‹ Les Serviteurs de Dieu (volume 2)Chapitre 12 sur 16 · LES · texte numérisé non relu

LES

Août et septembre 1859.

Le renom de sainteté du curé d'Ars n'avait pas été suscité par les journaux. C'est le peuple, abandonné à lui-même et livré à ses propres impressions, qui a pressenti, découvert et proclamé qu'il y avait un saint dans une petite paroisse perdue et ignorée de la Bresse. La voix du peuple a eu du retentissement. Ars est devenu le but d'un pèlerinage dont on devra tenir compte dans l'histoire du xixe siècle. Ce pèlerinage a duré plus de vingt ans, avec un concours et un retentissement extraordinaires.

A Tontrce du village de Dardilly (Rhône), une t.i 1

maison modeste et riante s'ouvre sur un vaste plateau coupé de plusieurs vallons, fermé par les collines qui entourent la ville de Lyon. Au seuil de cette maison d'où Ton voit se dresser le clocher de Fourvières, le bienheureux Benoît-Joseph Labre se serait présenté plusieurs fois pour demander l'aumône et recevoir l'hospitalité. On voit encore l'écurie où il a couché, le foyer rustique où il s'est assis, le soir, dans une de ces grandes chambres qui, au village, servent tout à la fois de cuisine, de salle et de chambre à coucher. Au fond de celte pièce, en face même de la place entre l'âtre et la fenêtre où l'on fît asseoir le Bienheureux, on montre l'alcôve où, quelques années après sa mort, naquit Jean-Marie Vianney qui devint lui aussi un grand et extraordinaire serviteur de Dieu.

Dans son enfance, quand il était chargé du soin du troupeau de son père, Jean-Marie a couché des années entières dans l'écurie où la charité de ses parents avait recueilli Jésus-Christ lui-même dans la personne de son pauvre volontaire, le bienheureux et admirable mendiant et pèlerin Benoît- Joseph Labre.

Jean-Marie était le quatrième enfant de Mathieu Vianney et de Marie Beluse. Il est né le 8 mai 1786. Sa première enfance a été consacrée aux travaux des champs. Les premières leçons de catéchisme lui ont été données en secret pendant la persécution religieuse. Il a fait sa première communion

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avant l'aurore, dans une grange dont l'entrée était encombrée de chars et d'ustensiles d'agriculture pour mieux cacher aux ennemis de Dieu et des âmes le grand acte qui s'y accomplissait. Dans cette détresse et cette difficulté des secours religieux, Jean-Marie disposait et promettait son âme au sacerdoce. Quand l'Église put en France s'accuser au grand jour, le jeune garçon avait déjà dix-huit ans. Il entreprit les études classiques et ne parut pas d'une grande ouverture d'esprit. Ses progrès furent difficiles. Bien que la pénurie d'ouvriers évangéliques fût extrême, quand il se présenta aux ordres sacrés, on Peut refusé volontiers et trouvé incapable du ministère, si un prêtre vénéré dans le diocèse (1) et qui s'était particulièrement occupé de lui, n'eût répondu de l'excellence de sa vocation, assurant que les lumières divines suppléaient en lui aux sciences humaines.

Après avoir été quelque temps vicaire à Écully, paroisse dont dépendait alors Dardilly, M. Vianney fut nommé à la cure d'Ars le 13 février 1818. Le département de l'Ain était alors de la juridiction de l'archevêché de Lyon. Lorsque le diocèse de Belley fut reconstitué, M. Vianney resta dans sa paroisse. Ars était, en effet, un cadre approprié aux vertus d'humilité, de simplicité et de petitesse que la Providence voulait faire éclater dans son serviteur.

(1) L'abbé Balley, ancien génovéfain, euro d'Ecully (Rhône) ; M. Vianney fut son vicaire.

Dépourvue de grandes voies de communication, éloignée des centres de population et de commerce, cette commune du département de l'Ain, sur la rive gauche de la Saône, dont elle est distante de quelques kilomètres, contient trois à quatre cents âmes.

La réputation du curé se répandit de bouche en bouche ; quelques traits merveilleux qu'on lui attribuait, entre autres la multiplication du blé dans les greniers des Sœurs de la Providence de la paroisse, contribuèrent peut-être à la propager. Les pèlerinages commencèrent et se multiplièrent. Dès 1832 ou 1833, on avait organisé à l'usage des pèlerins un service de voitures publiques se rendant de Lyon à Ars. Huit ou dix grandes voitures par jour ne suffisaient pas à Taffluence des pèlerins ; l'administration avait été obligée de pourvoir à ce concours ; des chemins impraticables à l'origine furent transformés en grandes routes. Dans les dernières années, la compagnie du chemin de fer de Lyon crut devoir aussi s'occuper d'Àrs, et offrit des conditions particulières aux pèlerins (1).

Au bout de leur voyage, ceux-ci trouvaient une pauvre église et un pauvre hameau dont toutes les

(1) On estime que, dans le courant d'une seule année, quatrevingt mille pèlerins ont été amenés à Ars par les voitures qui mettent ce village en communication avec le chemin de fer et les bateaux de la Saône.

maisons à peu près étaient transformées en auberges ou en magasins d'objets de piété. Derrière l'église règne une place assez vaste où se distinguent quelques constructions récentes à l'usage des pèlerins, mais dont la plupart des bâtiments sont des masures habitées par des cultivateurs. Le petit paysage qui s'étend au delà, sans grands horizons et sans accidents singuliers, tout rempli des champs et des haies de la Dombes, n'a rien non plus qui puisse flatter ou charmer les curieux. Rien donc ne devait les y attirer, et la Providence a voulu que pendant vingt-cinq ans les populations du xixe siècle, si amoureuses de toutes les vanités, vinssent en foule à Ars rendre hommage à l'humilité et à la . simplicité. Pendant que les beaux-esprits de nos jours s'évertuaient contre la confession et ses influences, le peuple leur répondait en allant à Ars vénérer un confesseur. Le vénérable curé pouvait avoir d'autres titres au respect et à l'empressement qu'il attirait ; le caractère de confesseur dominait tout aux yeux des pèlerins : c'était au confesseur que cette multitude arrivant à Ars de tous les points de l'horizon voulait avoir affaire. La vie du curé d'Ars s'est passée à la lettre dans le confessionnal. Il y entrait avant le jour, dès deux ou trois heures du matin ; il en sortait à neuf, dix et quelquefois onze heures du soir. Sur les vingt heures qui composaient ainsi sa journée, il prenait le temps de sa messe et de son action de grâces.

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Tous les jours, vers onze heures, il faisait le catéchisme : il montait dans une sorte de petite chaire ou plutôt de stalle, d'où il adressait aux pèlerins les enseignements les plus simples et les plus dénués d'éloquence humaine, se contentant de commenter et de suivre la lettre du catéchisme, comme on fait pour les petits enfants. Après le catéchisme, il rentrait chez lui prendre son repas ; il disait son office, faisait ensuite la visite des malades de la paroisse et rentrait au confessionnal.

C'est là surtout que se révélaient son autorité et sa puissance. Que d'âmes pacifiées et réconciliées, que de vocations éclairées, que de lumières répandues dans les consciences ! La foule comprenait l'importance des bienfaits dont le vénérable curé était le dispensateur; elle était avide de les recevoir. Si matin que se levât le curé, les pèlerins l'avaient devancé et l'attendaient à la porte de l'église. Plusieurs passaient la nuit pour être assurés d'arriver jusqu'à lui. On avait établi une certaine règle. Le curé avait des heures consacrées particulièrement aux hommes. Il les entendait dans la sacristie, et ils remplissaient le chœur de l'église en attendant que leur tour fût venu. Tout se faisait avec ordre, et l'arrivée de chacun déterminait son rang. Ordinairement, et à moins d'une affluence inaccoutumée de pèlerins, un homme, au bout de quarante-huit heures, était assuré de

parler au curé d'Ars. Mais il y avait les privilégiés ; quelquefois le curé les distinguait et les appelait lui-même. Le peuple, qui aime toujours les merveilles, prétendait que le discernement du saint curé lui faisait connaître ceux que divers obstacles eussent empêchés d'attendre et qui avaient des raisons particulières de s'adresser à lui.

On remarquait dans ce saint personnage l'exténuation du corps humain poussée jusqu'à ses dernières limites : sur son visage amaigri et détruit, pour ainsi dire, les yeux seuls marquaient la vie ; ils dardaient des étincelles lorsqu'il parlait de l'amour divin. Sa voix était comme un souffle presque insaisissable ; elle expirait dans les larmes aussitôt qu'il arrivait à parler de la bonté de Dieu ou de la perversité du péché.

Les grandes lumières ne vont pas sans les grandes mortifications. Sous ce dernier rapport, la vie du curé cl'Ars était toute merveilleuse. Pendant les dernières années de son épiscopat, M^r Dévie (1), de vénérable mémoire, l'avait obligé d'apporter quelque adoucissement à son régime et d'ajouter un peu de lait, je crois, à sa chétive nourriture. Son corps n'était rien pour lui. Bien que les hommes n'aiment pas la pénitence, il est probable que les beaux traits quil en portait dans toute sa personne

(1) Alexandre-Raymond Dévie, appelé à l'évêché de Belley lors du rétablissement de ce siège le 15 juin 1823, mort le 15 juillet 1852.

étaient pour quelque chose dans l'enthousiasme excité par sa présence. Quand il traversait son église ou qu'il passait sur la place, chacun se précipitait vers lui.; c'était à qui lui parlerait et à qui le toucherait.

C'était le moment où ceux qui voulaient obtenir quelque faveur lui adressaient la parole : on lui demandait sa bénédiction ; on voulait recevoir une image ou une médaille de ses mains ; on voulait toucher sa soutane ; il avait besoin souvent d'être protégé contre l'emportement et la rudesse de cette vénération. Non seulement on lui demandait des croix, des médailles, des images : on lui prenait aussi des objets qu'il n'eût pas consenti à donner, On cherchait à couper des morceaux de ses vêtements. Son chapelet ne restait jamais longtemps entre ses mains ; heureusement ceux qui le lui enlevaient avaient soin de le remplacer : c'est ainsi que le pauvre curé en eut parfois en sa possession qui étaient de grand prix.

Le bon curé se défendait comme il pouvait, parfois assez naïvement. Il avait inscrit de sa main sur son bréviaire: ce Ne prenez pas ce livre ; vous savez bien qu'il est à moi. » Cette recommandation était signée : « J.-M. Vianney. » Je connais un voleur que cette légende confondit et arrêta. « J'avais déjà entre les mains , disait-il , la précieuse relique que je convoitais depuis plusieurs heures et que d'autres, je le savais, convoitaient

aussi bien que moi, j'hésitai. J'étais troublé, je remis le livre à sa place emportant un sentiment fort indécis. » Plusieurs eurent moins de scrupule, et le bon curé n'avait pas beaucoup plus le temps de s'attacher à ses bréviaires qu'à ses chapelets. On les lui remplaçait contre son gré, et assez souvent. En passant à travers la foule toujours empressée sur son passage et tout en se prêtant aussi patiemment que possible à ce qu'elle demandait, il adressait parfois à ceux qu'il remarquait des mots qui étaient des traits de lumière et allaient droit aux besoins des âmes.

Nous ne pénétrerons pas dans l'intérieur du presbytère d'Ars ; nous ne parlerons pas du foyer de la cuisine, qui ne vit jamais de feu, du lit où le saint curé s'étendait pour dormir ; nous ne compterons pas ses instruments» de pénitence; nous ne dirons rien des assauts formidables que lui livrait l'esprit des ténèbres, des luttes et des combats que le vénérable curé avait à soutenir. Il semble que le démon cherche à reprendre extérieurement et par la violence l'empire que les prières et les mortifications lui ont ravi sur certaines âmes jalouses de conserver tous les privilèges que le sang de Jésus-Christ leur a conférés. Il y aura, dans l'histoire du curé d'Ars, un chapitre bien curieux, comme on en trouve d'ailleurs dans les histoires de divers saints, et qui sera tout propre à confondre ceux qui, dans notre siècle, le siècle

des lumières, veulent méconnaître la malignité des puissances diaboliques. En indiquant cet ordre défaits, nous n'entendons rien préjuger d'ailleurs de leur nature, nous nous faisons seulement l'écho des paroles du saint curé. A diverses reprises, il s'est expliqué sur les violences dirigées contre lui par les esprits de l'enfer.

Cependant l'existence seule du curé d'Ars semblait un prodige. On ne comprenait pas comment une créature si chétive et si exténuée pouvait subsister et persévérer dans sa vie laborieuse et pénible. Dans la nuit du 29 au 30 juillet il se trouva malade et crut toucher à son dernier instant. Il envoya chercher au plus vite son confesseur, M. le curé de Jassans qui est une paroisse distante de trois quarts d'heure environ. Tout le pays était en émoi ; les habitants d'Ars, qui vénéraient leur saint curé autant que les plus fervents pèlerins, étaient dans la consternation. Deux médecins avaient été appelés. Le pauvre curé, qui ne pouvait réchauffer ses membres sur sa paillasse, avait consenti à être placé sur un matelas : mais comme il n'avait pas froid à la tête, disait-il, il voulut conserver son oreiller de paille. Les remèdes semblèrent opérer, et le curé déclara lui-même qu'il n'espérait pas encore mourir. On était accoutumé à donner à toutes ses paroles une valeur prophétique : on se rassura dans le bourg. Cependant les espérances du saint homme devaient être devan-

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cées, et quatre jours après, le 4 août 1859, il s'endormit clans le Seigneur.

On connaît tout le triomphe de ses funérailles. Deux jours après sa mort, six mille personnes environ accourues des diverses parties de la France étaient réunies à Ars. On y comptait au moins trois cents prêtres du diocèse de Belley et des diocèses voisins. Msrrévêque de Belley (1) présidait la cérémonie ; sur la place de l'église, en présence du cercueil, le prélat adressa à toute cette foule un dicours qu'on eût dit inspiré de l'esprit céleste de l'humble prêtre qu'il glorifiait. Toute la France a retenti de cette parole émue et simple, imprégnée de* piété, de suavité, de larmes et de tendresse : c'était vraiment l'accent et l'éloquence du cœur ; jamais oraison funèbre fut-elle mieux appropriée aux vertus et aux mérites d'un héros ! Nous ne décrirons pas tout ce magnifique témoignage de la vénération populaire, rendu le 6 août 1859 autour de la dépouille mortelle du saint curé.

Quelques semaines plus tard, le 14 septembre, fête de l'Exaltation de la sainte Croix, les mêmes hommages se renouvelaient à Ars. On y célébrait le service de quarantaine. La cérémonie avait été à peine annoncée ; les pèlerins étaient accourus par toutes les routes, et ils remplissaient les rues et

(1 ) Henri Géraud de Langallerie, né à Bordeaux, curé de Saint- Louis de cette ville, évêque de Belley le 14 février 1854, aujourd'hui archevêque d'Auch.

la place du village. Cette fois M.sr l'archevêque d'Aix (1), empressé de s'unir à la piété et à l'émotion de ses anciens diocésains, était venu rendre hommage à la mémoire du vénérable curé et exprimer à son tour, dans une parole éloquente et autorisée, la pensée et le sentiment de tous. Les chants funèbres, les tentures de deuil et même la tristesse de l'assistance ne pouvaient ôter à ces cérémonies je ne sais quel air d'ovation et de triomphe. Néanmoins, le pèlerinage d'Ars n'a pas changé de physionomie. La foule des pèlerins qui se pressait auprès du curé se réunit autour de sa tombe. L'aspect du village est resté le même. Tout y est modeste et décent. Au rebours du proverbe, le bon curé a été prophète dans son pays. En se livrant aux étrangers qui accouraient de toutes parts, il n'avait pas oublié ses paroissiens et s'était appliqué à leur sanctification. Tout scandale était banni de son heureuse paroisse. Aucune danse, aucun cabaret n'y affligeaient le pasteur et n'y dissipaient les ouailles. Les prescriptions de l'Église étaient exactement gardées et le dimanche observé fidèlement : si bien observé que les voitures à l'usage des pèlerins ne circulaient pas ce jour-là dans les rues du village et s'arrêtaient à quelques pas des maisons. Le respect du curé était l'unique règle des

(l) Georges-Claude-Louis-Pie Chalandon, né à Lyon le 15 février 1804, coadjuteur de Msr Dévie en 1850, évêque de Belley en 1852, archevêque d'Aix en 1854, mort le 22 février 1873.

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habitants, la crainte do le contrister était leur principal souci. Le 14 septembre 1859, à cause de l'affluence des pèlerins et devant l'insuffisance des moyens de transport, quelques voituriers avaient augmenté leur prix.

— Ah ! leur disait-on, vous n'eussiez pas fait cela du vivant du curé !

S'il y a eu une innovation, c'est la seule. La pensée du curé est aussi vivante que lorsqu'il était au milieu de son peuple : elle préside à tout. Les magasins d'objets de piété sont toujours nombreux ; ils étalent de toutes parts ces petits et populaires portraits qui faisaient dire au bon prêtre, avec cette sorte de grâce fine et charmante qui reluisait au milieu de sa simplicité :

— Oh ! je ne vaux pas cher,, on me donne pour un sou !

En revoyant cette place d'Ars, cette humble et pauvre église, avec ses chapelles rustiques et son ornementation campagnarde, en regardant cette porte du presbytère où le curé naguère échappait aux empressements de la foule qui le suivait; qui l'entourait, qui l'interrogeait et quelquefois même le tirait et le secouait ; en considérant ces confessionnaux incommodes et pauvres où tant de pécheurs se sont agenouillés, où tant de larmes ont été répandues, où tant de joie, de lumières et de consolations ont éclaté, mille souvenirs reviennent à l'esprit, mille traits charmants se représentent à

la mémoire. La figure vénérable, expressive et mortifiée du saint curé apparaît entourée d'une auréole qui ne lui ôte rien de sa simplicité et qui ajoute une nouvelle amabilité à ses vertus.

Cet homme si dur à lui-même et qui portait sur toute sa personne les traces des plus effroyables pénitences, était aimable en effet. Il savait sourire; il avait des paroles gracieuses ; la séduction la plus douce reposait sur ses lèvres, en même temps que la vérité et la consolation s'en échappaient. Il causait volontiers ; quand il se trouvait avec des prêtres ou des chrétiens qu'il connaissait et qu'il aimait, il s'ouvrait facilement: la joie de son âme s'épanouissait alors en mille propos charmants, pleins d'images et de douceur. Sa bouche parlait du trésor de son cœur; il s'entretenait de Dieu et de ses saints. Si quelque importun, glissé par hasard auprès de lui, venait à parler des choses humaines, si sérieuses et si importantes qu'elles fusent d'ailleurs, le saint curé était mal à l'aise, il souffrait visiblement, il était hors de son élément, et rien ne saurait peindre son état mieux que le dicton populaire du poisson hors de l'eau. Du reste, ces rencontres étaient rares : le respect qu'il imprimait élevait tous les cœurs vers Dieu ; on le suivait aisément dans ces régions supérieures où son âme souriait et se dilatait.

Si sublimes qu'elles fussent, le bon curé y conservait sa simplicité, qui est le vrai caractère des

enfants de Dieu ; et le commerce des choses divines ne l'empêchait pas de se plier à toutes sortes de politesses envers le cher prochain qui l'entourait. Sa politesse était de l'humilité. Il ne manquait pas de finesse d'ailleurs, et la repartie gracieuse lui venait aisément. Mer de Langallerie, arrivé un jour à ArSj lui demandait en souriant la permission de dire la messe dans son église.

— Je voudrais, répondit le curé , que ce fût jour de Noël, vous en diriez trois, Monseigneur !

Tout en parlant des saints, du ciel et des choses divines, il gardait son langage familier et ne connaissait que les comparaisons populaires ; mais l'esprit de Dieu qui était en lui, donnait aux paroles les plus vulgaires une magnificence de justesse et de naïveté incomparable. On ferait un recueil de ses mots. Tous ceux qui ont entendu ses catéchismes pourraient en citer quelques-uns. Plongé dans la vie céleste et dans la lumière, il avait une grande compassion pour ceux qui étaient mêlés ou perdus dans les mondanités et les obscurités de la terre. Il plaignait les pauvres gens du monde.

— Ils portent, disait-il, un manteau d'épines qui ne les garantit pas du froid, qui les pique et les fait saigner au moindre mouvement, tandis que les saints ont sur les épaules un bon manteau doux et chaud, tout doublé de peau de lapin.

Je cite ces paroles, j'en puis garantir l'authenticilé; et dans cette simplicité de langage, il y a une

force et une grâce qui, je l'espère, n'échapperont pas au lecteur. Quelquefois aussi sa parole s'élevait et, tout en conservant sa familiarité, acquérait une grandeur et même une pompe extraordinaires. S'expliquant sur la procession du Saint-Esprit, il le peignait sortant du sein du Père et du Fils comme d'un océan de lumière et d'amour, semblable à une colombe secouant surles hommes et sur la nature ses ailes chargées de rafraîchissement et de fécondité. La Conférence de Saint-Vincent de Paul de Villefranche s'était rendue une fois à Ars, prétendant entendre la messe de l'admirable curé, et même tenir sous sa présidence une réunion extraordinaire. Gomme il n'en coûte rien de désirer, les confrères de Saint-Vincent de Paul voulaient que la messe fût dite pour eux et pour leurs œuvres. Ils avaient, il est vrai, quelque sujet d'asseoir solidement leurs prétentions. Le président de la Conférence de Villefranche était M. de Montbriant, qui a couronné par une mort édifiante une vie de foi, de bonnes œuvres et de piété. M. de Montbriant, depuis plusieurs années, était assez entré dans l'intimité du curé d'Ars, qui l'aimait beaucoup, tellement que tous ceux qui les ont connus l'un et l'autre sont inclinés à reconnaître dans la mort prématurée de M. de Montbriant (1), qui suivit de

(1) M. de Montbriant avait à peine quarante ans. Sa mort a été une perte pour les pauvres des diocèses de Lyon et de Belley, a qui appartenaient tous ses soins et tous ses revenus, pour ainsi

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si près celle du saint curé, un acte de la puissance de celui-ci, jaloux de posséder son ami, et de le faire entrer avant le temps dans la joie des élus. Le bon curé, de son vivant, n'aurait rien eu donc à refuser à son ami ; mais le respect de ce dernier l'eût peut-être empêché d'exiger beaucoup ; et un des missionnaires qui partageaient avec le curé les travaux et les sollicitudes du pèlerinage d'Ars, s'entremit dans la petite diplomatie qui eut lieu à ce sujet. La vérité m'oblige à dire qu'on usa d'un léger artifice. On n'en avait pas besoin pour obtenir du bon curé les intentions de sa messe. Son esprit d'humilité vit tout de suite le trait d'union qui l'attachait aux conférences de Saint-Vincent de Paul.

— Ce sont les amis des pauvres, dit-il, je suis un pauvre moi-même, je serai bien au milieu d'eux.

Il était plus difficile d'amener le digne prêtre à présider une séance et à recevoir chez lui une vingtaine de membres des conférences de Saint- Vincent de Paul. Il fallut s'ingénier un peu et

dire. Une de ses dernières aumônes a été une somme considérable remise à Mer l'Évêque de Belley pour participer à la fondation du couvent des Trappistes de Notre-Dame des Dombes. Toute espèce de bonnes œuvres était de la compétence de M. de Montbriant. Sa vie, trop courte, a été une de ces vies précieuses et cachées qui servent à soutenir l'édifice social et à laquelle on est trop heureux de pouvoir rendre hommage et donner un souvenir.

trouver quelque stratagème. Le bon curé répugnait tant à tout ce qui ressemblait à du relief; peut-être sa modestie se serait-elle alarmée à la pensée de présider la réunion d'une humble conférence de petite ville. Gela d'ailleurs sortait de la régularité de sa vie; on ne lui en parla pas. Mais après sa messe, après qu'il eut entendu les confessions des hommes, auxquelles il consacrait sa matinée, et qu'il eut fait au petit peuple du pèlerinage son catéchisme accoutumé, comme il rentrait au presbytère prendre son faible repas, il trouva la Conférence réunie dans l'étroite cour plantée qui précède la maison. Il fut surpris, et souriant avec sa gracieuse politesse :

— Oh! dit-il, c'est donc aujourd'hui une journée de paradis sur la terre.

Alors, sans se douter qu'il entrait dans les vues de ses visiteurs, il se mit à s'étendre sur la pauvreté, sa dignité et ses charmes, mêlant à son discours toutes sortes d'histoires délicieuses sur saint François d'Assise, sur saint Jean de Dieu et tous les autres amants passionnés de la pauvreté. On a beaucoup parlé de l'ignorance de M. Vianney et de ses minces talents. Il est certain que la nature ne l'avait pas heureusement doué ; mais la grâce avait tout refait en lui, et on sait comme elle travaille quand on ne lui fait pas obstacle. Le curé d'Ars avait une sorte d'érudition : l'érudition du paradis. Dans les premiers temps de son ministère,

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quand les pécheurs lui laissaient encore assez de loisirs, il vivait dans la retraite et clans la compagnie des saints. Ribadeneira, Surius, les Bollandistes lui offraient des lectures délicieuses à son gré, et comme il avait une mémoire prodigieuse, il avait retenu de ces commerces un grand nombre de belles histoires dont il illustrait ses discours.

Si précieuses que fussent ses connaissances humaines, les lumières divines étaient surtout celles qui éclairaient son âme. Elle en était comme inondée. Toutes les douleurs qui venaient s'épancher dans son confessionnal, les faiblesses qui demandaient du courage, les inquiétudes qui cherchaient la paix, trouvaient le langage qui convenait à chacune d'elles, la parole qui portait dans les cœurs la lumière, la consolation et la force. L'admirable confesseur changeait de ton, on le devine, selon le besoin des âmes. La merveille était que ses avis s'adaptassent parfaitement aux plus intimes faiblesses de ceux qui s'adressaient à lui et qu'il voyait pour la première fois.

Un jour, deux femmes en deuil se rencontrèrent à Ars, deux mères qui avaient Tune et l'autre enseveli toutes leurs espérances d'ici-bas. Elles ne s'étaient jamais vues, mais les grandes infortunes se comprennent. Au premier coup d'œil ces deux femmes se connurent, se tendirent la main, s'embrassèrent et pleurèrent ensemble. Avant d'avoir vu le saint curé , elles avaient ainsi déjà trouvé

l'une et l'autre, sinon un adoucissement, du moins un encouragement dans leurs peines. Une de ces deux, affligées était une vraie chrétienne, sa vie s'était passée dans la pratique assidue des vertus, des prières et des bonnes œuvres. C'était au pied des autels, où se passait la plus grande partie de ses jours, qu'elle avait été frappée coup sur coup et avec une persévérance extraordinaire. Elle avait vu mourir tour à tour ses trois fils, et au dépouillement où elle se trouvait désormais et à son immeuse douleur, se joignait la désolation de toute une famille dont le nom illustre allait s'éteindre.

L'autre malheureuse était de ces créatures frivoles qui laissent sommeiller la foi qu'elles ont reçue au baptême et qu'une éducation chrétienne a nourrie quelque temps dans leur cœur. Elle courait aux plaisirs ; et au milieu des délices du monde, des honneurs de la terre, des sourires et des fêtes, elle avait été atteinte dans ses affections et avait vu mourir son fils unique. Celle-ci fut la première introduite auprès du bon curé : il écouta ses gémissements et gémit lui-même ; il pleura, lui parla un langage tendre et compatissant, et, la faisant mettre à genoux, s'agenouilla et pria avec elle. Un père n'aurait pas eu pour sa fille de recherches plus affectueuses ni plus caressantes. Auprès de la chrétienne, au contraire, le sage directeur fut sinon sévère, au moins austère et ferme. Il ne lui reprocha pas les larmes, mais il la mit en garde contre l'excès de la

douleur; et, comme elle avait pour ceux qu'elle pleurait des assurances de salut, il la réprimanda de cette affection naturelle, égoïste et rabaissée, qui lui faisait envisager avec regret le bonheur do ses enfants. Il replaça ce pauvre cœur, un instant étonné et renversé, dans les hautes et sublimes régions de la foi, présentant à son courage les amertumes fortiliantes de la croix, comme il avait offert à l'autre malheureuse le lait et le miel destinés aux petits enfants.

Occupé à dispenser des consolations à toutes les infortunes qui accouraient vers lui, le bon curé avait lui-même ses douleurs, et la sérénité qui se lisait sur son visage était péniblement conquise sur la nature. J'ai déjà indiqué les assauts que le digne homme avait à supporter de la part de l'esprit des ténèbres. J'en pourrais parler d'autant plus hardiment, que j'ai entendu un prélat, du haut de la chaire de vérité, en entretenir ses auditeurs. Mer Ghalandon n'a pas craint, en effet, d'aborder franchement ce sujet. Tant il est vrai qu'à Ars le parfum de la vérité se respire de toutes parts, et que les esprits sont disposés à tout entendre.

