de bonne

amitié.

« Mariette Moreau.

« P.^S. Au lieu de tous adresser cette lettre à Dreux, comme vous me l'aviez dit, je vous Tadresse à Paris, afin que vous la trouviez à votre retour. Augustine, qui, vous le savez écrivait pour moi, étant à son pays, c'est une autre personne qui écrit.

« J'oubliab de vous dire que l'état de ma marraine est toujours le même. »

La lecture de cette lettre plongea Louis dans une stupeur accablante. L'ingénuité du style, ses détails intimes, le rappel de la date du 6 mai, tout le devait persuada que ces lignes avaient été dictées par Mariette. Aussi, après s'être en vain demandé quelle pouvait être la cause de cette rupture aussi bnoqilB qu'inattendue, la douleur, le défÂt, la colère, Tamour-fNTopre froissé, agitèr^t violemmeoi le cœur du jeune komsae,ei il murmura :

•^ Ob! non, je ne la v^rai plus! Elle n'a pas besoin de. me k dèiè&âre avec tant d'insistance et de dureté l

Ces paroles^remplirent d'aise le vieillard, qui, tout en continuant de se promener d'un air absorbé, épiait les suites de son stratagème.

Mais bientôt, la douleur domisani la colère dans le cœur de

dresse et le nom de Mariette et de sa marraine^ avitit^ sans y songer^ écrit ^r cette même carte, laissée chez Lonis^ la démande d'entrevne i^u'il sollicitait de luk

Le}etme homme^ dans une smiprtse et nue perplexité croissantes, cherchait à pénétrer qnel rapport pouvait exister entre Mariette et cet étranger dont il recevait la carte. Après un moment de silence, il dit au porter :

— Le monsieur <{tli à laissé cette carte n'a lien dit pour moi?

-^ Si, molMieur Louis : il m'a recommandé de ne vous remettre sa carte que lorsque votné père ne serait pas là. ^ Gela est étrange, pensa te jeune komme.

— A telle enseigne, monsièt!^ L(Mite> reprit le portier, qu'il m'a donné quarante sous pour boire, afin d'être BÛr que sa commission serrât b^n fiùte.

— Et quel homme est-cet j^etme ou tîeUJLt

— C'est, ma ft>ii un 1ârèB4)el homme, âtoiMîeur Louis; un très-bel homme décoré,* moustache et fartdrÉs hoirs comme de l'encre, et liais oomiaie tt pii!â^> sms compter son superbe cabriolet.

Louis sortit la tête perdue. Ce nouvel incident redoublait ses angoisses. A force de chercher le motif de la brusque rupture de Mariette, il ressentit bientôt la morsure aiguë de la jalousie. Une fois sous cette impression, les soupçons les plus insensée, les craintes les plus chimériques prirent à ses yeux l'apparence de la réalité; il en vint à se demander si l'étranger dont il avait reçu la carte n'était pas un rival. Quels rapports, en eilfet, Mariette et sa tante pouvaient-elles avoir dans leur misère avec un jeune homme riche et beau?

Dans sa lettre, Mariette suppliait Louis de ne pas chercher à la voir, ce rapprochement, disait-elle, pouvant compromettre son konhenr et celui de sa marrakie. Louis connabsait la misérable position des deux femmes. M «vâât maintes fois reçu des conûdences de la jeune fille sur le caractère chagrin et atrâbtiaire de tt^slâa^me Lac^omi^. Ukie hort^ible pensée lui trav^isaît l'esprit. Pe^t-'ëtrs Sarit^> àrotâttct par ftâsère ipie

par l'obsession de sa marraine, avait écouté les brillantes propositions de Thomme dont il venait de recevoir la carte. Mais, dans ce cas, quel pouvait être le but de l'entrevue que lui demandait cet homme? La tête de Louis se perdait à pénétrer ce mystère.

Une fois lancés dans la voie vertigineuse de la jalousie, les amoureux se laissent presque toujours entraîner de préférence aux idées les plus extravagantes, n en fut ainsi de Louis. En se supposant trahi pour un rival, il trouvait la clef de ee fu'il y avait d'inex^ieable dans la lettre et dans la conduite de Manette; il s'obstina donc à croire à une infidélité, en attendant le moment de son enteetiên avec le commandant de La Miraudière, dont' il comptait exiger une explica- ^n et des édâirdsseoHmts.

Dans l'état d'angoisse et de douloureuse excitation\yù il se trouvait, Louis ab^donna sa première résdution et ne se rendit pas che2 Mariette. Vot mxÊLvât, 41 ttrvînt chez son père. Geltti^, rassuré par 2a sombre physion^Maie de Louis, et certain qu'il n'avait pu revoir la jeune Me et reconnaître ainsi Fmeur dont tous deox étaient victimes, proposa de nouveau à son fils de partir |»ur Dreux le lendemain matin. Louis répondit qu'il déskait réfléchir «ur cette grave démarche, et se j^ désespéré sur son lii.

La nuit ne fut pour ce malheureux qu'une longue et cruelle insomnie. Au point du jour, devançant îe réveil du vieiil«rd dont il vôidait éviter les quesiâons, il sortit, «t, ifirès avoir attendu sur le boulevard dans une anxiété mortelie l'hecme de s(m entwvue avec le oomm«aidant de La MiiMdière^ y te rendit enfin chez ce peiBonnage.

Lorsque Louis Richard se présenta chez le commandant de La Miraudière^ celui-ci, enveloppé d'une magnifique robe de chambre, assis devant son bureau, fumait son cigare, tout en classant dans un portefeuille une grande quantité de billets et de lettres de change. Son domestique entra et lui annonça :

— M. Richard.

M. de La Miraudière se leva vivement et dit :

•» Priez M. Richard d'attendre un moment dans mon salon; quand je sonnerai, vous l'introduirez.

Le domestique sortit. M. de La Miraudière ouvrit un des tiroirs de son bureau formant caisse de sûreté, y pht vingtcinq billets de mille francs qu'il mit à côté d'une de ces feuilles de papier timbré destinées à faire des actes, puis il sonna.

Louis Richard entra, l'air sombre, embarrassé. Son cœur battait violemment en songeant qu'il se trouvait peut-être devant un rival heureux^ car le pauvre garçon, comme tous les amoureux sincères et candides, s'exagérait les avantages de celui qu'il se croyait préféré. Aussi M. de La Miraudière, drapé dans sa robe de chambre de damas, et occupant un appartement assez élégant, semblait à Louis un concurrent fort redoutable auprès de Mariette.

— C'est à monsieur Louis Richard que j'ai l'honneur de parler? dit M. de La Miraudière avec le plus aimable sourire.

— Oui, Monsieur.

— Fils unique de M. Richard, écrivain publiof

Ces derniers mots furent prononcés d'un air à deAii sardonique. Louis s'en aperçut et répondit d'un ton sec :

— Oui, Monsieur, mon père est écrivain public.

— Ëxcusez-moi, mon cher Monsieur, de vous avoir dérangé, mais j'ayais à vous parler en particulier. Cette conférence me paraissait fort difficile chez vous : voilà pourquoi je vous ai prié de vous donner la peine de passer chez moi.

— Maintenant, Monsieur, puis-je savoir ce que vous me Toulezî

— Vous ofifrir mes services, mon cher monsieur Richard^ dit M. de La Miraudière d'un ton insinuant, car je serais trèalieureux de pouvoir vous appeler mon cher client.

— Votre client? moi! Mais, qui êtes-vous donc. Monsieur?

— Ancien militaire, chef d'escadron en retraite, vingt campagnes, dix blessures, et homme d'affaires pour passer mon temps. Tai de gros capitalistes- dans ma manche, et je suis en maintes circonstances leur intermédiaire auprès des jeunes gens de famille.

— Je ne vois pas. Monsieur, quels services vous pouvez me rendre.

— Quels services, mon jeune ami (permettez à un ancien, îi\m troupier, de vous donner ce nom)? quels services? Vous me demandez cela et vous êtes clerc de notaire ! Vous végé- '^Zj vous partagez une misérable mansarde avec votre père, et

vous êtes vêtu. . . Dieu sait comme !

— Monsieur ! s'écria Louis en devenant pourpre d'indignation.

— Permettez, mon jetme ami, ce sont des faits que je pré- ^ avec chagrin, je dirais presque avec indignation. Morbleu! un jeune homme comme vous devrait dépenser vingt- ^q à trente mille francs par an, avoir des chevaux, des ûialtresses, et passer la vie douce et joyeuse.

•^ Monsieur, s'écria Louis en se contenant à peine, est-ce ^e plaisanterie? Je ne suis pas d'humeur à Tendurer, je vous en préviens.

— Je suis ancien militaire, et j'ai fait mes preuves, mon

jeune ami| dit M^ de La Miraudière d'un air matamore ; c'est TOUS dire que je puis laÎMer passar certaines vivacités^ que j'excuse d'ailleurs, car, je Tayoue, ce ^e je tous dis doit vous sembler fort extraordinaire.

-^ Fort extraordinaire. Monsieur l

— Yoici, du moins, mon jeune ami, qui tous conyauiara que je parle sérieusement, ajouta notre homme en étalant les billets de mille francs sur scm bureau. Voici Tingt-cinq mille francs que je serais^ enchanté de mettre à votre dispôsitioa pour TOUS établir en jeune homme de bonne famille, et, de plus, tous les mois, je tiendrai à votre service deux mille cinq cents francs ; je vous offre ces avances pendant doq ans, nous compterons ensuite.

Louis regardait M. de La Miraudière d'un air abasourdi, croyant à peine ^ oe qu'il entaidait; enfin, sortant de sa stupeur, il dit :

— C'est à moi. Monsieur, que vous faites cette offire?

— Oui, et je suis fort heureux de vous la faire.

— A moi ! Louis Richard ?

— A vous, Louis Richard.

— Beaucoup de personnes se nomment Richard, Monsieur; vous me prenez pour un autre.

— Non pas, diable ! je connais mon monde; je vous prends pour ce que vous êtes : Monsieur Louis-Désiré RiauRD^ fils unique et majeur de M. Alexandre-Timoléon-Bénédict-Pamphile RiCBARD, ftgé de soixante-sept ans, né à Brie-Comte-Robert, et présentement domicilié rue de Grenelle-Saint-ftH soré, n« 23, prc^sicm d'é<aivain publie. Vous voyez qu'il n'y a pas erreur, mon jeune ami.

— Alors, Monsieur, puisque vous ccNonaissez si bien ma Ur mille» vous devez savoir que ma pauvreté m'emi^che de ceatracter aucun emprunt.

•» Votre pauvreté ! malheureux jeune homme!

— Mais, Monûeur...

— *^Non, c'est indigne I c'est abominable I s'écria l'homme d'affaires avec un accent de rémmination courroucée; avoir

L'AVABICE. 7t

le front d'élever un pauvre jeune homme dans une erreur si grossière ! le condamner à passer ses plus belles années dans la basoche ! le réduire aux habits râpés^ aux bas bleus et aux souliers lacés! liais heureusement il y a une Providence^ et eetle Frovid^ace, vous la voyez en moi, mon jeune ami. Elle vous ain^ait sous les traits du commandant de La Mirau-

— Monsieur, je vous déclare que tout ceci me &tigue, à la fin 1 Rompons cet entretien, ou bien expliquez-vous clairement,

— Soit!... Vous croyez votre père presque dans Tindige&ce, n'est-ce pas?

— Je n'en rougis pas, Honsiefff •

— Oh! candide jeune homme!

— Que signifie?...

— Écoutez-moi, et vous me bénirez après comme votre saur veur.

Ce disant, M. de La Miraudière ouvrit un registre où il kit ce qui suit :

« Noie des biens mobiliers de M. Timoléon-Bénédict- Alexandre*Pamidiile Richabd (informations prises par le comité du crédit à la banque de France^ le i*' mai 18..)

c< io Tkois mole nsDF CENT viMGT actioui de la banque de Fraue$ (réalisables au cours actuel), cL 924,30Ûfr,

« 2" OuLKATlOliS W HÛlIT-OS-PlélB. .... 875,250

« a* Défél en bsrbgbs à la banque de France. 259,130

«Total. . . . 2,058,680.11

— Vous entendez, mon jeune et candide ami, la fortunb mobilière seulement connue de votre cher et honorable père se montait, au !•' de ce mois, à la bagatelle de deux millions cinquante-huit mille six cent quatre-vingts francs, d'après des informations offldeUes. Hais tout fait présumer que^ selon It

goût passionné des avares^ qui, en outre de bons placements se plaisent à YDir, à flairer, à toucher, à manier une partie Ce leur trésor, tout fait présumer, dis-je, que votre digne père a enfoui dans quelque cachette un magot quelconque, et n on moins succulent que sa fortune connue. Mais, en admettant que cela ne soit pas, en mettant la chose au pis, vous Yoyez que Fauteur de vos jours possède au soleil plus de deux millions. Or, comme il ne dépense pas douze cents francs par an, avec un revenu de près de cent mille livres de rente, vou? voyez de quelle fortune vous jouirez un jour, mon jeune ami, et vous ne vous étonnerez plus des offres que je vous fais.

Cette révélation pétrifiait Louis Richard; mille pensées confuses se heurtaient dans son esprit. Il ne pouvait trouver une parole, et regardait Fhomme d'affaires avec un saisissement inexprimable.

— Vous voilà tout ébaubi, mon jeune ami. C'est tout simple, vous croyez rêver.

— En effet, Monsieur, je ne sais si je dois, si je puis croire.

— Faites comme saint Thomas, mon jeune ami, touchez ces vingt^cinq billets de mille francs; ça vous donnera la foi, car les capitalistes qui sont derrière moi ne sont pas des gaillards à risquer leur argent, et ici je dois vous dire qu'ils vous font ces avances à huit pour cent, en y ajoutant une commission de sept pour cent pour mes obligeants services. Vous allez être trop gentilhomme pour chicaner sur ces misères. Intérêt et capital s'élèveront à peine chaque année à la moitié du revenu de M. votre père; vous économisez donc, à bien dire, tout en vivant largement, cinquante mille francs par an. B est impossible de vous montrer plus économe, mais du moins vous pourrez attendre patiemment l'heure suprême où le bonhomme, vous entendez... Du reste, j'ai pensé à tout, et, comme ledit bonhomme pourrait s'étonner de vous voir mener un certain train, sans ressources connues, j'ai imaginé quelque cliose de très^ingénieux, le semblant de la mise en loterie d'un superbe diamsuit de cinq cents louis : mille billets à dix francs. Vous aurez pris un de ces billets, la loterie sera

censée se tirer après-demain; tous serez censé aToir gagné et vendu le diamant pour huit ou neuf mille francs; cette somme, vous direz Tavoir confiée, pour la faire valoir, à un ami; il ne manquera pas de la placer dans une magnifique entreprise rapportant trois cents pour cent par an, et, grâce à ce stratagème, vous pourrez dépenser à la barbe paternelle Tos vingt-cinq ou trente mille francs par an. Maintenant, jeune homme, dites-moi si j'étais fat en prenant des airs de providence à votre endroit. Mais qu'avez-vous? cette figure rembrunie ! cet air soucieux! ce silence I moi qui pi'attendais, la première surprise passée, à vous voir éclater en transports de joie, en éclats de rire, en cabrioles et autres manifestations bien pardonnables, quand, en un quart d'heure, on passe du grade de clerc de notaire à celui de millionnaire! Jeune homme, jeune homme, répondez-^moi donc? Ah çà! pourvu queTétonnement, le bonheur, ne l'aient pas rendu fouf

En effet, cette révélation, qui eût jeté sans doute tout autre que Louis Richard dans une sorte de joyeux délire, lui causait de pénibles ressentiments : d'abord la longue dissimula- ^on et la méfiance de son père à son égard, en lui laissant ignorer tant de richesses, blessait son cœur; puis, et c'était là pour lui le coup le plus douloureux, sa seconde pensée, en songeant à la fortune dont il jouirait un jour, avait été de se dire qu'il aurait pu la partager avec Mariette sans son cruel abandon, et changer en \me vie de bonheur et de luxe la vie jusqu'alors si misérable, si résignée de la jeune fille.

Cette réflexion, en ravivant ses amers chagrins, le domina tellement, que, ne pensant plus qu'aux explications qu'il était ^eu\i demander au commandant de La Miraudière, il lui dit soudain, d'un air sombre et contraint, en lui montrant sa carte de visite :

— Vous avez, Monsieur, laissé hier chez moi cette carte de tisite.

— Oui, mon jeune ami, mais...

— Pourriez-vous me dire. Monsieur, ajouta Louis d'une Toîx altérée, comment il se fait que le nom et l'adresse de

mademoiselle Mariette Moreau se tfDUTent écrits au crayon sur cette caite?

— Vous dites? demanda l'homme d'affaires^ stupéfait de cette question dans un pareil moment. Tous me deman'^ dez...

«^ Je tous demande. Monsieur, Comment il se fait que Ta*^dre^e de Inademciiselle Mariette Moreau se tromte ênt cette carte?

"^ Ah çà i mais, décidémeiit, âioft client pefjdL la tête ! dit fusurier. Gomment ! mon jeune àmi, je tous parle des mîlliofis paternels, de trente mille francs à dépenser par àh^ et Yotift me répondez... gri^ette!

-* Quand je fais une question. Monsieur, s'écria Lotilil, j'entends qu'on y réponde .

«^ Diable ! mon jeune ami... tous le prenez atec mcd... sur ce ton?

*— Ce ton est le mien, Monsieur; tant pis s'il tous choque !

*- Morbleu! Monsieur, a^écria l'usurier en se redressant et caressant ses moustaches; puis il ajouta : Bsdi! j'ai fait mes preuves; ancien militaire, criblé de blessures, je puis laisser passer beàu(»mp de choses. Je Vous répondrai, mon cher client, que le nom et l'adresse de cette petite fille se trouvent dUr ma câ^, parce que je les y ai écrits pour île pût les oublier.

-^ Ain^i TOUS connaissez mademoiselle Mariette!?

— Parbleu!

-*« Vous lui faites la cour?

— tin peu...

— Et TOUS espérez?

^ BeaUéDUp.

— Et moi. Monsieur, je vous défends de remettre les pieds Aez elle!

— Tiens! se dit l'usurier, un rival. C'est drôle! Ah! je comprends maintenant les refus de la petite. Enfonçons mon client. C'est jeune, c'est novice, c'est clerc de notaire; ça doit être jaloux] il donnera dans te panneau^ et je Févincérai^ car

je tiens à cette petite; si le jeune homme ne donne pas dans ledit panneau^ il n'en sera^ pour moi^ ni plus ni -moins. Et il ajouta tout haut :

— Mofl cher Monsieur^ quand on me défend quelque chose, je regarde comme mon premier devoir de faire ce que l'on me défend.

— Nous Terrons, Monsieur!

^ Écoutez, jeune homme : j'ai eu cinquante-sept duéls; je peux donc me dispenser d'avoir le cinquante-huitième aveo vous; je préfère vous parler le langage de la raison. Permettez-moi une simple question. Vous êtes arrivé de voyage hier, n'est-ce pas?

^ Oui, Monsieur.

— "Vous êtes resté plusieurs jours absent, vous n'avez pas revu Mariette depuis votre retour?

•— Non, Monsieur, mais...

— Eh bien ! mon jeune ami, il vous est arrivé ce qui arrive à tant d'autres : Mariette ne vous connaissait pas comme fils de millionnaire. Je me suis présenté pendant votre absence; j'ai offert à cette petite fille ce qui ne peut jamais manquer de tourner la tête d'une griseitté affamée. Sa marraine, qui comme elle meurt de faim, a flairé le bien-être^ et, ma foi ! comme les absents ont toujours tort... hé! hé! vous comprenez?

— Mon Dieu! mon Dieu ! dit Louis, donWe courroux faisait place à un morne désespoir, il est donc vrai !

— Si j'avais su me trouver en concurrence avec un futur client, je me serais abstenu. Mais il est trop tard. Et, d'ailleurs, pour uûe de perdue, mille de retrouvées. Allons, mon jeune ami, pas d'abattement. Cette petite était pour vous trop jeunette; c'était une éducation à faire, et vous trouverez de char^ mantes femmes tout élevées et très-bien élevées. Je vous recommanderai particulièrement une certaine madame de Saint-Hildebrand.

— Misérable! s'écria Louis Richard en prenant l'homme d'aSadres au collet. lûfàme !

— Monsieur^ s'écria le commandant de La Miraudière, vous me fendrez raison. . .

A ce moment la porte s'ouvrit brusquement^ et^ à un grand éclat de rire qui retentit, les deux adversaires tourn^ent simultanément la tête.

— Saint-Herem ! s'écria Louis en reconnaissant son ami d'enfance.

— Toi icil dit à son tour Florestan de Saint-Herem «en courant au-devant du jeune homme encore pâle de colère, pendant que l'usurier rajustait le collet de sa robe de chambre en murmurant :

•* Au diable le Saint-Herem en un pareil moment.

M. de Saint-Herem était un*homme de trente ans au plus, d'une charmante ûgure, de la tournure la plus élégante. Sa physionomie fine et spirituelle prenait parfois un caractère de souveraine impertinence, lorsque par exemple, comme on va le voir, il s'adressait au commandant de La Miraudière; mais à]a vue de son ami d'enfance, M. de Saini-Herem éprouva la joie la plus vive et serra cordialement Louis entre ses bras; affectueuse étreinte à laquelle le jeune homme répondit avec entraînement, malçcé les émotions diverses dont il était agité.

Ce premier mouvement donné à la surprise et au plaisir de se revoir, les acteurs de cette scène, revenant à leurs pre-

inières pensées^ reprirent à peu près la même physionomie qu'ils avaient lors de la soudaine apparition de Saint-Herem. Louis continua de jeter des regards indignés sur Tusurier, paie encore de colère^ tandis que M. de Saint-Herem lui disait d'un air moqueur :

"— Ah çà! mon cher, avouez que je suis arrivé à temps; il me semble que sans moi mon ami Louis vous frottait d'importance !

— Oser porter la main sur moi! un ancien militaire! s'écria le commandant de La Miraudière en faisant un pas vers Louis. Cela ne se passera pas ainsi, monsieur Richard!

— Comme vous voudrez, monsieur de La Bfiraudière.

•^ Monsieur de La Miraudière? Ah! ah! ah! fit Florestan de Saint-Herem en partant d'un grand éclat de rire. Comment ! *mon brave Louis, tu réponds à cette provocation ? tu prends au sérieux ce gaillard-là? tu crois à son grade militaire, à sa croix, à ses campagnes, à ses blessures, à ses duels et à ce nom mirifique de La Miraudière qui devrait se prononcer de La Maraudière f

— Assez de ces plaisanteries-là ! dit le prétendu commandant en rougissant de dépit et s'adressant à M. de Saint- Herom; toute raillerie a ses bornes, mon très-cher!

— Monsieur Jérôme Porquin, dit Florestan.

Et se tournant vers Louis, il ajouta en lui montrant l'usurier :

— n s'appelle Jérôme Porquin. Son véritable nom est Porquin, et il me semble parfaitement choisi, ce nom.

Puis, se toiunant vers le prétendu commandant, Florestan ajouta d'un ton qui n'admettait pas de réplique :

— Voilà la seconde fois que je suis obligé, monsieur Porquin, de vous ^léfendre de m'appeler votre très-cher. Moi, ^est différent, j'ai acheté et payé le droit de vous appeler

' mou cher, mon énormément cher, mon trop cher monsieur Porquin; car vous me coûtez bon et m'avez furieusement friponne ! • * ^

r- Monsieur, s'écria l'usurier, je ne souffrirai pas.

•«* Hein ! qu'est-ce que c'est? D'où yient la faioucliA su** ceptibilité de M. Porquin? dit M. de Saint-^Herem en regaiv dant autour de lui d'un air étonné. Que se pass&4pil donc? Ah ! j'y suis. C'est toi» mon brave Louis, c'est ta présence qui force ce trop cher M. Porquin à se regimber, car'il voit avec dépit que je démasque ses mensonges et ses vaniteuses prétentions. Or, pour en finir tout de suite (et vcns bien «'il a l'efi&^onteriede démentir), je vais te dire ce que c'est quâM» 1^ commandant de La Miraudière. Il n'a jamais servi que dans l'administration des vivres de l'aimée. C'est ainsi qu'il -«^^./^ allé jusqu'à Madrid, lors de la dernière guerre; et, comme oir;^ a trouvé que cet honnête, vii^mr vivaU trop aux dépens du gouvernement, on l'a prié d'aller vivre ailleurs. Il y est allé, et s'est fait soi-disant homme d'affaires, en d'autres termes préte-nom d'usuriers, agioteur ou entremetteur de toutes' sortes d'affaires véreuses; ce ruban rouge qu'il porte est celui de V Éperon d'of, ordre du pape, qu'un saint homme a Mi obtenir à cet autre saint homme pour le récompenser de son aide dans une spoliation effrontée ; enfin, M. de La Ubau** dière s'appelle Porquin; il n'a eu aueun duel, d'abord x>arce qu'il est poltron comme un lièvre, et ensuite parée qu'il est si taré, qu'il sait bien qu'un galant homme ne doit répondre à ses provocations que par le mépris, et que s'il pousse jusqu'à l'insolence, on doit aller jusqu'aux coups de bâton.

— Quand vous avez besoin de moi. Monsieur, dit l'usurier d'une voix sourde, vous ne me traites pas ainsi.

— Quand j'ai besoin de vous, je vous paye, monsieur Por^ quin ; et comme je sais vos friponneries, mon trop cher monsieur Porquin, je dms prémunir contre vous M. Richard, dont j'ai l'honneur d'être l'ami. Vous voulez sans doute le dévorer comme une mouche, et vous avez déjà probablement com» mencé à ourdir autour de lui votre toile d'usurier? ^

— Rendez donc service aux gens ! dit M. Porquin avee amertume ; comme l'on vous en récompense ! Je révèle à votre ami un secret de la plus haute importance pour lui, et...

— Je compi^nds maintenant. Monsieur, dans quel but vous

ètei venu à moi, répondit sèchement Louis Richard; je ne TOUS dois aucune gratitude pour le service que tous m'avez rendu... si c'est un service, ajouta-t-il tristement.

L'usurier n'entendait pas abandonner si facilement sa proie, et, sachant oublier à propos les mortifications dont M. de Saint- Esapem venait de racealder, il reprit en s'adressant à lui avec autant d'aisance que s'il n'eût pas été brutalement démasqué :

— M. Louis Richard poun-a vous dire, Monsieur, les coU't ditions de l'affaire que je lui proposais, et ém^ quelle cir« constance je lui faisais ces offres; vous jugerez si mes pr^T 1enti<ms étaient exorbitantes. Du reste, si je vous gêne dans votre «fttretîen. Messieurs, veuillez vous donner la peine de passer dans le salon; j'attendrai ici la décision de M. Ricbwd, i^il veut' prendre vos conseils à ce sujet.

— Voilà, mon trop cher monsieur Porquin, ce que vous avez dit de mieux jusqu'à présent, reprit Florestan.

Puis, prenant Louis par-dessous le bras> il l'emmena dans la pièce voisine, et ajouta en s'adressant à l'usurier :

-» En revenant, je vous dirai le sujet de ma visite, ou plutôt je vais vous le dire : Il me fsiut deux cents louis pour ce soir. Tenez, examinez ces valeurs...

Et M. de Saint-Herem, tirant de sa poche quelques papiers, les jeta de loin à l'usurier, et, quittant le eabinet, entra dans la pièce voisine, accompagné de son ami.

La brutalité hautaine avec laquelle M. de Saint>^Herem avait démasqué M. Porquin, portait un nouveau coup à Louis Rif< diard; U pensait avec une douleur amère que c'était à un pa>r reil misérable qu^il avait été sacrifié par Mariette. Aussi, une fois seul avec son ami, Louis, ne pouvant contenir davgLntage Pémotion qui l'oppressait, ni retenir ses larmes, dit d'une voix étouffée, en prenant entre les siennes les deux mains d^ M. de Saint-Herem :

» Ah! Florestan, je suis bien malheureux!

— Je m'en doute, mon pauvre Louis; car, pour un garçon sage et laborieux comme toi, se mettre entre les griffes d'un drôle conune ce Porquin, c'est se donner au diable ! Voyons,

que t'est-il arrivé? Ta vie était modeste, presque pauvre; aurais-tu fait quelques dettes, quelque folie? Ce qui peut te sembler énorme ne serait peut-être rien pour moi. J'ai demandé, pour ce soir, deux cents louis à cet arabe... Je les aurai, j'en suis sûr. Yeux-tu partager avec moi, veux-tu tout? je saurai pardieu bien me retourner d'une autre façon ! Deux cents louis, ça doit payer les dettes d'im clerc de notaire. Je ne dis pas cela pour t'humilier. Voyons, te faut-il davantage? Nous chercherons, mais, pour Dieu ! ne t'adresse pas au Forquin, sinon tu es perdu; je connais ce drôle!

Louis écoutait l'offre généreuse de M. de Saint-Herem avec une si douce satisfaction, qu'un moment il oublia ses chagrins.

— Cher et bon Florestan! -lui dit-il, si tu savais combien cette preuve de ton amitié me fait de bien, me console !

— Tant mieux! Tu acceptes, alors?

— Non.

— Comment?

— Je n'ai pas besoin dettes bons services : cet usurier, que je ne connaissais pas, m'a écrit, et il m'offre de me prêter par année plus d'argent que je n'en ai dépensé dans toute ma vie.

— Que dis-tu? Il t'offre cela à toi? Ce coquin et l'usurier dont il est l'entremetteur n'avancent jamais un sou sans les meilleures garanties : ces gens-là n'escomptent ni l'honneur, ni la probité, ni l'amour du travail; or, mon pauvre Louis, je ne sache pas que tu possèdes d'autre patrimoine.

— Tu te trompes, Florestan : mon père est deux fois millionnaire.

— Ton père! s'écria M. de Saint-Herem stupéfait. Ton père !

— Cet usurier a découvert, je ne sais comment, ce secret que j'ai toujours ignoré.

— Et il est venu t'offrir ses services? Je le reconnais là ! Lui et ses pareils sont à la pi^te des fortunes cachées; quand il les découvrent, ils proposent tiux lils de famille de manger leur

blé en herbe. Vive Dieu! mon brave Louls^ te voilà donc nche ! car tu peux croire le Porquin; s'il te fait ces ofl&'es^ c'est qu'il est parfaitement renseigné.

— Je le crois^ répondit tristement Louis.

— De quel air accablé tu m% dis cela^ Louis ! On croirait que tu viens de faire une sinistre découverte. Qu'as-tu donc? Et tes larmes de tout à l'heure? Et ces mots : Je suis bien malheureux ! Toi^ malheureux? et pourquoi?

— Mon ami^ ne te moque pas de moi : j'aime et je suis trompé.

— Un rival?

— Et pour comble de douleur et de honte, ce rival...

— Achève.

— C'est cet homme, ce misérable usurier!

— Porquin? ce vieux drôle? Lui ! préféré à toi! Non, non, c'est impossible! Mais qui te fait supposer?

~ De vagues soupçons, et puis il m'a dit qu'on me le préférait!

— Belle autorité ! D ment, j'en suis certMn*

— Florestan, il est riche; celle que j'aimais, que j'aime encore malgré moi, est pauvre. Elle endure deptds longtemps ime cruelle misère.

-Diable! . . •

, — Elle a, de plus, à sa charge, une parente infirme. Les offres de cet honmie auront ébloui la malheureuse enfant, et, comme tant d'autres, elle aura succombé par misère... Maintenant, que veux-tu que me fasse la découverte d'une fortune inespérée? Mon seul désir eût été delà partager avec Mariette.

— Écoute, Louis, je te connais : tu dois avoir honorablement placé ton affection.

— Depuis im an, Mariette m'avait donné des preuves de l'attachement le plus sincère, lorsque hier, bnisquement, une lettre dé rupture...

*- Une honnête fille qui t'a aimé pendant im an, pauvre comme tu l'étais, ne cède pas en un jour à un vieux fripon comme Porquin. Encore une fois, il doit mentir.

a» LES SEPT PËGHË8 CAPITAUX.

PuiSy appelant à haute voix rhomme d'affairet , & la graxiâe iurprise de Louis, M. de i^aint Herem s'écria :

— Hé! monsieur le conunaadant de La Maraudiére? L'usurier parut ausaitôL

— FlorestaQy <Ht vivement Louis, que £Ai»*tut ^ Sois tranquille.

St, s'adressant à l'usurier:

— Monsieur de La Mâraudiirê, il y a, je n'en doute pas, quelque confusi(m dans to§ souvenirs, au sujet d^ine honnête jeune fille qui, selon vous, aurait été séduite par Totre esprit, votre bonne grâce et vos excellentes manières, le tout rèhaus3é d'un peu de cet argent que vous grugez si honorablement. Youlez-vous me faire le plaisir, monsieur le commandant, de me dire la vérité? sinon, je sais ce que j*aurai à faûre.

Le Porquin, réfléchissant qu'il serait politique à lui de saoffifîer une fantaisie, qu'il avait d'ailleurs peu de chances de satisfaire, à l'avantage d'avoir Louis Richard pour client, répondit :

«X* Je regrette beaucoup une mauvaise plaisanlorie qui me parait avoir contrarié monsieur Riehard.

— Tu vois bien, dit Florestan à son ami. Mais monsieur le commandant m'expliquerait-il comment lui est venue l'idée de... ce qu'il ^[)pelle une mauvaise plaisanterie, et que j^apr pellerai, moi, nm indigne calonmiet

"*« Rien de plus simple. Monsieur : j'ai vu mademoiselle Mariette Moreau dans l'établissement où eUe travaillait; sa beauté aa'a frappé. J'ai demandé son adresse, je suis allé ehes eljie; 1^, j'ai trouvé sa mamune, et je lui ai tout bonnement proposé de... t

-^ Assez, Monsieur! s'éeria Louie avec in^gnation, assez!

T^ Permette^^moi seulement d'ajouter, monsieur mon futur client, reprit Porquin, que ladite marraine a refusé mes o£^s, et que made«(K)iaeUe Mariette, survenant, m'a mis à peu près à la porte» Vous voyez, monsiettr de Saint*Herem,^que je m'exécute franchement Maintenigit j'ei^re que cet «reu sincèfo

m vaadia la confiance de M. Richard^ et qa'il acceptera mee petits services. Quant à tous^ monsieur de Saint- Herem, (youta l'usurier d'un air patelin^ J^ai eiaminé les valeur» que v(ms m'avez remises; ce soir je tous porterai vos deux emts louis. Vous ne trouverez pas sans doute exagérées lea eoadi^ lions que j'ai proposées à M. Richard, lorsque vous leseonnaltns«..

— Je n'ai pas besoin d'argent, Monsieur, dit Louis; vous /tt'aveK fait injure en me croyant capable d'escompter la mort de mon père.

^ Mais, mon cher elient, permettez...

— Viens, Flûrestan» sortons, dit Louis à son ami en intar» fompant l'honUne d'affaires.

<^ Vous le voyez, mon trop eher monsieur Porquin, dit Ssint-Herem en sortant avec son ami, vous le voyez, il y « . «neore d'honnêtes filles et d'honnêtes fils. Je ne vous dirai pas : Que cela vous serve d'exemple ou de leçon. Vous êtes trop vieux pécheur pour voios amender; je ferai seulement des vœux sincères pour que ce double échec vous soit on ne peut plus désagréable.

^ Ah! mon eher Florestan, dit Louis lorsqu'il eut quitté la mais(»i de fut utier, grÀee à toi, j'ai l'âme moins oppressée, je suis maintenant «ertain que Manette ne s'est pas abaissée jusqu'à ce misérable. Mais elle n'en veut pas moins rompre avec moi.

— Elle te l'a donc dit ?

^ Non, elle me Faécril, <m pliitôl elle me Ta fait écrire. ^ Gomment!., elle te l'a fait éerire t

— Tu vas me railler... la pauvre fille que f aime ne tait qî lire ni écrire. ,-

«^ Ah! que tu es heureux! au moins tu ne re^s pas des ^tres eemime celles que m'adresse une petite ganti^B que j'ai enlevée & un banqui^ qui, par jalousie et lésineiie, l'a* ▼aHoifouie d«is un magaiân; je m'unuse à la mettre à la node, je jouis des éblouissemente de cette pauyre fille : c'est si amusant de rendre les gens heureux! seulement, je ne la

rendrai jamais forte en grammaire. Àh! mon ami, quelle orthographe I c'est d'une innocence antédiluvienne. Éve> notre mère, devait écrire ainsi. Mais si ta Mariette ne sait pas écrire, qui te dit si son secrétaire n'aura pas altéré, dénattiré sa pensée ?

— Dans quel but?

— Je n'en sais rien; mais pourquoi ne vas-tu pas t'expliquer avec elle? tu saurais décidément à quoi f en tenir.

— Elle m'a supplié^ au nom de son repos, de son avenir, de ne pas chercher à la revoir.

— Revois-la donc, au contraire, au nom de son avenir, maintenant que te voici millionnaire en perspective.

— Tu as raison, Florestan; je la verrai, je vais la voir, et si ce cruel mystère s'explique, si je la retrouve comme par le passé, tendre et dévouée, oh! tiens, ce serait trop beau! Pauvre enfant ! sa vie s'est passée jusqu'ici dans la misère et dans le travail ; elle connaîtrait enfin le repos, le bien-être ; car, je n'en doute pas, mon père consentirait, et... Ah! mon Dieu!

— Qu'as-tu donc ?

' — Ces émotions, ces événements, m*ont fait oublier de te dire une chose qui va bien t'étonner : mon père voulait absolument ine faire épouser ta cousine.

— Quelle cousine ?

— Mademoiselle Ramon.

— Que dis-tu ?

— Ignorant les projets de mon père, je suis allé à Dreux, d'où j'arrive; là, j'ai vu mademoiselle Ramon, et, lors même que je ne serais pas amoureux de Mariette, la fille de ton oncle m'a paru si déplaisante, que amais...

-* Mon oncle n'est donc pas presque ruiné, conmie il en a Mt courir le bruit depuis longues années ? dit Florestan en interrompant son ami. Non, évidemment non, reprit-il, car si ton père veut te faire épouser ma cousine, c^est qu'il y trouve des avsmtages pour toi. Nul doute, cette ruine prétendue était une feinte !

— Mon père a employé le même prétexte. C'est ainsi qu'il m'a toujours expliqué la pauyreté dans laquelle nous yivions.

— Ah! mon oncle Ramon, je vous savais fâcheux, mauslade^ insupportable ! mais je ne tous croyais pas capable de cette supériorité de conception : dès aujourd'hui, je tous vénère. Je n'hérite pas de vous, c'est vrai; mais c'est égal, ça lait toujours plaisir de savoir qu'on a un oncle millionnaire. On y pense dans les moments difficiles ; on se livre alors à toute sorte d'hypothèses onclicides, on se laisse aller à de réjouissantes pensées d'apoplexie foudroyante, et Ton regrette un peu le choléra, cette providence des héritiers, qui leur apparaît comme un bon génie, couleur de rose et d'or.

— Sans aller aussi loin que toi, mon cher Florestan, et sans souhaiter la mort de personne, dit Louis en souriant, j'avoue que j'aimerais mieux voir, par la marche naturelle des choses, la fortune de ton oncle arriver entre tes mains qu'entre celles de son insupportable fille. ¥u saurais au moins jouir déliant de biens, et,- avec ces richesses, je suis sûr que tu ferais...

— Des dettes! répondit Saint-Herem avec majesté en interrompant son ami.

— Comment! Florestan, avec une si grande fortune...

— Je ferais des dettes^ te dis-je; oui, forcément je ferais des dettes.

— Avec deux ou trois millions de biens?

— Avec dix, avec vingt millions, je ferais toujours des dettes. Mon système est d'ailleurs celui de l'État : plus la dette d'im pays est forte, plus elle prouve en faveur de son crédit; or, qu'est-ce que le crédit? la richesse. C'est élémentaire, sans compter qu'il y a là-dedans une haute question de philosophie morale... Mais je t'expliquerai une autre fois mes idées philosophiques et financières. Cours chez Mariette, et préviens-moi de tout ce qui f arrivera. Vers midi, j'ai promis •à cette petite gantière, que je m'amuse à émerveiller, de lui faire essayer aujourd'hui un nouveau cheval de selle, le plus

joli hak * de Paris. Il me coûte un prix fou; et elle m'a écrit ce matin pour me rappeler que tantôt je devais la conduire BOA (de Boulogne) ; o-b-o-a, ça fait au bois, dans la pensée de Odtte ingénue. Voilà pourtant où conduit Fabus de récriture ! Ta Mariette ne te fera jamais de ces tours4à! Cours donc la trouver, j'ai bonne esp^anee j écri8«jnoi> ou tiens me voir ; mais qu'aujourd'hui je sache ta joie ou ton chagrin; ta joie, je la partagerai; quant au ehagrin, il faudra pardieu bien que je te console.

•*- Quoi qu'il arriYe> mon dier Florestan, je te tiendrai' au coufftnt.

«-Adieu d<mc, et à bientôt. Mai» j'y songe; veux^ta que je te conduise chez Mariette ?

-^ Non, merci, j'aime mieux allw à pied; en marchant, j'aurai le temps de songer à tant d'événements singuliers, et au parti que je dois prendre envers mon père au sujet de cette révélation de fortune.

-«Adieu donc, mon cher Louis; il est bien convenu qu'avant demain je te verrai ou que j'aurai de tes nouvelles.

Ce disant, M. de Saint-Herem monta dans un brtnigham, voiture du matin merveilleusement bien attelée, qui l'attendait à la porte de l'usurier.

Louis Rii^iard se dirigea pédestrement vers la demeure de Mariette*

* Cheyal de proiQQQdde.

Lonqne Louis Riebard ^itm dans la chambre occupée par Mariette et par sa marraiBe, il s'airèta vm moment au seuil de la porte. Son cœur se brisait à la vue douloureuse du tableau qui s'offiradt à ses regards.

La jeune fille, couchée tout habillée sur un matelas étendu à terre, semblait inanimée; ses traits, couverts d'une pâleur mortelle, tressaillaient convulsivement de temps à autre; ses yeux étaient dos : des traces de larmes séehées se voyaient sur ses joues marbrées ; dans Pune de ses deux mains crispées et croisées sur sa poitrine , elle tenait l'enveloppe où étaient réunis les débris de la lettre de Louis.

Madame Lacombe, dont la physionomie était ordinairement chagrine et sardonique, paraissait en proie à une douleur Umehante ; agenouillée près du matelas où gisait sa filleule, elle soutenait du bout de son bras mutilé la tête appesantie de Mariette, et essayait, de son autre main, de lui faire boire un verre d^eau.

Madame Lacombe retourna vivement la tête, et ses traits reprirent leur expression de dureté habituelle, à l'aspect de Louis immobile à la porte.

— Que voulez-vous? dit-elle brusquement. Pourquoi entrez-vous ici sans frapper? Je ne vous connais pas! Qui étçsvous?

— Ah! mon Dieu! s'écria: Louis, dans quel état je la retrouve!

Et sans répondre aux (questions de madame Lacombe^ il l'approcha vivement du matelas, s'agenouilla et s'écria :

— Mariette, qu'avez-voiis? répondez-moi.

Madame Lacombe, d'abord aussi surprise qu'irritée de l'ap* parition du jeune honmie^ le regarda avec une attention farouche, réfléchit un moment, et dit d'une voix courroucée.:

— Vous êtes Louis Richard?

— Oui, Madame. Mais, au nom du ciel, qu'est-il arrivé à Mariette ?

— Il lui est arrivé que vous me l'avez tuée !

— Moi, grand Dieu ! •

-— Et quand elle sera morte, c'est vous qui me nourrirez^ n'est-ce pas? malheureux que vous êtes !

-— Morte! Mariette!., c'est impossible! Mais, Madame, il faut courir chercher un médecin, faire quelque chose... Ses mains sont glacées. . . Manette ! Mariette ! Mon Dieu ! mon Dieu ! elle ne m'entend pas !

— Voilà comme elle est depuis cette nuit, et c'est votrelettre^ mauvais garnement, qui a causé ce malheur!

— Ma lettre?., quelle lettre?

— Oui, vous aile:; nier, mentir, maintenant! mais hier soir le désespoir l'étouffait, cette pauvre petite; le cœur lui a crevé, et elle m'a tout avoué !

— Mais, mon Dieu! que vous a-t-elle avoué?

— Que vous ne vouliez plus la revoir, et que vous la plantiez là pour une autre. Voilà les hommes !

r- Mais au contraire! j'ai écrit à Mariette que...

-^ Vous mentez! s'écria la vieille infirme de plus en plus irritée. Je vous dis qu'elle a lu votre lettre; c'est ce chiffon de papier qu'elle tient entre ses doigts. Je n'ai pas pu la lui retirer des mains depuis qu'elle s'est trouvée mal! A-t-elle assez pleuré dessus, mon Dieu! Allez-vous-en, garnement! Mariette a été bien bête, et moi aussi, de refuser ce qu'on nous offrait; et pourtant, je lui avais dit : Nous sommes honnêtes, tu verras comme ça nous servira! Ça n'a pas manqué, elle se meurt, et me voilà sur le payé, sans feu ni lieu, sans pain ni mn; car nous devons un terme, et on va tout prendre. Heureusement, ajouta cette malheureuse avec un sourire sinistre.

Iieureusement^ il me reste irn quart de boisseau de charbon ; et le charbon, c'est la délivrance du pau\Te monde !

— Ah ! c'est horrible ! s'écria Louis, ne pouvant retenir ses larmes; mais, je vous le jure. Madame, noiis sommes victimes d'une erreur désolante! Mariette! Mariette! revenez à vous! c'est moi! moi, Louis!..

— Vous voulez donc me la tuer tout de suite? s'écria madame Lacombe en faisant un effort désespéré pour repousser le jeune homme loin du matelas. Si elle reprend connaissance, Totre vue va l'achever.

— Soyez béni, mon Dieu ! dit Louis en résistant à madame Lacombe et se penchant vers Mariette. ËUé a fait un mouvement; voyez, ses mains se desserrent... sa tête se soulève.... ses yeux s'ouvrent... Mariette! m'entendez-vous? c'est moi!

En effet la jeune fille revenait peu à peu à elle; sa tête, languissamment penchée, se releva; ses yeux rougis par les larmes, après avoir erré un moment dans le vide, s'arrêtèrent sur Louis.

Bientôt la surprise, la joie, se peignirent dans sou regard, et elle murmura d'une voix faible :

— Louis, c'est vous? Ah ! je n'espérais plus...

Puis la triste réalité se présentant sans doute à sa pensée, elle détourna la vue, laissa retomber sa tête sur le sein «de madame Lacombe, qui la soutenait entre ses bras, et lui dit en gémissant :

— Ah! marraine, il vient pour la dernière fois... tout est fini!

— Quand je vous le disais, moi, que vous alliez l'achever ! s'écria madame Lacombe exaspérée. Mais sortez donc d'ici! Oh ! être faible, infirme, et n'avoir pas la force de mettre ce gueux-là dehors! Il veut me la tuer, m'ôter mon pain!

— Mariette! s'écria Louis d'une voix suppliante, de grâce! écoutez-moi : je ne viens pas pour vous faire mes adieux, je viens au contraire vous dire que je vous aimé plus que jamais !

— Grand Dieu! reprit la jeune fille en se redressant vive-

ment sur son séant, comme si elle eût ressenti une secousse électrique, que dii-il?

— le dis, Mariette, que nous sommes victimes d'une erreur; je n'ai jamais un moment cessé de tous aimer; non, jamais; et, pendant mon absence, je n'avais qu'un désir, qu'une pensée, TOUS revoir et convenir avec vous de tout ce qui était re<* latif à notre mar^isge, ainsi que je vous le disais dans ma letiro.

— Votre lettre? s'écria Mariette avec un accent navrant... Oh ! mon Dieu ! il ne se la rappelle seulement plus mainid* nanti Tenez, Louis, la voici, votre lettre 1

Et elle remit au jeune homme les débris du papier sur lâ&* quels s'apercevaient eiacast la trace des larmes de la malheu*» reusè enfont.

.- Tu vas voir^ reprit amèrement madame Lacombe, jieadant que Louis rass^nblait à la hâte les morceaux de papiei? lacérés, à cette heure, il va renier son écriture ! tu seras asses bête pour le croire, n'est-ce pas?

— Voilà ce que je vous émvais, Mariette, reprit Louis en lisant à mesure qu'il rajusta les débris à côté les uns des autres :

« Ma bonne et chère Mariette,

'« Je s^ai auprès de vous le lendemain du jour où vous re* cevrez cette lettre. Ma courte absence, dont j'ai tant souffert^ m'a prouvé qu'il m'est imi)ossible de vivre loin devons. Grâce à Dieul le jour de notre union est proche/: c'est demain, la six maiy selon nos conventions. Dès mon [retour, je parlerai à mon père de notre résolution ; je ne dou^ pas de son con* sentement.

« Adieu donc, et à après-demain, ma bieiA^aimée Mariette. Je vous aime comme un fou ou plutôt commcp un sage, car la sagesse est d'avoir cherché et trouvé le botnheur dans un cœur tel que le vôtre.

« A vous pour la vie,

« Loif MS.

L'AVARIGË. 01

« )e TOUS écris ce peu de mots, parce que je serai & Paris presque en même temps que ma lettre; et puis enfin il m'est toujours pénible de penser qu'un autre que vous lit ce que je vous écris. Sans cela, que de choses j'aurais h vous dire î A vous, et pour toujours à vous ! »

Mariette avait écouté cette lecture avec ui^e telle stupeur qu'elle n'avait pu prononcer une parele.

— Voilà , Mariette, reprit Louis, voilà ce que je vous avais écrit. Comment se fait-ri)^ mou Qiau! que cette lettre vous ait désespérée?

— Quoi! monsieur Louis, il y avait cela sur votre lettre?

— Tenez, Madame, voyez plutôt, dit Louis à. madame L^ combe en lui présentant les morceaux lacérés.

— Est-ce que je sais lire, moi!» répondit-elle brusquemeut Mais comment se fait-il qu'on ait lu à Itariett^ tout le contraire de ce que vous lui écriviez?

— Mariette ! s'écria Louis, qui vous a donc lu ma lettré?

— L'écrivain public, répondit la jeune ûlle.

-^ Un écrivain pubUc ! s'écria Louis frappé d'une idée subite. Oh! de grâce! Mariette, expliquez<rvous? .

— Mon Dieu ! monsieur Louis, c'est bien simple. J'étais al«* lée chez tm écrivain public du Charnier des Innocents pour lui dicter une lettre pour vous. Il l'a écrite, et mêm^ au moment d'y mettre votre adresse à Dreux, il a renversé son eUf crier dessus, et a été obligé de la recommepfl^r» Sn revenant ici, j'ai trouvé votre petit mot. N'ayant personne k qui le îm^ lire en l'absence d'Augustine, je $uis retournée chez l'écrivain public, un vieillard bien respectable et rempli de bonté ; je l'ai prié de me lire ce que vous m'écriviez. Il m^ l'a iu, et, selou lui, il y avait dans votre lettre V qu'il ne Mait plus jamais nous revoir, qu'il s'agissait pour vous de l'avenir de votre père et du vôtre, et qu'enfin vous me suppliez de... »

La pauvre enfant ne put achever, elle se mit à fondre en larmes.

Louis comprit ou devina toutj depuis te b99drd qui avait

conduit Mariette chez son père, jusqu'au stratagème de l'encrier renversé sur la lettre, alors que redresse seule restait & inscrire , adresse qui, éclairant sans doute le^ vieillard, lui avait donné la pensée d'écrire une seconde lettre dans im sens tout opposé à celui de la première, et de l'envoyer non pas à Dreux, mais à Paris, afin que Louis la trouvât dès son arrivée. Il comprit enfin que son père avait aussi improvisé la lecture d'une lettre de rupture lorsque Mariette était retournée près de lui pour la seconde fois.

En apprenant ainsi l'affligeant abus de confiance dont son père s'était rendu coupable dans un but trop évident, Louis, accablé de douleur et de honte, n^osa pas avouer à la jeune fille quels liens rattachaient à l'écrivain public. Mais désirant donner à Mariette et à sa marraine une explication plausible de cette tromperie, il leur dit :

— Voilà sans doute ce qui sera arrivé : cet écrivain public aura, malgré son apparente bonhomie, voulu faire une méchante et triste plaisanterie, ma pauvre Mariette : il vous aura lu tout le contraire de ce que je vous écrivais.

