‹ Les sept pendus. La vie d'un popeChapitre 12 sur 12 · ILS SONT ARRIVÉS · texte numérisé non relu

ILS SONT ARRIVÉS

Le train avançait avec rapidité.

Serge Golovine se souvenait d'avoir passé Tété, quelques années auparavant, dans une petite campagne située sur le même chemin. Il s*y était promené souvent le jour et la nuit; il la connaissait bien. En fermant les yeux, il pouvait s'imaginer qu'il y retournait, par le dernier train, après s'être attardé chez des amis.

« J'arriverai bientôt», pensa-t-il en se redressant; et ses yeux rencontrèrent la sombre fenêtre grillée. Autour de lui rien ne bougeait. Seul le Tzigane crachotait continuel-

lement, et ses yeux courant le long du wagon semblaient toucher les portes, les soldats.

— Il fait froid, dit Vassili Kachirine entre ses lèvres minces et qui paraissaient gelées.

Tania Kovaltchouk s'agita, maternelle:

— Voi^ci un fichu très chaud pour vous envelopper... *

— Le cou? demanda Serge, et il eut peur de sa question.

— Qu'importe, Wassia ! Prends- le...

— Enveloppe-toi. Tu auras plus chaude ajouta Werner.

Il se tourna vers lanson et lui demanda tendrement :

— Et toi, tu n'as pas froid?

— Werner, il veut peut-être fumer '/Camarade, voulez-vous fumer? demanda Moussia.

Nous avons du tabac.

— Je veux bien.

— Donne-lui un« cigarette, Serge! dit Werner.

Mais Serge lui tendait déjà son étui.

Et tous se mirent à regarder avec tendresse comment les doigt» inhabiles de lan-

son prenaient la cigarette, comment s'enflammait Tallumette et comment de sa bouche sortait une petite fumée bleuâtre.

— Merci, dit lanson. C'est bon.

— Que c'est drôle ! dit Serge.

— Qu'est-ce qui est drôle? demanda Werner. •

— La cigarette, répondit Serge, qui ne voulait pas dire toute sa pensée.

lanson tenait la cigarette entre ses doigts vivants et pâles. Avec étonnement, il la regardait. Et tous fixaient leur regard sur ce petit bout de papier, sur cette spirale de fumée sortant de la cendre grise.

La cigarette s'éteignit.

— Elle s'est éteinte, dit Tania.

— Oui, elle s'est éteinte.

— Que le diable l'emporte! dit Werner, regardant avec inquiétude lanson dont la main tenant la cigarette pendait, comme morte.

Soudain, le Tzigane se tourna, pencha son visage tout près de celui de. Werner et, le regardant dans le blanc des yeux, chuchota:

— Monsieur, si on attaquait les soldats du convoi?,.. Qu'en pensez-vous?

— Non, répondit Werner.

— Pourquoi? Il vaut mieux finir en combattant. Je donnerai un coup, on m'en donnera un autre et je mourrai sans m'en apercevoir...

— Non, il ne faut pas, dit Werner.

Et il se tourna vers lanson :

— Pourquoi ne fumes-tu pas?

Le visage desséché de lanson se plissa pitoyablement, comme si quelqu'un avait tiré les fils qui mouvaient les rides de sa figure; l'Esthonien sanglota sans larmes, d'une voix blanche :

— Je ne peux pas fumer. Ah! ah! ah! Il ne faut pas me pendre. Ah! ah! ah!

Tout le monde se tourna vers lui. Tania, pleurant abondamment, lui caressait les bras et rajustait son bonnet :

— Mon ami, ne pleure pas, mon ami !

Mon pauvre ami!

Tout à coup les wagons s'entrechoquèrent et ralentirent leur marche. Les con-

damnés se 1 evèrent, mais se rassirent aussitôt.

— Nous sommes arrivés, dit Serge.

Subitement, ce fat comme si Ton avait

pompé tout l'air de la voiture. Il devint difficile de respirer. Les cœurs dilatés pesaieni dans la poitrine, montaient vers la gorge, battaient désespérément, et le sang, dans sa terreur, semblait se révolter. Les yeux regardaient le plancher trépidant, les oreilles écoutaient les roues qui roulaient toujours plus lentement, roulaient encore, puis s'arrêtaient doucement.

Le train stoppa.

Une étrange torpeur envahit les condamnés. Ils ne souffraient pas. Ils semblaient vivre d'une vie inconsciente. Leur être sensible était absent; seul son fantôme se mouvait, parlait sans voix, marchait en silence. On sortit. On se rangea par deux, en aspirant l'air frais de la forêt. Comme dans un rêve, lanson se débattait gauchement : on l'arracha du wagon,

— No»s irons à pied? demanda quelqu'un presque gaiement.

— Ce n'est pas loin, répondit une voix iasouciante.

Sans rien dire, on avançait dans la forêt, le long d'un chemin boueux et humide. Les pieds glissaient, s'enfonçaient dans la neige-, et les mains s'accrochaient parfois involontairement à celles des camarades. Respirant avec peine, les soldats marchaient en file, de chaque côté des condamnés. Une voix irritée prononça :

— Ne pouvait-on tracer le chemin ? On a peine à avancer.

— On a bien nettoyé, Votre Nobles^, mais c'est le dégel. Il n'y a rien à faire.

Chez les condamnés la conscience revenait, mais partielle. Tantôt la pensée semblait affirmer : « C'est vrai, on ne pouvait pas nettoyer le chemin », tantôt elle s'obscurcissait de nouveau et il ne restait que l'odorat qui percevait avec une acuité singulière la senteur forte et saine de la forêt; tantôt encore tout devenait très clair, très compréhensible, et la forêt, et la nuit, et le chemin... et la certitude que tout à l'heure,

dans une minute, la mort implacable les saisirait. Et petit à petit, un chuchotement s'élevait :

— Il est quatre heures bientôt.

— Je Tai dit. Nous sommes partis trop tôt.

— Il fait jour à cinq heures.

— C'est cela, à cinq heures ; il fallait donc attendre.

On s'arrêta dans la clairière obscure. Près de là, derrière les arbres dont l'ombre immense s'agitait sur le sol, se balançaient silencieusement deux lanternes. C'est là qu'étaient dressées les potences.

— J'ai perdu un de mes caoutchoucs, dit Serge.

— Eh bien ? demanda Werner sans comprendre.

— Je l'ai perdu. J'ai froid.

— Où est Vassili?

— Je ne sais pas. Le voilà.

Sombre et immobile, Vassili se tenait tout près d'eux.

— Où estMoussia?

— Me voici. C'est loi, Werner?...

On se regardait; on évitait de se tourner du côté où, silencieuses et terriblement expressives, se balançaient les lanternes. A gauche, la forêt clairsemée semblait s'éclaircir encore. Et au delà, c'étaient de vastes plaines grises, d'oii venait un vent humide.

— C'est la mer, dit Serge en humant les souffles. C'est la mer...

Moussia répondit par les vers de la chanson :

— « Mon amour vaste comme la mer ».

— Que dis-tu, Moussia?

— « Les rives de la vie ne peuvent contenir

Mon amour vaste comme la mer ».

— « Mon amour vaste comme la mer », répéta pensivement Serge.

— « Mon amour vaste comme la mer », reprit Werner.

Et soudain il s'étonna :

— Moussia, ma petite Moussia, que tu es encore jeune!

A ce moment, tout près de l'oreille de Werner retentit la voix haletante et passionnée du Tzigane :

— Monsieur, monsieur, regardez la forêt. Qu'est-ce que tout cela? Et là!... les lanternes! Est-ce le gibet?

Werner le regarda. Les traits convulsés de l'homme étaient effrayants à voir.

— Il faut nous dire adieu, murmura Tania.

— Attends ! On va lire le jugement. Oii est lanson?

lanson restait étendu dans la neige. Des gens Tentouraient. Une violente odeur d'éther se répandait autour d'eux.

— Eh bien, docteur, est-ce bientôt fini ? demandait quelqu'un avec impatience.

— Ce n'est rien. Une syncope. Frottez-lui les oreilles avec de la neige. Ça va déjà mieux. Vous pouvez lire...

La lumière d'une lanterne sourde se répandit sur le papier et des mains blanches dégantées. Le papier et les mains tremblaient. La voix aussi.

— Messieurs, peut-être vaut-il mieux ne pas lire... Vous connaissez tous Je jugement...

— Ne lisez pas I répondit pour tout le monde Werner.

Et la lumière disparut aussitôt.

Les condamnés refusèrent aussi l'office du prêtre. Sa silhouette noire et large fit quelques pas en arrière et disparut. L'aube pointait. La neige devint plus blanche, plus sombre le visage des condamnés, et la forêt plus dénudée et plus triste.

— Messieurs, marchez deux par deux.

Vous pouvez choisir votre compagnon. Mais je vous prie d'accélérer le pas.

Werner désigna lanson qui était debout, soutenu par deux soldats.

— J'irai aveclui. Serge, prends Wassih... Passez devant nous.

— C'est bien.

— Je vais avec toi, Moussia, dit Tania. Viens, embrassons-nous !

Tous s'embrassèrent rapidement. Le Tzigane embrassait avec force ; on sentait ses

dents ; lanson doucement et mollement, d'une bouche à demi-ouverte. Il semblait qu'il ne comprenait plus ce qu'il faisait. Quand Serge et Wassili eurent fait quelques pas, celui-ci s'arrêta subitement et, d'une voix forte, mais qui semblait étrangère et inconnue, cria :

— Adieu ! camarades !

— Adieu, camarade ! lui fut-il répondu.

On se remit en marche. Tout était tranquille. Les lanternes derrière les arbres devinrent immobiles. On entendait un cri, une voix, un bruit quelconque, mais là comme ici tout était calme.

— Ah! mon Dieu! râla quelqu'un.

On se retourna : c'était le Tzigane qui, dans un effort désespéré, criait :

— On va nous pendre !

Il s'agitait, battant l'air de ses mains et cria encore :

— Dieu I Est-ce que je serai pendu tout seul?

De ses mains convulsives, il agrippa la main de Werner et continua :

— Monsieur, mon cher, mon bon monsieur. Tu viendras avec moi, veux-tu ?

Werner, le visage crispé par la douleur, lui répondit :

-^- Je ne puis, je suis avec lanson.

— Ah! mon Dieu! Alors, je serai seul.

Pourquoi ? Pourquoi?

Moussia fit un pas vers lui et murmura :

— J'irai avec vous.

Le Tzigane recula et la fixa de ses grands yeux dilatés :

— Avec toi ? -~ Oui.

— Mais tu es si petite, tu n'as pas peur de moi ? Je ne veux pas. J'irai seul.

— Je n'ai pas peur de vous...

Le Tzigane découvrit ses dents.

— Ne sais-tu pas que je suis un brigand? Et tu veux bien de moi? Réfléchis. Je ne serai pas fâché si tu refuses.

Moussia se tut et dans l'aube blanchissante son visage sembla d'une pâleur lumineuse et mystique. Soudain, elle s-avança

rapidement vers le Tzigane et, prenant sa tête dans ses mains, elle Tembrassa fortement. Lui la prit par les épaules, l'écartaun peu, puis la baisa bruyamment sur les joues et sur les yeux.

Le soldat qui se trouvait auprès d*eux s'arrêta, ouvrit les mains et laissa tomber son fusil. Mais il ne se baissa pas pour le ramasser. Il resta un moment immobile, fit un brusque écart et se mit à marcher dans la forêt.

— Où vas-tu? lui cria d'une voix effrayée son camarade. Reste !

Mais l'autre, avec peine, essayait d'avancer. Tout à coup, il battit Tair de ses mains et tomba, le visage en avant.

— Ramasse ton fusil, poule mouillée ! ou c'est moi qui le ramasserai, cria sévèrement le Tzigane. Tu ne connais pas ton service. N'as-^tu jamais vu un homme mourir ?

De nouveau, les lanternes vacillèrent. Le tour de Werner et de lanson était arrivé. — Adieu, monsieur! dit le Tzigane à voix haute. Nous nous reverrons dans l'autre

monde. Quand tu m'apercevras, ne te détourne pas.

— Adieu î

— Il ne faut pas me pendre, dit encore lanson, d'une voix blanche.

Mais Werner le prit par la main et lanson fit quelques pas. Ensuite, on le vit s'affaisser dans la neige. On se pencha vers lui, on le souleva, on le porta, tandis qu'il se défendait mollement dans les bras des soldats.

Et de nouveau, les lanternes jaunes devinrent immobiles...

— Et moi, Moussia, j'irai donc seule ? dit tristement Tanià. Nous avons vécu ensemble et maintenant...

— Tania, ma bonne Tania î

Le Tzigane s'interposa ardemment, tenant Moussia comme s'il craignait qu'on la lui arrachât :

— Mademoiselle, s'écria-t-il, allez seule. Vous avez une âme pure. Vous irez où vous voudrez. Moi, je ne le puis. Je suis un bandit. Je ne puis partir seul. « — Où vas-tu? me dira-t-on, toi qui as tué^ qui as volé ! »,

car j*ai volé aussi des chevaux, mademoiselle. Et avec elle, je serai comme avec un enfant innocent, comprenez-vous?

— Oui, je comprends. Allez donc ! Laissemoi t'embrasser encore une fois, Moussia.

— Embrassez-vous ! Embrassez-yous ! dit le Tzigane. Vous êtes des femmes. 11 faut bien se dire adieu.

Le tour de Moussia et du Tzigane arriva. La femme marchait avec précaution, d'un pas glissé et se retroussait par habitude. La soutenant d'une main forte et tâtant le terrain de son pied, l'homme l'accompagnait à la mort. Les lumières s'immobihsèrent. Autour de Tania tout redevint tranquille et solitaire. Les soldats, gris dans la lueur blafarde de l'aube, se taisaient.

— Je reste seule, dit Tania. Et elle soupira. Serge est mort, Wern^er et Wassili sont morts. Et Moussia meurt. Je suis seule. Soldats, mes petits soldats, vous voyez, je suis seule, seule...

Le soleil se leva au-dessus de la mer.

On plaça les cadavres dans des coffres et l'on se remit en route. Le cou allongé, les yeux exorbités, leurs langues bleues sortant des bouches, les suppliciés refaisaient le chemin par lequel, vivants, ils étaient venus.

Et la neige était douce, et Tair de la forêt était pur et embaumé.

Le caoutchouc perdu par Serge faisait une tache noire dans la blancheur du chemin.

C'est ainsi que les hommes saluaient le soleil levant.

Sur toute l'existence de Yassili Fiveiskv pesait une fatalité mystérieuse et farouche. En butte à des malédictions inconnues, il avait porté, dès sa jeunesse, le fardeau de la tristesse, de la douleur et de la maladie, et les plaies toujours saignantes de son cœur ne se cicatrisaient jamais.

Au milieu des hommes, il allait solitaire, environné, semblait-il, d'une atmosphère délétère et spéciale, comme d'un nuage invisible et transparent.

Fils d'un père humble et patient, pauvre prêtre ignoré, il était, lui aussi, un humble et un patient, et longtemps, il n'avait pas

eu conscience de cette préméditation sournoise et méchante que les misères mettaien à fondre sur sa tête sans beauté.

Il tombait vite et se relevait lentement, pour retomber encore, et de nouveau se relever plus lentement; c'était une fourmi laborieuse, et, broutille sur broutille, grain de sable sur grain de sable, sans cesse, il restaurait sa fourmilière détruite, sur les grand'routes de la vie.

Et lorsqu'il eut été ordonné prêtre, et qu'ayant épousé une belle jeune fille, elle lui eut donné un fils et une fille, il crut sa destinée bien établie, solidement et définitivement, comme celle des autres hommes ; — et il bénit Dieu, parce qu'il croyait en lui, et parce qu'il avait une âme sans malice.

Or, dans la septième année de son bonheur, par un torride après-midi de juillet, il arriva ceci : les enfants du village s'en allèrent à la baignade, et parmi eux, le fils du pope, nommé Yassili, un garçonnet noiraud et renfermé, comme son père. Et Vassili se noya.

La jeune popadia, accourue sur la berge avec la foule, assista au simple et déchirant spectacle de la mort : jamais elle n'oublia les battements de son cœur, si sourds et si lents, que chacun d'eux semblait devoir être le dernier; et la transparence insolite de l'air, oij passaient et repassaient les figures familières, mais devenues étrangères en cet instant ; et la confusion singulière des discours, où chaque parole entendue, semble s'arrondir dans l'air, pour fondre et s'effacer ensuite, au milieu des paroles nouvelles.

Elle en conçut pour toute sa vie l'épouvante des jours clairs et ensoleillés ; ils faisaient revivre à ses yeux les larges carrures détachées en plein soleil, les pieds nus solidement campés dans les débris de légumes jonchant la berge, l'élan régulier de la barque blanche, oij repose, tout au fond, le petit corps fluet et recroquevillé, si proche et déjà si lointain, étranger à jamais.

Et longtemps après, quand déjà l'herbe eut poussé sur la tombe du petit Vassia, la

popadia répétait encore, inlassable, la prière des mères malheureuses :

— Seigneur, prends ma vie, mais rendsmoi mon enfant I...