Ces luttes du bon curé avec l'esprit des ténèbres qui l'assaillait, le frappait, et, en sa présence, profanait et souillait de boue et d'ordure les images des saints qui ornaient le presbytère, ces luttes extérieures n'étaient pas encore les plus pénibles. La Providence laisse au démon la puissance d'éprou-

ver ses serviteurs, et il se sert de leurs vertus mêmes pour les tourmenter. L'humilité du curé d'Ars, son respect et son amour de Dieu, le faisaient trembler en présence des jugements divins. Sa vie active, sa pauvre vie de curé, comme il disait, était pour sa conscience une occasion d'inquiétude et un sujet de trouble où le démon cherchait à submerger sa confiance. On sait le désir du bon curé de se retirer à la Trappe ou à la Chartreuse, pour pleurer ses péchés et se préparer à la mort. Il a demandé cette grâce aux trois évêques qui, durant son long ministère à Ars, se sont succédé sur le siège de Belley (1). Il a supplié tous ceux qui lui portaient intérêt de lui obtenir cette faveur. Il se soumettait aux refus, mais l'inquiétude subsistait. Elle se manifesta lors d'une grande maladie qu'il fit, il y a dix-huit ans, et qui mit sa vie en danger. Ses terreurs étaient profondes : la vue de ce qu'il appelait ses péchés le glaçait d'horreur.

— Je ne veux pas mourir ! répétait-il avec un sentiment d'angoisse extraordinaire, et il demandait avec ardeur la vie, afin d'avoir au moins le temps de faire pénitence.

Le moment décisif arrivé, ces craintes s'évanouirent ; la confiance seule régna dans ce cœur uniquement consacré à son Dieu. La mort du curé d'Ars fut simple et sereine. Ce fut là surtout son

(1) NN. SS. Dévie, Ghalandon et Géraud de Langallerie, que nous avons déjà nommés.

caractère, et nous n'insisterons pas sur les détails de ses derniers instants ; mais jusque-là il porta la croix.

L'événement de la Salette, l'apparition de la sainte Vierge à deux petits bergers sur une montagne du Dauphiné, fat l'occasion d'un des plus grands tourments qu'ait ressentis l'homme de Dieu. La Providence est toujours admirable dans la conduite de ses saints, et cette conduite dépasse notre raison. On a beaucoup parlé de l'incident du presbytère d'Ars dans l'affaire de la Salette, mais l'abondance des discours ne sert pas toujours à la constatation de la vérité. Il est inutile, aujourd'hui, de rechercher ce qui s'est passé entre le curé d'Ars et le berger de la Salette. Il y a eu plusieurs versions. Ce qui est certain, c'est que l'enfant ne s'est jamais beaucoup inquiété des paroles qui lui ont été attribuées ; et tout s'est borné sans doute à une de ces épreuves extraordinaires auxquelles les saints sont parfois soumis. Ne serait-ce pas, en effet, par une permission particulière, que le curé d'Ars croyait avoir entendu cet enfant nier toute apparition sur la montagne, et avouer avoir abusé de la simplicité de ceux qui se fiaient à ses récits? Et n'est-il pas bien extraordinaire que le vénérable curé, sans presser l'enfant à ce sujet, se soit contenté des explications qu'il disait en avoir reçues ?

Quoi qu'il en soit, s'il ne sentit pas le trait tout de suite, il en souffrit cruellement plus tard. Il avait

trop de connaissance des choses divines pour ne pas être touché des caractères de vérité empreints dans l'événement de la Salette, la piété l'eût porté à se fier avec, bonheur à ce témoignage de miséricorde donné aux hommes. Mais la rétractation qu'il croyait avoir entendue retentissait à son oreille et' froissait son âme. Il eût voulu l'effacer de son souvenir : il savait l'abus que Ton faisait de son nom ; il sentait intérieurement et vivement que la mère de Dieu devait en être contristée ; il entrait dans des angoisses, des perplexités et des troubles inouïs. Il eût voulu n'avoir jamais entendu cette parole qui le torturait ; mais son ennemi n'avait garde de la lui laisser oublier et la répétait avec persistance à ses oreilles. Le bon curé s'est ouvert plusieurs fois de ces tourments. On cherchait en vain à en atténuer les souvenirs, à en apaiser l'écho sonore, vibrant et toujours douloureux dans son cœur. On lui rappelait que l'enfant de la Salette avait peut-être cédé à l'impatience plutôt que rendu témoignage à la vérité, et qu'il avait été bien tourmenté à Ars.

— Hélas ! répondait le curé, ce n'est pas moi qui l'ai tourmenté !

Et ses angoisses persévéraient. Il était souvent consulté sur la nouvelle dévotion qui se répandait de toutes parts. Il se tenait sur ses gardes. On ne connaît pas d'exemple qu'il ait détourné qui que ce soit de la dévotion à Notre-Dame de la Salette. Il en bénissait les médailles ; il autorisait et conseillait

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le pèlerinage. Quand on lui demandait son avis, il s'inclinait devant la décision de l'autorité épiscopale. Mais si on le pressait davantage, si Ton voulait arriver à son sentiment personnel, si on lui demandait les détails de son entrevue avec Maximin, et si on le sollicitait de répéter les paroles qu'il croyait avoir entendues, il évitait de répondre; il voulait détourner le discours, et on pouvait aisément entrevoir les alarmes et les angoisses de son âme. Quelles amertumes ensuite pour le saint curé, lorsque son trouble même était exploité et qu'on cherchait à trouver dans ses scrupules un motif de détourner les peuples d'une dévotion recommandée par l'autorité épiscopale et autorisée par le Saint- Siège ! Ces amertumes durèrent de longues années. Il en vit le terme, cependant. Dans les derniers mois de sa vie, bourrelé, excédé, pressuré, livré à toutes sortes de peines intérieures, il demanda la paix par l'intercession de Notre-Dame de la Salette elle-même; un acte de foi simple et humilié l'inonda de cette joie et de cette clarté paisible et sereine où les âmes spirituelles reconnaissent la présence et les caresses de Dieu. De ce moment il fut délivré de ses scrupules ; la miséricorde du divin Maître, qui avait si longtemps livré ce bon serviteur aux suggestions ennemies, alla jusqu'à lui donner des témoignages surnaturels et des preuves manifestes, telles que le serviteur les avait demandées luimomc, de la vérité du fait et du prix que la Provi-

dence attachait à la dévotion de Notre-Dame de la Salette (1).

L'éclat de sainteté qui reluisait dans le curé d'Ars dépassait tout ce qu'on en pouvait dire, et ceux qui

(l) M. l'abbé Gérin, curé de la cathédrale de Grenoble et vicaire général, mort en grande vénération dans tout le diocèse, avait été chargé par Mgr l'évêque de Grenoble d'aller à Ars entretenir M. Vianney de la dévotion à Notre-Dame de la Salette ; il a rendu compte au prélat de sa visite dans une lettre, en date du 13 octobre 1858, que les journaux ont publiée :

« Monseigneur,

« J'arrive d'Ars, j'y suis allé sur la parole de Votre Grandeur, je m'en félicite infiniment ; j'ai dit la sainte messe en action de grâces pour tout le bien que m'a fait l'entretien que j'ai eu avec le saint curé. « Je vous remercie d'être venu me voir, m'a-t-il « dit, j'ai bien des choses à vous dire sur N.-D. de la Salette ; je « ne saurais vous exprimer par quelles angoisses, par quels tour- « ments mon âme a passé à ce sujet ; j'ai souffert au delà de tout « ce qu'on peut dire. Pour en donner une idée, imaginez-vous « un homme dans un désert, au milieu d'un affreux tourbillon « de sable et de poussière, ne sachant de quel côté se tourner. « Enlin, abîmé par tant d'agitations et de souffrances, je me suis « écrié tout haut: Credo, et à l'instant même j'ai trouvé la paix, « le repos que j'avais entièrement perdus. J'ai demandé à Dieu « de m'envoyer un prêtre de Grenoble, instruit et capable, pour « verser dans son âme mes dispositions et mes sentiments à cet « endroit. Le prêtre est venu le lendemain. Maintenant il ne me « serait plus possible de ne pas croire à la Salette. J'ai demandé « des signes pour croire à la Salette, et je les ai obtenus. » — Ne a puis-je pas parler à mon évêque de ce que vous venez de me « dire, lui ai-je demandé, à mon évêque qui m'a envoyé lui- « même auprès de vous? » — « Oui, oui, à votre évêque, et à « tout le monde chez vous ; j'envoie tout le monde à la Salette, et « je suis témoin de bien des miracles obtenus par N.-D. de la « Salette. . . »

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le visitaient étaient touchés, pénétrés et surpris. Le vulgaire cédait au charme sans le raisonner ni le définir. Ceux qui savaient raisonner et définir en ces matières n'étaient pas moins émus. Un de nos plus célèbres prédicateurs (1) sortait tout en larmes d'un court entretien avec ce simple curé. Il admirait en pleurant tant de traits évidents de sainteté et se reprochait d'avoir vécu longtemps et d'avoir laissé blanchir ses cheveux sans être venu admirer et goûter cette grande merveille. Tout, à Ars, concourait à la rendre plus singulière ; on y voyait en action et dans la vulgarité de tous les jours les faits les plus extraordinaires de la vie des saints, et ce seul concours de peuple arrivant de toutes parts vers un pauvre prêtre ne s'était peut-être pas vu dans l'Église, selon la remarque de M>r l'archevêque d'Aix, depuis les jours de saint Siméon Stylite.

Des débals qui ne semblaient pas de notre temps et qui rappellent ceux qui suivirent la mort d'un des plus grands saints de la France, de l'admirable et bien-aimé saint Martin, eurent lieu autour du bon curé. Il était né à Dardilly, avons-nous dit, au diocèse de Lyon. L'affaiblissement de la foi clans nos contrées et dans notre siècle n'empêchait pas les gens de cette paroisse de jeter des regards de con-

(1) Marie-Théodore Combalot, né à Chantenay (Isère), le 21 août 1797, mort à Paris le 18 mars 1873. Son nom dit tout à la gôûération présente; il serait superflu de noter ici ie zèle et l'éloquence de cet apôtre.

voitise sur le trésor que possédait Ars, et ils songèrent au moyen de s'en assurer quelque chose. On alla trouvé le curé, on le supplia de faire son testament*. Ce n'était pas sa richesse qui excitait les convoitises ; on savait qu'il n'avait pas amassé d'argent et qu'il ne gardait rien des sommes que la piété des fidèles pouvait remettre entre ses mains. On lui demanda quelque chose de plus précieux que l'or et l'argent ; on le supplia de rendre sa dépouille mortelle à sa paroisse natale et de donner son corps aux gens de Dardilly. Le bon curé ne refusa pas et fit le testament comme on le désirait. Cela se sut, et l'alarme fut grande à Ars et dans tout le diocèse de Belley. L'évêque dut intervenir : il demanda au curé pourquoi il voulait quitter après sa mort la paroisse où il avait tant travaillé, et quelles raisons il avait de désirer que son corps reposât à Dardilly.

— Ah ! dit le curé, pourvu que mon âme soit auprès de Dieu , l'endroit où sera mon corps m'est bien indifférent.

L'Évêque alors réclama ce pauvre corps, et le curé, bien mortifié et honteux de telles prétentions, lui promit de faire un autre testament. Plus tard, selon le désir du Prélat, il le refit encore, et disposa définitivement de sa dépouille en faveur de la paroisse d'Ars. Mais Dardilly ne se tint pas pour battu et multiplia les démarches. Si étrange que cela paraisse dans les mœurs du xixe siècle, les

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paroissiens de ce lieu firent entre eux une souscription pour soutenir ce qu'ils appelaient leurs droits. Ils s'adressèrent aux diverses autorités ; ils voulaient quelque part de ce cadavre qu'ils regardent déjà comme une relique, et on eut peine à leur faire entendre raison. Pendant tout ce débat, l'inquiétude restait grande à Ars. Les imaginations s'étaient-elles trop vivement émues ? On pensa que cette tombe avait besoin d'une surveillance particulière, et on craignit que les transports de la vénération n'amenassent de fâcheuses tentatives.

De pareils faits marquent mieux que tout ce qu'on pourrait dire le sentiment populaire, et peuvent servir à faire comprendre les pensées de respect, d'édification et de confiance conservées à la mémoire du curé d'Ars. La mort ne pouvait en effet diminuer son crédit. Elle n'ôte rien aux mérites des hommes, elle ajoute à leurs lumières; pourrait-elle retrancher quelque efficace à la charité avec laquelle le saint homme accueillait les pécheurs, les écoutait et compatissait à leur misère? Le peuple est persuadé que l'histoire du curé d'Ars et son pouvoir n'ont pas été scellés dans le tombeau; en attendant que les faits viennent confirmer cette pieuse confiance, je ne vois pas de raisonnement pour la contredire.

Le 3 octobre 1872, Notre Saint-Père le Pape

Pie IX ratifiant et confirmant la sentence de la congrégation des saints Rites, rendue sur la proposition de VËminentissime cardinal Jean-Baptiste Pitra, a signé de sa main la commission de l'introduction de la cause du Vénérable serviteur de Dieu Jean- Marie Vianney.

Février 1856.

Les obsèques de la sœur Rosalie ont eu lieu le samedi 9 février 1856, à Paris.

Depuis deux jours, la petite maison de la rue de rÉpée-cle-Bois était assiégée pour ainsi dire : on avait été obligé de mettre aux abords une escouade d'agents de police, chargés de maintenir Tordre : la foule qui se pressait autour de la digne fille de Saint-Vincent de Paul appartenait à toutes les conditions. Qui, dans Paris, ne connaissait pas la sœur Rosalie, n'avait pas eu des relations avec elle, et partant ne lui avait des obligations? Durant sa vie, elle n'avait voulu recevoir aucun hommage. Un jour, de pauvres vieillards à qui elle avait ouvert un asile et à qui elle faisait en outre de larges aumônes, se présentèrent pour lui adresser

un compliment: ils l'appelèrent leur bienfaitrice; la Sœur les reprend aussitôt, leur assure qu'elle n'est nullement leur bienfaitrice, qu'elle est uniquement leur servante et qu'elle ne veut pas d'autre titre.

Cette servante des pauvres, pour lui donner le nom qu'elle chérissait, cette grande servante des pauvres, pour parler avec la voix publique, avait été exposée après sa mort dans la chapelle des Sœurs. Il serait impossible d'indiquer le nombre de personnes qui visitèrent cette dépouille que venait de quitter une âme dès ici-bas étroitement unie à son Dieu. Chacun désirait faire toucher un chapelet ou une médaille. Tout le quartier Saint- Marceau était en émoi, et des voitures amenaient à chaque instant de nouveaux visiteurs des quartiers lointains.

Le jour des obsèques, l'animation surtout était grande : la rue Mouffetard regorgeait de peuple, de ce peuple hâve, déguenillé, rongé dans sa fleur par les misères de toutes sortes, que le Paris des autres quartiers connaît peu et qu'il ne considère pas sans une sorte de pitié mêlée de terreur. Tous voulaient rendre un dernier hommage à leur protectrice, à leur sœur, à leur mère, à leur dévouée et admirable servante. Je crois bien que ce jour-là a été chômé comme un beau dimanche. Toutes les fenêtres étaient occupées; à peine pouvait-on circuler dans les rues ; la population se portait vers

la maison de l'Épée-de-Bois pour jeter une dernière goutte d'eau bénite sur le cercueil où était enfermée celle qu'on regrettait et qu'on pleurait ; la foule ensuite revenait par le marché et le passage des Patriarches et se portait aux abords de l'église Saint-Médard. Elle eût été remplie de bonne heure, et les Sœurs de Saint- Vincent de Paul, qui avaient voulu escorter leur digne compagne, n'auraient pu y trouver place, si on n'avait pris la précaution de fermer les portes. La croix a traversé cette multitude émue, car la sœur Rosalie a eu ce bonheur, qui est de droit commun dans les villes de province, mais qui, à Paris, est ordinairement refusé aux chrétiens, que la croix du Calvaire est venue icibas au-devant de ses dépouilles mortelles pour les introduire dans le sanctuaire de l'église, pendant sans doute que les mérites de cette croix ouvraient à son âme les portes du saint paradis.

La messe a été célébrée par le curé de Saint- Médard. Un clergé nombreux, où l'on remarquait des curés de plusieurs paroisses et des religieux des divers instituts établis à Paris, les maires de plusieurs arrondissements, des magistrats et diverses autorités, remplissaient le chœur ; la moitié de la nef était occupée par des Sœurs de Saint- Vincent de Paul et des autres congrégations ; le reste de l'église était rempli par une assistance nombreuse, hommes et femmes, où se trouvaient beaucoup des protégés et aussi beaucoup des

auxiliaires de la Sœur. Elle en employait un grand nombre dans ses bonnes œuvres. Un piquet de militaires entourait le catafalque. Après la messe, le corps a été reçu par le corbillard des pauvres ; un cortège immense Ta suivi jusqu'au cimetière Montparnasse. Le long du trajet toute la population s'est associée aux sentiments de ceux qui escortaient la bonne Sœur; partout les fenêtres étaient garnies de personnages recueillis et attendris ; partout une double haie de spectateurs manifestaient leur émotion et leur respect. Tout ces honneurs rendus spontanément à cet humble corbillard et ce concours empressé d'une grande ville, sont sans doute une faible image des honneurs et du concours que la troupe des anges et la multitude des élus font clans dans le ciel à l'âme heureuse qu'ils introduisent dans la gloire.

Sur les soixante-neuf ans passés par la sœur Rosalie sur la terre, cinquante-quatre ont été consacrés exclusivement à Dieu et aux pauvres. Elle avait environ quinze ans, elle était d'une beauté resplendissante lorsqu'elle entra au noviciat des Filles de la Charité. La Congrégation, dispersée par la Révolution, commençait à peine à se réunir et à se reformer autour d'une des dernières supérieures générales. La communauté renaissante habitait alors à Paris une maison de la rue du Vieux- Colombier. Elle n'avait pas repris le costume que saint Vincent de Paul avait donné à ses filles, ce

costume historique si populaire aujourd'hui et qui dans son humilité nous paraît si beau. La Congrégation de Saint-Lazare, à laquelle saint Vincent de Paul avait soumis pour toujours la Congrégation des Filles de la Charité, en recommandant à ces dernières de se séparer et de crier : au loup ! si jamais quelqu'un voulait les soustraire à cette direction ; la Congrégation de Saint-Lazare n'était pas encore reconstituée, et en l'absence du supérieur général, la nouvelle communauté des Filles de la Charité était dirigée par un vicaire général désigné par le Saint-Siège. La sœur Rosalie n'avait été amenée à Paris que par le désir de s'exercer, sous la livrée de saint Vincent de Paul, à la pratique des œuvres de charité. Elle était née au pays de Gex, ce petit pays célèbre par les efforts de saint François de Sales pour y relever l'Église catholique, que la politique et l'hérésie y maintenaient dans un état déplorable d'abaissement et d'humiliation. Elle appartenait à une famille recommandable et était parente à un degré assez proche du pieux et zélé prélat qui gouverne depuis longues années le diocèse d'Annecy (1). Le noviciat terminé, la sœur Rosalie fut placée dans la petite maison du faubourg Saint-Marceau. Elle ne devait plus en sortir ; elle eût pu dire, avec le prophète, en entrant : Hœo est pars liœreditalis meœ. La Pro-

(1) Louis Rendu , évoque d'Annecy depuis 1843 , mort le 23 août 1859.

vidence avait ses desseins. Dans nos temps de prétendue lumière, où une ignorance épaisse s'est répandue parmi les peuples, où les passions irréligieuses se propagent avec une perversité abominable et parviennent souvent avec un succès effrayant à éloigner de l'Église les cœurs des malheureux, le bon Dieu, dans sa miséricorde, avait voulu préparer à la partie du peuple de Paris, la plus abandonnée aux suggestions perverses, la plus dénuée de toutes les commodités de ce monde, un cœur maternel pour compatir à toutes les misères, aidé d'un véritable génie pour inventer et employer les ressources capables de les soulager. Il se forma entre l'âme de la sœur Rosalie et le faubourg Saint-Marceau je ne sais quel lien mystérieux, quelle sympathie secrète et profonde qui faisait que la bonne Sœur était là à sa place, et que l'esprit ne pouvait comprendre qu'elle pût être aussi bien autre part.

Elle aimait tous les pauvres, mais les pauvres de son quartier d'une façon particulière. Si on lui parlait de la grossièreté de ce peuple, de l'ivrognerie et des autres vices qui le rongent et qui sautent aux yeux, la bonne Sœur se contentait de répondre :

— Ce sont mes enfants ! Si je n'étais soutenue de la grâce, peut-être serais-je pire qu'eux !

Une mère peut voir les défauts de ses enfants ; elle les excuse, tout en cherchant à les corriger ;

mais elle n'aime pas qu'on s'ingère à les lui démontrer. Lorsque, dans les moments d'explosion populaire, on lui parlait des doctrines criminelles répandues parmi son peuple, des aspirations redoutables qui s'y enflammaient, elle excusait encore :

— Ils sont si malheureux ! disait-elle.

Et sans le dire et sans offenser, elle faisait sentir que dans ce temps de liberté et d'égalité où nous vivons, on n'a peut-être pas pour les pauvres toute la charité et toute la sollicitude que Dieu commande.

Sa charité embrassait toutes les misères ; elle eût voulu les soulager toutes, et elle réussissait presque toujours à ce qu'elle voulait. Si les pauvres avaient besoin d'elle, les riches ont aussi leurs nécessités où elle s'employait. Ce n'est pas le pain matériel, c'est le pain spirituel qui leur manque souvent. Combien d'âmes la sœur Rosalie a ouvertes à la grâce, en obtenant d'abord l'ouverture des bourses ! Elle exerçait une puissance extraordinaire sur tout ce qui l'approchait, cette puissance d'un esprit supérieur et d'un cœur animé du seul amour de Dieu. Quand elle demandait quelque chose, il était difficile de lui refuser ; et souvent on n'attendait pas qu'elle demandât, on s'offrait à elle:

— Quand vous aurez besoin de quelque chose, songez à moi, lui disait-on.

La Sœur se comportait en tout avec une extrême t. i 2

prudence. Elle ne fatiguait pas, elle savait demander à propos ; mais elle demandait souvent ; et quand une fois on était entré sous sa puissance,, elle menait loin. On comprend qu'elle avait des besoins immenses et sans cesse renaissants. Elle aimait surtout à faire soulager les misères temporelles par les misères spirituelles, elle trouvait qu'il y avait là un double profit pour les bons anges. Quand elle rencontrait des hommes qui se disaient incrédules, pour peu qu'ils fussent disposés à donner, elle ne s'inquiétait pas d'autre chose ; elle les mettait en présence de nécessités si grandes, si redoutables et si cruelles, que la bourse de ces prétendus incrédules s'élargissait tous les jours davantage, jusqu'à ce qu'enfin, à un jour marqué, ils se trouvaient tout à coup inondés de foi, d'intelligence et d'amour de Dieu ! Tant il est vrai que l'aumône est toute-puissante. Elle couvre l'abondance des péchés, et elle obtient les grâces les plus précieuses.

La sœur Rosalie ne se contentait pas du concours des bourses ; elle demandait aussi le concours des cœurs ; elle avait des auxiliaires de toutes sortes pour ses bonnes œuvres, avons-nous dit. Les dames, les hommes mûrs, les jeunes gens recevaient avec bonheur sa direction ; elle éveillait, elle stimulait, elle employait leur zèle. Elle avait pour cela un talent merveilleux. Il y avait en elle un esprit de gouvernement admirable. Beaucoup de prêtres ont

dû leur sainte vocation aux exercices où la bonne Sœur essayait leur charité. Des religieux ont été initiés par elle à la pratique du dévouement. La miséricorde inépuisable, toujours en haleine pour ainsi dire, qui était comme le fond de son âme, l'autorité qu'elle prenait, au nom des pauvres, sur tous ceux qui rapprochaient, multipliaient entre ses mains, on le conçoit, les occasions et les ressources des bonnes œuvres. Elle ne reculait devant aucune; son cœur était toujours prêt: on avait recours à elle dans les circonstances les plus étranges, les plus pénibles, les plus honteuses. Sa charité suffisait à tout et embrassait tout.

Son zèle n'était pas borné au faubourg Saint- Marceau. Tous les besoins s'adressaient à elle, et elle parvenait presque toujours à les soulager. Esprit pratique et vraiment supérieur, elle saisissait du premier coup d'oeil le côté par lequel il fallait entamer et conduire une affaire. Elle réussissait dans des entreprises qui eussent échoué entre les mains de tout autre. Que de négociants lui doivent leur honneur ! que de familles lui doivent leur paix ! que de liassions honteuses elle a rompues ! combien de fois les mères sont venues lui confier les désordres de leurs fils, et combien de fois la Sœur a-t-ello arraché l'enfant prodigue à ses folles passions !

Rien ne l'effrayait : elle était en tout de bon conseil. On la consultait de toutes parts, et elle

avait toujours l'esprit ouvert et prêt à saisir et à indiquer le moyen de vaincre les obstacles qui s'opposaient au bien. Le nombre de lettres auxquelles elle avait à répondre, de visites qu'elle avait à recevoir par jour ne se calcule pas ; sa santé était perdue, et son humeur et son abord restaient toujours aimables. Dieu était dans ce cœur, et elle le ramenait avec une grâce ineffable dans tous les discours et à propos de toutes les affaires. Elle le voyait dans toutes ses actions ; aussi ne se sentait-elle jamais découragée par la mauvaise conduite des gens qu'elle avait tirés de peine, placés ou quelquefois aidés de grosses sommes; elle s'est trouvée parfois, cependant, dans de grands embarras quand on lui manquait de parole. Elle n'était pas moins disposée à venir encore en aide à ces malheureux ; elle excusait les défauts des hommes et leurs vices, et tout en sachant les reprendre, elle n'avait pas la prétention de les avoir rendus parfaits pour les avoir soulagés une ou plusieurs fois.

Dans les grandes crises, elle déployait une énergie et une puissance inconcevables. On Fa vue pendant les deux choléras de 1832 et de 1849, où le quartier Saint-Marceau fut si cruellement frappé. Il est inutile de parler de son dévouement : elle eût dit volontiers, comme une autre religieuse à un officier effrayé de l'intrépidité qu'elle déployait auprès des cholériques :

— Vous ne reculeriez pas devant le feu ; la peste est le coup de feu des Sœurs de charité (1)!

Chez la sœur Rosalie, outre le dévouement, on admirait le calme et la sagacité d'un esprit tranquille et maître de soi, une industrie merveilleuse à employer toutes les ressources et une simplicité incomparable à organiser les moyens de secours dans les moments de détresse. On connaît sa conduite pendant les journées de juin 1848 : ce garde mobile que les insurgés poursuivent et atteignent jusque dans la maison de la rue de l'Épée-de-Bois et qu'ils veulent fusiller :

— On ne tue pas ici, leur dit la Sœur en se mettant entre eux.

— Non, ma mère, non, répondent ces hommes égarés ; mais nous allons l'emmener et nous le fusillerons dans la rue.

— Alors, vous me fusillerez avec lui, reprend la Sœur, couvrant toujours le malheureux de son corps et l'arrachant enfin de leurs mains.

Elle était toujours pour les vaincus. La victoire n'était pas encore assurée, que déjà la sœur Rosalie obtenait la permission de visiter les lieux où les prisonniers avaient été enfermés. On aime à se figurer cette digne fille de Saint- Vincent de Paul

(1) Parole prononcée à Tours par une sœur de Marie- Joseph, en 1849, lors de l'invasion du choléra qui, en quelques heures, frappa tous les habitants, prisonniers ou gardiens du péniten- • [Le Saint Homme de Tours.)

apparaissant au milieu des colères et des rages exaltées par la défaite.

Il serait difficile d'énumérer les diverses œuvres de la sœur Rosalie ; il suffit de remarquer que, douée d'une activité prodigieuse, elle passait toutes ses journées uniquement occupée du prochain et sans un seul moment de repos, hormis le temps consacré à ses prières : encore n'était-ce pas celui où elle travaillait le moins efficacement à son œuvre quotidienne ! Nous ne parlons pas de ses vertus de religieuse, de son humilité, de son attachement à sa Congrégation. A la voir telle qu'elle s'est manifestée au milieu des hommes, on devine quel était le fond de son cœur et dans quelle abnégation et quelle humilité cette active charité prenait ses racines.

Elle n'aimait pas seulement les œuvres qu'elle avait entreprises : elle aimait toutes celles qui pouvaient faire du bien, et elle les aidait toutes. Il n'y a pas une seule des œuvres établies à Paris à laquelle elle n'ait participé par ses conseils et ses exemples. Elle a été un des principaux instruments dont la miséricorde de Dieu envers la jeunesse s'est servie pour asseoir et développer les conférences de Saint- Vincent de Paul. Cette œuvre, née de circonstances imprévues et préparée par la seule Providence, ne saurait peut-être reconnaître un fondateur. Toutefois, s'il fallait en proclamer un, ce ne serait pas, malgré la participation impor-

tante qu'il y a eue, celui dont on a beaucoup entretenu le public pendant quelque temps (1). Ce serait un chrétien moins éloquent et plus obscur, que l'esprit de parti n'avait aucune raison de recommander, mais que le Saint-Père a distingué parmi tous ceux qui ont concouru dès l'origine à cette bonne œuvre, qu'il a honoré d'un témoignage de félicitations et que les traditions des Conférences de Saint-Vincent de Paul ont toujours été» unanimes à désigner pour l'ouvrier le plus important et le plus assidu dès l'heure de la création (2). Quoi

(1) M. Frédéric Ozanam, des plus actifs et des plus influents, était trop jeune dans les premiers jours pour prendre la direction de l'entreprise et surtout pour en assurer la stabilité.