— Oh! ce serait indigne ! dit la jeune ^Ue en joignant les mains. Quelle fausseté de la part de ce vieillard ! Il avait l'air si bon en me parlant de l'intérêt que lui inspiraient les pauvres créatures qui, comme moi, ne savaient pas lire ni écrire!

— Que voulez-vous ! il vous a trompée^ Mariette, cela est certain.

— Mais la lettre que je lui ai dictée pour qu'elle vous parvint à Dreux?

— Elle sera arrivée dans cette ville lorsque je l'aurai eu quittée, répondit le jeune homme en cachant à Mariette que la veille cette lettre lui avait été remise à Paris. Mais que nous importe? ajouta Louis, désirant terminer un entretien si pénible pour lui. Ne sommes-nous pas à cette heure rassurés sur nos sentiments, Mariette, et...

— Un instant, dit madame Lacombe, qui était restée pendant quelques instants pensive, un instant, vous êtes rassurés, vous deux, mais moi, non.

— Comment, Madame?

— Que voulez-YOïis dire, marraine?

— Je veux dire, reprit aigrement madame Laeombe, que Je ne veux pas de ce mariage-là.

' — Madame, écoutez-moi...

— Il n'j a pas de madame! Puisque vous êtes le fils d'un écrivain public, vous n'avez pas le sou, Mariette non plus, et deux misères qui se marient en valent trois. Ma filleule m'a déjà à sa charge, il ne lui manquerait plus que d'avoir des enfants! Beau ménage d'affamés que oa ferait là!

— - Mais, marraine... dit la jeune fille.

— Laisse-moi tranquille, toi! Je vois bien le plan : on veut se marier pour se débarrasser de la vieille ! Oui, 'oui, tôt ou tard on lui dira : « Nous n'avons seulement pas assez de pain pour nous et pour nos enfants, et il nous faut encore te nourrir à rien faire? Va-t'en d'ici, la vieille ! vis si tu peux, meurs si tu veuxt comme dit le proverbe. » Et moi, une fois dans la rue, on m'arrêtera comme vag abonne, on me conduira au dépôt, et vous serez débarrassés de ma personne. Oui, oui, le voilà votre plan !

— Oh! mon Dieu! s'écria Mariette, pouvez-vous croire cela?

-^Madame, se hâta de dire Louis, rassurez- vous. Aujourd'hui même, j'ai fait une découverte à laquelle j'étais loin de m'attendre. Mon père, pour des raisons que je dois respecter, m'avait jusqu'ici caché qu'il était riche, très-riche !

Mariette regarda Louis d'un air plus étonné que ravi de cette nouvelle inattendue; puis elle dit à madame Laeombe :

— Vous le voyez, marraine, vous n'aurez plus maintenant de ces craintes si navrantes pour moi.

— Âh! ah! ah! ah ! s'écria madame Laeombe avec un éclat de rire sardonique; elle donne là-dedans! elle...

— Mais, marraine... '-

— Tu ne vois pas qu'il invente ce mensonge-là pour que je consente à ton mariage?

— Madame, je vous jure...

— Je vous dis que tout ça, c'est des tromperies^ moi ! s'écria madame Lacombe; ou bien, si vous êtes riche, alors vous ne voudrez plus de Mariette. Allons donc! est-ce que le fils d*un homme riche est assez béte pour épouser une jiauvre ouvrière qui ne sait ni lire ni écrire I

Sans partager les doutes de sa marraine, Mariette, songeant à la nouvelle fortune de Louis, le regarda d'un air inquiet, attristé.

Le jeune homme comprit la siguification de ce regard et reprit :

— Vous vous trompez, madanie Lacombe : le fils d'un bonlme riche tient la parole qu'il a donnée étant pauvre, lorsque le bonheur de sa vie est attaché à cette parole.

— Bah! bah! c'est des mots, interrompit la malade d'un ton méfiant et bourru. Que vous soyez riche ou pauvre, vous ti^âure^ pas Mariette, à moins de m'assurer de quoi vivre, le ne demande pas beaucoup ï six cents francs par an; mais il mé les faut eîi argent, avant le contrat, déposés chez un bon hotaire.

— Ah! marraine, dit Mariette, ne pouvant retenir ses larmes. Vous défier ainsi de Louis!

— Ah! bien oui! s'Icria la malheureuse créature, ayez-en donc de la confiance, et puis un beau jour vous êtes volée! Je connais ça : avant, on promettra tout ce qu'on voudra, et puis après, on aura de la vieille infirme par-dessus les bras, et on vous la fera fourrer au dépôt plus vite que çaf ! ! Seule avec Mariette, je n'aurais pas craint d'être mise par elle sur le pavé : je lui suis à charge, elle a assez de moi, c'est vrai; mais elle est bonne petite fille, l'habitude est prise, et elle me craint. Tandis qu'une fois mariés, vous me ficheriez tous les deux à la porie sans rémission, et où voulez-vous que j'aille, moi? Qu'est-ce que vous voulez que je devienne? Est-ce que c'est ma faute si je me suis estropiée dans mon état? Non! non! pas de mariage, ou six cents francs de rente pour moi déposés chez un bon notaire! C'est mon idée.

Pendant que madame Lacombe se livrait à ces récrimina^

L'AVARICBw 95

iions amères^ Louis et Mariette avaient échangé des regards •tristement significatifs.

La jeune fille semblait dire :

■^ Vous l'entendez, Louis? Arais^je tort de vous dire combien le malheur, qui s'est acharné sur elle durant toute sft vie, a aigTi le earactère de ma marraine?

— Pauvre enfant I semblait répondre le jeune homme; ^e Toua avec dû soufirir! Voir un dévouement aussi tendre, aussi saint cpie le vôtre, accueilli^ compris, récoâipensé de la sorte!

— C'est le malheur qu'il faut accuser, non pas elle, Louis : ^le a tant sot^rt! régondaît le touchant regard de la jeune fiQe.

<->* Mftdame, reprit Louis lorsque la malade eut cessé de (larier, vous pouvez être certaine que votre sort sera ce qu'il devait être : Mariette et moi, nous n'oublierons jamais que "VOUS Favet recueillie, qne vous avez été pour elle une seconde mère, et, soit que vous préfériez vivre seule, vous serez traitée aussi dignement que vous devez l'être.

«— Ah! merci, Louis, dit la jeune fille avec reconnaissance; merci de partaget ainsi ce' que je ressens pour ma pauvre marraine, ma seconde mère !

Et la jeune fille se pencha vers madame Lacombe pour fémbrasser; mais la malade, la repoussant, reprit avec un accent sardonique :

-« Ttt ne tois pas qu'on se moque de nous ? Tépouser ! Me faire une pension ! Est-ce que ça s'est jamais vu? Il veut m'amadouer, voilà tout; et, s'il est vraiment riche, veux-tn qne je te dise ce qui t'arrivei^, moi? n t'enjôlera, te lanternera, et im beau jour tu apprendras sa noce avec une autre; aussi je lui défends de remettre les pieds ici.

— A moins. Madame, que je ne me présente chez vous avec mon père, et qu'il ne vienne vous demander la main de Mariette, en vous faisant connaître les avantages qu'il nous assure et à vous aussi?

— Oui^ ouij répondit la malade en se retournant vers la

m LES SEPT PÉCHÉS CAPITAUX.

ruelle^ car elle s'était remise sur son lit, quand nous vous reverrons poiu* nous proposer ces belles choses-là, ce sera la semaine des quatre jeudis.

— Ce sera demain, madame Lacombe, répondit Louis. Puis, s*adressant à la jeune fille :

— Adieu, Mariette. A demain donc, je viendrai avec mon père.

— Mon Dieu ! Louis, il serait vrai ! répondit-elle en serrant tendrement les mains du jeune homme entre les siennes. Après tant de chagrins, le bonheur viendrait enfin... le bonheur pour toujours!

— Allez-vous bientôt finir? vous me rompez la tète avec votre bonheur! s'écria aigrement la malade. Laissez-moi donc en repos ; et toi, Mariette, ne bouge pas de là : tu meurs d'envie d'accompagner ce menteur-là dans l'escalier; mais j'ai dit non, c'est non.

Louise et Mariette échangèrent un dernier regard, et le jeune homme dit tout bas : ' ^— A demain, Mariette, ma bien-aimée, ma femme!

— Va-t-il décaniller à la fin! s'écria la malade.

Louis quitta la chambre. Mariette revint lentement s'asseoir auprès du lit de sa marraine.

Peu d'instants après cette scène, le jeune homme se rendait en toute hâte à l'échoppe de son père, où il espérait le rencontrer, mais il trouva l'échoppe fermée, s'informa de M. Richard, et il apprit qu'il n'avait pas paru ce jour-là au Charnier des Innocents. Étonné de ce dérangement si grave dans les habitudes régulières du vieillard, Louis courut alors à la ^e de Grenelle, leur commun logisr

Louis Richard arriva bientôt rue de Grenelle. Au moment où il passait devant la loge du portier, celui-ci lui dit :

— Tlonsieur Louis^ votre père est sorti il y a deux heures; il a laissé cette lettre pour vous; je devais la porter à votre étude si vous n'étiez pas revenu ici avant deux heures de Faprès-midi.

Le jeune homme prit cette letire ; elle contenait ce qui suit:

« Mon cher enfant,

« Je reçois à l'instant quelques lignes de mon ami Ramon; il m'apprend qu'il part de Dreux avec sa fille en même temps que sa lettre, et 'qu'il arrivera aujourd'hui à Paris.

« Gomme il n'a été de sa vie en chemin de fer, et qu'il se feit un plaisir d'essayer de ce genre de locomotion, il s'arrêtera à Versailles, où il nous prie de venir* l'attendre. Nous vi- ^ siterons le palais et nous reviendrons tous à Paris par l'un des derniers convois.

« Je t'attends à l'hôtel du Réservoir. Si je suis déjà parti Avec Ramon et sa fille pour notre excursion au palais, tu sauras bien nous retrouver. Il est entendu que cette entrevue &vec mademoiselle Ramon ne t'engagera nullement pour l'avenir. Je désire seulement que, profitant de l'occasion qui se présente aujourd'hui, tu puisses, grâce à un sérieux examen, reconnaître l'injustice de tes préventions contre' cette jeune personner D'ailleurs, tu comprendras que, quels que soient ^ projets, il serait très-désobligeant pour Ramon, un de mes Bieilleurs amis, de te voir manquer au rendez-vous qu'il nous

donne. Viens-y donc^ mon cher Louis^ ne fût-ce que par con- ▼enance.

« Ton père qui t'aime^ et qui n'a au monde quMn désir : ton bonheur !

f( A. Richard. »

Louis^ malgré sa déférence ordinaire aux volontés de son père, s'abstint de se rendre à Versailles^ sentant la complète inutilité d'une nouvelle entrevue avec mademoisall^ Ramon^ puisqu'il était plus décidé que jamais à épouser Mariette.

L'étrange révélation qui lui avait fait c<mnaltre la fortune, de son père changea si peu les modestes et laborieuses halntudes de Louis, qu'il se rendit en hâte à son étude afin dy ao complir son devoir et d'excuser son absence durant la huh tinée. Quelques travaux pressés auxquels il se livra, uon sans de nombreuses distractions causées par les divers incidents de la journée, le retinrent longtemps à son étude* Au mo* ment où il se disposait à sortir, un de ses camarades entra en s'écriant ♦

«-Ah! mes amis, quel événement! quel malheur I

— Quoi? qu'y a4-ilî

— Je viens de rencontrer quelqu'un qui artive de lA gare du chemin de fer de Versailles.

— Du chemin dé fer ! dit Louis en tressaillant* Ehbie^ ! qu*est-il arrivé?

— Un épouvantable accident.

— Grand Dieu ! s'écria Louis en pâlissant.

— Achevez.

— Le convoi de retour sur Paris a déraillé; les wagons se sont amoncelés les uns sur les autres, le fourneau de la machine a mis le feu aux voitures, et l'on dit que presque tôof les voyageurs ont été écrasés ou brûlés, et que...

Louis, saisi d'une atîgoisse mortelle, n'en put pas entendro davantage. %

Oubliant de prendre son chapeau, il se précipita hors ûë rètadeiCoiEtut & une porte co<ihèfe où se tenait ht^tue^etneirt

L'AVÂRIGE. 99

un cabriolet de régie, et, sautant dans cette voiture, il dit au cocher : '

-» ViagI &ahc8 de pourboire si vous me conduisez à toute bhde au chemin de fer de Versailles... et de là... ailleurs..* je ne sais encore où... Mais partons, au nom du ciel, partons!

^ Rive droite ou rive gauche. Monsieur? dit le cocher en limflilaat »on cheval,

— Comment?

— B y a deux gares. Monsieur, celle <le la rive droite et celle de la rive gauche.

^ le veuj: aller sur la ligne où vient d'arriver un ai&eux Bitdheur.

— Cest la première nouvelle que j'en apprends, ifonsieur, Umis sa lit reconduire à son étude, afin de se renseigner

auprès de celui de ses camarades qui avait apporté la nou< ndje de l'événement; mail n'ayant plus trouvé personne ekûz son notaire, le âls de l'avare remonta en cabriolet avec m redoublement d'angoisse.

-^ MoDsîeur, lui dit le cocbor, je vienji d'apprendre quQ (^est sur la rive gauche.

Louis, tiré de son indécision, se fit mener à l'embarcadère de la tive gauche. Là, l'événement lui fut confirmé; il apprit aussi à quel endroit de la ligne cet a&eux malheur était aiv livé.

La grande route d'abord, un ehi^min de traverse ensuite, loi permirent de s'avancer jusqu'à peu de distance du Bas- Meodon, vws la tombée de la nuit» H se jeta hors du cabrio- H et, guidé par ke deniiôres lueurs de l'incendie des wagom amoncelés, il se trouva bientôt sur le lieu du sinistre.

Ua résita oantemporams ont si longtempa retenti de cette catastrophe, qu'il est inutile d'entrer ici dans de nouveaux Mûb ; noiM dirona seulement que, pendant toute la nuit, eu Yain Louis rechercha son père parmi ces corps caldnég, défigurés ou afireusement blessés. Vers quatre heurta du matai, le jeune homme, brisé de douleur, de fatigue, revint à Paris, n'ayant plus qu'un espoir, c'est que son père, ayant»

ainsi qu'un petit nombre de voyageurs, échappé au danger, eût regagné sa demeure pendant la soirée.

A peine arrivé devant la porte de sa maison, Louis descendit de cabriolet et courut à la loge du portier :

— Mon père est-il rentré? furent ses premiers mots.

— Non, monsieur Louis.

— Ahl plus de doute! murmura-tril en étouffant ses san« glots; mort!... mort!...

Et ses genoux fléchissant sous lui, il fut obligé de s'asseoir^ et faillit s^évanouir.

Après s'être reposé quelques instants chez le portier, qui lui offrit les banales condoléances d'usage. Louis regagna lentement sa chambre.

A la vue de cette pauvre demeure, si longtemps partagée avec un père qu'il avait si tendrement aimé, et qui venait de périr d'une mort épouvantable, la douleur de Louis atteignit à son comble; il se jeta sur son lit, cachant sa figure entre ses mains, et donna un libre cours à ses sanglots. Depuis luie demi-heure environ, il s'abîmait dans un profond désespoir^ lorsqu^il entendit frapper à sa porte, et le portier entra.

— Que voulez-vous? dit Louis en essuyant ses pleurs.

— Monsieur Louiâ, je suis bien fâché de vous déranger dans un pareil moment, mais c'est le cocher...

— Quoi? demanda Louis, qui, tout à sa douleur, avait oublié le cabriolet. Quel cocher?

— Mais le cocher que vous avez gardé toute la nuit, n parait que vous lui avez promis vingt francs pour boire, ce qui fait, avec ses heures de course d'hier et de cette nuit, quarante-neuf francs; et il les demande.

— Eh! mon Dieu! dit le jeûne homme avec une douloureuse impatience, donnez-lui cet argent, et laissez-moi !

—^ JUais, monsieur Louis, quarante-neuf francs, c'est une grosse ^omme! Et je ne l'ai pas, moi!

— Ah! mon Dieu! comment faire? s'écria Louis, rappelé j)ar cette demande aux intérêts matériels de là vie. Je n'ai pas

fargent. \ '

Et il disait vrai^ car jamais il n'avait eu à sa libre disposition le quart de la somme qu'il devait au cocher. -

— Mais alors. Monsieur, reprit le portier, comment prenezvous des cabriolets de régie à l'heure, et la nuit encore, en leur promettant des pourboires de vingt francs? Vous êtes donc fou! Gomment alle^^vous faire? Voyez au moins s'il n'y a pas quelque monnaie dans le tiroir de feu votre père?

A ces derniers mots, Louis se souvint de ce que, dans sa douleur, il avait jusqu'alors oublié. On lui avait dit que son père était riche. Songeant alors que peut-être il y avait dans la chambre quelque argent caché, mais ne voulant pas se livrer à ces recherches devant le portier, il lui dit :

— n se peut que j'aie besoin du cabriolet ce matin; qu'il attende. Si d'ici à une demi-heure je ne suis pas descendu, TOUS remonterez; je vous remettrai l'argent.

— Mais, Monsieur, cette attente va encore augmenter vos frais, et, si vous n'avez pas de quoi payer, il faudra...

— C'est bien, reprit Louis en l'interrompant brusquement, je sais ce que j'ai à faire.

Le portier sortit. Le jeune homme, resté seul, éprouva ime sorte de remords en songeant aux* recherches qu'il allait tenter; cette investigation, dans un pareil moment, lui semblait sacrilège; mais, forcé par. la nécessité, il se résigna.

Le mobilier de la chambre se composait d'une table à écrire, d'une commode, et d'un vieux bahut en noyer pareil à ceux que l'on voit chez les paysans aisés ; il se composait de 3eux compartiments superposés l'un à l'autre.

Louis visita la table et la commode : il n'y trouva pas d'ar^ gent; les deux clefs du bahut étaient aux serrures des compartiments; il les ouvrit et ne vit que quelques hardes sur les planches; un long tiroir séparait les deux corps de ce meuble; dans ce tiroir, Louis ne trouva que quelques papiers sans importance. Cependant, pensant à la possibilité d'une cachette, l'idée lui Vmt de faire sortir ce tiroir de ses rainures; d'abord il n'aperçut rien, mais un examen plus attentif lui fit décou- 'trir un bouton de cuivre efûeurant la rainure gauche; il

iOSt LES SEPT PÉCHÉS CAPITAUX.

poussa ce bouton; aussitôt il entendit dans le corps in£éniur du meuble un léger grincement semblable h celui de deitf charnières qui se déploient; il se baissa et yit la plaadie qui semUait former le compartiment s'abaisser lentement en mettant à jour un double^tondt creux de six pouces environ, et s'étendant dans toute la paxtie postérieure du meuble. Plusieurs tablettes transversales, disposées eomme lea rayons d'une bibliothèque et recouvertes de velours rouge, garnis-^ saient cette cachette; sur chacune d'elles on voyait» ^ymétriquement rangées, d'innombrablea piles de pièces d'or, de tous les modèles, de tous les pays, de toutes les époques; évidemment chacime de ces pièces devait avoir été souvent nettoyée^ lustrée, car elles étincelaient comme si elles Tenaient de sortir du balancier.

Louis^ malgré son aecablante tristesse^^ resta im moment ébloui à la vue de ce trésor, dont la valeur devait être considérable. Cette première impression passée, il remarqua un papier placé sur la première tablette^ le prit, et reconnaissant récriture de son père^ il lut ces mots :

« Cette collection de pièces d*or a été cpmiiiencée le 7 septembre 1803; sa valeur vénale se monte à 287,634 fr. 10 c. (Voir le paragraphe HT de mon testament confié à maître Marainville, notaire, rue Sainte-Anne, "np 28, dépositaire de mes titres de rentes, actions et autres valeurs de portefeuille. Voir aussi l'enveloppe cachetée, placée derrière ks piles de quadruples d'Espagne, cinquième tablette.) »

Louis dérangea phisiears piles de ce» épaisse» et larges pièces d'or, et trouva ea eflet une «fivelappe «achâtée ite noir.

Sur cette enveloppe on lisait cet bioIs éerita ^[k gco&iM lettres :

« k MON CKR ET WOSi^AJMÈ fflM* »

Au moment où Louis mettait la main sur cette enveloppe^ on frappait à la porta. Se rappelant qu'il avait dit au portier

L*AVARIGË. 403

do r0?wr bieatôty il n'eut que le temps de prendre un des quadruples et de pousser les Tentanx du meuble, qui se re* tanèr^t sur le trésor.

Le portier examina a?ec autant de surprise que de curiolU le doublon que le jeune homme prenait de lui remettre, et s'écria d'un air ébahi :

— Quelle belle pièce d'or! On la croirait toute neuve. Je n'en ai jamais vu de pareille.

^ n suffît, reprit Louis; allez payer.

— Combien cela vaut-il donc, une belle pièce d'or comme eela, Monsieur?

^ Gela vaut plus que la somme que je dois; allez chez un changeur et payez le cocher.

— Monsieur Louis, reprit le portier d'un ton mystérieux, est-ce que le père Richard vous en a beaucoup laissé de ces l)eUes pièces-là? Qui est-ce qui aurait jamais cru que ce pauinre bonhomme...

— Sortez ! s'écria Louis, irrité du cynisme de cette question; allez payer le cocher et ne revenez pas.

Le portier se hâta de se retirer. Louis, afin d'être à Tabri de nouvelles indiscrétions, s'enferma, ôta la clef de la serrure, Urevint au bahut.

Avant d'ouvrir le testament de son père, et pendant un mo^ oent encore, le jeune homme contempla, presque malgré H Téblouissant trésor. Mais cette fois, et quoiqu'il se ne- BToebât cette pensée trop riante dans un si funèbre moment, il songeait à Mariette, se disant que le quart de la somme ^'il avait sous les yeux lui suffirait pour assurer & jamais le lÀtti^tre et l'indépendance de sa femme*

Puis il tâchait d'oublier le cruel stratagème employé par son P^ ^ l'égard de la pauvre ouvrière, et se plaisait méme^ ^ <3Mttre que son mariage avec elle aurait obtenu Fassentiment dUlVieiUardA et que, sans avouer les richesses qu'il possédait» il eût du moins assuré le sort des nouveaux époux.

La découverte de ces richesses n'inspirait pas à Louis une de ^jpiM ctt|âdes et veoseresses que resswtent presque ton*

jours les héritiers &ua avare, lorsqu'ils songent aux priva* lions cruelles que cette avarice leur a fait soufirir.

Ce fut, au contraire, avec un touchant et pieux respect que le jeune homme prit le testament de son père et que, d'une main tremblante d'émotion, il décacheta le pli qui contenait sans doute les dernières Volontés du vieillard.

Le testament du vieillard, écrit depuis deux mois environ^ était ainsi conçu :

« Mon fils bien-aimé, lorsque tu liras ces lignes j'aurai cessé de vivre.

« Tu m'as toujours crii pauvre^ je te laisse une grande fortune accumulée par mon avarice.

« J'ai été avarf, je ne m'en défends pas; loin de là, je m'en honore, je m'en glorifie.

« Et voici pourquoi ;

(( Jusqu'au jour de ta naissance, qui m'a ravi ta mère, j'a* vais, sans me montrer prodigue, été assez insoucieuix d'augmenter mon patrimoine et la dot que m'avait apportée ma femme; dès que j'ai eu un fils, ce sentiment de prévoyance^ qui Revient un devoir sacré lorsqu'on est père, s'est peu à peu changé chez mdi en économie, puis en parcimonie, puis enfla

en AVARICE.

« Du reste, les privations que je m'imposais, tu n'en soul-^

L^AYARICE. flOS

fins jamais dans ion enfimce. Né sain et robuste, U mâle sim« j^cité de ton éducation a aidé, je le crois, au développement de ton excellente constîtation.

« Lorsque ta as été en âge de rooevoir Finstruction, je Vai &Nojé dans une des écoles ourertes à la pauvreté; d'abonl, c'était pour moi une économie (fl n'y a pas de petites économies); ensuite, tu devais puiser dans cette éducation cornmime l'habitude d'une vie modeste, laborieuse. Le succès a dépassé mon attente. Élevé avec des en£mts pauvres^ au lieu de l'être avec des en&nts riches ou aisés, tu n'as ressenti auciui de ces goûts factices, dispendieux, aucune de ces envies amères, aucune de ces jalousies vaniteuses, qui influent presque toujours fatalement sur nos destinées.

« Je f ai ainsi épargné beaucoup de chagrins, qui, pour être eii£mtins, n'en sont pas moins cruels.

« Tu n'^as pas eu à comparer ta condition à des conditions plus hautes ou plus opulentes que la tienne.

« Tu n'as pas éprouvé une sorte de regret haineux en entendant tel de tes camarades parler de la splendeur de l'hôtel de son père, tel autre Tanter l'antique noblesse de sa race, tel autre, enfin, supputer les richesses dont il jouirait un joiir.

« L'on croit généralement que, parce que des enfants de conditions très- dissemblables portent le même uniforme, mangent à la même table, suivent les mêmes cours au collège, le sentiment de l'égalité existe entre eux.

« Erreur profonde.

« L'inégalité sociale est aussi bien comprise parmi les entants qu'elle l'est dans le monde.

« Presque toujours le fils d'un riche bourgeois, ou d'un gland seigneur, montre à dix ans la morgue ou la hauteur ^'il déploiera quinze ans plus tard.

«Que les enfants soient de petits hommes, ou que les hommes soient de grands enfants, peu importe : tout âge a la conscience de sa condition.

«Quant à toi, élevé avec des enfants du peuple, tu le» en-

m LES SEPT PÊCHES CAPITAUX.

tendai» tous parler des rudes labeurs de leur père et de leur mère ; aussi, Tindispeusable uéeessité du travail s'est^ dès tm plus jeune âge^ gravée dans ton esprit.

« D'autres de tes condisciples racontaient lespriTations^ la misère de leur iamiUe; ainsi tu t'es accoutumé à Tidée de notre pauvreté,

tt Enfin, tu as vu le plus grand nombre de ces enfants^ ré-s signéfty courageux (la résignation, le courage, deux des plus grandes vertus du peuple), et jamais jusqu'ici, mon 61s bien*aimé, la résignation, le courage, ne Vont fait défaut*

« A quinze ans, je Vai £ait concourir pour uaa bour^ d'externe dans une école communale supérieure, où tu as achevé tes études; ta première éducation avait déjà portôi d'excellents fruits, car dans cette nouvelle école, bien que{ plusieurs de tes camarades appartinssent k l'aristocratie de naissance ou de lc»rtune, leur contact n'a en rien altéré tes qualités précieuses, et tu ne connus jamais la jalouse envie,

«A dixHsept ans, tu es entré petit clerc cbe? un notaire,; mon ami, qui seul a eu le secret et l'administralioa de ma fortune; jusqu'à cette heure oùyécris ces lignes, la discrétion de cet ami a égalé s^^ dévouement; la modeste carrière que tu étais appelé à parcourir ne t'inspirait pas d'éloignement; l'amitié de ton patrcm pour moi me répondait de sa sollicitude à ton égard; il t'a donné des leçons de droit public, et, grâce à ses soéns, aux travaux dont x). t'a progressivement chargé, tu as acquis près de lui «ne parfaite coxmaissance des affaires; ainsi, grâce à ma prévision, tu vas être à même de gérer habilement, iruetaeuseBseiit, lea bittEis ccmsidérahles que je f ai amassés.

« Ma conscience ne me repcochtt rien, et cependant parfois, je te Favoue, j'û craint que tu n'adressea à ua mémoii^ ce reproche :

« Pendant qm fiymê eniassiea âet rickesêes^ tmm père, vous me voyiez sans pitié souffrit éê cruelUs ^^ati^m*

« Mais la réflexion chassait toujours cette eraiiKtd de* moA cœur; je me rappelais^ mon cher enfant, eomUen de lois tu

L*AVARÏC6. 107

îii'as dît que, bien que pauvre, la condition te Satisfaisait, et situ désirais un peu de bien-être, c*était pour tnol seul.

« En effet, ton inaltérable bonne humeuFi ta dotioeur, Tégàlité de ton caî*actére, ta gaieté naturelle, ta tendresse pour moi, in*ont toujours prouvé <jue ton sort te contentait; d*ailleurs, je le partageais. Ce que je gagnais, de mon côté, dans inon métier d*êcrivain public, joint à tes économies, nous permettait de vitre sans toucher à mes revenus. Ainsi capitalises, ils ont fructifié eiitte les mains ptudentes de leur dépositaire; cela dure depuis ptês de vingt ans.

« Ausâ aujourd'hui, joui* où î*écris ce teâtatnent, la îbrtune que jé te laisseî*ai se montef a à ptès de deux millions et â)Bmi.

« Je ne sais combien d'années il ïne feste encore à vivre ; lûaîs que je vive seulement encofe dil ans, j'aurai atteint le terme moyen de Tèxistence humaine; tu auras alors trentednq ans, et je t'aurai amassé une fortune de quatre à cinq mîîlîons, puisqu'un capital se double en dix ans.

« Ainsi, âelon toute probabilité (à moins qu'un coup imprévu inè frappe), lorâqUe tu entreras en possession de ces grands biens, tu atteindras ta complète maturité; tes habitàdes sobres, modestes, laborieuses, contractées depuis l'en- &ncé, seront pour toi Une seconde nature. Ton intelligence des affaires se sera encore développée par la pratique. Joins à ces avantages la rectitude de ton esprit, la forte trempe de ta constitution physique que nul excès précoce n'aura affaiblie, et maintenant, mon cher enfant, dis-moi si tu ne te trouveras pas dans la meilleure condition possible pour hériter de la fortune que je t'ai créée, et pour en user selon tes goûts, qui, je le pressens, seront aussi généreux qu'honorables.

« Pourquoi, te diras-tu peut-être, me suis-je borné à laisser mes fonds se capitaliser sans tenter quelque grande opération financière, ou sans me donner toutes les jouissances du luxe?

« Pourquoi cela? Je vais te le dire, mon cher enfant. « Ifon avarice a eu sa source^ il est vrai^ dans un sentiment

ci 3 prévoyance paternelle. Mais cette avarice a fini par prendn tous les caractères inhérents à cette violente passion.

« Or, j'ai pu, je puis encore me priver de tout afin d'en^ fiisser richesses sur richesses^ parce que je me dis avec bonheur que c'est pour toi que j'entasse, et que ta Iiériteras uQ jour. Mais, de mon vivant, me dessaisir de mes biens dans tel ou tel but, ou les risquer dans des opérations financières f Impossible, oh! impossible! Ce serait me déchirer les entrailles; car sais-tu ce qui fait de la possession de nos trésoiv une seconde vie pour nous autres avares? C'est que^ sans dépenser, sans hasarder un denier, nous nous livrons en imagination aux opérations les plus immenses, aux magnificences les plus inouïes. Et cela n'est pas un vain désir, im songe creux. Non, non, de par l'état de ma caisse, ces znagnificences étaient réalisables demain, aujourd'hui, sur l'heure.

« Comment alors veux-tu qu'un avare ait le courage ou là rolonté de se dessaisir d'un pareil talisman? Comment! pour un projet, pour un seul rêve réalisé, on irait sacrifier mille projets, mille rêves toujours réalisables, surtout lorsqu'on se dit : Quel mal est-ce que je fais? A qui porté-je dommage? Mon fils jusqu'ici ne s'est-il pas trouvé heureux de son sort? Ne ferait-il pas l'orgueil des pères les plus fiers de leur enfant? N'est-ce pas après tout pour lui, pour lui seul que je thésaurise?

tt Et puis, enfin, j'aurais agi différemment, voyons, qjiél bien en serait-il résulté pour mon fils et pour moi?

« Si j'avais été prodigue, ma prodigalité t'eût laissé dans la misère,, mon pauvre cher enfant.

« Me serais-je borné à dépenser sagement 'mon revenu?

« Alors, au lieu de nous adonner au travail, nous serions sans doute restés oisifs; au lieu de vivre pauvrement, nous aurions eu quelques jouissances physiques, quelques satisfactions vaniteuses. Nous eussions enfin vécu comme tous les bourgeois aisés de notre condition.

« A cela, qu'eussions-nous gagné?

( « Serions-nous devenus meilleurs? Je ne sais. Mais à ma

L'AVARICE. iO»

mort je ne Saurais laissé qu'un revenu raisonnable, et non suffisant à la réalisation d'aucune raste et généreuse entre* prise.

ce Un dernier mot, mon cher enfant, pour répondre d'avance à un reproche que tu adresseras peut-être à ma mémoire.

H Crois-le bien, si je f ai laissé ignorer mes richesse^, ce n'est pas par un sentiment de dissimulation ou par méfiance de moi.

« Voici quelles ont été mes raisons :

« Ignorant nos richesses, tu te résignais facilement à la pauvreté ; instruit, au contraire, de notre fortune, tu aurais accepté peut-être sans murmurer l'humble existence que je t'imposais, mais tu m'aurais intérieurement accusé de dureté de bizarre égoîsme. Qui sait enfin si la certitude de ta richesse à venir n'eût pas, peu à peu, dénaturé tes précieuses qualités?

« Ce n'est pas tout, et pardonne-moi, cher enfant, cette crainte insensée, cette appréhension si outrageante pour ton excellent cœur; mais, pour jouir de ta tendresse filiale dans tout ce que son désintéressement avaitdej^u^jpMJtpJ^nuT touchant, de plus saint, jes n'aipa||j|J|i^[*^ t^

donner Y arrière-pensée à'èjff0^^iage. '

« Une dernière raison, ç^^^ ^^ peut-être la plus grave de toutes, m'a conduit à te ca^gy'ma richesse... Je f aime tant... vois-tu, qu'il m'eût été i^ossible de te voir subir la moindre privation, si tu avais sn^qp^a dépendait de moi de té donner la vie la plus large, l^ius somptueuse.

« Malgré rappareif^ contradiction qui semble exister entre ce sentiment et'^ç ^Q^duite avaricieuse envers toi, j'espère, mon cher enfant, ^^q ^ comprendras ma pensée.

« Et maintenant (^q^ p^r la pensée, je me mets face à face avec la mort, qui pea me irapper demain, aujourd'hui, tout à l'heure... je déclarf^ en ce moment suprême et solennel, que je te bénis du plu4 profond de mon âme, cher enfant bienaimé, toi qui ne m'as jamais donné que joie et bonheur en ce inonde. /

tt Sois donc béni, Louis^ mon bon et tendre iils^ sois heureux selon tes mérites, et^nes derniers désirs seront comblés-

« Ton père, A. Ricbard.

a Écrit en double, à Paris, le 25 février 18**, »

Louis, profondément ému de la lecture de ce singulier testanieilt^ pleura longtemps, réfléchissant à la bizarrerie de son

père.

Le jour touchait à sa fin, lorsque le jeune héritier entendii fi*apper à la porte de la mansarde, et la voix bien connue de Florestan de Saint-Herem arriva judqu'à lui.

xni

'asLde s

Samt*Herem se jeta dans les brasule son ami, et lui dit :

— Louis I mon pauvre Louis! je sbys tout. Hier, je t'avais promis de venir m'informer de ce qu4 t'intéressait .- tout à rheure, lorsque je suis monté ici, ton i^ortier mU appris la mort de ton père. Ah 1 quel cruel et subit Vvéssment!

— Tiens, Florestan, reprit Louis d'un© voirpleine de larmes, en remettant à Saint-Herem le testamei^* du vieillard. Us, et tu comprendras si mes regrets doivent ^re amer?»

Lorsque SainIrHerem eut achevé la içcture du testament, Louis reprit :

— Eh bien I dis, maintenant, crois-tu me quelqu'un puisse blâmer mon père de son avarice? Sa seule pensée n'a-t-elle

L'AVARICE. i»

pas toujours été de m'enrichir^ de me mettre à même de m'eûïicliir davantage encore^ ou de faire Un généreux usage des grands biens qu*il me laisse?»C*était pour mol qu'il thésaurisait en s*imposant les plus rudes privations I...

— Rien ne m'étonne de la part d'un avare, répondit sincèrement Florestan. Led avares sont capables de grandes choses... et je dis cela pour tous Ceux qui sont en proie à cette passion puissante et féconde.

— Florestan, n'exagérons rieU.

— Cela te semble un paradoxe? Rien û*est pouTtaUt plus vrai. On a toujours été envers les avares d'une injustice .stupide, ajouta Saint-Herem avec iln enthousiasme croissant. Les avares! mais l'on devrait leur élever des autels! Les avares! mais c'est prodigieux, le génie qu'ils emploient à inventer des écononiies inconcevables, impossibles! C'est quelque chose de merveilleux que de les voir, grâce à leur opinàtre et savante parcimonie sur toute chose, faire de l'or avec des épargnes en apparence insaisissables: bouts d'allumettes conservés! épingles ramassées ! centimes portant intérêts^! liards placés ^la grosse aventure! Et Ton ose nier les alchimistes, les inventeurs de la pierre philosophale ! Mais l'avare la trouve, lui, la pierre philosophale! Encore une fois, ne fait-il pas de l'or avec ce qui n'est rien pour les. autres!

^ Sous ce rapport tu as raison, Florestan,

— Sous ce rapport et sous tous les rapports, car enfin... Mais, tiens, Louis, suis bien ma comparaison : elle est juste et digne de mes beaux jours de rhétorique ! Voici un terrain sec, stérile; on y creuse un puits, qu'arrive-t-il? les moindres sources, les plus petits filets d'eau souterraine, les plus iniperceptibles pleurs de la terre, évaporés ou perdus jusqu'alors Sans profit pour personne, se concentrent goutte à goutte au fond de ce puits; peu à peu l'eau monte, grandit; le réservoir s'emplit, et vienne ensuite une main bienfaitrice qui épanche largement aji dehors cette onde salutaire, verdm^e et fleurs naissent comme par enchantement sur ce sol naguère si triste, à nu. Eh bien ! di», Louis, ma comparaison est-elle juste? Le

trésor caché de Tavare n'est-ce pas ce puits profond où, grâce à son opiniâtre et courageuse épargne, ses richesses s'amassent goutte à goutte, sou à sou, et, sans Tavare, n'eussent^ elles pas été dissipées pres<iue sans profit pour personne, ces milliers de gouttelettes de cuivre, converties en argent, puis en or, et qui, accumulées, forment un réservoir d'où peuvent s'épandre à flots le luxe, la magnificence, les prodigalités de toutes sortes?

— En vérité, Florestan, dit Louis distrait de sa douleur par la verve de son ami, si mon jugement sur la conduite de mon pauvre père avait pu être influencé par ma tendresse filiale, les raisons que tu me donnes, au point de vue économique^ me prouveraient du moins que je ne me suis pas abusé.

— Je le crois bien, tu es dans le vrai ! car, si au point de vue philosçphique nous envisageons l'avare, il est pardieu bien plus admirable encore !

— • Ceci, mon ami, me parait moins juste.

— Gomment! moins juste Y Voyons, réponds : admets-tu que, tôt ou tard, les richesses si laborieusement amassées par l'avare s'épanchent presque toujours en magnificence de toutes sortes, car le proverbe a dit : A père avare, fils prodigue?

— Soit; j'admets la prodigalité comme dispensatrice presque ordinaire de ces trésors si longtemps enfouis, mais où vois-tu de là philanthropie là-dedans? *-

— Où j'en vois? mais partout! mais dans tout ! Est-ce que les conséquences du luxe, de la magnificence, n'amènent pas le bien-être et Taisance de cent familles qui tissent la soie, le velours, la dentelle ! qui cisellent l'or et l'argent^ qui montent les pierres précieuses, bâtissent des jpalais, sculptent Tébène des meubles, vernissent les voitures, élèvent les chevaux de race, cultivent les fleurs rares? Est-ce que peintres, architecte», cantatrices, musiciens, danseuses, tout ce qui est enfin métier, art, plaisir, enchantement, poésie, n'a pas une large part à la pluie d'or qui fait éclore ces merveilles? Et cette pluie d'or, d'où sort-elle, sinon de ce magique réservoir si lentement mais si opiniâtrement rempli par l'avare ? Ainsi donc, sans

Tarape, pas de réservoir, pas de pluie d'or, et aucune des ilieiTeilIes que oette'splendide rosée peut seule féconder. Maintenant, veux-tu que nous abordions l'avare au point de vue catholique?

— L'avare?., au point de vue catholique!

— Certes, c'est là surtout qu'U est superbe!

— Je te l'avoue, cette thèse me semble difficile à soutenir!

— Elle est des plus simples, au contraire. Voyons. Dismoi/une des plus grandes vertus catholiques, c'est l'abnégation, n'est-ce pas?

— Sans doute.

. — C'est le renoncement absolu aux joies du motide, ime vie de privations atroces! une vie d*anachorète dans la Thé-, baîde?

— Certes.

— N'est-il pas aussi d'un excellent procédé pour le salut des catholiques d'être vilipendés, bafoués, honnis, conspués, abhorrés pendant leur vie, et de supporter ces outrages avec ime imperturbable sérénité?

— C'est encore vrai.

— Eh bien ! mon cher Louis, je te défie de me citer un ordre monastique dont les membres pratiquent aussi absolument, aussi sincèrement,, que la plupart des avares, le renoncement aux plaisirs d'ici'-bas. Et, bien plus, presque tous les moines ne font>-ils pas vœu de pauvreté comme un aveugle de naissance ferait vœu de n'y voir point clair? Les capucins renoncent aux danseuses, au vin de Champagne, aux chevaux de course, aux hôtels, à la chasse, au lansquenet, à TOpéra. Je le crois pardieu bien qu'ils y Tenoncent! La plupart ont de , bonnes raisons pour cela; mais V avare, quelle diffé'^ence! Voilà un renoncement vraiment héroïque! Avoir sous clef, dans son coffire, toutes les ouissances, toutes les ivresses, tous les enchantements de Tâme, de l'esprit et des sens, et posséder rincroyable courage de se refuser tant de délices! Ah^ crois-moi, Louis, là est la force, là est le triomphe d*une volonté énergique.

il4 LES SEPT PÉCHÉS CAPITAUX.

— CeBt qa*au3si ravarica étouffe presque toujours les autres passions, et le renoncement coûte moins à ravare qa'à toui autre. En se privant, il satisfait sa passion dominante. * .^ Justement ! Et n'est-ce donc pas une puissante» une grande passion, que cella-là qui aboutit à de tels renoncements? Et ce n'est rien encore : comme désintéressement, ravare est sublime.

^ Le désintéressement de ravarlce? Abl Florestau l -«- Il est sublime de désintéressement, te dis-je ! L'avare ne s'abuse pas, lui; il est pendant sa vie exécré, bonni; il Le sait bien, et il sait bien aussi qu'à peine mort, ses héritiers danseront presque toujours sur sa tombe les plus ébouriffantes farandoles, en buvant à l'beureuse fin du fesse^^nathieu, du grippe-sous , de Yharpagon, Oui, l'avare sait tout cela, la pauvre et bonne àme ! cependant, cite-m'en un, ua seul qui, dans une telle prévision, rancuneu)^ par delà le trépas, ait tenté de fabe disparaître son trésor avec lui? Chose facile (deux millions eu billets de banque se brûlent en cinq mi-' nutes). Mais, non, ces doux avares, pleins de mansuétude et de pardon, pratiquant l'oubli des injures, laissent leur trésor à levaa héritiers. Tiens, Louis, sais^tu quelque chose de comparable au martyre d'un avare? Et il dure non pas une heure, mais toute sa vie, car Tavare se dit incessamment ; « Ce trésor amassé avec tant de peine, au prix de privations inouïes, ce n'est pas pour moi que je l'aurai amassé. Non, non; viendra l'hem^ fatale où cet or, auquel je tiens comme . à mon sang, sera dissipé en prodigalités fastueuses, en folles orgies, au milieu desquelles mon nom sera bafoué, insulté, et cela... par mon fils peutp«être! et pourtant ce trésor, je ne le fais pas disparaître avec moi pour tromper et punir tant d'insolente cupidité t » Ahl orois-'moi, Louis, c'est une forte, c'est une grande passion que l'avarice, et rien de ce qui est grand, de ce qui est fort n'est inutile. Le bon Dieu sait <w qu'il fait; je crois que dans son intelligence, dans sa bonté infinie, Dieu n'a pas créé de passions sans but, c'est-à-dire de forces sans emploi. S'il a doué les avares d'une incroyable

LUVARICE. fin

concètttraitîon de volonté, c'est qu'ils ont à accomplir cpiélqtie mystériense destinée. Tant pis ponr 1q vulgaire assez peu éclairé pour ignorer la domestication de cette passion (comme dirait le savant docteur Gasterini, le grand apôtre de la Gourmandise), tant pis pour Thumanité si elle laisse Tavarice à Tétat Inculte et sauvage. Greffez le poirier des bois, il vous donne au lieu d'un fruit amer un fruit savoureux. Encore ^une fois, toute force a et doit avoir son expansion, toute passion bien dirigée, son excellent essor. Suppose, par exemple, un avare ministre des finances d'un État, et apportant dans la gestion, dans l'économie des deniers publics, cette inflexibilité qui caractérise l'avarice : il enfantera des prodiges. A Ven^ contre du surintendant Fouquet (dit Saint-Simon), M. Colbert, malgré ses grands biens ^ était en son particulier étrangement ménager. Or, Fouquet avait ruiné les finances de la France, et jamais elles ne furent plus florissantes que sous Colbert; sans ce ministre avare, les prodigalités de Louis XIV devenaient impossibles, et tant de merveilles de magnificence, d'art et de poésie restaient dans le néant. Tu le vois donc bien, tout se relie, tout s'enchaîne; chaque cause a sou effet. Louis XrV prodigue est la conséquence de Colbert avare.

— Florestan, reprit tristement Louis, pendant que ce grand roi, dont j'ai toujours abhorré la mémoire, ruinait le pays par ses insolentes prodigalités, le peuple, écrasé d'impôts, vivait dans une atroce servitude pour subvenir au faste efironté de Louis XIV, de ses maîtresses et de ses bâtards... De nos jours, que de misères encore! Ah ! si, comme moi, tu connaissais la vie de Mariette, par exemple ! Pauvre enfant, si vaillante au travail pourtant ! le spectacle d'un si affreux dénûment te causerait comme à moi un sentiment amer.

— C'est vrai, mais, que veux-tu, je suis philanthrope et économiste^à mamanière; je prends le temps comme il est, et, faute de pouvoir faire mieux, je dépense jusqu'à mon dernier sou. Morbleu! ce n'est pas moi que l'on accusera de faire chômer les industries de luxe. «>.

— Mon ami, je n'accuse pas ton généreux cœur; dans l'é-

tat des choses^ celui qox dépense largement, follement m^me ses richesses, donne du moins du travail, et le travail c'est le pain; et pourtant tu vantes Tavarice.

— Eh morbleu I mon ami, raison de plus!

— - Gomment?

— Qui appréciera, qui glorifiera Texcellence de Tormurier, sinon le guerrier? L'excellence du cheval, sinon le cavalier? L'excellence du luthier, sinon Tinstrumentiste? Paganini, pape, eût canonisé Stradivarius, Fauteur de ces violons merveilleux dont le grand artiste jouait si admirablement. Or, moi qui ai la prétention de jouer admirablement du million, je canoniserais mon oncle, cet héroïque martyr de l'avarice, si la justice distributive voulait que les merveilleux instruments de prodigalité qu'il fabrique, en entassant sou sur sou, tombassent un jour entre mes mains.

— Ah ! mon Dieu !

. — Qu'as-tu, Louis?

— Tu ignores donc?

— Quoi?

— Mais oui ! car, ainsi que me l'avait écrit mon pauvre père, la résolution de M. Ramon de venir à Paris avait été subite.

— Mon oncle e^i à Paris !

— Ah ! Florestan ! il est des événements étranges !

— De quel air me dis-tu cela ? Que signifie ?...

— Et c'est moi, dans un pareil moment, et après l'entretien que nous venons d'avoir, c'est moi qui dois t'apprendre !... Ah! encore une fois, cela est étrange!

— Que dois- tu m'apprendre ? Qu'y à-t-il d'étrange î

— Je t'ai parlé des projets de mon pauvre père au sujet d'un mariage entre moi et ta cousine?

— Oui. Ensuite?

— Ton oncle, ignorant mon refus et voulant hâter le moment de cette union, qu'il désirait aussi vivement que mon père, est parti hier de Dreux avec sa fille, et tovis dciux sont arrivés ce matin...

— A Paris? Bien. Mais pourquoi cet embarras^ cette hésilation de ta part, mon cher Louis?

— Ton oncle et sa fille ne sont pas venus directement à Paris, ils se sont arrêtés à Versailles, Florestan, à Versailles, où mon pauvre père. . . est. . . allé !

A cette pensée, qui ravivait ses douleurs, Louis ne put achever; ses sanglots étoufTèrent sa voix.

Saint-Herem, touché de l'émotion de son ami, lui dit :

— Allons, mon ami, du courcige. Je comprends ton profond chagrin, le testament de ton père doit augmenter tes regrets.

— Florestan, dit le jeune homme après un assez long silence, en essuyant ses larmes, si j'hésitais tout à l'heure à m'expliquer, c'est que, dans les idées de tristesse et de deuil où je suis, je crains d'être péniblement affecté en voyant la satisfaction, excusable peut-être, que va sans doute te causer la nouvelle que j'ai à te donner. .

— Pour Dieu ! Louis, explique-toi clairement.

— Je te l'ai dit : mon père est allé à Versailles rejoindre ion oncle et ta cousine.

— Et puis ?

— Ton oncle et sa fille, ainsi que cela 'avait été convenu avec mon père, auront, sans nul doute, pris le chemin de fer comme lui, monté dans le même wagon que lui... et...

— Eux aussi! s'écria Saint-Herem en mettant ses deux mains sur son visage. Les malheureux!... ah! ce serait horrible!

Le cri d'effroi, l'accent de pitié de Saint-Herem, furent si spontanés, si sincères, que Louis se sentit touché de cette preuve de la bonté du cœur de son ami, dont la première impression avait témoigné d'un sentiment de généreuse commisération et non d'une joie cupide et cynique.

Pendant quelques moments, Louis Richard et Saînt-Herem gardèrent le silence.

Le fils de l'avare prit le premier la parole^ et dit à son ami avec effusion ;

— Je ne puis l'exprimer, Florestan, combien me touche ton mouvement de sensibilité;. il est si en rapport avec ce que j'éprouve dans ce triste moment !

— Que veux-tu, mon ami, je n'éprouvais, tu le sais, aucune sympathie pour mon oncle. J*ai pu faire sm^ lui, et dans rhypothèse de son héritage, de ces plaisanteries à la Molière et pour ainsi dire traditionnelles, railleries d'autant moins graves, d'ailleurs, que ceux dont on plaisante sont en parfeite santé; mais, dès qu'il s'agit d'un événement aussi horrible que celui dont mon oncle et sa fille peuvent avoir été victimes comme ton pauvre père, 11 faudrait avoir un cœur de bronze et une cupidité infâme pour ne songer qu'à l'héiitage, et ne pas se sentir profondément attristé> Quant à ce que je pense de l'avarice, cette passion dont les conséquences sont si fécondes, je ne rétracte rien; j'aurais seulement donné à ma pensée un tour plus sérieux, si j'avais prévu qu'il s'agissait pour moi d'une question pour ainsi dire personnelle... Mais, tu le vois, je ne suis pas du moins de ces héritiers qui accueillent l'héritage avec une joie cynique. Maintenant, dismoi, Louis, et pardonne à la nécessité d'une question qui va raviver ta douleur : dans les pénibles recherches que tu as

faites pour relrourer ton père, rien n*a pu te donner Tespoir que mon oncle et sa fille auraient échappé à cette mort affreuse?

— Tout ce que je puis te dire, Florestan, c'est que je me rappelle parfaitement n'ayoir vu ni ton oncle ni ta cousine panni les personnes blessées ou mortes sur le coup. Quant aux victimes dont ils ont sans doute, hélas î" partagé le sort, ainsi que mon père, il était impossible de reconnaître leurs traits : c'était un amas sans forme de corps calcinés, réduits presque en charbon.