Dès lors, toute la maisonnée du père Vassili, se mit à craindre les jours lumineux de Télé, 011 le soleil brûle d'un feu trop vif, oii la rivière décevante, incendiée par ses rayons, brille d'un intolérable éclat...

Ces jours-là, quand tout s'épanouissait alentour, les hommes, les champs, les bêtes, desreg-ards d'angoisse se posaient sur la popadia, et tous, à dessein, s'efforçaient de parler fort et de rire bruyamment. Mais elle, indolente et morne, fixait sur eux un regard si étrange et si obstiné, qu'ils détournaient les yeux ; elle s'en allait errer par la maison à la recherche d'objets famihers : des clefs, un verre, une cuiller. Tous ces objets, on les mettait à sa portée ; mais elle continuait à chercher, toujours plus anxieuse et plus opiniâtre, à mesure que le soleil luisait plus gaiement et plus haut dans le ciel.

Alors, elle venait à son mari, posait une main glacée sur son épaule et répétait indéfiniment sa vaine demande :

— Vassia, dis, Vassia?

— Quoi, ma chérie ? répondait le père Yassili, humble et navré, et, de ses doigts tremblants, aux ongles incultes et souillés de terre, il lissait doucement les cheveux en désordre.

Elle était encore jeune et jolie, et sur la soutane usée du prêtre sa main, lourde et blanche, reposait comme une main de marbre.

— Qu'y a-t-il, chérie? \^eux-tu boire un peu de thé? Tu n'as pas encore bu.

— Vassia, dis, Vassia? implorait-elle encore, et, sa main découragée abandonnant l'épaule, elle poursuivait ses recherches, toujours fiévreuse et plus impatiente.

La maison avec ses chambres en désordre une fois explorée, elle allait au jardin, du jardin à la cour, pour s'en revenir encore à la maison. Cependant, le soleil montait toujours dans le ciel ; à travers les arbres, la

rivière resplendissait chaude et tranquille, et la fille de la popadia, Nastia, cramponnée d'une main à ses jupes, la suivait pas à pas, déjà taciturne et grave, comme si Fombre noire des choses à venir eût envahi son cerveau de six ans ; ses petits pas pressés s'efforçaient à égaler les pas longs et distraits de la mère, et ses yeux, sournoisement baissés, jetaient des regards chagrins sur le jardin familier, mais toujours plein d'un mystérieux attrait.

Dès que le soleil était parvenu au zénith, la popadia s'enfermait dans sa chambre, les volets clos ; et là, dans l'obscurité, elle buvait jusqu'à l'ivresse, avivant à chaque gorgée l'amertume de son chagrin et la brûlure de ses souvenirs.

Elle pleurait et se parlait à elle-même, d'une voix traînante et mal assurée, comme les gens qui lisent avec peine un ouvrage difficile : c'étaient indéfiniment les mêmes histoires, où vivait, riait et mourait, un petit garçon tranquille et noiraud; et, dans ses

paroles chantantes et ses phrases de livre, les yeux, le sourire et les raisonnements vieillots de l'enfant revivaient un instant.

Quand, pour la première fois, le père Vassili s'aperçut que sa femme s'enivrait, il comprit, à son air de révolte exaspérée et d'amère gaîté, que c'était pour la vie ; il se mit à frotter l'une contre Tautre ses mains sèches et hrûlantes et partit subitement d'un rire silencieux et stupide qui ne s'arrêtait plus; enfin, il se raidit, et se détournant de sa femme qui pleurait douloureusement, il réussit à contenir ce rire déplacé ; mais, par instants, il pouflfait encore sous cape, les mains devant la bouche comme un écolier en faute.

Tout à coup, il redevint sérieux et ses mâchoires se refermèrent comme un étau de fer ; il ne sut pas trouver un mot de tendresse ou de consolation pour la popadia qui divaguait ; seulement, quand elle se fut endormie, il lui signa le front par trois fois, s'arrêta dans le jardin auprès de Nastia pour lui caresser froidement les cheveux, et s'en alla aux champs.

Longtemps, il marcha au milieu des hautes moissons de seigle, les yeux fixés sur la poussière blanche et moelleuse du chemin, 011 se lisait encore l'empreinte arrondie des pieds nus. Au détour de la route, il s'arrêta. Devant lui, autour de lui, jusqu'à l'horizon lointain, les épis lourds ondoyaient sur les tiges frêles ; là-haut, dans le ciel bleu tout pâle de chaleur, resplendissait un soleil implacable, et c'était tout. Pas un arbre, pas une maison, pas un homme!

Il était seul, perdu dans l'immensité lourde des épis, devant le visage lointain du ciel torride.

Le père Vassili leva les yeux : ils étaient petits et enfoncés, noirs comme des charbons, et brûlaient d'un feu sombre, reflet de l'embrasement du ciel ; il croisa les bras sur sa poitrine et voulut parler. Les mâchoires de fer, serrées comme un étau, frémirent, ses dents grincèrent, et, d'un etfort semblable à un bâillement convulsif, le pope ouvrit la bouche et prononça ces paroles à voix haute et distincte :

— Je crois !

Le cri de sa prière, lancé comme un défi, se perdit sans écho dans l'immensité du ciel et des champs ; et de nouveau, avec passion, comme pour persuader ou pour avertir, il répéta :

— Je crois !

De retour à la maison, il entreprit encore une fois de reconstruire, grain de sable sur grain de sable, sa fourmilière détruite ; il assista à la traite des vaches, peigna luimême les longs cheveux rêches de Nastia et, malgré l'heure tardive, fit dix verstes, pour aller consulter le médecin du canton sur la maladie de sa femme.

Le médecin lui remit des gouttes dans une fiole.

Le père Vassili n'était aimé de personne, ni de ses paroissiens, ni de ses subordonnés.

A l'église^ il s'acquittait mal et pauvrement de son office; sa voix sèche et sans ampleur ânonnait dans les lectures; à certains moments, il précipitait ses mots au point de dérouter le diacre ; à d'autres, il lambinait sans motif.

Bien qu'il ne fût pas cupide, sa façon d'accueillir l'argent et les offrandes était si gauche qu'on le croyait intéressé et qu'on en riait à sa barbe. Et comme, de plus, on le savait très malheureux dans sa vie privée, tout le monde aux environs le tenait à l'é-

cart avec un certain mépris ; et même, on considérait comme un mauvais présage de le rencontrer ou de s'entretenir avec lui.

Le jour anniversaire de sa naissance, il avait invité à souper les notables du village et tous avaient répondu par une acceptation ; mais quand vint l'heure du souper, le clergé fut seul à venir; parmi les paroissiens de marque, nul ne parut au festin ; le pope s'en trouva humilié devant ses subordonnés, et la popadia, qui voyait ainsi prodigués en pure perte les vins de prix et les dessertes commandés à la ville, en fut cruellement mortifiée :

— On ne veut même plus venir chez nous, soupira-t-elle tristement et sans avoir touché aux vins.

Quand les invités s'en allèrent, ils étaient ivres et dirent à peine merci ; d'ailleurs, dans leur voracité hâtive, ils n'avaient apprécié ni les desserts, ni la finesse des vins.

Le plus inconvenant à l'égard du pope était le marguillier, un certain Ivan Porpiiyritch; il méprisait franchement le prêtre pour sa malchance, et, quand l'effrayante ivrognerie de la popadia devint chose avérée au village, il se jura de ne plus baiser désormais la main du pope.

C'était à la sortie de la messe : au moment où le père Wassili tendit vers lui sa main, Ivan Porphyritch affecta de se détourner avec insolence.

La main brunie par le haie resta suspendue en l'air, lamentable, et le pope rougit jusqu'aux oreilles, sans mot dire.

Cet incident, dont parla tout le village, ne fit que confirmer encore Ivan Porphyritch dans son opinion que le pope était un homme mauvais et sans dignité ; il résolut de travailler les paysans pour les inciter à se plaindre à l'hyparchie et à demander un autre pasteur.

Cet Ivan Porphyritch était lui-même un homme riche, parfaitement heureux et universellement respecté ; il avait un air d'im-

portance, des joues fermes et rebondies, une grande barbe noire ; et la toison noire aussi qui lui recouvrait tout le corps, surtout la poitrine et les jambes, lui semblait être l'indice d'un bonheur particulier; il était d'ailleurs hautain, présomptueux, toujours g-ai, et persuadé que Dieu l'avait élu entre les autres hommes. Un terrible accident de chemin de fer, où périrent de nombreuses victimes, ne lui coûta que sa casquette qui fut souillée de terre. « Et encore, elle était vieille! » c*oncluait-il d'un air suffisant, car cette circonstance lui semblait être un nouveau mérite à son actif.

Tout cela faisait du marguillier un être terrible et extraordinaire aux yeux timides du pope. S'ils venaient à se croiser, il ôtait le premier son chapeau à larges bords* avec une hâte peu convenable ; il sentait même en s'éloignant, ses pas se presser, comme ceux d'un homme eârayé et honteux de son effroi, etses jambes flageolantes s'embarrasser dans les plis de sa soutane. 11 lui semblait que toute sa destinée énigmatique

et cruelle s'incarnait dans cette barbe noire énorme, ces mains poilues, cette démarche imperturbable, et qu'il lui fallait se ramasser, se faire tout petit, se bien cacher derrière les murSj sous peine d'être écrasé comme une fourmi par ce grand corps menaçant.

Peu à peu, tout ce qui appartenait à Ivan Porphyritch, tout ce qui le concernait, avait pris pour lui un tel intérêt que parfois, pendant des journées entières, sa pensée s'absorbait sur le marguillier, sa femme, ses enfants, sa richesse.

Même, quand il travaillait aux champs parmi les paysans, paysan lui-même avec ses grosses bottes graissées et sa chemise de chanvre, il lui arrivait fréquemment de se retourner vers le village ; et c'était toujours, près de l'église, la maison à deux étages du marguillier, avec son toit recouvert de tuiles rouges, qu'il apercevait la première. Mais sa propre maisonnette, avec son humble toiture de bois, il la découvrait à grand'peine, au milieu de la verdure grisâtre des saules échevelés par le vent; et le seul aspect de ces

deux toits si voisins et si dissemblables avait quelque chose de navrant qui lui serrait le cœur.

Un jour, lors de la fête de l'Epiphanie, la popadia revint de Téglise toute en larmes et se plaignit d'avoir été insultée; elle passait devant Ivan Porphyritch pour aller à son banc; et lui, avait dit assez haut pour être entendu de tout le monde :

— On ne devrait pas laisser cette ivrognesse entrer à l'église ; c'est une honte!...

La popadia pleurait en racontant l'injure ; et, dans cet instant, les progrès de sa vieillesse et de son affaissement pendant les quatre années qui avaient suivi la mort de Yassia apparurent au pope avec une cruelle et indiscutable évidence.

Elle était jeune encore, mais déjà des fils d'argent sillonnaient ses cheveux ; ses dents avaient noirci et ses yeux s'étaient gonflés ; elle fumait et c'était pitié de la voir avec sa cigarette qu'elle tenait gauchement, à la manière des femmes, entre deux doigts dressés. Tout en fumant, elle pleui'ait, et la ciga-

relte tremblotait entre ses lèvres enflées par les larmes.

— Seigneur Dieu I Pourquoi? Seigneur!

répétait-elle, en regardant tomber avec une insistance imbécile, la pluie fine de septembre.

Les gouttes d'eau avaient brouillé les vitres, et, dans l'ombre maintenant descendue, les branches du bouleau, lourdes de pluie, remuaient comme des fantômes. Dans la maison, on ne chauffait pas encore, pour ménager le bois, et l'air y était humide, froid, hostile comme dans une cour.

— Que faire avec des gens pareils, chérie ? disait le pope en manière d'excuse, — et il se frottait les mains, qu'il avait sèches et brûlantes, — il faut prendre patience !

— Seigneur! Seigneur! personne ne nous défendra donc? gémissait la popadia.

Dans un coin, les yeux de loup de la morne Naslia luisaient immobiles et froids à travers les mèches éparses de ses cheveux rudes...

Quand la nuit fut venue, la popadia était ivre; et alors, commença pour le pope la plus intolérable, la plus cruelle, la plus lamentable des épreuves, celle dont il ne se souvint jamais sans un sursaut de honte et de chasteté outragée.

Dans l'obscurité maladive des persiennes closes, dans les rêvasseries monstrueuses engendrées par l'alcool et les phrases traînantes indéfiniment ressassées, la popadia conçut un espoir insensé : mettre au monde un second fils en qui revivrait l'enfant mort prématurément. Oui, l'enfant allait renaître avec son doux sourire, avec ses yeux resplendissants d'une calme lumière, avec son parler tranquille et déjà raisonnable ; il allait renaître dans la beauté de son enfance innocente, tel enfin qu*il était en cette terrible journée de juillet, où le soleil ardent brûlait dans le ciel, oii la rivière aveuglante et perfide étincelait au loin !...

Et, tout enflammée de sa folle espérance, belle, jusqu'à l'indécence, du feu qui Гетbrasait, la popadia voulut les caresses de son

époux : tantôt elle le suppliait humblement, tantôt elle minaudait et se faisait provocante. Mais Teffroi ne quittait pas le visage assombri du prêtre.

Alors, douloureusement, elle s'etîorça de redevenir la créature tendre et désirable qu'elle était il y a dix ans : elle prit un visage timide et virginal, et murmura de petites phrases naïves de iîUette ; mais ses lèvres gonflées par l'alcool ne lui obéissaient pas, et sous les cils baissés brûlait, ardent et significatif, le feu d'un désir insensé... Et cependant le pope, la face abîmée dans ses mains fiévreuses, murmurait faiblement :

— 11 ne faut pas ! il ne faut pas !

Alors, elle se jeta à genoux, et d'une voix enrouée l'implora :

— Par pitié ! rends moi Vassia ! rends-le moi, pope ! rends-le, maudit !

La pluie d'automne fouettait obstinément les volets hermétiquement clos, et seule autour d'eux^ la nuit mauvaise respirait, lourde et profonde.

Isolés, dans leur maison, du monde exté-

rieur, il leur semblait qu'un son^^e farouche et sans issue les emportait dans son orbite, parmi des cris de douleur et des imprécations forcenées. La démence les guettait à la porte. Son soufile était dans l'atmosphère étouffante de la chambre, et son regard, dans la llamrtie rouge de la lampe, qui s'éteignait sous le verre enfumé.

— Tu no veux pas ! Tu ne veux pas ! cria la popadia, et, dans sa frénésie de maternité, elle avait arraché ses vêtements d'un geste impudique et se dressait toute nue et^haletante, lubrique et terrible comme une bacchante, touchante et pitoyable comme une mère. Tu ne veux pas ! Alors, je te le jure devant Dieu, j'irai dans la rue, j'irai, toute nue, me jeter au cou du premier homme venu!... Rends-moi Vassia; maudit!

Et sa passion triompha de la chasteté du prêtre. Au travers des longs gémissements de la nuit d'automne et des paroles hagardes, il lui sembla que la vie, la vie elle-même, l'éternelle menteuse, lui découvrait enfin ses mamelles obscures et mystérieuses ; et,

dans les ténèbres de sa conscience, une pensée prodigieuse brilla comme un éclair : la pensée d'une résurrection miraculeuse, d'une lointaine et merveilleuse possibilité. Et aux transports furieux de la popadia, il répondit, lui, le chaste, lui, le pudique, par d'autres transports, oii se fondaient ensemble et l'espérance lumineuse, et la prière et la profondeur d'un désespoir sans bornes !

Le printemps venu, la popadia était enceinte.

Elle passa tout l'été sans se griser, et une joie paisible rayonna de nouveau dans la demeure du père Vassili.

Cependant, l'ennemi invisible ne désarmait pas : on perdit un porc de quatre cents livres, engraissé pour la vente; Nastia eut le corps couvert de dartres, et la maladie ne cédait à aucun remède.

Toutes ces épreuves semblèrent néanmoins supportables; la popadia s'en réjouissait même dans le fond de son cœur, car

elle doutait toujours de son grand bonheur, et croyait l'acheter par toutes ces misères : illui semblait, que si le porc, bête de prix, était crevé, si Nastia était tombée malade, si d'autres maux encore avaient fondu sur eux, en revanche, jamais personne n'oserait offenser son enfant.

Et, pour ce fils tant désiré, elle aurait donné et la maison et Nastia ; elle aurait donné avec ravissement et sa vie et son âme à la puissance invisible et impitoyable, toujours altérée de nouveaux sacrifices.

Elle avait embelli, elle ne craignait plus Ivan Porphyritch; en allant à sa place à l'église, elle bombait fièrement son ventre arrondi et jetait sur les gens des regards hardis et assurés.

Pour ne pas risquer de' nuire à l'enfant, elle cessa de vaquer aux pénibles travaux du ménage, et passa toutes ses journées dans la forêt domaniale.

Là, dans la haute futaie toute chaude de Tété déclinant, toute som'bre et pleine de parfums, sous la voûte impénétrable des

frondaisons, ellecueillait, blottis dans l'herbe, une foule de champignons blanes ; ils se pressaient étroitement les uns contre les autres; la popadia trouvait à leurs têtes noires, à leurs airs naïfs, de vagues ressemblances avec une nichée de tout petits garçons, et cette idée lui inspirait une sorte d'émotion attendrie.