(2) Malgré la réserve imposée sur ce sujet dès le premier jour par la modestie et le respect, le Manuel de la Société de Saint-

ut de Paul indique le nom de ce fondateur. On y lit, dans une circulaire du 11 juillet 1844, signée de MM. Ozanam et Cormulet, alors vice-présidents :

« Ce fut M. Bailly qui, en 1833, à une époque où beaucoup d'hommes de bien, encore intimidés, se tenaient à l'écart des bonnes œuvres, eut la pensée de réunir dans un but de charité, Bous le patronage de saint Vincent de Paul, un petit nombre de jeunes gens, bien éloignés de s'attendre à cette heureuse multiplication que nous voyons aujourd'hui. Ce fut lui qui leur prêta un lieu d'assemblée, qui leur enseigna à se rapprocher pour se soutenir, à se recruter au dehors, à secourir les pauvres, etc.. Quand nos rangs se furent grossis et qu'il fallut réduire en ; ut nos simples usages, M. Bailly écrivit les considérapréliminaires, toutes inspirées des maximes de notre saint Patron, qui fixèrent l'esprit de la Société. En les développant p usieurs circulaires, dans tous les actes d'une laborieuse présidence de onze années, il a su maintenir l'unité au milieu

qu'il en soit, aussitôt que la petite réunion qui devint plus tard la société Saint- Vincent de Paul se fut décidée à visiter les pauvres, elle s'adressa à la sœur -Rosalie : celle-ci indiqua les premières familles à visiter et conseilla de leur porter les secours en bons de pain. C'est à son conseil que les Conférences doivent ainsi cet usage qui leur a été si

de l'accroissement de nos conférences à Paris, dans les départements, dans les contrées voisines. Notre reconnaissance sera sans bornes comme notre respect, et si nous n'osons l'exprimer ici d'une manière plus solennelle, c'est que, fidèles aux traditions d'humilité qu'il a établies, nous voulons laisser à ses bonnes œuvres leur secret et à Dieu le soin de récompenser une vie où tant de temps fut consacré au bien de la jeunesse chrétienne et au service des pauvres de Jésus - Christ. «

Et un peu plus loin, la même circulaire, parlant des objections apportées à la détermination que M. Bailly venait de prendre d'abandonner le titre et la charge de président de la Société, ajoutait: « Il lui fut représenté que s'il pouvait cesser d'être le président de la Société, il ne cesserait jamais d'en être le fondateur, »

Quelques mois après, M. Gossin, élu président et succédant à M. Bailly, écrivait à son tour :

« M. Bailly a été le fondateur, le modérateur et le père de la Société de Saint- Vincent de Paul. Les services éminents qu'il lui a rendus à tous ces titres, sont du nombre de ceux dont la mémoire ne peut périr.

« Non seulement la pensée des Conférences lui est due, mais c'est par la sagesse de ses directions, c'est grâce à l'action habilement circonspecte de son autorité et au long et froid accueil qu'il faisait à toute proposition de nouveauté, qu'il est parvenu à donner à la Société de Saint-Vincent de Paul l'esprit de simplicité, d'humilité et de cordialité qui la distingue et où, jusqu'ici, elle a trouvé la fois son ornement et sa force. »

précieux. La bonne Sœur fit plus : elle prêta pendant longtemps ses bons à la Conférence, qui était encore bien petite et qui, pour économiser ses faibles ressources, hésitait devant la moindre dépense. La sœur Rosalie aimait tendrement les Conférences : on s'attache aux enfants qu'on a vus naître.

— Oh ! disait-elle dans ces commencements, que ces jeunes gens sont bons !

Elle ajoutait qu'elle était toute réjouie quand elle les voyait. La joie de son cœur ne la trompait pas ; elle ne connaissait pas l'importance de ce qui commençait ; mais elle y goûtait l'œuvre de Dieu : c'est ce qui mettait dans son âme cet épanouissement où elle se complaisait.

Quand les Petites-Sœurs des pauvres vinrent s'établir à Paris, la sœur Rosalie ne fut pas des dernières à leur venir en aide. Un jour, elle apprit que les Petites-Sœurs avaient cédé leurs lits aux pauvres, et qu'elles avaient passé une nuit sur le plancher; la sœur-Rosalie fut outrée :

— Ah ! les pauvres sœurs, disait-elle ; est-il possible, pendant que nous ne manquons de rien !

Aussitôt elle envoya aux Petites-Sœurs toutes les literies dont pouvait disposer la maison de la rue de l'Épée-de-Bois. L'histoire ne dit pas si, le soir venu, la sœur Rosalie se trouva clans une position bien meilleure que celle où avaient été les Petites-Sœurs des pauvres la nuit précédente.

La sœur Rosalie avait fondé une crèche. Si les crèches peuvent être utiles quelque part, il faut avouer que c'est au faubourg Saint-Marceau. Dans l'amour qu'elle professait pour tout ce qui est faible et dénué, on comprend que l'enfance avait une large part. La Sœur visitait la crèche aussi souvent qu'elle pouvait : c'était, disait-elle, sa récréation, et rien n'était charmant comme son entrée au milieu de tous ces petits enfants qui la connaissaient bien, l'aimaient et se précipitaient vers elle avec transport. On sait l'influence que les âmes vraiment unies à Dieu exercent sur les enfants. Un jour, on avait amené à la crèche un enfant abandonné : c'était un tout petit enfant commençant à peine à parler. La Sœur était bien embarrassée ; elle se décida à l'envoyer aux Enfants-Trouvés. On allait le porter. La Sœur veut l'embrasser une dernière fois : elle le prend dans ses bras ; l'enfant la regarde :

— Maman, dit-il.

— Ah ! dit la Sœur, il m'appelle sa mère ; je ne puis plus l'abandonner !

Elle le garde, en effet; il vient le jour à la crèche et on lui a trouvé un asile pour la nuit.

Cette compassion si facilement émue éveillait comme un écho dans les autres âmes. Nous avons parlé du plaisir qu'on avait à offrir ses services à sœur Rosalie. Un jour, un pauvre homme, pour qui elle avait déjà fait beaucoup, arrive chez elle ;

— Je suis perdu, dit-il, mon cheval est mort ; comment ferai-je pour gagner le pain de ma femme et de mes enfants ?

Cet homme exerçait je ne sais quel métier, où son cheval était son instrument de travail. La Sœur le console de son mieux, mais le pauvre homme avait l'oreille dure.

— Comment ferai-je pour avoir un autre cheval? et sans cheval, comment donner du pain à mes enfants ?

Il ne sortait pas de là. La Sœur lui rappelle tant de circonstances où la Providence est venue à son aide.

— Ayez confiance, lui dit-elle, priez la sainte Vierge, je penserai à vous ; revenez dans deux jours.

Le pauvre homme s'en va : il sait bien que la Sœur est puissante ; mais un cheval, c'est une grosse affaire ! Aussi la sœur Rosalie ne l'oublie pas. Elle va trouver un de ses amis des quartiers lointains.

— Vous m'avez dit d'avoir recours à vous dans une grande occasion, me voici !

— De quoi s'agit-il ?

— Il me faut un cheval.

— Prenez-en un dans mon écurie.

— Ce n'est pas mon affaire, il me faut un cheval de travail.

— Eh bien ! achetez-en un à votre guise, et je payerai.

La Sœur ne fait pas répéter ; elle était prompte dans ses actions. Elle se rend au marché aux chevaux : ce n'était pas alors bien loin de la rue de rÉpée-de-Bois. Gomme elle a des intelligences partout, elle a bientôt avisé quelqu'un capable de choisir ce qu'il lui faut. Le lendemain, des deux amis de la bonne Sœur, l'un payait le cheval et l'autre le trouvait dans la maison de la rue de FÉpée-de-Bois. Je ne sais de quel côté la joie était la plus grande. Bien heureux sont ceux qui peuvent et savent donner de la sorte !

Mais combien sont nécessaires les intermédiaires de pareilles œuvres ! De nos jours surtout, combien sont indispensables ceux qui rétablissent ainsi, entre les pauvres et les riches, ces relations que la liberté et l'égalité, sans compter la fraternité, ont troublées et perdues ! Aussi pourrait-on justement craindre que la mort de la sœur Rosalie ne laissât comme un vide au milieu des bonnes œuvres de Paris. Mais les chrétiens ont des espérances de l'autre monde. La sœur Rosalie, en quittant cette terre, ne s'est séparée de rien de ce qu'elle aimait. Si on peut toujours redouter que les plus grandes vertus soient entachées de certaines imperfections devant l'infinie pureté de Dieu, les suffrages de ceux qui l'ont connue et de ceux qu'elle a soulagés, auront bientôt satisfait pour la vénérée Sœur. Une

fois dans le sein de la gloire, elle saura protéger et maintenir toutes les œuvres qu'elle a aimées et auxquelles elle a participé sur la terre.

La foi se perd dans la claire vision, l'espérance s'évanouit dans la possession de Dieu, la charité demeure éternellement dans le sein du Père.

Charles-Eléonor Dufriche des Genettes est né h Alençon le 10 août 1778. Sa famille, une des anciennes de la province, honorée de diverses magistratures, tenait un rang considérable. Sur la fin du siècle, elle s'était laissée toucher par les illusions philosophiques, et elle compta un de ses membres parmi les Girondins, Dufriche de Valasé. Par un singulier et remarquable privilège, Charles-Éléonor échappa tout à fait à cette fâcheuse influence, et il ne se méprit jamais sur les entraînements révolutionnaires. Son père avait cependant porté quelque intérêt à ce qu'on appelait déjà « le réveil de la liberté. » En 1791, il avait même été nommé juge, et peu de temps après, président au tribunal de Dreux. Les sentiments de Charles-Éléonor restèrent

énergiquement accusés, sa vocation était déterminée depuis longtemps. Malgré une turbulence et une vivacité extrême de caractère, il voulait être prêtre. Il puisait dans cet énergique désir la force de combattre les tendances impétueuses de son humeur. Il trouvait aussi dans son amour de l'Église des lumières extraordinaires sur toutes les questions religieuses mêlées aux débats de ces jours néfastes. Il avait douze ans, en 1790, lors de la constitution civile du clergé ; il se passionna pour la vérité, et il se préparait à la confesser dès que s'ouvrirait la persécution devenue imminente. Il se tenait au courant de tout ce qui intéressait la religion, et suivait avec zèle les discussions où était impliquée la foi. Les prêtres assermentés lui faisaient horreur. Il les bravait dans les rues et se signait ostensiblement en leur présence comme pour exorciser le Malin. Lorsqu'il faisait ses humanités au collège de Chartres, un vicaire général de l'évêque intrus d'Eure-et-Loir (1) était chargé de

(l) Nicolas Bonnet, né à Tréon, canton de Dreux, le 12 mars 1721, fit ses études classiques au collège de Chartres et ses études théologiques au séminaire de Saint-Nicolas du Chardonnet à Paris ; docteur en droit civil et canon, professeur de philosophie au collège de Chartres, puis curé de la paroisse de Saint-Michel, il prêta spontanément le serment à la constitution civile du clergé le 25 janvier 1791 et fut élu le 13 février évèque d'Eure-et- Loir. Il avait pris au sérieux ses fonctions de prélat constitutionnel, et chercha à maintenir quelque discipline religieuse. ^11 multiplia les ordinations sacrilèges et les prolongea jusqu'au

l'aumônerie de la maison. La discipline des établissements d'éducation imposait encore à cette époque aux élèves la pratique du sacrement de Pénitence. Aux approches de Pâques, quand vint le tour de Gharles-Éléonor, il refusa de se confesser.

— Vous n'êtes pas catholique, disait-il avec force au confesseur ; vous n'avez pas de pouvoirs !

Le prêtre cherchait à le calmer, et voulait invoquer le respect dû aux autorités.

— Je vénère, répondit l'enfant, la seule autorité qui existe dans l'Église de Jésus-Christ ; et il cita un bref du Pape déclarant les élections et les consécrations des nouveaux évêques illégitimes et sacrilèges.

Le pauvre ecclésiastique, amené par les avenues gallicanes au schisme constitutionnel qu'il abjura plus tard, avait plus de faiblesse peut-être que de perversité ; il s'exclama :

— Où en sommes-nous, si les écoliers viennent nous citer des brefs! Vous avez donc, ajouta-t-il ironiquement, des relations avec la cour de Rome ?

temps de la Terreur. Il en avait fait dans sa cathédrale le 21 septembre 1793 et en préparait une autre pour le mois de novembre suivant lorsqu'eurent lieu à Paris les apostasies solennelles de Gobel et des autres évêques constitutionnels, membres de la Convention. Ces apostasies précédèrent le décret dn 10 novembre qui abolit tous les anciens cultes, et y substitua le culte de la Raison. Sommé de se ranger aux ordres de la Convention, Nicolas Bonnet tomba en syncope; quelques heures après, il mourut sans s'être reconnu, le 12 novembre 1793,

— Vous en avez bien avec celle de Satan, répondit l'enfant qui ne raillait point.

La discussion dut en rester là. Elle suffît pour indiquer le diapason où étaient les sentiments de notre écolier.

Il ne craignait pas de manifester son horreur pour les héros et les doctrines du temps. L'attentat du 21 janvier 1793 Pavait ému et indigné au point de le rendre malade ; l'énergie de son caractère ne faiblit pas. Lorsque vint la distribution des prix, la solennité fut présidée par un des régicides, le protestant et sanguinaire Jean-Bon Saint-André (1). Le jeune des Genettes refusa absolument de recevoir l'accolade de ce personnage : il se borna à saluer en se présentant sur l'estrade pour recevoir ses prix et ses couronnes.

Les sympathies que le père de notre hardi jeune homme avait cru pouvoir accorder aux aspirations et aux premiers préludes de la liberté, n'avaient pas résisté aux extravagances et aux crimes de la Révolution. M. Dufriche des Genettes, après avoir donné sa démission de président du tribunal de Dreux, fut jeté en prison. Ses propriétés furent séquestrées, et la pauvreté prit place au foyer de la famille. La mère, cependant, tenait à pourvoir aux besoins du prisonnier, sans lui rien témoigner de la détresse qu'elle avait à subir. La disette était extrême ;

(1) Pasteur calviniste, devenu sous l'Empire préfet de la Mayenne, mort en 1813.

et partout le maximum, comme on disait alors, éloignait les denrées des marchés. Charlcs-Eleonor parcourait les environs de Dreux pour se procurer des vivres : les fermiers qui le connaissaient, lui et sa famille, refusaient ses pauvres assignats, et pendant plusieurs semaines, la famille des Geneltes, comme tant d'autres à cette époque, vécut des aumônes des paysans. Il ne faut jamais désespérer de la charité, elle est inépuisable. On pourrait craindre néanmoins que le peuple des campagnes, mis depuis bientôt quatre-vingts ans au régime des libertés modernes, n'eût pas aujourd'hui la générosité que la foi communiqua aux âmes durant ces terribles années.

La mère de Charles s'épuisait en démarches inutiles pour obtenir la délivrance de son mari. Quelques jours après la chute de Robespierre, les prisons regorgeaient encore ; elles contenaient à Dreux plus de cent cinquante pères de famille ; le mécontentement était unanime. Profitant d'une absence de sa mère, Charles se rend un jour au club (août 1794) et fait appel au peuple souverain ; il lui reproche sa trop longue condescendance, lui demande de se lever et de faire ouvrir les prisons. Cette motion répondait au sentiment général; la jeunesse de l'orateur, sa hardiesse et même sa rhétorique toute fraîche de collège, ravirent et touchèrent le nouveau souverain, fortement ému d'ailleurs par les événements récents de thermidor. La harangue est

applaudie avec enthousiasme : une commission de vingt membres est désignée et chargée de faire relâcher immédiatement les prisonniers. La commission trouve bien quelque résistance ; mais la menace d'enfoncer les portes et la facilité évidente de mener à bien l'entreprise, lui suffirent pour exécuter son mandat. Les captifs furent délivrés. Pour ne pas faire à demi la besogne, le peuple toujours souverain jugea à propos de mettre à leur place les membres mêmes du comité de surveilance, qui se trouvèrent destitués du coup.

Après ce succès, quand vinrent les jours d'automne, Charles, plus ardent que jamais, se mit à parcourir les faubourgs et à y fréquenter assidûment les veillées. 11 lisait dans ces réunions et commentait les ouvrages dirigés contre les prêtres constitutionnels. Il était connu depuis longtemps pour ménager aux bons catholiques la pratique des sacrements et l'abord des prêtres cachés dans la ville de Dreux ou aux environs. Mais durant ces mois de l'automne et de l'hiver (1794-1795), il prit un tel ascendant sur les bonnes femmes qui se réunissaient aux veillées pour teiller et filer le chanvre, qu'il leur persuada de reprendre possession des églises depuis trop longtemps soustraites au culte. Il organisa ce qu'on appellerait aujourd'hui une manifestation pacifique. Le 24 mars, veille de la fête de l'Annonciation, trois cents femmes se trouvèrent réunies sur la place de Dreux. Quatre d'entre

elles, ayant à leur tête Charles des Genettes dans la splendeur de ses seize ans, entrèrent à la maison commune, et réclamèrent les clefs des églises. Les membres du district étaient assez embarrassés ; volontiers ils eussent fait jeter par les fenêtres le jeune orateur et ses acolytes. Mais la place était pleine : la démonstration était pacifique d'ailleurs, et Charles qui, nous l'avons déjà vu, savait à certains instants arguer des principes nouveaux, invoquait les droits de la liberté de conscience et parlait au nom du peuple. On lui donna les clefs. En quelques instants les églises furent réparées, les prêtres reparurent, le saint sacrifice de la messe fut offert publiquement ; les fêtes de Pâques furent célébrées avec la plus grande solennité, et pendant près de trois mois la ville de Dreux jouit de toutes les pratiques du culte comme avant la Révolution. Que serait-il arrivé si partout en France les fidèles avaient agi avec l'énergie et l'ensemble qu'avait su inspirer un enfant? Vers la fête de l'Ascension, quelques troupes et des commissaires furent envoyés à Dreux pour faire cesser ce scandale de la prière publique et ouvrir une enquête. Les églises furent fermées de nouveau. Personne d'ailleurs ne fut inquiété; les vases sacrés mêmes purent être soustraits à la profanation.

Cependant, moitié par nécessité et à cause du dénûment où les avait réduits la Révolution, moitié pour éloigner Charles du lieu de ses exploits et le

soustraire à de nouvelles occasions de déployer son zèle, la famille des Genettes quitta Dreux pour habiter un petit domaine, unique débris de son ancienne richesse, au bourg de Saint- Lomer, près de Séez. On connaît la topographie de cette partie de la basse Normandie, qui avoisine le Perche. De petites cultures, des vallées étroites, beaucoup de haies, quelques bois ; des arbres fruitiers en abondance donnent au pays l'aspect d'une forêt : les métairies sont écartées les unes des autres, et les prêtres pouvaient se cacher facilement. Charles savait les trouver au fond de leurs retraites, il leur rendait toutes sortes de services, et ménageait auprès d'eux l'accès de ceux qui avaient besoin de leur ministère. En même temps il recevait leurs leçons, étudiant leurs exemples autant que leur doctrine. C'est en faisant allusion à ce moment de sa vie que le vénérable curé de Notre-Dame des Victoires disait plus tard qu'il avait fait son séminaire au fond des bois. Le zèle ne devait-il pas être le principal enseignement de cette éducation ecclésiastique? En travaillant à son édification, Charles- Eléonor ne pouvait oublier l'édification du prochain. Dans ses courses aux métairies du voisinage, il s'était attaché aux enfants. Il se mit à leur enseigner le catéchisme ; le catéchisme conduisit à d'autres études : il eut bientôt autour de lui une véritable école. Mais il y avait aussi des filles dans le pays, et les mères réclamaient pour elles la faveur

de recevoir au moins des leçons de catéchisme. Charles, qui n'avait pas besoin d'être beaucoup pressé, songea encore une fois à invoquer la nouvelle jurisprudence; et, réclamant le droit d'exercer librement son culte, il alla déclarer à la municipalité qu'il voulait, à cette fin, s'unir à ses concitoyens de même religion que lui. Il n'était pas prêtre : il n avait pas de serments à prêter : il ne tombait sous aucune des prescriptions de la loi.

On lui permit de faire les assemblées qu'il souhaitait. Il prit à bail l'église même de la paroisse. Le vicaire général chargé de l'administration du diocèse (1), l'autorisa à faire le catéchisme en public, à lire l'Évangile ainsi que quelques explications tirées d'un livre approuvé, à réciter des prières et à faire chanter des psaumes et des cantiques. Muni de ces diverses autorisations, le jeune des Genettes s'installe dans l'église de Saint-Lomer :#les enfants et les parents y accourent en foule : des paroisses voisines, les paysans viennent aux offices. G'est un véritable office, en effet, qu'on célèbre : les chantres ont repris place au lutrin ; on chante les prières publiques de la messe, le Gloria, le Credo : avec quelle ferveur et quelle foi ! au Sanctus, la clochette sonne, l'assemblée s'agenouille, priant avec larmes, en silence. Qu'êtes-vous devenus,

(1) L'évêqucdc Séez depuis 1775, J.-B. du Plossis d'Argentré, avn.it émigré en Belgique d'abord, et ensuite à Munster. mourut dans cotte ville âgé de 84 ans, le 24 février 1805.

triomphes de Sion ? Jérusalem, où sont tes sacrifices ? On terminait par le Super flumina Babylonis. Le soir, on se réunissait de nouveau pour chanter les psaumes des vêpres. Quelquefois des prêtres se sont, glissés dans rassemblée des fidèles : on s'est confessé, on a entendu véritablement la messe, on a pu faire des premières communions et des communions générales dans l'église de Saint-Lomer. Pendant plus de trois ans, M. des Genettes a soutenu cette entreprise ; il n'était cependant qu'un enfant, aux environs de la vingtième année ! Que ne peut l'énergie d'une seule âme, pour le bien de tout un peuple ! Les populations d'alors étaient encore reconnaissantes; l'esprit chrétien dont elles avaient été nourries disposait les cœurs à tous les sentiments généreux. Charles était aimé et vénéré. On l'appelait tout crûment le petit curé de Saint- Lomer.

Les gouvernements et les constitutions se succédaient, et l'Église ne prenait pas en France une plus solide assiette. Tantôt il semblait qu'elle eût un peu plus de tranquillité; et tantôt les persécutions, les emprisonnements et les condamnations reprenaient de plus belle. Au milieu de ces alternatives d'espérance et de douleur, la famille de Charles, privée à peu près des biens de la terre, eût voulu le voir embrasser une carrière. Charles ne résista pas à un désir si raisonnable : il fit même quelques tentatives; il quitta à diverses reprises

Saint-Lomer pour étudier tour à tour les mathématiques et la médecine; toujours les circonstances la ramenèrent à sa singulière cure, à ses œuvres de zèle et à ses études théologiques.

Pendant ce temps, les bienfaits de la circonscription avaient été appliqués à la France. Quelques mois avant l'âge de participer à ce bénéfice révolutionnaire, Charles tomba dans un état de faiblesse et de maladie tel, que les conseils de revision, appelés plusieurs fois à décider de son sort, le trouvèrent toujours incapable de toute espèce de service, en dépit même des recommandations les plus pressantes et plusieurs fois réitérées, de. lui faire quitter le pays. Chose merveilleuse ! cet état de faiblesse extrême et tous les symptômes caractéristiques de la plus grave maladie disparurent lors [ue les circonstances et les lois eurent permis à Charles de se racheter.

Il avait repris complètement ses forces quand le Concordat rendit un état public à l'Église et lui permit d'ouvrir ses séminaires. Après avoir obtenu, non sans quelques difficultés, le consentement de son père, Charles entra enfin, au mois de juin 1805, au séminaire de Séez (1). Deux ans après, il fut

(1) Ililarion-François de Chevigné de Bois-Chollet, né en Poitou, le G juin 1746, avait été nommé évêque de Séez en 1801 et sacré en 1802. Le 31 mai 1811, ce prélat reçut de la bouche même de l'empereur de passage à Alençon, Tordre do r sa démission. Il se retira à Nantes où il mourut le 12 février 1812.

ordonné prêtre. Il trouva moyen, durant ces années d'étude, de ne pas être tout à fait sevré des œuvres de zèle. 11 avait été chargé de faire le catéchisme dans une des paroisses de la ville. Faut-il le suivre dans l'exercice du ministère, quelques mois d'abord au milieu des populations même qu'il avait évangélisées avant d'être dans les ordres ; ensuite à Argentan ? Dans ces préludes, quel feu, quels succès, quelle énergie et aussi quelle prudence ! C'est une grande prudence de vouloir remplir toute sa vocation et de laisser à la Providence le soin d'écarter elle-même les obstacles qui pourraient s'opposera l'accomplissement du devoir. Cependant M. des Genettes ne pensait pas que le ministère pastoral fût dans ses goûts. La vie de communauté l'attirait, il eût préféré évangéliser les âmes plutôt que les gouverner. En attendant la possibilité de suivre cet attrait qui le tourmenta bien longtemps, il s'occupait de la jeunesse et en mêlait le soin aux travaux de son vicariat, lorsqu'il fut appelé à Laigle pour y prendre la direction d'une maison d'éducation. Hardi et plein de ressources, il éleva bientôt cet établissement à un tel point de succès, que l'Université voulut le faire fermer. Plusieurs fois M. des Genettes parvint à parer le coup, mais à la fin de juillet 1811, il reçut avis que des inspecteurs venaient de quitter Paris avec ordre de licencier les élèves et de confisquer la maison et le mobilier. C'était exécuter les termes

mémos du décret du 11 novembre 1810. Aussitôt prévenu, M. des Genettes congédie ses élèves et les renvoie immédiatement dans leurs familles. 11 écarte les professeurs et attend seul l'inspecteur de l'Université. Celui-ci arrive et demande les élèves.

— Je n'en ai plus, dit M. des Genettes ; j'ai fermé mon pensionnat.

L'inspecteur croyait au moins pouvoir encore prendre possession des bâtiments et faire apposer les scellés.

— Pardon, dit M. des Genettes, vous n'êtes pas chez un supérieur d'établissement ecclésiastique d'instruction; je suis propriétaire et je fais acte de propriété : je vends ma maison et son mobilier.

Un écriteau, en effet, indiquait que la maison était à vendre, et des experts estimaient le mobilier. On était bien alors sous l'Empire ; toutefois la tyrannie universitaire, à son début, était encore naïve : elle se laissa payer de cette monnaie. De nos jours, elle aurait peut-être moins de scrupules; et je sais tel ministre do l'Instruction publique qui, s'il avait pu avoir un bon décret ordonnant la vente établissements ecclésiastiques, n'eût pas été arrêté par de tels arguments. Nous avons, depuis tnte ans, fait des progrès de divers côtés.

Il est vrai qu'en 1811 l'Université ne visait pas seulement à s'emparer des établissements ecclé-

siastiques ; elle enviait aussi leur personnel et elle cherchait à se l'incorporer. Ainsi, après avoir fait fermer le collège de Laigle, le grand maître, M. de Fontanes (1), fit offrir à M. des Genettes la direction de celui de Séez. Si M. des Genettes fût jamais devenu universitaire, n'eût-ce pas été une grande merveille !

La fermeture de sa maison de Laigle ne le sépara pas de la jeunesse : il avait promis à Dieu de se vouer à son éducation. Il était redevenu vicaire à Argentan, où les oppositions, les dénonciations et toutes les difficultés universitaires ne l'empêchèrent pas de réunir et de former quelques élèves. Leur soin d'ailleurs n'entravait pas son ministère apostolique. Il arriva qu'en 1813 on envoya à Argentan un grand nombre de prisonniers de guerre, la plupart Allemands. On les avait entassés dans un ancien couvent, et les mesures se trouvèrent si mal prises qu'on les y laissa quelque temps sans nourriture. M. des Genettes, indigné et touché tout à la fois, après avoir fait les plus vives représentations aux autorités, obtint au moins le privilège d'entrer dans la prison; et faisant quêter aussitôt par la ville, il porta et distribua lui-même des secours aux malheureux. Ils étaient pour la

(1) Louis-Marcellin de Fontanes, né à Niort, le 6 mars 1757, président du Corps législatif en 1804, grand maître de l'Université en 1808, pair de France à la Restauration; mort à Paris, le 17 mars 1821.

plupart exténués de fatigue, il y avait des blessés, et ils manquaient à peu près de tout.