Louis s'interrompit à ce terrible souvenir, et des larmes coulèrent encore.

— Selon toute probabilité, mon pauvre Louis, c'est ainsi que tu me Tas dit : mon oncle et sa fille devaient se trouver dans le même wagon que ton père. Ils auront peut-être partagé son sort; je vais d'ailleurs écrire à Dreux et faire de nouvelles et actives recherches. Si tu apprends de ton côté quelque chose de nouveau, préviens-moi. Mais, j'y songe : au milieu de tant de tristes incidents, j'avais oublié de te demander des nouvelles de Mariette.

— n s'agissait d'un cruel malentendu, ainsi que tu l'avais" soupçonné^ Florestan. Je l'ai retrouvée plus tendre, plus dévouée que jamais.

— Son amour sera, du moins pour toi, une précieuse consolation à tes chagrins. Allons, bon courage, mon pauvre Louis, courage, et à bientôt ! Tout ce qui vient de se passer resserre encore les liens de notre amitié.

— Ah! Florestan, sans cette amitié, sans l'affection de Mariette, je ne sais comment je pourrais supporter le coup qui * m'accable. Adieu, 'mon ami, et tiens-moi aussi au courant de ce que tu découvriras relativement à ton oncle.

Les deux amis se séparèrent.

Resté seul^ Louis réfléchit longtemps à la conduite qu'il devait tenir. £a détermination arrêtée, il plaça dans son sac de nuit la somme en or qu'il avait découverte, pi'it le testament de son père, et se rendit chez son patron, notaire et ami du

défunt, ainsi que Lo]iis venait de l'apprendre en lisant les dernières yolontés de Vavare.

Le notaire, douloureuseai«nt frappé des détails de la mort plus que probable de son oHent, tâcha de consoler Louis, et se chargea des formalités légales qui devaient constater le décès de M. Richard père.

Ces arrangements convenue, Louis dit à son patron :

— Bfaintenant, Monsieur, il me reste une' question à vous fedre. Les tristes formalités dont vous parlez étant remplies, pourrai-je disposer des biens de mon père ?

— Certes oui, mon cher Louis.

— Voici donc. Monsieur, quelles sont mes intentions. Je vous apporte ime somme qui se monte à plus de deux cent mille francs ; je Tai trouvée dans un de nos meubles; sur cette somme, je désire assurer une pension de douze cents francs & la marraine d'une jeune orpheline que je dois épouser...

— Mais cette jeune fille est-elle dans une position de fortune qui...

— Mon cher patron, répondit Louis en accentuant les paroles suivantes d'un ton ferme et résolu, cette jeune fille est ouvrière et vit de son travail, je Taime depuis longtemps; aucune puissance humaine ne m'empêcherait de l'épouser.

— Soit, dit le notaire, comprenant l'inutilité de ses observations ; la pension dont vous parlez sera constituée au bénéfice de la personne que vous m'indiquerez.

— Je désire prendre ensuite sur la somme dont nous parlons quinze mille francs environ, afin de monter notre mé-

'Uage d'une manière convenable.

— Quinze mille francs seulement! dit le notaire, surpris de la modicité de cette demande ; cela vous suffira?

— Ma fiancée est comme moi, mon cher patron, habituée à ime vie pauvre et laborieuse. Nos désirs ne s'élèvent pas au delà d'une modeste aisance. Aussi un revenu de mille ééus par année, joint à notre travail, nous suffira largement.

— • Gomment, joint à votre travail ! Vous comptez donc?..

L*AVARIGE. m

— Rester dan» votre étude^ si vous ne trouvez pas que j'aie démérité de votre estime.

— Votre femme rester ouvrière, et vous clerc de notaire, avec plus de cent miUe livres de rentes?

— Je ne puis, je ne veux me résoudre à croire que cette grande fortune me soit acquise, mon cher patron; et lors même que toutes les formalités judiciaires établiredent la mort probable de mon malheureux père, je conserverai» toujours au fond du cœur une vague espérance de revoir celui ^6 je regrette, que je regretterai toujours.

— Hélas i vous vous abusez, mon pauvre Louis.

— Je m'abuserai le plus longtemps possible, Monsieui^ et, tant que durera cette illusion, je ne me croirai pas libre de disposer des biens de mon père, si ce n'est dans la limite que je vous indique.

— L'on ne saurait, mon cher Louis, agir avec une plus par- Mte, une plus honorable réserve; mais quel emploi ferez- Yous de l'excédant de ces grands biens ?

— Je ne prendrai à ce sujet aucune résolution. Monsieur, tant que je conserverai la moindre espérance de retrouver mon père. Veuillez donc demeurer dépositaire de ces richesses, et les gérer comme vous les avez gérées jusqu'ici.

—- Je ne puis que vous louer, que vous admirer, mon cher Louis, répondit le notaire avec une émotion profonde. Votre conduite est d'ailleurs conforme à celle que vous avez toujours tenue... vous ne pouviez mieux honorer la mémoire de votre père qu'en agissant ainsi... Il sera fait comme vous le désirez : je resterai dépositaire de votre fortune, et cette somme en or restera ici intacte, sauf ce que vous prélèverez pour vos besoins. Je vais, dès aujourd'hui, dresser le contrat de pension viagère dont vous m'avez parlé.

— A ce sujet, mon cher patron, je dois entrer dans un détail qui peut-être vous semblera puéril, mais qui cependant a son côté pénible.

— Que voulez-vous dire?

— La pauvre femme à qui je désire assurer cette pension

a été si cruellement éprouvée par le malheur flurant sa longue yie, (jue son caractère, généreux au fond, s'est aigri et est devenu farouche, défiant; la moindre promesse de bonheur serait vaine à ses yeux, si cette promesse ne s'appuyait sur une preuve palpable, matérielle... Aussi, pour convaincre cet*e infortunée de la réalité de la pension dont nous parlons, j'emporterai une quinzaine de mille francs en or; ils représente- . ront à peu près le capital de la rente viagère. C'est le seul moyen de convaincre cette pauvre femme de mes bonnes intentions pour elle.

— Rien de plus simple, mon cher Louis; prenez ce que vous désirez, et dès aujourd'hui l'acte sera'dressé.

Louis^ quittant le notaire^ se rendit chez Mariette.

Lorsque Louis Richard entra chez Mariette, la jeune ou* vrière travaillait auprès du lit de sa marraine, qui semblait profondément endormie.

La pâleur du jeune homme, l'altération de ses traits, leur expression douloureuse, frappèrent la jeune fille, et elle s*ééria en se levant et allant vivement à lui :

^— Mon Dieu! Louis, il vous est arrivé quelque chose... un malheur peut-être?

— Un grand malheur, Mariette. Avez-vous entendu ^srler

du terrible accident arrivé hier sur le chemin de fer de Versailles?

— Oh ! oui, c'est affreux. On parle de je ne sais combien d$ victimes.

—Je n'en puis presque plus douter, mon père est au nombre de ces victimes...

Mariette, par un mouvement plus rapide que la pensée, se jeta en sanglotant au cou de Louis, et il sentit les larmes de la jeune fille inonder ses joues.

Longtemps les deux jeunes gens restèrent ainsi enlacés, sans prononcer une parole. Louis rompit le premier ce douloureux silence:

— Mariette, vous savez dan3 quels termes je vous ai toujours parlé de mon pèr^... c'est vous dire mon désespoir.

— Oh ! c'est un grand jnalheur, Louis !

— A ce chagrin, il n'est pour moi qu'une consolation au monde, c'est votre amour, Mai'iette, et de cet amour je viens vous demander une nouvelle preuve,

— Parlez, ordonnez, mon cœur est à vous. .

— 11 laut nous marier dans le plus bref délai possible.

-* Ah! Louis 1 pouviez- vous douter un moment de mon consentement? Est-ce donc là cette preuve d'amour que vous me demandiez ? dit la jeune fille.

Mais bientôt et comme par réflexion, elle ajouta tristement :

— Cependant, nous marier vivant la fin de votre deuil qui commence aujoiu-d'hui, est-ce possible î

"— Je viens vous supplier, Mariette, de ne pa» vous arrêter à ce scrupule, si respectable qu'il paraisse,

•^ Moi,., je ferai ce que vous voudrez,

•^ Écoutez, Mariette : longtemps, bien longtemps encore, fflon cœurlsera brisé par les i^gi'ets, Le véritable deuil est cQÎwi de l'âmi^ et cliez moi il ^;ie dépassera que trop le terme ^e convejitioû • fixé pour le deuil apparent. J'ai la ûonseienca d/bonûier aut^^nt qu'il est en moi la uiémoiie ôv/mou père». ^'^s\ pour ceJia i, Mariette, que je crois pouvon? ne pas me conformer à un r isage de pure convenance. Ah ! croyez-moi, un

mariage contracté sous l'impression douloureuse de la perte que j'ai faite aura un caractère encore plus solennel, encore plus sacré, que si nous nous mariions dans d'autres circonstances.

— Vous ayez peut-être raison, Louis; mais cependant Tusage!

— Franchement, Mariette, parce que vous serez ma femme, parce que vous pleurerez mon père avec moi, parce que vous porterez son deuil, parce qu'un lien presque filial vous rattachera désormais à sa mémoire vénérée, sera-tril moins pieu-» sèment regretté par nous? Et puis enfin, Mariette, dans l'accablement où je suis, vivre longtemps seul, isolé de vous, me serait içipossible... Tenez... je mourrais de chagrin.

— Je ne suis qu'une pauvre ouvrière, ignorante des usages du monde, je ne peux que vous dire ce que je sens, Louis. Tout à l'heure votre offire de nous marier si tôt m'avait par réflexion paru blesser ce que vous appelez les convenances; mais les raisons que vous me donnez me font partager votre avis. Peut-être ai-je tort; peut-être le désir d'être à vous, de faire ce qui vous plaît m'influence-tril? Je ne sais, Louis, mais, & cette heure je n'éprouverais ni regret ni remords à nous marier le plus tôt possible. Et pourtant, il me semble que j'ai le cœur aussi susceptible qu'un autre.

— Oui, et plus ingrat qu'un autre ! s'écria soudain madame Lacombe de sa voix aigre en se dressant sur son séant. Puis, voyant ]a surprise se peindre sur les traits de sa filleule et de Louis, elle ajouta d'un ton sardonique :

— C'est ça, on croyait la vieille endormie ! et l'on ne se gênait pas pour parler de noce. Mais j'ai tout entendu, moi.

— Et il n'y avait rien que vous ne pussiez entendre. Madame, reprit Louis gravement. Mariette et moi n'arafis pas à rétracter une seule de nos paroles. ]^

^- Pardi!... je le crois bien... vous ne pense^'-^' qu'à vous... Vous n'avez pas d'autre idée en tête que ce danktiaè mariage... Quant à moi, on y pense... comme si j'étais ma \ bière... Aussi, je ne veux pas que... 'in\

L*AYâBIGE. 495

— Permettez-moi de vous interrompre. Madame, dit Louis, et de vous prouver que je n'ai pas oublié ma promesse...

Ce disant, il prit un petit coffret de bois qu'il avait en entrant déposé sur la table, le posa sur le lit de madame Lacombe, et lui dit, en lui remettant une clef :

— Veuillez ouvrir ce coffret. Madame, ce qu'il contient vous appartient.

Madame Lacombe prit la clef d'un air défiant, ouvrit le coffret, jeta les yeux sur son contenu, et s'écria éblouie, stupéfiée :

— Ah! mon Dieu 1 ah! grand Dieu !

Ce premier moment de stupeur passé, la malade renversa le co&et sur son lit, et bientôt elle eût devant elle un monceau de quadruples d'oc étincelsmts.

Madame Lacombe ne pbuvait en croire ses yeux; elle regardait les doublons, les maniait, les faisait tinter, en murmurant d'une voix entrecoupée, palpitante :

— Oh ! que d'or ! que d'or! Et c'est du bel et bon or, pour sûr? il ne sonne pas faux? Mon Dieu! les belles pièces! On dirait des pièces de cent sous en or. Quelle grosse somme ça doit faire !

Et elle ajouta ayec un soupir :

— n y aurait pourtant là-dedans le repos ekl'aisance de la vie à deux pauvres femmes comme moi et Mariette !

— n y a là. Madame, reprit Louis, quinze mille francs environ... ils sont à vous.

— A moi ! s'écria la malade. Gomment ! à moi?...

Puis eUe secoua la tète d'un air incrédule et reprit aigrement :

— G*est ça,, moquez-vous de la vieille. Laissez-moi donc tranquille! Je vous demande un peu pourquoi cet or serait à moi?

— Parce que cet or, reprit afiféctueusement Louis, doit servir à vous assurer une pension de douze cents francs, soit qu'après le mariage de Mariette vous veuilliez vivre seule, soit que vous préfériez rester auprès de nous; car dès demain notre

contrat sera signé, en môme temps que le contrat de votre rente, et cet acte, vous le recevrez en échange ùt cet or. J*ai tenu ètf vous l'apporter, afin de vous convaincre de la sincérité de mes'promesses. Maintenant, Madame, puisque vous nous avez écoutés, vous savez les raisons qui me font supplier Mariette de hâter notre mariage. Votre sort est, vous le voyez, désormais parfaitement assuré. Trouvez-vous encore quelque empêchement à mon union avec Mariette, pour qui vous serez toujours une seconde mère? Dites-le-nous, je vous en supplie, Madame. Tout ce qui dépendra d'elle et de moi pour vous contenter, noxis le ferons. Notre bonheur serait incomplet s'il vous manquait quelque chose# Allons, Madame, courage; oubliez vos longues souffi:ances en pensant à ime position plus heureuse.

A ces bonnes paroles de Louis, prononcées d'une voix émue et pénétrante^ madame Lacombe ne répondit rien d'abord, puis elle mit soudain sa main sur ses yeux, et se renveraa sur son traversin e^ poussant un soupir douloureux.

Louis et Mariette se regardèrent interdits; la jeune fille, s*agenouillant au chevet de la malade, reprit :

— Marraine, qu'avez-vous?

Mais ne recevant pas dQ réponse^ Mariette, se penchant davantage, vit des lawdes ruisseler h travers les doigts de la malade, et s'écria, sans dissimuler sa surprise ;

— mon Dieu! Louis, ma marraine plçure! DQpuia dix ans, c'est la première fois !

— Madame, dit vivemçnt le jeune homme en se penchant vers madame Lacombe, au nom du ciel! répondez, qu'ave?vous?

— J'ai l'air d'iwe mendiante; j'ai Vair de »e penser qu'à l'argent... et j'ai honte, reprit la malheureuse créature en sanglotant et eu çopitinuaAt de çaober so» visage qui^ de livide, devint pourpre de confusion. Oui, oui, vous çroye? que

. je ne veux rien fake que pour de l'argent; vous croyez que je vous vends .Mariette pour le mariage... comme je l'aurais vendue pour la débauchei si j'avais été une mauvaise femme I

L'AVARICE. If7

-* Marraine! s*écria Mariette en embrassant la malade ^ivec efiîision, ne dites pas cela. PouTeE-Tôus croire qne Louis et moi nous ayons pensé à vous humilier en vous apportant cet argent? Louis a fait ce que tous lui avez demandé^ roïik tout.

— Je le sais bien; mais qne yeux-tu^ petite? tf^jL la peur de mourir dans la rue ! la peur de te Toir, par ce mariage, plus malheureuse encore que tu l'es, qui m*a fait demander cette rente. Je disais cela^ moi, par manière de parler; Je sais bien que je n'ai pas le droit d'en SToir, des rentes ! mais si l'on se figurait ce que c'est que la crainte de se voir, eomm6 tant d'autres, sur le pavé, à mon âge, et infirme! CVst égal, j'ai demandé trop, j'ai eu tort. Qu'est-ce qu'il me faut? Un matelas dans un coin, un morceau h manger, et surtout que Mariette ne me laisse pas toute seule. Je suis si habituée à la voir aller et venir autour de moi avec sa douce petite figure î %Si elle n'était plus là, je me croirais dans la mût de la bière... Et puis, il n'y a qu'elle au monde qui puisse être bonne pour une vieille infirme comme moi... Je ne désire pas autre chose que (le rester avec Mariette; mais me voir jeter ce tas d'or à la figure, eh bien! oui, ça m'a éblouie une minute; mais ça m'a tant humiliée, là, au fin fond du cœur, que j'en ai pleuré, que j'en pleure, ajouta-t-elle en essuyant ses yeux du revers de sa main. On a beau n'être qu'un ver de terre, on a son amoiw-propre aussi. Et pourtant, quand ce mauvais homme de l'autre jour est venu m'offrir de Vor pour que je lui vende Mariette, ça aurait dû m'humilier encore plus qu'aujourd'hui. Eh bien ! non^ ce que c'est que de nous! ça m*a rendue furieuse, voilà tout. Mais cette fois-ci, oh! c'est bien différent! je pleure, et, tu es 1^ pour le dire, petite, il y a peut-être dit ans que ça ne m'est ^rrivé. Dame ! voyez-vous, le fiel ça ronge le cœur, mais ça ne] se pleure. pas, >

—Ah ! pleurez, plefurez, marraine ; ces pleurs-là font du bien !

—* Allons, ma.l^onng madame Lacombe, ayez confiance dans l'avenir, reprilt Louis, de plus en plus attendri. Mariette ne vous quittera ja^aiôj nous ne vivrons pas dans le ^uxe,

i^S LES SEPT PËGHËS CAPITAUX.

mais dans une modeste aisance; Mariette continuera de tous aimer comme sa mère^ et moi je vous aimerai comme un bon lUs.

La malade, après quelques instants de silence, reprit, en tâchant de lire au plus profond du cœur des jeunes gens ;

— C'est pour de bon ce que vous me dites? Vous me prenorez avec vous... bien vrai?

A cette nouvelle preuve de l'invincible défiance de cette infortunée, défiance, hélas! légitimée par Tacharnement du malheur, Louis et Mariette échangèrent un regard de compassion; la jeune ouvrière prit la main de la malade et lui dit de sa voix la plus tendre, la plus touchante :

— Oui, marraine, nous vous garderons avec nous, nous TOUS soignerons, ainsi que notre mère; vous verrez comme nous vous rendrons heureuse... vrai... oh! bien vrai !

— Vrai... ajouta Louis avec expansion; bien vrai, bonne mère!

La voix, Taccent, la physionomie de Louis et de Mariette eussent convaincu le scepticisme en personne; mais hélas! une créance absolue, complète, à un bonheur inespéré ne pouvait pénétrer, attendrir aussi brusquement cette pauvre âme depuis si longtemps corrodée par la souflft'ance. La malade répondit donc en soupirant et en tâchant de cacher son doute involontaire, de crainte d'affliger les deux jeimes gens:

— Je vous crois, mes enfants. Oui, je crois que monsieur Louis a de l'argent; je crois que vous avez tous les deux de la bonne amitié pour moi... Mais, dame I vous savez, au nouveau, tout est beau ! En commençant on a comme ça bien de la bonne volonté, et puis plus tard... ça change! Enfin, nous verrons. Et d'ailleurs, je serai gênante, j)eut-ôtre pour vous. De nouveaux mariés, ça aime à être seulaL et ime vieille sempiternelle conune moi ça déparera votre gentil ménage; vous craindrez que je vous bougonne; vous voilis lasserez de moi... Enfin, qui vivra verra.

Mariette, pénétrant la pensée de la pai^vre vieille> lui dit avec un accent de <!ouloureux reproche :

L'AVAHIGE. i9«

— Ah! marrame, vous doutez encore de nous! pourtsgit.. . -— Faut me pardonner, mes enfants, c'est plus fort que

moi, répondit la malheureuse en sanglotant; puis, souriant d'un air navré, elle reprit : Ça vaut peut-être mieux pour moi que je doute, car si, après cinquante ans de peine et de misères, j'allais tout d'un coup croire au bonheur, ça me rendrait peut-être folle.

Et elle ajouta avec un accent d'inexprimable amertume :

— Ma foi! ça ne m'étonnerait pas... j'ai toujours eu tant de chance, moi.

Cinq ans s'étaient écoulés depuis les événements que nous avons racontés.

La scène suivante se passait dans la soirée du 12 mai 18^*, anniversaire du sinistre arrivé le 12 mai 18"^^, sur le chemin de fer de Versailles.

n était environ neuf heures et demie du soir : ime jeune femme de vingt-cinq à vingt-six ans, très-brune, d'une taille remplie d'élégance, d'une figure aussi agréable que distingaée, et d'une physionomie à la fois spirituelle et décidée, achevait ime éblouissante toilette de bal; deux de ses femmes Passistaient; l'une venait d'agrafer au cou de cette séduisante personne^ une étincelante nvtèr^ de diamants ^os comme des noisettes, tandis que l'autre femme de chambre posait sur les beaux cheveux noirs de sa maîtresse un magnifique diadème dont les diamants égalaient en grosseur ceux du collier.

lao LES SEPT PÉCHÉS CAPITAUX.

Ajoutons enfin que le corsage en poinfe de la robe ae poude-soie vert tendre, garnie de dentelles magnifiques et de nœuds de satin rose, que portait la jeune femme, étincelait de merveilleuses pierreries.

Le choix de ces diamants n'avait sans doute prévalu qu'après réflexion, car sur un meuble on voyait plusieurs écrins renfermant des parures complètes et non moins splendides; deux d'entre elles, l*une en rubis énormes, Tautre en perles ânes, d'un orient et d'une grosseur extraordinaires, eussent &iit Tadmiration d'un joaillier.

L'une des deux femmes de chambre, beaucoup plus âgée que sa compagne, semblait, grâce à ses longs services, jouir d'une sorte de familiarité auprès de sa maîtresse, qui, ainsi > qu'elle, était Russe; la seconde femme, jeune Française n'entendant pas le russe, assista donc, sans le comprendre, à l'entretien suivant, qui eut lieu entre la comtesse Zomaloff et sa camériste de confiance, mademoiselle Ratinka :

— Madame trouve-t-elle son diadème bien placé ainsi?

— Oui... assez bien, répondit la comtesse.

Et jetant un dernier regard siu: la glace, elle ajouta en se levant :

•^ Où est mon bouquet?

— Le voici. Madame.

-« Mais madame Zomaloff se reculant^ s'écria :

— Ah ! mon Dieu I qtt*est*ce que cet affireux bouquet jauni, ridé, fané?

— C*est M. le duc qui l'a envoyé tantôt pour madame la comtesse^

— J,e reconnais 1& son bon goût, dit madaEine Zomaloff en haussant les épaules, et elle ajouta d'un air moqueur : C'est, je le parierais, un bouquet de hasard ; quelque amant qui, rompant hier matin avec sa maîtresse, n'aura pas envoyé chercher le soir le bouquet commandé. Il n'y a que M. de Rianconrt au monde pour découvrir de pareils bons marchés !

— Ah! Madame, croyez-vous que M. le duc lésine à ce oint?.«. il est si riche !

L'ÂYARIGE. 181

««Rateon dapliis!

Quelqu'un frappant à la porte d'une pièce qui précédait le salon de tcilette^ la femme de chambre française disparut un moment et revint dire : ' '

— M. le duc de Riancourt est arrivé 5 il est aux ordres de madame la comtesse*

— Qu'il m'attende! répondit madame Zomaloff« La prineesséest sans doute au salon?

^ Oui, madame la comtesse.

— C'est bien. Tièns^ Katinka^ agrafe ce bracelet^ reprit la jeune femme en tendant son bras charmant à sa camériste. Mais quelle heure est-il donc?

Et comme Katinka allait lui répondre, madame Zomaloff ajouta en souriant de son air moqueur ;

-^ Après tout, qu'ai^je besoin de te fabe cette question ! le duc vient d'arriver, neuf heures et demie doivent...

Le tintement d'une demie qui sonnait en ce moment à la pendule de la chemiuée interrompit la comtesse. Elle reprit en riant aux éclats :

— Quand 3e te le disais, Katinka : c'est une véritable horloge pour l'exactitude, que M. de Riancourt.

— Madame, cela vous prouve son empress^aient, son amour.

— Je lui préférerais un amour un peu plus déréglé. Cesgens à la minute, qui adorent à heure fixe, me paraissent avoir Une montre à la place du cœur. Donne-moi un flacon... non, pas celui-ci, un autre; oui, celui-ci. Maintenant, je suis presque fâchée d'être complètement habillée et de" ne pas avoir à faire attendre plus longtemps ce pauvre duc pour le récompenser de son impitoyable exactitude.

— Mon Dieu ! Madame, comme veus êtes désobligeante pour Ini; alors, pourquoi répousez-vous?

— Ah ! pourquoi? répondit la comtesse d'un air distrait en donnant un dernier coup d'œil à son miroir, pourquoi J^éponse M. de Riancourt? Tu es plus curieuse que moi, Katinka; est-ce qu'on sait jamais pourquoi Ton se remarie?

in LES SEPT PÊCHES CAPITAUX.

— La raison de ce mariage parait pourtant fort simple à tout le monde : M. le duc^ sans avoir certainement comme madame la comtesse des mines d'or en Crimée, des mines d'argent dans les monts Ourals, des...

— Katinka^ trêve sur mes richesses.

— Enfin, Bfadame, M. le duc, sans avoir comme vous des biens immenses, est un des plus riches et des plus grands seigneurs de France, il est jeune, sa figure est agréable; il u'a pas, comme tant d'autres jeunes gens, mené une conduite dissipée, débauchée ; il est trés-religieux, il est très....

— n est, si tu le veux, digne de porter une couronne de fleurs d'oranger le jour de notre mariage, droit que moi je n'aurai pas; mais fais-moi grâce du reste de ses vertus : il me semble entendre ma tante me vanter son favori.

— En effet, madame la princesse fait grand cas de M. le duc, et elle n'est pas la seule qui... ^

— Donne-moi im manteau : les soirées sont encore fraîches. •

— Madame a-t-elle pensé aux commandes qu'elle a à faire pour le 20 de ce mois?

— Quelles commandes?

— Madame oublie donc que son mariage^a lieu d'aujourd'hui en huit?

— Comment! d'aujourd'hui en huit?... Déjàl

. — Certainement, Madame : vous l'avez fixé au 20 mai, et nous sommes le 12. ,

— Allons, si j'ai dit le 20, il faudra bien que ce soit le 20... Donne-moi mes éventails.

Et, tout en choisissant im délicieux éventail, véritable Wattêau, parmi ime collection de petits chefs-d'œuvre en ce genre, la comtesse ajouta :

— Comme c'est singulier pourtant! On a la plus grande existence, on est jeune, on est libre, on £^horre la contrainte, et l'on n'a rien de plus pressé que de se donner de nouveau un maître !

— Un maître! M. le duc! hii si doux, si bénin! Voùsrferez de lui tout ce que vous voudrez, Madame.

X — Je n'en ferai jamais iin homme charmant, et pourtant je réponse. Ah ! ma tante, ma tante, vous me conseillez peutêtre une grande sottise! dit la comtesse moitié souriante, moitié pensive, en regardant machinalement im collin-mail" lard de petits amours par Watteau, que représentait son éveniaiU

~ Eh, mon Dieu, ajouta-t-elle, tel a été mon mariage : un yéritable collin-maillard, un choix à Tayeuglette parmi des hommes du monde qui ne valaient guère mieux les uns que les autres; tous à peu près égaux en richesse et en naissance, mais tous si médiocres, si effacés, si nuls, qu'il n'y avait guère à s'inquiéter du choix. Voilà le motif de ma préférence pour M. de Riancourt, Katinka; et puis enfin, le veuvage a ses inconvénients, je le sais; mais le mariage n'en art-il pas aussi de hien grands? Bah! il vaut mieux encore se marier; Ton n'a pas du moins l'ennui de se dire. Que ferai-je?

Et ce disant, la comtesse Zomaloff se rendit au salon, où elle trouva sa tante et le duc de Riancourt.

La princesse Wileska, tante de madame Zomaloff, était une grande femme, du meilleur air, portant ses cheveux hlancs légèrement poudrés.

Le duc de Riancourt, petit homme de ti'ente ans environ, au cou im peu tors, à la mine héate, onctueuse, à l'ooil oblique, aux cheveux longs et plats^ séparés par une raie située presque au milieu du front, avait l'air singulièrement sournois et cafard; tous ses mouvements calculés, réglés, compassés, annonçaient un grand empire sur soi-même. Lorsque madame Zomaloff entra, il alla vers elle, la salua profondément, et porta près de ses lèvres, avec une respectueuse courtoisie, la jolie main que la comtesse lui tendit familièrement; puis il se redressa, resta un moment ébloui et s'écria :

— Ah! madame la comtesse, je ne vous avais pas encore vu tous vos diamants ! je ne crois pas qu'il y ait au monde des diamants pareils. Ah! qu'ils sont beaux! mon Dieu! qu'ils sont donc beaux !

— Vraiment, mon cher duc? dit madame Zomaloff en fei-

gndtit dé niinâildër. Ah! touii me feiiâet ecmfiiBe..-. pmt le Joallliei* qtil a tèbdtt 6et pierreries; il est impossible d*ètre pltid gsilânf ffOLd Vocid Tètes... pom* lui; et piiis<:[iie ses coUiers et tés diadèmes vons causetit une si tendre émotion^ tous lûspitent dô si graeieUt complimetits^ de si ingénieuses flatteriesy je puis vous dire en confidence le nom charmant de ce trop Bédui^ant lapidàité... 11 de nomme Étédhiel RcAotauterh eraff, de Francfort, t.

Pendant que M. de Riancourt^ d'abord tm peu étourdi de la railleuse réponse de madame Zomaloff , cherchait une réponse^ la tante de la Jeune femme lui adressa un regard de reproche, et dit àu^duc en souriant d*un air forcé :

-*• Voyez un peu, mon cher duc, comme cette méchaate P(fedora se plaît à tous tourmenter. G^est ainsi que Fon cache toujours l'affection que l'on a pour les gens.

— Je tous avouerai humblement, ma chère princesse, reprit M. de Riancourt, afin de réparer sa maladresse, je tous avouerai que,* éblotii de ces magnifiques pierreries. Je n'ai pu tout d'abord rendre hommage à la grâce de celle qui les portait. Mais... imais... ne peut-on être ébloui par le soleil en regardant une fleur charmante?

— Je trouve si galante^ ai juste. Cette comparaison de coup de soleil et de fleurs, répondit la malicieuse jeune femme, que je serais tentée de croire que ce même coup de soleil dont vous parlez aura outrageusement flétri ces pauvres fleurs, ajouta-t-elle en riant comme une folle et montrant à M. de Riancourt le bouquet fané qu'il lui avait envoyé.

Le béat personnage rougit jusqu'aux oreilles et ne sut que répondre; la princesse fronça les sourcUs d'un air impatient et fâché, tandis que la comtesse Zomaloff , parfaitement indifférente à ces divers ressentiments, dit au duc en se dirigeant vers la porte :

— Donnez votre bras à ma tante, mon cher monsieur de Riancourt. J'ai promis à l'ambassadrice de Sardaigne d'arriver chez elle de très-bonne heure; elle doit me présenter à Tune de ses parentes, et vous savez qu'il nous faut d'abord aller vi-

siteF dan9 tous ses détails ce merveilleux hôtel, ce palais enchanté, où Ton nous attend. Visite fort bizarre à une pareille heure de la soirée, il est vrai; mais j'avoue mon faible, ma passion pour le bizarre. C'est chose si rare et si charmante que Foriginaliié!

Et Ja jaune femme, précédant sa tante et M, de Riancourt, descendit légèrement Tescalier d'un des plus confortables hô*tels garni» de }a rue de Rivoli^ car la belle étrangère n'avait pas encore de maison k Paris et cherchait un hôtel k ac^ quérir.

Le duc conduisait ce ^oir^li^ les deux femmes dans sa voiiture; familiarité concevable, les bans de son mariage avaernc^ dame Zomaloff étant depuis longtemps publiés*

Après quelques instants d'attente sous Je péristyle de l'bô» tel^ la comtesse et sa tante virent s'avj^o^r péniblement sous la voûte un énorme landau jaune iratné par deux maigres chevaux, gouailles à tour de bras par nn eocher à trogne rouge et à petit carrik bleu.

Le valet de pied de H. de Rianeoipi ouvvit la portière de cette lourde machine.

La jeune veuve, regardant le duc avec surprise Itii dit i

-— Mais... ee n'est pas là votre voii^ire?

— Je TOUS deniande pardon. Madame.

-^ Et qu'est done devenue cette berline bleue attelée d'assez jUis chevaux gris que vous aviez mis à nos ordres hier matin?

*« Je puis vous avouer ea petit détail de ménage, au point où nous en sommes, ma chère comtesse^ répondit le duc av«e un touchant abandon. Afin de ne pas fatiguer mes chevaux gris, qui m'ont coûté, ma foil fort oher, je loue une voiture de remise pour la soirée. Il y a encore économie à ce marché, car ainsi ou ne risque pas la nuit un attelage de prix.

— Et vous avez parfaitement raison, mon cher duc, se hâta de dire la princesse, qui, à la physionomie de sa pièce, redoutait un nouveau sarcasme; aussi se hâta-t-elle de monter dans le fabuleux landau en s'appuyant sur le bras de M. de

Riancourt. Celui-ci offrait sa main à la jeune veuve pour l'aider à monter à. son tour, lorsque, s'arrêtant^un instant le bout de son petit soulier de satin blanc posé sur la dernière feuille du marchepied, la moqueuse dit à la princesse le plus sérieusement du monde et d'un air d'appréhension :

— Ma tante, je vous en supplie, regardez donc bien partout dans cette voiture.

— Pourquoi donc cela, ma chère? demanda naïvement la princesse. A quoi bon cette précaution?

— C'est que j'ai peur qu'il soit resté dans un coin obscur de cette espèce de coche quelque maigre miss reusse ou quelque gros marchand de la Cité, car c'est particulièrement dans ces sortes d'éqi\ipages que ces dignes insulaires se promènent tout le jour en famille; j'aurais donc une peur horrible de trouver là-dedans quelqu'un oublié par mégarde.

Et la jeune veuve, se remettant à rire comme une folle, monta dans le landau, pendant que la princesse lui disait à mi-voix jd'un air peiné :

— En vérité, Foedora, je ne vous comprends pas. Vous êtes d'une incroyable causticité envers M. de Riancourt... A quoi pensez-vous donc?

— A le corriger de ses maladresses, de ses impertinentes lésineries. Puis-je mieux lui témoigner nHon intérêt?

A ce moment, le duc monta et prit sa place sur le devant de la voiture. Il paraissait endurer très-chrétiennemerfl les railleries de cette jeune femme qui avait de si beaux diamants et possédait toutes sortes de mines d'or et d'argent. Seulement de temps à autre, au regard oblique qu'il jetait sur elle à la dérobée, à ime certaine contraction de ses lèvres pincées, on devinait la sournoise et patiente rancune du dévot.

Son valet de pied lui ayant demandé ses ordres, M. de. Riancourt lui dit :

— A l'hôtel Saint-Ramon!

— Pardon, monsieur le duc, répondit le valet de pied, mais je ne sais pas où est l'hôtel Saint-Ramon,

L'AVARICE. i37

— Au bout du Cours-la-Reine, reprit M. de Riancoiu^t, du côté du quartier Jean-Goujon.

— Monsieur le duc veut peut-être parler de ce grand hôtel où Ton travaille d,epuis plusieurs années?

— C'est cela même, allez.

Le valet de pied referma la portière^ donna ses instructions au cocher^ qui fouetta de nouveau ses maigres haridelles^ et le landau se dirigea vers le Cours-la-Reine^ chemin du merveilleux hôtel Sàint-Ramon.

Le pesant landau de M. de Riancourt s'avançait si lentement, que, lorsqu'il arriva au commencement du Cours^la- Reine, un piéton, qui suivait le même chemin que la voiture, put marcher parallèlement à elle.

Ce piéton, pauvrement vêtu, ne semblait pourtant pas fort ingambe : U s'appuyait péniblement sur une canne; sa longue barbe était blanche comme ses cheveux et ses sourcils épais, tandis que la couleur fortement bistrée de sa figure ri* dée, creusée par l'âge, lui donnait l'apparence d'un vieux mulâtre. Il marcha donc parallèlement au laùdau de M. de Riancourt jusque vers le milieu du C ours-la- Reine ; là, le landau fut obligé de prendre, comme on dit, la file des voitures qui se dirigeaient vers l'hôtel Saint-Ramon.

Le vieux mulâtre, devançant alors la voilure de M. dt»

Riancourt^ contiaua son chemin jusqu'à l'entrée d'une avenue étincelante de verres de couleur, et quhine longue suite de voittires encombrait dans toute sa longueur.

Quoique le vieux mulâtre parût profondément absorbé, il ne put s'empêcher de remarquer auprès de la grille qui servait d'entrée à cette allée éblouissant* de lumière un asseï grand rassemblement. Alors il s'anrèta^ et, s^adressant & i*un des curieux : ^

— Monsieur, pourriez-vous me dira ee que Pan regarde là?

— On regarde les voitures qui se rendent à l'ouverture du fameux hôtel Saint- Ramon, répondit le curieux,

— Saint'Ramont reprit le vieillard d*un air siu'pris et comme se parlant à lui-même. Cela est étrange !

Et il ajouta :

— Qu'est-ce que c'est que l'hôtel Saint-Ramony Monsieur?

— Ma foi! on dit que c'est au moins la huitième merveille du monde. Voilà près de cinq ans qu'on y travaille; on dit que c'est aujourd'hui que l'on y pend la crémaillère.

— Et... à qui appartient cet hôtel. Monsieur?

— A un jeime homme riche à millions, qui, dit-on, a fait là-dedans des folies.

— Et quel est le nom de ce millionnaire?

— Je crois que c'est Saint-Harem ou Saint-ITerem,.,

— Plus de doute, murmura le vieillard. Mais alors pourquoi donner à cet hôtel le nom de Saint-Ramon?

Et il parut de nouveau s*absorber dans de tristes pensées. 11 en fut distrait par le curieux auquel il s'était d'abord adressé, et qui dit :

— Voilà, par exemple, quelque chose de bien singulier.

— Quoi donc. Monsieur? reprit le vieux mulâtre avec distraction. Qu'est-ce qui vous parait singulier?

— Un marquis millionnaire, ça ne deyralt connaître que des gens à équipage, et voyez : à part trois ou quatre voitures bourgeoises, la file n'est composée que de fiacres et de cabriolets milords...

— En effet, c'est fort singulier, répondit le vieillard, et

L'AYARIGE. 189

après un silence d'un instant, il reprit : Auriez«Tous )a bonté de me dire quelle heure il est. Monsieur?

•— Dix heures et demie viennent de sonner. ^

— Merci, Monsieur, répondit le vieux mulâtre en se rapprochant de la grille. Dix heures et demie, se dit«il^ je ne dois être à Ghaillot qu'à minuit. J'ai le temps de tâcher de découvrir ce mystère. Combien cette rencontre est étrango, mon Dieu I

Et après une légère hésitation, le vieillard passa le seuil do la grille, se glissa dans l'obscurité d'une contre«'allée d'ormes séculaires qui longeait l'avenue principale, s'achemina vers l'hôtel, et, malgré sa préoccu:pation, il ne put s'empêcher de remarquer l'immense quantité de fleurs qui s'étageaient en gmdins de chaque cAté de l'allée du milieu, et dont les mille nuances étaient vivement éclairées par une incroyable profusion d'ils, de girandoles et de vases simulés en verres de cou« leur.

Cette avenue, d'un aspect féerique, aboutissait à un vaste hémicycle pareillement illuminé, au delà duquel s'élevait l'hôtel Saint Ramon, véritable palais qui, par la richesse à la fois grandiose et charmante de son architecture, rappelait le plus beau temps de la Renaissance.

Le vieillard traversa l'hémicycle, et arriva au pied d'un immense perron conduisant au péristyle. A travers les portes de glace qui fermaient cette espèce d'antichambre dans toute sa longueur, il aperçut une haie de grands valets de pied poudrés, vêtus de magnifiques livrées. De minute en minute, les fiacres s'arrêtaient au bas du péristyle, et y déposaient des hommes, des femmes, des jeunes filles, dont la mise, extrêmement simple, semblait en complet désaccord avec les splendeurs de ce palais magique.

Le vieux mulâtre, poussé par une invincible curiosité, sui* vit plusieurs' de ces nouveaux venus, et, ainsi confondu parmi les invités, il arriva comme eux jusque sous le péristyle. Là deux grands suisses, portant la hallebarde et le bau« drier aux couleurs des livrées, ouvraient à tous les surve*

nants les deux mentaux d'une immense porte en glace, et à> chacune de ces entrées ces suisses faisaient résonner les daDes de marbre sous les coups répétés de la crosse de Leur hallebarde. Toujours confondu avec les groupes d'invités , le vieillard traversa une double haie de valets de pied, à livrée bleu clair galonnée d'argent sur toutes les coutures, droits, impassibles conune des soldats en bataille, et arriva dans le salon d'attente. Là se tenaient les valets de chambre et les maîtres d'hôtel; habit bleu clair à la française liséré de blanc, culotte de soie noire et bas de soie blancs, telle était la tenue de ces gens d'office, et tous, ainsi que les gens de livrée, témoignaient de leur déférence respectueuse pour les invités, dont la mise modeste semblait au vieillard si discordante avec le luxe princier de la demeure où ils étaient reçus. De ce salon il passa dans une galerie de musique destinée aux concerts; elle aboutissait à un inunense salon circulaire à vaste coupole, formant pour ainsi dire le rondpoint, de trois autres galeries, dont Tune servait de salle de bal, l'autre de salle de souper, et la dernière de salle de jeu; ces quatre galeries (en y comprenant la salle de concert) communiquaient entre elles par de larges allées, pavées de riches mosaïques plantées d'arbres exotiques, et recouvertes d'un dôme vitré comme un jardin d'hiver.

.11 faut renoncer à décrire la splendeur, l'élégance, la noblesse grandiose et le somptueux ameublement de ces vastes pièces, étincelantes de peintures et de dorures, éblouissantes de lumières, de cristaux et de fleurs, répétées à l'infini par des glaces énormes ; nous insisterons seulement sur une ma- ^ gnificence rare de nos jours, et qui donnait à cette demeure im caractère monumental, royal. Le salon et les quatre galeries étaient, selon la destination de chaque pièce, ornés de peintures et de sculptures allégoriques qui eussent fait le renom des plus beaux palais connus. Les plus illustres artistes de ce temps-ci avaient concouru à cette oeuvre superbe; le pinceau magistral d'Ingres, de Delacroix, de Schetfer, de Paul Delaroche, illustraient cet hôtel, et des noms moins célèbres

alors, mais qui appartenaient à rayenir, tels qne Couture, Gérôme^ etc., etc., avaient été devinés dans leur gloire futui^e par l'opulent et intelligent créateur de ce palais. Mentionnons seulement, en parlant d'objets d'art, iin <>uffet dressé dans la galerie destinée au souper. Sur ce buffet Ton voyait une merveilleuse argenterie dont les grandes pièces eussent été dignes du siècle de Benvenuto : candélabres, aiguières, bassins à glaces ; coupes à fruits, corbeilles à fleurs, surtouts, girandoles, tout était admirable et aurait fait Tomement d^un musée par la rare pureté de la forme et par le fini précieux des moindres ciselures.

Un mot encore à propos d'aune assez bizarre particularité du grand salon circulaire.

Au-dessus d'une gigantesque cheminée de marbre blanc, véritable monument dû au mâle génie de David (d'Angers), notre Michel-Ange, des figures allégoriques en ronde-bosse, représentant les arts et l'industrie, soutenaient un large cadre ovale et doré incrusté dans l'entablement de la cheminée. Ce cadre contenait une peinture que l'on aurait pu attribuer à Yelasquez. C'était lé portrait d'un homme pâle, à la figure rude et austère, aux joues creuses, aux orbites profonds, au front dégarni; ime sorte de robe brune, tenant le milieu entre la robe de chambre et la robe de moine, donnait à cette figure l'imposant caractère de ces portraits de saints ou de martyrs si nombreux dans l'école espagnole; apparence complétée d'ailleurs par une auréole d'or qui, étincelant sur le fond ' sombre de la toile, semblait jeter ses reflets sur cette figure austère et pensive. Enfin on lisait ces mots tracés en lettres gotbiques dans un cartouche formé par les rinceaux de la bordure :

SAINT BAMOIf.

Le vieux mulâtre ayant suivi le flot de la foule, arriva en face de cette cheminée.

A la vue du portrait, il resta frappé de stupeur ; son émo-

i4t LES SEPT PÉCHÉS CAPITAUX

tion (îifc si me^ q«L*une lanno brilla dâni ms yeux, el fl ba put s'empêcher de mumnirer tout bat s

— Pauvre^ ami! c'est lui^ o'ett bien loi! Puis il se dit: Mais pourquoi ee mot iainê ajouta & soiKnom? Pourquoi cette auréole d'or autour de son front? Pourquoi cette appa* rence mystique? Et puis enfin, quelle fête éff'ange ! Vêtu pau« vrement comme Je le suis, inconnu du maître de la maison, Ton m'a laissé entrer ici.

A ee moment, un maître d'hôtel, porteur d'un plateau de vermeil chargé de glaces et de fruits confits, s'arrêta devant le vieillard, et lui offrit respectueusement des rafraîchissements qu'il refusa ;'11 cherchait, mais en vain, à deviner quelle pouvait être la condition des invités qui l'entouraient; les hommes, presque tous modestement mais proprement vêtus, ceux-ci d'habits, ceux-là de redingotes, d'autres de blouses neuves, avaient un maintien discret, réservé, parlaient bas entre eux, semblaient ravis d'assister à cette fête; et cependant, loin de paraître émerveillé des richesses accumulées dans ce palais, on eût dit qu'ils se trouvaient là fort à Taise, et, conune on dit vulgairement, en pays de connaissance.

Les femmes et les jeunes filles, dont un grand nombre étaient fort jolies, avaient Pair plus dépaysées; timides et pleines de modestie, elles admiraient ingénument ces splendeurs, échangeant & voix basse leurs observations; les jeunes filles, toutes coiffées en cheveux, portaient généralement des robes blanches d'une étoffe peu coûteuse, mais éblouissante de fraîcheur.

Le vieillard, de plus en plus désireux de pénétrer ce mystère singulier, s'approcha d'un groupe de plusieurs personnes, hommes et femmes, qui, arrêtés devant la grande cheminée de marbre, s'entretenaient à demi voix, en contemplant le portrait de saimt ramon.

Telle était une des conversations que le vieux mulâtre écoutait avec un intérêt croissant.

— Vois-tu ce portrait-là, ma petite Juliette? disait à sa Jeune fsmme un homme de robuste stature et d'une figure ave-

nante et ouverte. Ce digne homme a fièrement raison de s'appeler saint Ramon, va! tl y a au paradis des saints qui auprès de lui ne sont que des flâneurs, si Toû en juge ^ le bien q[u'il a fait.

— Comment donc cela, Michelt

. — Dame! grâce à ce brave saint-là, peftdajit près dé cinq ans, moi, comme les autres camarades qui sont là, j^ai eu de Touvràge ici, ouvrage crânement payé, je m'en vante, parce que c'était du soigné, et que le bourgeois d'Ici Voulait que tout le monde fût content. Ce bonheiir-là, ina petite Juliette, md et les amis nous l'avons dû à ce brave homme dont voilà le portrait, à M. Saint-Ramon, enfin! Grâce & lui, pendant tout ce temps-là, je n'ai pas eu un moment de chômage, et mon salaire a été assez fort pour que nous ayons pu bien viyre, nous et nos enfants, et mettre quelque chose à la caisse d'épargne.

— Mais, Michel, ce n'est pourtant pas ce digne Monsieur, dont voilà le portrait, qui a commandé et si bien payé les travaux. C'est ce M. Saint-Herem, qui a l'air si gai, si bon, si peu fier, et qui, en entrant tout à l'heure, bous a dit des choses bien avetiantes.

— Sàfis doute, inâ petite Jilliette, c'est M. de Sàint-Hei?èiîi qui a cottimàtidô tes travattx, maijà, comme il nous le disait toujours en venant nous voir à là besogne i « Mes en- Êuxts, âattS leâ richesse^ qtte j'ai héritées, je ne pourrais vous donner des travaux et vous payer largement comme de braves et intelllgelitâ ouvriers! Garder donc toute votre reconnaissance pour la mémoire de celui-là seul qui m'a laissé tant d'argent; il a fait, lui, la chose la plus rude, il a thésaurisé sou sur sou en se privaut de tout, tandis que tnoi, mes enfants, je û'âi que le plaisir de dépenser grandement ces trésors, dépenser, c*est fnon devoir. A quoi bon là richesse^ sinon pour la prodiguer ! Gardez donc le souvenir du bon vieux avare; bénissez son avarice : elle nous donne, à moi la jouissance de vous faire travailler à de belles et grandes choses, à vous de larges salaires bravement gagnés!

— C'est égal, vois-tu, Michel, s'il faut rendre grâce à ce digne avare, il ne faut pas oublier non plus M. Saint-Herem. Tant de gens riches ne dépensent rien, ou, s'ils nous occupent, combien ils lésinent sur le prix de notre travail, qu'ils nous font encore* souvent attendre longtemps!

— Pardieu! je suis de ton avis, ma petite Juliette : vaut mieux avoir deux personnes à aimer qu'une seule, «^H^^^ de cœur que nous ferons à ce bon saint Ramon ne »nera pas celle de M. de Saint-Herem. Brave jeune homâe! On peut dke-que c'est une fameuse paire d'hommes que lui et

son oncle !

Le vieux mulâtre avait écouté cet entretien avec autant d'intérêt que d'étonnement; il prêta l'oreille à d'autres conversations. Dans tous les groupes, il entendit un concert de louanges et de bénédictions en faveur de saint Ramon, le digne avare; partout aussi, l'on vantait le noble cœur, la libér^ité de M. de Saint-Herem.

— Est-ce un rêve? se disait le vieillard. Qui pourrait jan)ais

croire que ces éloges, ces respects, s'adressent à la mémoire d'im avare, mémoire ordinairement honnie, vilipendée, exécrée ! Et c'est un dissipateur, un prodigue, l'héritier de cet avare, qui le réhabilite ainsi! Encore une fois, est-ce un rêve? Puis, par quelle autre bizarrerie ces artisans sont-ils conviés à cette fête d'inauguration?

Les étonnements du vieillard, loin de cesser, augmentèrent encore en remarquant un contraste assez singulier : parfois> quelques hommes, portant plusieurs décorations à leurs boutonnières et mis avec recherche, traversaient les salons, donnant le bras à des femmes remarquables par leur grande élégance; mais cette classe d'invités était très-peu nombreuse.

Florestan de Saint-Herem, plus beau, plus gai, plus brillant que jamais, semblait s'épanouir au milieu de celte atmosphère de luxe et de splendeur ; il faisait à merveille les honneurs de cette fête, accueillant ses invités avec une bonne grâce, une courtoisie parfaites, En maître de maison qui sait vivre, il s'était placé à l'extrémité de la galerie à laquelle

aboutissait le salon d'attente, et il n'entrait pas une femme ou une jeune fille à laquelle il n'adressât quelques paroles empreintes de cette affabilité gracieuse et cordiale qui, par sa îincérité, charme et met à l'aise les plus timides.

Florestan de Saint-Herem accomplissait ainsi les devoirs de la plus aimable hospitalité, lorsqu'il vit entrer dans le premier salon la comtesse Zomaloff, la princesse Wileska et le duc de Riancourt.

M. de Saint-Herem rencontrait pour la première fois de sa vie la comtesse Zomaloff et sa tante, la princesse Wileska, mais il •onuaissait depuis longtemps M. de Riancourt; aussi, le voyant entrer dans le salon accompagné de deux femmes, Florestan alla vivement à sa rencontre.

— Mon cher Saint-Herem, lui dit M. de Rianoourt, permettez-moi de vous présenter à madame la princesse Wileska 6t à madame la comtesse Zomaloff... Ces dames n'ont pas cru ^e indiscrètes en venant avec moi visiter votre hôtel et ses merveUles, selon l'invitation que vous m'avez faite hier.