Puis, elle marchait encore, de son pas ample et prudent de femme sur le point d'être mère, et la forêt profonde devenait pour elle un être vivant, caressant et sensé.

L'automne, puis l'hiver s'écoulèrent tranquilles et heureux. La popadia passait toutes ses soirées à coudre des langes et de petits maillots ; pensive, elle maniait le linge de ses doigts blancs, dorés par la lampe d'une lumière rosée; sa main pétrissait et lissait l'étoffe moelleuse comme pour la caresser*

Une pensée spéciale, une pensée commune aux jeunes mères, se peignait sur ses traits, ^t, dans. l'ombre bleue de l'abat-jour, son

18Ô LA VIE d'un pope

charmant visage seaiblait, aux yeux du pope, éclairé du dedans par une lumière tendre et délicate.

Craignant de troubler d'un geste trop brusque sa belle et radieuse songerie, le père Vassili arpentait silencieusement la chambre... le bruit de ses pas, amorti par des pantoufles moelleuses, résonnait doucement, imperceptiblement.

Il contemplait tour à tour sa femme, la chambre tiède et bonne, douce comme une amie : ainsi donc, tout était bien chez lui, comme chez les autres hommes, et tout y respirait un calme profond et joyeux.

Son âme souriait doucement, car il ne savait pas que déjà l'ombre d'une grande douleur descendait sur son front, et que, même en ces jours de paix et de répit, une destinée sombre et énigmatique pesait sur sa vie.

La nuit de l'Epiphanie, la popadia accouchait heureusement d'un garçon qu'on nomma Vassili. 11 avait une grosse tête et des jambes fluettes. Aucune pensée n'appa-

raissait dans le regard étrangement immobile et hébété de ses yeux ronds.

Trois années s'écoulèrent, pour le pope et sa femme, dans les angoisses, le doute, Fespoir ; mais, au bout de trois ans, il devint évident que le nouveau Vassia était né idiot. Conçu dans la démence, il était venu au monde dément.

Dès lors, l'accablante torpeur des regrets régna dans la maison du père Vassili, et l'effrayante image de l'idiot y pesa sur toutes les pensées, sur tous les actes..

Comme autrefois, le ménage allait son train ; les poêles chauffaient, les gens parlaient de leurs affaires ; mais la joie de vivre n'était plus là, et tout s'en allait à la dérive.

Les ouvriers flânaient en accomplissant leur tâche et s'en allaient sans motif ; d'autres les remplaçaient, mais, au bout de peu de jours, ils ressentaient le même ennui découragéj la même indifférence et devenaient grossiers.

LA VIE d'un pope iBS

Les repas étaient irréguliers, servis trop tôt ou trop tard, et toujours un convive y manquait.

Le linge et les vêtements tombaient en loques, et, bien que la popadia manifestât constamment l'intention de ravauder les chaussettes de son mari, elles étaient toujours trouées, et le père Yassili se blessait les pieds.

L'enfant avait maintenant quatre ans, mais il ne marchait pas encore, et il ne savait dire qu'un seul mot : « Donne ! ». Il était méchant et exigeant ': si on venait à lui refuser quelque chose, il poussait des cris de bête, aigus et bruyants, et tendait en avant ses mains aux doigts crochus.

Il était malpropre dans ses habitudes, et satisfaisait ses besoins, au hasard, parterre, comme les animaux ; c'était une véritable torture que de le changer de linge, car il épiait, avec une malice sournoise, le moment où la tête de sa sœur se penchait vers lui pour plonger les mains dans ses cheveux et en arracher des mèches entières.

Un jour, il mordit Nastia ; elle le jeta sur le lit, et le battit longuement, cruellement, comme s'il n'eût pas été un enfant, mais un morceau de viande corrompue. Dès lors il prit le g^oùt de mordre et de montrer les dents d'un air menaçant, à la façon des chiens.

Il était par ailleurs difficile à nourrir, car, dans son impatiente avidité, il exagérait la gaucherie de ses mouvements, et s'étranglait ou renversait son écuelle. Son aspect inspirait l'aversion, presque l'effroi : sur des épaules petites, encore tout à fait infantiles, se mouvait une grosse tête, et le visage énorme, immobile et large semblait celui d'un adulte. Il y avait quelque chose d'impressionnant dans ce désaccord violent entre la tête et le corps : Ton eût dit que l'enfant avait revêtu, on ne sait trop pourquoi, un masque monstrueux.

Epuisée de souffrances, lapopadiaseremit à boire. Elle buvait démesurément, au point de se rendre malade et de perdre la raison ;

mais la surexcitation de l'alcool restait impuissante à l'entraîner hors de ce cercle d'airain, où trônait implacable l'image de l'enfant stupide.

Comme jadis, elle s'efforçait de puiser dans l'eau-de-vie les souvenirs amers et brûlants d'autrefois; mais les souvenirs même la fuyaient, et le néant mortel ne lui rendait plus un son, plus une image...

De toutes les forces de son cerveau surchauffé, elle évoquait le doux visage du garçonnet mort, chantonnait les petites chansons qu'il aimait à fredonner, souriait de son sourire, simulait la façon dont l'eau taciturne l'avait étreint et bâillonné... Et déjà le voici qui s'approche ; voici que la grande douleur tant désirée va s'allumer dans son cœur... ; quand, soudain, l'insaisissable image s'évanouit à ses regards..., tout s'effondre, s'efface..., et, du fond des ténèbres mortes et froides, le masque de l'idiot surgit, épouvantable.

Alors, il semblait à la popadia qu'elle venait d'enterrer Vassia pour la seconde fois, et

186 LA VIE d'un P0Ï>È

elle souhaitait de pouvoir se briser la tête contre un mur.

Épouvantée, elle courait à la chambre et appelait son mari :

— Vassili ! Vassili ! vite, viens !

Le père Vassili accourait et s'asseyait dans un recoin obscur, aussi indifférent, aussi calme, aussi lointain, que si l'épouvante et la folie n'eussent pas régné dans la maison ; on ne voyait plus ses yeux et, sous le front bombé, se creusaient seulement deux taches noires qui donnaient à son visage émacié l'aspect d'une tête de mort.

Le menton appuyé dans ses deux mains osseuses, il restait là, figé dans un silence, une immobihté absolus, tandis que la popadia, un peu rassurée pourtant, barricadait, avec une hâte folle, la porte donnant accès dans la chambre de l'idiot.

Elle y portait la table et les chaises, y entassait les coussins et les vêtements, mais C6 n'était pas assez ; il lui fallait encore ébranler et pousser, avec la force d'un homme, une ancienne et pesante commode, et la traî*

пег jusqu'à la porte en égratignant le plancher.

— Enlève les chaises ! criait-elle toute haletante.

Et lui, toujours muet, se levait, débarrassait la porte et se retirait de nouveau dans son coin.

Un instant, la popadia s'apaise et se rassit, comprimant de sa main les mouvements précipités de son sein ; mais, tout à coup, elle se dresse d'un bond, rejette en arrière les mèches toulïues de ses cheveux, et prête l'oreille avec une indicible épouvante à ce qu'elle imagine derrière le mur.

— Tu entends, Л^assili, tu entends?

Les deux taches noires se fixent sur elle, immobiles, et une voix s'élève, indifférente et morne:

— Tout est tranquille, il dort; calme-toi, ma femme.

Un sourire clair et joyeux, un sourire d'enfant illumine les traits de la popadia, et, encore indécise, elle revient s'asseoir sur le bord de. la chaise.

— C'est vrai? Il dort? Tu Tas vu toi-même? Ne mens pas ! C'est un péché de mentir !

— Mais oui, je l'ai vu, il dort.

— Alors, qui donc parle, là, derrière le mur?

— Il n'y a personne, c'est toi qui crois entendre parler.

La popadia exulte d'une joie fiévreuse : elle rit bruyamment et secoue la tête d'un air mutin, en chassant de la main quelque chose... Évidemment, c'est cela... ; quelqu'un a voulu l'effrayer pour se jouer d'elle, et, comme ce n'est qu'une plaisanterie, elle est la première à en rire.

Mais son rire solitaire reste sans écho et meurt dans le silence, comme une pierre qui tombe dans un abîme sans fond; et le sourire crispe encore ses lèvres que déjà l'épouvante glacée renaît dans son regard.

Plaintive, elle recommence à gémir:

— Vassih, j*ai peur de toi, comme tu es changé tout de même!... viens un peu à la lumière !

Obéissant, le père Vassili s'approche de la table ; la chaude lumière de la lampe inonde

son visage sans parvenir à le réchauffer; cependant, comme ses traits n'expriment aucun effroi, la terreur de la popadia se dissipe ; elle colle ses lèvres à l'oreille de son époux et chuchote :

— Pope, dis, pope, tu te rappelles Vassia, l'autre Vassia ?

— Non !

— Alors, pourquoi gémis-tu dans tes rêves? Pourquoi gémis~tu?

— Je suis parfois mal à l'aise. j.

La popadia éclate d'un rire irrité :

— Toi, mal à l'aise?... allons donc! — Et elle donne du doigt dans la poitrine osseuse, mais large et robuste, du prêtre. — Pourquoi mens-tu ?

Le père Vassili ne répond rien ; la popadia jette un regard hostile sur sa figure froide, sa barbe inculte croissant en broussailles clairsemées sur les joues caves ; elle hausse les épaules d'un air de dégoût.

— Pouah ! comme tu es changé tout de même! tu es devenu méchant, froid, répugnant comme une grenouille!... Est-ce ma

faute, s'il est né ainsi? Allons, parle donc!... A quoi penses-tu?... A quoi donc es-tu toujours à penser, à penser, à penser?...

Mais le père Vassili persiste à se taire, et scrute d'un regard attentif, irritant, le visage pâle et épuisé de la popadia. Et, quand meurent les derniers sons de ses paroles incohérentes, elle sent de nouveau les anneaux d'airain de ce lugubre silence lui étreindre la tête et la poitrine, et en faire jaillir, irrésistiblement, des paroles pressées, inattendues.

— Mais moi, je sais, je sais, popel

— Que sais-tu ?

— Je sais à quoi tu penses... Tu ne... Et elle s'écarte soudain du prêtre avec effroi. Tu ne crois pas en Dieu!... Voilà quoi!

Et, tout aussitôt, elle comprend la gravité de ses paroles ; un sourire pitoyable, implorant le pardon, effleure ses lèvres gonflées, brûlées par l'eau-de-vie et rouges comme du sang.

Mais le pope, pâle d'émotion, la reprend avec une âpre insistance :

LA VIE d'un pope I9i

— Cela n'est pas vrai ! Pense à ce que tu dis... Je crois en Dieu!...

Et de nouveau le silence renaît autour d'eux; mais il y a maintenant dans ce silence quelque chose de caressant, qui baigne doucement la popadia comme de l'eau chaude...; les yeux baissés, elle demande timidement :

— Si tu voulais, Vassili, je boirais un peu, je m'endormirais mieux, après cela, il est déjà si tard!

Elle se verse un petit verre d'eau-de-vie, hésite un instant, le remplit, puis le vide jusqu'au fond, par petites gorgées précipitées, comme font les femmes. La liqueur lui brûle la poitrine, et il lui vient une envie soudaine de rire, de s'agiter et de faire du bruit

— Sais-tu quoi? Vassili, nous allons jouer aux « douratchki ». Appelle Nastia, j'aime tant jouer au <c douratchki » !... Vassili, mon chéri, vas l'appeler et tu auras un baiser.

— Il est tard, elle dort déjà!

La popadia frappe du pied avec colère.

— Alors, réveille-la, allons, val

Et Nastia vient, tout ensommeillée, haute et mince comme son père, avec de grandes mains déformées par l'ouvrage; elle a froid et s'emmitoufle frileusement dans sa robe courte, en vérifiant silencieusement le jeu de cartes graisseux.

Ils*"s'asseyent autour de la table, et le jeu, le plus gai et le plus animé des jeux, commence toujours en silence, dans le chaos des meubles renversés, dans la nuit profonde où tout dort, les gens, les bêtes, la campagne.

La popadia s'efforce de rire et de plaisanter ; elle triche, dérobe les atouts, et, par instants, il lui semble que tout le monde autour d'elle a la même gaieté.

Mais, bientôt, elle s'inquiète de voir ces deux paires de mains, osseuses et muettes, aller et venir sur la table, doucement et sans bruit, comme si ces mains étaient des êtres sensés, doués d'une vie particulière.

Elle recommence à tressaillir, à se tendre dans l'attente épouvantée de quelque chose

de surnaturel. Pai-dessus la table deux visages mornes et blêmes émergent de l'obscurité, avancent et reculent, dans une sorte de danse étrange et silencieuse. La popadia achève son petit verre en marmottant des mots...; les mains sèches se remettent à courir sans bruit sur la table... ; et voici que le silence commence à bruire, et qu'à la table vient s'asseoir un nouveau personnage... des doigts crochus tàtent les cartes, se tendent vers la popadia, parcourent ses genoux comme des araignées, rampent jusqu'à sa gorge...

— Qui est là? s'écrie-t-elle en se dressant d'un bond.

Mais il n'y a là que le pope et Nastia, qui la regardent, étonnés.

— Calme-toi, chérie, nous sommes là.

Nous et personne d'autre,

— Mais lui ?

— Il dort.

La popadia se rassied, et, pendant un instant, les objets cessent de se mouvoir, et restent immobiles à leur place usuelle. Et le

i94 LA VIE D UN POPE

père Yassili se compose un boa visage.

— Pope, que deviendrons-nous, quand il se mettra à marcher ?

Et Nastia répond :

— Aujourd'hui, en lui donnant son dîner, je l'ai vu qui remuait sa petite jambe.

•— Ce n'est pas vrai, s'empresse de nier le pope.

Mais le mot résonne sourd et lointain ; et voici que soudain les objets, les ténèbres, les lumières commencent à tournoyer, virent éperdument, dans Torbite d'un tourbillo'n enragé, et que, de toutes parts, surgissent des fantômes qui n'ont pas d'yeux...

Ils s'avancent en se dandinant vers la popadia, l'atteignent, grimpent à ses genoux, rampent sur elle au hasard comme des bêtes aveugles, la palpent de leurs doigts crochus, arrachent ses vêtements, l'agrippent à la gorge, aux cheveux, s'efforcent de l'entraîner...

La popadia en délire se roule maintenant sur le plancher, s'y accroche de ses ongles

meurtris, va frapper de la tête contre les murs ; et sa folie lui donne une telle force, que Nastia et le père Vassili ne peuvent en venir à bout, et qu'il faut appeler à l'aide la cuisinière et un ouvrier.

A quatre, ils parviennent à la maîtriser, lui lient les mains avec des serviettes, et la portent sur son lit, oii seul, le père Vassili resta auprès d'elle.

Assis à côté du lit il regarde, immobile, le pauvre corps se plier et se tordre, et les larmes jaillir sous les paupières contractées.

D'une voix enrouée à force de crier, elle ne cesse d'implorer :

— Au secours ! J'ai mal! Au secours, Vassilia, mon chéri !

D'un geste mesuré et étrangement calme, le père Vassili se prend la tête à deux mains; elles retombent du même geste tranquille et posé, et de longues mèches de cheveux gris tremblent entre ses doigts.

Vint le carême ; la cloche jetait sourdement ses tintements monotones, et son appel timide ne parvenait pas à ébranler la torpeur de l'hiver qui pesait encore sur les champs couverts de neige. Hésitantes, les notes grisâtres s'envolaient une à une du clocher, se perdaient dans les nuées glaciales, et mouraient lentement.

Pendant longtemps, pas une âme ne se rendit à l'invitation discrète et cependant pressante de la petite église.

Vers la fin de la première semaine, deux vieilles femmes se présentèrent à confesse.

grises, mornes et brumeuses comme Fhiver finissant.

Longtemps elles mâchonnèrent, de leurs bouches édentées, les mêmes plaintes" obscures, décousues, sans commencement ni fin, et les mots, comme les larmes taries par un trop long usage, ne voulaient plus venir.

Déjà elles avaient reçu l'absolution ; mais elles ne comprenaient toujours pas, et s'obstinaient à réclamer quelque chose ; et leur plainte était obscure et ténébreuse, comme les fragments d'un songe pénible.

Après elles, on vint en foule; et beaucoup de larmes jeunes et brûlantes furent versées, beaucoup de paroles acérées et navrantes entrèrent dans le cœur du père Vassili.

Quand le paysan Semione Mossiaguine eut salué trois fois jusqu'à terre et se fut avancé à pas comptés vers le pope, celui-ci fixa sur le moujick un regard pénétrant.

— Voici bien longtemps que j'attends ta venue, dit le père Vassili. Pourquoi es-tu venu, Mossiaguine?

— Pour me confesser ! répondit le paysan empressé et joyeux, et il montrait, dans un bon sourire, ses dents blanches, bien rangées, comme égalisées à la lime,

— Pourquoi te confesser? Cela va donc mieux, quand tu t'es confessé? continua le pope

Et il semblait à Mossiaguine qu'il souriait gaîment et bénévolement.

— Pour sûr, que ça va mieux, après.

— Est-il vrai que tu aies vendu ton cheval et ta dernière brebis, et donné ta charette en gage?

Mossiaguine jeta au pope un regard sérieux et mécontent. Tous deux se turent; le père Vassili se tourna lentement vers le pupitre et Ordonna :

— Allons, conte-moi les péchés.