Le typhus ne tarda pas à éclater au milieu d'eux. M. des Genettes suscita de nouveau les aumônes; il recueillit du linge et des vêtements et n'hésitait pis à pénétrer dans le foyer d'infection. Il ne doutait pas qu'il n'y eut des catholiques parmi ces prisonniers. On lui représentait vainement qu'il ne parlait pas leur langue, que son dévouement serait inutile, qu'il ne pourrait pas les confesser.

— Si je ne puis les confesser, répondait-il, ils auront au moins la consolation de voir un prêtre.

Sa présence, en effet, excitait des explosions de joie : les malades lui tendaient les bras et se signaient pour montrer qu'ils étaient catholiques. Il leur donnait le crucifix à baiser, il les bénissait. Quelle éloquence ! Quelle foi ! Quels sentiments dans les gestes ! M. des Genettes se promit de venir tous les jours exercer ce ministère muet de miséricorde. Au bout de quelque temps, il découvrit un sous-officier hongrois qui savait le latin; il put parler alors, exhorter et même confesser, car les pauvres malades n'hésitaient pas à faire passer leurs péchés par la traduction du sergent. Tous les jours, avec un autre prêtre qui s'était associé à son zèle, il donnait l'extrême-onction à trente ou quarante de ces malheureux qui, la pluj succombaient dans la journée. Bientôt la contagion gagna la ville : quatre-vingts personnes

furent atteintes dans un même jour, M. des Genettes avait été frappé des premiers. Il tomba comme foudroyé en traversant la rue. On dut le reporter à son domicile. A quelques jours de là, son coopérateur mourait. Pour lui, malade et ne pouvant se soutenir, au mépris de toutes les prescriptions du médecin, il se traînait vers ses prisonniers. S'il ne mourut pas, on peut bien dire qu'il donna sa vie. La Providence le réservait pour des pécheurs plus endurcis et plus difficiles que les prisonniers allemands.

Cependant, les affaires ecclésiastiques du diocèse étaient fort troublées; la persécution impériale sévissait. L'évêque de Séez était mort après plusieurs mois d'exil. Le prêtre (1) désigné pour lui succéder n'avait obtenu aucune institution canonique. A l'instigation du gouvernement, et con-

(l) Guillaume-André-René Baston, né à Rouen, le 29 novembre 1741, professeur de théologie et chanoine, prit une part active aux discussions sur la constitution civile du clergé et défendit les principes orthodoxes. Il émigra en 1792 après avoir failli être massacré à Quillebœuf. Rentré en France, il devint en 1803, vicaire général, officiai et théologal de Rouen. Il était en outre doyen du chapitre, lorsque le 4 avril 1813, après la mort de Me1' de Bois-Chollet, il fut appelé par décret impérial au siège épiscopal de Séez.

En juillet 1814, sa nomination par le gouvernement fut enfin révoquée ; il rentra à Rouen. Le cardinal Gambacérès, archevêque, le réintégra dans une stalle du chapitre, le 17 novembre 1817 : il lui rendit en 1822 des lettres de vicaire général, et quelques mois après le titre d'ofïïcial.

René Baston est mort le 26 septembre 1825.

trairement aux lois de l'Église, il s'était fait nommer vicaire capitulaire : à ce titre il essaya de prendre l'administration du diocèse ; ce ne fut pas sans éveiller une vive opposition. Les fidèles repoussaient les actes revêtus de sa signature : ils ne voulaient reconnaître que celle des grands vicaires institués avant son intrusion. Ceux-ci pouvaient-ils hésiter sur la validité de leurs pouvoirs? M. des Genettes montra son énergie accoutumée, au milieu de cette douleur de toute une église. Il fit le voyage de Paris .et essaya de parvenir jusqu'au Pape. Les avenues de Fontainebleau étaient bien gardées. Que ne peut le zèle cependant ! Le bon prêtre fut assez heureux pour établir une correspondance dont le résultat fut que le Pape conféra les pouvoirs d'administrateur du diocèse à un ancien grand vicaire de l'évêque défunt.

Cette ingérence du vicaire d'Argentan dans les questions épiscopales, n'était pas pour lui procurer une grande paix; son âme d'ailleurs n'était pas disposée à la goûter. Les affaires publiques étaient au plus mauvais état. Les provinces de l'Ouest surtout, pleines du souvenir des luttes encore récentes et blessées de nouveau dans leurs convictions religieuses, étaient dans une grande effervescence. Le mécontentement était à son comble : des complots se formaient et se nouaient ; de toutes parts les conscrits réfraetaires formaient des bandes et parcouraient le pays. Les désastres de 1814 et la chute

de Napoléon dissipèrent ces ferments de discorde, en arrêtant la persécution religieuse. On ne saurait décrire les transports de joie des populations à saluer la paix, et la liberté des consciences. M. des Genettes prit une grande part à cet épanouissement ; elle fut si grande en effet et si vive, que, lors du retour de l'île d'Elbe, il fut obligé de fuir pour éviter d'être arrêté; il y avait un mandat de le conduire à Vincennes. Il voulut gagner l'Angleterre, les côtes étaient trop surveillées ; il trouva un asile à Caen, où il passa les Cent-Jours.

Quand la paix fut définitivement rendue à l'Église, M. des Genettes crut pouvoir songer à lui-même, à son attrait, à ce qu'il regardait comme sa vocation. Ses démarches à Paris l'avaient mis en rapport avec le P. Picot de Clorivière (1). Or le pape

(1) Pierre- Joseph Picot de Clorivière, né à Saint-Malo en 1735, entra au noviciat de la Compagnie de Jésus, à Paris, le 14 août 1756: lors de l'arrêt du Parlement (1762) qui supprimait en France la Compagnie de Jésus, le P. de Clorivière, qui n'était encore lié que par les premiers vœux, se retira en Belgique. Il y prononça ses grands vœux quelques jours avant la publication du bref de Clément XIV et fut sans doute le dernier proies de la Compagnie.

Obligé de quitter l'habit religieux, il passa en Angleterre, puis à Paris où il exerça son zèle pendant quelques années. 11 devint ensuite tour à tour recteur de Paramé, petite paroisse aux portes de Saint-Malo, et principal du collège de Dinan. En 1790, il reparut à Paris pour y soutenir la foi des fidèles persécutés. Il y vécut jusqu'en 1800, caché, en dernier lieu, dans une maison de la rue Cassette. Du fond de cette retraite, il avait organisé une société de prières et de bonnes œuvres. Sitôt qu'il put

Pie YII avait, dès ce mois d'avril 1814, publié la bulle Sollicitude) rétablissant la Compagnie de Jésus, el le P. de Glorivière avait été nommé supérieur pour la France. M. des Genettes pensa que la porte de la Compagnie de Jésus pouvait lui être ouverte. Le noviciat, en effet, venait d'être réorganisé, et malgré le flot des Pères de la foi, heureux d'accourir à ses exercices, le nombre des postulants semblait encore bien insuffisant en présence des immenses besoins de l'Église et des ardents désirs des fidèles. Le P. de Glorivière aurait dû être empressé d'accueillir un prêtre déjà formé, zélé, énergique, et dont il avait pu apprécier les lumières et la prudence ; mais en fait de vocation on ne saurait apporter trop de réserve, et quelques délais de prières et de réflexions sont toujours nécessaires. Il annonça au prétendant qu'il consulterait la sainte volonté de Dieu au saint sacrifice de la messe, et lui recommanda d'en faire autant de sa part. M. des Genettes n'y manqua pas, et au sortir de la messe courut tout enflammé vers le P. de Glorivière.

paraître, il reprit l'exercice public du ministère et de la prédication. Son frère, Picot de Limoëlan, ayant été compromis dans l'affaire de la machine infernale, le père de Glorivière fut arrêté et demeura quatre ans dans la prison du Temple. Durant cet emprisonnement, il apprit que le pape avait autorisé le rétablisscmenl de la Compagnie de Jésus en Russie. Il parvint à se mettre en relation avec le général et reçut de lui l'ordre de rester en France quand il aurait retrouvé sa liberté. Aveugle, durant ses anées, le père Picot do Glorivière est mort à Paris la maison de la Compagnie, le 9 janvier 1820.

— Nous ne pouvons pas vous recevoir, lui dit le religieux : c'est la volonté de Dieu ; il faut que vous soyez curé.

M. des Genettes eût volontiers reculé de trois pas.

— Curé ! s'écria-t-il, mais je ne veux pas, je n'ai jamais voulu : je suis entré dans les ordres pour prêcher et confesser, mais point du tout pour être curé.

— Vous serez curé, reprit le P. de Clorivière ; vous serez curé malgré vous, vous souffrirez beaucoup, mais vous ferez beaucoup de bien.

M. des Genettes acquiesça-t-il à cette sorte de prédiction ? Ébranla-t-elle sa confiance dans le P. de Clorivière ? En tout cas, elle lui fermait l'accès de la Compagnie de Jésus, et il retourna dans son diocèse. La prédiction du P. de Clorivière ne tarda pas à se réaliser.

Dans la plus grande ville du diocèse de Séez, à Alençon, il y avait un faubourg connu pour le mauvais esprit de ses habitants. Les haines politiques et les passions irréligieuses y dominaient de telle sorte qu'elles rendaient la vie insupportable aux prêtres qui avaient le malheur d'être appelés à en gouverner la paroisse. Les haines de ce temps, en effet, ne restaient pas oisives : les curés avaient été dans le faubourg de Monsort objets et victimes de toutes sortes de mauvais traitements : un de ces apôtres était mort des suites des violences

M. DES GEXETTES 71

qu'il avait subies; huit ou neuf prêtres s'étaient succédé et épuisés sans pouvoir féconder cette terre ingrate. L'administration diocésaine (1) songea à y appeler le zèle et la charité de M. des Genettes. Celui-ci refusa d'abord. Il en avait toutes les raisons du monde, et des raisons si sérieuses et si évidentes qu'elles avaient été prévues. Aussi lui fut-il ordonné, au nom de l'obéissance et sous peine d'interdit, de se soumettre à la volonté de ses supérieurs. C'était un devoir pour eux de pourvoir cettemalheureuse paroisse du prêtre qui leur paraissait devoir convenir. Ce n'était cependant pas la réputation du nouveau curé qui devait lui concilier l'affection de ses ouailles. On le traitait de chouan; il ne put entrer dans'son église que par la protection de la gendarmerie. La prédiction du P. de Clorivière se trouva réalisée : M. des Genettes était curé, et curé malgré lui; selon la seconde partie de la prédiction, il eut aussi beaucoup à souffrir. On devine les souffrances de ce cœur d'or, de cette âme apostolique, au milieu d'une population éloignée de toute pratique et hostile à toute pensée religieuse. En insultant l'homme, c'était surtout le prêtre qu'elle voulait atteindre. Les choses en vinrent à ce point, qu'on se crut en droit de redouter quelque attentat contre la personne du curé;

(1) Les négociations entreprises pour un nouveau Concordat retardèrent jusqu'en 1817 la nomination du nouvel évoque de . qui ne fut même sacré et installé qu'en 1819.

à son insu, on organisa autour de lui une surveillance, quand il avait à traverser, le soir, les rues de sa paroisse.

Nous n'entrerons pas dans le détail des nombreuses industries de M. des Genettes comme curé de Saint-Pierre de Monsort : il suffira de dire qu'au bout de quelque temps il avait apprivoisé les cœurs farouches et si bien conquis l'amour de ses paroissiens qu'étant tombé malade, ils voulurent le soigner eux-mêmes et ne souffrirent pas qu'on appelât une garde-malade auprès de lui. Jour et nuit, ils se relayèrent à son chevet jusqu'à son entier rétablissement.

Malgré le fruit de ses efforts et les grâces qu'il avait attirées sur cette population, le pasteur n'abandonnait pas sa première pensée : il soupirait après la vie religieuse ; les détails d'une administration lui étaient à charge. Il croyait se sentir appelé par un attrait supérieur, et il saisit la première occasion qui s'offrit de donner sa démission. L'administration diocésaine, qui avait usé à son égard de rigueur, si on peut parler de la sorte, pour lui imposer le fardeau, ne pouvait se refuser à son désir d'abandonner le poste qu'il avait tant amélioré ; mais lorsqu'on eut désigné le successeur de M. des Genettes, il fallut qu'il le présentât luimême à ses paroissiens. Ceux-ci avaient fait toutes les instances possibles pour conserver M. des Genettes au milieu d'eux.

— Nous l'avons rendu bien malheureux, disaientils, mais nous avons appris à l'aimer.

Rendu à sa liberté, M. des Genettes ne savait encore à quoi s'appliquer lorsque des démarches mal combinées et auxquelles il ne pouvait contredire sans désobliger divers personnages recommandables, l'obligèrent à accepter un poste à Paris sur la paroisse des Missions-Étrangères. M. l'abbé Desjardins (1) qui a laissé de grands souvenirs dans le diocèse de Paris, en était curé. Quand il devint le* coopérateur de ce vénérable prêtre, M. des Genettes, plein de jeunesse, gardait encore une âpreté de caractère que son éducation, sa vie errante et ses travaux apostoliques n'avaient point corrigée. Il apportait dans le commerce quelque chose de rude où se reconnaissait chez lui comme le tuf même de la nature. Malgré l'énergie de la volonté et la persévérance à lutter contre soi-même qui ont été les traits particuliers de la vertu de M. des Genettes, on a toujours pu démêler chez lui une impétuosité, une vivacité, on disait même une violence d'humeur assez redoutables. Le travail intérieur et constant du bon prêtre, appliqué si pieusement à répondre aux grâces prodigieuses dont le combla la sainte

(l) Philippe-Jean-Louis Desjardins, né en 1753, fut pendant la Révolution dix ans missionnaire au Canada, ensuite curé des Missions-Étrangères, vicaire général et archidiacre de Sainte- Oeneviève en 1819 ; il est mort à Paris le 21 octobre 1833, âgé do plus de quatre-vingts ans.

Vierge, fut de dominer, de vaincre, de réduire ce fonds de caractère. Dans sa vieillesse, M. des Genettes reconnaissait qu'il était encore accusé par la voix publique d'être brusque, impatient et bizarre, et, avouait-il modestement, il faut bien qu'il en soit quelque chose.

Si peu que ce fût, ce quelque chose était nécessairement plus sensible aux premiers jours de son ministère que dans les dernières et glorieuses années où il fut appelé à l'incomparable douceur d'être le serviteur privilégié de la sainte Vierge, le principal agent, oserons-nous dire, des grâces de la Mère de Dieu dans notre siècle. Néanmoins, à travers les rudesses ou les bizarreries d'humeur, M. Desjardins, du premier coupd'œil, avait reconnu le cœur d'or et l'âme apostolique. Il initia ce nouveau collaborateur aux diverses œuvres de la paroisse et se déchargea sur lui d'un certain nombre de travaux. Au bout de quelques mois, il lui fît même une confidence. Il allait être appelé auprès de l'archevêque de Paris, le cardinal de Talleyrand- Périgord (1), à titre de grand vicaire. On était en 1819. M. Desjardins priait instamment M. des Genettes de promettre de ne pas quitter la paroisse. M. des Genettes, en venant à Paris, n'avait pas renoncé à son premier désir. Il s'était même logé au séminaire des Missions-Étrangères afin de con-

(1) Alexandre-Angélique , cardinal de Talleyrand-Périgord , archevêque de Paris de 1817 à 1821.

cilier en quelque sorte la vie religieuse après laquelle il aspirait, avec les devoirs extérieurs du prêtre. Sans entrer en explications, il répondit à M. Desjardins qu'il ne pouvait pas prendre d'engagement, qu'il s'était bien accommodé avec lui, mais qu'il ne savait pas s'il serait aussi heureux avec son successeur. M. Desjardins l'interrompit :

— Plusieurs de mes paroissiens m'ont exprimé leurs désirs, et c'est vous que je veux pour successeur.

Le pauvre M. des Genettes tomba de son haut : il refusa absolument et formellement. Afin d'éviter de nouvelles instances, il s'appliqua à éviter tout entretien intime pendant les derniers temps du séjour de M. Desjardins aux Missions-Étrangères. Quelques semaines se passèrent de la sorte.

One fois installé comme grand vicaire, M. Desjardins fit appeler M. des Genettes et lui signifia sa nomination de curé des Missions-Étrangères. M. des Genettes voulut refuser.

— Gomment entendez-vous l'obéissance ? lui dit le vicaire général.

M. des Genettes se récria : il n'était pas tenu d'obéir, il était étranger au diocèse ; il voulait retourner à Séez : il avait promis à ses supérieurs de conserver sa liberté et de ne pas s'incorporer dans un autre diocèse. Il se croyait fort sur ce terrain. "M. Desjardins lui apprit qu'il n'était pas aussi libre qu'il le pensait. L'administration avait fait toutes

les démarches auprès de l'évêque de Séez (1) et elle avait obtenu l'incorporation de M. des Genettes au clergé du diocèse de Paris :

— Vous opposez-vous donc à la volonté de votre supérieur? ajouta en terminant M. Desjardins.

Voilà donc encore une fois M. des Genettes curé malgré lui ! Ce n'était cependant pas le poste que la Providence lui réservait et où elle voulait le faire lutter. Il fut installé dès les premiers jours de janvier 1820 : il n'y avait pas un an qu'il était à Paris.

Il réussit dans le faubourg Saint-Germain à Paris comme il avait réussi dans le faubourg de Monsort, àÀlençon. Les populations étaient bien différentes, mais le zèle d'un bon prêtre est partout apprécié. Il travailla efficacement à la gloire de Dieu dans sa nouvelle paroisse et s'appliqua à toute espèce de bien. Assurément le curé des Missions-Étrangères avait plusieurs traits de l'admirable pasteur que la chrétienté entière a connu et contemplé à Notre- Dame des Victoires. Son zèle était actif, ardent, ingénieux.

Le dépouillement de l'Église, malgré le concours que le gouvernement voulait lui accorder, était

(1) Alexis Saussol, né à Doùrgne, diocèse de Lavaur, le 6 février 1759, supérieur de la communauté de Saint-Nicolas du Chardonnet à Paris, au moment de la Révolution, avait émigré en Italie à la suite de l'évêque de Lavaur. Proposé pour Tévêché de Séez en 1817, sacré en septembre 1819, intronisé le 3 octobre suivant, il est mort dans sa ville épiscopale le 7 février 1836.

encore immense. Les désastres de la Révolution n'étaient pas réparés. Le sont-ils même aujourd'hui ? Combien de vides encore au milieu de nous ! Aussitôt que le Concordat rendit quelque facilité au zèle, on s'appliqua à relever d'abord le sanctuaire. Les ouvriers de la première heure y concentrèrent à peu près leurs efforts. Au delà, les ruines restèrent immenses et lamentables. Toutes les institutions de charité étaient désorganisées et détruites. Quelques années du gouvernement populaire et durégime de la liberté avaient suffi pour renverser les puissantes protections que l'Église avait élevées pendant dix-huit siècles avec amour et persévérance autour de l'âme du pauvre. Plus rien ne subsistait désormais pour aider à sa faiblesse, rien pour l'éclairer, rien pour le diriger, rien pour faire pénétrer jusqu'à lui la chaleur et la force de la lumière divine.

M. des Genettes, nous le savons, goûtait les désirs de réparation et de restauration qui s'allumèrent alors dans toutes les âmes d'élite. Comment auraient-elles pu rester indifférentes et voir couler inutilement le sang de Jésus-Christ? Quel moyen cependant de saisir et de nourrir des esprits abandonnés, éloignés de l'Église et ignorant ses avenues ? Il fallait aller au-devant d'eux, les poursuivre et les recueillir dans toutes les voies de la pauvreté, au milieu de l'ignorance et de l'oubli de Dieu. De E sont nés tant d'Instituts de charité, dont le

nombre étonne, et qui témoignent qu'au sein de la désolation et de la tristesse l'Église garde sa fécondité.

Cette pénurie de toute institution en faveur des pauvres était surtout sensible à Paris. Les âmes disparaissaient et se perdaient dans cet océan. M. des Genettes sentit sa compassion s'émouvoir en faveur des plus exposées. Dès les premiers jours de son ministère, il songea aux orphelines. Il voulut leur donner une protection efficace contre les dangers où les mettaient leur âge, leur sexe et leur abandonneront. Il fonda (1) la maison de la Providence, établie aujourd'hui rue Oudinot. Elle a servi de modèle, et les exemplaires s'en sont bien multipliés. Depuis cinquante ans, les orphelinats destinés à recueillir les jeunes filles pauvres se sont élevés de toutes parts. De toutes parts, pour leur créer un asile, on s'est appliqué à unir le produit de leurs faibles travaux aux aumônes de la charité. La première pensée de cette combinaison appartient au curé des Missions-Etrangères. Il appela à son aide les Sœurs de Saint-Vincent de Paul et leur confiant l'éducation des enfants que sa charité voulait embrasser, il se chargea de pourvoir à tous les besoins matériels de la maison. Les frais de premier établissement sont toujours considérables ; on n'avait

(1) Au mois d'octobre 1820: il commença en recueillant quatorze petites filles.

pas d'expérience : peut-être y eut-il des essais, des tâtonnements. M. des Genettes pourvut à tout. Il avait peu de ressources personnelles , mais le zèle du prêtre, et du pasteur surtout, n'est-il pas une richesse ?

Le crédit du curé des Missions-Étrangères était grand dans sa paroisse : malgré ce qu'il a dit de son humeur lâcheuse et de son caractère bizarre, la bourse de ses paroissiens lui était ouverte, et il n'avait pas toujours besoin de demander. On le ; voyait au travail, on connaissait ses besoins ; les bons anges du curé et de ses ouailles se mettaient de la partie, et l'aumône semblait parfois venir d'elle-même. Un jour une grande dame abordait simplement le curé à la sacristie.

— Mon bon curé, vous faites beaucoup, mais vous devez manquer d'argent: si je vous donnais vingt mille francs?

Le curé n'avait garde de refuser. La maison de la Providence se développait et se soutenait de la sorte. Il y eut cependant de ces moments de détresse, que connaissent tous les fondateurs et directeurs d'entreprises charitables, où le curé eût pu se tenir pour fort embarrassé. Dans un de ces instants, la pensée lui vint de solliciter la charité du roi. Il fit présenter sa requête à Charles X; il demandait 30,000 francs. La somme était forte, et la cassette du roi était parfois besogneuse. Aussi le roi demanda des éclaircissements. On lui expliqua de quoi il était ques-

tion : les chétives ressources de l'œuvre et le bien qu'elle faisait. Le roi s'émut:

— Quoi, dit-il, ce bon prêtre fait cela ! Certainement je veux lui venir en aide ! et en ordonnant de donner les 30,000 fr., il insista pour se recommander aux prières des orphelines.

Personne n'a été aimable et courtois comme Charles X. Il n'oublia plus les petites filles de la Providence; quand il voyait M. des Genettes, il ne manquait pas de lui dire :

— Mon cher curé, comment vont nos enfants ?

M. des Genettes, comme curé d'une des principales paroisses de Paris, se trouvait ainsi en relations avec les Tuileries. Les relations n'étaient pas fréquentes, elles existaient néanmoins; et si le curé n'était pas homme à les provoquer ni à en tirer quelque gloire humaine, il ne manquait pas du moins aux devoirs que lui imposait parfois cette situation personnelle. En 1825, il était à Reims pour le sacre du roi. On sait combien cette cérémonie irrita l'esprit révolutionnaire ; les quolibets libéraux et philosophiques fleurirent de toutes parts. Le peuple n'en avait cure. Il avait conservé quelques traditions, et les orages, dont il sortait à peine, n'avaient pas encore effacé de ses souvenirs la mémoire des bienfaits reçus. Pendant que la cour se rendait à Reims, et que les curieux affluaient de toutes parts dans cette ville pour assister aux fêtes et aux cérémonies du sacre, une population s'ébran-

lait aussi par tout le royaume : souffreteuse et rongée dans sa fleur, elle se traînait sur toutes les routes vers la ville de Reims, venant demander au roi nouvellement oint de la sainte ampoule de toucher les écrouelles.

Les conseillers de Charles X furent effrayés de cette invasion, et la foi du peuple dans la vertu de son roi les déconcerta. On consentait bien à renouer les anciennes traditions, mais on prétendait y apporter de la prudence et du choix. Les lumières du xixe siècle voulaient des ménagements. Il fallait savoir distinguer, entre les souvenirs du moyen Age, ceux qui étaient compatibles avec quelque poésie et ceux qui restaient des signes de barbarie. La chevalerie était délicieuse, la sainte ampoule était déjà une audace; quant aux écrouelles, on ne voulait pas en entendre parler; et on décida que le roi ne toucherait pas les malades.

Ils étaient réunis à l'hospice Saint-Marcoul. Parmi eux, il y avait un jeune homme, venu de Strasbourg à pied, pour obtenir de Charles X une guérison que son père avait autrefois reçue de Louis XVI. Une pareille confiance n'était-elle pas redoutable, en présence des chansons de Béranger et de la prose du Constitutionnel ? Quand la décision royale fut annoncée aux malades, leur désolation fut extrême. Les Sœurs de Saint-Marcoul y compatirent de leur mieux : elles eurent recours à M. des Genettes. Elles voulaient concerter avec sa charité quelque moyen

de remédier au découragement de ces pauvres gens. M. des Genetles pouvait-il hésiter? Homme de foi, dans cette droiture et cette intrépidité qui était le fonds de son cœur, tout plein de confiance dans les puissances surnaturelles, il alla porter au cardinal de Latil (1) toutes ces doléances, les appuyant de son crédit et trouvant qu'il y avait dans le refus qu'on leur faisait une faiblesse aussi impolitique que coupable.

Charles X avait heureusement dans le cœur et dans la foi un peu de cette simplicité qu'on lui reprochait d'avoir dans le jugement: aussi ne manquait-il pas de générosité. Il s'attendrit devant la confiance et la prière de son peuple. Malgré l'opposition et les railleries des courtisans, et même, assure-t-on, de quelques-uns des princes, il voulut s'acquitter de son royal devoir de charité, laissant à Dieu le soin de le rendre efficace. La Providence répondit à cette générosité : les onze premiers malades touchés du roi furent guéris. On n'eut garde de faire bruit de ces guérisons en 1825; mais la part que M. des Genettes prit à cet événement indique bien la trempe de son caractère et témoigne de l'élévation et de la pénétration de son regard,

( 1) Jean-Baptiste-Marie- Anne-Antoine de Latil, né à l'île Sainte- Marguerite, le 6 mars 1761, aumôuier de Charles X pendant l'émigration, évêque d'Amyclée in partibus en 1816, évêque de Chartres en 1821, archevêque de Reims en 1824, cardinal en 1826, mort en décembre 1839 ,

contemplant sans éblouissement et avec confiance les forces surnaturelles.

Il était appelé à voir de plus nombreuses merveilles.

k cette époque, les libéraux n'étaient pas seuls à se défier des puissances surnaturelles et à les rabaisser. La force de foi du curé des Missions- Étrangères ne nuisait cependant pas à son influence pastorale. Il était aimé dans le faubourg Saint- Germain ; son zèle était apprécié, et s'il s'y mêlait quelque rudesse, on ne s'en plaignait pas. La carrière de M. des Genettes, dénué d'ambition personnelle, paraissait tracée au milieu des œuvres de charité je ne dirai pas faciles, car le bien n'est jamais facile, mais entourées de toutes les consolations auxquelles se délecte un pasteur dévoué. Les douceurs permises que la société polie peut procurer à un prêtre, ne semblaient pas même devoir lui être refusées. Les grandes familles étaient nombreuses sur sa paroisse, les familles chrétiennes, animées de respect et de sympathie pour leur curé et heureuses d'entretenir avec lui les meilleures relations. La paroisse n'avait pas une grande étendue et, tout en ne manquant pas de pauvres (en manque-t-on jamais ?), comprenait vraiment une population de choix. M. des Genettes n'était cependant pas destiné à cette vie douce, tranquille et entourée d'applaudissements. Il était appelé à une œuvre plus haute, mêlée de contradictions, qui

devait d'abord, comme toute œuvre solide, être fondée dans la douleur. Gomme la Providence se plaît à faire éclater ses desseins au milieu de la liberté humaine, ce fut le curé des Missions-Étrangères lui-même qui brisa la douce existence qui lui semblait assurée.

La Révolution de 1830 était survenue. Il avait va fuir les princes auxquels ses opinions et par surcroît leur charité pour ses pauvres avaient attaché son cœur. Il lui sembla qu'ils emportaient avec eux la patrie entière. On a dit qu'il avait fait passer des vivres aux soldats renfermés à la caserne de Babylone, et il était bien capable, assurément, de cette bonne œuvre. Si elle était utile et s'il a eu connaissance d'une nécessité de cette sorte, on peut être certain que rien n'a pu l'empêcher d'y subvenir. A cette occasion, on prétend que rémeute le menaça et voulut l'atteindre.