— Mon cher duc, reprit Florestan, je suis très-heureux d'avoir l'honneur de recevoir ces dames, et je m'empresse de me mettre à leurs ordres pour leur montrer ce que vous voulez bien appeler les merveilles de cette maison.

— M. de Riancoiui; a raison de parler de merveilles, reprit madame Zomaloff car, je vous l'avoue. Monsieur, on est, en

146 LES SEPT tÉCHÉS CAPITAUX.

entrant ici, tellement ébloui, que Ton île peut tout d'abord admirer en conscience. ,

— S'il faut tout vous dire, mon cher Saint-Herem, reprit M. de Riancourt, la visite de madame la comtesse ZomalofFest un peu intéressée; car je lui ai fait part de vos intentions au sujet de cet hôtel, et comihe je serai assez heureux pour avoir rhonneut de donner dans huit jours mon nom à madame Ift comtesse, vous sentez que je ne pouvais rien décider sans elle... puisqu'enfin je suis à peu près... un mari.

— Franchement, Madame, dès que M. de Riancourt anticipe ainsi sur son bonheur, dît gaiement Florestan à madame Zomaloff, ne trouvez-vous pas juste qu'O subisse toutes les conséquences de sa révélation? Or, comme un mari ne donne jamais le bras à sa femme, vous me ferez peut-être la grâce d'accepter le mien? ^

Saint-Herem s'épargnait par cetts plaisanterie l'obligation d'offrir, selon les convenances, son bras à la princesse Wileska, qui lui semblait beaucoup moins agréable à accompagner que sa jeune et jolie nièce . Celle-ci accepta l'offre de Florestan et prit son bras, tandis que M. de Riancourt conduisait là princesse. «»

— J'ai beaucoup voyagé. Monsieur, disait ittadame Zomaloff à Salnt-Herem, et jié n'ai jamais rien vu qui pût approcher... non pas de cette magnificence (le premier millionnaire venu peut acheter de la magnificence pour son argent), mais nen qui pût approcher du goût merveilleux qui a présidé à la construction de cet hôtel. C'est réellement un musée splen»» dlde. Permettez-moi, de grâce, d'admirer encore les superbes peintures de ce plafond.

— 'Après l'admiration de l'œuvre doit venir la récompense dfe l'auteur. N'est-il pas vrai. Madame? dît Florestan en souriant. Aussi dépend-il de vous de rendre très-heureux et trft^ fier le grand artiste qui a peint ce plafond.

Et Sain1>-Herem désigna à madame Zomaloff un des plus il-* lustres maîtres de l'école moderne. '*»

-* Ah! mille fois mefcl. Monsieur, de me procurer une pâ^

reille bonne fortune ! dit ]a jeune femme en s'avançant avec Florestan au-devant de l'artiste.

•» Mon ami^ lui dit Saint-Herem^ madame la comtesse Zomaloff désire TOUS dire toute son admiration pour votre œuvre.

— Et ce n'est pas seulement mon admiration que je vous exprime^ Monsieur^ mais encore ma reconnaissance^ dit gracieusement la jeune femme au grand peintre. Le noble plaisir que cause la vue d'un tel chef-d*œuvre est une dette que Ton contracte envers celui qui Ta créé.

— Si flatteur, si précieux que me soit cet éloge, répondit Féminent artiste avec une modestie remplie de bon goût, afin de détourner le compliment qu'on lui adressait, cet éloge, je ne puis l'accepter qu'à demi... Mais souffrez que je me mette hors de cause, l'expression de ma pensée sera plus libre. Parlons, par exemple, ^des peintures de la galerie des concerts, que vous admirerez tout à l'heure. Elles sont dues à notre Raphaël. Ai-je besoin. Madame, de vous nommer M. Ingres? Eh bien! cette œuvre monumentale, qui doit dans l'avenir fournir aux pieux pèlerins de l'art autant de sujets d'adoration que les plus belles fresques de Rome, de Pise ou de Florence, ce chef-d'œuvre, en un mot, n'existerait peut^tre pas sans mon excellent ami Saint-Herem. N'est-ce pas lui qui a donné au Raphaël français le prétexte d'une de ses pages immortelles? Franchement, Madame, par ce temps de gros luxe et de brutale magnificence financière, n'est-ce donc pas un phénomène de rencontrer un Médicis, comme au plus beau temps des républiques italiennes?

— Il est vrai. Monsieur, reprit vivement la comtesse ZomalofP, et l'histoire a été juste en illustrant...

•» Pardonnez-moi si je vous interromps, madame la comtesse, dit Saint-Uerem en souriant; mais je suis non moins modeste que mon illustre ami : aussi, de crainte de laisser s'égarer votre admiration, je dois vous signaler le véritable Médicis, le voici.

Et Florestan indiqua du geste à madame Zomaloff le portrait de saint Ramon.

— Quelle figiire austère et pensive! dit la jeune femme en examinant cette peinture avec autant de suprise que de curio* site. Puis^ ayant lu au milieu du cartouche le nom de saint Ramon, elle ajouta en regardant Florestan avec un étonnement croissant :

— Saint Ramon?... Quel est ce saint?

— Un saint de ma façon. Madame. C'est mon onde, reprit gaiement Florestan. Quoique je ne sois pas encore pape, je me suis permis de canoniser un peu cet admirable homme en récompense du long martyre de sa vie et des miracles qu'il a faits après sa mort.

— Le long martyre de sa vie?... les miracles qu'il a faits après sa mort?... répéta madame Zomaloff en regardant Florestan comme si elle eût douté de ses paroles. Franchement, Monsieur, c'est une plaisanterie...

— Pas du tout. Madame... Mon onde Ramon a enduré pendant sa longue vie des privations atroces, car il était d'une impitoyable et sublime avarice : voilà pour son martyre. J*ai hérité de lui de biens considérables; ils ont enfanté ces prodiges de l'art que vous admirez. Madame : voilà pour ses miracles. J'ai divinisé son souvenir par reconnaissance : voilà pour sa canonisation. Vous le voyez, c'est une véritable légende de la Vie des saints.

Madame ZomalojQT, de plus en plus frappée de l'originalité de Saint-Herem, garda un moment de silence pendant lequel M. de Riancourt, qui s'était jusqu'alors tenu à quelque distance, s'approcha de Florestan et lui dit :

— Mon cher Florestan, j'ai, depuis notre arrivée, une question à vous adresser. Qu'est-ce donc que tous ces gens qui sont ici? J'ai bien reconnu, par-d par-là, trois ou quatre grands peintres et un architecte renommé , donnant le bras à leurs femmes sans doute; mais les autres, qu'est-ce que c'est donc que ça? Moi et la princesse nous cherchons en vain le mot de l'énigme.^ Tout ce monde -là me parait d'ailleurs tranquille et réservé. Ces petites jeunes personnes ont l'air modeste, il y en a même de fort gentilles;

mais^ encore une fois, qu'est-ce donc que cette sociétè-Ià?

Madame Zomaloff , rompant le silence qu'elle gardait depuis quelques instants, dit à Saint-Herem :

•» Puisque M. de Riancourt a pris sur lui de vous adresser. Monsieur, une question peut-être indiscrète, je tous avouerai que je partage sa curiosité.

— Vous avez sans doute remarqué. Madame, dit Saint- Herem en souriant, que la plupart des personnes que j'ai réunies ce soir chez moi , avec un plaisir extrême, n'appartiennent pas à ce que notre petit monde aristocratique appeUe le grand monde.

— D est vrai. Monsieur.

— Cependant, Madame, tout à l'heure vous avez été heure ose, n'est-K;e pas, de rencontrer ici le grand artiste auteur de la coupole que vous avez tant admirée?

— En effet, Monsieur, je vous ai dit le plaisir que me causait cette rencontre.

— Vous m'approuvez aussi, je pense, de l'avoir invité, ainsi que plusieurs de ses collègues, à l'inauguration de leur œuvre commune?

— Il me semble que cette invitation devenait presque un devoir pour vous. Monsieur.

— Eh bien I Madame, ce devoir, inspiré par la gratitude, j'ai voulu le remplir envers tous ceux qui ont concouru, de quelque manière que ce soit, à la construction de cet hôtel, depuis les grands artistes jusqu'aux plus humbles artisans. Tous sont ici avec leur famille, jouissant à bon droit des* magnificences qu'ils ont créées. Voyons, Madame, n'est-il pas juste que l'habile et obscur ouvrier qui a ciselé la coupe d'or puisse au moins ime fois y tremper ses lèvres?

^- Comment! s'écria M. de Riancourt stupéfait, il y aurait ici des menuisiers, des doreurs, des serruriers, des tapissiers, des charpentiers, des ébénistes, des maçons!... Quoi! il y aurait jusqu'à des maçons! Mais c'est inouï, exorbitant, incroyable !

— Mon cher duc , connaissez-vous les mœurs des abeilles?

i50 LES SEPT PÉCHÉS CAPITAUX,

— Fort peu.

— Ces mœurs-là, men cher duc, sont des plus sauvages, des plus impertinentes; ces insolentes mouches (sous ce fabuleux prétexte qu'elles ont construit leurs alvéoles) n'ont-elles pas la prétention d^. les habiter? Bien plus, scandale énorme 1 elles partent de leur droit au miel parfumé qu'elles ont éla*» bore pour l'hiver avec tant de peine et d'intelligence.

--- Eh bien ! mon cher, que concluez-vous de là?

— Je conclus de là qu'il faut, au moins par reconnaissance^ donner aux pauvres et ll^borieuses abeilles humaines Visno-* cent plaisir d'habiter un joisr l'alvéole dorée qu'elles ont bâtie pour nous, frelons clsifs, pour nous, qui savourons le miel recueilli par autrui.

Madame Zomaloff avait un instant quitté le bras de Flores* tan. Elle le reprit, et faisant quelques pas afin de laisser der* rière elle sa tante et M. de Riancourt, elle dit à Saint-Herem avec émotion :

— Monsieur, votre idée est charmante, plus que cela, elle est d'une touchante délicatesse. Je ne m'étonne plus maintenant de l'expression de contentement que je remarquais sur les traits de tous vos invités. Oui, plus j'y songe, plus cette pensée me parait généreuse et juste. Après tout, ainsi que vous le dites, c'est l'œuvre commune de ces laborieux artisans, et c'est honorer, dignifler le travail, que de lui donner une pareille fête. Aussi, Monsieur, d'après votre manière élevée d'envisager les choses , cet hôtel doit être à vos yeux bien plus encore qu'une jouissance d'art et de luxe; à sa création se rattacheront toujours pour vous de précieux souvenirs

— Certes, Madame.

— Alors... Monsieur...

— Achevez, Madame. •

— Il m'est impossible de comprendre comment...

— Vous hésitez, Madame ; de grâce, expliquez votre pensée.

— Monsieur, reprit madame Zomaloff avec embarras et après un moment de silence, M. de Riancourt ne vous a point

L'AVARICE. IBi

laissé ignorer notre prochain mariage. Il y a deux joiirs^ causant ayec lui de Tassez grande difficulté de trouver un hôtel aussi vaste et aussi somptueux que je le désirais^ M. de Riancoiirt crut se rappeler que, la veille, on lui avait assuré que TOUS consentiriez peut-être à vous défaire de cette habitation achevée d'hier.

— En effet. Madame, M. de Riancourt m'a écrit pour me demander à visiter Thôtel; je l'ai prié d'attendre jusqu'à aujourd'hui, lui disant que je donnais une fête, et qu'il pourrait ainsi beaucoup mieux juger de l'ensemble des appartements de réception... mais je ne m'attendais pas. Madame, à avoir l'honneur de vous recevoir.

— Monsieur, reprit la jeune femme avec une nouvelle hésitation, je me suis déjèi> permis de vous adresser plusieurs questions. Soyez donc indulgent encore une fois.

— L'indulgence m'a été jusqu'ici. Madame, si agréable et si douce, que je vous remercie de me donner l'occasion de ^'exercer encore. Voyons, de quoi s'agit^il?

— Eh bien ! Monsieur, reprit résolument madame ZomaloÇ, comment avez-vous le courage... ou..< je vais dire un mot bien dur, ajouta-t-eUe en souriant d'un air presque mélaucolique,- comment ayez-vous l'ingratitude d's^bandonner cette demeure que voua avez créée avec tant d'amour, cette demeure à laquelle se rattachent déjà pour vous tant de bons et généreux souvenirs? «^

— Mon Dieu! Madame, répondit Saint-He^rem de l'air le plus riant, le plus dégagé, comme s'il disait la chose la plus simple du monde, je vends cet hôt^jl parce que je suis ruiné, complètement ruiné. C'est aujourd'hui mon dernier jour de fortune, et vous m'avouerez, Madame, que, grâce à votre présence ici, ce jour ne pouvait avoir un soû? plus brillant et plus heureux !

tHi LES SEPT PÉCHÉS CAPITAUX.

Florestan de Saint-Herem avait prononcé ces mots : Je suis ruiné t avec tant de bonhomie et d'insouciance, que madame Zomaloff le regarda d'un air stupéfait; elle ne pouvait croire à ce qu'elle entendait. Aussi, reprit-elle :

— Gomment ! Monsieur, vous êtes...

— Ruiné ! Madame, complètement ruiné ! Mon Dieu ! mon compte est fort simple : il y a cinq ans, mon saint homme d'oncle m'a laissé cinq millions environ; je les ai dépensés, plus à peu près dix-huit cent mille francs, que je dois; Us seront payés et au delà par la vente de cet hôtel, de son mobilier, argenterie, etc., et il me restera ime centaine ^e mille francs, avec lesquels j'irai vivre dans quelque riante retraitt; de roi; je me ferai berger; contraste charmant^ surtout en me rappelant mon existence passée. Quels rêves merveilleuz, impossibles, changés en réalités pour moi, pour mes amis, pour mes maîtresses, que mon tourbillon doré emportait à ma suite! quelle renommée que la mienne! comme tout ce qui était beau, élégant, somptueux, recherché, venait se fondre da^s mon orbite éblouissant! Croiriez- vous. Madame, que ma réputation de libéralité était devenue européenne? Que dis-je ! un lapidaire de Ghandemagor ne m'a-t-il pas envoyé un sabre indien dont la poignée ruisselait de pierreries. A cette arme était joint ce joli billet d'un laconisme héroïque : « Le cimeterre a appartenu à Tippo-Saêb; il doit appartenir à M. Saint-Herem. Gette arme vaut vingt-cinq mille francs, payables à la maison Rothschild, à Paris. Reçu vingt-

cÎDq mille francs. » Oai^ Madame^ c'était ainsi : les objets d'art les plus rares, les plus précieux, m'étaient naïvement adressés de tous les coins du monde j les plus beaux chevaux d'Angleterre venaient d'eux-mêmes se placer dans mes écuries, les vins les plus exquis du globe affluaient à ma cave; les plus illustres cuisiniers se disputaient la gloire de me ser* vir, et le célèbre docteur Gasterini... le connaissez-vous. Madame?

— Qui n'a pas entendu parler du plus fameux gourmand du monde connu !

• Eh bien. Madame, ce grand homme a dit et proclamé qu'il avait aussi bien dhié chez moi que chez lui... et il n'accordait pas même cette louange à la table de M. de Talleyrand. Ah! Madame, la belle vie, si complète, si grande! Et les femmes! Ah! les femmes!

— Monsieur...

— Ne craignez rien. Madame, je ne vous parlerai des femmes que comme d'objets d'art. Mais, franchement, est-il de plus charmants prétextes à la magnificence? C'est si joli à parer, à orner, à entourer de tous les produits des arts! Le luxe n'est que l'accessoire de la femme. Aussi, Madame, croyez-moi, j'ai la conscience de m'étre généreusement, noblement, intelligemment ruiné. Je n'ai à me reprocher ni une sotte dépense ni une méchante action ! C'est l'esprit rempli de souvenirs délicieux, le cœur plein de sérénité, que je vois s'envoler ma fortune I

L'accent de Saint-Herem était si sincère, la vérité de ses sentiments et de ses paroles se lisait en caractères si visibles sur sa loyale et charmante figure, que madame ZomalojQT, convaincue de la réalité de ce qu'il disait, reprit : ^

— En vérité, Monsieur, ime pareille philosophie me confond! A l'heure de renoncer à une vie pareille, pas un mot d'amertume de votre part!

— De l'amertume, moi! après tant de joies, tant <ie bonheurs savourés? Ah! Madame, ce serait blasphémer.

— Ainsi vous abandonnerez sans un regret, sans un sou-

pîr^ ee palais enchanté^ et cela^ au moment mâme où vous alliez en jouir?

— Que Youlez-Yous^ Madame^ je ne me croyais pas «. aTancé dans ma ruine; il n*y a guère que huit jours que mon fripon d'intendant m'a montré met comptes, et^ Vous le voyez, Madame, je m'exécute franchement. Et d'ailleurs, em quittant ce palais créé avec tant d'amour, je suis comme le poète qui a écrit le dernier vers de son poème, comme le peintre qui a donné la dernière touche k son tableau, après quoi il leur reste l'impérissable gloire d'avoir créé un chef-' d'œuvre. Il en est ainsi de moi. Madame (excusez ma vanité d'artiste) : ce palais restera comme un monument d^art et de magnificence, il sera toujours le temple du luxe^ des fôtes^' des plaisirs, et que dis«je, Madame, voyez combien je suis prédestiné, combien je serais ingrat de me plaindre du sort ! C'est vous. Madame, vous qui allez être la divinité de ce temple, car, n'est-ce pas, vous achèterez cette maison? ellevous ira si bien !... ne laissez pas échapper cette occasion, cap j'ignore si M. de Riancourt vous a dit cela, mais il sait que lord Wilmot me fait des offres trèsrpressantes. Or, je serais désolé d'être forcé de traiter avec lui : il est si laid, et s% femme aussi, et ses cinq filles aussi!... Jugez un peu quelles divinités pour ce temple splendide, qui semble vraiinent bàtl, pour vous! Voyons, Madame, gardez--le, pour l'amour de Fart, que vous appréciez si bien. Seulement, grâce pour mon digne oncle! c'est une grande peinture magnifique, et quoique le portrait et le nom de saint Ramon se trouvent répétés plusieurs fois en médaillons sculptés dans divers en-^ droits de la façade de l'hôtel, je serai ravi de penser que duhaut de son monument de marbre- sit^é au centre des salons de rhô tel, ce brave oncle assistera pendant des siècles aux plaisirs dont il s'est privé durant sa vie !

L'entretien de la comtesse et de Saint-Herem fut inter* rompu par M. de Riancourt. On avait, en causant, fait le tour des appartements de réception. Le duo dit à Florestan :

— Mon cher, tout ceci est superbe et entendu à merveille*

Mais dix-huit cent mille francs, mdbilier et argenterie corn-* pris^ bien entendu, c'est un prix exorbita^nt.

— Je suis complètement désintéressé dans la question , cher 'duc, reprit Florestan en souriant; ces dixrhuit cent mille francs doivent appartenir à mes créanciers : aussi se? rai-je horriblement tenace pour les conditions; d*ailleurs, je vous l'ai dit, lord Wilmot m'offre cette somme, et me presse d'accepter.

<— Soit, mais vous ferez bien en ma faveur, mon cher, C0 que vous refuseriez à lord Wilmot. Voyons, Saint-Herem, ne soyez pas inflexâ>le, accordez-moi une diminution, et..«

— ^ Monsieur, dit la comtesse Zomaloff à Florestan, en inteirompant le duc, M. de Riancourt voudra bien me permettre d'aller sur ses brisées, car je prends eet h6tel aux confiions que TOUS avez proposées, Monsieur; À cela vous convient, je vous donne ma parole et je vous demande ia vôtre.

— Vive Dieul Madame, mon étoile ne m'abandonne jamais, dit Florestan en tendant cordialement la main & madame Zomaloff, c'est affaire condue.

— Mais, Madame... dit virement M. de Riancourt, irè&-6urpris et très-contrarié de lafacflité de sa future femme, car ii avait espéré obtenir de Saint-Herem une réduction de prix, mais. Madame, permettez... il s'agit d'un immeuble d'un prix considérable ! Il est impossible qu'aux termes ox^i nous en sommes, vous vous engagiez ainsi sans mon autorisation. De grâce ! attendez que nous soyons mariés, et alors...

— Monsieur de Saint-Herem, vous avez ma parole; dit madame Zomaloff en interrompant le duc ; je fais de cette acquisition une affaire personnelle; demain, si vous le permetr tez, mon intendant ira s'entendre avec le vôtre.

— C'est convenu, Madame, dit Saint-Herem; puis il ajouta gaiement,* en s'adressant à M. de Riancourt : j'espère que vous ne m'en voudrez pas, mon cher duc; mais, c'est votre îaute, il fallait vous montrer vraiment grand seijpneur, et ne pas marchander comme un banquier.

A ce moment, .rorchestre, qui avait cessé de se faire entendre pendant im quart d'heure, donna le signal d'une nouyelle contredanse.

— Pardon si je vous quitte, madame la comtesse, dit Saint- Herem à madame Zomaloff, mais j'ai invité pour cette contredanse la charmante fille d'un des meilleurs ouvriers qui aient travaillé à cet hôtel, ou plutôt. Madame^ à votre hôtel. Je suis heureux d'emporter du moins cette pensée en vous quittant.

Et Saint-Herem, saluant respectueusement madame Zomaloff, alla rejoindre une charmante jeune fille qu'il avait engagée, et le bal continua.

— Ma chère Fœdora, dit la princesse, qui avait remarqué avec une soucieuse impatience le long entretien de sa nièce et de Saint-Herem, il se fait tard, et vous avez promis à madame l'ambassadrice de Sardaigne d'arriver chez elle de bonne heure.

— Permettez-moi de vous le faire observer. Madame, dit à son tour M. de Rîancourt en s'adressant à sa future, vous avez été im peu trop vite en affaires. Saint-Herem est obligé de vendre cet hôtel pour payer ses dettes, et avec un peu de persévérance, nous aurions pu obtenir un rabais de cinquante mille écus au moins, surtout si vous aviez insisté vous-même; il est de ces choses qu'il est si difficile de refuser à une jolie femme ! ajouta M. de Riancourt avec le plus aimable sourire.

— Fœdora, à quoi pensez- vous donc, ma chère? reprit la princesse en touchant légèrement le bras de la jeune femme, qui, accoudée à ime console dorée chargée de fleurs, rêvai' profondément et n'avait pas entendu un seul mot de ce que sa tante et le duc lui avaient dit. Fœdora, reprit la princesse en attirant enfin l'attention de sa nièce, encore nne fois à quoi pensez- vous donc?

— Je pense à M. de Saint-Herem, dit la jeune femme en sortant, comme à. regret, de sa rêverie. Tout ce qui s'es* passé est tellement bizarre.;.

<— Entre nous^ comtesse, dit M. de Riancourt d'un air sentencieux, je crois que le désespoir de se voir ruiné aura détraqué le cerveau de ce pauvre Saint-Herem. Il faut être timbré pour imaginer une pareille fête. Inaugurer son hôtel par un bal d'artisans, cela sent le socialisme d'une lieue I

— Ce cher duc a raison, c'est d'un ridicule achevé, reprit la princesse. Quelle amusante nouvelle nous allons apporter ce soir à l'ambassade ! Ce bal d'ouvriers fera merveille ; on en rira fort ! Mais, Fœdora, vous ne répondez rien... Qu'avezvous donc?

— Je ne sais, dit la jeune fenune ; ce que j'éprouve est fort singulier.

— Vous avez besoin d'air, sans doute, ma chère comtesse, dit M. de I\iancourt avec empressement; cela ne m'étonne point : cette agglomération de populaire est étouffante, et quoique les appartements soient très-vastes...

— Fœdora, dit la princesse avec ime inquiétude croissante, est-ce que vous vous sentez indisposée?

*- Non, certes, l'émotion que j'éprouve est, au contraire,, remplie de douceur et de charme , aussi je ne sais en vérité, mon cher duc, comment exprimer...

^ Comtesse, expliquez-vous, de grâce, dit M. de Riancourt; peut-être la forte odeur de ces fleurs vous cause-t-elle un de ces malaises qui ont une sorte d'agrément?

— Non, ce n'est pas cela. J'hésite à tout vous dire; vous et ma tante vous allez me trouver si étrange, si extravagante...

^ Ah! comtesse, dit galamment M. de Riancourt, extravagante, vous I

— Fœdora, dit la princesse, expliquez-vous donc.

— Je le veux bien, mais vous allez être fort surpris, ajouta la jeune veuve d'un air confidentiel et coquet; puis, se tournant vers M; de Riancourt, elle lui dit à mi-voix :

— Il me semble...

— Il vous semble, chère comtesse? -~Que...

*- Achevez, de grâce!

— Que je meurs d'envie d'épouser M. de Saint-Herem.

— Madame 1 s^ëcria le duc stupéfait et détenant cramoisL Madame!

— Qu'y a-i-il donc^ cher duct demanda mement la priii« cesse. Gomme tous êtes rouge!

<— Madame la comtesse, reprit M. de Riancourt en souriant d'un air forcé, la plaisanterie est un pfïu... un peu rive, et...

-— Allons, donnez-moi votre bras, mon cher duc, r^rit madame Zomaloff de l'air le plus naturel du monde, et fkites demander vos gens, car il est tard. Nous devrions être déjà à Fambassade. Cest votre faute aussi : comment vous, rexacti<tude en personne, ne m'avez-vous pas sonné onze heures depuis longtemps?

— Ah ! Madame, je n'ai pas envie de rire ! dit le duc d'un ton sentimental et pénétré. Quel mal m'a fait votre cruelle plaisanterie de tout à l'heure ! Ten ai le cœur navré.

— Mon pauvre monsieur de Riancourt, je ne vous savais pas le cœur si vulnérable...

• — Ahl Madame, ce soupçon m'afflige ; rotis ^s bien injuste ; moi qui sacrifierais ma vie pour rouis !

— Vraiment!

Pour unique réponse, le duc leva les yeux au ciel et pousssi un long soupir.

— Allons, mon cher duc, reprit la jeune femme en souriant, si j'avais quelque chose à vous demander, ce ïie serait pas un sacrifice si héroïque.

La voiture de M. de Riancourt étant arrivée au bas du perron, madame Zomaloff, sa tante et le duc, quittèrent Thôtel Saint-Ramon.

Presque au même instant le vieux mulâtre abandonnait aussi cette opulente demeure, ébloui, confondu de ce qu'il venait de voir, d'entendre, et songeant toujours aux bénédictions dont le nom de saint Ramon était comblé par les invité» de cette fête singulière.

Onze heures et demi^ so^naient alors dans le lointain à Ter glise de Chaillot.

L'AVARICE. fSf

— Onze heures et demie ! se dit le vieillard; j'ai le temps d'arriver pour minuit. Ah! que vaû-je apprendre! quelle angoisse est la mienne !

Et le vieil' ard commença de gravir lentem^t les hauteurs qui, du bord de la Seine, s'étagent jusqu'à la rue de Chaillot.

Le vieux mulâtre s'était lentement acheminé vers les hauteurs de Chaillot; il arriva bientôt dans la rue où s'élève l'église de ce fauhoug pauvre et populeux.

Contre Tusage, cette église était éclairée cette nuit-là. A travers la grande porte ouverte, on voyait la nef et l'autel brillamment illuminés de cierges, quoique i'église fût encore vide; quelque cérémonie imposante allait sans doute avoir lieu, car, bien que minuit dût bientôt sonner, l'on apercevait des hunières et des curieux aux fenêtres des maisons voisines de l'église, tandis que des groupes nombreux stationnaient sur le parvis. Le vieux mulâtre, s'approchant de l'un de ces rassemblements, prêta l'oreille et entendit ce qui suit :

— Ils ne peuvent maintenant beaucoup tarder.

— Non, car voilà bientôt minuit.

— C'est tout de même une drôle d'heure pour se marier,

— Ma foi! quand on est si bien doté^, l'on peut passer p^ là-dessus.

-• Qui "flonc va se marier à cette heure^ Messieurs? demanda le vieux mulâtre; quel est ce singulier mariage dont vous parlez?

— On voit^ mon brave homme^ que vous n'êtes pas du quaiiierî

— En effets Monsieur, je suis étranger.

— A la bonne heure ! sans cela vous sauriez ce que c'est que le mariage des six, qui a lieu depuis quatre ans^ pendant la nuit du 1 1 au 1 S mai.

— Du 11 au 42 mai! se dit le vieillard en tressaillant. Et il reprit :

— Mais, Monsieur, pourquoi appelle-t^on ce mariage le mariage des six?

— Parce qu'il y a chaque année six jeunes filles mariées et bien dotées, ma foi! chacune de dix mille francs!

— Dotées, et par qui?

— Par la volonté d'im digne homme, mort depuis cinq ans, et dont le nom est aussi populaire et aussi béni dans Chaillot que celui du Petit manteau bleu dans Paris.

— Et, demanda le vieux mulâtre avec un léger tremblement dans la voix, comment s'appelait ce digne homme, au nom de qui Ton dote si généreusement des jeunes filles?

— Il se nommait le père Richard^ Monsieur, répondit avec un accent de déférence la personne que le vieillard interrogeait.

Celui-ci, contenant à peine son émotion croissante, reprit :

— Et pourquoi ce père Ricliard fait-il tant de bien après sa mort?

— Dame ! parce que c'était son idée, et qu'il a un brave fils, M. Louis Richard, qui exécute religieusement les dernières volontés de son père. Ah ! voUà un autre digne honmie que M. Louis ! Tout le monde sait que lui, sa femme et son enfant, vivent tout au plus avec trois ou quatre mille francs par an, et pourtant il faut qu'ils aient hérité du père Richard une fameuse fortune pour doter chaque année six jeunes filles de dix Dodlle francs chacune, sans compter les frais de l'école

L'AVARICE. ICi

et de la Maison du bon Dieu, ou du père Richard^ si vous aimez mieux.

— Pardonnez, Monsieur^ à la curiosité d'un étranger; mais vous parlez d'une maison appelée la Maisoa du bon Dieu^ d'une école?

— Oui...^récole du père Richard. C'est madame Mariette qui la dirige.

— Madame Mariette? demanda le vieillard, qui est-elle?

— ba femme de M. Louis Richard... Cette école est fondée pour vingt-cinq petits garçons et vingt-cinq petites filles qui y restent jusqu'à Tâge de douze ans, époque où ils entrent en apprentissage chez des maîtres choisis ; les enfants sont nourris ; on leur donne en outre im habillement pour l'hiver et un pour Tété; de plus ils reçoivent chacun dix sous par jour. De cette façon-là, les parents, au lieu de faire comme tant d'autres qui; pressés par la misère, mettent trop tôt leurs enfants en apprentissage, sont intéressés à leur faire donner de l'instruction.

— Et c'est la femme de... de M. Louis Richard qui dirige cette école?

— Oui, Monsieur; et elle dit qu'elle y prend d'autant plus de plaisir qu'elle était avant son mariage une pauvre ouvrière ne sachant ni lire ni écrire, et qu'elle a si cruellement souffert du manque d'éducation, qu'elle se trouve heureuse d'être à même d'empêcher les autres de souffrir ce qu'elle a souffert. Voilà, Monsieur, ce que c'est que l'école du père Richard.

— Mais, Monsieur, vous m'aviez aussi parlé d'une maison...

— Cette maison est fondée pour douze pauvres ouvrières infirmes ou hors d'état de travailler. C'est madame Lacombe qui la dirige.

— Qu'estrce que c'est que madame Lacombe ?

— La marraine de madame Mariette, une bonne et digne femme, qui a le poignet coupé ; c'est la douceur, la patience, la bonté en personne... Que voulez-vous! elle doit s'y con-

Itt LES SEPT PÉCHÉS CAPITAUX.

naître en pauvres yieilles femmes infirmes ! car elle dit à qui veut Tentendre qu'avant le mariage de sa filleule avec M. Louis^ toutes deux ne mangeaient pas tous les jours du pain à leur faim;* mais, tenez, mon brave honune, voilà les mariages; placez-vous devant moi, vous les verrez mieux défiler; nous pourrons ensuite entrer dans Téglise.

En effet, le vieillai'd vit bientôt s'avancer une sorte de cortège, à la tète duquel marchaient Louis Richard donnant le bras à madame Lacombe, puis Mariette tenant par la main on charmant petit garçon de quatre ans.

Madame Lacombe n'était plus reconnaisaable; sa figure, autrefois si creuse, si maladive, était pleine, vermeille, et annonçait la santé; sa physionomie, jadis chagrine, sombre, presque farouche, exprimait alors la plus heureuse niansué» tude; elle portait ses cheveux blancs en bandeaux sous un bonnet de dentelle, et un beau châle de cachemire français cachait à demi sa robe de soie.

Les traits de Louis Richard, qui donnait le bras à la marraine de Mariette, étaient empreints d'une félioité sérieuse et contenue. On voyait qu'il comprenait la grandeur des devoirs qu'il s'était imposés. Mariette, plus jolie que jamais, se distinguait par un air de gravité douce qui sied si bien aux jeunes mères; dans sou légitime orgueil, elle avait toujours, malgré son mariage, conservé le modeste costume de sa première condition; fidèle au coquet petit bonnet de l'ouvrière, elle n'avait jamais voulu porter de chapeau; le bon Dieu l'en récompensait, car elle était ravissante de fraîcheur, de grâce et de beauté, sous son frais bavolet Ae dentelle à nœuds de rubans bleu de ciel. De temps à autre elle souriait avec un Stmour ineffable h son petit garçon, blond, rose et joli comme elle.

Après Louis, sa femme, son enfant et madame Lacombe, venaient^, vêtues de blanc et couronnées de fleur d'oranger, les six jeunes rilles dotées cette année-là : elles donnaient le bras aux parents ou aux témoins de leurs fiancés; ceixx-^ conduisaient les parents «t les témoins de leurs promises^

tons appartenaient à la classe des travailleurs. Derrière ce ^npe s'avançaient les vingt^quatre ménages unis depuis quatre ans, puis les enfants de Técole du père Richard, puis enfin celles des vieilles femmes de la maison de refuge à qui leurs infirmités permettaient d'assister à cette touchante ce* lémonie.

Il fallut -près d*un quart d'heure pour le défilé de oe oor-^ tége, qui prit enfin place dans l'église.

Le vieux mulâtre avait assisté muet et pensif à ce défilé, pendant qu'autour de lui les curieux disaient :

— C'est pourtant grâce au père Richard que ces jeunes filles laborieuses vont devenir de bonnes et heureuses ménagères.

— ' Et les mariées des autres années ont-elles l'air heu« reux! Et ce bonheur, à qui le doivent- elles? Au père Ri" diard !

— C'est vrai... toujours au père Richard 1

— Et aussi à M. Louis, qui remplit si bien les intentions de son brave père. *»

— Sans doute; mais enfin, toujours estril que sans la grosse fortune que le père Richard lui a- laissée pour en faire un si bon usage, M. Louis n'aurait eu que sa bonne volonté.

— Et l'école du père Richard? avez-vous vu les enfants, les petits. garçons avec leurs bonnes blouses de drap, les petites filles avec leurs bonnes robes de mérinos? Comme tous ont l'air content !

— Savez- vous qu'il ne manque pas plus de cinq ou six de ces pauvres vieilles infirmes qui, grâce au père Richard, trouvent au moins du pain et du repos pour leurs vieux jours?

— Savez-vous une chose, mes amis?

— Quoi donc?

— C'est que voilà peut-être cent cinquante personnes qui passent devant nous et qui toutes ont eu plus ou moins part aux bienfaits du père Richard.

— C'est vrai, et quand on songe que c'est la même chose

depuis quatre ans, ça fait déjà six à sept cents personnes soutenues^ instruites^ aidées ou mariées grâce à ce digne homme.

— Sans compter que pourvu que M. Louis vive encore pendant trente ans^ je suppose, ça fera cinq ou six mille personnes qui^ grâce au père Richard, auront eu la vie bonne et heureuse, au lieu de l'avoir eue mauvaise... et coupable peut-être; la misère perd tant de monde !

— Qu'est-ce que vous dites donc, cinq ou six mille personnes, mais ça ferait bien plus que cela!

— Comment?

— Ces ménages que Ton doté chaque année, choisis parmi les plus pauvres et les plus honnêtes artisans, ces ménages auront des enfants; ceux-ci d'abord participeront aubien-êtrb de leurs familles; ils seront bien élevés, et ils auront plus tard leur part du petit pécule grossi certainement par Féconomie et le trayailde leurs parents, car c'est facile de mettre de côté quand on s'établit avec quelque chose: on n'est pas forcé de s'endetter pendant le chômage en mettant au montde-piété, qui nous ruine par les gros intérêts !

— C'est, ma foi! vrai, en calculant ainsi, ça double, ça triple la sonune des bienfaits du père Richard; et si Ton osait songer à une deuxième, à une troisième génération de bienfaiteurs, en multipliant, comme on dit, les obligés par euxmêmes, ça deviendrait incalculable le bien dont il aurait été la souche, ce digne et excellent homme !

— Et dire pourtant que le bien est si facile à faire, et qu'il y a tant de gens, du petit au grand, qui ne savent à quoi dépenser leur argent !

— C'est vrai... car enfin de l'argent ça représente le bonheur de bien du monde, et avoir entre les mains beaucoup d'argent, c'est avoir le moyen de faire^^si on le voulait, beaucoup d'heureux !

■— Ah ! dame! c'est que les père et fils Richard ne sont pas très-conununs, dit le dernier interlocuteur qui avait servi de cicérone au vieux mulâtre; puis, voyant ce dernier laisser

couler des larmes^ il ajouta : Eh bien! mon brave homme^ que diable avez-vous à pleurer ainsi?

■ — C'est.,, c'est l'émotion, dit le vieillard. Le bien que j'entends dire de ce... ce... père Richard et de son fils... la vue du cortège de gens si heureux... tout cela me cause une impression extraordinaire.

— Oh! mon digne homme, si telle est la cause de vos larmes^ je ne vous plains pas, elles vous font honneur. Mais, tenez, puisque cela vous intéresse, entrons dans l'église, nous verrons la fin de la cérémonie, et après, vous pourrez aller jusqu'à la Maison du bon Dieu, car, cette nuit-ci, y entre qui veut.

— Je vous remercie de votre conseil. Monsieur, et je le suivrai^ dit le vieux mulâtre en essuyant ses pleurs et en entrant dans l'église avec son cicérone.

La foule était si compacte, que le vieillard dut renoncer à arriver jusqu'aux premiers rangs des spectateurs qui se pressaient à l'entrée du chœur; mais qb moment de réflexion le consola bientôt, et il revint se placer auprès du bénitier situé non loin de la porte de l'église.

Pendant l'accomplissement de la cérémonie des mariages, à laquelle tous les assistants prirent part avec recueillement, la physionomie du mulâtre exprima une émotion profonde, étrange ; il semblait plongé dans une sorte d'extase, comme si une révélation soudaine lui eût ouvert des horizons immenses,' éblouissants, mais jusque-là voilés à sa vue ; aussi après un moment de méditation fervente, s'agenouilla-t-n, et, joignant les mains, il laissa tomber sur sa poitrine sa tête blanchie.

Dans l'église le silence était solennel; tout à coup la voix grave et sonore du prêtre qui officiait à l'autel fît entendre ces paroles, qu'il adressait aux nouveaux mariés :

« Et maintenant que votre union est consacrée par Dieu, jeunes époux, continuez la vie honnête et laborieuse qui vous a mérité le bonheur dont vous allez jouir ; n'oubliez jamais que cette juste rémunération de votre dignité dans la pau-

iee LES SEPT péchés capitaux.

vreté^ de yotre courage dans le travail^ tous la devez à un homme doué de la plus tendre^ de la plus juste affection pour ses frères; car^ fidèle aux devoirs du vrai chrétien^ il ne s'est pas regardé comme le maître^ mais comme l'aumônier de ses richesses. Le Christ n'a-t-il pas dit : c Aimez^vous les « uns les autres, et que ceux qui ont donnenS à cetMS qm « n'ont pûS„. » Aussi le Seigneur^ en accordant au père Richard un fils digne de lui^ a récompensé ce grand homme de bien, et par son obéissance aux lois de l'évaDgélique &aternité, il a mérité que sa mémoire técùt parmi les hommes. Cette immortalité, votre reconnaissance la lui accordera; que son nom soit donc à jamais béni par vous, par vos enfants^ par les enfonts de vos enfants; que vos cœurs conservent toujours comme le souvenir d'une rare vertu le nom vénéré du père Richard!»

Le murmure approbateur de la foule accueillit ces paroles et couvrit les sanglots étouffés du vieux mulâtre, qui, tou^ jours agenouillé, semblait éprouver un ressentiment ineffable.

La cérémonie était terminée. ^

Le bruit que firent les assistants en quittant leurs places, afin de sortir de l'église, rappela à lui le vieillard; il se releva précipitamment, et s'appuya au bénitier^ car il se sentait près de défaillir.

Bientôt il vit du fond de l'église s'avancer de son côté Louis Richard, qui, donnant le bras à madame Lacombe, se dirigeait vers la porte de l'église.

Le vieillard trembla de tous ses membres; au moment où Louis Richard allait passer devant lui, il trempa ses doigts dans le bénitier, et, baissant à demi la tête, il offrit l'eau sainte d'une main tremblante à l'époux de Mariette.

— Merci, bon père, répondit affectueusement Louis en effleurant de ses doigts la inain vacillante; puis, remarquant lé pauvreté de ses vêtements et la tête blanchie du donneux d'eau bénite, et voyant dans son offre une demande d'aumône, le jeune homme lui glissa dans la main une pièce de monnaie, en lui disant avec bonté : '

— Tenez, et priez Dieu pour le père Richard.

Le vieillard saisit avidement la pièce dé monnaie/ la porta à ses lèvres et la baisa en fondant de nouveau en larmes.

Ce singulier incident ne fut pas aperçu de Louis Ridiard; il sortit de l'église ainsi que le cortège, et une grande partie des spectateurs se dirigea vers ce que Fpn appelait à Chaillot la Staison du bon Dieu.

Le vieux mulâtre, brisé par une profonde émotion, s'ap»» puja péniblement sur son bâton, et se dirigea aussi vers la Maison du bon Dieu,

La Maison du bon Dieu était bâtie sur les dernières hauteurs de Chaillot, dans ime situation aussi riante que salubre; un grand et ombreux jardin entourait les bâtiments, d*un« élégante simplicité.

Cette nuit de mai était pleine de douceur et de sérénité; les parfums printaniers embaumaient Tair, de nombreux becs de gaz éclairaient la grande allée couverte qui conduisait au corps de logis principal, au-devant duquel B*élevalt un perron de quelques marches.

Le vieux mulâtre avait suivi le cortège; il le vit se ranger silencieusement en demi-cercle alentour du perron et prononça d'une voix émue et chaleureuse les quelques parole» suivantes :

« Mes amîd^ ^ 7 ^ ^tte nuit ei^q ans que je perdais h

meilleur des pères ; il périssait d'une mort affreuse, lors du sinistre du chemin de fer de Versailles. Mon père, m£dtre d'un patrimoine assez considérable, aurait pu vivre dans l'aisance et l'oisiveté^ il a vécu pauvre et laborieux. Tandis qu'il renonçait ainsi à tout bien-être, gagnant par son travail le pain quotidien, sa parcimonie sublime accumulait lentement de grandes richesses, son abnégation les augmentait chaque année. Vint le jour prématuré de sa mort. J'eus à pleurer un des plus fervents amis de l'humanité, car, selon ses dernières volontés, j'ai consacré ses biens à l'accomplissement de trois saints et grands devoirs :

« Envers les enfants.

« Envers les jeunes filles.

« Envers les femmes que Tâge ou les infirmités rendaient incapables de travailler.

« Aux enfants pauvres, si souvent privés d'une éducation tutélaire, mon père a voulu que l'instruction élémentaire et plus tard professionnelle fût assurée,

« Aux jeunes filles laborieuses et probes qu'un salaire insuffisant, la souffrance, la misère, n'exposent que trop fréquemment aux séductions du vice, mon père a voulu qu'une dot modeste fût assurée. Cette assistance, jointe aux fruits du travail de chaque ménage, lui permettra du moins de goûter dans toute leur douceur et leur pureté les saintes joies de la famille, joies souvent, hélas! ignorées au milieu des maux qu'enfante la pauvreté.

u Enfin, aux femmes âgées ou infirmes qui, après une longue ;vie de labeur, sont hors d'état de gagner leur subsistance, mon père a voulu assurer du moins le repos et le bienêtre de leurs vieux jours.

« Ces dernières volontés de mon père, je les ai religieusement remplies dans la limite des moyens d'action qu'il m'a laissés. Sans doute, le bien qu'il dispense ainsi chaque année par mes mains est peu de chose, si l'on songe aux innombrables misères de l'humanité ; mais celui-là qui fait tout le bien qu'il peut faire, ne partageât-il que' son morceau de pain

atec son frère affamé^ celui-là agit comme il doit agir : il accomplit le devoir que l'humanité lui impose.

« Ce devoir est celui de tout homme de bien, et il doit employer tous ses efforts à se rapprocher de cet idéal par des actes. Ainsi a fait mon père. De sa généreuse pensée, je ne suis que l'écho, que l'agent. L'accomplissement de ce glorieux devoir remplirait ma vie d'une félicité sans mélange et sans borne, si je n'avais à pleurer la mort d'un père à jamais regretté. »

A peine Louis Richard avait-il prononcé ces dernières paroles, qu'un certain tumulte s'éleva au milieu de la foule dont le perron était entouré : le vieux mulâtre, succombant à son émotion, sentit ses forces lui manquer, et tomba sans mouvement dans les bras de ceux qui se trouvaient à côté de lui.

Louis Richard, instruit de la cause de cette subite agitation, accourut auprès du vieillard, et, afin de mieux s'assiu^r de son état et de pouvoir lui donner des soins plus prompts, il le fit transporter dans son appartement, situé au rez-dechaussée, puis il pria les nouveaux époux de se rendre au souper destiné à les réunir aux ménages des années précédentes. Madame Lacombe et Mariette devaient, en l'absence momentanée de Louis Richard, le suppléer dans la présidence de ce repas, servi dans le jardin sous une tente immense. •

Le vieux mulâtre avait été transporté, toujours évanoui, dans le cabinet de Louis. Celui-ci, par im pieux respect pour la mémoire de son père, ne s'était pas séparé du pauvre mobilier de la chambre qu'ils avaient si longtemps habitée en commun : la table de bois noirci, la vieille commode, l'antique bahut, tout avait été gardé, ainsi que la couchette peinte en gris, sur laquelle on avait jeté une comie-pointe, et qui servait de lit de repos à Louis Richard. C'est sur cette couche que le vieillard fut porté. '

Une bougie allumée à la hâte éclairait faiblement cette pièce.

Louis, dès qu^il y entra, envoya un domestique à une petite pharmacie dépendante de la maison demander quelques spiritueux, et resta seul avec le vieux mulâtre. Ses épais cheveux blancs retombaient sur son front; son inculte et longue barbe cachait presque entièrement ses traits. Louis prit sa main pour consulter son pouls.

A ce moment le vieillard fit un léger mouvement, et prononça quelques mots inintelligibles.

Le son de cette voix frappa cependant Louis ; il t&dia do mieux distinguer les traits de celui qu'il secourait; mais la demi-obscurité de la chambre, et la longueur des cheveux et de la barbe du mulâtre fendirent infructueux cet examen.

Soudain son hôte releva languissamment la tète, regarda autour de lui, et ses yeux s'étant arrêtés sur le dossier du lit peint en gris et contourné d'une façon particulière, U fit un mouvement de surprise; mais lorsqu'il eut aperçu le bahut si reconnaissable par sa forme, il ne put retenir ces mots :

— Où suis-je? Est-ce un rêve?... Mon Dieu! mon Dieu! L'accent de cette voix de plus en plus distincte frappa

Louis de nouveau; il tressaillit légèrement; mais bientêt, secouant la tête et souriant avec amertume, il se dit tout bas :

— Hélas 1 les regrets nous causent souvent des illusions étranges.

S'adressant alors au vieillard d'un ton affectueux :

— Eh bien! comment vous trouvez-vous, bon père?

A ces mots, le mulâtre, se dçessant sur son séant, saisit vivement la main de Louis avant que celui-ci eût pu s'y opposer, et la couvrit de larmes et de baisers.

L'époux de Mariette, surpris, touché de ce mouvement d'effusion, reprit :

— Allons, calmez-vous, bon père. En vérité, je n'ai rien fait jusqu'ici qui puisse me mériter votre reconnaissance. Ua jour, je serai peutr-être plus heureux... Mais, dites-moi, comment vous trouvez-vous? Est-ce la fatigue, la faiblesse, qui ont causé votre évanouissement?

Le Tiefllaid resta muet, baissa la tète sur sa poitrine sans quitter la main de Louis, dont il semblait ne pouvoir se détacher; il la serrait contre sa poitrine haletante dans une étreinte convulsiye.

Le jeune homme, gagné par une émotion singulière et croi»» santé, sentit les lannes lui yenir aux jeux, et reprit :

-<- Bon père, écoutes-moi.

— Oh! encore! munnura le Tieux mulâtre d'une tqîx étouffée, encore!...

«-* Gomment! que je yous dise encore : Boa père?

— Oui, répondit le yieiUard, qui tremblait de tous ses membres, oui! Oh! encore!

— Eh bien ! bon père...

Le jeune homme ne put achever.

Son hôte, incapable de se yaincre plus longtemps, se redressa et s'écria d'une Yoix yihrante de tendresse :

— Louis!!!

Ce nom, prononcé avec l'expression de toutes les forces de l'âme, ce mot seiil était une foudroyante réyélation.

Le jeune homme pâlit, se rejeta en arrière et resta pétrifié, les yeux fixes, hagards.

La commotion était trop violente, l'ébranlement moral trop profond, pour qu'il ne s'écoulât pas quelques instants avant que cette pensée : Mon père n'est pas mortt put airiver jusqu'à l'entendement de Louis.

Ainsi, la brusque transition d*une nuit profonde à l'édat du soleil nous éblouit et nous rend momentanément aveugles.

Mais lorsque Louis, remis de cette violente secousse, envisagea la réalité sans vertige, il se jeta sur le lit du vieillard, écarta d*nne main convulsive ses longs cheveux blancs; puis, parcourant d*un œil avide, radieux, enivré, les traits de son père enduits d'un bistre factice, il ne conserva plus, aucun doute, et ne put que balbutier ces mots dans une sorte de délire filial : Toi!... oh I mon Dieu ! toi, mon père!

Renonçons à peindre cette première explosion de ton*

dresse qui jeta le père et le ûls dans les bras rim de l'autre.

Qui pourrait rendre ces étreintes, ces mots sans suite, ces cris, ces déchii^ements d'une joie trop aiguë, ces défaillances de l'esprit et du corps trop faible pour un pareil ravissement, mais bientôt suivies de ces élans passionnés qui emportent Tàme jusqu'aux dernières limites.de la félicité?

A ces emportements de bonheur succéda enÛn un moment de calme.

Le père Richard dit à son fils :

— En deux mots, mon cher enfant, voici mon histoire : j'ai dormi pendant cinq ans; il y a quarante-huit heures que je me suis complètement éveillé.

— Que dites-vous?

— Je me trouvais avec le pauvre Ramon et sa fille dans un des wagons les plus maltraités lors de la catastrophe. Un hasard providentiel, encore inexplicable pour moi, m'a sauvé la vie, quoique j'aie eu la cuisse droite cassée et que l'épouvante m'ait rendu fou.

— Vous, mon père?

— Oui, je suis devenu fou de terreur... J'ai complètement perdu la raison.

— Oh î mon Dieu !

— Conduit loin du lieu du sinistre, chez un digne médecin, ma fracture guérie, j'ai été transporté dans un hospice d'aliénés à Versailles. Ma folie était inoffensive, je ne parlais que de mes trésors perdus. Pendant près de quatre ans mon insanité fut incurable, mais, gr&ce aux soins des médecins, mon intelligence s'éclaircit peu à peu, lentement et par intermittence; puis, ma guérison fit de nouveaux progrès, avança et devint enfin complète, assurée, car il y a deux jours, je te le répète, mon enfant, j'ai, pu sortir de l'hospice. Te dire ce que j'ai éprouvé lorsque je me suis retrouvé en possession de toute ma raison, de tous mes souvenirs, me serait impossible. Je m'éveiUais, je te l'ai dit, d'un long et profond sommeil de cinq années. Ma première pensée, je te dois cet humiliant aveu, ma première p^osée fut une pensée d'avare...