Mossiaguine toussota, prit une figure de

commande, s'appuya respectueusement de la tête et de la poitrine contre le prêtre, et se mit à chuchoter précipitamment.

A mesure qu'il parlait, le visage du pope se faisait plus hautain et plus sévère, et

l'on eût dit qu'il se durcissait sous l'averse des douloureuses confidences du moujick.

Sa respiration était profonde et saccadée, comme s'il suffoquait dans ce réseau de cruelles insanités, qui s'enroulait lentement autour de lui, tels les noirs anneaux d'un serpent inconnu.

Car la vie de Sémione Mossiaguine se résumait ainsi : il avait toujours faim, sa femme, ses enfants, ses bêtes avaient faim, et sa raison finissait par se troubler, par vaciller, comme un ivrogne qui titube, sans la trouver, devant la porte de sa maison.

il s'exténuait de labeurs forcenés, et les fruits de ce labeur s'effondraient en poussière impalpable : la vie répondait à ses efforts par d'impitoyables railleries.

Comme il avait l'âme compatissante, il avait recueilli chez lui un orphelin, ce dont tout le monde le blâmait; l'orphelin vécut quelque temps et finit par mourir de faim et de maladie; alors il se blâma lui-même et ne sut plus au juste s'il fallait être compatissant ou non.

Il semblait que les larmes ne dussent jamais tarir dans les yeux de .cet homme, que les cris de colère et de révolte ne dussent jamais mourir sur ses lèvres ; et, tout au contraire, il ne cessait de rire et de plaisanter; il avait une barbe absurdement comique, où des milliers de petits poils d'un rouge feu s'enlaçaient dans une sorte de sautillement joyeux. A la danse, il s'en allait côte à côte avec les jeunes filles et les enfants, et chantait des complaintes mélancohques d'une voix aiguë et vibrante ; ceux qui l'écoutaient en avaient les larmes aux yeux, mais lui gardait toujours son même sourire ironique et tranquille...

Ses péchés étaient insignifiants et dépure forme : un jour, l'arpenteur qu'il voiturait, le jour de la Saint-Pierre^ lui avait donné un gâteau gras, et Mossiaguine l'avait mangé, bien qu'on fût en carême ; une autre fois, il avait fumé une cigarette avant la communion; et ces péchés prenaient, dans sa confession, l'importance d'un assassinat.

— J'ai fini, s'écria enfin Mossiaguine

d'une voix toute changée et joyeuse, en essuyant la sueur qui coulait de son front. Le père Vassili tourna lentement vers lui sa figure osseuse.

— Et qui donc te vient en aide ?

— Qui me vient en aide? répéta Mossiaguine, mais personne... C'est qu'on n'est pas riche par ici, tu le sais bien. Tout de même, Ivan Porphyritch m'a secouru. — Et le moujick cligna de l'œil sournoisement. — Il m'adonne « trois pouds » (1) de farine, pour quatre à lui rendre à l'automne !

— Et Dieu?

Semione soupira et son visage se rembrunit :

— Dieu? Je ne mérite pas qu'il m'aide. Les questions inutiles du pope Геп-

nuyaient; il jetait par-dessus son épaule des regards furtifs sur l'église déjà vide, et comptait avec attention les poils clairsemés de la barbe du pope ; même, il regarda ses dents noires et gâtées, et pensa avec envie :

(1) Le poud уди1 quarante livres.

« Sûr qu'il mange beaucoup de sucre. » Le prêtre reprit :

— Qu'est-ce que tu espères ?

— Ce que j'espère?... Mais que puis-je donc avoir à espérer?

L'église devenait sombre, et le froid se glissait sous la chemise du moujick.

— Alors rien à faire ! fit le pope, et ses paroles tombèrent sourdes et lointaines comme les premières pelletées de terre tombent sur le cercueil.

— Rien à faire, rien à faire!... répéta lentement Mossiaguine en écoutant ses propres paroles.

Il se représentait sa vie, les visages faméliques de ses enfants, les reproches éternels, son labeur de forçat, et ce poids obscur et éternel sur le cœur, qui donne envie de se battre ou de boire de Геаи -de-vie... et cela durerait ainsi, longtemps, toujours, jusqu'à la mort.

Mossiaguine fixa sur le pope un œil humide et voilé sous les cils blancs qui battirent rapidement ; et soudain, les deux

hommes sentirent qu'une chose affreusement triste les unissait.

D'un mouvement inconscient, ils se penchèrent l'un vers l'autre, et le père Vassili mit sa main sur l'épaule du moujick ; elle reposait là, douce et légère, comme une toile d'araignée en automne. Mossiaguine frémit tendrement de l'épaule, et, levant ses bons yeux confiants, la bouche à demi tordue par un sourire pitoyable, il dit :

— Peut-être que cela ira mieux ?

Le pope retira doucement sa main et garda le silence. Les cils blancs du moujick battirent plus vite ; les poils rouge-feu de sa barbe frémirent, et ses lèvres balbutièrent quelque chose de confus et d'inintelligible.

— ... Ainsi, cela n'ira jamais mieux... sûrement, vous dites vrai !...

Mais le pope ne lui permit pas de finir ; il frappa du pied avec colère, enveloppa Mossiaguine d'un regard hostile, et, se penchant jusqu'à le toucher, chuchota dans un sifflement de serpent irrité :

— Ne pleure pas, n'ose pas pleurer ! Ce

sont les veaux qui mugissent ainsi. Que puis-je faire, moi?

Et il se frappait la poitrine de son doigt tendu.

— Que suis-je donc? Suis-je Dieu, peutêtre? Prie-le! Allons, prie-le, te dis-je !

Et, donnant une poussée au moujick :

— Mets-toi à genoux !

Mossiaguine s'agenouilla:

— Prie !

Derrière le pénitent, c'était la solitude obscure de l'église ; au-dessus de lui, le pope irrité continuait à crier :

— Prie ! Prie !

Machinalement, il se mit à faire des signes de croix précipités et de grands saluts jusqu'à terre.

Ces inclinations rapides et répétées, l'étrangeté des paroles du pope, la conscience d'être soumis, corps et âme, à une volonté obscure, mais forte, tout cela effrayait Mossiaguine, et, par cela même, le réconfortait singulièrement. Car, de l'effroi même, inspiré par un Dieu puissant et redoutable, naissait l'espoir

en sa miséricorde ; et, tandis qu'il pressait avec ardeur son front contre les dalles glacées, le pope prononça doucement :

— C'est fini !

Mossiaguine se leva et se signa devant les images les plus proches ; maintenant, il en avait la certitude, sa destinée allait s'alléger; et, tranquillement, il attendit les instructions du pope.

Mais le père Vassili se contenta de le regarder encore avec une morne curiosité et lui donna l'absolution.

En sortant, Mossiaguine se retourna encore une fois : la silhouette immobile et solitaire du pope commençait à se fondre dans l'obscurité environnante ; la faible lueur d'un cierge ne Féclairait qu'en partie; elle était devenue sombre et immense; elle n'avait plus de contours exacts ni de limites précises, et ne semblait plus maintenant qu'un fragment de l'obscurité qui emplissait l'église.

Des jours étranges commencèrent pour le père Vassili, et des pensées nouvelles germèrent dans son cerveau. Auparavant, il avait vécu aussi étranger et aussi inaccessible aux affaires et aux entretiens qui occupent les gens que s'il n'avait pas été un homme, mais seulement la mouvante enveloppe d'un homme.

Il faisait, à vrai dire, tout ce que font les autres hommes, parlait, travaillait, mangeait, buvait; et cependant on avait l'impression qu'il feignait d'accomplir tout cela, et qu'en réalité, il vivait dans un autre monde, un monde bien à lui et fermé. Car l'em-

preinte d'une idée profonde et opiniâtre se lisait dans sa démarche lourde, dans la lenteur indécise de son parler, où, parmi lès mots usuels, bâillaient les trous noirs des pensées qui se cachent ; elle était comme un voile tendu devant son regard scintillant d'un feu terne et lointain, sous les sourcils saillants.

Et cette idée était celle-ci : il y avait une toute petite terre, et sur cette terre le père Vassili vivait seul, avec son grand chagrin.

Or voici que la terre avait grandi et s'était peuplée d'êtres pareils au père Vassili ; chacun d'eux avait sa propre vie, ses propres souffrances, ses espoirs et ses doutes ; et, au milieu d'eux, le père Vassili se sentait comme un arbre isolé dans les champs, autour duquel a poussé tout à coup une forêt touffue et sans bornes.

La solitude avait pris fin, mais avec elle, le soleil s'était voilé; les lointains vides et clairs avaient disparu, et les ténèbres de la nuit s'étaient faites plus denses.

Vers le milieu de la semaine sainte, le père Vassili se sentit à bout de forces, tant les pénitents se pressaient nombreux à son confessionnal. Le dernier de tous fut le misérable petit moujick Tripiion. Il était culde-jatte, et se traînait sur ses béquilles à Znamenskoié et dans les hameaux environnants. Ses jambes broyées dans un accident, à la fabrique, avaient été amputées au ras du ventre, et il n'en restait que des tronçons très courts que la peau avait recouverts; entre les épaules surélevées par les béquilles s'enfonçait une tête malpropre, comme garnie d'étoupe, avec une barbe sale et inculte, et des yeux effrontés de mendiant ivrogne et voleur.

Comme un reptile, il rampait dans la boue et la poussière, et son âme devait être obscure et mystérieuse comme sont les âmes des animaux.

On ne savait au juste par quels moyens il arrivait à vivre ; il A^vait cependant, s'enivrait, se battait, et, même, il possédait des femmes, des femmes comme lui, dénuées de toute humanité.

Le pope dut se pencher très bas pour entendre la confession du cul-de-jatte; et, dans la puanteur manifeste de ce corps mutilé, dans le fourmillement des insectes qui grouillaient sur cette tête, il entrevit soudain l'inexprimable et troublante misère de cette àme estropiée, elle aussi ; il comprit avec une inexorable lucidité que cet homme était irrémédiablement privé de tout ce qui est humain, bien qu'il y eût le même droit que les rois sur leur trône, que les saints dans leurs cellules. Et il frissonna.

— Allons ! va, dit-il, Dieu te remet tes péchés.

— Attendez, j'en ai encore à dire ! croassa le mendiant.

Et, levant vers le pope son visage qui s'empourpra, il raconta comment, dix ans auparavant, il avait violé, dans le bois, une fillette déjà grande et lui avait donné trois kopecks pour l'empêcher de pleurer ; mais ensuite, il avait regretté son argent, et l'avait étranglée et si bien enfouie qu'on ne l'avait jamais retrouvée.

Dix fois déjà il avait raconté son histoire à dix popes différents; et, à force de la répéter, elle lui semblait toute simple, toute naturelle, comme si c'était une histoire quelconque et qui ne le concernait pas.

Parfois, il variait les détails de son récit, remplaçant l'été par Tautomne, la fillette blonde par une brune ; seule, la somme donnée restait immuable.

Certains prêtres ne le croyaient pas et se moquaient de lui ; ils assuraient que depuis bien plus de dix ans, jamais une fille n'avait disparu dans la région ; ils le confondaient par les nombreuses et flagrantes contradictions de son récit, et lui démontraient, jusqu'à l'évidence, que toute cette histoire effrayante, il l'avait imaginée, un jour qu'il se vautrait, ivre, dans les bois.

Et cette incrédulité le mettait hors de lui : il criait, tempêtait, jurait par Dieu et par le diable, accumulait, dans sa fureur, des détails si répugnants et obscènes que les plus vieux prêtres en rougissaient et s'indignaient.

Maintenant, il était dans Tattente, et se demandait si le pope de Znamenskoié l'avait cru ou non : aussi fut-il content de voir le prêtre pâlir, s'écarter de lui, et lever le poing comme pour le frapper.

— Est-ce vrai? demanda le père Vassili d'une voix sourde.

Le mendiant se signa rapidement.

— Bien sûr que c'est vrai!... Que je sois écrasé si...

— Alors, sais-tu que c'est l'enfer ! cria le pope. Tu entends, l'enfer!

— Dieu est miséricordieux ! marmotta le mendiant en prenant un air morne et oflensé.

Mais à ses yeux, pleins de malice et d'effroi, il était visible pourtant qu'il s'attendait à l'enfer, et que, même, il s'y était déjà accoutumé par avance, comme à son affreuse histoire de petite 011e étranglée.

— Sur terre, l'enfer !... après, encore l'enfer!... Où est ton ciel, à toi? Si tu étais un ver de terre, je t'écraserais du pied... mais tu es un homme, pourtant! un homme!...

Qui es-tu donc? Parle ! criait le pope, et ses cheveux s'envolaient sur sa tête comme au souffle d'un grand vent... Réponds-moi! Oii donc est ton Dieu? Pourquoi t'a-t-Il abandonné ?

« Il Га cru ! » pensa le mendiant avec joie, et il sentait les paroles du pope couler sur lui comme de Геаи très chaude.

Le père Yassili s'accroupit sur les talons, et, puisant une étrange fierté dans l'humilité de cette posture, il murmura passionnément :

— Ecoute, n'aie pas peur... il n'y a pas d'enfer! Cela, je te le dis en vérité. Moimême, j'ai tué un être humain... une petite fille... on l'appelait Nastenka. Et il n'y aura pas d'enfer 1 Tu iras au Paradis, m'entendstu? avec les saints et avec les justes î... Plus haut que tous ! Plus haut que tous les autres !... Cela, je te le dis en vérité!...

Quelques jours après Pâques, quand déjà la campagne respirait la venue du printemps, et que les ténèbres se faisaient transparentes

et bleues, la popadia eut un accès d'ivresse. Trois jours durant, elle but, se débattit, et cria d'épouvante.

Le quatrième, elle éteignit la lampe dans sa chambre, fît un nœud coulant avec une serviette et se pendit. Mais à peine commençait-elle à suffoquer qu'elle prit peur et se mit à crier, et, comme elle avait laissé les portes ouvertes, le père Vassili et Nastia accoururent et la délivrèrent.

Tout se borna donc à la peur. D'ailleurs il n'en pouvait être autrement, car la serviette avait été nouée si maladroitement qu'il eût été impossible de s'étrangler avec.

La plus effrayée de tous fut encore la popadia; elle ne cessait de pleurer et de demander pardon; elletremblaitdetous ses membres et sa tête branlait convulsivement; de toute la soirée, elle ne permit pas à son mari delà quitter un instant, et resta assise et serrée contre lui.

A sa demande, on ralluma la lampe dans aa chambre et d'autres devant toutes les

images saintes, de sorte qu'on semblait être à la veille d'une grande fête.

Après la première minute d'effroi, le père Yassili était redevenu calme et empressé; même, il fît le plaisant et raconta des anecdotes amusantes de sa vie au séminaire ; puis, il évoqua son enfance la plus lointaine, le temps oij il volait des pommes avec les petits garçons du village; et Ton avait tant de peine à se représenter le père Yassili pris aux oreilles par le garde champêtre, que Nastia ne voulut pas le croire et ne rit pas, bien que le pope se fût mis à rire lui-même, d'un rire doucement enfantin.

La popadia s'apaisait peu à peu ; elle cessa bientôt de lancer des regards furtifs vers les coins obscurs de la chambre, et, quand Nastia fut allée se coucher, elle demanda à son mari, avec un sourire timide :

— Tu as eu peur?

Le visage du père Vassili se referma et prit une expression désagréable ; ses lèvres seules souriaient encore quand il répondit :

— Certainement, j'ai eu peur. Quelle idée as-tu donc eue, Nastenka?

Lapopadia frissonna comme si le vent s'était levé subitement, et^ taquinant de ses doigts tremblants la frange de son manteau^, elle balbutia :

— Je ne sais pas, Vassili... j'ai tant de chagrin !..i Et puis, j'ai peur de tout; toutes ces choses qui s'accomplissent, je ne les comprends pas, et j'ai peur. Ainsi, voilà le printemps,l'été viendra ensuite, puisl'automne... et nous serons encore assis comme en ce moment, toi dans ce coin, moi dans l'autre. Ne te fâche pas, Yassili, je sais bien que c'est impossible autrement... et pourtant...

Elle soupira, et poursuivit les yeux toujours fixés sur sa robe :

— Autrefois, je croyais ne pas craindre la mort. Je me disais toujours : si cela va trop mal, eh bien! je mourrai. Aujourd'hui, je la crains!... Alors, que faire, Vassinka^ mon chéri?... Boire, encore, toujours?...

Elle leva sur le pope un regard indécis, plein d'une tristesse mortelle, d'une immense

désolation; et ses yeux humbles et usés par les larmes semblaient demander grâce.

Dans la ville où le père Vassili avait fait ses études, il se souvint d'avoir vu, un jour, un Tatar en haillons conduire un cheval à Téquarrisseur ; la bête avait un sabot brisé qui pendait, et elle trébuchait à chaque instant sur le moignon tout sanglant. Malgré le froid, son poil trempé de sueur reluisait, et exhalait une sorte de buée blanchâtre ; ses yeux immobiles regardaient en avant, avec une terrifiante expression de douceur et de résignation.

