SCENE IL
LA FOULE
Bravo ! bravo !
RONSIN
Quoi de plus flatteur, de plus encourageant pour un patriote que les applaudissements de ses frères. Chacun de vos bravos retentit dans mon cœur, et vient le frapper agréablement.
I LA FOULE
Bravo ! bravo ! bravo !
RONSIN
Je demande qu'on efface de notre catalogue le nom infâme du brigand Camille-Desmoulins.
LA FOULE
Oui ^ oui! (Tout le monde lève la main, et Ronsin descend de la tribune.)
VINCENT
En montant à cette tribune , j'éprouve un sentiment pénible. O ma patrie ! quel orage plane sur ta tête , quelle armée de scélérats s'apprête à fondre sur la république ! Républicains^ défendez votre vie ; on vient vous attaquer, et la perfidie des comités vous livre aux ennemis de la Convention. En vain vous avez combattu dans les mémorables journées d'août , de septembre et de juin (vieux style)! Cette liberté, pour laquelle vous
avez versé votre sang, elle va périr! L'affreux modéranlisme, un poignard à la main, s'avance pour l'égorger, pour l'assassiner. Le lâche ! croit - il donc que le club des Cordeliers est déjà dans la poussière des tombeaux ? croit-il nous épouvanter par ses menaces, nous qui avons bravé l'aristocratie jusque dans ses repaires les plus secrets? JNon! non ! nous ne périrons pas, car la liberté est immortelle !
LA FOULE
La mort aux modérés î à la guillotinne les modérés !
VINCENT
On voudrait sauver les suspects , on voudrait ramener les nobles et les prêtres. Eh bien ! je le déclare à cette tribune (il tire son sabre) , le premier prêtre qui paraît devant moi, je lui plonge dans le cœur ce sabre qui tant de fois déjà s'est baigné dans le sang des aristocrates. Eh quoi ! citoyens, on nous fait un crime de cette attitude révolutionnaire qui a sauvé la liberté ; on nous déclare ennemis de la Convention, ennemis des comités j on parle de sauver les suspects, en un mot, on accuse la terreur. Ingrats ! vous nous avez appelés à votre secours au milieu de la tempête, nous sommes accourus, nous vous avons arrachés des flots au péril de notre vie! et maintenant que vous êtes placés
SCÈÎ^E II. 335
sur cette terre que nous avons détendue pour vous, monstres de perfidie ! vous tiniz vos poignards. Club des Cordeliers, défends - toi donc : et, puisque les [^gouvernants veulent te jeter dans le précipice de la tyrannie , arrache le sceptre à tes ennemis et gouverne toi-même. Tout est permis pour sauver la patrie, et la patrie est en danger î Aux armes ! Qu'on ne vienne plus invoquer les lois protectrices du fort et du faible. Le fort est oppresseur, le faible est opprimé^ l'opprimé défend sa vie. Quel est ce tableau (il indique du doigt
un tableau sur lequel est écrite la déclaration des Droits de l'homme) ?
est-ce le code de la tyrannie ? est-ce le symbole des droits gravés dans le cœur de l'homme par la main de la nature? Voilez ce tableau mensonger; il n'y a plus de droits là ou régnent les tyrans. Notre droit, dans ce jour, c'est l'insurrection, c'est la puissance sacrée d'un peuple qui secoue l'esclavage.
UNE VOIX
Il faut mettre un crêpe sur le tableau desDroits.
LA FOULE
Oui ! oui ! A bas les modérés ! Vive la terreur !
(On place un drap noir sur le tableau. La plus grande agitation règne
dans le club.)
VINCENT
O toi dont j'aperçois l'image , et dont l'ombre
indignée plane sans doute au milieu de nous, Marat, dieu de la Liberté, dieu de la Terreur (si toutefois le mot de dieu n'est point une injure à ta gloire)^ inspire -moi, inspire cette assemblée au milieu de laquelle tu aimais à discourir pendant ta vie. Trouve un remède à nos maux, à notre douleur; vois ce crêpe funèbre qui recouvre le catéchisme républicain de la raison et de la nature : le poignard qui perça ta poitrine est levé sur la nôtre
MOMORO , se levant avec impétuosité.
Eh bien! prends-le, ce poignard, et frappe! frappe, il en est temps! Sans-culottes, ce n'est point aux
morts qu'il faut nous adresser ( il agite ses bras en l'air);
c'est à nous seuls, c'est à nos bras. Je demande à parler à la tribune.
(Vincent descend, Momoro le remplace.) MAILLARD.
Trente sans-culottes avec moi, et je f.. la Convention en déroute.
(On applaudit.)
MOMORO , à la tribune.
Nous avons assez parlé, il faut agir. Que voulons-nous, que veulent nos ennemis? Nous voulons la liberté , l'égalité , la fraternité...