Qa'étaient devenus mes biens? quel usage en avais^tu fait? Bier, lorsque les portes de l'hospice se sont ouvertes devant moi^ j'ai couru chez mon notaire^ ton ancien patron et mon ami... Sa stupeur^ tu la comprends. Voici quelles ont été ses paroles : « La pren)iére idée de vôtre fils^ lorsqu'il a partagé Terreur commune au sujet de votre mort^ a été de se considérer seulement comme dépositaire de vos richesses, de n'en disposer qu'à l'âge de trente-six ans, en distrayant seulement une fsdble somme destinée à son entretien et à celui de sa femme; mais au bout de six mois, après une assez grave ma* ladie, pensant que la mort pourrait le frapper avant qu'il eût accompli ce qu'il considérait comme un devoir sacré, votre ^sa changé d'avis et m'a fait part de ses projets, auxquels j'ai adhéré de toute mon âme. » Mais ces projets, q[uels étaient- Us? ai-je demandé à ton ancien patron. « Ayez le courage d'attendre jusqu'à demain minuit, m'a-t-il répondu, rendezvous alors à l'église de Ghaillot : vous saurez tout, et vous remercierez Dieu de vous avoir donné un fils tel que le vôtre. » J'ai eu le courage d'attendre jusqu'à ce soir, mon cher Louis; ma longue barbe, mes cheveux tout blancs, me changeaient déjà beaucoup : j'ai bistré mes traits, afin de me défigurer tout à fait et de pouvoir ainsi m'approcher de toi sans être reconnu. Oh! tendre et noble enfant ! ajouta le père Richard en pleurant d'attendrissement, si tu savais ce que j'ai vu, ce que j'ai entendu ! Mon nom vénéré, adoré, grâce à la grandeur d^. ton âme et à une pieuse supercherie de ton amour filial ! Si tu savais la révolution subite qui s'est opérée en moi! Oh! tiens, vois-tu, pendant un moment, j'ai éprouvé une sorte d'extase. Oui, pendant qu'en ma présence l'on bénissait ainâi ma mémoire, il m'a semblé que mon âme, dégagée de ses ^ens terrestres, planait dans le ciel comme planent sans doute les âmes des hommes de bien qui entendent encore ici-bas ^expression de l'amour et de la reconnaissance qu'ils ont ^«ÎMés après eux. Hëas! cette illusion a été de courte durée. ^ n'étais pour rien .dans ces touchantes actions dont on me glorifiait!

— Qae dite»-T0U8, mon pore !.,. Sans toiiSj sa^ui votre perséyérante épargne^ comment donc aurais^je accompli le bien? Ne m'aTiez-yous pas laissé un tout-puissant levier? Moi^ seul mérite a été de bien user de cette force iqunens^ concentrée par vous au prix de tant de sacrifices^ de tant 4^ privations. Maître de cette grande fortune que je n'avais pai^ i^agnée par mon travail^ j*ai compris les devoir^ qu'elle m'imposait. L'horrible misère et Tignolance dont ma lamiAe ^|e|i«-i^imée avait souffert, les dangers auxquels cette ignorancf^ et cette misère l'avaient exposée, la cnielle infirmité de sa marfaine^ toHt a été un enseignement itour moi, ef, ainai que Mariette et madame Lacombe, nous avons voulu, autant qu'il aurait en nous^ épargner aux autres la peine dont noua avions tant souffert.

— Cher enfant !

— Gela n'est pas mon œuvra, mon pèpe, c'est la vétre. Jouissez de votre gloire, mon pare ; vous avez latmrieusement semé, je n'ai MX que reeueUlir s la moisson vous appartient.

Soudain la porte du cabinet s^ouvrit farosquement. Florestan de Saint-Herem entra, ise jeta dans les bras de Louis avec tant d'impétuosité qu'il n'apevçut pas le père Richard^ et s'éeri):

— Embrasse-moi, Louis; réjouis-toi! tu ^ mon meilleur ami; à toi la première nouvelle. Je comptais te trouver ici, car ce n'est pas de cette année que je sais comment tu fêtes les anniversaires du 18 mai. Aussi, je n'ai pas touIu perdre une minute pour venir Vapprendre que iaiut Ramou devient un bel et bon saint, car il vient de faire le plus ineroyable des miracles...

— Que veux-tu dire?

— Il y a deux heures, j^étais complètement ruiné, au peu s'en faut; maintenant je suis plus riche que je ne l'ai jamais été, et surtout je ne le serai jamais I Louis, des mines d'or, des mines d'argent, des diamants à remuer à la pelle, des riches^ fabuleuses, une fortune qui se compte par dizaines de milUans. Oh ! saint Ramon ! saint Ramon ! que votre nom soit sifficti'flé ! Combien j*ai eu raison de vous canoniser, car, vive Bieul vous n'êtes pas ingrat!

— Florestan, de gràce^ expliquo-toi.

•» n 7 a une heure^ la fête que je donnais, tu le sais, à ces dignes artisans, touchait à sa tin. Un de mes gens me prévient qu'une femme venue en fiacre s'est fait conduire dans mon appartement et demande instamment à me parler; je monte chez moi ; que voisrje? la comtesse Zomaloff, jeune et charmante veuve qui, dans huit jours, devait épouser le duc de Riancourt; cette nuit^ elle était veniie visiter mon hôtel pour Tacquérir, elle l'avait acheté en effet. Stupéfait de la revoir, je reste ui^ iQoment iquet. Sais-tu cq qi^'elle iQe dit du ton le plus naturel du monde?

n Monsieur de Saint-Berem , mille pardons de vous déranger, j'ai seulement deux uiots à vous dire : Je suis veuve, j'ai vingt-huit ans; je ne sais trop pourquoi j'avais promis à de Riancourt de l'épouser; peut-être aurais-je accompli ce sot mariage si je ne voua avais pas rencontré. Votre cœiir est généreux, votre âme élevée; la fête que tqus avez donuée cesoir me le prouve; votre esprit me séduit, votre caractère me charme, votre honte me touche et votre personne me plait. Quant à moi, la démarche que je fais en ce moment vous donne la mesure de ce que je suis, de ce que je vaux, en bien et en mal.

«Cette démarche étrange, inconvenante, extravagante peutêtre... vous l'apprécierez : si votre jugement m'est favorable, je serai fière et heureuse de devenir madame de Saint-Herem, et d'habiter avec vous l'hôtel Saint-Ramon; j'ai une fortune colossale, vous en disposerez comme vous l'entendrez, car je vous confîe aveuglément mon avenir. J'attendrai donc votre décision. Bonsoir, monsieur de Saint-Herem. »

— A ces mots, mon cher Louis, la fée disparait et me laisse dans un tel éblouissement de bonheur que j'ai cru en perdre la tête.

— Florestan, lui dit Richard d'un air grave et affectueux, la confiance aveugle de dette jeune femme, venue à toi avec tant de franchise et de confiance, t'impose de grands devoirs.

^ Je comprends, mon ami, répondit Saint-Herem avec un

dcceat rempli de sincérité. Taipu dissiper les biens qnim'ap* partenaient et me ruiner, mais me montrer ainsi prodigue d'une fortune qui n*est pas la mienne^ ruiner une femme qui me confie si loyalement son avenir^ ce serait une infamie!

Environ un mois après ces divers événements^ madame Zomaloff épousait Florestan de Saint-Herem.

Louis Richard^ son père et Mariette, assistaient à la cérémonie nuptiale.

Le père Rich^ y malgré sa résurreciion^ ne changea rien à Tusage que Louis avait fait jusqu'alors des biens paternels; seulement le vieillard demanda instamment d'être rÉcoNOME de la maison, et, en cette qualité, il y rendit de très-grands services.

Tous les ans, on célébrait doublement le 12 mai.

Louis, son ^ère et Mariette, qui voyaient fréquemment M. et madame de Saint-Herem, assistaient à une fête magnifique donnée à Fhôtel Saint-Ramon le jour anniversaire de leur union; mais, à minuit, Florestan et sa femme, qui s'adoraient, car ce mariage avait fini par devenir un mariage d'amour, allaient, partager le diner de noces des six nouveaux ménages dans la Maison du bon Dieu,

rin DE l'avarice.

LE DOCTEUR GASTERINI

Vers la fin du mois d'octobre 18.., rentretien suivant avait lieu, dans le couvent de Sainte-Rosalie, entre la supérieure de cette maison, nommée sœur Prudence, et un certain abbé Ledoux, dont les lecteurs de ces récits se souviendront peutêtre*.

L'abbé venait d'entrer dans le parloir particulier de sœur Prudence, femme de cincjuante ans environ, à la figure pâle et grave, à l'ceil fin et pénétrant.

— Eb bien ! cher abbé, dit-elle , quelles nouvelle» de dom Diego? Quand arrive-t-il?

— Le chanoine est arrivé, ma chère sœur.

— Avec sa nièce?

* Voir VOrgneU (b duchesse).

«— Avec sa nièce.

— Dieu soit béni!... Maintenant^ mon cher abbé^ prions le ciel de favoriser nos projets.

— Sans doute, ma obère sœur, prions-le; mais surtout jouons serré, car la partie ne sera pas facile à gagner.

— Que dites-vous?

— La vérité. Cette vérité, je l'ai seulement apprise ce matin, et la voici. Prète&-moi, je tous prie, toute votre attention.

— Je vous écoute, mon cher frère.

— Du reste, afin de nous mieux recorder, et de voir bien clair dans nos affaires, établissons nettement Fétat des' choses, n y a deux mob, le révérend père Benoit, attaché aux Missions étrangères, et actuellement à Cadix, m'écrivit pour me recommander très-particulièrement le seigneur dom Diego, chanoine d'Alcantara. Il devait s'embarquer à Cadix pour la France avec sa nièce Dolorès Salcèdo.

— Très-bien, mon cher frère,

— Le père Benoît ajoutait qu'il connaissait assez le caractère et les dispositions de la senora Dolorès Salcèdo pour être certain qu'elle se déciderait facilement à prendre le voile; résolution qui aurait l'agfément de dom Diego, son oncle.

— Et comme elle doit être l'unique héritière du riche chanoine, la maison dans laquelle entrerait la seilora Dolorès bénéficierait de la fortune qui un jour lui reviendra.

— C'est cela même, ma chère sœur. Aussi ai-je tout naturellement songé pour la seiiora Dolorès à notre maison de Sainte-Rosalie, et je vous ai parlé de ces prqjets.

— Je les ai adoptés, mon cher firère, car ayant ^quelque pratique, quelque expérience des jeunes filles, je suis presque assurée de pouvoir, par la persuasion, sauvegarder cette colombe innocente des pièges d'un monde tentateur et corrompu, en la décidant à prendre le voile dans notre maison. C'est une œuvre doublement bonne à faire ; sauver une jeime fille, et faire tourner au bien des pauvres des richesses dont l'emploi pourrait devenir mauvrâ (totô d'Autrai iRMPfsj^''^ pouvais hésiter.

— Sans doute; mais maintenant , ma chère sœur, i'incon- Ténient est que Tinnocente colombe a un amoureux.

— Jésus I que dites-vous, mon frère? Quelle horreur ! Mais alors nos projets...

— Aussi TOUS ai-je avertie qu'il nous fallait jouer serré, —fit comment avez-vous été instruit de cette ahomioatioii,

mon cher frère?

— Par le majordome de dom Diego, un modeste serviteur qui doit me tenir au courant de tout ce qu'il «aura sur le dunoîne et tur ta nièce.

7- Ces renseignemento sont indispensables, mon frère, car ils nous mettront à môme d'agir avec cenuaissanoe de cause et sécurité. Mais quelles notions vous a données le majoz^ dome sur ce malencontreux amour, mon cher frère?

— Voici comment les choses se sont passées. Le chanoine et sa nièce se sont embarqués à Cadix à bord d'un trois-mâts Tenant des Indes et en partance pour Bordeaux. Or, en vérité, il y a souvent des fatalités étranges I

— Quelles fatalités?

— D'abord le trois-mâts à bord duquel s'est embarqué le dianoine avait pour nom U Gaitronome.

— En effet, singulier nom pour un vaisseau 1

— Moins singulier qu'il ne le parait d'abord, ma chère sœur; car ce navire, après avoir porté aux Indes des vins des meilleurs crus de Bordeaux et du Midi, des jambons de Bayonne, des Isuigues ftimées de Troyes, des pâtés d'Amiens et dç Strasbourg, du thon et des olives de Marseille^ des &o« mages de Suisse, des fruits confits de Touraine et de Montpellier, etc., etc., etc., revenait du cap de Bonne-Espérance avec un chargement de vins de Constance, de poivre, de kari, de cannelle, de gingembre, de clous de girofle, de thé, de salaisons de Hachar, et autres comestibles des Inte. U devait compléter son chargement, en prenant à Cadix une grande quantité de vins d'Espagne, et ensuite retourner à Bordeaux.

— ïk)U Dleuî mon frère, que de vins! que de victuailles t

iSO LES SEPT PÉCHÉS CAPITAUX.

> c'est à faire frémir! Je comprends maintenant que ce taîsseau

soit bien nommé le Gastronome !

*— Et TOUS comprendrez tout à Theure, ma sœur, pourquoi je 170US parlais de fatalités étranges, et comment le chanoine dom Diego devait préférer de s'embarquer plutôt sur le Gastronoinê que sur tout autre vaisseau, sans compter que la destination de Bordeaux devait extrêmement plaire au chanoine.

— De grâce, expliquez-vous, mon frère.

— Pour cela je dois d'abord vous apprendre ce que j'ignoraift moi-même avant d'avoir secrètement conféré avec le majordome du seigneur chanoine : c'est que celui-ci est d'une gourmandise inouïe, fabuleuse !

— Ah î mon frère, l'horrible péché I

— Horrible péché, soit; mais enfin n'en médisons pas trop, ma chère sœur, de ce péché; car c'est peutrêtre grâce à lui que nous pourrons arriver à nos louables fins et gagner la partie.

— Et conunent cela, mon frère?

— Je vais vous le dire. Le chanoine est doué d'une gourmandise idéale. Toutes ses facultés, toutes ses pensées sont concentrées sur une seule jouissance : la table, et il paraît qu'à Madrid et à Cadix sa table était véritablement merveilleuse, car je me rappelle maintenant que mon médecm, le docteur Gasterini...

— : Un abominable athée!... un sardanapale ! dit sœur Prudence en levant les mains au ciel et interrompant l'abbé Ledoux; je n'ai jamais compris pourquoi vous receviez des sions d'un tel mécréant. #

— Je vous dirai cela quelque jour, ma chère sœur; mais, croyez-moi, je sais ce que je fais. Et d'aiUeurs le docteur Gasterini, malgré son grand âge, est encore le premier médecin de Paris, comme il est encore le premier gourmand du monde. Car, ainsi que je vous le disais, ma sœur, je me rappelle maintenant l'avoir entendu parler de la table d'un chanoine espagnol, table qui,Vaprès une correspondance de

Biadrid reçue par le docteur^ était, disait-on, vraiment remarquable. Alors j'étais loin de me douter qu'il s'agit de dom Diego. C'est du reste un sot et pauvre honune, d'un esprit borné, accessible à toutes les ridicules superstitions méridionales. Aussi, d'après son majordome, serait*il très^facile de fedre voir à ce gourmand chanoine le diable en chair et en os.

— Un moment, mon cher frère; cette sotte superstition ne me déplaît point du tout chez le chanoine. }

— Ni à moi non plus, ma sœur; au contraire : elle m'agrée fort. Ce n'est pas tout, le chanoine, grâce à un fond de religion tel quel, ne s'abuse pas sur la vilenie de sa passion dominante. Il sait que la gom^mandise est un des sept péchés capitaux, il croit que ce péché doit le conduire en enfer, et pourtant il n'a pas le courage de résister à son vice : il mange avec volupté. Seulement, lorsqu'il n'a plus faim, arrive l'heure des remords.

— Au lieu de remords, ce sont des indigestions qii^il^ devrait avoir, le malheureux! s'écria sœur Prudence. Cela du moins le corrigerait peut-être.

— Il est vrai, ma sœur, mais il n'en est pas ainsi. Néanmoins, la vie du chanoine se passe à jouir et à regretter d'avoir joui; quelquefois même, ses remords et sa superstition aidant, il s'attend à quelque soudaine et terrible punition céleste; mais lorsque l'appétit revient, avec lui revient l'ouhli des remords , et il en a été longtemps ainsi pour le chanoine.

— Après tout, mon frère, je le ti*ouve encore moins cou- I>able que ces sardanapales, comme votre docteur Gasterini, qui jouissent effrontément sans la moindre appréhension. Le chanoine a du moins conscience de son péché : c'est déjà quelque chose.

— Le caractère du chanoine ainsi posé, vous ne vous étonnerez donc plus que se trouvant à Cadix, et apprenant qu'un navire, appelé le Gastronome , était en pai^tance pour la France, dom Diego ait saisi cette occasion de s'embarquer sur un vaisseau si heureusement nonuné et de pouvoir, en arri<*

18t LES SEPT PÊCHES CAPITAUX.

Tant à Bordeaux^ acheter sur place quelques tonnes de Tin des crus les plus précieux.

*- Certes, je comprends cela, mon cher frère .

— » Yoici donc le seigneur dom Diego embarqué avec sa nièce sur le trois-màts U GoitronofiM. Il est impossible dlmaginer, m'a dit le majordome, la quantité de provisions, de denrées, de rafraîchissements de toutes sortes, dont le chanoine avait encombré le pont de ce yaisseau, encombrement défendu d'ailleurs par toutes les règles de la navigation; mais le commandant du bâtiment, un certain capitaine Ho<race, JOtcréant s'il en est, n'avait que trop de raisons d'oublier la disdpline, et de tâcher de se rendre agréable au chanoine.

^^ £t ces raisons, mon frère ?

«^ Frappé de la beauté^ de la nièce de dom Diégo,*lorsque celui-ci était allé avec elle stipuler les conditions de son pas« 9Bge, ce misérable capitaine, devenant soudain épris de Ûolorès Salcèdo, et comptant profiter des facilités de la traversée, accorda tout ce que dom Diego lui demanda, afin d'être certain de le voir s'embarquer à son bord avec sa nièce.

•^ Quelle scélératesse de la part de ce capitaine, mon frère !

-^ Heureusement, le ciel Ten a puni, et cela peut nous sauver. Voici donc le chanoine 'et sa nièce embarqués à bord du Ooêtronomey encombré des provisions de bouche de dom Diego. A peine à la sortie du port, une horrible tempête éclate, et la sûreté du navire exige que, pour plus de rapidité dans la manœuvre, on jette à la mer non-seulement toutes les victuailles du chanoine, mais encore les oages à volailles et les bestiaux embarqués pour la nourriture des passagers. Ce coup de vent, qui poussait d'ailleurs le navire du côté de Bordeaux, dura si longtemps et avec une telle furie, que, pendant presque toute la traversée, il devint impossible de faire la cuisine à bord, et passagers, matelots, officiers, tous furent réduits à manger du biscuit sec et quelques salaisons.

— Ah! le malheureux chanoine! Lui, si gourmaud, que deviat*il?

— n devint furieux^ ma sœur; car cette traversée lui a coûté son appétit.

— Ah! mon frère, le doigt de la Providence est là !

— En un mot, soit que la terreur de* la tempête, soît qu€ cette longue privation d'aliments recherchés, soit que celte détestable nourriture ait agi sur sa santé, le chanoine, depuis qa'il a débarqué du Gastronome , a complètement perdu Tap-

«pétit. Le peu qu'il mange pour se sustenter, m'a dit son majordome, lui semble insipide et amer, sibien accommodé que oe soit^ et, de {dus, la superstition lui fait voir dans la fatalité de ces circonstances une juste punition du ciel à l'endroit du la gourmandise incurable. Or, comme le capitaine Horace est à ses yeux le principal instrument de la colère céleste, le chanoine a pris oe mécréant en horreur, ne pouvant oublier que ses victuailles, qui auraient si bien remplacé le biscuit sec et le lard, ont été impitoyablement jetées h la mer par ordre du capitaine. En vain celui-ci a maintenant tâché de lui &ire comprendre que le salut du navire avait dépendu de ce sacrifice et de plusieurs autres : dom Diego est resté inflexible dans sa haine. Eh bien ! ma chère sœur, croiriez^vous que, malgré cela, le 'capitaine, à son arrivée à Bordeaux, a eu l'audace de demander à dom Diego la maito de sa nièce Dololès, se fondant sur ce que cette mialheureuse jeune fille Tai-^ mait, et qu'il était aimé d'elle? Vous sentez, ma sœur, que deux amoureux se soucienf peu de la mauvaise chère ou des tempêtesj aussi, ce mécréant avait-il fasciné, ensorcelé cette innocente. Ai-je besoin de vous dire l'iniignalion, la fureai de dom Diego, à l'insolente demande du capitaine Horace, qu'il considère comme son mortel ennemi, comme le mauvais génie envoyé vers lui par le courroux céleste? Aussi le chanoine a-t-il notifié à Dolorès que, pour l^ puiJr d'avoir osé aimer im pareil scélérat, il la mettrait* au couvent dès son arrivée à Paris, et qu'elle y prendrait le voile.

— - Mais jusqu'ici, mon frère, je ne vois que bonheur pour nos projets. Tout semble les seconder, au conlraii^. .

«-Oui 4 mais vous comptez^ ma sœur, sans l'amour d«

Dolorèâ et sans le caractère résolu de ce damné capitaine. Q est à Paris.

^ Quelle audace !

— li a suivi à cheval, relais par relais, la voiture du chanoine, courant ainsi de Bordeaux à Paris comme un courrier d'ambassade. D faut en vérité que cet enragé ait une constitution de fer. n s'arrêtait aux auberges où s'arrêtait dom Diego, et, durant tout ce voyage, les œillades de Dolorès et di^ capitaine allaient leur train, malgré les défenses et les empoiv tements de dom Diego. Pouvait-il empêcher cette malheureuse affolée de regarder par la portière? Pouvait-il empêcher ce mécréant de chevaucher sur la grande route à côté de la voiture?

^ — Une pareille audace est incroyable, n'est-ce pas, mon frère ? •

— Aussi vous dis-je qu'il faut s'attendre à tout d'un pareil forcené. 11 n'est pas seul : un de ses matelots, véritable chenapan. Fa accompagné, chevauchant à sa suite, et se cramponnant sur le cheval comme im singe sur un âne^ à ce que m'a dit le majordome. Mais il n'importe, ce matelot endiablé est capable de tout pour seconder son capitaine, auquel il est dévoué. Ce n'est pas tout encore. Vingt fois pendant la route, Dolorès a dit résolument à son onde qu'elle ne voulait pas se faire religieuse, qu'elle voulait épouser le capitaine Horace, et que celui-ci saurait bien d'ailleurs, si on la contraignait, venir, lui et son matelot, la délivrer, dussent-ils mettre le feu au couvent.

— Quel bandit ! s'écria sœur Prudence. Quel affreux scélérat!

— Voilà, chère sœur, où en étsdent hier les choses, à Tarrivée de dom Diego dans un appartement que je lui avais retenu d'avance. Ce matin il m'a fait prier de passer chez lui; je l'ai trouvé fort abattu et couché; il m'&, appris qu'une soudaine révolution s'était opérée dans l'esprit de sa nièce;* qu'elle paraissait maintenant aussi soumise, aussi résignée qu'elle avait été d'abord indisciplinée; qu'enfin elle consentait

i se rendre au courent aujourd'hui même^ si on l'exigeait.

— Mon frère^ mo a frère^ ce changement est bien bnisque et hien prompt !

—C'est aussi mon avis^ ma sœur. Si je ne me trompe, ce revirement soudain cache quelque piège. Aussi vous aî-je dit qa'il fallait jouer très-serré. C'est déjà beaucoup, sans doute, que d'avoir cette malheureuse affolée entre nos mains ; mais encore faut-il songer à Fennemi, ce dètestaÈle capitaine Horace, qui, accompagné de son matelot, sera sans doute toujours à rôder autour de la maison comme le loup ravisseur dont parle l'Écriture.

— Quœrens quem devoret, dit sœur Prudence, qui se piquait de latinité.

— Justement, ma sœur, cherchant quelqu'un à dévorer ; mais heureusement à bon loup bon chien de garde, et nous avons ici dés serviteurs courageux et intelligents. La plus grande surveillance sera établie au dedans et surtout au dehors. Nous saurons bientôt où demeure ce mécréant de capitaine; il ne fera pas un pas sans être suivi par un homme à nous; il faudra donc qu'il soit bien fin, bien audacieux pour tenter quelque chose.

— Cette surveillance me parait aussi très-urgente, mon frère,

— Maintenant, ma voiture est en bas: allons chez le chanoine, et dans une heure sa nièce sera ici,

— Pour n'en plus sortir, s'il plaît au ciel, mon frère, car il s'agit du bonheur éternel de cette pauvre folle. *

Deux heures après cet enti^etien, ]a senora Dolorès Salcèdo entrait en effet dans la maison de Sainte-Rosalie.

Peu de jours après l'entrée de la senora Dolorès Salcèdo dans la maison de Sainte-Rosalie^ et alors que l^i jour touchait à sa fin, deux hommes s'acheminaient lentement le long du boulevard de VHôpital, un des endroits les plus déserts de Paris.

Le plus jeune de ces deux personnages semblait avoir vingt-cinq à trente ans. Sa figure était ouverte et résolue, son teint hâlé, sa taille haute et rol^uste, sa démarche décidée^ sa mise simple et d'une sévérité militaire.

Son compagnon, beaucoup plus petit, mais singulièrement trapu et carré, paraissait âgé de quarante-cinq ans environ, et offrait le type du matelot, type maintenant familier aux yeux des Parisiens. Un chapeau ciré, très-bas de forme, à larges bords, placé fort en arrière sur la grosse tête de ce personnage, découvrait son front orné de cinq ou six tire-bouchons ou accroche^cœur assez longs, tandis que le restant de sa chevelure était coupé très-ras. (Cette coiffure dite à la watelot avait, si nos souvenirs sont fidèles, beaucoup de succès vers 1825 parmi les équipages de ligne du port de Brest.)

Une chemise blanche à collet bleu liseré de rouge et rabattu sur ses larges épaules laissait voir le cou de taureau de notre matelot, dont la peau était tannée comme du parchemin coU" leur de brique. Une veste ronde en drap bleu, à boutons timbrés d'une ancre, et un large pantalon serré aux hanches par une ceinture de laine rouge, complétaient l'habillement de notre homme. Des favoris en collier, d'un brun nuancé de

fauve, encadraient sa face carrée, à la fols débonnaire et décidée. Un observateur superficiel aurait pu croire la joue gauche du marin considérablement fluœionnée; mais, grâce à un examen plus attentif, on devinait qu'une chique énorme causait cette tuméfaction passagère. Ajoutons enfin que le matelot portait sur son dos un sac dont le contenu semblait assez volumineux.

Ces deux personnages venaient d'arriver devant de hautes murailles entourant un jardin. On distinguait à' peine la dme des arbres, car la nuit était presque complètement venue.

, Le jeune homme dit à son compagnon en s'arrètant pour s'orienter :

— Sans-Plume, écoute.

— Plait-il, capitaine? dit l'homme à la chique, en répondant à ce singulier surnom.

— Je ne me trompe pas, c'est bien ici.

— Oui, capitaine, c'est dans les atterrages de ces deux' gros arbres. Voilà l'endroit où la muraille est un peu avariée, je l'ai remarquée hier soir à la brune, quand nous avons ramassé la pierre et la lettre.

— C'est juste. Allons, leste, mon vieux gabier *, dit le capitaine à son matelot en lui désignant de l'œil un des gros arbres du boulevard, dont plusieurs fortes branches surplombaient de beaucoup le mur du jardin. Haut, Sans-Plume ! il faut voir, en attendant l'heure, comment nous pomTons gréer la chose.

— Capitaine, il fait encore un brin de crépuscule, et puis j'aperçois là-bas un homme qui vient par ici.

^ Alors attendons. Cache d'abord ton sac derrière ce tronc d'arbre. Tu n'as rien oublié?

— Non, capitaine; tout mon gréement est là-dedans.

— Allons, viens, marchons. Cet homme approche; il ne faut pas avoir Tair de rester en panne devant ces murailles.

Matelot d'élite.

— C'est ça, capitaine^ courons des bordées pour le désorienter.

Et les deux marins commencèrent, ainsi que Tayait dit Sans-Plume dans son langage pittoresque, à courir une bordée dans la contre-allée, après que le matelot eut repris, pour plus de prudence, le sac qu'il avait d'ahoi^d caché entre un des gros arbres du boulevard et la muraille.

— Sans-Plume, dit le jeune homme tout en marchant^ tu reconnaîtras bien Tendroit où le fiacre nous attend?

— Oui, capitaine. Mais, dites donc, capitaine ?

— Quoi?

— Cet homme a Fair de nous suivre.

— Bah!

— Et de nous espionner.

— Allons, Sans-Plimie, tu es fou !

— Capitaine, mettons le cap à bâbord, et vous allez voir.

— Soit! dit le capitaine.

Et, suivi de son matelot, il quitta la contre-allée droite du boulevard, traversa la chaussée et prit la contre-allée gauche.

— Eh bien ! capitaine, dit à demi voix Sans-Plume, vous voyez, ce Lascars * navigue dans nos eaux.

— C'est vrai, nous sommes suivis.

— Ce n'est pas la première fois que ça m'arrive, dit Sans- Plume avec une nuance de fatuité, en cachant à demi sa bouche du revers de sa main, afin de lancer au loin le surcroit de suc salivaire produit par la mastication de son énorme chique. Un soir, au Sénégal, à Corée, j'ai été suivi pendant une lieue, beaupré sur poupe ^ capitaine; arrivé dans un plant de cannes à sucre, j'ai. . .

— Diable! cet homme, décidément, nous suit! dit le capitaine en interrompant les indiscrètes confidences de son matelot. Cela m'inquiète !

* Matelot indien. Les marins emploient cette appellation en signe de dédain.

-»- Capitaine^ youlez-yous que je mette mon sac à bas et €[ue je lui flanque du tabac, à ce Lascars, pour lui apprendre à, nous louvoyer malgré nous?

— Beau moyen ! Tiens-toi tranquille^ et suis-moi.

L.e capitaine et son matelot^ traversant alors de nouveau la chaussée, regagnèrent la contre-allée de droite.

— Voyez- vous, capitaine? dit Sans-Plume, il a viré de boird comme nous.

— Laisse faire... et marquons le pas.

L'homme qui suivait les deux marins, grand et solide gailr lard, en blouse bleue et en casquette, les dépassa alors quelque peu, puis s'arrêta, et se mit à' contempler les étoiles, car la nuit était tout à fait venue.

Le capitaine, après quelques mots dits à voix basse à son matelot, qui resta derrière lui, à demi caché par le tronc de l'un des gros arbres du boulevard, s'avança seul à la rencontre du fâcheux observateur, et lui dit :

— Camarade... il fait beau ce soir.

— Très-beau.

— Vous attendez quelqu'un ici?

— Oui.

— Moi aussi.

— Ah^

— Camarade, en avez- vous encore pour longtemps, vous ?

— Pour trois heures au m^ns.

— Camarade, reprit le capitaine après un moment de silence, voulez-vous gagner le double de ce qu*on vous donne pour me suivre et m'espionner?

— Je ne sais pas ce que voulez dire; je ne vous suis pas^ Monsieur, je ne vous espionne pas.

— Si.

— Non.

— Finissons! je vous donne ce que vous voudrez pour que vous passiez votre chemin. Tenez. .. j'ai de l'or dans ma poche. . .

Et le capitaine, faisant tinter l'or dont le gousset de son gilet était rempli, ajouta :

— J'ai là vingt-cinq ou trente louis...

•^ Hein? dit le fâcheux d'un air singulièrement affriandé^ vingt-cinq ou trente louis ?..

A ce moment, une horloge lointaine sonna la demie de sept heures. Presque au même instant, un cri guttural ressemblant à un appel ou & un signal se fît entendre dans la direction qu'avait d'abord suivie Thomme en blouse pour rejoindre les deux. marins. L'espion fit un mouvement, comme s'il eût compris la signification de ce cri^ et partit un instant indécis.

— Sept heures et demîe^ se dit le capitaine; ce gredin-Ià n'est pas seul.

Cette réflexion faite, il toussa.

A peine le capitaine avait-il toussé, que l'espion se sentit vigoureusement saisi aux chevilles par quelqu'un qui s'était brusquement jeté entre ses jambes, et tomba à la renverse ; mais en tombant, il eut le temps de ciier d'unç voix sonore :

— Alerte, Jean! cours au...

11 ne put achever. Sans-Plume, après l'avoir jeté bas, s'était assis sans façon et .pesait de tout son poids sur la poitaine de l'espion, et, le tenant rudement à la gorge, l'empêchait de parler.

— Diable ! ne Tétrangle pas trop ! dit le capitaine, qui, agenouillé, garrottait solidement au moyen de son foulard les deux jambes du curieux indisci^t.

— Le sac, capitaine, dit Sans-Plume, tenant toujours l'espion à la gorge; le sac! il est assez grand pour lui envelopper la tête et les bras; nous le lui souquerons * ferme autour des reins, e^ il ne bougera pas plus qu'un rouleau de vieille voile.

Aussitôt dit, aussitôt fait. En quelques secondes le curieux, encoqueluchonné dans le sac jusqu'à mi-corps, et ayant les jambes attachées, se trouva hors d'état de faire im mouvement. Sans-Plume eut la coiutoisie de pousser sa victime

* Serrerons»

dans un de ces larges fossés verdoyants qui séparent les arbres, et Ton n'entendit plus de ce côté c[u'une suite peu interrompue de beuglements étouffés.

— ^L'alerte va être donnée au couvent ! Sept heures et demie sont sonnées, dit le capitaine à son matelot. Il faut tout risquer, ou tout est perdu !

— En deux temps trois mouvements la chose est parée *, capitaine, répondit Sans-Plume en courant, ainsi que son compagnon, vers les grands arbres qui surplombaient la muraille, près de laquelle ils s'étalent d'abord arrêtés.

Pendant que les évé«eiaeii,ts précédents sç passaient sur le boulevard, et im peu avant que la demie de sept heures eût sonné^ une autire scène avait lieu dans Tintériâup du jardin du couvent.

Sœur Prudence, la supérieure, et Dolorès Salcèdo se promenaient dans le jardin, malgré l'heure assez avancée de la soirée*

Dolorès, fort brune, et d'une figure charmante, réunissait en elle les rares et piquantes perfections de la beauté e$pa?* gnole : cheveux d'un noir bleu, qui, dénoués, train£dent à terre; tieint mat et doré par le soleil du Midi, grands yeux tour à tour pleins de feu ou de langueur humide > petila

* Prête.

bouche aussi rouge qu'un bouton de fleur de grenadier trempé de rosée, taille fine et voluptueusement cambrée, mains effilées, jambe et pied andalous, c'est tout dire. Quant au salero * de sa tournure et de sa démarche, pour s'en faire une idée, il faudrait avoir vu onduler les basquines des belles sefioras de Séville ou de Cadix, lorsque, jouant de la prunelle et de l'éventail, elles se promènent lentement, par un beau soir d'été, sur les carreaux de marbre des Alamédas.

Dolorès accompagnait donc sœur Prudence. Tout en marchant et en ca,usant, les deux femmes s'étaient approchées de la muraille, derrière laquelle le capitaine Horace et son matelot s'étaient d'abord arrêtés.

— Vous le voyez, ma chère fille, disait la supérieure à Dolorès, je vous accorde tout ce que vous désirez; et quoique la règle de la maison interdise les promenades dans le jardin après la nuit tombée, j'ai consenti à ce que nous restions ici jusqu'à sept heures et demie, heure du souper, qui va bientôt sonner,

— Je vous remercie, Madame, dit Dolorès avec un léger accent espagnol, et d'une voix délicieusement timbrée; je le sens, cette promenade me fera du bien.

— Il faut m'appeler ma mère et non pas madame, ma chère fille; je vous l'ai déjà dit, c'est l'usage ici.

— Je m'y conformerai si je puis. Madame.

— Encore !

— H me sera diJB&cile d'appeler ma mère, dit Dolorès avec im soupir, une personne qui n'est pas ma mère.

— Je suis votre mère spirituelle, ma chère fille; votre mère en Dieu, comme vous êtes, comme vous serez ma fille en Dieu; car vous ne nous quitterez plus, vous renoncerez aux joies trompeuses d'un monde pervers et corrompu; vous aurez ici tm céleste avant-goût de la paix étemelle.

* Le mot salero, employé par les Espagnols au sujet de la tournure des femmes X est presque intraduisihle et signifie piquant^ agaçant. w

— Je commence à m'en apercevoir. Madame.

— Vous vivrez dans la prière, le silence et le recueillement.

— Je n'ai pas d'autre désir. Madame. •

— Bien,l)ien, ma chère fille; car, après tout, que sacrifierez-vous î

— Oh ! rien, absolument rien.

— J'aime cette réponse, ma chère fille; en effet, ce n'est rien, moins que rien, que ces passions mondaines et mauyaises qui ne nous causent que des tourments et nous jettent dans ime voie de perdition.

— Juste ciel! cela fait frémir rien que d'y songer. Madame !

— Le Seigneur vous inspire en me répondant ainsi, ma chère fille, et je suis sûre que maintenant vous concevez à peine comment vous aviez pu aimer ce capitaine mécréant.

— C'est vrai. Madame, j'avais été assez insensée pour rêver le bonheur et les joies de la famille, assez criminelle pour espérer de trouver cette félicité dans un amour partagé, et devenir, comme tant d'autres, une épouse dévouée, une tendre mère; c'était, m'avez- vous dit, offenser le ciel. Je me repens de mes vœux impies, j'en comprends tout l'odieux; il faut me pardonner. Madame, d'avoir été scélérate et folle à ce point.

— n ne faut rien exagérer, ma chère fille, dit sœur Prudence, frappée de l'accent légèrement ironique avec lequel Dolorès avait prononcé ces dernières paroles. Meiis, ajoutât-elle en remarquant la direction que prenait la jeune fille, à quoi bon retourner encore dans cette allée? Voici bientôt rheure du souper; venez, ma chère fiUe, regagnons la maison.

— Oh f Madame, ne sentez-vous pas cette odeur si douce du côté de ce bosquet ? .

— Ce sont, en effet, quelques touffes de réséda. Mais venez : il fait très-firais; je n'ai pas vos seize ans, moi, ma chère fille, et je crains de m'enrhumer.

— Un moment, de grâce! que je cueille quelques-«nes de ces fleurs.

raidis par l'âge se refusaient à tout exercice gymnastique ; aussi, déjà étouffée, s*écria-t-elle enjoignant les mains :

— Oh! ces misérables hommes de ronde, ils n'auront pas veillé! Maintenant, je crierais, qu'on ne m'entendrait pas du couvent. Y courir, c'est la laisser seule, cette malheureuse ! Ah! je comprends trop tard pourquoi ce serpent a ainsi prolongé notre promenade !

— Horatio ! cria encore une fois Dolorès en se tenant toujours à distance de la supérieure, mon cher Horatio !

— Affale * ! répondit une voix mâle et vibrante qui semblait venir du ciel.

Cette voix céleste n'était autre que celle du capitaine Horace donnant le signal à son fidèle Sans-Plume à* affaler quelque chose. I

La supérieure et Dolorès, malgré la diversité des émotions dont elles étaient «gitées, levèrent simultanément les yeux en entendant le capitaine Horace.

Mais rappelons la disposition des lieux,' pour expliquer le prodige qui allait se manifester aux regards des recluses.

Deux des plus grosses branches des arbres du boulevard extérieur s'avançaient pour ainsi dire en potence au-dessus et au delà du chaperon de la muraille du couvent. La nuit était assez claire pour que Dolorès et la supérieure aperçussent bientôt lentement descendre, soutenu par des cordes, i im hamac indien, dans le fond duquel le capitaine Horace j était étendu, tout en envoyant de la main une grêle de baisers à Dolorès.

Lorsque le hamac fut à deux pieds de terre, le capitaine cria d'une voix sonore :

— Stop !

Le hamac resta immobile. Le capitaine en sauta, et dit à iâ .

jeune fille : I

— Vite, nous n'avons pas un moment à perdre! Chère / Dolorès, montez dans ce hamac, et ri ayez pas peur.

* Descends.

LA GOrRMA>DlSE. 197

— • Vous me taeiez i^ii&ôt, scélcr^:! s'^-rna I2 sipénmre en se jetant sur la jeune fille, qa'eî> eslàça. de sts hrxs en crânt: Au secours! au secours!

A ce moment, on TÎt an knn, tout an f«:jd du jar-ini, des lumières aller et Tenir.

— Voilà du monde, enfin! dît la supérieure en redcmUant ses cris : Au secours ! an secours!

— Voyons, Madame, dît le capitaine, lâchez tout de suite Polorès!

Et employant à regret la force, il déçaeea la jeune £ile de l'étreinte obstinée de sœur Prudence, qu'il contînt, tandis que Dolorès s'élançait dans le hamac. L'y Toyant assise, le capitaine cria:

•— Ohé! hisse!..

Et le hamac conunenca à sÈ'enlerer assez rapidement, tant était léger }e poids de la jeune fille.

Sœur Prudence, furieuse et songeant que le secours qui Im arrivait viendrait trop tard peut-être, car en effet les lumières approchaient, mais étaient encore fort foin; sœur Prudence redoubla ses cris et voulut se jç^ sur le hamac pour le retenir, mais le capitaine mit familièrement le bras de la supérieure sous le sien, et ainsi paralysa tous ses mouvements, quoiqu'elle se débattit pour retirer son bras de cet élan.

— Dolorès, dit alors le capitaine à la jeune fille qui opérait toujours son ascension, n'ayez pas peur, mon amour! Lorsque vous serez arrivée aux grosses branches, cédez sans crainte au mouvement qui attirera le hamac en dehors du mur. Sans-Plume est de l'autre côté, qui yeille à tout. Diteslui, dès que vous serez à terre, de me jeter la corde à nœuds et de la bien tenir au dehors.

— Oui, mon Horatio, dit la voix dç Dol6rès déjà élevée de huit à dix pieds de terre. Soyez tranquille, notre amour double mon courage.

Et la rieuse, se penchant au dehors du hamac^ ajouta gaie« ment :

— Bonsoir^ sœur Prudence^ bonsoir I

— Ta seras damnée, maudite ! 8*écria la supérieure. Mais vous, misérable, vous ne m'échapperez pas ! ajoUta-'t-elle en se cramponnant avec une colère convulsive et désespérée au bras du capitaine. On approche, vous serez pris.

Déjà, en effet, les lumières devenaient de plus en plus visibles, et l'on entendait au loin des cris voilés de gens qui appelaient :

— Sœur Prudence ! sœur Prudence I

L'arrivée de ce secours doubla les forces de la supérieure, toujours cramponnée au bras d'Horace; elle commença d'embarrasser assez sérieusement le marin : il ne pouvait se résoudre à violenter cette femme âgée pour échapper à son étreinte.

Cependant les lumières, les cris, s'approchaient de plus en plus, et Sans-Plume, occupé sans doute d'assurer la descente de Dolorès de l'autre côté du mur, n'avait -pas encore jeté la corde à nœuds, seul moyen de fuite du marin.

Aussi, voulant à tout prix se débarrasser de la supérieure sans brutalité, le capitaine lui dit :

— Je vous en prie. Madame, lâchez-moi.

— Non, scélérat! Au secours! au secours!

— Alors, pardonnez-moi, car vous m'y forcez : je Tais me livrer avec vous à une valse infernale, à une polka échevelée!

— Une polka! moi !.. Vous oseriez ?

— Allons, Madame, puisqu'il le faut absolument, et en mesure... sur l'air du Tra, la, la.

Et, joignant l'effet aux paroles, le joyeux marin passa le bras qu'il avait de libre autour de la taille osseuse de sœur Prudence, l'enleva, entonna son refrain, et commença de la faire pirouetter avec une rapidité si vertigineuse, qu'au bout de quelques secondes, étourdie, suffbquée, elle ne prononçait plus que des syllabes entrecoupées.

— Ah! au... au... se... se... cours!.. Ah! mi... se... rablet** il m'essouffle!.. Je n'en... puis... Au... se... cours!

Et, bientôt brisée par ce tournoiement rapide, sœur Prudence sentit ses jambes faiblir. Le capitaine la vit s'afReôsser

LA GOURMANDISE. ft»

entre ses bras et n*eiit que le temps de b déposer laoIkflKst sur le yeit gazon^ anéantie, sans toîx et sans iakiiise.

— Ohé ! criait en œ moment Sans-Ptimse de Fantre côté de la muraille, en lançant par-dessos le chapstui nne losiziie corde à nœuds.

— Diable, il est temps ! s'écria le c^itazne en s'éUnçant après la corde, car les lumières et les gens qui les portaient n^étaient plus qu'à cinquante pas.

Les premiers arrîrés, armés de fourches on de fiisiSy entendirent les cris étouffés de la snpéneme, qui, rerenue un peu à elle, montrait du geste la muraille en murmurant :

— Là, il se sauve!..

Un des hommes armés d'un fusil, guidé par le geste de la supérieure, aperçut alors le capitaine, qui, grâce ft son agilité de marin, avait presque atteint la crête de la munille.

L'homme au fusil mit en joue, tira et manqua.

•— A vous, à vous ! cria-t-il à un autre homme armé comme lui. Tirez... le voilà debout sur le chapenm du mur, pour gagner les branches d'arbre.

Un second coup de feu partit au moment où le capitaine Horace, à cheval sur une des branches saillantes en dedans du jardin, s'avançait vers le tronc de l'affbre, à Faide duquel il devait descendre en dehors. A peine le coup de feu était-il tiré, qu'Horace fit un soubresaut, s'arrêta une seconde, mais il disparut néanmoins au milieu de Fépaisseur des branches.

— Courez ! courez en dehors ! s'écria sœur Prudence d'une voix encore haletante ; il sera peut-être encore temps de les arrêter.

Les ordres de la supérieure furent exécutés; mais, lorsque l'on arriva sur le boulevard extérieur, Dolorès, le capitaine et Sans-Plume avaient disparu ; Fon ne trouva que le hamac abandonné à quelques pas de Fespion, qui, toujours enve* loppé dans son sac^ beuglait sourdement au fond de son fossé*

Huit jours après renlèvement de Dolorès Salcèdo par le ca^ pitaine Horace^ Tàbbé Ledoux, alité, recevait la visite de son médecin.

Le malade, couché dans un lit moelleux, au fond de l'alcôve d'un appartement confortable, avait toujours la figure grasse et fleurie; son triple menton descendait jusqu'au* col d'une fine chemise de toile de Hollande, et Téclat pourpré du teint du saint homme contrastait avec la blancheur immaculée de son bonnet de coton, ceint, à l'ancienne mode, d*un ruban orange. Malgré ces apparences de jubilante santé, l'abbé, la tête appuyée sur son oreiller d'un air dolent, poussait de temps en temps des gémissements plaintifs, tandis que sa main, courte et douillette, était abandonnée à son médecin, qui lui tâtait gravement le pouls. '^

Le docteur Gasterini (tel était le nom du médecin), quoiqu'il eût soixante et quinze ans passés, n'en paraissait pas soixante. D'une taille droite et élevée, sec et nerveux, le teint clair, les lèvres vermeilles, le docteur, lorsqu'il souriait de son air fin et goguenard, laissait apercevoir trente-deux dents d'une blancheur irréprochable, et qui semblaient réunir au poli de l'ivoire la dureté tranchante de l'acier ; une forêt de cheveux blancs , naturellement bouclés, encadrait l'aimable et spirituelle figure du docteur; vêtu toujours de noir avec ime certaine coquetterie, il était resta fidèle à la tradition de la culotte courte de drap de soie, aux souliers à boucles d'or et aux bas de soie qui dessinaient sa jambe nerveuse.

Le docteur Gasterini tenait donc , délicatement entre son et son index (dont les ongles, roses et polis, eussent

T\i%iirt£k

fait Tenyie d'une jolie femme) le poignet de son dient^ qui attendit religieusement la décision de son médecin.

— Mon cher abbé, dit le docteur, vous n'êtes point du tout malade.

— Mais, docteur...

, — Vous avez la peau souple, fraîche, et scUxante-cinq pul-

[^ salions à la minute; il est impossible de se trouver dans des conditions de santé meilleures.

-—Mais, encore une fois, docteur, je...

*~ Mais, encore une fois, Tabbé, vous n'êtes pas malade I Je m'y connais, peut-être !

— Et je vous dis, moi, docteur, que je n'ai pas fermé Pœil de la nuit. Madame Siboulet, ma gouvernante, a été constamment sur pied; elle m'a donné plusieurs fois des gouttes des bonnes sœurs. ^

— Peste !

— De la fleur d'oranger distillée au Sacré-Cœur,

— Diable !

— Oui, docteur, vous avez beau rire, et malheureusement ces remèdes ne m'ont apporté aucun soulagement. Je n'ai fait que me tourner et me retourner toute la nuit dans mon lit. flélas ! hélas ! je ne me sens pas bien : j'éprouve une agitation, un malaise insupportables.

— Peut-être, mon cher abbé, avez-vous éprouvé hier soir quelque contrariété, quelque contradiction, et comme vous êtes très-entêté, très-glorieux, très-rancuneux. .

— Moi?

— Vous.

— Docteur, je vous assure...

— Cette contrariété, dis-je, vous aura mis d'une humeur diabolique; or, je ne connais aucun remède contre les dépits rentrés. Quant à être mala&e, ou même indisposé, vous ne Fêtes pas le moins du mon4e, mon digne abbé.

— Mais, alors, pourquoi vous aiu*ais-je prié de venir me voir ce matin ? .

— Vous devez le savoir mieux que moi, mon cher abbé

pourtant^ je me doute du motif détourné qui vous a fait dési'* rer ma venue. t^

-«- C'est un peu fort!

•— Non^ pas très-fort^ mon cher abbé^ car nous sommet de vieilles connaissances^ et je sais de vos tours^

•*- De met tourt, à moi?

*~ Vous en faites parfois d'excellents,., liais, poiv en revenir à notre affaire^ je crois^ moi^ que, sous prétexte d'une maladie qui n'existe pas, vous m'avez fait demander afin de savoir4e moi directement, ou indirectement, quelque chose qui vous intéresse.

*— Allons, docteur, c'est une mauvaise plaisantene!

*» Tenez, mon cher abbé, j'ai été dans ma jeunesse méde*cin du duc d'Otrante, quand il était ministre de la police. Il jouissait, comme vous, d'une parfaite santé; pourtant, il ne se passait presque pas de jour qu'il n'exigeât ma visite. J'étais naïf, alors, et, quoique bien lancé, j'avais encore besoin de protecteurs : aussi, bien que mes visites à l'Excellence de la police me parussent fort inutiles, je me rendais chaque jour assidûment chez lui, à l'heure de sa toilette, et nous causions. M. le duc avait l'inconvénient d'être fort interrogeant, et comme, par état, je me trouvais en rapport avec des personnes de toutes conditions, cette Excellence ingénue me faisait sur mes clients une foule de questions, avec une bonhomie charmante; moi, j'y répondais dans toute la sincérité de mon âme. Un jour^ j'arrivai, comme je vous l'ai dit, chez le ministre, à la fin de sa toilette, au moment où tm garçon perruquier, le drôle le plus malpropre que j'aie vu de ma vie, achevait de le raser. (( Monsieur le duc, dis-je à Son Excellence lorsque le barbier fut parti, comment se fait-il qu'au lieu de vous faire raser par un de vos valets de chambre, vous préfériez les services d'affreux garçons barbiers dont je vous vois, pour ainsi dire, changer chs^que quinzaine? — Mon cher, me répondit le due d'un ton coiafidentiel, vous n'imaginez pas ce que Ton apprend sur toutes sortes de gens et de choses lorsqu'on sait faire bavarder ces gWona-là. » Cet aveu était-il

une distraction^ une étourderie de ce grand homme de police, ou bien me croyait-il assez niais pour ne pas comprendre la portée de ses paroles? Je Tignore^ tout ce que je sais, c'est que cet aveu m'éclaira sur le véritable but que se proposait Son Excellence en me faisant ainsi bonnement causer tous les matins.^^Aussi désormais je répondis avec beaucoup de circonspection aux questions du fin ministre, qui mettait si bien en pratique cette maxime transcendante : « Les meilleurs estions sont ceux qui le sont sans le savoir. »

— L'anecdote est piquante, comme toutes celles que vous racontez,si bien, mon cher docteur, répondit l'abbé avec un dépit caché; mais je vous jure que votre allusion est complètement fausse, et qu'hélas ! je suis bien malade.