Ce n'était pas l'émeute qui pouvait le faire reculer : mais son nom se trouva par une suite de circonstances imprévues engagé dans une affaire qui avait été une bonne œuvre et qui menaçait de devenir une faillite. Il s'épouvanta à la pensée du mauvais esprit régnant alors, acharné contre un curé de Paris compromis dans une question d'argent, traduit et condamné pour dettes. Il voulut à tout prix et nonobstant toute observation donner sa démission. Au mois de septembre 1830, il quitta Paris et la France. A vrai dire, les motifs de cette

émigration qui eut peu d'imitateurs, ne parurent jamais très sérieux, et plusieurs des amis de M. des Genettes ne voulurent y voir qu'une fausse déarche. On ne peut prétendre l'expliquer par un sentiment de timidité que l'humeur de M. des Genettes et les allures-de sa jeunesse ne permettent pas do supposer et que contredit tout l'ensemble sa vie. Aux troubles de 1848, de 1849 et de 1851, à un âge où Ton ne s'étonnerait pas de trouver quelques affaiblissements dans l'énergie du caractère, on a vu le curé de Notre-Dame des Victoires à tra - ' vers les coups de feu et les dangers de toutes sortes, parcourir son quartier sillonné et envahi tour à tour par les troupes ou par l'émeute, on Ta vu porter partout où son ministère pouvait être u'ile, cette intrépidité qui nous paraît empreinte dans toute sa vie et dont sa jeunesse avait déjà donné des exemples. Aussi sommes-nous porté à reconnaître dans sa sortie de France en 1830 une permission particulière de la Providence qui voulait l'arracher aux douceurs et aux suavités dont était nourri son zèle dans la paroisse des Missions-Étrangères.

Hors de France, M. des Genettes ne tarda pas à regretter la patrie. Il n'était guère d'âge à espérer entrer dans quelque congrégation : il employait son zèle du mieux qu'il pouvait, il confessait et prêchait à l'occasion. Un ministère plus impérieux et plus actif lui faisait défaut. En 1832, le choléra éclata a

Paris, on sait avec quelle violence. Pour ainsi dire, Peau venait à la bouche du bon prêtre quand il songeait à tant de misères privées de consolation et de secours. Combien lui pesait son inertie ! Or l'archevêque de Paris, M^r de Quélen (1), au milieu de sa charitable sollicitude durant la terrible épidémie, un jour qu'il entendit prononcer le nom de M. des Genettes, ne put se retenir de s'écrier : Il devrait être ici ! Le mot alla jusqu'en Suisse et fut répété à M. des Genettes. Il quitta aussitôt Fribourg.

Il était malade à ce moment, et sa santé, dans les circonstances où Ton se trouvait surtout, eût exigé du ménagement. On lui représenta son imprudence, il n'écouta rien. Il partit, se nourrit uniquement de sucre tout le temps du voyage, — le voyage de Fribourg à Paris était long en 1832, — et il arriva à Paris dans les premiers jours de mai, moins de deux ans après avoir quitté sa paroisse. Son retour causa quelque émotion dans le quartier, surtout parmi les pauvres. La police toujours ombrageuse et facilement alarmée prit des précautions et exerça quelque surveillance.

Pendant qu'elle le suspectait et Pépiait de son mieux, sans trop savoir ce qu'elle faisait, le gouvernement, dans les sphères les plus élevées, se préoccupait aussi de M. des Genettes. Le ministre le fit

(1) Hyacinthe-Louis de Quélen, archevêque de Paris le 21 ocobrel821, mortle 31 décembre 1839.

mander, et, tout en lui disant qu'il connaissait sa vie entière, qu'il n'ignorait pas qu'il arrivait d'émigration, il lui déclara qu'il le voulait nommer à un siège épiscopal. Il y avait alors plusieurs vacances, et on éprouvait de grands embarras à y pourvoir. Ce ministre, M. Girod (de l'Ain) (1), était évidemment un homme d'esprit, et sa politique en ce moment n'était assurément pas mauvaise. Il avait compris que chez M. des Genettes le dévouement à l'Église dominait de beaucoup les opinions humaines ; il n'en demandait pas davantage. M. des Genettes, pour sa part, se trouva plus surpris que personne. Le nonce et l'archevêque de Paris, prévenus de la proposition tout à fait imprévue qu'il venait de recevoir, l'engagèrent vivement à ne pas la décliner. Ils comprenaient combien elle devait être avantageuse à TÉglise. Elle n'était cependant pas dans la volonté de Dieu. Elle demeura sans résultat. Une volonté supérieure, la volonté souveraine, se montra plus scrupuleuse que le ministre sur les antécédents royalistes de M. des Genettes. Toutefois, la Révolution de Juillet avait mis en crédit quelquesuns des parents de l'ancien curé des Missions-Étrangères : ils sentirent de l'ambition pour lui et voulurent, à son sujet, nourrir des espérances. Un instant même ils crurent avoir vaincu toutes les répulsions, et ils tinrent pour assurée la nomina-

(1) Amédée Girod (de l'Ain), né à Gex en 1781, mort à Paris le 27 décembre 1847.

tion qu'ils désiraient. L'incurie du bon prêtre fît évanouir définitivement ces projets et rendit inutiles tous les efforts. Il était d'ailleurs au poste que la Providence lui destinait. M>r de Quélen l'avait nommé curé de Notre-Dame des Victoires.

M. des, Genettes a décrit lui-même l'état de cette paroisse au moment où il y fut installé , le 27 août 1832. On ne saurait mieux faire que le laisser parler.

L'église avait perdu son glorieux vocable ; on ne la connaissait que sous le nom insignifiant, pour les hommes de ce temps, d'église des Petits-Pères. Elle avait naguère servi de Bourse. Restituée au culte, elle n'avait pas retrouvé de vie. Située, on le sait, au milieu du quartier des affaires et des plaisirs, elle était déserte même aux jours des plus grandes solennités. Les sacrements étaient abandonnés. Dans une paroisse de plus de quarante mille âmes, il n'y eut dans tout le cours de l'année 1835, que sept cent vingt communions. N'était-on pas en pays infidèle ? était-ce là le centre d'un royaume catholique ? Le dimanche qui suivit son installation, M. des Genettes compta quatre personne à la grand'messe, outre le clergé et les chantres. Au milieu d'un pareil oubli, que pouvait faire un curé? A quoi bon même une église? L'ignorance était partout. A peine présentait-on les enfants au baptême et les morts à la sépulture ! Abandonné et désert, le temple voyait une population horrible

se glisser dans son enceinte. Je no parle pas des animaux du quartier, qui s'y réunissaient. « Disons ce tout, quoiqu'il nous en coûte , écrit M. des ce Gencttes ; il était devenu un lieu de prostitu- (c tion, et nous avons été obligé de recourir à la « force publique pour en chasser ceux qui le profaa liaient ! »

Faut-il insister sur les amertumes dont devait être abreuvé le pauvre curé ? Les joies qui vinrent plus tard ne lui ont jamais fait oublier ces quatre ans et demi de douleur. Il frissonne quand il parle des étreintes et des angoisses d'un pasteur abandonné. « Comment ne pas se plaindre et ne pas « gémir devant la stérilité du divin ministère ? La « douleur ne saurait être trop amère. Les âmes « dont le salut nous est confié, les âmes dont nous a répondrons devant Dieu se perdent entre nos i mains. Ces âmes sont ce qu'il y a de plus précieux a sur la terre. Jésus-Christ les a estimées plus que ce son sang. » Son abattement était profond; il était sans ressources et sans espoir. Il l'avoue, et les circonstances de la création de l'archiconfrérie du Saint-Cœur de Marie en témoignent.

Le 3 décembre 1836, fête de saint François- Xavier, un samedi, M. le curé de Notre-Dame des Victoires, commençant la sainte messe à neuf heures du matin à Fautel de la sainte Vierge, se trouva, des le premier verset du psaume Judica me, frappé de la pensée de l'inutilité de son ministère

dans la paroisse. Ce n'était pas pour lui une pensée nouvelle, c'était toujours une pensée douloureuse. Il voulut l'éloigner pour recueillir son esprit dans l'acte qu'il allait accomplir : la pensée s'opiniâtra ; les lèvres du prêtre récitaient les saintes paroles de la liturgie, la pensée impérieuse enchaînait son intelligence, lui répétant sans cesse :

— Tu ne fais rien; ton ministère est nul; depuis quatre ans, qu'as-tu gagné ? Tout est perdu ; ce peuple n'a plus de foi. Tu devrais, par prudence, te retirer.

L'application du bon prêtre à se débarrasser de cette obsession fatigante l'avait échauffé, et la sueur perlait sur son front. Il cherchait à reprendre ses esprits ; il s'effrayait de n'y pas parvenir. Il s'arrêta au Sanctus.

— Mon Dieu, disait-il, comment offrir le divin sacrifice ? En quel état suis-je ? Ai-je assez de liberté d'esprit pour consacrer? Mon Dieu, délivrez-moi de cette distraction !

Gomme il achevait cette invocation, il entendit, non pas de ses oreilles, mais au dedans de lui-même, distinctement, ces paroles prononcées d'une manière solennelle :

— Consacre ta paroisse au très saint et immaculé Cœur de Marie.

Aussitôt il rentra dans le calme et retrouva la liberté de son esprit. Il consacra en paix et avec ferveur, s'abîmant dans le mystère qui s'accom-

plissait entre ses mains, au point de perdre le souvenir de ce qui venait de se passer.

Après la messe et Faction de grâces, le saint prêtre, exact en toutes choses et attentif à ses exercices de piété, examina la manière dont il venait de célébrer. Il s'humilia de la longue distraction qu'il avait eue. Il examinait si sa volonté y avait été pour quelque chose : il se rassurait en pensant qu'il n'avait pas péché. Insistant encore, il rechercha comment cette distraction avait cessé ; le souvenir des paroles qu'il avait entendues lui revint alors à l'esprit, « et, dit-il, je fus frappé d'une sorte de terreur. » Il se refusait à croire à la possibilité d'une pareille communication ; il voulait contester avec sa mémoire. Il craignait de passer ou de se reconnaître lui-même pour visionnaire, et ne voulait pas arrêter son esprit à ce qui venait de lui arriver.

— C'est une illusion, se disait-il , j'ai eu une longue distraction pendant la messe, je n'ai pas péché, je n'y veux plus songer !

Il était dans la sacristie, à genoux devant son prie-Dieu. Se croyant résolu et assuré dans ses conclusions, il va se relever. Au moment où il se soulève, s'appuyant sur ses mains, il entend distinctement :

— Consacre ta paroisse au très saint et immaculé Cœur de Marie.

Il retombe à genoux, stupéfait, confondu. Il

cherche à douter encore ; il veut s'affirmer à luimême qu'il est le sujet d'une illusion. Sa conscience lui reproche ses efforts.

— Tu ne peux douter; tu as entendu deux fois, lui disait-elle. .

Eh bien, il tâchera d'oublier ce qu'il a entendu et de ne pas s'en inquiéter. Ces paroles, en retentissant à ses oreilles, ne s'étaient pas seulement inscrites dans sa mémoire, sa conscience les avait aussi retenues ; elle insistait pour qu'il fît quelque chose, pour qu'il consacrât sa paroisse au très saint et immaculé Cœur de Marie, pour qu'il essayât au moins, « Je cédai de guerre lasse, dit M. des Genettes, mon consentement n'était pas libre, il était exigé par la fatigue de mon esprit. »

Pour essayer donc, il se mit à composer les statuts d'une association de prières destinée à consacrer sa paroisse au saint et immaculé Cœur de Marie. A peine eut-il la main à la plume, que le sujet s'éclaircit à ses yeux, et les articles ne tardèrent pas à être rédigés. « Ah ! disait M. des Genettes, nous ne sommes pas fondateur, nous n'avons été qu'un instrument. » Et il insistait sur son incapacité, la médiocrité de ses talents, son peu de crédit parmi le clergé, et la contradiction qu'il devait y rencontrer.

Quelque autre chose encore devait faire obstacle : c'était l'étrangeté, on dirait presque l'inopportunité de la pensée qui lui avait été suggérée. Nous avons

parlé de l'état de Notre-Dame des Victoires; il faudrait considérer l'état des âmes en France à la même époque et le peu d'éclat qu'y avait le culte de la sainte Vierge. Depuis vingt-cinq ans, l'esprit public a fait volte-face. Sans doute, toutes les paroisses de Paris et de la France étaient loin d'offrir l'état lamentable de celle de Notre-Dame des Victoires ; mais si le R. P. de Ravignan, ainsi qu'en témoigne sa correspondance, regardait comme une hardiesse d'être parvenu, à travers toutes sortes de ménagements, à prononcer le nom de Jésus-Christ au milieu d'un auditoire qu'il évangélisait depuis plusieurs années, la hardiesse eût semblé une imprudence de tenter de produire dans certaines assemblées la gloire de Marie. Ni l'esprit ni le cœur des chrétiens n'étaient disposés à pénétrer les mystères de la Mère de Dieu. Le clergé ne songeait pas à les voiler ; l'archevêque de Paris, M«r de Quélen, est célèbre pour sa tendre dévotion à Marie immaculée. Cependant, qui peut dire que la répugnance profonde et excessive du siècle ne réagissait pas sur les âmes sacerdotales ? Et ne faut-il pas compter pour quelque chose les traditions des derniers temps de la monarchie et l'influence que le Jansénisme pouvait avoir acquise sur les enseignements d'un certain nombre de diocèses ? Malgré les efforts de cette secte et les Eémcessions qu'on avait pu lui faire, les Eglises en Fiance, il est vrai, se sont toujours distinguées

par le souci des prérogatives de la Mère de Dieu et la dévotion à la sainte Vierge. Mais cette dévotion n'était-elle pas appauvrie, pour ainsi dire ? Ce n'avait pas été sans un grand dommage pour la piété et pour la foi qu'on avait adopté dans l'enseignement ecclésiastique des principes de défiance et de réserve vis-à-vis delà Chaire de Saint-Pierre. Je n'ai pas d'ailleurs à chercher les raisons du fait, il suffit de le rappeler. La piété envers la Mère de Dieu n'avait rien de populaire. Les âmes d'élite ont pu ne pas s'étonner des merveilles opérées depuis vingt-cinq ans et des torrents de grâce répandus sur le monde, et en particulier sur la France ; mais assurément rien ne leur faisait deviner cette efficacité ; elles étaient loin de supposer que les peuples du xixe siècle se distingueraient entre ceux de tous les temps par leur dévotion à la sainte Vierge et l'éclat qu'ils sauraient donner à son culte. M. des Genettes a avoué les préventions de son esprit. Un jour, étant encore curé des Missions- Etrangères, ayant entendu un sermon sur le saint Cœur de Marie, malgré l'éloquence du prédicateur qui obtint tout son suffrage, non seulement il ne recueillit de son discours aucun sentiment, mais il fut fâché de voir aborder et traiter en chaire un sujet qui lui semblait inutile.

Le travail de l'Archiconfrérie du saint et immaculé Cœur de Marie a été de détruire ces préventions, de renverser ces préjugés et de rendre au culte de

Marie la place de prépondérance, d'excellence et de réparation qu'il est dans l'esprit de l'Église de lui donner, et qui est si bien en harmonie avec les besoins et les douleurs de notre temps. M. des Genettes a été l'instrument béni de Dieu, l'instrument choisi, l'instrument obéissant et fidèle de cette miséricorde. La gloire du curé de Notre- Dame des Victoires ne peut être ni dans la pensée, ni même dans le succès de l'Œuvre qu'il a entreprise, et qui s'est développée et épanouie entre ses mains d'une façon admirable. Le saint homme avait raison de s'humilier et de se confondre quand on le traitait -de fondateur et qu'on voulait rapporter à lui quelque chose du mérite des merveilles qui s'accomplissaient par son ministère : volontiers il se fût fâché. Il ne savait que s'abîmer dans des sentiments de confusion. C'est là précisément son mérite et sa part. Il n'a pas cherché à rien mêler d'humain à l'œuvre qui lui était suggérée. Il a mis toute son application à n'être qu'un instrument souple et docile. Avant de travailler à bouleverser le monde, il a laissé bouleverser son cœur. Dès le premier jour, il se laisse conduire. Au milieu de sa stupéfaction, il ne conteste pas, surtout il ne se glorifie pas. En présence de cette communication extraordinaire qu'il venait de recevoir à l'autel, et que les événements qui suivirent se sont bien chargés de qualifier de miséricordieuse et divine, son premier sentiment a été un

sentiment de honte ; c'était à cause de l'indignité qu'il reconnaissait en lui, qu'il s'inquiétait et recloutait d'être devenu visionnaire. Mais au sein de cette frayeur même, il ne refuse pas son service. Ce sont là les dispositions que la Providence demande des instruments qu'elle essaye; et toute la vertu, comme toute la gloire humaine, doit être dans cette humble correspondance et cette fidélité rabaissée à la grâce.

Nous ne voulons pas raconter l'histoire de l'Archiconfrérie : le récit en serait long, et on peut dire qu'il est connu. Toutefois, cette belle histoire dont M. des Genettes a été tout à la fois le principal agent en ce monde et Tunique historien, offrirait une lacune si on laissait voiler la part que M. des Genettes y a prise, part inférieure sans aucun doute, qu'on ne pourrait exagérer qu'au détriment de l'Œuvre; part vraie cependant, importante, essentielle même, puisqu'elle est le concours que Dieu demande à l'homme dans toutes les choses d'ici-bas.

L'exactitude et le soin de M. des Genettes à répondre à toutes les inspirations de la grâce, ne l'empêchaient pas de connaître les hésitations et les troubles de la nature humaine. La première inspiration de l'œuvre l'avait confondu, il admirait d'avoir pu dresser si rapidement les statuts, il restait cependant inquiet du succès. Tout concours et tout moyen humain lui faisaient défaut. Il

voulait s'appuyer uniquement sur le secours divin ; était-il assuré de le tenir? Il redoutait toujours d'être le jouet d'une illusion. Il allait en avant, prêt à accepter la confusion qui pouvait être son partage et s'assurant qu'il ne poursuivait rien que la gloire de Dieu.

Les statuts de la future association dressés, le curé de Notre-Dame des Victoires les soumet le samedi 10 décembre 1836 à l'approbation de l'archevêque de Paris. M. des Genettes avait-il mis une intention à choisir le samedi ? crut-il entrer de la sorte dans le sentiment de l'inspiration qu'il avait eue l'octave précédente ? M^r de Quélen n'hésita pas, et permit de commencer dès le lendemain dimanche les exercices et les prières.

Le bon curé était tout à la fois heureux et perplexe. La crainte et l'espérance partageaient son âme. Pour affermir sa confiance, la Providence voulut, pour ainsi dire, marquer d'une merveille chacun des pas qu'il allait faire.

Le dimanche 1 1 décembre, au prône de la grand'messe, il annonce son dessein d'implorer désormais la protection du saint Cœur de Marie pour la conversion des pécheurs. Il indique l'heure et l'ordre des exercices et s'étend quelque peu à ce sujet ; mais en considérant la petite assistance présente à la grand'messe, il sentait s'évanouir ses espérances et voyait clairement le résultat que devait avoir sa convocation. Il savait par expérience t. i 3¥*

que ses paroissiens ne s'entretenaient pas de ce qui se disait à l'église, et que la voix du pasteur sans force au milieu d'eux y était aussi sans écho. Il descendit de la chaire triste et affligé. Son courage avait besoin d'être soutenu, la miséricorde de Dieu le savait. Deux paroissiens, peu accoutumés de se montrer à l'église, s'y trouvaient par hasard. Touchés de la grâce, ils suivirent le curé descendant de chaire et lui demandèrent à se confesser.

Ce furent les prémices et les arrhes de la confrérie qui allait naître. L'entreprise était déraisonnable ; le choix du lieu même était extravagant, et il ne faut pas s'étonner des encouragements que la Providence ne cessa de donner à son docile et laborieux ouvrier en ces premiers jours.

Dans la joie que lui causa cette double conquête, son esprit devançait les heures et supputait le nombre de l'assistance qui pourrait se réunir le soir. Les espérances sont hardies ; le bon curé élevait son audace jusqu'à se persuader qu'il pourrait bien y voir cinquante ou soixante personnes dans son église. On sait que plus de cinq cents s'y trouvèrent ce premier soir autour de l'autel du saint Cœur de Marie. Les hommes mêmes étaient nombreux. Ils n'avaient certainement été attirés par aucun moyen humain. La Providence seule les avait conduits à cette inauguration des prières au saint Cœur de Marie pour la conversion des pécheurs.

M. des Genettes, dans la crainte où il a toujours été de s'enorgueillir el de se vanter, marque bien le grand et admirable rôle auquel il a été exact dans rétablissement et dans la conduite de l'Archiconfrérie, ce rôle uniquement d'obéissance et de correspondance, qui n'a rien de passif, puisque là seulement consistent la vraie liberté et la vraie dignité humaines.

Dans l'Œuvre de rArchiconfrérie, si la première inspiration s'est faite par un mouvement extraordinaire, comme nous l'avons raconté, les développements sont sortis spontanément et simplement, sans que personne voulût les provoquer, comme la fleur au printemps sort de la tige. Ainsi, le trait caractéristique de l'office du saint Cœur,, la recommandation des pécheurs qui a attiré tant de bénécictions et de grâces, n'avait pas été prévue. L'usage en vint de la dévotion et de la confiance des fidèles, et personne n'eût cru qu'il y avait là une source infinie de bénédictions.

Quant la coutume fut établie, le curé crut qu'il était dans l'esprit de l'Œuvre de s'en tenir à l'unique recommandation des pécheurs. Il eut la main forcée pour les guérisons et les autres grâces spirituelles et temporelles qu'on voulait réclamer du Cœur de Marie. La sainte Vierge se chargea de lui montrer que sa tendresse pour les pécheurs ne se borne pas à leur procurer les grâces spirituelles, seules précieuses à ses yeux, qu'elle entre encore

dans les faiblesses des hommes et qu'elle consent à accordera leurs prières toutes sortes d'avantages, quelquefois même assez futiles, où ils ont la folie d'embarrasser leurs désirs.

La triple invocation du Refugium peccatorum n'avait pas même été indiquée. Elle sortit spontanément en ce soir du 11 décembre 1836, du cœur de cette foule, et la coutume s'en est perpétuée partout.

Qui dira la consolation dont était inondé le curé au milieu de cette assistance, son ivresse à s'unir aux chants et aux cris des fidèles vers le refuge des pécheurs ? La joie et la confiance le rendent avide : il ne se contente déjà plus des faveurs obtenues : la soif des âmes brûle dans son cœur; il supplie la Mère de la miséricorde de lui donner un signe de la protection qu'elle veut, par la confrérie de son saint Cœur, étendre sur tous les pécheurs. Ce signe, on le sait, était une conversion difficile, inespérée, la conversion de M. Joly, dont le Manuel a raconté tous les détails.

De ce moment abondent les grâces et les conversions par l'invocation au saint Cœur de Marie dans l'église de Notre-Dame des Victoires. M. des Genettes disait que les deux années qui suivirent la fondation ont été des années de merveilles et de miséricorde. A chaque instant, aux offices comme en dehors des offices de la confrérie, la sainte Vierge amenait devant l'autel de Notre-Dame des Victoires

des pécheurs qu'elle terrassait et qu'elle contraignait à chanter ses louanges.

C'était aussi, il est vrai, le temps des contradictions. Les consolations étaient secrètes : au pied de l'autel, au fond du confessionnal, M. des Genettes sentait son cœur se fondre de délices : tout se passait entre les pécheurs et leur divine Mère dans un commerce ineffable, dont le bon prêtre était l'intermédiaire. Il allait de l'un à l'autre, portant tour à tour les paroles de supplication et les paroles de miséricorde dans une paix, un ravissement et un bonheur dont rien encore n'avait pu lui donner Fidée. Les contradictions étaient diverses, et elles étaient d'autant plus sensibles au bon curé qu'il lui semblait qu'elles ne l'atteignaient pas tout seul, et que la cause du saint Cœur de Marie y était intéressée. Témoin des bontés et des sollicitudes de la Mère de Dieu, peut-être aurait-il pu se croire en droit d'accuser les hommes d'ingratitude et d'endurcissement ? Il ne comprenait pas comment tant de faveurs n'emportaient pas toutes les résistances. La foule, qui avait paru au jour de l'inauguration de la confrérie du Saint-Cœur de Marie, s'était dissipée ; l'église de Notre-Dame des Victoires semblait à peu près rentrée dans sa solitude : du moins l'indifférence en était bannie. La petite assistance qui se réunissait tous les dimanches à sept heures du soir était bien fervente, et le pasteur avait déjà tré suffisamment dans les mystères du Cœur

de la Mère de Dieu, pour que l'endurcissement des pécheurs fût devenu, pour lui, surtout un sujet de compassion.

Mais d'autres contradictions que le silence et la solitude devaient s'élever contre son entreprise. M. des Genettes s'en est expliqué maintes fois, et les chrétiens ne s'étonneront pas si elles sont venues principalement du clergé. La Providence se plaît à éprouver ses serviteurs les uns par les autres, et les histoires sont remplies des contradictions que les saints ont éprouvées de la part de personnages considérables en mérites et en vertus. M. des Genettes ne s'inquiétait pas de ce qu'on pouvait dire de lui-même, mais les détracteurs de la dévotion au saint Cœur de Marie l'atteignaient à la prunelle de l'œil. Peut-être dans l'obscurité de ces commencements, ne songèrent-ils pas encore à élever la voix ? La douloureuse épreuve du bon prêtre lui vint d'abord de ceux qui auraient dû être sa consolation et son appui ici-bas, et la source de ses tribulations se trouva dans le cœur de son archevêque. En révélant ce fait, M. des Genettes assurait qu'il y avait là une permission divine particulière et qu'il ne voulait élever aucun reproche contre la mémoire du prélat. La dévotion de M^r de Quélen à la sainte Vierge, sa charité pour ses ouailles, toute la pente de son âme, auraient dû, en effet, rengager à favoriser et à protéger la confrérie du Saint-Cœur. Il 'autorisa; rien ne se serait fait sans cette auto-

risation ; mais la divine Providence voulait élever et développer elle-même la petite association, et le prélat n'eut plus désormais pour elle que de l'indifférence et même des rigueurs.

Les desseins providentiels parurent surtout dans les circonstances qui amenèrent l'érection de la petite association en Archiconfrérie. M. des Genettes , enivré des grâces obtenues par le saint Cœur de Marie, voulait, selon l'expression de saint François de Sales, communiquer de l'abondance de son petit trésor au cher prochain. Il aurait voulu, par la grâce du souverain Pontife, voir la confrérie du Saint-Cœur de Marie érigée en Archiconfrérie pour toute la France (son esprit n'osait aller plus loin), afin de réunir en une seule intention les prières des fidèles pour la conversion des pécheurs et pour le salut du royaume. Il présenta sa requête à l'archevêque, lui demandant de la faire parvenir au Pape; mais le prélat s'y refusa à cause de l'inutilité et de l'inconvenance, disait-il, de la démarche. Quelque sévérité dans les paroles accompagna même ce refus et le rendit douloureux au cœur du bon prêtre.

Cependant le mouvement intérieur, — il ne s'explique pas davantage, — pressait M. des Genettes de ne pas renoncer à son espérance; et, selon le précepte d'un autre grand ouvrier de la grâce de notre temps (1), se trouvant ainsi au pied

(1) Le R. P. Libermann. Voir sa notice au second volume.

d'un mur qui lui fermait le chemin, il attendit que le mur tombât.

Il devait tomber de la manière la plus imprévue. Le bruit des vœux du curé de Notre-Dame des Victoires était parvenu jusqu'à Rome : quelques chrétiens fervents auraient voulu les faire connaître au souverain Pontife. Plusieurs princes de l'Église même se proposèrent de les porter au Saint-Père : la réflexion leur fit abandonner ce projet. On craignait qu'il n'y eût de l'indiscrétion à une pareille demande, et on doutait que le Pape accordât jamais une telle faveur, même à la sollicitation de l'archevêque de Paris.

Que pouvait donc le désir d'un curé sans notoriété et que rien ne recommandait? M. desGenettes ne laissa pas de persévérer et d'attendre. Dans le commerce de prières, de grâces et de confiance qu'il avait formé désormais avec la Mère de Dieu, il s'était enhardi. Ne pouvant rien obtenir des hommes, il eut recours à la sainte Vierge et voulut employer lui-même les prières dont il disposait. 11 recommande donc aux associés du saint Cœur de Marie un dessein qui lui paraissait, disait-il, utile à la gloire de la sainte Vierge ; il demande des communions à cette fin; et, à quelques jours de là, une dame qu'il ne connaissait point, habitant Rome et ayant entendu parler de l'association de Notre-Dame des Victoires et des désirs du curé, se charge de la requête et la remet elle-même au Saint-Père. Gré-

goire XYI (1) accorda aussitôt ce qu'on demandait et, dépassant même les espérances, étendit au monde entier la faveur qu'on réclamait pour la France. Le bref par lequel fut créée et érigée à perpétuité dans l'église Notre-Dame des Victoires l'Archiconfrérie du très saint et immaculé Cœur de Marie pour la conversion des pécheurs, est en date du 24 avril 1838.