Les yeux de la popadia avaient la même expression; alors il pensa que si quelqu'un creusait une tombe, y jetait cette femme, et Гу ensevelissait vivante, celui-là ferait une bonne action.

Les jours suivants, le père Vassili reprit ses manières froides et tranquilles, et jamais plus il ne fil allusion à ce qui était arrivé ; mais dans sa voix, dans son regard, il y avait une tendresse virile et silencieuse,

que seule une âme à bout de forces était capable de discerner.

Ils se parlaient peu, et leurs rares paroles étaient simples et banales ; séparés à tout moment par les labeurs journaliers, ils n'étaient presque jamais ensemble; mais leurs cœurs douloureux se cherchaient et se trouvaient sans cesse, et personne au monde ne pouvait savoir de quelle tendresse désolée et sans espoir ils se chérissaient.

Depuis longtemps déjà, depuis la naissance de ridiot, ils avaient cessé d'être époux : c'étaient de ces amants tendres et malheureux qui n'ont même pas Fespoir du bonheur; qui n'osent plus, dans leurs rêveries les plus intimes, lui donner une forme concrète.

La popadia avait retrouvé sa pudeur d'autrefois, et son désir de plaire; même, elle parait si bien son visage et ses cheveux qu'ils avaient repris une fraîcheur nouvelle.

Quand survenait Taccès d'ivresse, elle s'enfermait dans sa chambre obscure comme les chiens qui sentent venir la rage, et y

soutenait, seule et sans un cri, la lutte avec la folie et les fantômes...

La nuit, quand tout sommeillait, elle ne manquait jamais d'entrer dans la chambre des enfants. Parfois, sa fille Nastia veillait encore, et la popadia la trouvait assise au bord du lit, plongée dans une profonde rêverie.

Sur son corps maigre et courbé, les omoplates saillantes et les côtes se dessinaient sous la peau; une chemise sale bâillait sur ses épaules anguleuses; les bras noués autour des genoux, elle se balançait longuement, semblable à un oiseau noir que la gelée a surpris dans les champs; et ses yeux, simples et énigmatiques comme ceux des betes, regardaient, regardaient obstinément devant eux, et ne clignaient jamais.

Sans regarder Nastia, la popadia posait alors la lampe sur le plancher et se penchait sur l'idiot qui sommeillait sans bruit : il était étendu sur le dos, la poitrine monstrueuse-

ment bombée, les mains ballantes et ouvertes, et laissait pendre en arrière sa longue tête étroite, oii le menton court et tronqué faisait une tache blanche.

Dans ce sommeil paisible, sous la pale lumière réfléchie par le plafond, les paupières fermées recouvrant ses yeux vides de pensée, son visage ne semblait plus aussi effrayant que le jour; même, il avait l'expression de fatigue d'un acteur épuisé par un rôle difficile, et, autour de sa bouche énorme aux lèvres serrées, se creusait le pli d'une amère tristesse.

On eût dit qu'il avait deux âmes, et que, l'une étant endormie, l'autre s'éveillait, consciente et affligée.

Enfin, la popadia se glissait furtivement jusqu'au lit de son époux et lui signait le front, pour en chasser la tristesse et les mauvaises pensées; elle aurait voulu lui baiser la main, mais elle n'osait pas et s'en retournait doucement.

Et sa blancheur fondait lentement dans les

ténèbres, comme ces formes tristes et confuses qui s'élèvent la nuit, au-dessus des marais et des tombes abandonnées depuis longtemps. La nuit tirait à sa fin, et déjà les coqs avaient chanté pour la seconde fois.

Un soir de la mi-juin, le père Vassili s'en était allé aux champs pour achever de rentrer son foin.

L'ombre de la foret voisine se couchait, obhque et longue sur les prairies, lorsque tout à coup, un son grôle, inaccoutumé, à peine perceptible, se fit entendre dans la direction de Znamenskoié.

Le père \"assili se retourna vivement : làbas, à la place où le toit de sa maisonnette brunissait parmi les saules, planait, immobile, une colonne compacte de fumée noire et résineuse; et plus bas, comme écrasée par

cette fumée, une large flamme terne et sanglante se tordait lourdement.

En un clin d'œil, le foin fut jeté à bas de la télègue et le cheval au galop les amena au village ; mais déjà tout rentrait dans Tombre et l'incendie finissait ; les poutres carbonisées avaient flambé comme des allumetles; le poêle de faïence, seul demeuré intact, blanchissait confusément dans la nuit; une fumée semblable à de ja vapeur achevait de refroidir au ras de terre.

Elle enveloppait les jambes des moujicks accourus au secours^ et, sur le fond incertain de l'incendie mourant, leurs silhouettes plates et confuses semblaient suspendues en Tair.

La rue était pleine de monde : les mouiicks pataugeaient dans la boue fraîche formée par l'eau répandue, parlaient à voix haute et animée, et se regardaient l'un l'autre avec attention, comme s'ils ne reconnaissaient pas tout de suite leurs voix et leurs visages; le bétail rentré du pâturage errait lamentablement; les vaches mugis-

saient, les brebis regardaient sans bouger, de leurs yeux vitreux et saillants, venaient butter dans les jambes des passants, bondissaient tout à coup de côté, prises d'une terreur soudaine, et le piétinement de leurs sabots soulevait des tourbillons de poussière.

Les femmes s'efforçaient de les rassembler, et tout le village retentissait de leur appel monotone :

— Kit... Kit... Kit...!

Ces visages sombres et comme bronzés, cette clameur singulière et prolongée, ces bêtes et ces gens confondus dans un même sentiment élémentaire d'épouvante, tout cela composait un spectacle d'une sauvagerie obscure et primitive.

Il n'y avait pas de vent ce jour-là, de sorte que la maison du pope fut seule à brûler. Le feu avait pris, croyait-on, dans la chambre de la popadia ; elle était ivre et avait dû jeter par imprudence quelque cigarette à demi-consumée. Par malheur, tout le monde était aux: champs, de sorte que- l'on ne put

sauver que l'idiot à demi-mort de frayeur et quelques meubles ; quant à la popadia, elle avait été si cruellement brûlée, qu'on l'avait emportée sans connaissance et ne respirant plus qu'à peine.

Lorsque ces faits furent rapportés au père Vassili, tous les assistants s'attendaient à une explosion do douleur et de larmes; aussi furent-ils stupéfaits de l'attitude du pope; le cou tendu en avant, l'air concentré^ il écoutait avec une telle attention que ses lèvres se pinçaient : on eût dit qu'il savait déjà par avance tout ce qu'on allait lui raconter, et qu'il se bornait à vérifier le récit; on eût dit que, dans cet instant bref et tragique, oiJ, les cheveux épars el le regard rivé aux poutres enflammées, il recourait d'un train enragé dans la télèguo bondissante, il avait tout deviné, la cause de l'incendie, la perte de sa femme et de tout son patrimoine, la survivance de Fidiot et de Nastia.

Un moment, il resta silencieux, les yeux baissés; puis, reje'ant la tête en arrière, il fendit la foule et marcha résolument vers la

maison du diacre où l'on avait îransporté la popadia à l'agonie.

— Oiî est-elle? demanda-t-il, d'un ton ferme, aux assistants qui regardaient, muets.

On la lui montra; il fit un pas en avant et dut se pencher très bas pour la voir. Alors il aperçut une masse informe, d'où partaient de sourds gémissements; une énorme ampoule blanche couvrait tout le corps et le visage chéri, si cruellement altéré qu'il eut peine à le reconnaître.

Le père Vassili recula avec épouvante et se cacha la face dans ses mains. La popadia s'agita vaguement. Peut-être avait-elle repris conscience et voulait-elle parler; mais, au heu de mots, sa gorge ne laissait passer qu'une sorte de gargouillement rauque et haletant.

Le pope découvrit sa face ; elle n'avait pas de larmes; même elle était empreinte d'une sorte d'inspiration hautaine, comme la face d'un prophète.

Et quand il se mit à parler, à voix haute et distincte, comme on parle aux sourds, une

foi invincible vibrait dans ses paroles ; elles n'avaient plus rien de cette humanité qui fait parfois trembler la voix des plus forts ; celuilà seul pouvait ainsi parler, qui sentait près de lui la terrible et mystérieuse présence de Dieu.

— Au nom du Seigneur, m'entends-tu?

s'écria-t-il. Je suis ici, Nastenka, je suis auprès de toi... et tes enfants aussi! Voici Yassia... voici Nasîia.

Mais le visage toujours immobile de la popadia ne laissait pas deviner si elle entendait les paroles... Élevant encore la voix, le père Yassili poursuivit:

— Pardonne-moi, Nastenka... j'ai causé ta perte sans le vouloir... Pardonne-moi, seul amour de ma vie, et bénis les enfants du fond de ton cœur; dis adieu à la terre, et ne crains pas la mort... Dieu te pardonne, Dieu t'aime!... Dis adieu à la terre!

Les assistants se retirèrent, affligés et pleurant; on emmena l'idiot, qui s'était endormi, et le père Yassili resta seul avec la mourante, pendant toute cettî nuit d'été ^i

brève et si tardive que la popadia croyait qu'elle ne viendrait jamais.

Il se mit à genoux, et, la tête près du lit, dans la chambre imprégnée d'une odeur de chair brûlée , il versa les larmes abondantes ai silencieuses de son immense pitié. Il pleura sur elle, lorsque, dans sa jeunesse et sa beauté confiantes, elle attendait les caresses et les joies; lorsque, mère douloureuse, elle pleurait la mort de son premier-né ; lorsque, éperdue et démente, elle fuyait devant les fantômes ; lorsqu'elle l'attendait près de la porte, humble et lumineuse* dans le crépuscule d*été.

Et cette chose, doлt il percevait toujours

l'atroce parfum, c'était son corps, son tendre

corps, qu'il n'avait pas assez chéri. Ah!

omme elle avait dû crier, et se débattre, et

l'appeler à l'aide !

Les yeux brouillés de larmes, le père Vassili jeta autour de lui un regard égaré et se leva. Un grand silence régnait, ce silence profond qui vient avec la mort... 11 regarda sa femme : le corps était immobile, il avait

pris une rig-idilé singulière et absolue, les plis des couvertures et des draps semblaient maintenant sculptés danslapierre froide; les teintes chaudes de la vie semblaient s'être fanées jusque sur les vêtements, et s'être fondues en des couleurs ternes et comme artificielles...

La popadia était morte.

La nuit chaude et moite respirait par la fenêtre entr'ouverte, et, quelque part, au loin, la rumeur monotone des cigales soulignait davantage le silence de la chambre.

Autour de la lampe, des papillons de nuit voletaient sans bruit ; ils tombaient tout à coup, et, de nouveau se ruaient vers le feu à grands coups d'ailes gauches et douloureux : et, tour à tour, ils se perdaient dans Fombre, ou blanchissaient dans la lumière, comme des flocons de neige.

La popadia était morte.

— Non ! non ! cria tout à coup le pope avec effroi. Je crois, tu as raison ; je crois !

Il tomba à genoux, la face collée au plancher inondé d'eau, jonché de débris d'ouate

et de bandages souillés, comme s'il avait voulu se confondre à la poussière.

Et de nouveau il pria, sans pensée; sa prière émanait de tout son corps anéanti, pour avoir éprouvé dans le feu, et dans la mort, la mystérieuse approche de Dieu. Sa propre vie, il cessa d'en avoir conscience, comme si l'éternel lien entre l'àme et le corps se fût rompu, et que, libre de tout ce {ui est terrestre, libre de lui-même, son esprit se fût élevé à des hauteurs inconnues.

Les angoisses du doute, les fougueuses colères, les révoltes exaspérées de Tamourpropre humain, tout cela n'était plus que poussière, comme son corps prosterné... Seule, Tàme demeurait intacte, car elle avait brisé les chaînes obscures du moi, et vivait enfin de la vie mystérieuse du renoncement.

YIII

Quand le père Vassili se releva, il faisait jour, et un rayon de soleil rouge s'allongeait sur les vêtements de la morte. Quelques papillons calcinés étaient tombés autour de la lampe qui brûlait toujours d'une flamme jaunâtre, maintenant presque invisible ; l'un d'eux, gris et velu, avec une tête énorme, était encore vivant, mais il n'avait plus la force de s'envoler et rampait impuissant sur la table ; visiblement il souffrait et se hâtait vers l'obscurité; mais de tous côtés la lumière impitoyable se répandait à flots sur son corps difforme, construit pour les ténèbres, et le blessait.

Alors, il fit vibrer désespérément ses petites ailes courtes et brûlées, mais il ne put s'élever en Fair et s'obstina à ramper douloureusement, avec des mouvements gauches et anguleux qui le faisaient tomber à chaque pas.

Le père Yassili éteignit la lampe et jeta le рарШол frémissant par la fenêtre; puis, reposé comme après un bon sommeil, plein • lu sentiment de sa force, et d'un calme inusité, il se rendit dans le jardin du diacre.

Il marcha longtemps, pensif, les mains derrière le dos, frôlant de la tête les branches basses des pommiers et des merisiers ; le soleil matinal déjà ardent, commençait à percer le feuillage des arbres, et lorsqu'il levait la tête, un torrent de feu se répandait dans ses yeux et l'aveuglait.

Des pommes rongées par les vers tombaient avec un bruit sourd, et, sous les merisiers, une poule suivie d'une douzaine de poussins jaunes et pelucheux caquetait et fouillait, à petits coups de bec hàtiis, la terre sèche et friable.

Mais le père Vassili ne voyait ni le soleil, ni la chute des pommes : il songeait.

Sa songerie était merveilleuse ; elle était radieuse et sereine comme Fair du pur matin; elle illuminait sa conscience, jusqu'alors obscurcie de soucis absorbants et mesquins. Là oii il n'avait vu que le chaos aveugle et féroce, le hasard implacable, c'était au contraire la route droite et tutélaire tracée devant lui par une main toutepuissante.

Pour Tarracher à sa famille, à sa maison, aux bas intérêts de la vie usuelle, cette main l'avait jeté au creuset de la douleur humaine, et maintenant elle le guidait vers la grande action, vers le grand sacrifice.

Et cette colonne de feu et de fumée, si tragiquement apparue, il y a quelques heures, n'était-ce pas justement la colonne de feu qui montrait aux Juifs la route dans le désert? 11 pensa encore : « En aurai-je la force? » et la réponse fut une lueur illuminant son âme, comme si le soleil y eût soudain pénétré.

Il était élu !

Il était élu pour un sacrifice et des miracles inconnus, lui, Vassili Fiveisky, dont les plaintes insensées et sacrilèges avaient maudit la destinée.

Il était élu ! La terre pouvait s'entr'ouvrir sous ses pas, et l'enfer darder sur lui son œil rouge : il ne croirait pas à l'enfer. Car il était élu ! et d'ailleurs le sol n'était-il pas fermé sous ses pas?

Il s'arrêta et frappa la terre du pied; la poule effrayée tendit le cou, inquiète, en gloussant pour rappeler ses petits ; l'un d'eux, qui picorait au loin, voulut la rejoindre; il courait de toute la vitesse de ses petites pattes; mais, en route, deux grandes mains osseuses et brûlantes le saisirent et l'enlevèrent.

Le père Vassili sourit doucement; il avait fait au poussin un nid moelleux avec ses mains jointes, et le réchauffait de son haleine chaude et moite.

Il le pressa délicatement contre sa poitrine, et reprit sa promenade dans le sentier

désert. Le poussin, réchauffé par la tiédeur des mains, roula ses yeux un instant et s'endormit ; et le pope sourit encore.

— Voilà ! je n'aurais qu'à serrer un peu les mains et il mourrait. Et cependant il repose dans mes mains, sur ma poitrine, et dort en toute confiance. Et moi, ne suis-je pas dans la main de Dieu?... et comment oserais-je ne pas croire à Sa miséricorde, quand celui-ci croit à ma bonté et à ma miséricorde humaines?

Il rit d'un rire silencieux, qui découvrit ses dents noires et gâtées; sur son visage âpre et hautain, le | sourire finissait en des milliers de petites rides joyeuses, comme lorsqu'un rayon de soleil vient jouer sur Feau sombre et profonde; et, la tête baissée, il murmura humblement :

— Que Ta sainte volonté soit faite !

Des gens parurent dans le jardin : le diacre, sa femme, d'autres encore; ils aperçurent le pope et se hâtèrent d'accourir avec des signes de tête amicaux ; mais, quand ils se furent approchés, ils ralentirent

le pas et s'arrêtèrent, stupéfaits, liges sur place, comme on s'arrête devant le feu^ devant les eaux mugissantes, ou encore devant le regard tranquille et énigmatique d'un fou.

— Qu'avez-vous donc à me regarder ainsi? demanda le père Vassili avec étonnement.

Mais ils continuaient à le regarder sans rien dire ; Thomme qui se tenait devant eux était un inconnu, dont Tétrange allure les tenait à distance ; il était sombre et incompréhensible comme l'ombre d'un autre monde; sur son visage semé de rides claires, un sourire étincelait, comme lorsque le soleil vient jouer sur Геаи morne et profonde. Et dans ses grandes mains osseuses, il pressait tendrement un petit poussin jaune.

— Pourquoi me regarder ainsi? reprit le père Vassili, en souriant; suis-je donc un prodige?