— Encore une quarantaine d'années d'une maladie pareille, et vous deviendrez centenaire, mon cher abbé, dit le dqcteur en se levant et se préparant h sortir.

— Oh! quel homme! quel homme! s'écria l'abbé. Mais écoutes- moi donc, docteur! vous êtes donc un cœur de bronze ? on n'abandonne pas ainsi un pauvre malade ! aceordez-moi cinq minutes!

— Soit; causons, si vous le voulez, mon cher abbé : j'ai un quart d'heure à votre disposition ; vous êtes homme d'esprit, je ne puis mieux employer la durée de cette visite.

— Ah ! docteur, vous êtes féroce î

'— Si vous voulez un médecin plus complaisant, adressezvous à quelques-uns de mes confrères : vous les trouverez fort empressés de donner leurs soins au célèbre prédicateur l'abbé Ledoux, le directeur le plus à la mode du faubourg Saint-Germain; car, malgré la république ou à causé de la république, il y a plus que jamais un faubourg Saint-Germain, et, sous tous les régimes possibles, c'est une fière protection que celle de l'abbé Ledoux.

— Non, docteur, non, je ne Veux pas d'autre médecin que vous, terrible homme que vous êtes ! Et voyez quelle est la confiance que vous m'inspirez! il me semble que déià votre SQUle présence me fait du bien^ me cakue.

— Ce pauvre cher abbé, quelle confiance ! c'est toucliant; cela prouve bien qu'il n'y a que la foi qui sauve.

— Ne parlez pas de la foi, dit l'abbé avec un courroux plaisamment affecté; taisez-vous, paûlen, matérialiste, athée, républicain! car vous l'êtes, vous l'avez toujours été^ quand même!

— Ob! oh! l'abbé, voilà de bien gros mots !

— Vous les méritez, vilain homme; vous serez damné, entendez-vous? archidamné !

— Dieu le veuille, pour que nous nous retrouvions un jour, mon pauvre abbé.

— Moi, damné ?

— Eh! eh!

— Est-ce que je m'abandonne, moi, ainsi que vous, à la brutalité de tous mes appétits ? Allez, vous n'êtes qu'un Sardanapale !

— Flatteur!., mais c'est votre manière. Vous reprochez à un vieux lovelace les énormités dont il voudrait pouvoir encore se rendre coupable, et pourtant vous savez qu'il n'en est rien; mais c'est égal, vos reproches le ravissent, le rendent tout gaillard : alors il vous avoue délicieusement toutes sortes de péchés dont il est, hélas! incapable, le pauvre homme, et vous avez l'air de donner ainsi un dernier prétexte à sa défaillante fatuité.

— Fi! fi! docteur! le serpent n'avait pas plus de malignité que vous.

— A l'ambitieux décrépit, à l'homme d'État impuissant, vous reprochez non moins furieusement ses ténébreuses menées pour bouleverser le monde politique, l'Europe peutêtre! Aussi, avec quelle onction le pauvre homme savoure vos reproche» ! tout le monde le fuyait comme une peste lorsqu'il ouvrait la bouche pour rabâcher sa politique : pour lui donc quelle bonne fortune de pouvoir vous dévoiler longuement ses projets machiavéliques à l'endroit des destinées de l'Europe, et de trouver ainsi un patient auditeur des insanités de sa vieillesse !

— Oui, oui, plaisantez, raillez, scélérat de docteur! vous voulez TOUS étourdir en. médisant des autres.

— Voyons, Tabbé, faisons un examen de conscience. Nos rôles seront intervertis^ c'est moi, le médecin du corps, qui Tais vous demander, à vous, le médecin de l'âme, une consultation.

— Et vous en auriez fièrement besoin, de cette consultation!

— Que me reprochez-vous, Tabbé?

— D'abord, vous êtes gourmand comme Vitellius, Lucullus, le prince de Soubise, Talleyrand, d'Aigrefeuille, Gambacérès et Brillât-Savarin tous ensemble.

— Toujours flatteur! Vous me reprochez ma seule haute et grande qualité.

— Ah çà! docteur, avec vos sornettes, me prenez-vous pour nue huître?

— Vous prendre pour ime huître ! voyez-vous le glorieux ! Malheureusement je ne puis faire cette comparaison si avantageuse pour vous, r^abbé : ce serait une hérésie, un anacbronisme; les huîtres vertes (les autres ne sont point censé exister), les huîtres donc ne donnent le droit de parler d'elles que vers la mi-novembre, et nous n'y sommes point.

— Ceci, docteur, peut être très-spirituel, mais ne me convainc pas du tout c[ue la gourmandise puisse jamais être, ni chez vous, ni chez personne, une qualité.

— Je vous en convaincrai.

— Vous ?

— Moi, mon cher abbé.

— C'est un peu fort! Et conunent?

— Accordez-moi votre soirée du 20 novembre, et je vous prouverai que... '

Mais s'inteirompant, le docteur ajouta :

— Ah çà! mon cher abbé, qu'avez-vous donc à regarder sans cesse du côté de cette porte ?

Le saint homjoae, pris ainsi èi l'improviste, rougit jusqu'aux oreilles, car plusieurs fois il avait écouté le docteur avec diâ-

traction, en tournant les yeux du côté de la porte ayee impaiience^ et comme si une personne attendue n'arrivait pas; pourtant, ce premier mouyement de surprise passé, Tabbé ne se déconcerta pas et reprit :

— De quelle porte voulez-yous donc parler, docteur? Je ne sais ce qae vous voulez dire.

«- Je veux dire que vous regardez fréquemment de ce côté, comme si vous comptiez sur quelque heureuse apparition.

— n n'y a que voua au monde, cher dooteur, pour avoir des idées senïblables. J'étais tout entier à votre sophistique mais spirituelle conversation.

— Ah! Tabbé! Fabbé! vous me comblez.

— Vous votdez, en un mot, docteur, me prouver que la gourmandise est ime passion noble, sublime, n'est-ce pas?

— Sublime, l'abbé, c'est le mot. Sublime sinon par ellemême, du moins par les conséquences qu'elle peut avoir, surtout dans l'intérêt de l'agriculture et du commerce.

— Alloiis, docteur, c'est un paradjsxe; cela so soutient conune autre chose.

— Ce n'est pas un paradoxe, c'est un fait, oui, im fait; et s'il vous est positivement, mathématiquement, pratiquement, économiquement démontré, qu'aurez^vous à répondre? Douterez- vous encore ?

— Je douterai, ou plutôt je croirai moins que jamais cette ahomination. .

— Comment! malgré l'évidence, Tahbé?

— A cause de l'évidence, si tant est que cette évidence puisse jamais exister; car c'est justement au moyen de ces prétendues évidences!, de ces perfides apparences, que le mauvais esprit nous tend les pièges les plus dangereux.

— Allons-, Fabbé, que diable! je ne suis point un séminariste que vous préparez à prendre le rabat. Vous êtes un homme d'esprit et de savoir. Quand je vous parle raison, parlez-moi raison, et non pas du diable et de ses cornes!

"» Ibis, païen, idolâtre que vous êtes, voua iguores dono

que la gourmandise est peut-être le plus abominable des sept péchés capitaux^ hein ?

— D'abord^ Fabbé^ je vous prie de ne pas calomnier comme cela les sept péchés capitaux, et d'en parler avec la déférence qui leur est due dans beaucoup de cas; je les ai toujours profondément vénérés en général et en particulier.

— Allons, bien! ce n'est plus seulement la gourmandise qu'il glorifie ! voilà maintenant qu'il pousse le paradoxe jusqu'à vouloir glorifier les sept péchés capitaux î

-*. Oui, cher abbé, tous les sept, à les. considérer d'im certain point de vue.

— C'est de la monomanie !

— Voulez-vous être convaincu, l'abbé?

— De quoi?

— De l'excellence possible, de Texistence conditionnelle, . de l'excellence philosophique et mondaine des sept péchés

capitaux ?

— En vérité, docteur, vous me prenez pour un enfant !

— Donnez-moi votre soirée du 20 novembre, vous serez convaincu.

— Ah çà! docteur, toujours le 20 novembre?

— C'est pour mi»i une date fatidique, et de plus le jour anniversaire de ma naissance, mon cher abbé. Ainsi donc donnez-moi votre soirée ce jour-là, et vous ne serez pas fâché d'être venu.

— Va donc pour le 20 novembre, si ma santé toutefois.,.

— Vous le permet, bien entendu, mon cher abbé; mais mon expérience me dit que vous pourrez ce jour-là... vous traîner jusque chez moi.

Quel homme! C'est qu'il est capable de m'en donner un

échantillon complet, dans sa seultt et damnée personne^ des sept péchés capitaux !

A ce moment, une porte s'ouvrit.

C'est sur cette porte que, plus d'une fois, les regards de l'abbé Ledoux s'étaient tournés avec une secrète et croissante impatience pendant son entretien avec le docteur.

La gouvernante de Fabbé étant entrée dans la chambre, remit une lettre à son maiti'e, et échangeant avec lui un regard d'intelligence, elle dit :

— C'est très-pressé, monsieur l'abbé.

«-- Vous permettez, cher docteur? dit le saint homme avant de décacheter la lettre qu'il tenait entre ses mains.

— A votre aise, mon cher abbé, répondit le docteur en se levant, je vous laisse.

— De grâce ! un mot seulement, \m mot ! s'écria l'abbé, qui semblait vivement désirer que le docteur ne partît pas si tôt; donnez-moi le temps de jeter les yeux sur cette lettre, et je suis à vous.

— Mais, l'abbé, nous n'avons rien de plus à nous dire. J'ai une consultation pressée, voici l'heure, et...

— Je vous en conjure, docteur, reprit l'abbé tout en décachetant et parcouraut des yeux la lettre qu'il venait de recevoir; au nom du ciel^ accordez-moi seulement cinq minutes, pas davantage.

Surpris de cette insistance assez singulière de la part de l'abbé, le docteur hésitait à sortir, lorsque son malade, s'interrompant de lire, s'écria en levant les yeux au ciel :

— Ah! mon Dieu! mon Dieu!

— Qu'ya-t-U?

— Ah! mon pauvre docteur!

— Achevez !

— Ah! docteur, c'est la Providence qui vous envoie l «— La Providence!

— Oui, car je me trouve peutrêtre à même de vous rendre un grand service, mon bon docteur!

Le médecin parut quelque peu douter de la bonne volonté de Tabbé Ledoux, et n'accueillit pas ses paroles sans une secrète défiance.

— Voyons, mon cher àbbé, reprit-il, quel service pouvezvous me rendre ?

— Vous m'avez quelquefois parlé des nombreux enfants de votre sœur, que vous avez élevés (malgré vos défauts, vilain homme !) avec une tendresse toute paternelle, après la mort précoce de leurs parents.

— Ensuite, l'abbé? dit le docteur, qui de ce moment attacha un regard attentif et pénétrant sur le saint homme, ensuite?..

— J'ignorais complètement que l'un de vos neveux servit dans la marine et fût capitaine au long cours. Il s'appelle, n'est-ce pas, Horace Brémont?

Au nom d'Horace, le docteur tressaillit imperceptiblement; son regard sembla vouloir lire au plus profond du cœur de l'abbé, et il répondit froidement :

— > En efiPet, j'ai im neveu capitaine de marine, et il se nomme Horace.

«—Et il est maintenant à Paris?

— Ou ailleurs, Tabbé.

— Pour Dieu, mon cher docteur, parlons sérieusement; le temps est précieux; voici ce que Ton m'écrit; écoutez, et vous jugerez de l'importance de cette lettre :

<c Monsieur Fabbé,

« Je sais que vous êtes fort lié avec le célèbre docteur Gasterini; vous pouvez lui rendre un grand service : son neveu, le capitaine Horace, est compromis dans une affaire des plus fâcheuses; quoi qu'il soit parvenu jusqu'ici à se cacher, l'on a découvert sa retraite, et peut-être au moment où je vous écris s'est-on emparé de sa personne. »

%iù LES SEPT PÉCHÉS CAPITAUX.

L'abbé s'interrompit alors et regarda attentivement le doc« teur. Celui-ci resta impassible.

Surpris de cette indiflférence^ l'abbé lui dit d'un ton pénétré :

— Ah! mon pauvre docteur, quel cruel chagrin pour vous! Mais ce malheureux capitaine, <[u'a-t-il donc feitf

— Je n'en sais rien, Tabbé. Continuez.

Évidemment, le saint homme attendait un autre effet de la lecture de sa lettre. Cependant, sans se décontenancer, il continua :

« Peut-être à Fheure qu'il est s'est<>u déjà emparé de sa personne, reprit-il en appuyant sur ces mots Qt en poursuivant sa lecture. Mais il reste une chance de sauver ce jeuue homme^ plus inconsidéré que coupable : il faudrait, au reçu de cette lettre, envoyer à l'instant quelqu'un chez le dpcteuf Gasterinî. »

Et s'interrompant de nouveau^ l'abbé ajouta ;

— Quand je vous le disais, doeteur : c'est la Providence qui vous a envoyé ici.

— Elle n'en fait jamais d'autïes à mon égards reprit froidement le docteiu*. Allez toujours, l'abbé.

« Il faudrait, au reçu de cette lettre, envoyer à l'instant quelqu'un chez le docteur Gasterini, reprit l'abbé de plus en plus surpris de l'impassibilité du médecin, afin de le prévenir du malheur qui menace son neveu. Le docteur chargerait aussitôt une personne de confiance d'aller, sans perdre une minute, avertir le capitaine Horace de quitter sa retraite. Peut-être ainsi pourrait-on devancer les gens de justice chargés d'arrêter cet infortuné. »

— Je n'ai pas besoin de vous en dire davantage, mon cher docteur, ajouta précipitamment l'abbé en jetant la lettre sur son lit; ime minute de retard peut tout perdre. Courez vite, sauvez ce malheureux jeune homme I Eh bien ! vous ne bougez pas ! vous ne me répondez rien ! A quoi pense;z-vous donc^

mon pauyre docteur? Pourquoi me regarder de cet air singalier? N'avcz-Yous donc pas entendu ce que Ton m'écrit? Et èesX souligné encore ! a II faut aller à Vinstant^ sans perdre une minute, avertir le capitaine Horace de quitter sa retraite. » En vérité, docteur, je ne vous comprends pas.

— Et moi, je vous comprends parfaitement, mon cher abbé, dît le docteur avec im calme sardonique. Mais, d'honneur, cet expédient n'est vraiment pas à la hauteur de vos inventions aecoutumées : vous avez fait mieux que cela, Tabbé, beaucoup mieux!

— Un expédient! mes inventions! reprit l'abbé feignant rébahissement, Âh çà, docteur, vous ne parlez pas sérieusement?

— Vous avez oublié, cher abbé, qu'un vieux renard comme moi évente de loin les pièges.

— Des pièges! quels pièges? .

— Voyons, l'obbé, regardez-moi bien en face si vous pouvez !

— Docteiir, répondit l'abbé sans pouvoir cacher son dépit, libre à vous de railler, libre à vous de laisser le temps s'écouler et de perdre l'occasion de sauver votre neveu. La* chose vous regarde; je vous ai averti en ami. Maintenant arrangezvous, je m'en lave les mains 1

— Ainsi donc, mon cher abbé, vous étiez, vous êtes du complot de ces béates personnes qui voulaient faire de Dolorès Salcèdo une religieuse, afin d'accaparer les biens qu'elle doit hériter un jour de sou oncle le chanoine?

— Dolorès Salcèdo! son oncle le chanoine! En vérité, docteur, je ne sais point du tout ce que vous voulez dire.

— Ah! ah! l'abbé, vous êtes de ce pieux complot ! C'est bon à savoif ; il est toujours utile de connaître ses adversaires, surtout lorsqu'ils sont aussi habiles que vous l'êtes, cher abbé!

— Mais, encore une fois, docteur, je vous jure..

— Tenez, l'abbé, jouons carte sur table. Vous m'avez fait demander chez vous ce matin, afin que la touchante épitre

que TOUS Tenez de me lire et que tous aTiez préparée tous arrlT&t en ma présence.

— Docteur! s'écria Tabbé, c'est pousser la méfiance^ le soupçon^ à uu point qui deTient... qui deTient^ permettez-moi de TOUS le dire...

— Je TOUS le permets.

— Eh bien ! qui deTient outrageant au dernier point, docteur. Ah! Traiment, syouta Tabbé aTec amertume, j'étais loin de m'attendre à Toir récompenser de la sorte mon empressement à TOUS rendre serTice.

— Parbleu ! je le sais bien, mon pauTre abbé, vous espériez un tout autre résultat de Totre ingénieux stratagème.

— Docteur, c'en est trop !

— Non,rabbé, non, ce n'en est pas assez; écoutez-moi donc encore. Voici ce que tous espériez, dis-je, de Totre ingénieux stratagème : épouTanté du danger que courait mon neveu^ je TOUS remerciais aTec effusion du moyen que tous m'offriez pour le sauTer, et je partais comme im trait pour aller aTertir ce pauTre garçon de quitter sa retraite.

— C'est ainsi, en effet, que tout autre eût agi à TOtre place, docteur; mais vous tous gardez bien d'agir si raisonnable- • ment. Tenez, tous êtes, en Tenté, frappé de Tertige etd'a- Teuglement.

— Hélas ! Tabbé^ c'est la punition de mes péchés qui coni' mence... Mais reTenons à l'effet de Totre ingénieux stratagème. Selon Totre espoir , je partais donc comme un trait pour aller, selon TOUS, sauTer mon neTeu. Ma Toiture était en bas, j'y montais, je me faisais conduire rapidement à la mysté<i rieuse retraite du capitaine Horace.

— Eh! sans doute, docteur, Toilà ce que tous auriez dû faire depuis longtemps. «

— Or, saTez-TOus ce qui serait arrlTë, mon pauTre abbé?

— Vous sauTiez Totre neTeu!

— i Je le perdais, je le trahissais, je le liTrais, et Toici comment : je parie qu'à l'heure où je tous parle il y a, non loin d'ici, dans cette rue, et bien en Tue de cette maison^ un ca-

briolet attelé d'un vigoureux cheval; et^ hasard étrange (si vous ne donnez pas contre-ordre)^ ce cabriolet va se mettre & suivre ma voiture partout où elle ira.

L'abbé devint écarlate , mais reprit :

— Je ne sais pas de quel cabriolet vous, voulez parler^ doc* teur.

— En d'autres termes, mon cher abbé, on a jusqu'ici vainement cherché les traces de mon neveu. Pour découvrir sa retraite. Ton m'a fait sans doute tout aussi vainement suivre; or, l'on espérait, par la brusque annonce du prétendu danger qu'il courait, me pousser à aller à l'instant avertir le capitaine. Votre émissaire d'en-bas eût alors suivi ma voiture, de sorte que, sans le savoir, j'aurais livré moi-même le secret de la retraite de mon neveu. Encore une fois, l'abbé, pour tout autre que vous, le moyen n'était {>as mal inventé; mais vous avez habitué vos admirateurs, et permettez-moi de m'inscrire parmi eux, à des conceptions plus hautes et plus hardies. Espérons donc qu'une autre ^ois vous vous montrerez plus digne de vous-même. Au revoir, et sans rancune , mon cher abbé, car je compte toujours sur vous pour notre bonne, soirée du 20 novembre. Je viendrai d'ailleurs vous rappeler votre tout aimable promesse. Au revoir donc, mon pauvre et cher abbé. Allons, n'ayez point Fair si dépité, si décontenancé; consolez-vou£ bravement de ce petit échec, en vous rappelant vos triomphes passés.

Et le docteur Gasterini quitta l'abbé Ledoux après ce persiflage.

— Tu chantes victoire, vieux serpent ! s'écria l'abbé pourpre de courroux et montrant le poing à' la porte par laquelle le docteur était sorti. Tu es bien orgueilleux, et tu ne sais pas que, ce matin même, nous avons déjà repris Dolorès Salcèdo; mais ton misérable neveu ne nous échappera pas, car, heureusement, je suis aussi roué que toi, infernal docteur I et^ comme tu le dis, j'ai plus d'un tour dans mon sac!

Le docteur, objet de c« monologue en manière d'imprécation^ avait caché l'inquiétude que lui causait la découverte

fM LES SEPT PâGHÊS CAPITAUX.

qu'il venait der&ire; il 8ayaitrabb4 Ledouz eapable de prendre une revanche éclatante. Auaai, en descendant de la maison du saint homme, le docteur^ avant de remonter dans sa voiture^ regarda de côté et d'autre dans la rue» Ainsi qu'il s'y attandaity il vit, à vingt pas de là, un cabriolet de régie arrêté; dans ce cabriolet se tenait \m gros homme à redingote brune. SV vançant alors à pied jusqu'à ce cabriolet, le docteur dit à demi voix au gros homme d'un air confidentiel i

«-Mon ami, vous êtes posté là, n'est^ pas, pour suivre cette voiture verte à deux chevaux qui est là^bas^ arrêtée devant la porte du n* 17?

— Monsieur, dit le gros homme en hésitant, je ne sais qui vous êtes, et pourquoi vous:..

-— Chut! mon ami, reprit le docteur d'un ton plein de mys* tère; je quitte Tabbé Ledoux, l'ordre de marche est changé, l'abbé nous attend à Tinstant pour vous donner de nouveaux ordres; vite, allez, allez!

Le gros homme, rassuré par les détails que lui donna le docteur, n'hésita plus, descendit de son cabriolet et se rendit en hâte chez l'abbé Ledoux. Lorsque le docteur eut vu la porte cochére refermée sur l'émissaire de l'abbé, bien certain dès lors de n'être pas suivi, il se fit conduire en hâte au faubourg Poissonnière ; car s'il ne craignait rien pour son neveu, il éprouvait vaguement d'autres inquiétudes depuis qu'il savait l'abbé Ledoux mêlé dans cette intrigue.

La voiture du docteur venait d'entrer dans une des rués les moins fréquentées du faubourg Poissonnière, non loin de la barrière du même nom, lorsqu'à quelque distance il aperçut un assez grand rassemblement formé en ftuse d'une mai» son de modeste apparence. Le docteur fit aussitôt arrêter sa voiture, en descendit, alla se mêler aux groupes, et dit à une des personnes dont ils étaient composés t

— Qu'y a-t-il donc là, Monsieur?

— Il parait, Monsieur, que c'est uneoolombe égarée que l'on ramène au colombier.

— Une colombe l

— Ou^ si TOUS Taimez mieux^ une jeune fille qui s'était «iiiTée d'un couvent. Le commissaire de police est arrivé avec ses agents et^un très-gros homme en redingote violette qui avait l'air d'un curé* Il s'est fait ouvrir la maison. La fugitive 7 a été troUYée, puis emmenée dans un ûacre avec le gros bomme en redingote violette. Je n'ai jamais vu un citoyen orné d'un pareil ventre.

Le docteur Gasterini n'en entendit pas davantage, se lit jour à travers les groupes^ et alla sonner impérieusement à la porte de la petite maison dont on parlait. Une jeune servante, ensore pâle d'émotion, vint lui ouvrir.

^ Où est madame Dupont? dit vivement le médecin.

—Chez elle. Monsieur. Ah ! si vous saviez!

Le docteur ne répondit rien> traversa deux pièces et entra dans Une chambre à coucher où se trouvait une femme âgée,, d'une figure vénérable et pleine de douceur.

— Ah ! monsieur le docteur, s'écria madame Dupont en fondant en larmes, quel malheur, quel scandale 1 pauvre jeune fille! ,

— Je suis désolé , ma pauvre madame Dupont, que le ser« vice que vous m'avez rendu ait eu pour vous des suites si désagréables.

— Oh! ne croyez pas que ce soit cela qui m'afflige, monsieur le docteur ! je vous dois plus que ma vie, puisque je vous dois la vie de mon fils; aussi, je ne pense pas à me plaindre, cpiant à moi, d'un désagrément passager ; je vous connais ^op, d'ailleurs, pour élever le moindre doute sur les intentions qui vous ont fait me demander de donner momentanénaent asile à cette jeune fille.

-^ A cette heure > ma chère madame Dupont, je puis et je dois tout vous dire. Voici l'histoire en deux mots : J'ai un ne-

▼eu, une tête folle, mais le plus brave garçon du monde ; il ^t capitaine de marine. Dans son dernier voyage de Cadix à Bordeaux, il a pris comme passagers un chanoine espagnol et sa nièce; mon neveu est devenu amoureux fou de la nièce^ >^> per suite d'événements trop longs et trop ridicules k

m LES SEPT PÉCHÉS CAPITAUX.

vous raconter^ le chanoine ayant pris mon neveu en aversion, il lui a signifié qu'il n'épouserait jamais Dolorès; la résistance a exaspéré ces deux amoureux; mon diable de neveu a suivi le chanoine à Paris, a découvert le couvent où avait été mise la jeune fille, s'est mis en correspondance avec elle , et il Ta enlevée. Horace (c'est son nom) est un honnête garçon ; l'enlèvement accompli, il m'a amené Dolprès, et m'a tout avoué* En attendant son mariage^ il m'a supplié de placer cette jeune fille dans une maison convenable ; car, pour mille raisons, ii m'était impossible de garder cette enfant chez moi, après un tel éclat. Alors j'ai songé à vous, ma bonne madame Dupont.

— Ah ! Monsieur, j'étais bien certaine que vous ne pouviez qu'agir noblement, comme toujours; et d'ailleurs, pendant le peu de temps qu'elle est restée près de moi, mademoiselle Dolorès m'a si vivement intéressée, que je m'étais déjà atta«* chée à elle; aussi jugez de mon chagrin, lorsque ce matin...

— Le conunissaire de police s'est £ait ouvrir cette maison ; je sais cela. Et le chanoine dom Diego l'accompagnait.

— Oui, Monsieur; il était furieux ; il s'est écrié qu'il connaissait la loi française ; que cela ne se passerait pas ainsi; qu'il y avait rapt d'une mineure, et que l'on cherchait de tous côtés le ravisseiu".

— C'est à quoi je m'attendais; aussi avais-je exigé de mon neveu, non-seulement qu'il ne revît pas Dolorès avant que tout fût arrangé, mais qu'il se tînt caché, afin de se soustraire à des poursuites que j'espérais apaiser. Maintenant je ne sais si je pourrai y parvenir; le cas est fort grave. Je l'avais dit à Horace ; mais le mal était fait, et, je l'avoue, j'ai reculé devant la pensée de remettre moi-même cette pauvre Dolorès entre les mains du chanoine, espèce de brute superstitieuse et gloutonne dont il n'y a rien à espérer.

— Ah ! monsieur le docteur, je connais maintenant assez mademoiselle Dolorès pour être certaine q[u'elle serait morte de chagrin, qu'elle en mourra peut-être, si on la laisse au couvent. Aussi croyez. Monsieur, que, dans la scène de ce matin^ ce qjai m'a le plus affligée a été, non le scandale dont

LA GOURMANDISE. 2n

ma pauvre maison a été le théâtre, mais la pensée du triste avenir qui est peut-être réservé à cette malheureuse enfant. Et maintenant qne je sais tout, monsieur le docteur, je suis doublement inquiète en songeant aux graves conséquences oue cet enlèvement peut aussi avoir pour votre neveu.

— Ces craintes, je les partage plus vivement encore, ma chère madame Dupont. D'après une découverte que j'ai faite ce matin, je tremble qu'une plainte ait déjà été déposée contre Horace; si elle ne l'a pas été, elle le sera peut-êti'e aujourd'hui; car, maintenant que Dolorès est retombée au pouvoir de son oncle, s'il peut parvenir à faire arrêter mon neveu, son amour pour Dolorès ne sera plus à craindre. Ah ! cette arrestation serait affreuse ! la loi est inflexible : mon neveu s'est introduit, la nuit, dans un couvent, et a enlevé une mineure; il est passible d'une peine infamante , et pour lui ce serait la mort!

— Grand Dieu I

— Et ses frères et ses soeurs qui l'aiiîient tant! Quel deuil pour moi! pour notre famille! ajouta le vieillard avec abattement.

— Mais, Monsieur, il doit y avoir q[uelque chose à faire poiu: tâcher d'arrêter au moins les poursuites.

— Tenez, ma chère madame Dupont, reprit le docteur douloureusement ému, ma tête se perd quand je pense aux terribles conséquences qui peuvent résulter de ce coup de tète dé jeune homme !

— Mais que faire, monsieur le docteur? que faire?

— Eh ! le sais-je moi-même, ma pauvre madame Dupont! Je vais réfléchir à la meilleure marche à suivre; mais j'ai affaire à si forte partie, que je n'ose espérer le succès.

Et le docte UA' Gasteriul quitta le faubourg Poissoivnière daus une inexoriuiable anxiété.

Le lendemain du jour où Dolorès Salcèdo avait été recon* duite au couvent^ la scène suivante se passait che2 le chanoine dom Diégo^ qui logeait dans un appartement très-con« fortable, retenu d'avance pour lui par l'abbé Ledoux»

n était onze heures du matin.

Dom Diego, étendu dans un large et profond fauteuil, semblait assailli de ténébreuses pensées. C'était un gros homme de cinquante ans environ, d'une obésité énorme; ses joues, grasses et tremblottantes, se confondaient avec son menton à quadruple étage ; sa peau, légèrement bistrée comme celle des Méridionaux, était mate, flasque, et anonçait la mollesse de cette masse inerte. Ses traits net devaient cependant point manquer d*une certaine bonhomie, lorsqu'ils n'étaient pas sous l'impression d'une idée chagrine; sa large bouche, dont la lèvre inférieure, très-épaisse, était un peu pendante, dénotait surtout la sensualité. Les yeux demi-clos sous ses gros sourcils gris, les mains croisées sur son ventre de Falstaff, qui dessinait sa vaste rotondité sous une robe de chambre violette, le chanoine soupirait de temps à autre d'un ton dolent et abattu.

' — Plus d'appétit, hélas! plus d'appétit! murmura-t-il. Trop de secousses m*ont bouleversé. Mon estomac, si vaillant, si régulier d'habitude, est détraqué comme une montre déréglée. Ce matin, au déjeuner, ordinairement mon plus franc repas, j'ai à peine mangé j tout me semblait fade ou amer. Que sera-ce donc à dîner, Jésus! que sera-ce donc à dîner! un repas que je fais toujours presque sans faim, pour ne prendre, pour ne savourer que la fine fleur des meilleure»

choses! Ah! maudit et damné soit cet infernal capitaine Horace! L*horrible régime auquel j'ai été soumis à son bord, pendant cette longue traversée, a commencé à me £ lire perdre l'appétit; mon estomac s'est courroucé, s'est révolté contre ces exécrables salaisons, contre ces abominables légumes secs. Aussi, depuis cette injure faite à la délicatesse de ses habitudes, mon estomac me boude, hélas! comme si c'était ma faute; il me garde rancune, il me punit, il fait le fier devant les meilleurs mets. . \

Puis, après mx long silence, le chanoine reprit d'un air effrayé :

— Hais qm sait si le doigt de la Providence n'est pas làt A cette heure qne je n*ai point la moindre faim, je reconnais que je m^abandonne à un péché aussi détestable... que délectable. Hélas! la gourmandise! Peut-être la Providence at-elle voulu me punir en envoyant sur ma route ce misérable capitaine Horace. Ah! le scélérat, quel mal il m'a fait! Et ce n'était pas assez : il enlève ma nièce ; il me jette dans de nouvelles tribulations; il bouleverse ma vie, mon repos, moi qui ne demande qu'à manger avec recueillement et tranquillité! Oh! brigand de capitaine, je me vengerai! Mais quelle que soit ma vengeance, double traître ! je ne te rendrai jamais la vingtième partie du mal que je te dois ! Car, enfin, voilà près de deux mois que j'ai perdu Tappétit, et, quand je vivrais cent ans, ces deux mois d'abstinence forcée je ne les rattraperai jamais!

Ce douloureux monologue ûit interrompu par l'entrée du msgordome du chanoine, vieux serviteur à cheveux gris.

— Eh bien! Pablo, lui dit dom Diego, tu viens du couvent?

— Oui, seigneur. ,

— Et mon indigne nièce?

— Seigneur, elle est dans une isorte de délire, elle a une fièvre ardente; tantôt elle appelle le capitaine Horace avec des cris déchirants, tantôt elle invoque la mort en sanglotant; je vous assure, seigneur, que c'est à fendre le cœur.

Dom Diego > malgré son égoïste sensualité, parut d'abord

ISO LKS SEPT PËGHÉS CAPITAUX.

touché des paroles de son majordome^ mais bientôt il s'écria ;

— Tant mieu^cl Dolorès n'a que ce qu'elle mérite; ça lui apprendra «à s'amouracher du plus détestable des hommes. EUe restera au couvent^ elle y prendra le voile. Mon excellent ami et compère^ FabbéLedoux^ a parfaitement raison : par cet échantillon des frasques de ma nièce, je juge de ce qui m^attendrait plus tard, si je la gardais près de moi : alertes, algarades perpétuelles, jusqu'à ce que je l'eusse enfin mariée, bien ou mal. Or donc, pour couper court à tout ceci, la senora Dolorès prendra le. voile et fera son salut; mes biens enrichiront un jour la maison où l'on priera pour le repos de mon âme, et je serai débarrassé de ma diablesse de nièce, trois avantages pour un.

— Pourtant, seigneur, si l'état de la sefiora empire...

— Pas un mot de plus, Pablo ! s'écria le chanoine, craignant de s'apitoyer malgré lui siu: le sort de sa nièce, pas un mot de plus. N'ai-je pas, hélas ! assez de mes chagrins personnels, sans venir encore m'agacer, m'irriter par des contradictions ?

— Pardon, seigneur, pardon ; alors je vous parlerai d'autre chose.

— De quoi?

— Il y a dans l'antichambre im homme qui désire vous parler.

— Qu'est-ce que cet homme?

^ Un homme vieux et bien vêtu.

— Et qu'est-ce qu'il veut, cet homme ?

— Vous entretenir, seigneur, d'une affaire très-importante. Il a apporté avec lui une grande caisse qu'un commissionnaire a montée ici; elle paraît fort lourde.

— Et qu'est-ce que c'est que cette caisse, Pablo ?

— Je ne sais, seigneur.

^ Et le nom de cet homme ?

— Oh ! un nom bien étrange !

— Lequel ?

— Appétit, seigneur.

— Comment ! cet homme s'appelle M. Appétit?

— Oui, seigneur.

— Ta auras mal entendu.

— Non^ seigneur, je lui ai fait répéter deux fois son nom : il s'appelle bien Aj^iétit.

^ Hélas! hélas! Yolà un nom cruellement ironique! murmura le chanoine avec amertume. Q n'importe! pour la rareté du nom, fEiis entrer cet homme.

Un instant après, l'homme annoncé par le majordome entra, salua respectueusement dom Diego et lui dit :

— (Test au seigneur dom Diego que j'ail'honneurde parler?

— Oui, Monsieur. Que me touIcz-yous?

— D'abord, seigneur, tous payer le tribut de ma profonde admiration; puis vous offrir mes services.

— Mais, Monsieur, quel est votre nom?

— Appétit, seigneur.

—Écrivez-vous donc votre nom comme s'écrit appétU, envie, besoin de manger?

— Oui, seigneur; cependant, je dois vous avouer que ce n'est pas mon nom, mais mon surnom.

— Pour mériter un tel surnom, vous devez être fiorieusement bien doué par la nature, monsieur Appétit; vous devez jouir d'une fringale étemelle, dit le chanoine avec un soupir d'envie et de regret.

— Au contraire, je mange fort peu, seigneur, comme presque tous ceux qpii ont la misâon sacrée de faire manger les antres.

— Gomment ! quelle est donc votre profession?

— Cuisinier, seigneur, pour avoir l'honneur de vous servir, si je pouvais mériter cette félicité.

Le chanoine secoua mélancoliquement la tète, et cacha son visage entre ses mains; il sentait tontes ses douleurs se réveiUer à la proposition du seigneur Appétit. Celui-ci poursuivit :

— Mon second maître, lord ^l^lmot, dont la débilité d'estonac était si extrême que, depuis près d'une année, U mangeait sans goût et sans plainr^ a littéralement dévoré dès le

n9 LES SEPT PÉCHÉS CAPITAUX.

premier jour que j'ai eu l'honneur de le servir. AusAi> par gratitude, piilord m'a-t-il donné le surnom à'AppéiiÈ, que j'ai toujours conservé depuis.

Le chanoine regarda plus attentivement son interlocuteur^ et reprit :

^* Ahl vous êtes cuisinier? Mais, dites-moi, vous m'ayei parlé de me payer le tribut de votre admiration et de m'ofirir vos services. D'où me connaisseiHvous donc?

— Vous avez, seigneur, pendant votre séjour à Madrid, sou* ▼ent diné chez M. l'ambassadeur de France.

— Oh! oui, c'était mon bon temps, alors, répondit dom Diego avec abattement : j'ai rendu justice éclatante h la table de monsieur l'ambassadeur de France, et j'ai proclamé que je ne connaissais pas de meilleur praticien que le chef de ses cuisines.

w Aussi cet illustre praticien, avec qui, seigneur, je suis en correspondance, afin de nous tenir mutuellement au courant des progrès de la science, m'a-^il écrit pour me dire sa joie d'avoir été si dignement apprécié par un connaisseur tel que vous, seigneur; j'ai noté votre nom, et hier, apprenant par hasard que vous cherchiez un cuisinier, je suis venu pour avoir Phonneur de vous o£Erir mes services.

— Et de chez qui sortez-vous, mon ami?

«— Depuis dix ans, seigneur, je ne travaille plus que pour moi, c'est^ihdire pour Vart; j'ai une fortune modeste, mais suffisante : aussi n'est-ce pas l'intérêt qui m'amène aupi^ de vous, seigneur.

*- Mais pourquoi vous présenter plutôt chez moi que chez tout autre ?

^- Parce que, libre de choisir, je consulte mes convenanees; car je suis très-jaloux, seigneur, horriblement jaloux.

— Jaloux 1 et de quoi?

— De la fidélité de mon maître.

— Comment ! de la fidélité de votre maître ?

— Oui, seigneur; et je suis certain que vous me serez fidèle, car vous vivez seul, sans famille, et par état autant que par ca-

ractère, vous n'avez pas, comme tant d'autres, toutes sortes de penchants qui se géneot et se qpntrarient toujours; en homme séneuo: et convaincu, vous n'avez <ju*une passion, mais profonde, absolue, la gourmandise. Eh bien ! cette passion, je m'offre, seigneur, à to satisfaire comme de votre vie vous ne l'avez satisfaite. -

— Vous parlez d*or, mon cher ami; mais savez-vous que, pour soutenir un pareil langage, il faut posséder un grand talent, un immense talent !

— Ce grand, cet immense talent, je l'ai, seigneur.

— L'aveu n'est pas modeste.

— n est sincère, et vous le savez, seigneur, on puise une légithne assurance dans la conscience de sa force.

— J'aime cette noble fierté, mon cher aîni, et si vos actes répondent à vos paroles, vous êtes un phénix !

— Seigneur, mettez-moi à l'essai aujourd'hui, sur l'heure..,

— Aujourd'hui, sur l'heiure! s'écria le chanoine en haussant les épaules. Vous ne savez donc pas que, depuis deux mois à jamais maudits, je suis dans un état déplorable ! que je n'ai goût à rien ! que, ce matin j'ai laissé intact un excellent déjeuner que Ton m'a fait venir de chez Chevet, chez qui je me fournis en attendant que j'aie monté ma cuisine I Ah ! si vous n'É^viez les dehp^^ d'un honnête homme, je croirais quç! vous vejie?; insultai!: ^ mes misères ! Me proposer de me faire la cuisine, lorsque je n'ai pas la flioindre faim!

— Seigneur, je me nomme AppétiU

— Mais je vous répète, moa cher ami, qu'il y a une heure à peine, j'ai rebuté sur d'excellentes choses.

— » Tant mieuat ! Je ne pouvais me présenter h vous, seigneur, dans une conjoncture plus fs^vorable; ïnoù triompha sera plus grand,

— Écoutez, mon cher ami, je ne puis vous dire si c'est l'influence de votre nom, ou la manière savante et élevée dont vous parlez'*' de votre art qui me donne malgré moi confiance en vous, mais j'éprouve, je ne dirai pas la velléité de manger, car je vous mettrais au défi de me faire avaler une aile d'or-

n4 LES SEPT PÉCHÉS CAPITAUX.

tolan; mais enfin j'éprouYe à vous entendre raisonner cuisine un plaisir qui me fait espérer que peut-être^ plus tard, si jamais l'appétit me revenait, je...

•— Seigneur, pardonnez-moi si je tous interromps; vous avez ici une cuisine?

— Certes, et toute montée ! C'est là que l'on fait im instant voir le feu à ce que l'on m'apporte tout confectionné de chez Chevet; mais, hélas ! hien inutilement.

— Voulez- vous, seigneur, m'accorder une demi-heure?

— Pour quoi faire?

— Un déjeuner pour vous, seigneur.

— Avec quoi ?

— JPai apporté ce qu'il me faut.

— Mais à quoi bon ce déjeuner, mon cher ami? Allez, croyez-moi, ne compromettez pas un talent auq[uel je me plais à croire, en l'engageant dans une entreprise impossible, foUe.

— Seigneur, m'accordez-vous une demi-^eure? ^

— Mais, encore une fois, à quoi bon?

— A vous faire faire un excellent déjeuner, seigneur, qui vous prédisposera à un diner meilleur encore.

*— C'est de la folie, vous dis-je; vous êtes insensé.

— Essayez toujours, seigneur; que risquez-vous?

— Allons donc ! il faudrait qne vous fussiez magicien.

— Je le suis peut-être bien, seigneur, répondit le cuisinier avec un sourire étrange.

— Eh bien ! portez donc la peine de votre orgueil, par trop superbe aussi ! s'écria dom Diego en sonnant violemment. Si vous êtes tout à l'heure accablé d'humiliation; si vous êtes forcé d'avouer l'impuissance de votre art, c'est vous seul qui Faurez voulu ! Prenez garde 1 prenez garde !

— Vous mangerez, seigneur, répondit l'artiste d'un ton doctoral; oui, vous mangerez, et beaucoup, et délicieusement.

Au moment où le cuisinier prononçait ces outrecuidantes paroles, le majordome, ^PP^^^ V^ 1^ coup de sonnette, entra.

— Pablo, lui dit le chanoine, ouvre la cuisine à Monsieur, et mets-moi un couvert! Il faut que justice soit faite!

— Mais, seigneur, ce matin...

— Fais ce que je te dis; conduis Monsieur à la cuisine, et, s*il à besoin de quelqu'un pour l'aider, qu'on Faide.

— Je n'ai besoin de personne, seigneur; j'ai l'habitude de travailler seul dans mon laboratoire. Je vous demanderai même la permission de m'enfermer.

— Tout ce que vous voudrez, mon cher; mais que je sois à jamais damné pour mes péchés, si j'avale une bouchée de ce que vous allez me servir. Je me sens bien, peut-être, et il y a véritablement de Foutrecuidance à vous...

— n est onze heures et demie, seigneur, dit le cuisinier en interrompant dom Diego avec majesté; à midi sonnant vous déjeunerez !

£t l'artiste sortit accompagné du majordome.

vn

Après la disparition du seigneur Appétit, cet étrange cuisinier qui offrait ses services avec une si superbe assurance, le chanoine, resté seul, se dit en se levant péniblement de son &uteuU et marchant çà et là avec une sorte d'agitation :

— L'orgueilleux aplomb de ce cuisinier me confond et m'impose malgré moi. Mais s'il croit avoir affaire à un novice en gastronomie, il est dans l'erreur; je le lui ferai bien ▼oir! Allons, que je suis fou de m'inquiéter ainsi! Est-il une puissance humaine capable de me donner, dans cinq minutes^

cette faim qiii me fait défaut depuis deux mois? Ah ! maudit capitaine Horace ! que je vais avoir de plaisir à te faire mettre sous les verrous ! à penser que tu n'auras pour toute nourriture que la nauséabonde pâtée des prisonniers^ arrosée d'ua verre de vin bleu, âpre au gosier comme une râpe, acide comme du vinaigre tourné ! Mais bah ! ce scélérat, habitué sans doute aux fréquentes privations des gens de mer, est capable de rester indifférent à ce martyre et de conserver son insolent appétit, tandis que moi... Ah! si ce cuisinier ne mentait pasl Vais non, non^ comme tous les Français, c'est un vantard, un orgueilleux. Et pourtant, son assurance me semble consciencieuse. Il a d'ailleurs dans le regard, dans la physionomie, quelque chose de dominateur. Au (ait, quel est cet homme? d'où vientril? puis-je me fier à sa sincérité? Je me rappelle maintenant que, lorsque je lui parlais de l'impossibilité de ranimer mon appétit, il m'a répondu d'un air étrange : « Seigneur, je suis peut-être magicien. » S'il existe des magiciens, ce sont les fils du mauvais esprit, et Dieu me garde d'en jamais rencontrer! Il faudrait donc que cet homme fut réellement magicien pour me faire manger. Hélas! je suis un grand pécheur! Satan prend toutes les formes; et si... Oh ! non, non, à cette seule pensée je frissonne ! Écartons de si funestes préoccupations!

Puis, après un moment de silence, et regardant sa pendule, le chanoine ajouta :

— Voici bientôt midi... Malgré moi, plus l'heure fatale approche, plus mon anxiété redouble. J'éprouve une émotion singulière; je puis m'avouer cela à moi-même : j'ai presque peur. Il me semble qu'à cette heure cet homme se livre à une incantation mystérieuse, qu'il machine quelque chose de surhumain; car ressusciter un mort ou ressusciter mon appétit, ce serait accomplir le même prodige. Et cet homme étonnant s'est fait 'fort de l'accomplir, ce prodige ! Et, s'il l'accomplissait, il me faudrait donc reconnaître son pouvoir surnaturel?., Alloas, allons, j'ai honte de cette faiblesse. C'est égal, je préfère ne pas rester seul; car plus l'heure approche, et plus je

LA <ÎOURMANDISE. 227

me sens inquiet. Sonnons Pablo. [Et il sonna.) Oui, le silence de celte demeure^ la pensée que cet homme singulier est là, dans cette cuisine souterraine, courbé sur ses fourneaux embrases, conmae quelque mauvais esprit occupé de maléfices, tout cela me cause ime impression extraordinaire. Ah çà ! Pablo ne m'entend donc pas! s'écria le chanoine, dont rinquiétude augmentait.

Et il sonna de nouveau violemment,

Pablo ne parut pas.

— Qu'est-ce que cela signifie? murmura dom Diego çn jetant autour de lui des regards effarés. Pablo ne vient pas! Quel effrayant et morne silence I Oh ! U sa passe ici quelque chose d'extraordinaire ! Je n'ose faire un pas !

Et prêtant l'oreille, le chanoine ajouta ;

— Quel est ce bruit sourd? cela n'a lien d'humain. On approche ! on vient! Ah! je n'ai pas une goutte de sang dans les veines !

A ce moment la porte s'ouvrit si violemment^ que le cba* noise poussa un cri et cacha sa figure entre ses mains, en balbutiant :

— Vade, re... rétro,.. Sa..* Satana$!

Ce n'était pourtant point Satanas^ mais Pablo le majordome, qui, n'ayant pas répondu aux deux premiers appels de la sonnette de son maître, avait précipitamment accouru et ainsi causé ce bruit que l'imagination superstitieuse du chanoine transformait en un bruit mystérieux et surhumain.

. Le majordome, frappé de l'attitude du chanoine, lui dit en s'approchant :

— Ah ! mon Dieu ! qu'avez- vous, seigneur?

A la voix de Pablo, dom Diego abaissa ses grosses mains dont il couvrait son visage, et laissa voir à son serviteur des traits encore frissonnants d'épouvante.

— Seigneur, seigneur, que s'est-il donc passé? s'écria le majordome. •

<- Rien^ mon pauvre Pablo, rien; une idée folle dont je

rougis à cette heure. Mais pourquoi as4u tant tardé à venir?

— Seigneur^ ce n^est pas ma faute.

— Gomment cela?

— J'avais voulu^ seigneur^ par curiosité, entrer dans la cuisine pour voir à Tœuvre ce fameux cuisinier.

^ Eh bien I Pablo?

— Après que je l'ai eu aidé à transporter son coffre, cet homme étonnant m'a prié de sortir de la cuisine, où il voulait, disait-il, être absolument seul.

— Ah ! Pablo, comme il s'eptoure de mystère !

— JPai obéi, seigneur, mais je n'ai pu résister au désir de rester en dehors, à la porte.

— Pour écouter?

— Non, seigneur, pour flairer, pour sentir.

— Eh bien! Pablo?

-— Ahl seigneur I ahl seigneur!

— Achève!

— Peu à peu, il s'est épandu à travers la^ porte une odeur si agréable, si agaçante, si provoquante, qu'il m'a été impossible de m'en aller; j'eusse été cloué à cette porte, que je ne serais pas resté plus inmiobile : j'étais étourdi, fasciné!

— Vraiment, Pablo?

— Vous le savez, seigneur, vous m'avez abandonné l'excellent déjeuner que l'on vous a apporté ce matin?

— Hélas! oui!

— Ce déjeuner, je l'ai mangé, seigneur.

— Heureux Pablo !

— Eh bien ! seigneur, cette odeur que je dis était si appétissante, que je me suis senti tout à coup possédé d'une faim furieuse, et, sans q[uitter la porte, j'ai pris sur une des tablettes de l'office un gros înorceau de pain sec.

— Et tu l'as mangé, Pablo?

— Je l'ai dévoré, seigneur!

— Sec?

— Sec! répondit le majordome en inclinant la tête.

— Sec! s'écria le chanoine en levant les mains et les yeux

au ciel. C'est un prodige ! Il a déjeuné comme un ogre il y a une heure, et il vient de se bourrer de pain sec!

— Oui, seigneur; et ce pain sec, seulement assaisonné de cette succulente odeur, m'a paru le plus délicieux des mets.

A e moment, midi sonna.

— Midi! s'écria le majordome. Ce cuisinier merveilleux m'a recommandé de vous servir, seigneur, à midi précis. Le couvert est tout préparé sur une petite table ; je vais rapporter.

— Va, Pablo, dit le chanoine d'un air recueilli, ma destinée Ta s'accomplir!.. Le prodige, s'il y a prodige, va s'opérer... s'il^oit s'opérer; car, je le jure, malgré tout ce que tu viens de me conter, je n'ai pas le moindre appétit; j'ai l'estomac pesant, la bouche pâteuse. Va, Pablo, j'attends.

n y avait une résignation pleine de doute, de curiosité, d'angoisse et de vague espérance dans l'accent avec lequel dom Diego exclama ce mot : « J'attends ! »

Bientôt le majordome reparut.

n marchait d'un air solennel, portant sur un plateau un petit réchaud d'argent de la grandeur d'une assiette, surmonté de sa cloche.

A côté de ce plat on voyait un petit flacon de cristal rempli d'un liquide limpide et couleur de topaze j^rûlée.

Pablo, tout en s'avançant, approchait parfois son long nez de la cloche comme pour aspirer les miasmes appétissants qui pouvaient s'échapper; enfin, il plaça sur la table le petit réchaud, le flacon et un petit billet.

^ Pablo, demanda le chanoine en indiquant du geste le réchaud surmonté de sa cloche, qu'est-ce que cette argenterie?

— Elle appartient à M. Appétit, seigneur; sous cette cloche est une assiette à double fond, remplie d'eau bouillante,, car il faut suriout, dit ce* grand homme, manger brûlant.