La grande joie de M. des Genettes ne l'empêcha pas d'éprouver un certain désappointement. Il voulait répondre à la mission qui lui était indiquée, mais il était effrayé à la pensée d'avoir à propager la dévotion de l'Archiconfrérie par toute la terre. Il pensait à son isolement, à sa faiblesse, et sa perplexité était grande ; au milieu des consolations que lui apportait la bénédiction du Saint-Père, son esprit se fatiguait à chercher des moyens d'action et à constater son impuissance personnelle. Il ne savait pas encore assez bien que la Providence voulait elle-même établir et propager l'Archiconfrérie, et qu'elle se chargeait d'ouvrir des voies dont le bon curé n'aurait soupçonné ni l'utilité ni la direction. Le Manuel, par exemple, que l'inexpérience de l'auteur dans l'art d'écrire et son peu de notoriété ne semblaient appeler qu'à une publicité restreinte, et qui fut rédigé par esprit d'obéissance dans l'unique but d'édifier de rares lecteurs et de perpétuer

(I) Maur Gapcllari, né en 1765, souverain pontife en 1831, mort

le souvenir de quelques grâces singulières , le Manuel devint tout à coup un énergique et actif moyen de propagande. M. des Genettes a raconté cette histoire. La bénédiction pontificale avait donné une fécondité merveilleuse à la nouvelle association. Tout concourait désormais à son succès. On sait que ce sont les séminaristes de Saint-Sulpice qui, au moment de leurs vacances (1839), répandirent en France ce petit livre, dont la simple lecture, on peut dire, ouvrait les cœurs, touchait les âmes et provoquait les agrégations.

Cependant, malgré les merveilles, malgré les conversions et les grâces, malgré toutes les joies dont était comblé le cœur du directeur de la nouvelle Archiconfrérie, malgré le nombre des associés et déjà celui des agrégations, les offices de Notre- Dame des Victoires ne réunissaient encore qu'une petite assistance,, pieuse, fervente, inondée de faveurs et pleine de dévotion, mais qui était loin de donner à ces réunions l'éclat qu'elles ont eu depuis. Une petite chaire avait été dressée à côté de l'autel de la sainte Vierge. C'était de là qu'on enseignait l'assistance, que suffisait à contenir la nef de la croisée de l'église. Il en fut ainsi jusqu'aux premiers jours de 1842. Mais à cette époque, la conversion de M. Alphonse Ratisbonne porta un grand coup, ébranla et confondit les esprits, et précipita enfin la foule vers cette église, si longtemps délaissée et désormais trop étroite pour contenir les dévots à Marie.

Le dimanche 30 janvier 1842 est un jour solennel dans les souvenirs de l'Archiconfrérie. Ce jour-là, M. l'abbé Théodore Ratisbonne, alors sous-directeur, racontait à la petite assistance la miraculeuse conversion du 20 janvier précédent; les divers détails touchaient et ravissaient les auditeurs. A la fin du récit, quand l'orateur ajouta : « Cet Alphonse dont je parle est mon frère (1), » un frémissement et un mouvement extraordinaires parcoururent rassemblée, et furent tout aussitôt suivis d'un grand silence. Les larmes coulaient, et les cœurs étaient éperdus de reconnaissance et d'amour. Cette soirée du 30 janvier a fermé, pour ainsi dire, les temps obscurs de l'Archiconfrérie. Si nous écrivions son histoire, nous insisterions sur ces premiers jours. C'était Tâge de l'enfance , et partant l'âge de la grâce et de la joie. L'intimité était singulière et charmante entre la sainte Vierge qui répandait ses faveurs, les fidèles qui les imploraient et le prêtre qui, après les avoir proposées à leurs prières, les racontait à leur dévotion. Ce qu'on a vu depuis a bien conservé l'arôme de ces premiers temps. Le bon M. des Genettes s'est toujours appliqué à garder les usages des premiers jours ; jusqu'à la fin et dans les plus grandes solennités, il a maintenu la

(1) Les abbés Théodore et Marie- Alphonse Ratisbonne ont fondé Toeuvre de Sion qui, par ses prières et ses bonnes œuvres, travaille à la conversion des Juifs, et possède plusieurs maisons en France et en Orient.

simplicité des origines ; au milieu d'une foule que le temple ne pouvait contenir, comme au temps où il y avait à peine cinquante personnes autour de lui, il venait s'asseoir sur une chaise semblable à celles du peuple, placée seulement au premier rang de l'assistance, en dehors de la table de communion (1) qui entoure l'autel du Saint-Cœur de Marie. C'était bien toujours le même office, les mêmes litanies de la sainte Vierge, les mêmes recommandations des pécheurs. Toutefois, les œuvres de Dieu dans leur petit âge ont, comme les enfants des hommes, un charme qui disparaît quand elles ont atteint la maturité de leur force et leur plein accroissement.

Les œuvres bénies de Dieu sont seules à arriver à cette plénitude du développement. L'influence de l'Àrchiconfrérie ne s'est pas bornée à réconcilier un grand nombre de pécheurs ; elle a contribué à renouveler le monde, et si le culte de Marie a pris tant d'éclat dans notre siècle, si ce temps de désolation et de matérialisme où nous vivons vaut quelque chose par sa piété à la Mère de Dieu et son empressement à la célébrer, n'est-ce pas à la petite association de Notre-Dame des Victoires qu'il faut en rapporter la gloire ? Quand nous parlons de gloire, nous avons la confiance que le lecteur nous comprend. La gloire de toutes choses est unique-

(1) C'est la place même où repose son corps aujourd'hui.

M. des gknettes 109

ment à Dieu. L'Àrchiconfrérie a été l'instrument dont il s'est servi pour ranimer la confiance et la dévotion de son peuple. M. des Genettes n'en doutait pas, et lorsqu'il voyait, en 1842, la communion pascale des hommes à Notre-Dame protester hautement contre l'apostasie des cinquante années précédentes de notre histoire, rendant gloire à Marie et recherchant l'instrument dont elle s'était servie pour opérer ces merveilles, il indiquait les prières à son très saint et immaculé Cœur. Elles étaient, à ses yeux, la source assurée des grâces et la vraie semence des conversions.

Désormais, l'Archiconfrérie du saint et immaculé Cœur de Marie était illustre ; elle comprenait un nombre prodigieux d'associés ; les agrégations étaient nombreuses. De toutes parts, on s'adressait au curé de Notre-Dame des Victoires: ses jours et ses nuits étaient aux pécheurs; sa vie se passait dans son église. Que de conversions entre ses mains ! que de larmes versées à son confessionnal ! que de secrets confiés à son cœur ! On se demande comment il pouvait suffire à tant de travaux. Sa vieillesse était verte, il est vrai, et cependant déjà pesante. Son secret se trouve dans la prière d'abord et dans une action persévérante, continue et calme. Le bon curé n'avait jamais l'air de se presser ; on pourrait même dire qu'il faisait tout avec une certaine lenteur, mais il agissait toujours. Du moment où l'association fut établie, jusqu'au jour où il ne t. i 4

put plus monter en chaire, il ne manqua pas une réunion de TArchiconfrérie. Tous les dimanches, à sept heures du soir, il se retrouvait au milieu de son cher peuple ; tous les samedis, à neuf heures du matin, il convoquait les associés à la sainte messe. Les jours de fêtes extraordinaires, il ne manquait pas davantage à son poste. On sait que FArchiconfrérie célèbre toutes les fêtes supprimées en France. Point de voyages, point de vacances, point de repos pour le curé. La sainte Vierge lui accordait tant ; il avait à son gré si peu de chose à lui rendre, au moins voulait-il lui offrir de l'exactitude. Est-ce une illusion ? cette exactitude me semble un trait remarquable et touchant de caractère et de vertu. J'y trouve du zèle, de l'humilité, de la persévérance. Sans cesse on retrouvait ce vieillard devant cet autel et au pied de cette chaire, toujours disposé à présenter à la divine Mère les supplications de son peuple, toujours prêt à rompre à ce peuple le pain de la parole et à provoquer pour toutes les faiblesses les secours de la prière. Le saint curé était resté si longtemps dans la solitude, peut-être trouvait-il une consolation particulière à voir son église pleine ! Du moins son cœur ne se blasa jamais sur cette joie, et elle fut toujours pour lui avant toutes les joies de la terre.

La seule absence qu'il se soit permise fut consacrée à un voyage de Rome. Grégoire XVI reçut avec une distinction toute particulière cet heureux ou-

M. DES GENETTES l l 1

vrier de conversions et do grâces. Le Père commun des fidèles sembla mettre quelque complaisance à on [retenir cet enfant privilégié de bénédictions. M. des Genettes n'osa jamais prendre pour lui les faveurs, les tendresses et les bontés dont le Saint- Père le couvrit. Tout cela, pensait-il, est accordé aux associés de rArchiconfrérie.

Le Saint-Père avait montré un empressement extraordinaire à le voir. « Venez, ah ! venez ! » s'était-il écrié dès qu'il l'avait aperçu ; et tendant ses mains pontificales, il serrait avec force et bonheur les mains du pauvre curé, troublé, confondu, enivré, qui voulait se prosterner pour baiser les pieds du pape, que le pape relevait, et qui couvrait de baisers et de larmes les mains paternelles. Il y avait dans cet accueil de quoi dédommager de toutes les calomnies et de toutes les diatribes.

Pendant le séjour de M. des Genettes à Rome, le Saint-Père fit promulguer le décret relatif à la conversion miraculeuse d'Alphonse Ratisbonne. Ce fut aussi à ce voyage que Grégoire XVI fit don à M. des Genettes d'un corps saint, qui dut être placé dans l'autel même de rArchiconfrérie.

A l'audience de congé, M, des Genettes, prosterné aux pieds du Saint-Père, lui demandait sa bénédiction pour rArchiconfrérie, le Pape lui relevant doucement la tête avec la main gauche, lui dit :

— Je suis reconnaissant, très reconnaissant de

tout le bien qu'elle fait en France et dans toute l'Église ; je la vénère, je la bénis. Dites-le.

Le Saint-Père ne pouvait choisir un messager plus fidèle et plus dévoué.

J'ignore si M. des Genettes, dans sa jeunesse, s'était jamais embarrassé des subtilités et des méfiances envers la cour de Rome trop répandues parmi le clergé de France de ce temps; j'ignore si les bénédictions pontificales n'avaient eu qu'à élargir ce cœur, et si les complaisances de la sainte Vierge n'avaient eu qu'à le dilater. Jamais âme sacerdotale fut-elle plus généreuse, plus grande, mieux préparée à toute espèce de bonnes œuvres et plus étroitement unie au centre de l'Église ! Le fondateur de rArchiconfrérie tenait à la chaire de Saint-Pierre par des liens affectueux, soumis et vivants, qu'on a rarement vus aussi énergiques. Il avait l'intelligence de tout bien et n'en repoussait aucun. Il connaissait le prix de l'unité, et ne pouvait concevoir qu'un catholique et qu'un prêtre pût avoir une pensée et un désir différents de ceux du Saint-Père. Il aimait les prières de la liturgie romaine ; il y était attaché et ne savait pas en réciter d'autres. Rien ne lui semblait indifférent, dans notre temps surtout, de ce qui pouvait fortifier et constater l'unité. C'est toujours l'unité que l'enfer et ses suppôts veulent atteindre; et on éloigne des hommes la tentation d'essayer à briser ce lien quand on témoigne clairement qu'il est étroit et solide.

M. DES GENKTTES 113

Grâce à la direction de M. des Genettes, rArchi ■• confrérie a toujours eu un caractère vraiment universel. Il avait pris à la lettre le mot de Grégoire XVI, instituant pour la France et pour le monde. Tout ce qui intéressait l'Église et tout ce qui pouvait la réjouir était une fête pour ce cœur sacerdotal. S'il pensait que les prières de l'Archiconfrérie étaient vraiment l'instrument régénérateur du siècle, il ne voulait pas que les prières fissent défaut à aucune douleur, et que les actions do grâces manquassent à un seul succès.

La richesse du cœur du curé de Notre-Dame des Victoires se répandait sur tout, et chacun venait y puiser. Il avait soin que la source de grâce ouverte devant Fautel du saint Cœur de Marie fût accessible à tout le monde. On y accourait des extrémités de la terre. Il n'est pas une œuvre de notre temps qui ne soit allée y retremper sa force. Tout ce qui s'est inauguré de nos jours a reçu bon accueil du curé de Notre-Dame des Victoires. Son église était devenue un centre qui attirait tout. Le premier restaurateur d'un ordre monastique en France depuis la Révolution do 1830, l'abbé de Solesmes, est venu y montrer sa coule aux yeux étonnés des Parisiens. Après l'habit noir de saint Benoît, l'habit blanc de saint Dominique apparut à son tour, présenté par le P. Lacordaire ; les capucins ont aussi porté la livrée de saint François dans la chaire de Notre-Dame des Victoires avant de la présenter dans les autres

églises de Paris. Toutes les œuvres de piété ou de charité particulières aux besoins de notre temps ont pris naissance devant cet autel privilégié ou sont venues y chercher une sanction. C'est à Notre- Dame des Victoires qu'a pris naissance et que s'est essayée l'œuvre de l'adoration nocturne du Saint Sacrement. Il n'est pas une réunion de Sainte- Famille, de Saint-François-Xavier, de patronage et d'apprentissage, qui n'ait voulu prendre part aux bénédictions de ce lieu et avoir une fête à Notre-Dame des Victoires. Beaucoup des cœurs qui recouvrent les murs de l'église, et dont le nombre dépasse six mille, ont été offerts par ces diverses associations.

M. des Genettes participait à l'attraction qu'exerçait sur toutes les âmes l'autel de Notre-Dame des Victoires. Une sorte d'auréole entourait ses cheveux blancs ; son beau visage vénérable, calme, reposé, brillait empreint d'une dignité douce où pouvaient se démêler peut-être quelques traits de la rudesse de la nature, mais d'une rudesse vaincue et désormais transformée. On ne saurait croire le degré de popularité et de vénération qu'on lui portait dans Paris, ce Paris indifférent et pervers. Les foules s'ouvraient d'elles-mêmes pour faire place au curé de Notre-Dame des Victoires. La jeunesse peut-être se distinguait par un respect particulier. Les paroles n'expriment pas l'impression suave, profonde et forte que produisait la seule vue de ce vieillard.

En chaire, il portait une simplicité dont rien n'a

jamais approché. Quelle éloquence cependant a provoqué plus de larmes ? quelle parole a pénétré plus avant dans les âmes ? Il ne savait que deux choses : célébrer les louanges de Marie et provoquer les pécheurs ! Il réussissait à Tune et à l'autre. Marie a été bien honorée et bien glorifiée dans son église ; les pécheurs emportaient dans leurs cœurs les blessures de sa parole : elle entrait, elle brûlait, elle triomphait. C'était surtout la recommandation des pécheurs, qu'il faisait toujours lui-même, qui portait des fruits merveilleux. Aussi disait-il qu'un prêtre habitué à méditer les vérités de la religion n'avait pas besoin de longues préparations pour porter la sainte parole. Il appréciait et goûtait les dons de l'éloquence ; il remerciait Dieu qui, pour sa gloire, accorde de si beaux privilèges aux hommes ; mais il pensait qu'il peut s'en passer, et que la vérité et la vertu ont une grâce que rien n'atteint. Avec un langage inculte et négligé, il charmait, attendrissait et surtout convertissait. La conviction et la charité, la vraie charité qui a souci du salut des âmes, s'exprimait par ses lèvres. C'était une éloquence sans grand souci des règles de la rhétorique ni des finesses de l'art, mais elle atteignait son but.

Comment s'en étonner? En poussant les pécheurs vers son église, Marie avait eu soin de leur préparer un cœur propre à les accueillir et à les éclairer. Qui dira jamais la tendresse de M. des Genettes pour

les pécheurs, et qui dira en même temps l'autorité avec laquelle il leur parlait ? Dans la simplicité et l'énergie de sa foi, il n'avait aucune condescendance pour les orgueilleuses faiblesses philosophiques de notre temps, et aucun prêtre assurément n'a fait de plus nombreuses conquêtes au milieu des prétendues écoles de nos jours. Les années qui suivirent la conversion d'Alphonse Ratisbonne furent surtout remarquables. Les jeunes adeptes de l'éclectisme, les illuminés de la révolution sociale, les fantaisistes même de l'art, pénétraient de tous côtés dans l'église de Notre-Dame des Victoires; et tous, peut-on dire , abjuraient leurs folies et venaient cueillir la seule vérité sur les lèvres de M. des GenetteSj la vraie charité sur son cœur. Les lumières de l'esprit, les habiletés du langage auraient pu les charmer : la force et l'autorité de la foi les touchaient et les séduisaient davantage.

L'école buchézenne (1), entre autres, avait, sans le savoir, préparé toutes sortes d'adeptes : ils s'attiraient les uns les autres et ils allaient chacun à leur tour consulter le curé de Notre-Dame des Victoires et lui exposer leurs inquiétudes. La politique alors se

(1) Philippe-Joseph-Benjamin Bûchez, né à Matagne (aujourd'hui en Belgique), le 31 mars 1796, un des fondateurs de la Charbonuerie en France, avait formé une école de philosophie qui prétendait trouver dans la doctrine catholique la source et la Justification des principes et des mouvements révolutionnaires. Maire et député de Paris en 1848, il devint président de l'Assemblée constituante. Il est mort à Paris au mois d'août 1865.

mêlait à tout. Les jeunes esprits, dégoûtés des préoccupations uniquement matérielles du gouvernement de Juillet, aspiraient vers un idéal quelconque : iis rappelaient la liberté et surtout la République ; ils ne voulaient pas abjurer ce fantôme. Au milieu des aspirations plus nobles qui emportaient leurs âmes à la recherche et au désir de la vérité pure, il résumait ou dissimulait à leurs yeux les basses convoitises qui obscurcissent toujours la lumière aux regards humains. Quand ils lui avaient exposé leurs perplexités, M. des Genettes, voyant leur droiture et comptant sur la vertu des sacrements, se bornait à leur dire : « Confessez-vous et confessez-vous tous les huit jours !... Commencez tout de suite. » Bien peu résistaient.

Ces jeunes convertis de Notre-Dame des Victoires étaient assez nombreux pour former autour de son autel, et dans le centre même de l'Archiconfrérie, diverses confréries ayant chacune un but particulier concourant au but général. Il y avait celle des médecins, celle des peintres et des artistes, celle des hommes de lettres. Quelques-unes se sont transformées ou ont subsisté plus ou moins longtemps ; elles ont accompli leur tâche et exercé une certaine influence; les ordres religieux se sont recrutés dans leur sein. L'ordre de Saint-Dominique, entre autres, a pris parmi elles quelques-uns de ses plus fervents et plus précieux membres. M. des Genettes, qui aimait toutes les familles religieuses, avait un lien

particulier avec colin do Saint-! )ommique; il était membre du tiers ordre, et a été enterré revêtu de la robe de laine blanche.

L'affection tendre et profonde que le curé de Notre - Dame des Victoires portait à la sainte Eglise, lui faisait apprécier tous les services rendus à sa cause éternelle. Nous ne dirons rien des missionnaires. On sait le concours que leur donnaient les prières de l'Archiconfrérie et l'accueil qui leur était fait à Notre-Dame des Victoires. Gomment le cœur de M. des Genettes ne se serait-il pas dilaté en présence des combats engagés pour la conver-* sion des âmes, et comment ne se serait-il pas ému des persécutions que rencontraient les apôtres? Il s'intéressait aussi aux luttes de nos pays civilisés, où la vie n'est pas toujours mise en question, mais où ceux qui se dévouent à servir uniquement Jésus- Christ et son Église, renoncent à la paix, aux honneurs, aux richesses de la terre, et souvent même à tout crédit sur les hommes.

Nommerons- nous ici une œuvre qui a éprouvé de grandes contradictions, mais qui a eu la gloire au moins de n'avoir jamais servi que l'Église et d'avoir toujours apporté à la défense de ses droits une énergie et une sincérité profondes ? Parleronsnous de Y Univers, bien que la violente et subite disparition de cette feuille (1) n'ait pas calmé toutes

(1; V Univers a été supprimé le 29 japvier 1860, sous le ministère de M. Billaut, pour avoir publié i'Eneyelique Nullis certe verbis.

les animosités élevées contre elle, même parmi les catholiques? Dirons-nous combien M. des Genettes est toujours resté dévoué, paternel et tendre pour le journal supprimé? Il ne se contentait pas de l'aider de ses vœux et de ses prières qui n'ont jamais failli dans les circonstances critiques ; mais il abondait pour ainsi dire dans toutes les manifestations que le journal pouvait provoquer pour le bien de la cause catholique. On eût dit qu'il devinait nos désirs et qu'il les devançait. On n'a pas ouvert une seule souscription clans les bureaux de Y Univers, pour les capucins, pour les catholiques de Suède, pour le P. Newman, pour l'Irlande, par exemple, sans que M. des Genettes ne soit accouru des premiers et que parfois même son nom n'ait ouvert les listes.

Durant les grandes luttes de la liberté d'enseignement, M. des Genettes avait été le confident et la prière pour ainsi dire de tous les défenseurs de TÉglise : avant de marcher au combat, on venait se retremper sur son cœur, recevoir de lui l'absolution et prendre de ses mains le gage du salut éternel et de la victoire définitive. Lorsque plus tard les divergences éclatèrent entre les défenseurs de la liberté d'enseignement, bien que plusieurs des amis particuliers de M. des Genettes fussent devenus les adversaires passionnés de Y Univers, le vénérable curé n'épousa pas leurs ressentiments : il garda au journal toutes ses sympathies, et toutes ses affec-

tions aux rédacteurs, leur témoignant toujours la plus grande estime de leurs efforts et de leurs travaux, et les encourageant à maintenir et à défendre avec énergie leur bannière.

Il doit nous être permis, au milieu de nos épreuves (1), de rappeler cette consolation, et on ne peut s'étonner du prix que nous avons toujours attaché à cette bienveillance.

Jusqu'aux dernières heures de sa longue vie, M. des Genettes conserva l'énergie de son cœur. Quand il vit approcher les infirmités et les faiblesses, quand il ne pouvait déjà plus célébrer les saints mystères, il se réjouissait de pouvoir encore prier. Il demandait à Dieu de n'interrompre qu'à la mort sa prière ici-bas. Il a été exaucé. L'occupation de sa vie a été celle de ses derniers instants. La prière avait été sa force dans la douleur, son énergie dans le travail et l'épanouissement même de sa joie. Il n'y a que les hommes fidèles à la prière qui puissent arriver à un certain degré de vigueur et de vertu. C'est par la prière et par la mortification que Thomme se vide de lui-même pour se remplir de Dieu. Si tendre pour les pécheurs, M. des Genettes était dur à lui-même. Sa vie était austère. Ce que nous avons dit de son exactitude aux exercices de l'Archiconfrérie suffirait à le prouver. On n'arrive pas à se renoncer soi-même et à s'assujettir de la sorte

1) La suppression de YUnivers s'est prolongée jusqu'en avril

pendant de longues années, et tous les jours, sans s'être depuis longtemps et étroitement familiarisé avec la mortification. La mortification d'ailleurs est un moyen d'apostolat ; les grâces et les succès accordés aux travaux de M. des Genettes sont des témoins. Il avait tourné contre lui-même la rudesse qui était dans son caractère et se traitait sévèrement. Son régime de vie était pauvre. Déjà vieux, comme son médecin lui conseillait de prendre une nourriture plus fortifiante et de faire un plus grand usage de vin et de viande, il s'indignait et se targuait de ses promesses sacerdotales.

Il aimait toutes les vertus et s'appliquait à les pratiquer exactement ; mais la chasteté était à ses yeux la fleur la plus belle et la plus délicate de la couronne du prêtre. Il avait mille soins jaloux pour conserver cette fleur précieuse et ne rien laisser échapper de son arôme céleste. Sa charité était inépuisable. La population, livrée au commerce, qui compose la paroisse de Notre-Dame des Victoires, est sujette à bien des catastrophes. Les aumônes de M. des Genettes étaient toujours prêtes. Quelquefois on a abusé de sa bonté ; des malheurs imaginaires ou peu dignes d'intérêt ont eu souvent recours à lui. Il était assez disposé à se laisser faire illusion, et quand on voulait l'éclairer et lui montrer qu'on le trompait :

— Hélas ! disait-il en souriant, est-ce donc moi qu'on a trompé ?

En donnant, en effet, il était assuré de donner toujours h Jésus-Christ. Pasteur, il aimait à entourer les cérémonies du culte de toute la gloire dont il pouvait disposer. Il avait des recherches et une application singulières à orner et à illustrer les autels. Dans certaines circonstances, il a su déployer une pompe extraordinaire. On se rappelle la cérérémonie du couronnement de la statue de la sainte Vierge en 1853, précieux témoignage que le pape Pie IX voulut donner au sanctuaire de Notre-Dame des Victoires.

La piété de M. des Genettes lui faisait embrasser toutes les dévotions : à côté du splendide autel de l'Archiconfrérie, il avait fait décorer l'autel de saint Joseph, qui depuis quelques années est honoré d'une façon particulière dans l'église de Notre- Dame des Victoires. N'était-ce pas justice ? le nom de Marie n'attire-t-il pas sur les lèvres le nom de Joseph ? On sait le culte que la sainte Église romaine rend au chaste époux de Marie, au gardien vigilant de l'Enfant Jésus. Peut-être dans les derniers siècles avait-on en France un peu trop négligé la dévotion de ce grand saint. Il ne faut pas s'étonner de la voir renaître, et de la voir renaître par le cœur de Marie.

M. des Genettes avait quatre-vingt-deux ans. Ses forces s'éteignaient chaque jour et elles n'étaient plus soutenues qu'à l'aide des soins les plus affectueux et les plus habiles. Il se faisait porter dans

son église el y répandait encore ses prières devant l'autel du saint Cœur de Marie. Il voulait toujours prier et toujours faire pénitence. Les dernières faiblesses qui amenèrent sa mort le 25 avril 1860, furent provoquées par la rigueur qu'il voulut apporter à son régime de vie durant la semaine sainte. Il était plein d'années et plein de mérites.

Nous laisserons à d'autres le soin d'entrer dans les détails de sa vie et de ses vertus. Nous n'avons voulu que joindre nos hommages à ceux de cette foule qui, pendant trois jours, s'est pressée autour du corps de M. des Genettes et a assisté avec tant de recueillement à ses obsèques.

Dans l'espace de dix mois l'Église de France a perdu ses deux pins illustres curés : le curé d'Ars et le curé de Notre-Dame des Victoires. Dans les plaines de la Dombes et au milieu des rues de Paris, ils ont fait tous les deux la même œuvre et accompli les mêmes merveilles. Ils ont attiré les foules vers des lieux dont elles étaient éloignées, et les ont attirées pour leur faire connaître la gloire et la miséricorde divines. Tous deux ont été de grands confesseurs.

Pendant les trois jours que le corps de M. des Genettes fut exposé dans son église, on avait voilé de noir son confessionnal, son pauvre et glorieux confessionnal où tant de victoires ont été remportées sur l'enfer. La foule contemplait cette draperie funèbre avec attendrissement; mais comprenait-

elle les mystères de cette puissance bienfaisante à laquelle elle venait rendre hommage en s'empressant de vénérer les restes mortels de M. des Genettes? Qu'importe que la foule comprenne, pourvu qu'elle ressente les bienfaits ! Les bienfaits des saints ne meurent pas, et l'influence que Dieu donne à ses serviteurs est infinie. Peut-on analyser tout ce qui sort d'un cœur sacerdotal et vraiment uni à Jésus-Christ ? Quelles merveilles le Seigneur n'accomplit-il pas quand il trouve les hommes dociles et bien préparés ! Jusqu'où monte, par exemple, le gémissement d'une âme navrée des outrages que reçoit le Seigneur et amoureuse de la gloire de Dieu ? Toute la vie du curé de Notre-Dame des Victoires se résume dans cette merveille. Son église tout entière, recouverte aujourd'hui de marbres attestant les miséricordes de Dieu, témoigne de la puissance de la prière de M. des Genettes par l'intercession du cœur de Marie. Ce ne sont pas seulement les grâces particulières les plus touchantes et les plus précieuses qu'il a obtenues, ce n'est pas seulement une grande paroisse qu'il a fait renaître et revivre. La puissance de cet humble prêtre, de ce vieillard qui avouait n'être doué d'aucun des talents qui séduisent, qui attirent et qui dominent les hommes, la puissance de cet humble prêtre s'est étendue sur le monde entier. Autour du saint Cœur de Marie, il a réuni plus de cinq millions d'associés : l'impulsion qu'il a donnée ne cessera pas avec lui ; elle

se perpétuera d'âge en âge; elle apparaîtra chaque jour plus grande aux yeux des hommes à mesure que les résultats s'en accuseront dans l'histoire. C'est là notre espérance.

Malgré les désastres du moment et les inquiétudes de l'avenir, ce siècle, placé dans le Cœur de Marie et tout imprégné de ses grâces, pourrait-il être un siècle de mort ? Si les ruines abondent sous nos yeux, si les épreuves s'annoncent et se renouvellent de toutes parts, ne peuvent-elles pas préparer une renaissance et une nouvelle floraison de foi, de piété et d'amour ?