Il fut bientôt évident que le père Vassili s'efforçait de rompre au plus vite tout ce qui le rattachait au passé et aux soucis habituels de la vie.

Il s'entendit avec sa sœur qui habitait la ville, pour lui confier Nastia, et fit partir la jeune fille sans perdre un seul jour, tant il craignait que l'amour paternel ne se fortifiât dans son cœur au détriment de l'amour des autres hommes.

Il abandonna à la paroisse la jouissance de sa terre, et ne conserva pour son entretien qu'une somme minime, un « douaire », disait-il.

Vers le milieu d'octobre, le nouveau presbytère était bâti, mais on n'avait pu achever et recouvrir de sa toiture que la moitié du bâtiment; l'autre moitié, sans chevrons et sans plafond, avec ses fenêtres sans vitres et sans châssis, s'accrochait à la partie habitée, comme un squelette à un homme vivant, et, la nuit, elle avait un air abandonné et lug-ubre. Le père \^assili ne voulut pas faire les frais d'un mobilier complet, et n'acheta, pour les quatre chambres, que deux chaises rudimenlaires, une table et des lits ; sur les solives de sapin, les gouttelettes d'ambre de la résine n'avaient pas encore eu le temps de sécher.

La cuisinière, sourde et stupide, ne savait pas charger les poêles ; aussi la chambre toujours pleine de fumée, donnait des maux de tête, et une sorte de brouillard d'un bleu noirâtre rampait constamment au niveau du plancher couvert de taches.

Il faisait froid; par les fortes gelées, les vitres se poudraient de ^ivre au dedans, et ne laissaient plus filtrer dans la maison qu'un

demi-jour blanchâtre; d'énormes blocs de ^lace s'étaient formés dès le commencement de l'hiver sur l'appui de la fenêtre, et, à mesure qu'ils fondaient, de longs ruisseaux d'eau glacée couraient sur le plancher.

Même les moujicks, pourtant peu douillets, lorsqu'ils venaient pour commander les messes, jetaient un regard de travers, confus et troublé, sur la misérable habitation du pope, et le diacre en colère, la qualifiait d' « abomination de la désolation. »

Quand le père Vassili entra pour la première fois dans sa nouvelle demeure, il marcha longtemps et joyeusement à travers les chambres froides et vides comme un hangar, et s'écria d'un ton enjoué :

— Cela va être fameux de vivre là-dedans tous les deux, n'est-ce pas, Vassia?...

L'idiot se lécha les lèvres et se mit à rire ; sa langue était effilée et longue comme celle d'un animal, et son rire se- composait d« sons uniformes qui semblaient bondir les uns à la suite des autres : « Ou ! Ou ! Ou ! »

Tout ce changement l'amusait et l'incitait

à rire; mais bientôt il sentit le froid, la solitude et l'ennui de ce gîte désolé; alors, il se mit en fureur, cria, se battit les joues à coups de poing; il essaya de ramper sur le plancher, mais il tombait à chaque pas et se cognait maladroitement.

Parfois, il restait figé dans une sorte d'hébétement profond : la tête appuyée entre ses longs doigts minces, le bout pointu de sa langue effleurant les lèvres, il fixait devant lui un regard immobile et vide, sous ses petites paupières étroites de bête. Et alors^ on avait l'impression qu'il n'était pas idiot du tout, qu'il avait des pensées à lui, très différentes de celles des autres hommes, et qu'il savait aussi des choses simples et mystérieuses que personne ne sait; on ne pouvait s'empêcher de penser, en voyant son nez aplati aux narines retroussées, et sa nuque courte, raccordée tout d'une pièce avec le dos, comme chez les animaux, que, s'il lui poussait seulement des jambes fortes et rapides, il se sauverait dans les bois, pour y vivre d'une vie solitaire, pleine

des jeux cruels et de la sagesse obscure des forêts...

Et c'est ainsi, que seul à seul, aux côtés d'un être dément, assourdi parfois de son cri de bête impudente et mauvaise, le père Vassili vivait d'une vie mystique, celle de l'esprit qui a renoncé à la chair.

Il л^oulait se purifier, se préparer au grand acte et au grand sacriQce encore inconnus, et ses jours, comme ses nuits, n'étaient plus qu'une prière ininterrompue, qu'une immense effusion sans paroles.

Depuis la mort de la popadia, il s'était astreint à un jeûne sévère : il ne buvait plus de thé, ne mangeait plus ni viande ni poisson, et, les jours maigres, le mercredi et le vendredi, se nourrissait exclusivement de pain trempé dans de l'eau ; de^ plus, par une sorte d'inexplicable cruauté qui ressemblait à une vengeance, il avait imposé le même jeûne à l'idiot; et ce dernier avait beau en souffrir, hurler comme une bête

affamée, griffer, pleurer même de grosses larmes courtes et rares, comme celles des chiens, il n'en obtenait pas un morceau de plus.

Les longs soirs d'hiver coulaient clairs et paisibles, dans la blanche prison des murs et du plafond de sapin.

De son ancienne vie, le père Vassili n'avait conservé que le goût de s'éclairer avec profusion ; il travaillait à la lueur d'une grande lampe à verre ventru dont la flamme blanche répandait sa tiède clarté dans toute la chambre.

Les vitres gelées, poudrées de givre oii la vive lumière jetait des étincelles, étaient devenues comme des murailles opaques isolant le pope du reste du monde et de la nuit.

Car la nuit grise a étreint la maisonnette, de ses anneaux immenses ; elle l'étreint, cherche des ouvertures pour y passer sa rriffe noire, et ne les trouve pas. Alors elle s'enrag-e, palpe les murailles de ses mains glacées, souffle du froid, soulève avec colère des nuées de flocons de neige, et les jette à toute volée contre les vitres, avec un crépitement sec.

— Le chasse-neige, murmure le père Vassili en prêtant l'oreille un instant ; puis il reprend sa lecture.

Penchant laborieusement sa grosse tête, l'idiot confectionne des paniers en carton collé ; le pinceau tremblote au bout de ses longs doigts, et chaque crissement des ciseaux résonne net et distinct dans la chambre vide.

Les paniers viennent mal ; ils sont informes^ et sales avec des morceaux de carton pleins de colle qui dépassent de tous les côtés.

Mais l'idiot ne s'en aperçoit pas et continue son travail.

Parfois il lève la tête, et fixe sur l'espace

éclairé de la chambre un regard immobile, sous les petites paupières étroites et bestiales.

Le bois sec craque soudain comnie un coup de fusil ; le père Vassili tressaille et lève les yeux ; pendant un instant, il entrevoit les murailles nues et les fenêtres dépolies par le givre, et Tidiot figé sur place avec ses ciseaux dans les doigts. Tout cela ne fait que passer comme un éclair, et de nouveau se déroule devant ses yeux baissés le monde inaccessible et merveilleux, le monde de Tamour, de la tendre pitié, du sublime sacrifice...

— Papa, balbutie l'idiot.

Il ne sait encore ce mot que depuis peu de temps, et jette à son père des regards en dessous, irrités et inquiets. Mais le pope ne l'écoute pas, et l'inspiration illumine son visage ; il se perd dans les rêveries d'une lumineuse extase ; il croit, comme croyaient les martyrs qui s'en allaient au bûcher ainsi qu'à un lit de plaisir, et mouraient en glorifiant le Seigneur !

[1 adore, d'un amour robuste et sans bornes, ce maître qui commande à la vie et à la mort, et ignore la tragique impuissance des amours humaines.

Joie ! Joie I Joie I

— Papa ! crie l'idiot à haute voix, papal

Le pope l'entend et lève la tête ; il entrevoit les murailles nues, le visage méchant et craintif de l'enfant ; il perçoit le gémissement de la tempête en délire, et son âme est inondée d'une angoisse ravie ! L'acte va s'accomplir!... il s'accomplit!

— Quoi donc, Vassia?... pourquoi ne colles-tu pas ? Colle !

— Papa !

— Qu'est-ce qui t'inquiète? le chasseneige? Eh! bien oui, c'est le chasse-neige!...

Le père Vassili appuie son visage à la fenêtre, les yeux dans les yeux de la nuit grise, et regarde; et aussitôt, il murmure avec épouvante :

— Pourquoi Nikone, ne sonne-t-il pas ?

et si par hasard, quelqu'un s'était égaré

dans les champs ! Attends, Vassia, je vais chez le chantre, je reviens tout de suite!

— Papa !

La porte claque et les bruits pénètrent — ils se glissent timides sur le seuil de la maison. — Personne ! — La chambre est vide et claire ; l'un après Tautre ils volent furtivement vers l'idiot, jettent un regard dans ses yeux de bête, murmurent entre eux, com^ mencent à rire et à jouer. — Toujours plus gais, toujours plus vifs ! ils se poursuivent, tombent, rebondissent, explorent la chambre voisine, — claire et vide la chambre. — Personne ! ,

Soudain, le premier coup de cloche tombe lourdement et bouscule les petits sons épouvantés; le second retentit, déjà bref, comme étouffé : car le vent qui s'engouffre dans la gueule grande ouverte du clocher l'a saisi tout de suite au passage et l'étrangle.

— Me voilà, s'écrie le père Vassili tout pâle et tremblant de froid. Il souffle dans ses doigts gourds, se frotte les mains, et

LA VIE d'un роге 247

voici que de nouveau, les pages bruissent doucement, et que tout s'efface : les murs dénudés, le masque repoussant de l'idiot, les sons monotones et sourds du clocher; de nouveau son visage brûle d'une extase insensée : Joie ! joie ! joie !

— Papa ! crie encore Tidiot.

Sa tête se tourne d'une pièce, et ses pieds mignons et sans vie, dont les doigts recroquevillés et la plante, délicate n'ont jamais reposé à terre, s'agitent faiblement comme pour courir.

— Allons ! tais-toi, et écoute ce que je vais te lire !

Le père-yassili reprend la page commencée et se met à lire d'une voix grave et sévère, comme on lit à l'église.

— ... « Et, comme il passait, il vit un homme aveugle de naissance...

Le pope lève la main et regarde son fils en pâlissant d'émotion.

— Tu comprends? aveugle de naissance !

jamais il n'a vu le soleil, ni ses parents, ni les visages de ses amis, il est venu au monde,

et tout aussitôt les ténèbres l'ont enveloppé ! pauvre homme ! pauvre aveugle !

La voix du pope tremble de foi profonde et de pitié inassouvie; il se tait et regarde longuement devant lui avec un vague sourire, comme s'il ne pouvait détacher sa pensée de ce pauvre homme qui n'a jamais vu le visage d'un ami et ne sait pas combien la miséricorde divine est proche de lui.

— Ainsi donc, écoute, mon fils. Ses disciples lui demandèrent : ((Rabbi, qui a péché, •pour qu'il naisse ainsi aveugle ? lui, ou ceux qui l'ont engendré? » Et Jésus répondit : « Ni lui, ni ceux qui Font engendré ; mais cela est arrivé afin que la grâce de Dieu se manifestât en lui. »

La voix du pope s'affermit et résonne maintenant dans toute la chambre. Et l'ampleur de ses éclats alterne avec les murmures, les bruissements, les sifflements de la tempête, et les halètements brisés et vagabonds du clocher hors d'haleine.

L'idiot s'anime, la voix ardente du pope,

ses yeux brillants, le bruit, tout cela l'égayé, il se donne des claques retentissantes sur ses oreilles démesurées, il mugit de plaisir, et une salive épaisse coule sur son menton en ruisselels immondes.

,; — Papa !... papa!...

— ; Écoute, écoute !... « Il me faut accomplir les ordres de Celui qui m'envoie, tandis qu'il fait jour, car lli nuit viendra, la nuit où personne ne peut rien accomplir... tandis que je suis sur la terre : car je suis la lumière du monde ! Dans les siècles des siècles ! Dans les siècles des siècles ! crie le pope d'une voix vibrante et solennelle.

« ...Je suis la lumière du monde! et, ayant dit cela, il cracha à terre ; de son crachat, il fit une boue dont il oignit les paupières de l'aveugle et il lui dit : « Va, lave-toi dans le bain de Siloam (ce qui veut dire envoyé). » L'aveugle alla et se lava, et quand il revint, il voyait ! »

— Il voyait, Vassia ! il voyait ! cria le pope comme une menace.

Et se levant d'un bond il se mit à marcher

rapidement à travers la chambre. Puis il s'arrêta au milieu et s'exclama :

— Je crois ! Seigneur ! Je crois !

Tout était silencieux. Soudain un rire énorme et rebondissant rompit le silence, et vint frapper le pope par derrière. Il se retourna avec épouvante.

— Qu'est-ce que tu as? demanda-t-il en reculant involontairement.

L'idiot riait : une grimace insensée et mauvaise fendait jusqu'aux oreilles son masque immobile, et, par l'ouverture béante de sa bouche, jaillissait^ irrésistible, un rire sautillant et vide : Hou ! Hou ! Hou ! Hou !

C'était bientôt la Trinité, la fête joyeuse et ensoleillée du printemps, où Ton répand sur les chemins du sable fin, du sable d'or rouge. Les carrières profondes où, depuis longtemps, les paysans de Znamenskoié venaient chercher ce sable se trouvaient à deux verstes'^du village, au milieu de taillis encore jeunes, de bouleaux, de trembles et de chênes-nains.

On n'était encore qu'à la mi-juin, et déjà l'herbe montait à la ceinture d'un homme et recouvrait à demi la verdure vivace et somptueuse des arbrisseaux étalant partout leurs feuilles larges et humides.

Il y avait aussi beaucoup de fleurs, cette année, et les abeilles voletaient jusque dans le fond de la fosse aux murailles friables et sans cesse éboulées ; et partout leur murmure ardent et continu se fondait avec les senteurs fraîches des plantes aromatiques.

Depuis plusieurs jours déjà, la nature et les hommes se recueillaient dans l'attente de Torage; elle était partout, cette attente, dans l'atmosphère immobile et embrasée, dans les nuits étouffantes et sans rosée, dans la plainte du bétail épuisé qui tendait le cou en mugissant ; et, malgré l'oppression de cette chaleur suffocante, les gens se sentaient à l'aise : une sorte d'inquiétude agitée les incitait au mouvement, aux causeries bruyantes et, à tout propos, aux rires sans cause.

Deux ouvriers travaillaient à la carrière : le chantre Nikone, pour le compte deTéglise, et l'ouvrier du marguillier, Sémione Mossiaguine,

Ivan Porphiritch aimait, en ces jours de

fête, à répandre le sable avec profusion sur les pavés de sa cour et dans la rue, devant sa maison ; Sémione lui en avait déjà ramené une pleine charrette depuis le matin, et, pour parfaire un second chargement, il enfournait avec ardeur les pelletées de sable fin et doré.

Tout le rendait joyeux, ce jour-là :1e murmure des abeilles, les senteurs des plantes, le travail facile ; il jetait des coups d'œil narquois sur le vieux chantre morose qui raclait paresseusement la terre du bout de son râteau édenté, et le tournait en dérision.

— Hé, Nikone Ivanitch, frère, à quoi nous sert notre belle jeunesse, à nous deux?

— C'est bon, on verra cela plus tard... riposta le chantre avec une vague menace dans sa voix indolente, et la pipe qu'il mâchonnait vint heurter son menton hérissé de poils raides comme des soies.

— Prends garde, tu vas laisser tomber ton biberon, plaisanta encore Sémione.

Nikone ne répondit rien, et Sémione,

254 i/A VIE d'un pope

sans s'offenser, continua à bêcher joyeusement.

Depuis un mois qu'il travaillait chez le marguillier, il était devenu rond et luisant comme un concombre frais, et ce travail facile n'absorbait ni ses forces ni son attention ; il creusait le sable à grands coups de bêche rapide; et la promptitude alerte avec laquelle il rassemblait les petits tas épars, faisait penser à la vivacité précise d'une poule en train de picorer.

Mais la fosse d'oii l'on avait extrait du sable tous les jours précédents, était maintenant épuisée, et Sémione y cracha résolument.

— Allons, plus rien à faire ici, mais il y aurait peut-être quelque chose à gratter par là^ fît-il en se dirigeant vers une anfractuo- ^ité assez basse, bariolée de tranches de terre rouges et verdâtres, qui s'ouvrait au bas de la fragile muraille de sable.

Le chantre regarda le trou, et pensa tout de suite : «Gela va s'ébouler », mais il ne dit rien. Sémione eut la même impression

sous forme d'un trouble confus, d'une sorte de nausée subtile et passagère, et s'arrêta*

— Crois-tu que cela va s'ébouler? demanda-t-il en se détournant.

— Et comment le saurais-je ? grogna le chantre d'un air mécontent.

Il y avait dans cette ouverture obscure et ovale, semblable à une bouche entr'ouverte, quelque chose de perfide et d'attentif, et Sémione hésitait encore ; mais en haut, un jeune chêne se penchait sur la fosse, et son feuillage frémissant et finement ciselé se dessinait si hardiment sur le ciel, et il venait de là des bouffées d'air si vif et si parfumé, qu'on en ressentait une irrésistible envie de tenter des choses joyeuses et hardies.

Donc, Sémione cracha dans se& mains et empoigna la bêche ; mais, au second coup qu'il donna, il y eut un faible craquement, et toute la muraille de sable, s'éboulant silencieusement, ensevelit l'ouvrier ; le jeune chêne, retenu seulement par ses racines, agita faiblement ses branches ; une motte de terre desséchée vint rouler jus-

qu'aux pieds de Nikone pâle d'effroi, et s'y arrêta, innocente et candide.