— Et ce flacon, Pablo?

— Son emploi est indiqué sur ce billet, seigneur, qui vous annonce les mets que vous allez manger.

— Voyons ce billet, dit le chanoine, et il lut :

« — Œufi de pintade frits à la graisse de caille, relevés d'un coulis d'écreyisse.

« If. B. <— Manger brûlant, ne faire qu'une bouchée de chaque œuf, après l'avoir bien humecté de coulis.

<( Mastiquer ptanmimo.

« Boire, après chaque œuf, deux doigts de Ce vin de Madère de 1807, qui a lait cinq fois la traversée de Rio-Janeiro à-Calcutta \

« Boire ce vin avec recueillement, ^ fc n m'est impossible de ne paè prendre la liberté d'accompagner chaque mets que je vais avoir l'honneur de servir au seigneur dom Diego, d'un flacon de vin approprié au caractère particulier du meis susdit. »

— Quel homme ! s'écria le majordome avec une expression d'admiration profonde; quel homme! il pense atout.

Le chanoine, dont l'agitation allait croissant, souleva la cloche d'argent d'une main tremblante et émue.

Soudain une émanation délicieuse s'épandit dans l'atmosphère; Pablo joignit les mains, dilata démesurément ses larges narines et i%arda d'un œil avide.

Au milieu de l'assiette d'argent et à demi baignés d'un coulis onctueux et velouté, d'une belle nuance vermeille, le majordome vit quatre tout petits œufs ronds mollets, et semblant frémir encore dans leur friture fumante et dorée.

La chanoine, frappé comme son majordome de la délicieuse senteur de ce mets, le mangeait littéralement du regard, et, pour la première fois depuis deux mois, une soudaine velléité d'appétit chatouilla son palais. Néanmoins il doutait encore, croyant à la trompeuse illusion d'une fausse faim. Cependant il prit dans une cuiller un des petits œnfs

* 11 est ioutile de dire que certain^ vins se bonifieat extraordinairement par les YO^ages de loDg cours.

LA GOURMANDISE. / 23i

bien imprégnés de coulis, et Tenfourna dans sa large bouche.

— Mastiquez pianissimo, seigneur! s*écria Pablo, quisuiyait chaque mouyement de son maître avec de grands battements de cœur. Mastiquez lentement, a dit le magicien, et buYcz ensuite de ceci, suivant Fordonnance* ^

£t Pablo versa deux doigts du vin de Madère de 1807* dans un verre mince comme une pelure d'oignon, et le présenta à dom Diego.

miracle! ô merveille! ô prodige! le second mouvement de mastication pianissimo était à peine accompli, que le cba* noine renversait doucement sa tête en arrière, puis fermant à demi les yeux dans une sorte d'extase, il croisa sur sa poitrine ses deux mains, dont Tune tenait encore la cuiller dont il venait de se servir.

-^ Eh bien! seigneur? dit vivement Pablo en présentant à son maître les deux doigts de vin de Madère, eh bien?

Le chanoine ne répondit pas, prit le verre avec empressement et le porta à ses lèvres.

— Et surtout buvez avec recueillement, seigneur! s*écria Pablo, scrupuleux observateur de Tordonnance du cusinier.

Le chanoine but, en effet, avec recueillement, fit ensuite daper sa langue contre son palais, et, si cela se peut dire, s'écouta pendant un instant savourer le bouquet du vin qui se confondait merveilleusement avec le délicieux arrière-goût du mets qu'il venait de déguster; puis, toujours sans répondre aux interrogations de Pablo, le chanoine mangea pianissimo les trois derniers œufs de pintade avec une délectation pensive et croissante, vida le petit flacon de vin de Madère, et, faut-il avouer cette énorme incongruité, il sauça si scrupuleusement de son pain le coulis d'écrevisse dont étaient baignés les œufs, que le fond de Tassiette d'argent brilla bientôt d'un lustre immaculé.

S' adressant alors pour la première fois à son majordome, dom Diego s'écria d'une voix attendrie, pendant que quelques larmes brillaient même dans ses yeux ;

— Ah! Pablo»

— Qu'y a-t-il, seigneur? Cette émotion...

— Pablo, je ne sais qui a dit que les grandes joies avaient quelque chose de mélancolique ; ce quelqu*un-là ne se trompait pas^ car Tinfirmité de notre nature nous fait souyent fléchir sous le poids des plus grands bonheurs. Ainsi, depuis deux mois, yoici la première fois qu'à bien dire je mange, et que je mange comme je n'ai jamais mangé de ma vie. Non^ non, car aucune langue humaine, void-tu, mon pauvre Pabloy ne peut exprimer la finesse, la délicatesse exquise de ce mets, si simple en apparence, des œufs de pintade frits dans de la graisse de caille arrosés d'un coulis d'écrevisse. Non^ Yois-tu, à mesure que je les savourais, je sentais mon appétit renaître, et à présent j'ai beaucoup plus faim qu'avant d'avoir mangé. Et ce vin, Pablo, ce vin! comme c'est fondu, hein?

— Hélas! seigneur, dit le majordome d'un air piteux, je ne sais point le goût de ce yin, mais je me plais à vous croire.

— Oh! oui, crois-moi, mon pauvre Pablo, c'est à la fois sec et yelouté; que te dirai-je? un nectar! et si tu savais, Pablo, comme la saveur de ce nectar se marie admirablement au parfum du coulis d'écrevisse? C'est idéal, Pablo, idéal! te dis-je; aussi, je devrais être rayonnant, fou de joie en retrouvant ainsi mon appétit perdu... Eh bien, non, je me sens pris d'un attendrissement ineffable; enfin, je pleure comme un enfant ! Pablo, tu le vois, je pleure, j'ai faim !..

Un coup de sonnette retentit.

— Qu'est-ce que cela, Pablo ?

— C'est lui, seigneur.

-Qui?

— Le grand homme! Il nous sonne.

— Lui?

— Oui, seigneur, répondit Pablo en enlevant l'assiette. Il affirme que ceux qui mangent doivent être à la sonnette de ceux qui font manger, car ceux-ci savent seuls l'heure, la minute, l'instant où chaque mets doit être servi, dégusté,

u pour ne pas perdre un atome de sa valeur.

— C'est très-profond ce qu'il dit là! il a raison. Cours donc, Pablo... Mon Dieu! voilà qu'il sonne encore! Pourvu qu'il ne

. se formalise point... Va vite, vite !

Le majordome courut, et avouons cette autre énormité, le malheureux, poussé par une dévorante curiosité, osa lécher avec une avidité désespérée l'assiette qu'il remportait, quoique le chanoine l'eût laissée nette et brillante.

On s'imagine avec quelle impatience de plus en plus vive et croissante le chanoine attendit les différents mets, toujours inconnus à l'avance, dont se composa son déjeuner.

Chaque service était accompagné d'une ordonnance, conune disait Pahlo, et d'un nouveau flacon de vin tiré sans doute de la cave de ce singulier cuisinier.

La collection "de ces buUetins culinaires donnera une idée des délices variées que goûta dom Diego.

Après la note qui annonçait les œufs de pintade, se déroula successivement le menu suivant, dans l'ordre où nous le présentons :

« Truite du lac de Genève au beurre de Montpellier, frappé de glace.

« Envelopper hermétiquement chaque bouchée de ce poissQn exquis dans une couche de cet assaisonnement de haut goût.

« Mastiquer allegro.

« Boire deux verres de ce vin de Bordeaux ( Sauteme 1834); il a fait trois fois la traversée de l'Inde.

«Ce vin veut être médité* »

— Un peintre ou un poète eût fait de cette truite au beurre de Montpellier, frappé de glace, un portrait enchanteur, avait dit le chanoine à Pablo. Yois-la, cette charmante petite truite, à la chair couleur de rose, à la tète nacrée, voluptueusement couchée sur ce lit d'un vert éclatant, ^omposé de beurre frais et d'huile vierge, congelés par la glace, auxquels l'estragon, la ciboulette, le persil, le cresson de fontaine, ont donné cette gaie couleur d'émeraude I Et quel parfum ! Gonmie

la fraîcheur de cet assaisonnement contraste délicieusement avec le haut goût des épices qui le relèvent! Et ce vin de Sautemel quelle ambroisie <i hien appropriée, comme dit ce grand homme de cuisine, au caractère de cette truite divine qui me donne un appétit croissant!

Après la truite vint un autre mets» accompsigné de ce bul*« letin;

«Filets de grausê * aux truffes blanches du Piémont (émincées crues).

« Enchâsser ebaque bouchée de grouse entre deux rouelles de truffe, et bien humecter le tout avec la sauce à la Périgueux (truffes noires), servie ci-joint.

« Mastiquer forte, vu la crudité des truffes blanches.

« Boire deux verres de ce vin de ChdteaU'MargauT iS34 (il a aussi fait le voyage des Indes).

« Ce vin ne se révèle dans toute sa majesté qu'^m déboire, »

Ces filets de grouse, loin de l'apaiser, excitèrent jusqu'à la fringale l'appétit toujours croissant du chanoine, et sans le profond respect que lui inspiraient les ordres du grand homme de cuisine, il eût envoyé Pablo devancer le coup de sonnette et chercher un nouveau prodige culinaire.

Enfin ce coup de sonnette se fit entendre.

Le majordome revint bientôt avec cette note qu'accompagnait un autre mets ;

<( Râles de genêts rôtis sur une croûte à la Sardanapale.

« Ne manger que les cuisses et le croupion des râles; ne pas couper la cuisse^ la prendre par la patte qui la termine^ la saupoudrer légèrement de sel, trancher net au-dessus de la patte^ et tout broyer, chair et os.

*< Mastiquer largo et fortissime, manger presque simultar nément une bouchée de la rôtie brûlante,' enduite d'un condiment onctueux dû à la combinaison de foies et de cervelles

* Grouse, grosse perdrix d'Ecosse, lofiniment supérieure à la bartavelle et aux gélinottef.

LA G0U1IMA2IMSB. tt

de bécasse, de Mes gns de

Treuil, anchois {Mlés, épiées de basl pM^

« Boire deux Terres de eUê FaafMPfde IM7. •

« Verser ce Tin avec émoÉioii, le boire cmc rsitfJMk.B

Après ce rôti, digne de Lncullas oa de Tnmàkjatk, et «^ TOiiré par le chanoine arec idolâtrie et une faim inasBoaTie, le majordome repamt arec deux entreoieb qae le menii signalait ainsi :

« Morilles aux fines herbes et à Fessenee de jambon; hisser fondre et dissoudre dans la boodie ce dtampignon dirîn.

« Mastiquer jnanûnflio.

«Boire un verre de TÎn Côte-Rôtie 1829 et un Teire de johannisberg de i729 (provenant de la grandfbiudre muni» dpale des bourgmestres de Heidelberg).

«Aucune recommandation à fadre à Fendroit du Tin de, Côte-Rôtie; ce Tin est fier, impérieux, U s'impose.

« A l'égard du Tieux Johannisberg de cent quarante ans, Taborder avec la Ténération qu'inspire un centenaire, le boire avec componction.

c( Deux entremets sucrés.

« Bouchées à là duchesse, à la gelée d'ananas.

« Mastiquer amoroso,

« Boire deux ou trois verres de ce vin de Champagne frappé de glace (Silleiy sec, année de la comète).

« Dessert :

« Fromage de Brie de la ferme d'Estouville, près Meaux.

« Cette maison a eu pendant quarante ans l'honneur de servir la bouche de M. le prince de Talleyrand, qui proclamait le fromage de Brie le roi des fromages (seule royauté à laquelle ce grand diplomate soit resté fidèle jusqu'à sa mort).

« Boire un verre ou deux de vin de Porto, tiré d'une barrique retrouvée sous les décombres du grand tremblement de terre de Lisbonne.

u Bénir la Providence de ce miraculeux sauvetage, et vider pieusement son verret

c< JV. B. ^- Jamais de fruits le matin^ ils réfrigèrent^ chargent et obèrent Festomac aux dépens du repos du soir; se rincer simplement la bouche avec un verre de crème des Barbades de madame Amphoux (i780)^ et faire une légère sieste en rêvant au diner. »

Il est inutile de dire que toutes ces prescriptions du cuisinier furent suivies de point en point par le chanoine^ dont l'appétit^ chose prodigieuse^ avait semblé augmenter à mesure qu'il était alimenté; enfin ^ après avoir savouré jusqu'à la dernière goutte son verre de liqueur des îles, dom Diego, Foreille écarlate, l'œil doucement voilé, la joue colorée, commença de ressentir la tiède moiteur et la légère torpeur d'une heureuse et facile digestion ; alors, se laissant aller dans son fauteuil avec un accablement délicieux, il dit à son msgordôme :

— Si je ne sentais sourdre une faim de tigre, qui ne fera que trop tôt explosion, je me croirais dans le paradis. Aussi, Pablo, va me chercher ce grand homme de cuisine, ce véritable magicien; dis-lui qu'il vienne jouir de son ouvrage; dislui qu'il vienne juger de la béatitude ineffable où il m'a plongé; dis-lui surtout, Pablo, que ^i je ne vais pas moimême lui témoigner mon admiration, ma reconnaissance, c'est que...

Le chanoine s'interrompit à la vue de l'artiste culinaire^ qui entra brusquement dans le salon et s'arrêta en face de Diego en attach£uit sur lui un regard étrange.

A la vue du cuisinier qui portait^ selon la coutume de sa profession, une veste blanche et un bonnet de coton (Fancienne et haute école classique des Laguipierre, des Morel, des Carême^ est restée fidèle au bonnet de coton; la jeune école romantique se coiffe de la toque de percaline blanche), le chanoine dom Diego se leva péniblement de son fauteuil, fit deux pas vers l'artiste culinaire en. lui tendant les mains, et s'écria d'ime voix profondément émue :

— Soyez le bienvenu, mon sauveur, mon ami, mon cher ami î Oui, je suis fier de vous donner ce titre; vous Pavez mérité, car je vous dois l'appétit, et l'appétit, c'est le bonheur, c'est la vie !

Le cuisinier ne parut pas extrêmement sensible au titre amical dont l'honorait le chanoine : il resta silencieux, les bras croisés sur la poitrine, le regard attaché sur dom Diego; mais celui-ci, dans le feu de sa reconnaissance gastronomique, ne remarqua pas le sourire sardonique, nous dirions presque satanique, qui errait sur les lèvres du grand homme de cuisine, et poursuivit ainsi l'expression de sa reconnaissance :

— Mon ami, ajouta-t-il, de ce jour vous êtes à moi; vos conditions seront les miennes. Je suis riche, la bonne chère est ma seule passion : aussi pour vous je serai, non pas un maître, mais un admirateur. Jamais, mon cher ami, jamais vous "*'aurez été mieux apprécié. Vous me l'avez dit vousmême, vous ne travaillez que pour l'art, et vous le prouvez, car, je le déclare hautement, vous êtes le plus grand homme

de cuisine qu'il y ait au monde! Le prodige que tous ayez opéré aujourd'hui, non-seulement en me rendant l'appétit, mais en le redoublant à mesure que je savourais yos che&d'œuvre (puisqu'à cette heure je serais capable de déjeuner encore); ce prodige, ai-je dit, vous met à mes yeux hors ligne. Nous ne nous quitterons daao plus, mon cher ami; tout ce que vous me demanderez, je vous l'accorderai; vous prendrez autant d'aides, de subalternes que vous voudrez; je désire TOUS épargner toute fatigue; votre santé m'est trop précieuse pour la compromettre, car, désormais , je le sens là, et dom Diego mit sa grosse main sut* son estomac, désormais je ne saurais vivre que par vous, mon cher ami, et...

— Ainsi, dit le cuisinier en interrompant le chanoine et souriant d'un air tarcastique, ainsi, vous avez bien déjeuné, seigneur chanoinet

— Si j^aibiên déjeuné, mon cher ami! mais dites donc que je vous dois une jouissance d*une heure un quart! une jouis* sance ineffable et sans autre intermittence que les temps d'arrêt de votre service! et encore ces intermittences étaient remplies de charme! Partagé entre le souvenu: et l'espérance, n'attendais-je pas de nouveaux plaisirs avec une insatiable appétencet Vous me demandez si j'ai bien déjeuné! Pablo Vous dira que j*ai pleuré d'attendrissement! Voilà ma réponse.

— Je me suis permis, seigneur, de vous envoyer quelques nccofnpagnùmêntê de vins, car de bons mets sans bon vin, c*est une belle femme sans esprit; or^ ces vins, les avez-vous, 'seigneiu*, trouvés potables?

— Potables !.. Grand Dieu ! quel blasphème ! D'inestimables échantillons de tous les nectars connus... potables! Des vins dont r«n ne payerait pas la valeur en les échangeant bouteille pour bouteille contre de Tor liquide... potables ! Allons, mon dief ami^ votre modestie est exagérée , de même que TOUS sembliez tout à l*heure exagérer votre immense talent. Mais je le reconnais. Ton vanterait votre génie jusqu'à l'hyperbole, que Ton resterait toujours au-dessous de la vérité.

— l*id e&ooi« beaucoup de tins de cette qualité, dit froidement le cuisinier; depuis vingt-cinq ans je travaille à monto une petite cave passable.

— Mais cette cave passable, mon cber ami, a dû voud coù^ ter des millions?

— Elle ne m'a rien coûté, Monseigneur.

«-.Rien!

^-« Ce 9ont autant de dons faits à mon humble mérite.

— Je ne m'en étonne point, mon cher ami; mais cette caVe qui rendrait un roi jaloux, que comptez*vous en faire? Ah! si vous vouliCE me la céder en tout ou en partie, je ne reculerais devant aucun sacrifice; car, ainsi que vous venez de le dire avec profondeur, de boifs mets sans bons vins, c'est une belle femme sans esprit. Or, ces vins accompagnent si admirablement vos... productions... que je...

Le cuisinier interrompit dom Diego par un ricanement irolûque.

— Vous riez, mon ami? dit le chanoine fort surpris; vous riez?

— Oui, àeigneur, je ris.

— Et de quoi, mon ami?

— De votre reconnaissance envers moi, seigneur chanoine*

— Mon ami, je ne vous comprends pas.

— Ahî seigneur dom Diego, vous croyez que votre bon ange (et je me figure le voir gros et joufflu, habillé comme moi en cuisinier et portant des ailes de faisan au dos de sa robe blanche); ahl vous croyez, dîs-je, seigneur chanoine^ que votre bon ange m'a envoyé vers vous!

— Mon cher ami, dit dom Diego, ouvrant des yeut énormes et se tentant très-inquiété par l'air de plus en plus sardonique du cuisiniei', mon cher ami, de grâce, expliquez-vous plus clairement?

— Seigneur chanoine, ce jour sera pour vous un jour iatali

— Grand Dieu! que dites- vous!

— Seigneuv chanoine, reprit le cuisinier, toujours les brad croisés, le regard fixe, l'air menaçant; et U fit un pas vers

dom Diego, qui recula d'antant avec une angoisse croissante; seigneur chanoine, regardez-moi bien.

•—Je... je... vous... regarde, mon bon ami, balbutia dom Diego, mais...

«— Seigneur chanoine, ma figure vous poursuivra partout, pendant votre soihmeil et pendant vos veilles ! Vous me verrez là, toujours là, devant vous, avec mon bonnet de coton et ma veste blanche, comme une apparition fantastique et terrible.

— Ah ! mon Dieu ! c'est fait de moi! murmura le chanoine épouvanté. Mes pressentiments ne me trompaient pas ; cet appétit était trop miraculeux, ces mets, ces vins trop surhumains, pour qu'il n'y ait pas là-dessous quelque mystère effrayant, quelque magie infernale.

Dans cette occurence si critique pour lui, le chanoine vit heureusement entrer son majordome.

— Seigneur, dit Pablo, Thomme de loi vient d'arriver; vous savez, l'homme de loi qui...

— Pablo... reste-là! s'écria dom Diego en saisissant son majordome par le bras et l'attirant auprès de lui, ne me quitte pas...

— Mon Dieu! seigneur, qu'avez- vous? dit Pablo, voùssemblez effrayé...

— Ah! Pablo... si tu savais... dit dom Diego d'une voix basse et lamentable, sans oser tourner les yeux du côté du cuisinier.

— Seigneiu*, reprit Pablo, je vous disais que l'homme de loi était arrivé.

— Quel homme de loi, Pablo?

— Celui qui doit venir rédiger selon les formes votre demande de poursuites contre le capitaine Horace, comme coupable d'enlèvement de la senora Dolorès.

— Pablo... je suis dans l'impossibilité de m'occuper d'affaires... je n'ai plus la tète à moi... je crois rêver... Ah î si tu savais ce qui arrive!.,, ce cuisinier... oh! mes pressentiments...

LA GOURMANDISE. Ui

— Alors^ seigneur, je vais feire retii'er l'hoinme de loi?

— Non ! s'écria le chanoine ; non ! car c'est ce misérable capitaine Horace qui est la cause de tous mes maux. S*il ne m'avait pas fai* perdre l'appétit^ j'aurais eu déjeuné ce matin, lorsque ce tentateur en Teste blanche s'est introduit ici, et je n'aurais pas été victime de ses maléfices... Non! ajouta dom Diego avec un redoublement de colère; dis à Thonmie de loi d'attendre; il écrira mes plaintes tout à Theiu'e; mais il faut auparavant que je sorte de l'efirayante perplexité où je me trouve, ajouta-t-il en jetant un regard effaré sur le cuisinier, toujours silencieux et formidable. Il faut que je sache, ajouta le chanoine, ce que veut de moi cet être mystérieux qui m'épouvante; dis à l'homme de loi d'entrer dans mon cabinet, et ne me quitte pas.

Le majordome alla dire quelques mots en dehors de la porte à l'homme de loi qui se trouvait dans la pièce voisine, et le chanoine, le majordome et le cuisinier restèrent seuls.

Dom Diego, se sentant plus fort de la présence de Pablo, tâcha de prendre quelque assurance , et dit à l'homme à la veste blanche, qui conservait toujours son air impassible et sardonique :

— Voyons, mon bon ami, parlons sérieusement, n n'est ici question ni de bons ni de mauvais anges, mais d'un homme d'un immense talent (c'est vous dont je parle), que je voudrais m'attacher à quel prix que ce fût... Il s'agit encore d'une cave divine, pour l'acquisition de laquelle aucun sacrifice ne me coûtera. Je vous parle dans toute la sincérité de mon âme, mon cher et bon anîi; répondez-moi de même.

Puis le chanoine dit à voix basse à son majordome :

— Pablo, reste toujours entre lui et moi.

— Je vais donc vous parler en toute sincérité, seigneur chanoine, reprit le cuisinier; et d'abord, je vous le répète, je serai la désolation, le désespoir de votre vie...

— Vous!...

— .Moi.

— Pablo^ tu l'entends. Que lui ai-je donc Mt^ mon Dieu ! murmura dom Diego, à qui en a-t-il? «^

-^ Rappelez-vous bien mes paroles, seigneur chanoine. Au* près du repas incomparable c[ue je tous ai servi, les meilleurs mets TOUS sembleront insipides, les meilleurs vins amers, et votre appétit, un moment éveillé par ma puissance, s*anéaiitira de nouveau dès que je ne serai plus là pour le ressusciter. '

•^ Hais, mon ami, s^écria le chanoine, vous penses donc à... me...

L'homme au bonnet de coton et à la veste blanche interrompit de nouveau le chanoine et s'écria :

•— > En vous souvenant des délices que je vous ai fait goûter un moment, seigneur chanoine... vous serez comme ces anges dédius qui ne se rappellent les joies célestes du paradis que pour les regretter au milieu des lamentations et des grineements de dents.

— Mon bon ami, de grâce, un mot!

— Vous grincerez des dents, chanoine! s'écria le cuisinier d'une voix formidable qui retentit au fond de l'âme de dom Diego comme le bruit de la trompette du jugement dernier; vous serez comme une âme... non, vous n'avez pas d'âme : vous serez comme un estomac en peine, allant, venant, flairant, effleurant tous^ les mets les plus recherchés que l'on vous pourra servir, et vous écriant avec des gémissements terribles en vous souvenant du déjeuner de ce matin : «Hélas! hélas! Mon appétit a passé comme une ombre; ces mets exquis, je ne les goûterai plus ! Hélas! hélas! » Alors, dans votre désespoir, vous maigrirez, m'entendez-vous, chanoine! vous maigrirez !

— Grand Dieu ! Pablo! Le malheureux! que dit*il?

*— Jusqu'à présent, malgré votre perte d*appétit, vous avez encore vécu sur votre graisse, comme les marmottes pendant l'hiver, mais désormais vous subirez la double et terrible at* teÎQte de la perte de l'appétit et des regrets désespérés que je vous laisseraié Aussi vous dis-je : vous maigrirez, dianoine;

oui, Tos joues s'affaisseront, Yotre triple menton fondra oomme la cire au soleil; ce ventre énorme si'aplatîra comme une outre dégonflée; ce teint, qui anjourdlmi refleorissaii, s'étiolera, jaunira sous vos larmes, et tous deriendrez maigre^ décharné, livide comme un anachorète vivant de racines et d^eau claire... Entendez-vous, chanoine!

— Pablo... murmura dom Diego en s'appnjant 9nr son majordome et fermant les yeux, soutiens-moi... je me sens &appê à mort... il me... semble... que je vois apparaître mon propre spectre... tel que vient de le pourtraire ce démon! Oui, Pablo, je me vois maigre... décharné... livide!... Omon Dieu! c^est affreux... c'est horrible!... Cestune punition divine de mon péché de gourmandise.

— Seigneur, rassurez-vous, dit le majordome.

Et s'adressant au cuisinier avec un mélange de crainte et de courroux :

— Pouvez-vous prendre à tâche d^accabler un excellent et vénérable homme comme le seigneur dom Diego !

— Et maintenant, reprit impitoyablement le cuisinieTi adieu, chanoine... et^ pour toujours, adieu!

— Adieu! pour toujours adieu! s'écria dom Diego avec un violent soubresaut, et comme s'il eût reçu une commotion électrique. Comment!,., il serait vrai?.,, vous m'abandonneriez à jamais ! Oh ! non, non, je devine tout maintenant : en me faisant sentir les regrets que me causerait votre perte, vous voulez mettre vos services à un plus haut prix. Eh bien! parlez... que vous faut-il?*..

<- Ah! ah! ah! ah! fft l'homme au bonnet de coton et à la veste blanche avec un éclat de rire méphistophélique et en se dirigeant lentement vers la porte.

— Non, non, s'écria le chanoine les mains jointes, non, vous ne m'abandonnerez pas ainsi!... ce serait atroce !... ce serait sauvage!,., s» serait laisser un infortuné voyageur au milieu d*un désert brûlant, après lui avoir fait entrevoir les délices d'ime oasis pleine d'ombre et de fraîcheur.

— Vous avez dû, dans votre temps, être un grand prédica-

114 LES SEPT PËCHÉâ CAPITAUX.

teur^ chanoine, dit rhomme à la veste blanche en continuant de se diriger vers la porte.

— Grâce ! grâce*, s'écria dom Diego d'une Toix éplorée^ en fondaat en larmes. Eh bien ! ce n'est plus à Tartiste, au cuisinier de génie que je m^adresse, c'est à l'homme ; oui, c'est mon semblable que je supplie à genoux (et m'y voilà) dé ne pas laisser un de ses frères dans une désolation incurable !

— Oui, et me voilà aussi à vos genoux, seigneur cuisinier, s'écria le digne msgordome, entraîné par l'émotion de son maître, en se mettant à genoux conune lui; c'est une pauvre créature bien humble qui joint sa prière à celle du seigneur dom Diego; hélas! ne l'abandonnez pas, il en mourrai

«— Oui, reprit le cuisinier avec un redoublement d'éclat de rire satanique, il en mourra, et il mourra maigre!

Ce dernier sarcasme changea le désespoir de dom Diego en fureur; il se releva prestement malgré son obésité, et se précipita sur l'homme en bonnet de coton en s'écriant :

— A uSoi, Pablo !... le monstre ne fera plus la cuisine pour personne ! sa mort seule pourra me délivrer de son infernale obsession !

— Seigneur, s'écria le majordome moins exalté que son maître, seigneur, que faites-vous? la douletD: vous égare!

Heureusement Fhomme à la veste blanche, au premier mouvement agressif de dom Diego, s'était recidé de deux pas en se mettant sur la défensive au moyen de son grand couteau de cuisine, qu'il brandissait d'une main, tandis que de l'autre il montrait une lardoire aiguë.

A la vue du formidable tranchelard et de la lardoire effilée comme une dague, la meurtrièse exaspération du chanoine se dissipa, mais ces émotions violentes, le bouillonnement de son sang, le trouble de sa digestion, lui causèrent une telle révolution, qu'il chancela et tomba sans connaissance entre les bras du majordome, qui, trop faible pour soutenir une pareille masse, s'affaissa lui-même sous le poids de son maître en criant de toutes ses forces :

•^ Au secours! au secours!

Alors rhomme à la veste blanche disparut en poussant un dernier et retentissant éclat de rire qui eût fait honneur à Satan et qui terrifia le majordome.

Plusieurs jours s^étaient écoulés depuis que le chanoine dom Diego avait été impitoyablement abandonné par l'étrange et inimitable cuisinier dont nous avons parlé.

La scène suivante se passait chez l'abbé Ledôux entre lui et le chanoine :

Les menaçantes prédictions dû « grand honune de cuisine » commençaient à se réaliser. Dom Diégo^ pâle^ abattu^ le teint jauni par Tabstinence^ car tout mets lui avait paru Me, nauséabond; depuis ce merveilleux déjeuner auquel il rêvait sans cesse; dom Diego n'était presque plus reconnaissable : son ventre énorme avait déjà perdu de sa rotondité. Le pauvre homme, dont l'attitude et la physionomie trahissaient un abattement profond^ répondait à peine^ et d^un ton dolent; aux questions de l'abbé Ledoux. Celui-ci allait et venait avec agitation dans son salon, s'adressant au chanoine d'une voix rude et fâchée.

— En vérité, vous n'avez pas la moindre énergie, dom Diego, lui disait-il; vous êtes d'une apathie désespérante!

^ Gela vous est bien facile à dire, murmura le chanoine d'une voix lamentable. Je voudrais bien vous voir à ma place... Hélas t rr Allons donc ! C'est honteux!

— Accablez-moi^ Tabbé, maudissez-moi; mais^ que voulez-vous : depuis que ce maudit m*a si atrocement abandonné^ je ne vis plus/je ne mange plus, je ne dors plus ! Ah ! il me l'avait bien dit : « Mon souvenir et ma figure vous poursuivront partout^ chanoine ! » Et, en effet, je pense toujours à ces œufs de pintade, à cette truite, à cette rôtie à la Sardanapale! et lui, je le vois toujours et partout avec sa Teste blanche et son bonnet de coton : c'est comme une hallucination ! Cette nuit encore, cédant à im sommeil fiévreux, agité, j'ai rêvé de ce démon l

— De mieux en mieux, chanoine !

•— Quel cauchemar! Jésus, mon Dieu! quel horrible cauchemar ! Il m'avait servi un de ces plats exquis, divins, que seul il a le génie de produire... Et U me disait de son air sardonique : ^ Mangez donc, chatu)ine, mangez donc!» C'était, je me le rappelle, je la vois encore, une canne pétière *, sauce à l'orange.». Tavais un appétit dévorant, je prenais ma fourchette et mon couteau pour découper cette trop adorable canne pétière.,. Je découpais, j'enlevais les filets, dorés en dessus^ rosés en dedans, et marbrés d'une graisse si fine, si délicate ! Mille gouttelettes d'un jus vermeil apparaissaient sur la chair comme autant de gouttes d'une rosée succulentei tant ce gibier était rôti à point. «• Je l'arrosais de plusieurs cuillerées d'une sauce à l'orange dont le fumet chatouillait toutes les papilles de mon palais, épanouies d'avance.. • Je prenais au bout de ma fourchette un de ces filets^ véritable bouchée de roi, t. J'ouvrais la bouche.. • soudain un ricane* ment féroce de mon bourreau retentissait^ et, horreur! je n'avais plus au bout de ma fourchette qu'un gros morceau de lard rance, jaune, gluant, infect. « Mangez donci chanoine ! » me répétait ce maudit de sa voix stridente. « Man* gez donc! » Ët^ malgré moi, malgré mon épouvantable répugnance> je mangeais! Oui^ l'abbé, je mangeais cet affreux

* Gibier rare, d'une délicatesse eiqulse. li y en â qvieli^es passages en Beaace*

lard. Tenez, quand j'y pense, pouah ! c'était horrible!... Et je m'éveillai en fondant en larmes... Avant-hier, auti^e rêve odietix! il s'agissait de foies de lotte en caisse... et...

— Allez au diable, chanoine ! s'écria l'abbé, qui s'était déjà contraint à grand'peine pendant le récit du cauchemar gastronomique de dom Diego, vous feriez damner un saint avec vos sornettes!

— Des sornettes! s'écria le chanoine exaspéré. Comment! voilà huit jours que je n'ai pu avaler que quelques cuillerées de chocolat, tant je suis écœuré, affadi... comment! j'ai eu la conscience d'aller passer deux heures assis dans les musées de Chevet et de Bontoux, espérant que peut-être la vue de leurs rares collections de comestibles exciterait en moi une velléité d'appétit... Et rien, rien l Non ! le souvenir de ce.déjeimer céleste était là, toujours là, écrasant tout, annihilant tout par la seule puissance de son souvenir chéri! Ah! l'abbé, l'aJbhé! je n'aL jamais aimé, mais depuis trois jours je comprends tout ce qu'il y a d'exclusif dans l'amour, je comprends qu'un homme passionùément amoureux reste indifférent à la vue des plus belles créatures du monde, ne soiïgt^nt, hé«r las ! trois fois hélas ! qu'à l'objet adoré qu'il regrette.

— Mais, chanoine, s'écria l'abbé en considérant dom Diego avec inquiétude, savez-vous que cela tourne au délire, à la

foUe !

— Eh ! mon Dieu ! je le sais bien, l'abbé, ma tête se perd. Ce séducteur maudit a emporté avec lui ma vie et ma pensée. Dans la rue. Je dévisage tous les passants, tant je suis possédé de Tespoir de le rencontrer. Grand Dieu ! si ce bonheur m'arrivait ! Oh î il ne serait pas insensible à mes larmes, à mes prières! « Cruel, perfide, lui dirais-je, regarde-moi! Vois sur mes traits la marque de mes souffrances ! S«ras-tu sans pitié? Non, non ! Grâce ! grâce ! »

Et le chanoine, se renversant dans son fauteuil, cacha sa figure dans ses mains et éclata en sanglots.

— Mon Dieu î mon Dieu, que je suis malheureux ! s'écria le chanoine*

— Quelle double brute ! il deviendra fou s'il ne Test déjà^ se dit l'abbé. Je ne m'en plaindrais pas; car, sa folie constatée, il ne sortirait pas de notre maison, et, somme toute^ sa nièce ou lui, peu importe.

L'abbé s'approcha alors du chanoine avec componction, et lui dit doucement :

— Allons, mon frère, soyez raisonnable, cahnez-vous; peut-être £iut-il voir dans c^ qui vous arrive une punition du ciel.

— Je le pense comme vous, l'abbé. Ce tentateur sortait de l'enfer. Il n'est pas donné à une créature humaine de faire ainsi la cuisine. Ah! l'abbé, il faut que je sois un grand pécheur, car ma punition est terrible.

— Vous vous êtes, en effet^ adonné sans &ein, sans mesure, à l'un des plus immondes des péchés capitaux, à la gourmandise, mon cher frère, et, je vous le répète, le ciel vous punit, comme c'est son habitude, par où vous avez péché.

— Pourtant, après tout, quel est mon crime? J'ai simplement usé des dons admirables du Créateur; car, enfin, ce n'est pas moi qui, pour les savourer, ai créé tout exprès les faisans, les ortolans, les foies gras, les truites saumonées, les truffes, les huîtres, les homards, les vins de...

— Mon frère ! mon frère ! s'écria l'abbé en interrompant cette appétissante énumération; mon frère, vos paroles sentent le matérialisme, le panthéisme, l'hérésie ! Vous n'êtes pas dans un état d'esprit assez calme pour m'entendre réfuter comme il convient ces systèmes impies, abominables, qui mènent droit au paganisme. Mais il y' a un fait, c'est que vous souffrez, mon frère, vous souffrez cruellement; eh bien ! c'est à nous de baiser vos plaies, mon tendre frère; c'est à nous d'y répandre le miel et le baume,

A ces mots, le chanoine fit une grimace involontaire, car, dans sa monomanie gastronomique, cette idée de miel et de baume lui semblait singulièrement fadasse et sans aucun ragoût.

L'abbé continua i

— Voyons, cher frère, remontons à la cause de tous vos maux.

— Hélas ! Tabbé, c*est la perte de mon appétit.

— Soit, mon &ère; et qui a causé la perte de votre appétit?

— Ce misérable! s'écria le chanoine courroucé; cet infâme cs^taine Horace !

— n est vrai... Eh bien! je vous prêcherai toujours la maxime du pardon des injures, mon cher frère; mais aussi je vous recommanderai toujours une inexorable sévérité contre les sacrilèges.

— Quels sacrilèges, Tabbé?

— Le capitaine Horace et un de ses matelots n'ont-ils pas osé franchir les murs sacrés du couvent où vous aviez renfermé votre nièce? N'ont-ils pas eu l'audace d'enlever cette malheureuse, qu'heureusement nous avons reprise? Cette énormité en d'autres temps eût motivé le feu séculier, mais elle sera punie un jour par le feu étemel.

— Et il n'aura que ce qu'il mérite, ce scélérat de capitaine! s'écria dom Diego d'un air féroce; oui, il cuira, il rissolera à petit feu pendant l'éternité dans la daubière de Satan, où il sera humecté avec un coulis de plomb fondu, après avoir été lardé avec du fer rouge. Telle sera sa punition, je l'espère bien !

— Soit ! mais en attendant cette expiation étemelle, pourquoi ne pas le punir ici-bas? pourquoi avez^vous eu la coupable faiblesse de renoncer à votre demande de poursuite contre ce mécréant? Je ne veux certes point vous rappeler que cet homme est la cause première de ce que vous appelez tous vos maux, c'est-à-dire la perte de cet appétit.

— C'est vrai ; ah î c'est un grand criminel !

— Alors, mon frère, comment, encore ime fois, avez-vous été assez faible pour renoncer à vos poursuites contre lui? Vous ne me répondez pas; vous semblez embarrassé.

— C'est que...

— C'est que?

~ Hélas! l'abbé^ vous allez me gronder^ me sermcmer encore. i

» EnÛD exphquez-Tons^ mon firère.

— Que vous dirai-je? c'est sa faute; car, depuis qu'il a disparu, toutes mes pensées viennent de lui et retournent à lui.

— Qui, lui ?

— Cet ange ou ce démon.

— Quel ange? quel démon?

^ Le cuisinier,

— Encore !

— Toujours !

— Allons, dit Tabbé en haussant les épaule», du moins expliquez-vous, mon frèree

— Eh bien, Tabbé, sachez donc que le surlendemain du jour fatal où j'avais déjeuné comme je ne déjeunerai plus jamais, hélas!., au plus fort de mon désespoir, je reçus un billet mystérieux.

— Et ce billet, que contenait-il, mon frère ?

— Le voici.

— Vous l'avez gardé ?

— n est peut-ête de son écriture chérie, murmura le chanoine avec une navrante mélancolie, et il remit le billet à Tabbé Ledoux, qui lut ce qui suit :

« Seigneur chanoine,

« n te reste peut-être un moyen de me revoir un jour.

« Tu coimais maintenant les délices dont je peux te combler.

« Tu connais aussi les terribles tourments que te fait endurer mon absence.

« Avant-hie!r, n'ayant pas encore ressenti ces tourments dans toutes leurs angoisses, tu aurais pu te refuser à ce que . j'attends de toi.

« Aujourd'hui, que tes souffrances passées te Seront garant de tes peines à venir, écoute-moi.

« Ces soul&aiices^ tu peux les faire cesser.

« Il faut pour cela m'accorder trois choses.

a le te demanderai aujourd'hui la première.

t< Dans huit jours la seconde.

« Dans quinze jours la troisième.

« Je proportionne ainsi Timportance de mes demandes à la progression de tes tourments^ car plus tu souffriras^ plus tu me regretteras^ et plus tu te montreras docile.

« Ma première demande, la voici :

n Remets au porteur de ce billet ton désistement de toute poursuite contre le capitaine Horace.

€< Donne-moi par cet acte une preuve de ton désir de me satiâSaire, et alinrs tu pourras espérer de retrouver :

(( APJPÉTIT. »

1 » li ^ I

Lorsque l'abbé Ledoux eut achevé la lecture du billet, il réfléchit un moment en silence, pendant que le chanoine, répétant les derniers mots de la lettre, disait amèrement :

— Et tu pourras espérer de retrouver Appétit. Quelle sauvage ironie dans cet impitoyable calembour !

— Cela est singulier, dit Tabbé tout pensif. Et le porteur de cette lettre, Favez-vous vu, dom Diego ?

— Si je l'ai vu I Pouvais-je perdre cette occasion de parler de lui? ^

— Eh bien ?

— Eh bien ! j'avais Fair de parler hébreu à cet animal ! A mes questions les plus pressantes, il répondait d'un air stu-

pide; je n'ai pu même tirer de lui le nom ou l'adresse de la personne qui m'avait envoyé ce billet.

— Ainsi^ chanoine^ c'est pour obéir à ce que vous enjoi-^ gnait cette lettre que vous avez renoncé à vos poursuites contre ce renégat de capitaine Horace ?

— Oui, car un moment j'ai espéré, par ma déférence aux désirs de celui qui tient ma vie entre ses mains, amollir son cœur de roche; mais, hélas ! cette concession ne l'a pas touché.

— Quels rapports peuvent donc exister entre ce maudit cui« sinier et le capitaine Horace ? se dit l'abbé Ledoux en réfléchissant encore. Cela cache quelque manège.

Puis, après un nouveau silence, il ajouta : <

— Dom Diego, écoutez-moi : je ne vous dirai pas de renoncer à l'espoir d^avoir un jour à votre service ce cuisinier que vous prisez tant; je n'insisterai pas sur les dangers dont est menacé votre salut par suite de votre abominable gourmandise : vous êtes en ce moment dans un tel état de surexcitation, que vous ne comprendriez pas.

— Je le crains, l'abbé.

— Moi, j'en suis sûr, chanoine; j'agirai donc avec vous ainsi que l'on agit, permettez-moi de vous le dire, avec les monomanes. Je me mettrai,, quant à présent, à votre point de vue, si extraordinaire qu'il soit. Aussi vous dirai-je que vous avez justement fait tout le contraire de ce qu'il fallait faire pour dominer cet homme qui, ainsi que vous le dites, dispose de votre sort.

— Expliquez-vous, mon cher abbé.

-- D'après tout ce que vous m'avez confié, évidemment ce cuisinier n'a nul besoin de place; instruit de vôtre goût favori, il n'a cherché qu'un prétexte pour s'introduire chez vous ; sa connivence avec le capitaine Horace ne prouve-t-elle pas que leur plan était arrêté d'avance, et qu'ils comptaient se servir de votre gourmandise pour avoir, comme on dit, barre sur vous?

— Grand Dieu! s'écria dom Diego, c'est un trait de lumière i

— Avouez-Yous maintenant votre aveuglement?

— Quelle trame infernale! quel atroce machiavélisme! murmura le chanoine avec effroi.

Et il ajouta avec im découragement plein d'amertume et de misanthropie :

— Tant de dissimulation! tant de perfidie jointe à un si beau génie! humanité! humanité!

— Je poursuis^ reprit l'abbé. Vous vous êtes déjà privé, par votre insigne faiblesse, de l'un des trois moyens d'action que vous aviez sur ce « grand homme de cuisine; » car, ainsi qu^il a l'effronterie de vous en prévenir, il a encore deux choses à exiger de vous, et il compte assez sur votre facilité déplorable pour être certain de les obtenir. Or, une fois ce but atteint, il se moquera de vous et vous ne le reverrez plus.

— L'abbé, c'est impossible!

— Gomment?

— Je vous dis, l'abbé, qu'une pareille trahison est impossible, n ne faut pas non plus croire que les hommes sont des bètes féroces, des monstres!

— Je crois, chanoine, répondit l'abbé en haussant les épaules, je crois qu'un cuisinier qui vous donne bénévolement des vins à un ou deux louis la bouteille...

— Allons donc ! s'écria dom Diego. Ni un, ni deux, ni dix louis ne les payeraient, ces vins-là ! C'est du nectar, l'abbé ! c'est de l'ambroisie, vous dis-je !

— Raison de plus, chanoine; un cuisinier qui vous prodigue une ambroisie si coûteuse n'a pas besoin de se mettre à vos gages, j'imagine ?

— Je ne lui ai pas seulement offert des gages, je lui ai offert aussi mon amitié, l'abbé, à ce perfide. Je lui ai dit : « Ami, je ne serai pas votre maître, je serai votre admirateur. »

— Vous voyez qu'il se soucie aussi peu de votre amitié que de votre admiration.

— Ah ! ce serait un grand ingrat !

— Soit; mais si tous veniez à rotre tour mettre cet ingrat dans votre dépendance, il ne vous reste qu'un mojen.

— Le mettre dans ma dépendance! Oh! Tabbé, si vous opériez ce miracle ! mais non, non, vous été» «an» pitié, vous vous jouez de ma crédulité!

' »— Le miracle est bien simple : refusez-vous absolument à tout ce que cet homme exigera, car, s'il n'a pas besoin de votre amitié ou de votre admiration, il a évidemment grand besoin, par exemple, de votre désbtement à l'endroit de vos poursuites contre le capitaine Horace. Refusez donc. Alors vous tiendrez vôtre homme. Je ne sais pour combien de temps vous le tiendrez; mais enfin, vous le tiendrez. Nous verrons ensuite à prolonger votre domination. Je suis, vous le voyez, homme de bon conseil. •

— L'abbé, vous m'ouvrez les yeux; vous avez raison, c'est en me refusant à ses désirs que je l'obligerai de revenir à moi.

— En convenez-vous, enfin?

— fêtais aveugle, inepte! Mais que voulez-Vous, l'abbé, lé désespoir, l'inanition ! L'estomac réagit si terriblement sur le cerveau ! Ah ! pourquoi ai-je eu la faiblesse de signer ce désistement de poursuites?

^- Il est temps encore de revenir sur celte mesiH'e. ip- Vous croyez, Tabbé?

— J'en suis certain, je connais des personnes très-influentes dans la magistrature.

— 4îiAelle chance, Tabbé, quelle chance l

— Nous avons des amis partout. Or, voici ce qu'il faut faire : vous allez sur l'heure formuler une plainte en bonne forme ; nous irons la déposer immédiatement au parquet du procureur du roi. Nous lui dirons que l'autre jour, étant Irès-souf frant, n'ayant presque pas la tête à vous, vous aviez signé votre désistement, mais que songeant à la grandeur du crime sacrilège du capitaine Horace,- vous croiriez manquer à votre double caractère de chanoine et de tuteur en ne livrant pas le ravisseur à toute la rigueur des lois. Commencez par cet acte

de vigueur, et vous veiTez bientôt arriver à vous, humble et soumis à vos volontés, cet insolent qui voxis dicte ses ordres.

— Abbé ! cher abbé ! vous me sauvez la vie î

— Attendez, ce n'est pas tout. Ce mystérieux inconnu, qui s'intéresse tant au capitaine Horace, doit s'intéresser aussi à son mariage avec votre nièce. Évidemment, * cette intrigue aboutit là; car, tenez, je gagerais cent contre un que Tune des deux choses que cet impertinent se réservait de vous demander, c'était votre consentement à ce mariage.

— Quelle profondeur de scélératesse! s'écria le chanoine. Quelle machination diabolique! Il n'y a plus à en douter^ l'abbé : tel était le plan de ce malheureux-là. Oh ! si je pouvais le dominer à mon tour!

«— Le moyen est fort simple, et d'ailleurs^ en tout état de cause, d'après les ramifications de cette ténébreuse intrigue dont votre nièce est le but, il y aurait de graves dangers à la laisser à Paris, et quelque parU que vous preniez à son égard...

— Elle entrera au couvent! e'écria le chanoine; celam^arrange sous tous les rapports; elle m'a déjà causé assez de tracas, assez de soucis; je n'aime point du tout à jouer le rôle de tuteur de comédie.

— Votre nièce entrera donc au couvent; mais la laisser à Paris, c'est la laisser exposée aux machinations des amis du capitaine Horace> et vous savez quelle est leur audace. Peut* être serait-elle enlevée une seconde fois. Jugez quels nouveaux epnuis pour vous!

•— Mais où l'envoyer, cette danmée fille?

*^ Qu'elle parte pour Lyon, aujourd'hui même ; nous avons dan» cette ville une excellente maison : une fois qu'on y est entré, impossible d'en sortir ou de communiquer avec le dehors. Voici donc ce que nous allons faire : d'ad^ord nous rendre à l'instant au ^.alais de justice ; là je trouverai un personnage influent qui me recommandera au procureur du roi, entre les mains de qui vous déposerez votre plainte; ensuite nous courons au couvent : il y a toujours sous les remises, pour les

cas imprévus, une voiture de voyage toute prête; une de nos chères sœurs et un homme sûr et résolu accompagneront votre nièce; vous lui signifiez vos ordres : dansydeux heures elle est sur la route de Lyon, et, avant la fin dé la journée, le capitaine Horace est coflFré, car, croyant votre plainte retirée, il a dû sortir de la retraite où nous n'avions pu d'abord le découvrir; une fois ce mécréant arrêté et votre nièce hors de Paris, vous verrez accourir chez vous le seigneur Appétit, et avec un peu d'adresse, 3e vous aiderai, s'il le faut, vous le tiendrez à merci et userez de lui comme vous le voudrez

Cher abbé! vous êtes mon sauveur! s'écria le chanoine

en se levant, le visage rayonnant d'espérance; vous êtes un homme supérieur; le père Benoit me l'avait bien dit à Cadix. Partons! partons! je m'abandonne aveuglément à vos conseils; tout me dit qu'ils sont excellents et qu'ils mettront à jamais en ma puissance celui-là qui est à la fois pour moi un

ange et un démon.

— Partons donc, mon cher dom Diego, dit l'abbé en prenant son chapeau à la hâte et en entraînant le chanoine.

Au moment où l'abbé ouvrait la porte du salon, il se trouva face à face avec le docteiu* Gasterini, qui entrait familièrement chez le saint homme sans être annoncé.

L'abbé allait adresser la parole au docteur, lorsqu'à un grand cri poussé par le chanoine il se retourna brusquement, et vit dom Diego pâle, immobile, le regard fixe, les mains jointes; ses traits exprimaient à la fois la stupeur, le doute, Fangoisse et l'espérance. Enfin, s'adressant à l'abbé, qui ne comprenait rien à cette émotion subite, le chanoine, désignant le docteur du geste, balbutia d'une voix mal assurée :

<*'^ K4 esx««a c esx... lui».* le... le...

Mais dom Diego ne put en dire davantage, et, brisé par l'émotion, il s'assit pesamment dans un fauteuil, pâlit, ferma les yeux et tomba en faiblesse.

— Diable ! le chanoine ici? se dit le docteur Gasterini. Maudite rencontre !

L'abbé Ledoux, à l'aspect de dom Diego tombant en fai-

blesse, tableau peu touchant, s'écria en s'adressant au docteur :

— Mais, en vérité, je crois que le chanoine se trouve mal ! Qu'a-t-il donc ? Vous arrivez à propos, mon cher docteur : tenez, voici des sels; je vais les lui faire respirer. -

A peine le flacon eut-il été placé sous les larges narines du chanoine qi^'il étemua violemment avec une sorte de mugissement caverneux; puis, sortant de son anéantissement passager et revenant tout à fait à lui, mais n'ayant pas encore la force de se lever, il tourna vers le docteur ses regards languissants, tout noyés de larmes, et lui dit avec un accent qui voulait être courroucé, mais qui n'était que tendre :

— Ah ! cruel!