Décembre 1851.

Les œuvres de Dieu sont pleines de merveilles ; elles confondent la raison, elles lui montrent ses faiblesses et révèlent les procédés inconcevables dont use la Providence en faveur des desseins qu'elle adopte. L'histoire de la fondation des divers Instituts de prières el de charité que l'Église a vus éclore est aussi pleine d'enseignement que d'intérêt : la main de Dieu s'y manifeste clairement ; on peut suivre son action, travaillant au rebours de la sagesse humaine, dans la bassesse et l'humilité, choisissant, comme les plus solides fondements des œuvres les plus éclatantes, l'abjection et l'anéantissement. Le bras de la Providence n'est point raccourci ; notre siècle voit les mêmes mer-

veilles que les siècles précédents. Malgré l'aveuglement des hommes et leurs folles prétentions, la bonté de Dieu leur prodigue ses grâces : ses miséricordes éclatent même dans les dures expériences où il laisse aller la société, dans les châtiments qu'il lui envoie ou dont il la menace, surtout dans les gages de tendresse qu'il lui montre de toutes parts. L'orgueil humain est souvent rebelle aux enseignements du passé : il sera peut-être touché plus facilement par ceux des faits contemporains. Cette espérance nous engage à réunir quelques traits de l'histoire des Petites Sœurs des Pauvres. Leur œuvre est connue ; il est superflu de chercher à éveiller l'intérêt et les sympathies sur des travaux que l'admiration entoure partout, et dont on peut voir et toucher les incroyables résultats dans les principales villes de France. Mais tant d'enseignements et de consolations de toutes sortes résultent de cette histoire ; la faiblesse des instruments dont Dieu s'est servi pour venir si efficacement en aide à ses pauvres, présente une leçon si grande et si appropriée aux théories modernes, qu'il est bon de faire connaître quelques faits de l'origine et du développement de cette œuvre. Nulle part ne se montre plus visiblement la puissance de la charité, de la charité vraie, qui embrasse Dieu, d'abord et le prochain ensuite pour Famour de Dieu. Notre siècle méconnaît assez volontiers cette charité, divine ; ceux mêmes qui ne la dédaignent

pas et qui Veulent la pratiquer, ignorent sa nature et sa force ; ils croient utile souvent de la déguiser sous les oripeaux des systèmes modernes, de relayer et de la compliquer de toutes sortes d'appuis humains qui tendent à la dénaturer et à l'affaiblir.

L'œuvre des Petites Sœurs des Pauvres, comme toutes les œuvres de Dieu, est née petitement : elle s'est développée et elle se maintient sans autres ressources que celles que lui ménage la Providence. Dans toutes ses contradictions et ses nécessités, elle n'a pas eu d'autres recours que la prière. Avec cet appui, elle trouve à employer surabondamment le zèle de la charité qu'elle développe parmi ses membres. Il y a là quelque chose qui ressemble à ce que l'école appelle une pétition de principe. La charité et la prière s'entr'aident et tournent, pour ainsi dire, sur elles-mêmes en se développant toujours. La charité conçoit, la prière obtient les moyens d'exécution ; la charité en devient plus entreprenante, et la prière, toujours plus vive, voit toujours les moyens d'exécution s'augmenter devant elle. Quand l'œuvre a commencé, on ne pensait pas à créer un Institut qui s'étendrait sur toute la France, et nous pouvons déjà dire sur le monde entier. Dieu seul, qui a inspiré l'entreprise, lui a donné sa fécondité et son extension. Les hommes n'y ont mis que leur patience, leur dévouement et leur docilité aux inspirations divines.

(l'est à Saint-Servan que l'œuvre des Petites Sœurs des Pauvres a commencé.

Saint-Servan est une petite ville de Bretagne, en face de Saint-Malo, sur le bord de l'Océan, dont un bras, laissé à sec deux fois par jour, sépare les deux cités. La population des côtes gagne sa vie et exerce son industrie sur la mer, et on attribue aux fureurs de cet élément le grand nombre de vieilles femmes veuves et sans ressources qu'on rencontre en Bretagne. Elles n'ont d'autres moyens d'existence que la mendicité, et participent à tous les vices qu'elle enfante. Beaucoup d'entre elles rappellent ces pauvres dont parlait déjà à saint François de Sales la bonne Anne- Jacqueline Coste : ce Ils prennent l'aumône sans savoir que c'est Dieu ce qui la donne ; ils vivent dans un état de vaga- « bondage déplorable, hantent les portes des églises « sans jamais y rentrer et sans rien connaître des ce mystères qui s'y célèbrent ; ils s'adonnent à tous « les vices, vivent et meurent dans une ignorance « inouïe des choses du salut. » Le souci de ces pauvres âmes, qui engageait la bonne tourière du premier monastère de la Visitation d'Annecy à parler hardiment au bienheureux évêque de Genève et à lui indiquer les mesures à prendre pour le bien de cette nombreuse portion de son troupeau ; le souci de ces pauvres âmes délaissées, aveugles, éloignées de Dieu et dans un état de misère religieuse cent fois plus à plaindre que la misère physique qui leur

attire au moins des aumônes ; ce souci pressait, il y a une douzaine d'années, un vicaire de la paroisse de Saint-Servan.

Sans nous permettre d'entrer dans le détail de la vie de ce prêtre, nous croyons pouvoir dire que c'était déjà une vie adonnée à Dieu et aux saints exercices de la charité, une vie dévouée dont le zèle ne s'arrêtait pas devant les obstacles et avait eu occasion de les affronter. M. l'abbé Le Pailleur n'avait que vingt-cinq ans lorsque des circonstances toutes providentielles l'appelèrent à Saint- Servan. Il allait y occuper le poste de dernier vicaire de la paroisse, il y avait déjà longtemps qu'il était appliqué à rechercher les voies de Dieu; son ardent et persévérant désir était de les suivre uniquement. Certaines tentatives, divers projets, au moins quelques espérances qui n'avaient pas abouti entre ses mains, n'avaient pas découragé sa résolution prise dès l'enfance et consacrée par le sacerdoce d'être à Dieu uniquement et de le servir en tout et de tout son pouvoir.

Se rendant au poste où son évêque Pavait appelé, le jeune prêtre n'eut pas plus tôt mis le pied sur le territoire de la paroisse, à un endroit dit les Sept- Pertus, qu'il se sentit enveloppé et saisi d'une impression extraordinaire où toutes les puissances de son âme se trouvèrent absorbées et comme hors d'elles-mêmes. Il entra à l'église, se prosterna devant le tabernacle et s'offrit à Dieu, renouvelant

sa promesse de faire partout entièrement et absolument la volonté divine. Durant cette offrande de toutes ses forces, au milieu des efforts de son âme décidée à correspondre aux touches mystérieuses et puissantes qu'elle croyait percevoir, le jeune vicaire comprit que Dieu lui demandait la création d'une œuvre de charité, de dévouement et de prière qui commencerait précisément dans la paroisse où il venait d'arriver. Il ne connut pas, il ne démêla pas la forme que cette œuvre devait recevoir, mais il comprit que l'objet en serait le salut des âmes des pauvres vieillards. L'abbé Le Pailleur était né à Saint-Malo. Il connaissait dès longtemps le dénuement des pauvres vieillards des côtes de Bretagne, et dès longtemps aussi son cœur s'était apitoyé à leur sujet. 11 allait trouver leur dénuement complet dans la paroisse qui lui était assignée. La ville de Saint-Servan ne possédait pas même d'hospice, de ces hospices gouvernés par nos administrations civiles, où les vieillards reçoivent un asile et sont censés trouver aussi les secours spirituels qui leur sont nécessaires.

L'asile et le secours spirituel se confondaient dans les desseins du jeune vicaire ou plutôt dans les visées qui lui étaient proposées, et qu'il eût voulu embrasser et réaliser tout de suite. Il savait néanmoins combien sont lentes et paisibles les voies de Dieu. On y avance rapidement sans doute, mais toujours par la patience, un rude labeur et une

fidélité sincère, profonde, complète et mesurée Loutà la fois aux impulsions de la grâce.

Nourri et maître désormais de son projet, le pauvre vicaire n'avait devers lui aucun moyen de l'accomplir. Il était sans ressource. Il pouvait au moins communiquer à certaines âmes la compassion dont il était touché. La Providence se chargea de lui désigner celles qu'elle avait choisies. Il était à peine installé à Saint-Servan, lorsqu'un jour il trouva à son confessionnal une jeune fille qu'il ne connaissait pas et qui n'a jamais pu expliquer comment elle y était entrée. Le prêtre reconnut tout de suite une âme propre au dessein qu'il méditait. De son côté, en écoutant les avis du prêtre auquel elle avait été conduite pour ainsi dire malgré elle, cette jeune fille ressentit cette paix et cette consolation que Dieu donne aux âmes placées sous la direction où il les veut. Elle avait depuis longtemps le désir d'être religieuse ; elle était ouvrière et n'avait d'autres moyens d'existence que le travail de ses mains. Le prêtre la confirma dans ses intentions, et commença à entrevoir le jour où il pourrait réaliser son désir de soulager les pauvres vieillards. Il remarqua bientôt, parmi les âmes qu'il dirigeait, une autre jeune fille, orpheline et à peu près de même condition que la première. 11 les engagea à se lier ensemble, et sans rien leur communiquer encore de son projet, les assura que Dieu tes voulait Tune et l'autre entièrement à lui, et t. i 4**

qu'elles le serviraient dans la vocation religieuse. Il les encouragea à se préparer à cet honneur et à s'essayera vaincre en elles-mêmes tous les penchants de la nature. Les deux enfants, on peut bien leur donner ce nom (l'aînée n'avait pas dix-huit ans, la seconde en avait à peine seize), les deux enfants se mirent généreusement à l'œuvre. L'abbé leur avait dit qu'elles serviraient Dieu dans la même communauté; elles le croyaient sans rechercher autre chose. Il avait dit à la plus jeune de considérer l'aînée comme sa supérieure et sa mère. Elles travaillaient chacune de leur côté durant la semaine, et se réunissaient le dimanche. Avant que l'abbé leur eût recommandé de se lier, elles ne se connaissaient pas : à partir de ce jour, elles se trouvèrent unies par un de ces liens puissants et aimables que la Providence crée entre les âmes qui lui appartiennent, et dont les frivoles amitiés des hommes du monde ne peuvent faire comprendre la douceur et la force.

Tous les dimanches, après la messe paroissiale, ces deux enfants, évitant les compagnies et les distractions, s'en allaient sur le bord de la mer. Elles avaient adopté un certain creux de rocher ; elles s'y mettaient à l'abri, et y passaient leur après-midi à s'entretenir de Dieu et à se rendre compte Tune à l'autre de leur intérieur et des infractions qu'elles pouvaient avoir faites à un petit règlement de vie que l'abbé leur avait donné. Elles

s'accoutumaient de la sorte et tout simplement à cet exercice de la vie religieuse qu'on appelle la conférence spirituelle. Elles s'entretenaient de leur règle et s'appliquaient à en pénétrer l'esprit. Une phrase les arrêtait, et elles ne pouvaient en saisir le sens : « Nous aimerons surtout, y était-il dit, à « agir avec bonté envers les pauvres vieillards « infirmes et malades; nous ne leur refuserons pas « nos soins, toutefois, quand l'occasion s'en prête sentera ; car nous devons nous donner bien garde « de nous ingérer en ce qui ne nous regarde « point. » Elles pesaient tous ces mots sans que rien leur apprît le dessein de celui qu'on pouvait déjà appeler leur Père. lien usait avec elles comme avait fait saint François de Sales à l'égard de sainte Chantai, leur parlant de leur vocation, leur proposant certaines communautés, changeant ensuite d'avis, les engageant à faire des démarches où il savait qu'elles seraient rebutées, exerçant enfin leur patience et ployant leur esprit par toutes les manières possibles pendant près de deux ans.

Vers les derniers mois de ce temps d'épreuve, il s'était ouvert à elles un peu davantage, et leur avait recommandé de prendre soin d'une vieille aveugle de leur voisinage. Les enfants obéirent et employaient tous leurs loisirs autour de cette pauvre infirme ; elles la soulageaient selon leur petit pouvoir, disposant en sa faveur de leurs économies, faisant son ménage, la conduisant à la

messe le dimanche, enfin remplissant auprès d'elle tous les offices que la charité pouvait leur inspirer.

Cependant la Providence accommoda bientôt les choses de manière à ce qu'on pût procéder à un petit commencement de l'œuvre dont on n'avait encore qu'une si faible esquisse. Elle mit sur le chemin des deux jeunes filles, une ancienne servante dont le nom est aujourd'hui connu de toute la France. Jeanne Jugan, qui embrassa avec ardeur les projets dont on l'entretint, avait quarante-huit ans, elle possédait une petite somme d'environ six cents francs, elle suffisait par son travail au surplus de ses besoins. Pour en alléger la charge, elle vivait avec une autre pieuse fille, Fanchon Aubert, qui, dans les desseins de la Providence, paraît avoir été appelée à jouer le rôle de la première bienfaitrice de la petite congrégation qui naissait. Tout était humble dans ces commencements, et cette bienfaitrice n'était pas riche. Fanchon avait près de soixante ans : elle possédait quelques fonds, un chétif mobilier, conforme à la condition la plus modeste, et des nippes en assez grande abondance. Elle donna tout, et on peut dire qu'elle s'est donnée elle-même. Elle partagea les travaux et les privations des Sœurs, elle vécut avec elles et ne les quitta jamais ; elle est morte entre leurs bras. On lui avait proposé de se lier par des vœux comme ses compagnes, elle s'était trouvée trop vieille et

avait voulu rester auprès d'elles ce qu'elle avait été dès les premiers jours.

Dans la petite mansarde qu'elle occupait avec Jeanne, elle avait accueilli volontiers Marie-Thérèse, qui était orpheline et que les circonstances obligeaient à chercher un asile. Marie-Augustine venait passer auprès de ses amies tout le temps dont elle pouvait disposer.

On ne s'était pas ouvert à Fanchon, ni même encore à Jeanne, des projets qu'on formait; on ne voulait pas publier qu'on allait fonder un nouvel Institut; les Sœurs l'ignoraient à peu près encore elles-mêmes. Leur Père leur avait recommandé de se livrer entièrement à la divine Providence, de se confier à elle de toutes choses, et de s'inquiéter seulement d'aimer Dieu, de le servir de toute leur âme, et de se dévouer au salut et au soulagement du prochain et des vieillards. Les enfants le faisaient joyeusement : elles avaient prié Dieu de bénir leur entreprise et de regarder avec miséricorde leur essai de vie commune. D'ailleurs, en s'élablissant dans la mansarde. Marie-Thérèse n'y était pas venue seule. Elle amena avec elle Notre-Seigneur, présent et vivant dans la personne de ses pauvres, Fanchon, dont la discrétion et la réserve étaient merveilleuses, sans chercher à pénétrer les desseins de ses compagnes, était entrée dans leur générosité. Cette bonne petite vieille, toujours propre et rangée, jusque-là fort attachée à ses habitudes, consentit à

prendre chez elle la pauvre aveugle de quatre-vingts ans qu'on soignait depuis plusieurs mois. Le jour de la fête de Sainte-Thérèse de Tannée 1840, Marie- Augustine et Marie-Thérèse apportèrent sur leurs bras cette chère infirme, et la bénédiction de Dieu entra avec elle dans le petit ménage. Le premier pas était fait. Il y avait encore une petite place dans le logement; on y mit bientôt une seconde vieille. La maison se trouva complète.

Rien n'était changé d'ailleurs aux allures des personnages qui l'habitaient et que présidait Fanchon. Jeanne filait : Marie- augustine et Marie-Thérèse travaillaient à leur couture, ou à leur lingerie, interrompant leurs travaux pour soigner les deux infirmes et leur rendre tous les devoirs de filles pieuses à des mères, soulageant leurs maux, éclairant leur foi, animant, soutenant et réchauffant leur piété. Le vicaire, que nous pouvons bien déjà appeler le fondateur et le père, aidait de tout ce qu'il pouvait la petite communauté, et, avec la grâce de Dieu, on se suffisait.

Ce n'était pas tout de se suffire, il fallait encore se développer. Une quatrième servante des pauvres s'était unie aux trois premières ; elle était malade et sur le point de mourir : comme aux anciens jours, elle voulut mourir consacrée à Dieu et parmi les servantes des pauvres. Elle se fit transporter dans la mansarde de Fanchon et y guérit. Elle laissa à Dieu cette vie qu'elle lui avait offerte et qu'il

LES PETITS» SOFTTRS DFS PAUVRES [89

lui avait rendue; elle se voua au service des infirmes et des vieillards. Mais le soulagement de deux vieilles femmes ne pouvait être tout le fruit que TÉglise devait tirer, pour la gloire de Dieu, du dévouement de ces généreuses filles.

On resta dans la mansarde environ dix mois : c'était le temps d'essai, le temps de noviciat, pour ainsi dire. Peut-être avait-on espéré que ce dévouement exciterait bientôt un généreux concours et attirerait des ressources qui permettraient d'étendre l'œuvre et d'ouvrir un asile à un plus grand nombre de vieillards! Peut-être aussi n'avait-on pas regardé au-delà du commencement que nous venons de raconter! Toujours est-il que si l'on attendait un secours humain, on résolut de s'en passer; et si l'on avait borné ses désirs au spectacle si beau et si consolant de ce qui se passait dans la mansarde, on ne s'en contenta plus désormais. Quand on se donne à Dieu, il faut se donner tout entier ; le sacrifice a des saveurs auxquelles les âmes qui les ont une fois goûtées ne peuvent plus se soustraire; elles veulent aller jusqu'au bout, faisant ce qui dépend d'elles et laissant aux autres le soin de concourir, si bon leur semble, aux œuvres que Dieu leur a une fois indiquées.

Dans les conseils de la mansarde, on résolut donc de s'agrandir et de faire profiter un plus grand nombre de vieillards des bienfaits qu'on voulait leur apporter. Quand nous parlons de conseils, il

est juste de s'expliquer. Peu de délibérations avaient lieu dans la mansarde. Le Père recommandait à ses filles de prier, priait lui-même, et lorsqu'il croyait avoir reconnu la volonté de Dieu, il l'indiquait à ses enfants en leur laissant le mérite de l'obéissance : l'obéissance, cette vertu d'un prix merveilleux, d'un ressort incalculable, qui reluit dans toutes les grandes œuvres de l'Église, qui les soutient et les anime, les rend fortes et victorieuses ! On décida Fanchon, Tunique personne de la petite société qui eût du crédit par la ville, à quitter son petit logement, auquel elle était peut-être assez attachée, pour prendre à loyer un rez-de-chaussée fort incommode, une salle basse et humide, qui avait servi longtemps de cabaret. On pouvait y installer douze lits, ils y furent bientôt, et bientôt tous occupés.

Les quatre servantes des pauvres, malgré le concours de leur bonne vieille amie Fanchon, avaient fort à faire autour de leurs infirmes. Il ne pouvait plus être question pour elles de gagner leur vie et celle de leurs protégés en travaillant : c'était assez de rendre à leurs bien-aimés pauvres tous les services que réclamaient leur âge et leurs infirmités. Elles pansaient les plaies, nettoyaient les ordures, levaient et couchaient leurs vieilles, les instruisant encore et les consolant. Il était impossible de pourvoir aux autres nécessités. Le bureau de bienfaisance continuait aux vieilles

femmes ainsi réunies par la charité les secours qu'il leur distribuait isolément ; il leur donnait du pain et leur prêtait du linge. Pour subvenir au surplus des besoins (et ils ne manquaient pas), celles des vieilles qui pouvaient marcher continuaient leur ancienne industrie et sortaient tous les jours pour mendier. Les Sœurs préparaient les repas et partageaient elles-mêmes le pain de la mendicité : de la sorte, avec les secours imprévus et impossibles à prévoir qui arrivaient de temps à autre, on parvint encore à se suffire.

Ce n'était cependant pas assez de partager ce pain mendié, Dieu exigeait un nouveau sacrifice et un dernier abaissement : la mendicité des vieilles femmes avait l'inconvénient de les remettre constamment dans le danger de leurs mauvaises habitudes, de les rapprocher de l'occasion de s'enivrer, par exemple, qui était le vice dominant de la plupart de ces malheureuses. Les Sœurs, jalouses surtout du salut de leurs pauvres, voulurent les éloigner de cette tentation et leur épargner aussi l'avilissement de la mendicité, bien que la plupart y eussent vieilli et n'en ressentissent pas l'ignominie. Le Père proposa à ses enfants de n'être pas seulement les servantes des pauvres, mais de devenir aussi mendiantes par amour pour elles et pour la gloire de Dieu. Le sacrifice ne fut pas plus tôt indiqué [ju'il fut embrassé. Sans scrupule, sans hésitation, on se fit mendiante. Les Sœurs, le panier au bras,

s'en allèrent chercher l'aumône pour leurs pauvres. Le cœur enflammé de l'amour de Dieu et du prochain, elles se présentèrent bravement dans toutes les maisons où leurs vieillards étaient secourus ; elles reçurent à leur place, humblement et avec reconnaissance, les morceaux de pain et les liards qu'on voulut bien leur donner. La Providence réservait là pour la Petite Famille une ressource inépuisable. Les Sœurs, en effet, étendirent leurs quêtes au-delà du cercle où leurs pauvres se présentaient habituellement; partout elles ont ramassé, et elles ramassent encore aujourd'hui le pain quotidien de leurs asiles dans cette noble et sainte mendicité. Tant que ses forces le lui permirent, la sœur Marie de la Croix (Jeanne Jugan) est restée appliquée à l'emploi de la quête ; elle l'a exercé de tous côtés : ce qui lui valut d'être regardée comme la quêteuse en titre de la Petite Famille, et d'être même, en cette qualité et en dépit des préjugés modernes, couronnée par l'Académie française (1).

(1) Jeanne Jugan est morte le 29 août 1879, à la Tour-Saint- Joseph, près Bécherel (Ille-et- Vilaine), où sont aujourd'hui le noviciat et la maison mère de la Congrégation des Petites Sœurs des Pauvres. Elle était née à Gancale en 1793 : elle avait par conséquent quatre-vingt-six ans.

Lorsqu'elle avait vu en 1840 la délicatesse et l'assiduité des soins prodigués par les deux premières filles du bon Père, Marie Jamet et Virginie Trédaniel à la pauvre aveugle que Fanchon avait bien voulu recevoir, Jeanne avait senti qu'il y avait là autre chose qu'un simple acte personnel de charité : elle devina qu'une œuvre se préparait : « Vous ne dites pas tout, dit-elle un

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Le linge toutefois manquait : celui du bureau de bienfaisance était déjà insuffisant, et la détresse devint extrême lorsque le bureau, pressé d'autre part, se vit dans la nécessité de retirer aux Petites Sœurs le linge dont il disposait en faveur de leurs pauvres. Dans cette anxiété, les Petites Sœurs eurent recours à leur ressource ordinaire; elles prièrent et s'adressèrent plus particulièrement à Marie, la chargeant de venir à leur aide. Le jour de la fête de l'Assomption, on dressa un petit autel à la sainte Vierge. Un gendarme, voisin de

éprouvés et des premiers jours, la bonne Sœur Marie de la Croix s'épanchait volontiers et abondait dans ses récits. Elle aimait à raconter les aventures de ses quêtes, les rencontres extraordinaires qu'elle y avait faites, et à montrer le doigt de Dieu qui aidait ses démarches et faisait éclore des maisons là où elle passait en demandant l'aumône,

« Elle se plaisait à ses souvenirs et en ramenait avec reconnaissance ses regards sur les nombreuses postniantes et novices qui l'entouraient, et aussi sur les vertus incomparables et les innombrables dévouements qui constituent aujourd'hui la petite famille et travaillent énergiquement et heureusement, en Europe, en Afrique, en Amérique, au salut des âmes. »

l'asile que le peuple appelait déjà l'asile des bonnes femmes, touché de ce qu'il voyait journellement dans cette maison bénie, se chargea d'élever et de décorer le petit autel. Les Sœurs étendirent au devant tout le pauvre linge de leurs protégées : cinq ou six mauvaises chemises composaient la richesse de la maison ; point de draps. La sainte Vierge se laissa attendrir : eh ! qui ne l'eût été en présence de cette misère ? L'autel fut assez visité les jours suivants; la divine Mère toucha les cœurs; chacun s'empressa de soulager cette détresse. De pauvres servantes, qui n'avaient rien à donner, étaient leurs bagues et les passaient au cou de l'Enfant Jésus que tenait entre ses bras la Vierge-Mère, dont une statue haute comme la main dominait l'autel. Par cette industrie et cette miséricorde, les pauvres se trouvèrent suffisamment pourvus de chemises, de draps et des autres linges indispensables.

Tout succédait de la sorte; néanmoins aucune vocation n'était déterminée par le spectacle du dévouement des premières Sœurs. Il y avait déjà plus de trois ans que le fondateur avait parlé de son dessein à Marie-Àugustine et à Marie-Thérèse, qu'il leur avait donné un règlement de vie et les avait placées sous le patronage de Marie Immaculée, de saint Joseph et de saint Augustin. Il y avait plus de dix-huit mois que l'œuvre du soulagement des pauvres était commencée, et per-

sonne n'avait voulu se joindre aux quatre premières Sœurs. Si de vraies sympathies avaient été éveillées, si les aumônes venaient en assez grande abondance, le démon n'en suscitait pas moins toutes les entraves possibles à la sainte entreprise. L'isolement dans lequel restaient les Sœurs n'était pas un des moindres résultats de ses artifices. Dieu lui laissait sans doute cette puissance, afin d'éprouver la constance de ses servantes et d'affermir leur œuvre.

C'est la coutume, d'ailleurs, que toutes les entreprises de Dieu soient sujettes à des contradictions : celles qu'éprouvaient les Petites Sœurs des Pauvres étaient de diverses natures. M. le curé de Saint- Servan avait approuvé les résolutions de leur charité : on y trouvait cependant bien des choses à redire. L'entreprise était si nouvelle et si étrange ! elle confondait tellement la sagesse humaine ! Ce n'était pas tout de nourrir les pauvres et de les abriter par des procédés extraordinaires ; n'était-ce pas une chose inconcevable d'essayer à réunir en communauté de petites ouvrières sans instruction ? Qui les formerait à la vie et à la discipline religieuses? se demandait-on dans Saint-Servan. Qui leur enseignerait à aimer et à pratiquer les règles spirituelles ? Avant de les réunir, n'eût-il pas été expédient de les former dans quelque communauté anciennement établie et bien connue ? Tout au moins on aurait dû, en les mettant à l'œuvre, les

placer sous la conduite d'une maîtresse des novices, habituée depuis longtemps à une vie régulière, habile à former et à reconnaître les vocations, à plier, à exercer et à rompre les volontés humaines. Tout cela était sensé et parfaitement juste; mais l'Esprit de Dieu souffle où il veut, et le fondateur sentait dans le fond de son cœur qu'il entreprenait une œuvre nouvelle, et qu'à une œuvre nouvelle il faut des ouvriers nouveaux.

Si excellents que soient les ordres religieux, ils doivent rester confinés dans l'exercice des œuvres auxquelles ils ont été destinés et en vue desquelles ils ont été créés. C'est extravaguer que leur demander des sacrifices ou leur proposer des travaux que les fondateurs n'avaient point prévus. La ruine des congrégations elles-mêmes pourrait se trouver au fond de ces tentatives qui les éloignent de leur règle et de leur but primitif. Le fondateur de l'œuvre dont nous parlons, ne cherchait peutêtre pas aussi loin; il suivait l'inspiration de Dieu; et rien ne lui avait paru plus simple que d'agir comme il avait fait.

Cependant, à ces arguments que pouvaient suggérer la prudence et la raison, le démon, comme nous avons dit, mêlait les artifices de sa puissance. En même temps que les sympathies nécessaires à la vie de leurs pauvres s'étaient éveillées, comme un e de ridicule et d'opprobre s'était fait autour des Sœurs. Elles eurent à boire toute la honte de

leur mendicité. On les montrait du doigt, on les raillait et on les bafouait dans les rues de Saint- Servan. A peine si leurs anciennes compagnes de catéchisme, d'école, d'atelier et d'enfance osaient les approcher. ^Celles que leurs exemples attiraient, qui admiraient leur dévouement et qui se sentaient portées à l'imiter, étaient instinctivement retenues par tout l'éclat et le scandale de leur entreprise. Une seule des quatre Sœurs, Marie-Augustine, avait sa famille. Elle ne lui épargnait pas les reproches ni les réprimandes. Sa jeune sœur, aujourd'hui supérieure de la maison de Rennes, lui disait, quand elle la rencontrait son panier au bras, allant à la quête :

— Ya, va, ne parle point, avec ton panier tu me fais honte !

La sœur Marie-Louise, qui a été supérieure d'une des maisons de Paris, était vivement touchée, et elle aurait bien voulu s'unir au zèle des Petites Sœurs; mais, en voyant l'abjection où elles étaient, elle se sentait dégoûtée, et se retournant vers Dieu elle lui disait intérieurement :

— Non, mon Dieu, non, ce n'est pas possible, vous n'exigerez pas cela de moi !