Deux heures après, on parvint à déterrer le cadavre de Sémione.

Sa bouche largement ouverte, aux dents blanches et comme égalisées à la lime, était pleine de sable jusqu'aux lèvres ; et partout, ce beau sable fin poudrait les sourcils blancs, la barbe et la chevelure de feu, tous les replis du visage et les yeux d'une poussière dorée.

Le fils de Mossiaguine, Sionka, était accouru avec les gens du village venus à cheval ; et parce que personne n'avait voulu le prendre en croupe, et qu'il avait dû trotter tout le long de la route derrière les cavaliers, on entendait maintenant sa respiration courte et haletante. Il s'était assis à l'écart sur une motte de terre, tandis qu'on déterrait le cadavre de son père, et ses yeux immobiles n'avaient pas quitté la montagne de sable qui fondait lentement...

Le corps du défunt fut transporté sur la charrette, et étendu sur le "sable qu'il avait amassé quelques heures auparavant; on le recouvrit d'une natte, et l'on reprit à pas lents le chemin de Znamenskoié, par la route forestière.

Derrière la charrette, les moujicks marchaient en silence ; [ils s'étaient dispersés dans la forêt, et les rayons de soleil, pénétrant çà et là à travers le feuillage, incendiaient leurs chemises d'un feu pourpre.

Lorsque le convoi passa devant la maison à deux étages d'Ivan Porphyritch, le chantre proposa d'y déposer le corps.

« C'était son ouvrier ; c'est à lui de l'enterrer. »

Mais personne ne se montrait aux fenêtres, ni aux alentours, et le portail était fermé par un énorme verrou de fer ; longtemps les moujicks frappèrent la porte à coups redoublés du lourd marteau de bronze noirci ; puis ils tirèrent la sonnette, et l'on entendait son tintement sonore et impérieux résonner quelque part derrière un angle de la muraille.

258 LA VIE D UN POl'B

Dans la cour les chiens aboyèrent, mais personne ne se montra.

A la fin, une vieille cuisinière parut; le maître ordonnait de porter Mossiaguine à sa maisonnette, et faisait don de dix roubles pour l'enterrement, indépendamment des gages échus; mais, tandis qu'elle s'expliquait avec la foule, Ivan Porphyritch, caché derrière un rideau, jetait sur le cortège funèbre des regards effarés et méchants, et chuchotait à- l'oreille de sa femme :

— - Souviens-toi de mes paroles : le pope me donnerait un million que je ne lui tendrais pas la main ; quand elle en devrait sécher sur place! C'est un homme qui fait peur!

Et peut-être est-ce à ces paroles énigmatiques du marguillier, ou à son refus d'accueillir le défunt, ou à toute autre cause, qu'il faut attribuer les bruits sinistres et troublants qui se répandirent dans tout le village, et partout crépitèrent comme un feu caché.

On parlait de Sémione, de sa mort inat-

tendue, puis on pensait involontairement au pope, sans savoir pourquoi, ni ce qu'on avait à craindre de lui.

Quand le père Vassili s'en allait à la panikhide (1) pâle, épuisé par on ne sait quelle obscure songerie, mais cependant joyeux et souriant, les gens s'écartaient avec soin de son passage; et, longtemps après, ils se refusaient à franchir l'endroit, où semblaient flamber encore les traces invisibles de ses grands pieds lourds.

Ils évoquaient dans leurs lentes causeries l'incendie du presbytère, la mort de la popa^ dia, la naissance de l'idiot; au travers des paroles simples et naïves, on sentait pointer les aiguillons acérés de la peur ; parfois, une vieille femme se mettait à pleurer sans motif et s'en allait tout à coup; et les autres, après avoir longtemps suivi des yeux son échine secouée par les sanglots, se séparaient en; silence et sans oser se regarder.

Les enfants, reflétant l'anxiété de leurs

(1) Service funèbre qu'on célèbre généralement dans là maison du défunt.

parents, se rassemblaient au crépuscule dans les enclos, derrière les étables ; ils se racontaient d'effrayantes histoires de cadavres, qui dilataient d'épouvante leurs grands yeux noirs; et la rassurante colère de la voix bien connue avait beau les rappeler à la maison, ils ne se décidaient pas à sauter sur leurs pieds nus et à se précipiter à travers la brume menaçante.

Pendant les deux jours qui précédèrent Tenterrement, ils ne cessèrent de venir contempler le cadavre que la chaleur avait rapidement fait enfler et bleuir...

La nuit, une chaleur implacable émanait de la terre et pas une goutte d'eau ne venait rafraîchir les prairies à demi-consumées ; le ciel était pur, mais sombre ; les étoiles rares scintillaient d'un feu terne, et le crépitement sec et monotone des cigales dominait tous les autres bruits.

Lorsque, après la première panikhide du soir, le père Yassili sortit de la maisonnette

du défunt, il faisait déjà noir et pas une lumière ne brillait dans la rue endormie.

Et c'est à l'accentuation de l'angoisse qui l'oppressait maintenant, comme tous les autres habitants du village, plutôt qu'en entendant des pas derrière lui, qu'il devina tout à coup que quelqu'un le suivait. Il jeta un regard autour de lui : une haute silhouette sombre marchait à quelque dislance en arrière, réglant évidemment son pas sur la démarche lente et mesurée du pope.

Le père Vassili s'arrêta : le mystérieux promeneur fit encore involontairement quelques pas ; puis il s'arrêta court, lui aussi.

— Qui est là? demanda le pope.

L'homme ne répondit pas ; puis, soudain,

il se retourna brusquement, s'éloigna rapidement, et se perdit bientôt dans la nuit.

La nuit suivante, le même fait se renouvela; l'inconnu suivit le pope jusqu'à la grille de sa maison, et, à sa démarche, comme à sa haute stature trapue, le pope crut reconnaître le marguillier.

— Ivan Porphyritch, est-ce vous? cria-t-il.

Mais l'homme resta muet et disparut.

Seulement, tandis que le pope se déshabillait pour se mettre au lit, quelqu'un frappa doucement à la fenêtre ; le pope sortit, il n'y avait personne...

« Qu'a-t-il donc à rôder de la sorte, comme un mauvais esprit? » pensa le père Vassili mécontent, en se mettant à genoux.

Mais, dans sa longue prière du soir il oublia bientôt le marguillier, et la nuit soucieuse étendue sur la terre ; il priait pour le mort, sa femme, ses enfants; il implorait pour la terre et les hommes la grande miséricorde de Dieu ; et dans des profondeurs ensoleillées, le monde nouveau se dessinait confusément... le pope n'était plus à la terre I

Or, tandis qu'il priait, l'idiot se laissa glisser à bas de son lit, en agitant bruyamment ses jambes encore faibles, mais oii la.-vie avait enfin pénétré.

Depuis le printemps, il commençait à se traîner çà et là, et, plus d'une fois, il était arrivé au pope de le trouver en rentrant, ëtendu sur le seuil^ comme un chien cou-

elle devant la porte fermée de la maison. Cette fois, il se dirigeait vers la fenêtre ouverte et s'avançait lentement, avec effort, en branlant la têle d'un air soucieux ; il se cramponna de ses mains fortes et tenaces à l'appui de la fenêtre, se hissa péniblement et plongea un regard morne et avide dans la nuit..., car il sentait venir quelque chose...

L'enterrement eut lieu le lundi de la Pentecote; le jour s'était levé, sombre et menamt ; sur la nature comme sur les hommes, pesait un trouble confus; une brume de chaleur avait voilé le ciel depuis le matin, et l'herbe se fanait et se recroquevillait à vue d'œil, comme dans le voisinage d'un énorme brasier; le ciel opaque était descendu tout près de terre ; son immensité d'un bleu trouble, sillonnée de veines fines et sanglantes, apparaissait comme une voûte de métal chaud et sonore aux changeants reflets de pourpre...

Le disque colossal du soleil embrasait l'atmosphère-, et le plus' étrange était de le

voir si brillant, alors que cependant les ombres des objets n'avaient pas de contours précis et immobiles, comme il arrive d'ordinaire aux jours ensoleillés.

C'était comme si un rideau, compact et pourtant invisible, se fût étendu devant le soleil et en eût absorbé les rayons.

Tandis que le père Vassili revêtait les ornements sacerdotaux, Ivan Porphyritch s'approcha de l'autel.

Au travers de la sueur et des plaques rou-1 geâtres dont la chaleur avait marbré son^ visage, la frayeur avait mis une pâleur terreuse, et ses yeux gonflés par la fièvre flambaient étrangement; ses cheveux peignés à^ la hâte et tout reluisants de kwass avaient séché par places et s'étaient collés en mèches éperdues; il était visible que cet homme, bourrelé par une épouvante surnaturelle, n'avait pas dormi depuis plusieurs nuits ; dans son désarroi il avait perdu ses manières onctueuses, car il omit de demander au pope sa bénédiction, et même de le saluer.

— Qu'avez-vous donc, Ivan Porphyritch, êtes-vous souffrant? demanda le père Yassili en dégageant ses longs cheveux du col étroit de la chasuble ; sa figure pâle comme la cire, malgré la chaleur, avait une expression concentrée.

Le marguillier essaya de sourire :

— Voilà... rien de grave à vrai dire... je voulais seulement vous parler... père Wassili.

— C'était vous, hier soir?

— C'était moi, et avant-hier aussi... pardonnez-moi... je n'avais pas l'intention...

Il respira profondément, et, tout à coup, laissant là ses politesses feintes, il cria son effroi :

— J'ai peur ; moi qui ne craignais rien au monde... maintenant, j'ai peur!

— De quoi donc avez-vous peur? demanda le pope avec étonnement.

Ivan Porphyritch jeta par-dessus l'épaule du prêtre un regard inquiet, comme si là se cachait une chose effrayante et muette, et proféra d'une voix faible comme un soupir :

— J'ai peur de la mort !

Ils se regardèrent en silence.

— Ъа mort ! . . . elle est à nos portes ! .. . une mort insensée, qui ne sait plus raisonner,... qui prend au hasard! Ainsi, moi, excusez... est-ce que mes poules se permettent de trépasser sans raison? Si j'ordonne de leur faire couper le cou pour le « chtchi » (1), alors, qu'elles crèvent, c'est dans l'ordre..., mais autrement, qu'est-ce que cela veut dire...? Est-ce une façon de faire?... Excusez-moi, je n'avais pas deviné tout de suite, mais maintenant... !

— Vous voulez parler de Sémione?

— Et de qui donc? de Sidor et d'Evstigniéi?... et quant à toi... (le marguillier divaguait de fureur et d'effroi, et devenait grossier), et quant à toi..., laisse là ces pratiques..., il n'y a pas d'imbéciles ici; vat'en, en tout bien tout honneur!... Va-t'en!

Il fit un signe de tête énergique dans la direction de la porte, et ajouta :

— Et vivement !

(1) Sorte de soupe aux choux.

— Qu'est-ce qui te prend? tu perds le sens ?

— C'est encore une chose à savoir, qui de nous deux a perdu le sens... Qu'estrce que tu as, à venir traîner ici tous les matins en répétant : « Je prie ! je prie ! » vociféra le marguillier d'une voix de prêche. Ge n'est pas ainsi qu'on prie î Souffre et endure, au lieu de crier : « Je prie. » Un imposteur, une canaille, voilà ce que tu es î Tu veux plier tout le monde à tes façons..., et c'est toi qui plies, en attendant... Oii est Sémione, dis? où est Sémione? Le moujick que tu as fait périr! Où est Sémione? allons, parle!

Il se tourna brusquement vers le pope... pour entendre une voix brève et impérieuse laisser tomber ces mots :

— Eloigne-toi de l'autel, impie !

La face empourprée de colère, Ivan Porphyritch leva la tête, et resta figé sur place, la bouche ouverte; des yeux profonds le regardaient, des yeux noirs et sans fond comme l'eau d*un étang ; une vie puissante se dégageait de ces yeux, une volonté im-

placable en jaillissait comme un glaive acéré.

Ivan Porphyritch en ressentit comme une brûlure ; il agita faiblement la main, et sortit précipitamment, en heurtant dans son trouble le linteau de la porte.

Et aux frissons qui lui parcouraient le dos, il sentait encore les yeux noirs et terribles rivés sur lui à travers la muraille de pierre.

lis entraient en silence, à pas comptés et timides, et se plaçaient au hasard ; car, malgré leur envie de s'agenouiller à la place accoutumée^ il ne convenait pas, en ce jour de deuil et d'épouvante, de s'inquiéter de ses habitudes et de ses commodités.

Ils se mettaient à genoux, et longtemps ils ne pouvaient se résoudre à tourner la tête pour regarder autour d'eux ; la presse était déjà si grande qu'on respirait à peine, et pourtant, de nouveaux arrivants s'entassaient sans cesse aux dernières rangées, sans que le sentiment d'être ainsi serrés l'un contre

l'autre, coude à coude, pût calmer leur angoisse.

Des gens étaient venus des autres paroisses, des bourgs les plus lointains, attirés par des rumeurs ; ceux-là étaient plus hardis d'abord, et parlaient à voix haute; mais bientôt ils se taisaient comme les autres, avec une sorte d'inquiétude irritée à se sentir garrottés peu à peu dans les mailles invisibles et pesantes de ce silence.

Par les hautes fenêtres ogivales ouvertes pour donner de l'air, regardait un ciel menaçant, d'un rouge cuivré ; dans la lueur ardente et lourde versée par ce ciel, les vieilles dorures de l'iconostase luisaient d'un éclat terne et fané.

Derrière l'une de ces fenêtres, on apercevait la verdure immobile et desséchée d'un jeune érable ; les yeux ne pouvaient se déta*cher de ses larges feuilles qui déjà pendaient, à demi-mortes; car, dans le silence des choses, dans le jeu ironique de tous ces reflets dorés, cet arbre avait l'air d'un ami> d'un vieil ami sûr et réconfortant.

Maisj plus forte que les parfums habituels de Tégiise, plus précise et plus pénétrante que les arômes de l'encens et de la cire, Todeur de la pourriture s^élevait, épouvantable et triomphante : le corps s'était décomposé rapidement à la chaleur, et Ton ne pouvait passer sans répulsion auprès de ce cercueil noir, empli de chair fondante et à demiputréfiée ; et pourtant, à toucher ce cercueil, se tenaient immobiles la veuve et les trois enfants du défunt; mais peut-être, bien que percevant cette odeur, ne voulaient-ils pas y croire, et craignaient-ils d'enterrer un vivant, comme il est fréquent chez ceux qu'une mort inattendue vient de priver d'un être très proche, très cher, et très nécessaire.

Quand la messe eut commencé, simple et solennelle comme à l'ordinaire, et que-le diacre gras et parfumé eut balancé l'encen»soir au-dessus des têtes inclinées, il y eut dans la foule un soupir de soulagement; des hommes chuchotèrent bruyamment ; d'autres s'ébrouèrent librement et traînèrent pesani'-

ment sur le plancher leurs pieds engourdis ; le vieux diacre, qui toussotait et reniflait avant chaque phrase, chercha du regard les causeurs dans la foule, et les menaça de son doigt court et massif; quelques assistants, les plus près du portail, sortirent pour fumer une cigarette... Mais, tout en fumant, en parlant de leurs afi'aires, des semailles, de la sécheresse imminente, ils sursautaient tout à coup, pris d'une crainte subite : peutêtre allait-il se passer quelque chose d'extraordinaire ; alors, jetant en hâte leur cigarette à demi-consumée, ils rentraient dans l'église, et se frayaient un passage à travers la foule, qu'ils fendaient de leurs épaules comme d'un coin.

Dans le court intervalle qui sépare la messe du service funèbre, au moment où le père Vassili allait revêtir la chasuble de velours noir, le diacre s'approcha et lui dit avec un claquement de lèvres :

— Il faudrait tout de même de la glace; il sent vraiment trop fort, mais où la prendre.

cette glace? A mon avis, il serait bon d'en avoir une petite provision près de Féglise pour ces occasions... dites-le donc au staroste !...

— Il sent? demanda le pope d'une voix sourde.

— Est-ce que vous ne vous en apercevez pas? Vous avez un nez pourtant. Moi, j'en suis tout simplement malade. Sans compter que par ce temps d*étë, vous aurez beau fumer, l'odeur vous tiendra bien pendant une semaine. Voyez donc, même ma barbe qui sent!... Bon Dieu !...

Il mit sous le nez du pope la pointe grise de sa barbe, renifla et conclut avec mépris :

— Quel paroissien, vrai !

L'office funèbre commençait ; le vieux chantre se mit à réciter les psaumes.

Il avait assisté à la mort de celui qui, du fond de sa bière, épouvantait maintenant la foule; il voyait encore la motte de terre desséchée venant rouler à ses pieds, innocente

274 LA VIE d'un paPE

et candide, et le jeune chêne ag-itant faiblement son feuillage ciselé.

Aussi, (lans sa vieille bouche édentée, les mots antiques, usés, déjà moribonds, pre* naient une vie douloureuse et nouvelle.