— Cruel! reprit l'abbé stupéfait, et pourquoi appelez-vous le docteur cruel, dom Diego?

— Oui, reprit le médecin revenu parfaitement calme et souriant, quelle cruauté avez-vous à me reprocher. Monsieur?

— Tu me le demandes, ingrat ! murmura le chanoine, tu me le demandes !

— Comment! vous tutoyez le docteur? dit l'abbé, vous le traitez d'ingrat?

— Le docteur? dit le chanoine, quel docteur?

— Mais, mon ami, auquel vous parlez, dit l'abbé, mon ami que voilà, le docteur Gasterini.

— Lui ! s'écria le chanoine en se levant soudain; je vous dis que c'est mon tentateur, mon séducteur!

— Au diable ! il le voit partout ! dit impatiemment l'abbé. Je vous répète que monsieur est le docteur Gasterini, mon ami.

— Et moi je vous répète, l'abbé, s'écria dom Diego, que monsieur est le grand homme de cuisine dont je vous ai parlé î

— Docteur ! dit vivement l'abbé, au nom du ciel ! expliquez ce quiproquo.

— Il n'y a pas de quiproquo du tout, mon cher abbé.

— Comment?

— Le seigneur chanoine dit yrai^ répondit le docteur Gas* ierini; avant-hier, j'ai eu le plaisir de faire de la cuisine chez lui, car, pour avoir Thonneur de se dire gourmand^ il £aat savoir pratiquer soi-même la science culinaire.

L'abbé, frappé de stupeur, regardait le docteur Gasterini, ne pouvant croire à ce qu'il entendait; enfin il s'écria :

— Comment! docteur^ vous avez fait la cuisine chez le seigneur dom Diego? vous? vous?

— Oui, moi, mon cher abbé.

— Un docteur! reprit à son tour le chanoine ébahi, un médecin?

— Oui, monsieur le chanoine, répondit M. Gasterini, je suis médecin, ce qui n'empêche pas, dis-je, de faire passablement la cuisine.

— Passablement! s'écria le chanoine, dites donc divinement! Mais que signifie?...

— Je comprends tout! reprit l'abbé Ledoux, après être resté un moment silencieux et pensif, la trame était habilement ourdie.

— Que comprenez-vous, l'abbé? de quelle trame parlezvous? i^epritle chanoine, qui, son premier étonnement passé, commençait aussi à trouver fort étrange qu'un médecin fût un cuisinier si extraordinaire; de grâce,, expliquez- vous, l'abbé.

— SaTex-vons^ dom Diego, reprit l'abbé avec im sourire amer et courroucé, savez-vous qui est M. le docteur Gasterini?

— Mais... répondit le chanoine en balbutiant, et en s'essuyant le front, car il faisait des efforts surtiumains pour pénétrer ce mystère, tout ceci se complique... si étrangement... que...

•^ M. le docteur Gasterini, s'écria l'abbé, est l'onde du capitaine Horace!

— n serait vrai? dit le chanoine stupéfait, l'onde du capitaine Horace !

— Comprenez-vous maintenant, dom Diego, le tour diabolique que le docteur vous a joué? Comprenez-vous qu'il a mis en action votre déplorable gourmandise, afin d*avoir prise sur vous et de vous amener d'abord à renoncer à vos poursuites contre son neveu le capitaine Horace, et ensuite à vous amener aussi à consentir sans doute au mariage du capitaine avec votre nièce? Comprenez- vous enfin jusqu'à quel point vous avez été trahi, dupé? voyez- vous la profondeur de l'abîme où vous avez failli tomber?

— Jésus, mon Dieu! ce grand homme de cuisine est docteur ! 11 est l'oncle du capitaine Horace! murmurait le chanoine étourdi de cette révélation. Ce n'est pas un véritable cuisinier I Oh! illusion des Illusions!

Le docteur restait muet et imperturbable.

— Hein! avez-vous été assez dupe? reprit l'abbé, avez- vous joué un rôle assez ridicule, assez honteux? et croyez- vous maintenant que l'illustre docteur Gasterini, l'un des princes de la science, qui a cinquante mille livres de rente, ira se mettre cuisinier à vos gages? Avais-je tort de vous dire que Ton se moquait cruellement de vous?

Chacune des paroles de l'abbé exaspérait la colère, la douleur, > désespoir du malheureux chanoine. Cette dernière observation surtout : Croyez-vous que le célèbre docteur Goêterini ira se mettre à vos gages? poiiait un coup mortel aux dernières illusions que dom Diego aurait pu conserver. Aussi^

s'adressant au docteur^ il lui dit avec une rage à peine con- UiDue :

— Ah! Monsieur, Monsieur, vous vous souviendrez du mal que vous m'avez fait! J'en mourrai peut-être, mais je me vengerai, sinon sur vous, du moins sur votre scélérat de neveu et sur mon indigue nièce, qui doit être aussi de cet abominable complot!

— Bien, courage, dom Diego ! cette vengeance si légitime ne se fera pas attendre, reprit Fabbé Ledoux.

Et s'adressant au médecin avec ironie :

— Ab ! docteur, docteur, vous êtes sans doute im homme très-fin, très-habile; mais, vous le savez, les meilleurs joueurs perdent souvent les plus belles parties; vous perdrez celle-ci.

— Peut-être, dit le docteur en souriant, qui sait ?

— Venez, mon cher abbé, venez, s'écria le chanoine pâle et exaspéré, venez chez le procureur du roi, et ensuite nous hâterons le départ de ma nièce.

Et se retournant vers le docteur :

— Employer des armes si perfides, si déloyales! abuser avec cet odieux machiavélisme d'un homme confiant et inoffensif! Moi qui ai mangé les yeux fermés ! moi qui me délectais au bord de l'abîme ! Ah ! Monsieur, c'est abominable, mais je me vengerai!

— Et cela à l'instant, dit l'abbé. Allons, suivez-mei, dom Diego. Mille pardons, cher docteur, jie vous quitter si brusquement ; mais, vous concevez, les moments sont précieux.

Le chanoine, bouillant de fui'eur, se disposait à suivre l'abbé, lorsque le docteur Gasterini dit d'une voix calme :

— Monsieur le chanoine, un mot, s'il vous plaît.

— Si vous l'écoutez, vous êtes perdu, dom Diego ! s'écria l'abbé en entraînant le chanoine; le malin esprit n'est pas plus insidieux que cet infernal docteur. Jugez-en d'après le tour qu'il vous a joué. Venez, venez!

-5 — Monsieur le chanoine, dit le docteur en saisissant dom Diego par la manche droite, tandis que l'abbé, qui tenait le digne homme par la manche gauche, s'efforçait de se faire

suivre par lui; monsieur le chanoine, reprit le docteur, un seul mot, de grâce !

— Non, non, dit Tabbé, fuyons, dom Diego, fuyons ce serpent tentateur !

Et Tabbé continuait d'attirer le chanoine par sa manche gauche.

— Un seul mot, reprit le médecin, et vous verrez combien ce cher abbé vous abuse à mon endroit.

Et le docteur ne lâchait point la manche droite du chanoine.

— L'abbé Ledoux m'abuse à votre endroit? c'est par trop fort! s'écria dom Diego. Comment! Monsieur, vous osez...

— Je vais vous prouver ce que j'avance, monsieur le chanoine, dit vivement le docteur en sentant dom Diego fadre un imperceptible mouvement pour se rapprocher de lui.

L'abbé, redoutant la faiblesse du chanoine, l'attira violemment à lui en s'écriant :

— Rappelez-vous, malheureux, que notre mère Eve s'est perdue pour avoir prêté l'oreille à la première parole de Satan! Je vous adjure, je vous ordonne de me suivre à l'instant. Si vous mollissez, malheureux, prenez garde! Une seconde de plus, et c'est fait de vous. Partons, partons !

— Oui, oui! vous êtes mon sauveur, arrachez-moi d'ici, balbutia le chanoine en se dégageant de l'étreinte du docteur; malgré moi, je subissais déjà je ne sais quelle influence diabolique à l'aspect de ce démon : je me rappelais ces œufs de pintade au coulis d'écrevisse, cette truite au beurre de Montpellier glacé, cette céleste rôtie à la Sardanapale, et déjà une funeste espérance... Fuyons, Tabbé, il est temps, fuyons!

— Monsieur le chanoine, dit le médecin avec anxiété, en s'attachant de toutes ses forces au bras de dom Diego, écoutez-moi, de grâce!

— Vade rétro, Satanast s'écria dom Diego avec horreur en s'échappant des mains du docteur.

Et, entraîné par l'abbé Ledoux, il touchait au seuil de la porte lorsque le médecin s'écria :

JOa LES SEPT PÉCHÉS CAPITAUX.

— Je vous fterai la cuisine tant que vous le voudrez et tant que je vivrai, dom Diego! Accordez-moi cinq minutes, et je prouve ce que j'avance. Cinq minutes... Que risquez-vou* ?

A ces mots magiques : « Je vous ferai la cuisine tant que vous voudrez ! » le chanoine parut cloué au seuil de la porte et n'en bougea plus, malgré les efforts de l'abbé, trop faible pour lutter contre la force d'inertie du gros homme.

— Mais vous êtes donc stupideî s'écria l'abbé hors de lui, vous êtes donc fou à lier !

— Accordez-moi cinq minutes, dom Diego, reprit le docteur, et si je ne vous convaincs pas de la réalité de mes promesses, donnez alors un libre cours à votre vengeance. Encore une fois, que risquez-vous? Je ne vous demande (jue cinq pauvres minutes.

— En effet, dit le chanoine en se tournant vers l'abbé, que risquerai-je?

— Allez ! vous ne risquez plus rien ! s'écria l'abbé, poussé à bout par la faiblesse du chanoine; de ce moment, vous êtes perdu, baffoué. Allez, allez, jetez-vous bien vite dans la gueule du monstre, double et épaisse brute que vous êtes!

Ces mots, maladroitement échappés au courroux de l'abbé, blessèrent au vif l'amour-propre de dom Diego; il reprit d'un air piqué :

— Je ne serai pas du moins assez brute, monsieur l'abbé, pour hésiter entre la perte de cinq minutes et la l'uine de mes espérances, si faibles qu'elles soient.

— A votre aise, dom Diego, reprit l'abbé en se rongeant les ongles de colère; vous êtes une bonne et grasse dupe h exploiter. Tenez, j'ai honte d'avoir eu pitié de vous.

— Pas si dupe, monsieur l'abbé, pas si 4upe! dit Je chanoine d'un ton capable; vous allez bien vous ep apercevoir, et monsieur le docteur aussi, car ij va sans doute s'jixpliquer.

— Oh ! à l'instant, s'empressa de répondre Je docteur, h rinstant, monsieur U chanoine, et très-clairement, très-catégoriquement.

— Voyons ! dit dom Diego en gonflant ses joues d'un air

important. Vous sentez. Monsieur, que j'ai maintenant de puissantes raisons pour ne point me payer de chimères; ear, ainsi que Ta dit monsieur Tabbé, je serais une grasse et bonne dupe^ si après tant d'avejrtissements je me laissais abuser par vous. " .)

<«* Ok\ certes, dit l'abbé dans son profond dépit, tous êtes un fier homme, chanoine, et bien capable de lutter contre ce fils de Behébuth.

— Ceci s'adresse à moi, cher abbé, dit le docteur en redou* blant de courtoisie sardonique. Étes-¥Qus ingrat ! je venais ▼eus rappeler que tous m'anez promis de venir dîner au»jourd'hui chez moi,.. Permettez, monsieur le chanoine : cela n'est pas du tout étranger à notre sujet. Vous allez le voir.

— Oui, monsieur le docteur, dit l'abbé, je vous avais fait cette promesse; mais...

— - Vous la tiendrez, je n*en doute pas, et je vous rappelle* rai même que cette invitation est venue de ma part à la suite d'une petite discussion relative aux sept péohés capitaux. Encore une fois, monsieur le chanoine, je suis dans la ques* tlon, vous allez' le reconnaître tout à rheure.

— 11 est vrai, monsieur le docteur, rei>rit l'abbé avec un sourire contraint, je flétrissais, comme ils méritent de l'être^ les sept péchés capitaux, causes de damnation éternelle pour les malheureux qui s'adonnent à ces abominables vices, et, dans votre rage de paradoxes, vous avez osé soutenir que...

— Que les sept péchés capitaux ont du bon, à un certain point de vue, dans une certaine mesure, et que la gourmandise, en son particulier, peut être une admirable passion.

— La gourmandise ! s'écria le chanoine ébahi, la gourmandise admirable !

— Admirable, monsieur le chanoine, reprit le docteur; et cela, aux yeux des hommes les plus sages, les plus sincèrement religieux.

— La gourmandise, répéta le chanoine, qui avait écouté le médecin avec une stupeur croissante, la gourmandise î

^- C'est mieux encore, monsieur le chanoine, dit solennel-

lement le docteur, car poiir ceux qui sont à même de la pratiquer, elle devient un impérieux devoir d'humanité.

— Un devoir d'humanité ! répéta dom Diego.

— Et surtout une questipn de haute civilisation et de grande politique, monsieur le chanoine, ajouta le docteiu* d'un air si sérieux, si sincèrement convaincu, qu'il imposa au chanoine, lequel s'écria *

— Tenez, monsieur le docteur, si vous pouviez seulement me démontrer que...

— Mais vous ne voyez donc pas que monsieur le docteur se moque de vous? dit l'abbé en haussant les épaules. Ah! je vous le disais bien, malheureux dom Diego, vous êtes perdu, à jamais perdu, dès que vous consentez seulement à écouter de pareilles sottises.

» Monsieur le chanoine, se h&ta d'ajouter le docteur, résumons-nous, non par des raisonnements, qui, je l'avoue, peuvent de ma part vous paraître spécieux, mais par des faits, par des actes, par des preuves, par des chiffires. Vous êtes à la fois gourmand et superstitieux; vous n'avez pas la fofce de résister à l'appétence des bonnes choses; puis, votre gourmandise satisfaite, vous avez peur d'avoir commis une grande faute, ce qui gâte parfois pour vous le plaisir de la bonne chère, et nuit surtout au calme et k la régularité dans vos digestions. Est-ce vrai ?

— C'est vrai, répondit humblement le chanoine dominé, fasciné par la parole du docteur, c'est trop vrai I

— Eh bien! monsieur le chanoine, je veux, je vous le répète, non par des raisonnements, si logiques qu'ils soient, mais par des faits visibles, palpables, par des chiffres, vous convaincre : lo qu'en étant gourmand, vous accomplissez ime mission hautement philanthropique, civUisatnce et politique; 2^ que je puis et pourrai vous faire manger et boire, quand vous le voudrez, d'ime manière encore plus exquise que l'autre jour.

^- Et moi je vous dis, s'écria l'abbé, stupéfait de l'assurance du docteur, je vous dis que si vous prouvez par des faits, par

des chifires^ comme vous le prétendez, qu'être gourmand, c'est accomplir une mission d'humanité, ou de haute civilisation et de grande politique, je vous jure d'être l'adepte de cette philosophie, si absurde, si insensée qu'elle paraisse.

— Et si vous me prouvez, monsieur le docteur, que vous pouvez me rouvrir, et pour toujours, les portes de ce paradis culinaire que vous m'avez entr'ouvertes avant-hier, s'écria le chanoine palpitant d'une espérance involontaire, si vous me prouvez que j'accomplis un devoir social en me livrant à la gourmandise, vous pourrez disposer de moi; je serai votre séide, votre esclave, votre chose !

— C'est convenu, monsieur le chanoine; c'est convenu, l'abbé; vous allez être satisfaits. Partons.

— Partir! dit le chanoine, et où cela, monsieur le docteur?

— Chez moi, seigneur dom Diego.

— Chez vous? dit l'abbé d'un air. méfiant, chez vous?

— Ma voiture est en bas, reprit le médecin; dans un quart d'heure nous serons arrivés.

— Mais, monsieur le docteur, reprit le chanoine, pourquoi aller chez vous? qu'y feroné-nous?

— Chez moi seulement, monsieur le chanoine, vous pourrez trouver les preuves palpables, visibles , de ce que j'avance, car je venais rappeler au cher abbé que c'est' aujourd'hui le 20 novembre, le jour de la séance à laquelle je l'avais invité. Mais l'heure avance -, partons. Messieurs, partons.

— Je ne sais si je rêve ou si je veille, dit dom Diego, mais je me jette dans le gouffre les yeux fermés.

— 11 faut, cher docteur, ajouta l'abbé, que vous soyez le diable en personne, car mon esprit, ma raison, se révoltent contre vos paradoxes; je ne crois pas un mot de vos promesses, et il m'est impossible de résister à la curiosité de TOUS accompagner.

Le chanoine et l'abbé suivirent le docteur, montèrent avec lui dans sa voiture, et arrivèrent bientôt tous trois à la maison qu'il occupait.

Le docteur Gasterini habitait une charmante maison dans le faubourg du Roule; il y arriva bientôt en compagnie du chanoine et de l'abbé Ledoux.

— En attendant Theure du dîner, dit le docteur à ses hôtes, voulez- vous que nous fassions un tour de jardin; cela me fournira l'occasion de vous présenter les huit enfants de ma pauvre sœur, mes neveux et mes nièces que J'ai élevés, et bien placés dans le monde, le tout par pure gourmandise. Vous voyez, monsieur le chanoine, que nous sommes dans notre sujet.

— Gomment! monsieur le docteur, reprit le chanoine, vous avez élevé cette nombreuse famille par gourmandise?

— Vous ne voyez pas que le docteur continue à se moquer de nous! dit 1 abbé en haussant les épaules; c'est par trop fort aussi !

— Je vous donne ma parole d'honneur d'honnête homme, reprit le docteur Gasterini, et je vais vous prouver d'ailleurs dans un instant, par des faits, que si je n'avais pas été le plus gourmand des hommes, je n'aurais pas su créer à chacun de mes neveux ou nièces l'excellente position qu'ils exploitent en braves gens laborieux, honnêtes, intelligents, et qui concourent, chacim dans sa sphère, à la prospérité du pays.

— Ainsi, voilà des gens qui concourent à la prospérité du pays, dit le chanoine en regardant l'abbé Ledoux avec ébahissement, et cela... grâce à la gourmandise de monsieur le docteur?

• — Non, s'écria l'abbé, ce qui me confond, c'est d'entendre soutenir de pareils paradoxes... jusqu'au dernier moment...

Mais , s'interrompant soudain , il ajouta en regardant arec surprise à quelques pas devant lui :

— Qu'est-ce donc que ce bâtiment, docteur?., on dirait des boutiques.

— C'est mon orangerie, répondit le docteur, et aujourd'hui, ainsi que tous les ans à pareille époque (jour anniversaire de ma naissance), on installe ici des boutiques.

— Comment! dit l'abbé, des boutiques, et pourquoi faire?

— Mais, parbleu! pour y vendre, mon cher abbé.

— Y vendre, quoi et à qui?

— Quant à ce qu'on vend, vous allez le voir ; quant aux acheteurs, ils se composent de tous mes clients, qui viennent ce soir passer ici la soirée.

— En vérité, docteur, je ne vous comprends pas.

— Vous savez, mon cher abbé, que depuis longtemps on organise souvent des boutiques tenues par les plus jolies femmes de Paris.

— Ah ! très-bien, reprit l'abbé, et le produit de la vente est pour les pauvres.

— C'est cela môme ; le produit de la vente de ce soir est destiné aux pauvres de mou arrondissement.

— Et par qui ces boutiques sont-elles tenues? demanda le chanoine.

— Par les huit enfants de ma sœur, seigneur dom Diego ; ils vendent là, dans le but charitable que je vous ai dit, les produits de leur industiie. Mais venez. Messieurs, entrons; j'aurai l'honneur de vous présenter successivement mes neveux et mes nièces.

Et le docteur Gasterini introduisit ses hôtes dans une vaste orangerie. L'on y voyait en effet huit boutiques. Les caisses vertes d'un grand nombre d'orangers gigantesques formaient l'entourage et les séparatipns de ces boutiques , de sorte que chacune d'elles avait pour plafond un dôme de feuillage.

— Ah! monsieur le docteur! s'écria le chanoine en s'anêtant devant la première boutique avec admiration, c'est magniûque!.i. de ma vie je n'ai rien vu de pareil î... C'est magique!

— Le fait est, reprit l'abbé, que c'est un coup d'œil... unique!..

Voici ce qui causait la juste admiratipn des hôtes du docteur Gasterini.

Les caisses d'oranger formant l'enceinte de cette première boutique, étaient ornées de feuillages et de fleurs; sur des gradins de bois rustique, couverts de mousse, on voyait disposés, avec un coût parfait, une collection de fruits , de légumes et de prmieurs d'une beauté rare; des ananas d'un jaune d'or à couronne verte surmontaient d'immenses corbeilles de raisins de toutes nuances, depuis le frankental d'un noir pourpré, jusqu'au thomery transparent et vermeil. Des pyramides de poires et de pommes des espèces les plus recherchées, d'une grosseur monstrueuse et diaprées des plus riantes couleurs, avaient pour faites des régimes de bananes, aussi dorées que si le soleil des tropiques les eût mûries. Plus loin, des figuiers nains en pots et couverts de figues violettes dominaient une rare collection de melons d'automne, de courges du Brésil et d'énormes patates violettes et blanches. Plus loin, de petites corbeilles de jonc étaient remplies de fraises de serre-chaude, rouges et parfumées, contrastant avec des champignons'rosés et des truffes énormes d'un noir d'ébène, obtenues sur couche par la nouvelle culture. Puis enfin venaient les rares primeurs de cette époque de l'année : asperges vertes et laitues panachées.

Au milieu de ces merveilles du règne végétal, qu'elle achevait de grouper d'une manière pittoresque et charmante, on voyait une belle jeune femme élégamment vêtue à la mode des paysannes des environs de Paris.

— Je vous présente une de mes nièces, dit le docteur à ses hôtes, Juliette Dumont, cultivatrice de primeurs, de fruits de pleine terre et de serre chaude, à Montreuil-sous-Bois.

Et, s*adressant à la jeune femme, le docteur ajouta ;

— Mon enfant, dis donc à ces Messieurs combien toi et ton mari vous employez de jardiniers à vos cultures.

— Mais, mon bon oncle, nous employons toujours au moins une vingtaine d'hommes.

— Et leur salaire, mon enfant?

— D'après vos conseils, mon bon oncle, nous leur donnons, en outre des cinquante sous de fixe, une part dans nos bénéfices, afin de les intéresser comme nous à ce que nos cultures soient aussi soignées que possible. Nous nous trouvons le mieux du monde de cet arrangement, car nos jardiniers, ayant avantage comme nous à la prospérité de notre établissement, travaillent avec grand zèle. Aussi, cette année, leur part dans les bénéfices de la maison a porté leur journée à près de cinq francs.

— Et le mouvement général de vos affaires, de combien est-il à peu près par an, mon enfant?

— Mon bon oncle, grâce à nos pépinières des plus belles espèces d'arbres à fruits, nous faisons, par an, pour quatrevingts à cent mille francs d'affaires.

— Autant que cela? dit Fabbé.

— Oui, Monsieur, répondit la jeune femme, et il y a bien des maisons aux environs de Paris et en province qui sont encore plus fortes que la nôtre.

Le chanoine, absorbé par la contemplation de ces fruits si dorés, si parfumés, de ces champignons, de ces truffes, de ces rares primeurs, ne prêtait qu'ime attention distraite à la partie économique de l'entretien, et il ne céda qu'à regret à l'invitation du docteur, qui lui dit :

^ Passons à un autre spécimen de l'industrie de ma famille, monsieur le chanoine, car chacim aujourd'hui pare de son mieux sa marchandise; aussi, dites-moi si ce gaillard-là n'est pas im véritable artiste?

En disant ces mots, le docteur Gasterini désignait à ses hôtes la seconde boutique.

Que l'on se figure, au milieu d'une logette tapissée d'algues,

de joncs et de varechs, trois grandes tables de marbre blanc superposées les unes aux autres à un pied d'intervalle et diminuant progressivement de grandeur, ainsi que les vasques d'une fontaine. Sur ces dalles, recouvertes d'herbes marines, .on voyait un échantillon des coquillages, des crustacés et des poissons de mer les plus délicats.

Sur la première tablette, c'était une sorte de haute rocaille, composée de clovisses, de bigorneaux, d'huîtres de Marennes, d'Ostende et de Cancale, engraissées & grands frais dans les parcs. A la base de ce rocher, des langousses, des homards, des crevettes, des crabes, presque tous vivants sous leur humide carapace, se mouvaient lentement.

Sur la seconde tablette, frangée de longues algues d'un vert glauque, se trouvaient les poissons d'une dimension moyenne et d'un goût exquis : sardines argentées, royans d'un bleu d'outre-mer mêlé de nacre, grondis d*un rose vif, barbues au dos de neige et au ventre rose, etc.

Enfin, sur la dernière et la plus large des vasques de marbre, gisaient çà et là de véritables monstres marins, des turbots énormes, des saumons gigantesques, des esturgeons formidables, des thons prodigieux.

(Jn jeune homme au teint hâlé, à la figure ouverte et avenante , qui rappelait les traits du capitaine Horace, souriait complaisamment à cette magnifique exhibition de marée.

— Messieurs, je vous présente mon neveu Thomas, pati'on de pêche à Étretat, dit le docteur Gasterini à ses hôtes, et vous y oyez que ses filets ne ramènent pastque du sable!...

— Je n'ai jamais vu de ma vie plus admirable, plus appétissante njarée! s'écria dom Diego avec enthousiasme; ce serait à la manger crue!

— Mon garçon, dit le docteur Gasterini à son neveu, ces Messieurs désireraient savoir combien de matelots, vous autres patrons pêcheurs, vous employez par chaque bateau.

— Chaque bateau emploie huit à dix hommes et un mousse, répondit le patrpn Thomas; vous voyez, cher oncle, que ça fait un fier personnel, ouand on songe au nombre de bateaux

LA GOURMANDISE. m

pêcheurs de toutes les côtes de France, depuis Bayonne Jus« qu'à Dunkerque, et depuis Perpignan jusqu'à Cannes?

— £t quel salaire ont tes hommes, mon garçon? dit le docteur.

— Nous autres, mon hon oncle, nous achetons filets et bateaux à frais communs, nous partageon» le produit de la penche, et quand Tun de nous est emporté par un coup de mer, sa veuve et ses enfants succèdent à la part du père; en un mot, nous vivons en association, tous pour chacun, chacun pour tous; et je vous jure que lorsqu'il s'agit de jeter nos seines ou de les retirer, de crocher dans une voile ou de haler sur une manœuvre, il ny a pas de fainéant, tous y vont de tout cœur.

•— Bien, mon brave garçon, dit le docteur. Ce que c'est pourtant, monsieur le chanoine, ajoutart-il en se toimiant Ters dom Diego, ce que c'est pourtant que de déguster en vrai gourmand des escalopes de saumon aux truffes ou des filets de sole à la vénitienne t On favorise une des plus nobles industries du pays, et Von pousse à l'amélioration de notre marine nationale. Que cette pensée, seigneur chanoine, vous rende V esturgeon léger... lorsque vous le mangerez bien braisé dans son jus, largement piqué de jambon de Bayonne, avec une sauce d'huitres au vin de Madère !

A ces paroles, dom Diego ouvrit machinalement sa large bouche et la referma bientôt en passant sa langue sur ses lèvres avec un soupir de convoitise.

L'abbé Ledoux, trop fin et trop sensé pour ne pas comprendre la pensée du docteur, éprouvait un dépit croissant, et ne disait mot. Le médecin feignit de ne pas s'apercevoir de la contrariété de son hôte. Prenant doifl Diego par le bras, il lui dit, en l'amenant devant la troisième boutique :

— Franchement, monsieur le chanoine, avez- vous jamais vu quelque chose de plus coquet, de plus élégant ?

— Jamais! oh! jamais! s'écria dom Diego en joignant left mains d'admiration, et pourtant les conflterias de mon pays passent pour être les premières du monde!

Rien en effet de plus coquet, de plus élégant que cette troisième boutique, où Ton voyait dans des coupes ou sur des plateaux de porcelaine tout ce que la friandise la plus raffînée peut imaginer en confitures, conserves, bonbons, etc. Tantôt le sucre cristallisé entourait de ses étincelants stalactites les plus beaux fruits, tantôt il formait des pyramides de toutes formes, et se diaprait des couleurs les plus vives, rose avec les pastilles à la rose, vert avec les pistaches glacées, jaime avec les fondantes au citron; plus loin, des oranges, des limofns^ des cédr&ts semblaient couverts d'une neige sucrée. Ailleurs, les transparentes gelées de pommes de Rouen et de groseille de Bar brillaient de Téclat prismatique du rubis et de la topaze. Plus loin, de larges dalles de nougat de Marseille, blanc comme de la crème fraîche, servaient de socle à des colonnettes de chocolat de Rayonne et de pâte d'abricot de Montpellier. C'étaient, enfin, des boites de fruits confits de Touraine, aussi frais que s'ils venaient d'être cueillis, et, par la vicacité de leurs couleurs, ressemblant à ces mosaïques florentines en pierres fines qui figurent des fruits ea relief.

Une nièce du docteur Gasterini, jeune et jolie personne, présidait à cette friande exhibition et accueillit son oncle par le plus aimable sourire.

— Je vous présente. Messieurs, ma nièce Augustine, une des premières confiseuses de Paris, dit le docteur à ses hôtes, une véritable artiste qui sculpte et peint avec le sucre, et dont les chefs-d'œuvre sont littéralement à croquer; mais cet échantDlon de son savoir-faire n'est rien : c'est dans la quinzaine du jour de l'an que son magasin de la rue Vivienne sera véritablement splendide, et je suis sûr qu'elle ménage des surprises aux curieux.

■»- Certainement, mon bon oncle, reprit en souriant la jolie confiseuse, nous aurons les bonbons les plus nouveaux, les boîtes les plus riches, les corbeilles les plus galantes, les sacs les plus coquets. Rien que pour tous ces accessoires, nous avons un atelier où nous employons trente ouvrières, sans

compter, bi^n entendu, toutes les personnes occupées dans notre laboratoire.

^ — Qu'avez-vous donc, mon cher abbé, dit le docteur au saint homme; vous semblez tout soucieux. Est-ce que cela vous contrarie de voir que de la gourmandise dépendent toutes sortes d'industries et de productions qui comptent pour beaucoup dans le mouvement conmiercial de la France? Ah! parbleu, vous n'êtes pas au bout!

— • Bien ! bien ! répondit Tabbé d'un air contraint, je vous vois venir, vilain homme; mais j'aurai réponse à tout. Allez, allez, je ne dis mot, mais je n'en pense pas moins.

— Je suis à vos ordres pour la discussion, mon cher abbé; mais en attendant, vous le voyez, monsieur le chanoine, ajouta le docteur en se tournant vers dom Diego, vous devez être déjà un peu convaincu que vous pouvez sans regret savoiu^r les fruits les plus rares, les poissons les plus exquis et les sucreries les plus recherchées. Bien plus, ainsi que je vous le disais tantôt, comme vous êtes riche, cette consommation de friandises est pour vous un devoir social impérieux : car enfin, il faut bien que vous vous rendiez bon à quelque chose, en consommant largement, splendidement, afin d'activer et de rémunérer la production.

— Et je me sens, dans ma spécialité, à la hauteur de cetttj noble et patriotique mission! s'écria 4e chanoine avec enthousiasme. Vous me donnez la conscience de mes devoirs, monsieur le docteur.

— Je n'attendais pas moins de la grandeiu: de votre âme, seigneur dom Diego, reprit le médecin; mais un jour viendra où cette douce mission de consommateur que vous acceptez avec un si superbe désintéressement sera plus largement répartie, et de cela nous causerons ime autre fois, seigneur chanoine; mais avant de passer à la boutique suivante, je dois vous demander d'avance votre indulgence pour mon pauvre neveu Léonard, qui préside à l'exhibition que vous allez voir.

— Pourquoi mon indulgence, monsieur le docteur ?

— C'est que, voyez- vous, mon neveu Edouard exerce un

n4 LES SEPT PÉCHÉS CAPITAUX.

thétier un peu hasafdeui; tnaîà là où est le penchant il faut qu'on penche. Ce diable de garçon a été élevé quasi comme un sauvage. Mis en nourrice chez une paysanne qui habitait sur la lisière de la forêt de Sénart, il a été longtemps si chétif, que i*ai dû le laisser habiter la campagne jusqu'à l'âge de douze ans. Le mari de la paysanne était un fîeffé braconnier^ et mon iieveu avait là protubérance de la chasse aussi marquée qu'un limier de vénerie. Jugez de ce que devint sa passion cynégétique, élevé sous la tutelle d'un pareil père nourricier ! A l'âge de six ans, Léonard, tout malingre qu'il était, passait la journée dans les bois, tendant des collets aux lapins, aux levraults et aux faisans. Comme un petit homme^ à dix ans, il inaugurait son premier affût par la mort d'un superbe brocard *, tué au clair de lune, par une belle nuit d'hiver. Moi, j'ignorais alors tout cela. Aussi, lorsque Léonard eut douze ans, il me parut suffisamment renforcé/ je le repris auprès de moi et le mis en pension. Trois jours après^ il escaladait les murs et retournait à la forêt de Sénart. En un mot, seigneur dom Diego, rien n'a pu vaincre la passion diabolique de ce garçon à l'endroit de la chasse. Et, ma foi ! j'avoue que je me rendis un peu con^lice de mon neveu, en lui faisant un jour cadeau de l'un de ces fusils de Lefaucheux, cet arquebusier de génie dont les armes sont si commodes^ si parfaites, qu'elles feraient de vous, cher abbé, un tireur aussi consommé que mon neveu. Il n'est pas le seul, d'ailleurs. Des milliers de familles vivent de même du superflu giboyeux des riches propriétaires, qui chassent non par besoin, mais seulement par divertissement. Ainsi, seigneur chanoine, en savourant un gigot de chevreuil mariné, un salmis de perdreau, ou une cuisse de faisan rôti (je ne vous fais pas l'injure de vous croire capable de préférer l'aile), dites-vous bien que vous aidez à vivre à une foule de pauvres ménages,

* CbevreuiU

Le docteur ayant fait ainsi l'éloge <!e la châsse, s'aranca vers la boutique de son neveu, et du gesfe montra au chanoine et à l'abbé le plus admirable spécimen cynégétique que l'on puisse imaginer.

Les gardes-chasse anglais, grands maîtres dans l'art de grouper le gibier et de composer ainsi des tableaux réels de nature morte, eussent reconnu la supériorité de Léonard.

Que l'on se figure un tronc d'arbre noueux et bramchu, haut de six à sept pieds, perpendiculairement dressé au mi* lieu de cette boutique; au pied de ce tronc d'arbre étaient groupés, sur un lit de fougère d'un vert éclatant, un jeune sanglier, un magnifique daim daguet* eu pleine venaison, et deux beaux chcTreuils. Ces animaux, couchés en rond, la tète sur l'épaule, comme s'ils eussent reposé dans leur fort"^* au fond des grands bois, garnissaient ainsi le pied de l'arbre ; de flexibles liens de lierre garni de ses feuilles suspendaient aux branches inférieures du tronc d'arbre, disposé à peu près en ifs, des lièvres, des lapins de garenne/ alternés avec des oies sauvages d'un gris cendré; des halbrands à la tête verte et H la penne frangée de blanc; des faisans à l'orbite écarlate, au cou bleu changeant et à la plume brillante comme du ciiivfe bruni; des outardes argentées, oiseau de passage assez rare dans nos climats; çà et là des branches.de houx aux baies pourprées, des rameaux de bruyères & fleurs roses, s'entre-

* Daim de deux ans.

** Demeure où les fauves restent cachés pendant le jour.

mêlaient gracieusement a^ec le gibier ainsi étage; venaient ensuite des groupes de bécasses^ de perdreaux gris^ de bartavelles rouges, de pluviers dorés, de poules d'eau d'un noir d'ébène, au bec jaune; aux derniers branchages était suspendu un gibier plus menu et plus délicat encore : cailles, grives, bec-ligues et râles de genêts (ces rois de la plaine) ; enfin, tout au faite de l'arbre, un magnifique coq de bruyère, sans doute égaré des montagnes des Ardennes, semblait ouvrir ses larges ailes d'un brun glacé de bleu, et planer sur cette giboyeuse hécatombe.

Léonard, svelte et agile garçon, à Tœil un peu fauve, mais à la physionomie franche et résolue, contemplait amoureusement son œuvre, et y donnait, pour ainsi dire, une dernière touche, faisant çà et là contraster le rouge d'une bartavelle avec un vert rameau de genévrier, ou le noir d'ébène d'une poule d'eau avec le rose vif d'une branche de bruyère.

— J'ai instruit ces Messieurs de ton af&eux métier, mauvais garçon, dit en souriant le docteur Gasterini à son neveu Léonard; monsieur le chanoine et monsieur l'abbé voudront bien prier pour le salut de ton âme.

— Oh! oh! mon bon oncle, reprit joyeusement Léonard, j'aime mieux qu'ils prient pour le bon tirer des deux premières balles mariées * que de mon affût j'enverrai à quelque bonne et grasse bête de compagnie ** dont je vous offrii^i la hure et les filets, mon bon oncle.

— Hélas! hélas! il est incorrigible ! dit le docteur Gasterini, et malheureusement, seigneur chanoine, vous n'avez pas d'idée du fumet de haut goût dont sont doués une hure con-

^ruement farcie et les filets mignons d'un sanglier d'un an, sautés à la Saint-Hubert! Ah! monsieur le chanoine, quelle succulence! On a bien raison de placer ce mets divin sous l'invocation du saint patron de la vénerie. Mais passons, dit le docteur en précédant dom Diego, ébloui, fasciné par cette

* Deux balles liées ensemble ; elles reDdent le tir plus certain. ** Sanglier d'uD an accompli.

exhibition de gibier si nouvelle poui* lui^ car ces richesses cynégétiques sont inconnues en Espagne.

— Oh! combien est grande la nature dans ses créations! disait le chanoine; quelle miraculeuse échelle de goût et de succulence, depuis le gros et monstrueux sanglier jusqu'au bec-figue, cet oiselet exquis ! Gloire , gloire à toi ! étemelle reconnaissance à toi! ajouta-t-il en manière d'oraison jaculatoire.

— Bravo! dom Diego ! s'écria le docteur, vous voici dans le vrai.

— Le voici dans le matérialisme, dans le paganisme, dans le panthéisme le plus grossier! dit l'intraitable abbé. Vous le damnez, docteur, vous perdez son âme !

— Encore un peu de patience , mon cher abbé, reprit le docteur en faisant un pas vers une autre boutique. Tout à l'heure, malgré vos dénégations, vous serez convaincu que je dis vrai en préconisant l'excellence de la gourmandise, ou plutôt vous pensez comme moi, mais vous trouvez opportun de nier l'évidence. Maintenant, monsieur le chanoine, vous allez vob ici surtout en quoi cette gourmandise, que nous adorons vous et moi, est une des causes d'un des plus grands progrès de l'agriculture, la seule et véritable base de la prospérité du pays. Et sur ce, je vous présenterai mon neveu Mathurin, herbager aux prés-salés, qui nourrissent les seuls bestiaux dignes du gourmand, et qui lui donnent ces inestimables gigots, ces côtelettes souveraines, ces filets de bœuf merveilleux que l'Angleterre même nous envie. Je vous présenterai aussi la fejnme de mon neveu Mathurin, native du Mans, et de cette illustre école d'engraissage qui produit ces poulardes et ces chapons, une des gloires et des richesses de la France.

La boutique du fermier Mathurin, sans doute moins coquette, moins brillante, moins pittoresque que les autres, avait, en revanche, un caractère de simplicité majestueuse.

Sur de grandes claies d'osier, couvertes de branches de tliym, de sauge, de romarin, d'esti^agon et autres herbes for-

27f^ LES SEPT PÉCHÉS CAPITAUX.

tement aromatiques, s'étalaient, avec un aplomb hefculéen, des rosbifs monstrueux, des aloyaux fabuleux, des longes de veau merveilleuses, et de ces gigots et de ces côtelettes nonpareils qui emplissent les cent bouches de la Renommée de la saveur incomparable des bestiaux des prés-salés.

Quoique crue, cette admirable chair, entourée de plantes à odeurs pénétrantes, était si fine, si courte, et d'un rose si vif, sa graisse mate était d'une blancheur si fraîche, si délicate, que dom Diego jetait sur ces spécimens de l'industrie bovine et ovine des regards carnivores.

De son côté, la fermière Mathurine présidait à une exhibition non moins remarquable. On admirait, à demi enfouie dans des touffes de cresson de fontaine, une collection de poulardes, de chapons, de coqs-dindes vierges et de poulets à ia reine, dits tardillons, tous si dodus, si potelés, si ronds, et d'une peau si satinée, que plus d'une jolie femme eût envié leur peau.

— Oh! quelles sont jolies! qu'elles sont ravissantes I balbutia le chanoine; oh! c'est h en perdre la tête!

— Ah ! monsieur le chanoine, reprit le docteur, que direzvous donc, lorsque l'intéressante pâleur de ces poulardes sera dorée aux feux du tourne-broche! lorsque, distendue à se rompre par les truffes qui apparaîtront bleuâtres sous la finesse de son épiderme, cette peau satinée deviendra vermeille, et qu'elle épandra les pleurs d'un jus empourpré,^ bientôt moiré par la lente distillation de cette graisse, presque aussi exquise que la graisse de caille !

— Assez, docteur! s'écria le chanoine exaspéré, assez, de grâce ! ou, bravant le scandale, je me jette sur Tune de ces adorables poulardes, sans le moindre respect pour leur crudité.

—^Calmez-vous, seigneur dom Diego, dit le docteur en souriant; l'heure du dîner approche, et vous pourrez alors rendre vos hommages à deux des sœurs de ces adorables.

S'adressant alors à son neveu Mathurin, le docteur ajouta .

— Ces Messieurs trouvent remarquables les produits de tes herbages et de ta ferme, mon garçon.

— Ces Messieurs sont bien honnêtes, mon cher oncle, l'épondit Mâthurin. Dame ! aussi, c'est du bétail de choix et d'amateui's! Je ne crains ni Anglais, ni Ardennois, pour la saveur de mes bœufs, de mes veaux et de mes moutons de prés-salés, qui font mon petit amour-propre et ma fortune. Car, voyez-vous. Messieurs, le dernier mot de l'agriculture, c'est de faire de la vimide^ comme nous disons. Le bétail produit le fumier, le fumier Tengrais, Fengrais la fertilité de la terre, et la fertilité de la terre vous donne bon affanage et bon pacage pour le bétail. Tout ça se tient et s'enchaine; et plus le bétail est firi'gras, plus il est bon à gourmand, selon le proverbe de chez nous; mieux il se vend, meilleur est son fumier, et conséquemment meilleure est la culture. . C'est comme les volailles à Mathurine; sans doute, ça coûte bien de la peine, ça emploie bien du monde à la ferme, car vous ne croiriez peut-être pas, Messieurs, que pour engraisser un de ces chapons ou une de ces poulardes à la mode mancelle, il faut lui ouvrir le bec et Tempàter quinze ou vingt fois par jour dans sa mue, avec des boulettes de farine d'orge et de lait, et cela pendant trois mois I Mais aussi c'est un fameui produit, car un chapon nous rapporte plus que ne rapporte ailleui^s un mouton ou im veau chétif; mais il faut de grands soins. Aussi, d'après le conseil de ce cher onde, bon conseil s'il en est, tous les ans, à la Noël, voilà. Messieurs, ce que nous faisons à la ferme : le soir, au retour des bestiaux, les deux premiers bœufs qui entrent à l'étable, qu'ils soient les plus beaux ou les moins beaux du troupeau (peu importe, le hasard décide), sont mis de côté; il en est de même des six premiers veaux, des six premiers moutons qui rentrent à Té-* table; ensuite on ouvre les mues des volailles, et les premiers douze chapons, les douze premières poulardes, les douze premiers coqs vierges qui sortent des mues sont ainsi mis de côté.

— A quoi bon? demanda l'abbé. Que deviennent ces animaux ainsi désignés par le sort?

— On en fait un lot, Monsieur, et il est vendu au profit du

no LES SEPT PÉCHÉS CAPITAUX.

personnel de la ferme. Ce bénéfice s'ajoute à leurs gages fixes. Vous comprenez. Messieurs, qu'ainsi tout mon mo.ide a intérêt à ce que bétail et volailles soient indistinctement soignés le mieux possible, puisque le basard seul désigne le lot d^en» couragement, comme nous l'appelons. Qu'arrive-t-il de là. Messieurs? c'est que troupeau et volailles deviennent presque autant la chose de mes gens que la mienne, car, plus le lot se compose de beaux produits, plus il se vend cher et plus mon monde bénéficie. Eh bien! Messieurs, croiriez-vous que, grâce au zèle, aux soins, à l'activité, que donne à mes gens de ferme Fespoir de ce bénéfice, je gagne encore plus que je ne leur abandonne, parce que, encore une fois, notre intérêt à tous est commun; de sorte que, en rendant la condition de ces braves gens beaucoup meilleure, j'y trouve mon avantage.

— La morale de ceci, seigneur chanoine, dit le docteur en souriant, est qu'il faut manger le plus possible d'excellents aloyaux, de tendres côtelettes de prés-salés, et se livrer avec le même dévouement à une consommation effrénée de poulardes, de chapons et de coqs-dindes vierges, afin d'activer l'intéressante industrie mancelle.

— Je tâcherai, monsieur le docteur, dit gravement le chanoine, d'être à la hauteur de mes devoirs.

— Et ils sont plus nombreux que vous ne le pensez, seigneur dom Diego, car il dépend aussi de vous que le pauvre monde soit mieux vêtu et mieux chaussé. Ce à quoi vous pouvez particulièrement concourir, en mangeant force grenadins de veau à la Samaritaine, force bifteks au beurre d'anchois, force langues de mouton à la d'Uxelle.

— Ah çà ! monsieur le docteur, dit le chanoine, vous plaisantez!

— Vous vous en apercevez un peu bien tard, dom Diego, dit l'abbé.

— Je parle très-sérieusement, reprit le docteur, et je vais vous le prouver, seigneur dom Diego. Avec quoi se font les

herbage^

— Avec du cuir, monsieur le docteur.

— Et qui produit ce cuir? Ne sont- ce pas les boeuPs, les moutons, les veaux? D est donc évident que plus Ton consomme de bétail, plus le prix du cuir diminue, et plus les bonnes et saines chaussures deviennent accessibles aux pauvres gens qui ne portent que des sabots.

— C'est vrai, dit le chanoine d'un air cogitatif, c'est pourtant vrai!

— Maintenant, reprit le docteur, et les bons vêtements de laine, et les bons bas de laine, de quoi sont-ils tissés? de la toison des moutons! Or donc, plus l'on consomme de moutons, plus la laine devient bon marché.

— Ah! monsieur le docteur, s'écria le chanoine, emporté par un élan de vaillante philanthropie, c'est à regretter de ne pouvoir faire dix repas par jour ! Oui, oui, c'est à se crever d'indigestion pour le plus grand bonheur de ses semblables !

— Ah ! seigneur dom Diego, répondit le docteur d'un ton pénétré, tel est peut-être le glorieux martyre qui vous attend !

— Et je le subirai avec joie, avec orgueil ! s'écria le chanoine enthousiasmé; il est doux de moiu-ir pour rbumanilé!

L'abbé Ledoux ne pouvait plus en douter, dom Diego lui échappait; aussi manifestait-il son dépit par de dédaigneux haussements d'épaules et par des roulements d'yeux courroucés.

— Oh ! mon Dieu ! monsieur le docteur, dit soudain le chanoine en dilatant à plusieurs reprises ses larges narines, quelle est donc cette appétissante odeur que je sens là ?

— C'est le spécimen de l'industrie de mon neveu Michel, monsieur le chanoine; elle sort à peine du four; voye^ comme c'est doré, comme c'est friand ! ^

Et le docteur Gasterini désigna du geste au chanoine les plus merveilleux échantillons de pâtisserie et de petits-fours que l'on puisse imaginer : pâtés formidables au gibier, au poisson ou à la volaille; bouchées aux queues d'écrevisses, tourtes aux fruits, tartelettes aux confitures et aux crèmes de toutes sortes, brioches fumantes, meringues à la gelée d'ana-

nas^ viennoises pralinées, nougats montés en forme de rochers supportant des temples de sucre candi; sultanes élégantes^ dont* le dame en sucre fjlè, pareil à un ûligraae d'argent, laisse apercevoir un l)assin de massepaini à la vanille rempli de crème à la rose, crème fouettée aussi légère que de récume. Passons sous silence d'autres merveilleuses friandises qu'il aérait trop long d'énumérer, et que le chanoine dom Diego contemplait avec une muette admiration.

— L'heure de dîner s'approche, et il faut que j'aille bientôt à mes fourneaux donner la dernière touche à certains mets que je fais ébaucher par mes élèves, dit le docteur Gasterioi à son hôte. Aussi, pour vous prouver l'importance de cette branche d'industrie si appétissante, je me boraerat à une seule question.

Et s'adressant à son neveu Michel i

— Mon garçon, dis h Monsieur combien ta as payé le fonds de pâtisserie que tu exploites rue de la Paix,

— Vous le savez bien, mon cher onde, répondit Michel ^n souriant affectueusement au docteur Gasterini, puisque vous m'avez avancé l'argent nécessaire & cettç acquisition.

— Ma foi! mon garçon, comme tu m'as intégralenient remboursé depuis longtemps, j'ai oublié ee ohiffî^'e* Voyons, c eiaii. • •

— Deux cent mille francs, mon cher oncle; et j'ai fait une excellente affaire. Du reste, la maison est bonne; car mon prédécesseur a gagné dans ce commerce vingt mille livres de rentes en dix ans.

—Vingt mille livres de rentes! s'écria dom Diego avec stupéfaction, vingt mille livres de rentes!

— Voilà pourtant, monsiemr le chanoine, comment Ton crée des capitaux en mangeant des pâtés chauds à la financière, ou des babas aux pistaches. Maintenant, voulez- vous voir quelque chose de véritablement grandiose? car il s'agit, cette fois, d'une industrie qui touche^ non-seulement aux intérêts de presque toutes les contrées de la France, mais qui s'étend jusque dans une grande partie de l'Europe et de

LA GOURSA^DISE. 283

rOrient, c'esl-à-dire ai Alkinasiie. en hiLe, en Gr4<!e, kn. Espagne, en Portngall l'a* îniiiîtrifi «^ ni-t ez clr:-:Ii\ a des capitaux «nomieS; qni «>!C'ape •i'is p^prili".:::!? •c:.*L":r»rrf. et dont les prodoits de premL^rs choix atif;.^**!^. piri.Lï à «I-fs prix fabuleux; une industrie, enfin, qui es: furti.ot j U g*, ormandise ce que Fâme est au corçs^ Tesçr*. à Li nn-L-rt! Tenez, seigneur dom Hîé^^ re^-inlez et Ténéx^z, car ki, ks plus jeunes sont déjà bien Tieux. *

Aussitôt, le chanoine ôta par instinct son chapeau et couiiia respectueusement la tète.

— Je vous présente mon neren Th*fodore, commiçsionnaire en Tins fins firançaîs et étrangers, dit le docteur au chanoine. Dans cette boutique, rien de brillant ni de ehatoyant : de simples étagères de bois chargées de bouteilles poudreuses, et au-dessus de chaque étagère des écriteaux en lettres rouges sur fond noir, où on lisait ces mots, d'un laconisme significatif :

«Ghambertin (comète). — Clos-Yougeot-4813. ^ Volney (comète). — Nuits-1820. — Pomard-1834. — Châblis-!834.

— Pouilly (comète). — Cliâteau-Margot-1818. — Haut-Brion-* 4820. — Château-Laffitte-1834. — Sauteme-i811. — Grave (comète). — Roussillon-1800. — TaYel-i802. — Cahors-i793.

— liUneM8i4. — Frontignan (comète), — Rivesaltes-1831.

— Aï mousseux- 1820. — Aï rose-183i.-^SiUery sec (comète). -— Eau-de-vie de C( cmac-1737. — Anisette de Bbrdeaux-1804. r^ Ratafia de Louyàxj-ISOT.

Page 1