— ... «En vérité, tous les soucis humains, la vie elle-même, n'est que songe et que vanité ; et c'est en vain que s'agitent les vivants de la terre, car, ainsi qu'il est dit dans l'Écriture, quand bien même nous aurions conquis le monde, il n'en faudrait pas moins aller à la tombe, oii tous seront ensemble confondus, le roi comme le men^diant ! Et pour cela, ô Christ, ô Seigneur, donne le repos à Ton esclave apparu en ce jour devant Toi, ô Toi qui as aimé les hommes!... »

Dans l'église, pénétrait maintenant une obscurité bleuâtre ; les ténèbres se répan^daient sur le jour, ebtous les sentirent venir bien avant de les voir ; mais ceux-là seulement qui ne pouvaient détacher leurs regards des feuilles amies de Férable virent un grand

nuage tout en lambeaux, d'un gris plombé, émerger derrière Tarbre, plonger dans Téglise des yeux vides, et ramper lentement vers la croix.

La lecture des psaumes se poursuivait, et les vieilles paroles amères semblaient trembler maintenant entre les lèvres frémissantes du vieillard :

— (( ...OiA sont les imaginations du monde

et ses passions éphémères ? Oij sont Гог et

Targent, et la multitude des esclaves et les

rumeurs de la gloire? Tout cela n'est plus que

f" poussière et que cendre ! »

A ce moment, tous remarquèrent Tobscurité croissante et- se tournèrent vers les fenêtres.

Derrière Ferable, le ciel était tout noir ; les feuilles de l'arbre avaient pâli, et leur stupeur peureuse n'avait plus rien d'amical lii de réconfortant.

A l'autel, le père Vassili officiait avec calme, et la^noirceur de son vêtement sacer-

dotai paraissait presque de la lumière, parmi les dorures ternes, les visages terreux et les fenêtres encombrées de ténèbres.

Pendant quelques minutes, il avait hésité.

Son pas s'était ralenti, et le cou tendu en avant, il avait jeté sur les assistants un regard étonné, déconcerté sans doute par l'aspect de cette foule muette entassée dans l'église, où il avait coutume de prier dans la solitude.

Mais bientôt il avait oublié la foule, il avait oublié qu'il officiait, et s'avançait distraitement vers l'autel; son âme s'était dédoublée; il attendait le mot, l'ordre, l'inspiration puissante et décisive, et rien ne venait...

— « ... Je pleure et je sanglote, quand je considère la mort, quand je contemple au fond du cercueil, désormais informe et hideuse, notre beauté créée à l'image de Dieu I 0 miracle, car ceci a lieu afin que s*accomplisse en nous le mystère; et c'est pourquoi^ voués par avance à la pourriture, nous portons

en nous la mort. En vérité, Dieu l'a voulu ainsi ! . . . »

Dans l'obscurité devenue plus dense, les cierges brûlaient d'une flamme claire, projetant sur les visages des reflets rougeàlres, et beaucoup furent frappés de ce passage rapide du jour à la nuit, alors qu'on n'était encore qu'au milieu de la journée.

Le père Yassili lui-même perçut vaguement les ténèbres; il se crut à l'aube d'un jour d'hiver, à la messe matinale, où, seul à seul avec Dieu, l'inspiration lui donnait des ailes, comme à l'oiseau, comme à la flèche, qui vole, infaillible, vers le-but.

Et il frissonna, comme un aveugle qui ne voit pas encore, mais qui sait qu'il va recouvrer la vue à l'instant même ; ses milliers de pensées efî^ervescentes, de désirs inachevés, suspendirent leur cours tumultueux, se figèrent sur place... Il se sentit choir dans le vide sans fond d'une chute vertigineuse, — et, lorsque son cœur, un instant arrêté, se reprit à battre à coups sourds et profonds,

il le savait déjà : C'était elle! l'exaltation décisive et suprême^ plus forte que la vie et que la mort! celle qui commande aux montagnes : c( Allez ! » et les vieilles montagnes, irpitées, commencent à se mouvoir ! Joie ! joie ! joie !

11 embrasse d'un coup d'œil le cercueil, l'église, la foule, et comprend !... il comprend tout! il a cette intuition merveilleuse et spéciale aux rêves, cette divination qui fait pénétrer jusque dans la profondeur des choses, et s'évanouit sans retour aux premières lueurs du matin ! C'est elle ! La voici! Joie! joie ! joie !

Il éclate d'un rire enroué, entrevoit le visage effaré du diacre qui lève le doigt pour l'avertir ; il entrevoit les échines courbées de ceux qui ont entendu son 'rire et se faufilent vers la porte, comme des vers de terre... Il voit tout cela, et se pince les lèvres comme un écolier pris en faute.

— Je ne le ferai plus ! chuchote-t-il au diacre, mais une extase insensée jaillit comme

une llamme de tous les traits de son visage ; et soudain il sanglote, la face abîmée dans les mains.

— Des gouttes ! il faut prendre des gouttes, murmure à son oreille le diacre éperdu. Ah ! Seigneur, voilà qui tombe mal à propos ! Ecoutez, père \^assili !

Le pope l'entend, écarte légèrement les mains de son visage, et jette sur le diacre un regard oblique et furtif ; le diacre tressaille d'épouvante à ce regard...

Il s'éloigne de l'autel à grands pas sur la pointe du piedj vient donner du ventre contre la porte grillée, l'ouvre à tâtons et sort précipitamment.

— « ... Venez, et donnons le dernier baiser à celui qui n'est plus, ô mes frères, et remercions Dieu ! Il fut pauvre dès sa naissance, et dès sa naissance voué à la tombe, dans sa vie soucieuse et dans sa chair aux passions multiples. Là se trouve aujourd'hui sa famille, là sont aussi ses amis. Voici que nous allons nous séparer... »

Une poussée dans la foule ; une partie des fidèles se glisse furtivement vers la porte, sans échanger un mot avec ceux qui restent; déjà Ton respire plus à Taise dans Téglise obscurcie ; près du cercueil, des gens s'assemblent en silence, font le signe delà croix, se penchent sur le mort et se relèvent avec une grimace de souffrance; à son tour, la veuve dit adieu au défunt.

Elle croit maintenant à sa mort, elle perçoit l'affreuse odeur, mais ses yeux ne laissent point passer de larmes, et la plainte expire dans son gosier ; et ses enfants, les yeux fixes, la regardent en silence.

C'est à ce moment qu'on s'aperçut que le diacre fendait éperdument la foule, et que le père Vassili, debout maintenant près de Гатbon, s'était tourné vers la nef.

Et ceux qui le virent en cet instant, conservèrent pour la vie la tragique image gravée dans leur mémoire.

Il s'appuyait des deux mains sur la balustrade, avec une énergie telle que le bout de

ses doigts avait blanchi ; le cou tendu en avant, tout le buste penché par-dessus la grille, il se concentrait tout entier dans le regard monstrueux qu'il projetait vers la veuve et ses enfants; il y avait, dans ce regard fulgurant, une joie insolente et hardie, qui semblait se repaître de leur immense douleur...

— « ... C'est l'heure de la séparation, mes frères, l'heure des pleurs et des sanglots !... Ainsi donc, venez, et donnez le dernier baiser à celui qui fut parmi nous, à celui qui va descendre dans la tombe, sous la terre et sous les pierres, à celui qui s'en va vers les ténèbres, habiter parmi les morts, loin de ses parents, loin de ses amis!... »

Alors, près de l'ambon, une voix s'éleva plaintive :

— Arrête, insensé! ne vois-tu donc pas qu'il n'est point de mort ici?...

Et l'acte s'accomplit, l'acte solennel et dément que tous attendaient avec tant d'effroi.

Le père Vàssili rejeta derrière lui la porte

de la grille qui fit un cliquetis sonore, fendit là foule bariolée de la sombre splendeur de sa chasuble, et se dirigea vers la bière qui semblait l'attendre, noire et muette. Il s'arrêta, étendit la main d'un geste impérieux, et d'une voix précipitée, ordonna au cadavre :

— Lève-toi, te dis-je !

Des hurlements confus retentissent, des cris d'effroi mortel; pris d'une terreur panique, les assistants se ruent vers la porte; comme un troupeau en déroute, ils se cramponnent les uns aux autres, se menacent en grinçant des dents, s'écrasent avec des mugissements de rage, s'écoulent lentement, par saccadés, comme l'eau qui sort d'une bouteille renversée... ; il ne reste plus maintenant que le chantre, qui, de stupeur, a laissé choir son livre, et la veuve avec ses enfants.

Un sourire lumineux éclaire les traits du père Yassilij un sourire plein d'indulgente pitié pour leur peur et pour leur incrédulité ;

eU tout resplendissant d'une foi immense, il s'écrie pour la deuxième fois, avec une solennité simple et royale :

— Lève-toi, te dis-je !

Mais le cadavre restait immobile et ses lèvres serrées gardaient, impassibles, leur éternel secret.

Le silence emplissait maintenant la nef ; des pas précipités résonnèrent sur les dalles ; la veuve s'enfuyait, suivie de ses enfants ; le vieux chantre, qui trottinait derrière elle, se retourna une dernière fois en arrivant à la porte et se tordit les mains.

« Cela est mieux ainsi ;. il ne pouvait se lever en cet état, devant sa femme et ses enfants », se dit le père Vassili ; et, pour la troisième fois, d'une voix basse et sévère,

cette fois, il prononce :

— Sémione ! lève-toi !

Il laisse doucement retomber la main et attend ; derrière la fenêtre, des pas font craquer le sable, et le son est si proche qu'il semble venir du cercueil. Le père Vassili attend. Les pas se rapprochent, passent la

fenêtre, leur bruit s'éteint ; un long et douloureux soupir rompt le silence... Qui donc a soupiré? Il se penche sur la bière, épie dans le visage enflé et difforme les premiers tressaillements de la лче, ordonne impatiemment aux yeux: « Mais ouvrez-vous donc! » se' penche plus près, plus près encore, les mains crispées sur les bords coupants du cercueil, effleure presque les lèvres bleuies, y souffle la chaude haleine de la vie...; et voici que le cadavre, irrité dans son repos, lui souffle en pleine face l'haleine froide et empestée de la mort!

Le pope se tait maintenant, et, l'espace d'une seconde, il voit, il comprend tout. Il sent Fodeur de mort ; il s'aperçoit que le peuple épouvanté a déserté l'église, qu'il y est maintenant seul à seul avec le cadavre... Un souvenir d'autrefois, un souvenir eft'acé, lointain, traverse sa mémoire : c'était au printemps, un rire jaillissant dans la campagne et vile éteint...; et puis cette tourmente d'hiver et le son des cloches dans la tempête... et le masque immobile de l'idiot !

De nouveau tout s'efface; ses yeux éteints s'allument d'un feu errant et glacial, le sentiment de sa force inonde tout son corps, ses muscles d'acier; et, doucement, doucement, comme s'il craignait de réveiller quelqu'un, il demande :

— Seigneur, Tu veux donc me tromper?

Les yeux baissés, il attend une réponse;

puis il reprend toujours à voix basse, avec une intense expression de menace, la menace puissante et calme de Forage, qui, déjà maître de toute la nature, s'attarde encore, et joue avec une grâce souveraine, à balancer dans l'air quelque plume d'oiseau :

— Alors, pourquoi ai-je cru ? Pourquoi m'as-Tu donné l'amour des hommes et la pitié, si c'était pour Te jouer de moi?... Et pourquoi donc T'ai-je donné ma vie? J'étais Ton esclave enchaîné, Ta chose, je n'avais plus une pensée à moi, pas un amour, pas un soupir! je n'étais que par Toi! je n'étais que pour Toi! pour Toi seal ! Allons! parais maintenant, j'attends !

Et, le visage empreint d'une soumission hautaine, il attend. Dans l'obscurité, les cierges font des trous immobiles, et l'orage qui s'éloigne chante encore dans le lointain.

— Alors, Tu ne veux pas? demande-t-il toujours, humblement, à voix basse.

Et tout à coup, les yeux hors de la tête, dans un transport de rage qui donne à ses traits l'expression de terrifiante sincérité spéciale aux fous et aux gens endormis, il éclate en invectives passionnées. Et l'explosion de ses cris couvre la menace du silence, étoufï'e les derniers soubresauts d'une âme humaine à l'agonie...

— Tu le dois! rends-lui la vie ! Prends-la aux autres, mais rends-lui la vie ! je T'en supphe!

Il se tourne vers le cadavre morne et décomposé ; avec colère, avec mépris, il l'interpelle :

— Et toi, prie-Le donc, prie-Le !

Et, dans son délire sacrilège, il s'écrie encore :

— Ton paradis, il n'en a pas besoin! Voici

ses enfants ! ils appellent leur père... et lui Te dira : « Ote de mon front la couronne céleste, car, là-bas, on couvre de cendre et de boue la tête de mes enfants. » Il Te le dira ! il Te le dit !

Puis, secouant avec fureur la masse pesante du cercueil :

— Et toi, vas-tu parler à la fin, chair maudite !

Il plonge dans la bière des yeux étincelants et se rejette en arrière, muet d'effroi, les mains tendues en avant pour se défendre ; le cadavre n*est plus dans la bière...; à sa place..., voici l'idiot! de ses doigts crochus, il se cramponne aux bords du cercueil..., il a soulevé à demi sa tête monstrueuse, et jett^ sur le pope un regard oblique du coin de ses petits yeux clignotants ; autour de ses narines retroussées, de sa grande bouche aux lèvres serrées, un rire muet commence à déferler ; et tout son corps hideux, où Téternelle mort embrasse l'éternelle vie, se hisse lentement, hors du cercueil... !

— Arrière, crie le père Vassih, et sous ses

cheveux dressés, sa tête lui semble devenue énorme. Arrière !

Voici de nouveau le cadavre immobile...

Non ! c'est encore Fidiot ! En une sorte de jonglerie prodigieuse, la masse putréfiée semble se dédoubler et souffler l'épouvante. Fou de colère, le pope glapit :

— Tu veux m'effrayer ! Alors, tiens!

Mais le reste meurt sur ses lèvres. La face de Fidiot s'embrase tout à coup d'une lumière aveuglante et se fend jusqu'aux oreilles, d'un rire prodigieux; il éclate, ce rire, il roule dans Féglise comme un fracas de tonnerre, il broie les voûtes de granit, fait voler les pierres, enveloppe le prêtre d'une sorte de mugissement continu...

Le père Vassili rouvre ses yeux aveuglés et lève la tête : tout tombe ; lentement et pesamment, les murailles s'inclinent et se rapprochent, les voûtes s'effondrent, la haute coupole s'affaisse sans bruit, les dalles se creusent et s'agitent, la terre tressaille jusque dans ses fondements, le monde s'écroule, tout tombe !...

Il jette un hurlement sauvage et se rue vers la porte...; il ne la trouve pas et la cherche à tâtons, se heurte çà et là aux murailles, aux angles tranchants du granit... ; une porte s'ouvre brusquement sous son élan forcené, il roule sur les dalles, se relève joyeux et s'élance; des mains tremblantes et tenaces Tàgrippent au passage et le retiennent, il se débat avec des cris perçants, dégage un de ses bras, frappe d'un poing dur et pesant comme du fer la face du chantre qui tente de Tarrêter, pousse le corps du pied, et bondit hors de Féglise...

Le ciel est inondé de feu. De grands nuages noirs, déchirés, tourbillonnent dans les airs, et leur immensité sans bornes s'abat sur la terre ébranlée...; le monde s'écroule!... Un rire de tonnerre, des craquements formidables, des cris de joie sauvage jaillissent sans interruption de ce chaos de feu. A l'occident, une bande de ciel bleuit encore à l'horizon, et c'est vers elle que se rue le père Vassili, hors d'haleine...

Ses jambes s'embarrassent clans sa longue soutane, il trébuche, roule à terre, se relève sanglant et terrible, recommence à courir.

La rue est déserte, comme si c'était la nuit ; aux maisons, aux fenêtres, personne !...

<( Tout le monde est mort ! »

Comme un éclair, cette pensée traverse le cerveau du fou; au-dessus de lui, un grand nuagC;, noir comme la fumée, projette en avant trois longs bras semblables à des griffes crochues ; derrière, un bruissement confus et menaçant le poursuit...

Bien loin, devant lui, sur la route, un moujick et des femmes, dans une télègue, s'en retournent de Znamenskoié ; ils voient un grand homme noir courir vers eux à toutes jambes, s'arrêtent un instant, puis, reconnaissant le pope, ils fouettent le cheval, qui part au galop. La télègue bondit à chaque ornière, se renverse à demi, mais les trois paysans, muets et penchés en avant, talonnés par l'épouvante, ne cessent de fouetter le cheval éperdument, et s*en vont au galop...

Le père Vassili tomba à trois verstes du village, au beau milieu de la grandVoute. Il tomba la face contre terre, et son visage osseux s'imprima dans la poussière grisâtre du chemin, pétrie par les roues des chars, broyée par le piétinement des hommes et des animaux...

Le corps avait conservé, dans sa posture, l'élan désespéré de la dernière course : les mains blanches et inertes étendues en avant, l'une des jambes repliée sous le corps, l'autre que chausse une vieille botte éculée, rejetée en arrière, toute droite et raidie par Teffort.

Même dans Téternel repos de la mort, le père Vassili semblait courir encore...

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