La sœur Félicité , qui est morte supérieure à Angers, et morte comme on conçoit que doivent mourir les Petites Sœnrs des Pauvres ; la sœur Félicité, dévorée du désir de se consacrer à Dieu, invoquait saint Joseph devant l'autel duquel elle

se plaçait habituellement à l'église, et dans sa naïveté elle le priait de lui obtenir la grâce d'être religieuse :

— Mais pas chez les Petites Sœurs, ajoutaitelle.

La première qui, après quatre années de cette rude épreuve d'isolement, rompit enfin cette sorte de charme, ne savait pas, en entrant dans la maison, qu'elle dût y rester; elle était simplement venue , dans un moment de presse , aider aux Sœurs. Lorsqu'elle eut goûté la paix de ces aimables enfants, cette paix que Dieu donne à ceux qui l'aiment et se dévouent à son service, elle se laissa prendre à un attrait aussi fort, et demanda à être reçue dans leur sainte compagnie. Elle ne fut pas la seule à pénétrer de cette manière. Une autre visitait quelques-unes de ses compagnes nouvellement admises parmi les Petites Sœurs; elle les trouva si gaies et si joyeuses, qu'elle voulut partager leur bonheur et rester avec elles.

Dans une des maisons qui se fondèrent plus tard, deux ouvrières s'offrirent un jour à raccommoder le linge : une quêteuse était passée dans leur village et les avait mises au courant de l'œuvre. Se trouvant sans ouvrage, elles avaient pensé employer utilement leur temps à visiter les hardcs des Sœurs et des vieilles. Elles venaient de cinq lieues dans le désir de faire cette petite charité ; elles s'en acquittèrent joyeusement et partirent au

bout de quelques jours, mais non point sans pleurer un peu, sans embrasser les Sœurs et leur promettre de revenir au plus tôt. Elles revinrent en effet ; ce n'était plus pour donner à Dieu le superflu de leur temps : elles offraient de consacrer à son service et au soulagement des pauvres toute leur vie et toutes leurs forces (1). Elles avaient ainsi rencontré la

(1) On lisait dans Y Univers des 20 et 21 mars 1854 : « La mère Gélestine, Petite Sœur des Pauvres, supérieure de la maison de la rue du Regard, est décédée le 19 mars, dans sa trente-sixième année, après six ans de profession religieuse. La bonne mère Gélestine était, une des deux ouvrières des environs de Tours qui, voulant contribuer à la fondation qui se faisait dans cette ville et n'ayant rien à donner, vinrent de cinq lieues pour consacrer plusieurs journées à réparer le linge et les harcles des vieillards de l'asile. Après avoir goûté le bonheur de la pauvreté et du dévouement, elle ne voulut pas rentrer dans le monde et se consacra à Dieu. Elle donna dès lors sa vie aux pauvres, et, selon la parole de l'Évangile, ne regarda pas en arrière. Supérieure, dès les premiers jours, de la maison fondée à Paris par la dixième légion de la garde nationale, elle s'acquitta de sa mission auprès des pauvres, auprès de ses Sœurs, auprès des bienfaiteurs de son œuvre, avec une sagesse et une connaissance de Dieu et des hommes qui ont dû étonner bien souvent ceux qui l'avaient connue autrefois ouvrière d'un village de Touraine, sans instruction, et gagnant sa vie à l'aide de son aiguille. Les pauvres et les Petites Sœurs de la maison de la rue du Regard ont perdu en elle leur mère, les deux autres maisons de Paris ont perdu leur conseil.

« Entre toutes les filles qui vivent sous l'humble règle des Petites Sœurs des Pauvres, la bonne mère Gélestine se recommandait par la douceur et la simplicité. Elle garda ce caractère jusqu'à la lin ; dans les étreintes de la mort, elle fut douce et simple ; et lorsque sa débile complexion eut cédé à l'effort de la douloureuse maladie et que le délire se fut emparé d'elle,

grâce de leur vocation dans l'accomplissement d'un acte de charité : leur générosité avait trouvé dès ici-bas sa récompense, une précieuse récompense, bien plus grande et plus pure encore que leur dévouement; car ce n'est pas une petite dignité d'appartenir entièrement à Dieu. Les Petites Sœurs

elle resta toujours simple comme un petit enfant, et elle accomplissait toutes les prescriptions qui lui étaient faites au nom de la sainte obéissance.

« Gomme elle avait beaucoup aimé le bon Dieu durant sa vie, le bon Dieu lui fit de grandes grâces à sa mort. Après plusieurs jours de délire, elle retrouva toute sa connaissance pour recevoir les derniers sacrements, et elle s'éteignit doucement au milieu de ses filles en prières et en larmes autour de son lit. Elle est la quatrième Petite Sœur des Pauvres qui ait reçu sa récompense.

« Elle a été enterrée avec toute la pompe qui convient à une Petite Sœur des Pauvres : un grand cortège de vieillards, les larmes des Petites Sœurs et une affluence considérable de bienfaiteurs recueillis et affligés.

a Son corps avait été exposé dans la chapelle de la maison. Les pauvres vieilles et les bons vieux pleuraient à lentour, déposant des baisers, jetant de l'eau bénite et faisant des signes de croiï sur le cercueil. La messe des funérailles a été célébrée à Saint-Sulpice. Le digne curé de cette paroisse (M. Hamon) avait voulu honorer la mère des pauvres. Par ses soins et à ses frais, l'église avait été tendue, et un catafalque avait été dressé devant le maître-autel. La grand'messe a été enantée au milieu des larmes et du recueillement : l'absoute qui suivit a été longue ; aucun des pauvres vieux ni des pauvres vieilles ne voulait manquer à aller jeter une dernière fois de l'eau hénite sur la Bonne Mère. Tous ceux d'entre eux qui pouvaient marcher, môles et confondus avec les bienfaiteurs, l'escortèrent ainsi que les Petites Sœurs jusqu'au cimetière de Montparnasse, où elle repose en paix dans l'attenté de la résurrection. »

le savent bien. Cet excès d'honneur les confond et entretient en elles cette vertu d'humilité, qui est le gage de la bénédiction du Seigneur.

Gomme toutes les vertus chrétiennes se tiennent et se développent les unes les autres, cette humilité et cette confiance en Dieu faisaient supporter avec patience toutes les difficultés; les Petites Sœurs ne s'étonnaient point des ravalements que le monde leur imposait ; elles n'avaient que faire de ses encouragements : elles trouvaient dans ses rebuts des raisons de s'abandonner plus entièrement à la divine Providence. Pendant que le nombre des premiers sujets de la famille était encore si borné, on ne cessait d'accroître celui des pauvres, et, sans hésitation ni scrupule, quand le rez-de-chaussée fut plein, on acheta (1842) une grande maison autrefois occupée par une communauté religieuse. On n'avait rien, il est vrai, pour payer. L'abbé Le Pailleur vendit sa montre d'or, quelques autres effets et sa chapelle d'argent. Jeanne avait une petite somme, une autre de ses compagnes avait quelques économies; Fanchon y joignit le restant de ce qu'elle possédait. Le tout mit à peu près à même de solder les frais de contrat. On chargea la Providence de pourvoir au surplus. Elle ne fît pas défaut : au bout d'un an, la maison, qui avait coûté vingt-deux mille francs, était entièrement payée.

Nous ne pouvons entrer dans le détail des moyens

que Dieu employa à cet effet : sa providence y semblait intéressée ; on la provoquait, pour ainsi dire, en ne tenant aucun compte des obstacles et en s'engageant chaque jour davantage dans une œuvre que les hommes ne pouvaient concevoir et dont ils auraient désespéré. Les Sœurs, qui reçurent à cette époque l'humble et aimable nom de Petites Sœurs des Pauvres, faisaient leurs vœux, pour ainsi dire, les mains liées et les yeux fermés. Leur pieux fondateur, développa et précisa les constitutions selon lesquelles elles devaient vivre : en les vouant à la pauvreté, à la chasteté et à l'obéissance, il voulut les lier encore par un admirable vœu d'hospitalité, et donner à cette vertu, qu'elles pratiquaient depuis si longtemps d'une manière si merveilleuse, le prix infini que la bonté de Dieu veut bien accorder à tous les actes faits pour son service, au nom d'un engagement particulier pris vis-à-vis de lui.

Le vœu d'hospitalité fut rigoureusement observé à Saint-Servan. Au bout de dix-huit mois, la grande maison se trouva encore pleine ; cinquante vieillards y étaient logés; les quatre Sœurs se multipliaient au service de ces infirmes : il y avait encore là une merveille de cette Providence qui console toujours en même temps qu'elle éprouve. Pour nourrir tout ce monde, on n'avait que la quête ; elle suffisait. Le bon Dieu sait bien accommoder les choses dont on lui abandonne le gouvernement. Les dessertes

des tables, les morceaux de pain et les morceaux de viande abondaient entre les mains des Sœurs.

Cette Providence tout aimable et bienfaisante ne laissait pas cependant de faire sentir parfois plus vivement F heureuse dépendance dans laquelle on restait vis-à-vis d'elle. Gomme une mère qui allaite un petit enfant se joue à irriter ses désirs en lui retirant un instant le sein qu'elle lui rend tout aussitôt, il lui arrivait parfois de faire un peu attendre ses bienfaits. D'après leur constitution et selon leur vœu d'hospitalité, les Petites Sœurs pourvoient avant tout aux besoins de leurs vieillards. Il en résulte qu'elles ne prennent leur repas qu'après avoir servi leurs hôtes. Si le repas des bonnes gens s'est toujours trouvé suffisant et même abondant, celui des Sœurs a été parfois un peu exigu. Une fois entre autres, un soir d'hiver, les vieillards étaient déjà couchés, il ne restait plus pour le souper des Sœurs que le quart d'une livre de pain; elles se mirent à table bravement, dirent leur bénédicité, en remerciant Dieu de bon cœur de leur laisser ce morceau de pain, que chacune d'entre elles pensait bien n'avoir pas gagné. Aussi s'efforçaient-elles de se le renvoyer les unes aux autres, prétendant n'y avoir point droit et ne s'avouant pas qu'elles en eussent besoin. La joie d'ailleurs régnait dans la compagnie, et on s'estimait heureux dans son cœur de pouvoir faire un petit sacrifice pour Dieu. Dieu ne le méprisa pas, mais il se contenta de la bonne

volonté. Pendant que le petit débat se menait gracieusement et joyeusement entre les Sœurs, on sonna à la porte, malgré l'heure avancée ; c était la Providence qui envoyait du presbytère une abondante aumône de pain et de viande.

On pourrait citer mille exemples de cette attention constante de Dieu à parer aux besoins qui venaient de se déclarer. L'histoire de la fondation des divers ordres religieux abonde en traits pareils ; on comprend qu'ils ont du surtout se renouveler pour les Petites Sœurs des Pauvres, si généreusement abandonnées et confiantes à la divine Providence.

Appuyées sur elle et excitées par les soins qu'elle prenait de subvenir à toutes choses, elles continuaient de chercher à travailler le plus possible en faveur des pauvres. A mesure qu'elles se dévouaient à leur service, elles comprenaient l'importance de l'œuvre que Dieu leur avait confiée. Les âmes des malheureuses créatures qu'elles avaient recueillies ne résistaient pas en effet à leurs bienfaits. La charité qu'on exerçait h leur égard leur faisait connaître Dieu. Ces pauvres âmes, perdues dans toutes sortes de vices et d'ignorances, recommençaient à vivre et à espérer. Elles apprenaient à goûter, à aimer et à bénir Dieu, qui leur avait envoyé dans leur misère des Sœurs si dévouées et si compatissantes. On pourrait citer des traits charmants de vertu, de courage, de résignation et de piété de la

part de ces pauvres créatures, qui, avant leur entrée à l'asile, étaient pour la plupart dégradées par toutes sortes de vices et de misères.

En présence des résultats qui couronnaient leurs efforts, en songeant à toutes les âmes rachetées du sang de Jésus-Christ en danger de se perdre et qu'une place à l'asile pouvait sauver, les Petites Sœurs sentaient leur zèle se ranimer et ne demandaient qu'à étendre leurs travaux et augmenter leur maison. Mais quoi ! nous l'avons dit, la maison était pleine, toute pleine. Les Sœurs, pour abriter plus de pauvres , avaient eu beau se loger au grenier, il n'y avait plus de place. Il y avait cependant encore des pauvres dans la ville et ses environs. On avait du terrain et une pièce de dix sous dans la caisse. On songea à bâtir. On mit cette pauvre pièce de cinquante centimes sous les pieds de la statue de la sainte Vierge, et on commença hardiment. On était habitué déjà aux merveilles de la Providence, et les faibles mains des Petites Sœurs, accoutumées autrefois à la lingerie et à la couture, n'hésitèrent pas à commencer les travaux des bâtiments. Elles savaient bien que c'est le Seigneur qui édifie, et non pas la force des ouvriers. Elles déblayèrent le terrain, creusèrent les fondations et s'évertuaient à recueillir les matériaux. Encore une fois, Dieu n'en demandait pas davantage ! Il répondit à cette audace qui ne reculait devant rien. Les ouvriers de Saint-Servan s'émurent

en voyant le dévouement des Sœurs. Ils offrirent d'aider à ces travaux bénis. Les charrois furent faits gratuitement : les aumônes d'argent abondèrent.

Un habitant de Jersey, qui avait une parente à Saint-Servan , ayant appris qu'elle était dans la misère, vint pour connaître ses besoins, dans l'intention de lui venir en aide. Il la trouva à la maison d'asile, mais si bien soignée et si heureuse, qu'il se retira pénétré de reconnaissance. Depuis ce temps, il envoyait ses aumônes à l'abbé Le Pailleur, et en mourant il lui laissa un legs de sept mille francs, qui vint fort à propos pour aider au bâtiment. Le prix de vertu (trois mille francs) que l'Académie française, comme nous avons dit, décerna alors à la sœur Marie de la Croix, arriva aussi fort heureusement pour les travaux. Ils n'étaient pas terminés que le nombre des Sœurs commença de s'accroître. Dieu récompensait enfin la constance du fondateur et de ses enfants. Leur audace était allée jusqu'à songer à établir de nouvelles maisons : les quatre Sœurs ne subvenaient que par un miracle constamment renouvelé à toutes les charges de celle de Saint-Servan ; elles étaient déterminées cependant à ne pas laisser cette petite ville jouir toute seule du bénéfice de leur entreprise. Elles ne considéraient pas leur faiblesse, elles ne songeaient qu'au bien à faire. Aussitôt que leur nombre fut augmenté, le fondateur, sans aucune ressource

prévue, mais plein de l'esprit de Dieu et tout entier au dessein qui lui avait été suggéré dès le premier jour, envoya Marie-Augustine à Rennes. Elle allait tenter une seconde fois les merveilles qui s'étaient déjà opérées devant elle et entre ses mains à Saint- Servan. Elle partit seule (1846), armée simplement de r obéissance, pleine de courage d'ailleurs et assurée d'être dans la voie providentielle. Son premier soin à Rennes fut non pas de recueillir de l'argent, mais de chercher des pauvres. On s'installa d'abord provisoirement dans un pauvre local d'un faubourg rempli de cabarets et de guinguettes. On trouva là comme partout de vives sympathies et un peu d'aide. G'est un des caractères de l'œuvre des Petites Sœurs de recevoir toutes sortes d'aumônes : les plus humbles leur sont aussi précieuses et souvent plus douces que les riches. Elles comptaient cependant assez sur ces dernières pour ne pas hésiter à acheter une maison à Rennes. Lorsqu'elles quittèrent le quartier où elles s'étaient logées provisoirement, les soldats qui fréquentaient les cabarets dont nous avons parlé, aidèrent à transporter les vieilles femmes déjà recueillies. Pour soutenir cette nouvelle fondation , la bonne mère Marie- Augustine, que nous pouvons déjà appeler la Supérieure Générale, laissa quatre Petites Sœurs qu'elle avait fait venir de Saint-Servan. En les quittant, elle emmena de Rennes deux postulantes. Elle trouva encore la famille augmentée. On comprit

LES PETITES SOErRS DÈS PAUVRES 159

ce que cola voulait dire : il y avait, en effet, là comme une sorte de dialogue entre les Petites Sœurs et la divine Providence. Aussi fut-on tout disposé à accueillir les propositions de Dinan.

C'est une petite ville du diocèse de Saint-Brieuc. Le maire crut faire acte de bonne administration en dotant la commune d'un hospice de vieillards, sans grever la caisse municipale. On voit qu'il s'agit ici d'une ville de Bretagne, d'un pays où le progrès et les lumières ont beaucoup de peine à pénétrer. Au temps de la dernière monarchie (1), on n'aurait pas trouvé dans toutes les mairies des pensées de cette nature. Avec l'agrément des deux curés de la ville et l'approbation de Mep l'évêque de Saint-Brieuc (1), les Petites Sœurs arrivèrent à Dinan. Là, comme à Rennes, leur premier soin fut de chercher à soulager les pauvres vieillards, et elles s'installèrent provisoirement dans un local qui avait autrefois servi de prison. 11 était humide et infect; les égouts de la ville passaient au-dessous et y répandaient des miasmes qu'on avait trouvés insupportables et dangereux pour les prisonniers. Les Sœurs ne s'effrayèrent point. La chambre la plus saine fut destinée aux vieilles gens; les Sœurs s'accommodèrent de l'autre. C'est une de leurs coutumes de laisser toujours la bonne part à leurs

(i) La monarchie de 1830.

M-1" Jacques-Jean-Pierre Lemée, évoque do Saint-Brieuc

>lS de mars 1811, mort en 1858,

hôtes. La charité et le vœu d'hospitalité l'exigent ainsi. Cette ancienne prison présentait aussi une particularité : les portes se fermaient toutes à l'extérieur, et il était impossible de s'y clore. Les Petites Sœurs dormirent ainsi plusieurs mois sous la sauvegarde de la bonne foi publique. Il est bien vrai qu'il n'y avait rien dans leur mobilier qui pût exciter la convoitise. On devine ce que peuvent être en effet ces mobiliers, entièrement fournis par la charité. Ce ne fut qu'au bout de plusieurs mois qu elles trouvèrent une maison convenable pour loger et abriter leurs vieillards : elles trouvèrent aussi bientôt toutes les ressources nécessaires à leur entretien.

On voit combien leur entreprise a eu de peine à s'établir et à se développer. On touchait cependant au moment où l'œuvre allait prendre une rapide et admirable extension ; mais rien ne pouvait le faire prévoir. On s'était contenté de vivre au jour le jour. En répondant aux grâces de la divine Providence, et aussi en la violentant un peu, selon les préceptes de l'Écriture, on se trouvait, à la fin de l'année 1846, avoir créé trois maisons se suffisant toutes trois et employant quinze ou seize Sœurs. On songeait à une quatrième fondation ; cette fois il s'agissait de sortir du petit rayon où l'on s'était maintenu jusqu'alors et d'aller s'établir à près de quatre-vingts lieues de Saint-Servan.

Les villes des bords de la mer sont visitées tous

les ans par un certain nombre d'étrangers qui recherchent le bénéfice des bains ou celui des coûteuses distractions. On dit que les derniers n'abondent pas à Saint-Servan : du moins il s'y rencontre des curieux, jaloux de connaître les particularités de leur séjour d'été, et il s'en trouve parfois de tels, que l'œuvre des Petites Sœurs les peut intéresser vivement. Parmi eux, se rencontra, en 1846, une âme, comme il y en a encore quelques-unes en France, dévouée dans l'ombre à toutes sortes de biens et prête à l'embrasser sous toutes les formes (i). L'humilité, la piété des Petites Sœurs, les grands résultats qu'elles obtenaient auprès de leurs pauvres, tous joyeux, tous pieux et admirant les miséricordes divines qui leur avaient réservé une si grande grâce pour leurs derniers jours, ravirent et touchèrent Pâme dévote dont je parle. En songeant au bien qui était fait, elle songeait à tout celui qui restait à faire : tant de pauvres à soulager, tant de cœurs à convertir, tant d'âmes à élever à Dieu ! Si les Petites Sœurs ne pouvaient immédiatement se répandre partout, du moins chacun devait-il faire tous ses efforts pour les attirer, pour faire jouir ses pauvres de leur dévouement et sa ville entière du bénéfice de leurs prières. Que peut-on cependant quand en est une simple fille, sans crédit et sans autre

(1) Mlle Henriette Chicoisneau de La Valette, que nous pouvons nommer aujourd'hui, est morte à Tours en 1878, laissant une mémoire en bénédiction chez tous les gens de piété.

ressource que sa bonne volonté? Tout, pourvu qu'on soit armé d'une constance inébranlable, qu'on laisse à Dieu la gloire de toutes choses, et qu'on sache bien que c'est lui seul qui opère.

Malgré la distance, les Petites Sœurs ne repoussèrent point les ouvertures qui leur furent faites de se rendre à Tours. Elles ne demandèrent pas autre chose que ce qu'elles avaient demandé à Rennes et à Dinan : un petit abri pour se loger en arrivant et la liberté d'agir.

Un grand chrétien (1) se trouva bientôt qui s'estima fort honoré de loger quelques jours ces grandes servantes des pauvres. Je ne sais comment fut payé leur voyage (2) ; mais en arrivant à Tours, dans les premiers jours du mois de janvier 1847, il leur restait quelques centimes. Elles prirent d anord un petit logement où elles purent recueillir une douzaine de pauvres, puis une maison tout entière bien

(1) M. Léon Papin-Dupont, né à la Martinique le 24 janvier 1797, mort à Tours le 18 mai 1876. Nous ne pouvions, tant quil vivait, désigner plus clairement ce grand chrétien, instigateur du culte de la Sainte-Face et de toutes les œuvres de réparation, dont la mémoire est restée en vénération parmi les fidèles. Il avait été plus mêlé que ne le laisse apercevoir notre récit, au projet de la fondation de la maison de Tours. Il connaissait le petit essai de Saint-Servan et son fondateur depuis plusieurs années ; et il a été un des instruments dont le bon Dieu s'est servi pour développer et faire connaître la Petite Famille qui lui conserve un pieux et fidèle souvenir. Une notice assez détaillée sur sa vie, — le Saint Homme de Tours, 1 vol. in-18, — a été publiée à la librairie Palmé.

(2) M. Léon Dupont avait fourni aux frais de ce voyage.

petite encore où elles étaient seules et où elles avaient une cour; enfin, au mois de février 1848, elles firent, au prix de quatre-vingt mille francs, acquisition d'un vaste local, avec jardin et chapelle capable de contenir cent à cent cinquante personnes.

Comment tout cela fut-il payé ? comment tout ce monde est-L nourri chaque jour? C'est toujours la même merveille. Les restes recueillis tous les jours et les diverses aumônes suffisent à tout. Ce que d'autres repousseraient avec mépris se transforme, il est vrai, entre les mains des Petites Sœurs, et devient une ressource considérable. Aujourd'hui, dans toutes leurs maisons (nous les compterons plus tard), le marc de café, ce résidu dont on a extrait le suc, devient l'élément d'un repas qui est une grande douceur pour les pauvres vieillards. Aucune ménagère ne se refuse à donner ce marc, où la Providence a soin de conserver, en faveur des hôtes des Petites Sœurs, un peu d'essence et d'arôme. A ce qu'on peut extraire, on joint un peu de lait ; des croûtes de pain, recueillies do toutes parts, dans les maisons les plus diverses, les pensionnats, les collèges et les casernes, complètent le déjeuner. Cent, deux cents, jusqu'à trois cents vieillards, dans une seule ville, trouvent ainsi tous les jours un repas friand avec ces deux ressources misérables. Après le déjeuner, il restera encore des croûtes pour servir au dîner : car c'esl

là un des plus abondants revenus des Petites Sœurs.

La fondation de Tours est restée au nombre des plus pénibles qui aient été entreprises. A cause du petit nombre de Sœurs qui étaient encore dans l'Institut, et de l'éloignement où celles de Tours se trouvaient, les trois Sœurs, arrivées au mois de janvier 1847, restèrent toutes seules pendant près de cinq mois : elles avaient néanmoins recueilli seize ou dix-huit bonnes femmes. Il fallait nourrir tout ce monde, lever et habiller les infirmes, instruire et éclairer les âmes, tenir tous les esprits en gaieté (car c'est encore là un des soins des Petites Sœurs), et par conséquent se multiplier au delà des forces humaines. Aussi, des trois Sœurs qui vinrent à cette fondation, la sœur Félicité mourut deux ans après des suites des fatigues qu'elle avait éprouvées, et la mère Marie-Louise, cette supérieure du faubourg Saint-Jacques, connue aujourd'hui de tout Paris, que Lyon et ensuite Marseille apprendront bientôt à connaître et à aimer, la Mère Marie-Louise ne s'est non plus jamais remise : elle traîne une santé ruinée, qui ne l'empêche pas de servir activement Dieu et les pauvres.

La fatigue, il est vrai, ne troublait pas la joie. On partait dès le matin en portant au bras les deux grands sceaux de fer-blanc, divisés en compartiments, dans lesquels on mettait les morceaux de viande.

les bouillons, les légumes et tous les divers débris qu'on recevait à la quête. A la maison, on travaillait avec l'activité que nécessitait, on peut le comprendre, le service de ce grand nombre de vieilles. Leur réunion présentait l'assemblage de toutes les misères imaginables. Mais; du sein de cette pauvreté à fendre l'ânie, de ces infirmités repoussantes et de tous les dégoûts que peut soulever la vieillesse, sortait comme un rayonnement de dignité, de bonheur et de contentement. Les âmes étaient heureuses, elles voyaient et elles goûtaient Dieu. Les Sœurs l'honoraient dans leurs pauvres : les pauvres l'aimaient et le chérissaient dans leurs Sœurs, et rien n'était suave et touchant comme l'épanouissement de tous ces pauvres cœurs heureux, reposés^ consolés, pleins d'espoir et de reconnaissance. Les Sœurs n'étaient pas les moins vives à ce dernier sentiment. Elles touchaient, pour ainsi dire, chaque jour les miséricordes etles bontés de Dieu. A mesure que les nécessités apparaissaient, la Providence s'empressait toujours d'y satisfaire : nous parlons des nécessités urgentes et indispensables, car, pour l'agréable et le superflu, on n'y songeait pas. On était heureux d'ailleurs des privations qu'on pouvait s'imposer pour Dieu.

C'est une joie parmi les Petites Sœurs d'aller, comme elles disent, en fondation, parce qu'alors on a le bonheur parfois de manquer de tout et de souffrir quelque chose pour Dieu. On ne regrette

pas, en pareille aventure, les fatigues et les souffrances. Cette bonne mère Marie-Louise, dont nous parlions tout à l'heure, ne plaint pas sa santé ruinée à cette épreuve. Les autres, réduites au même état ou encore moins vaillantes, n'y songent pas davantage. La Mère Générale ne s'alarme pas des désordres de sa chétive santé, qui ont mis plus d'une fois sa vie en danger et épouvanté toutes ses filles. Sa première compagne, aujourd'hui sa première assistante, la mère Marie-Thérèse, incapable désormais de faire autre chose que souffrir et prier, — elle a à peine trente ans, — la mère Marie- Thérèse (1) ne se trouve pas non plus à plaindre :

(1) La mère Marie-Thérèse est morte à Rennes le 12 août 1853, première assistante de la Congrégation. Elle se nommait, comme il est dit plus haut, Virginie Trédaniei, et était née à Saint-Servan. Sa vocation avait été traversée de diverses manières et menacée à diverses reprises. Elle triompha de tous les obstacles, et résista à toutes les tentations. .Virginie Trédaniei était vraiment un grande âme douée d'un charme extraordinaire, vive, intrépide, pénétrante et ardente. Perdue de santé, elle a toujours travaillé avec une incomparable énergie. Elle paraissait mourante et avait à peine la force de se traîner quand elle accomplit la difficile et grande fondation de Londres. Epuisée de forces et retirée à la maison de La Piltière à Rennes, où était alors le noviciat, elle prenait plaisir à se trouver au milieu des novices et des postulantes. Elle exerçait sur elles une influence merveilleuse. La Mère Marie -Thérèse avait reçu les mystérieuses caresses de l'Enfant Jésus. Elle semblait en avoir remporté une grâce souveraine qui se faisait sentir à tout ce qui l'approchait. Un regard, une parole , la moindre caresse de Virginie Trédaniei suffisait à apprivoiser les animaux les plus sauvages et les plus fantasques? ils la suivaient familièrement et les oiseaux subis-

elle accomplit la volonté de Dieu et se résigne doucement: elle a soigné les vieillards, elle se laisse soigner à son tour ; qu'aurait-elle à regretter, en effet ? La chère sœur Félicité, dans le séjour bienheureux où elle sourit à ses compagnes et à leurs pauvres, a-t-elle à regretter sa vie épuisée à ces nobles travaux? Et toutes les Petites Sœurs ne courent-elles pas au même but ? C'est ce but auquel elles aspirent, cette fin suprême qu'elles aiment avant de l'avoir goûtée, qui soutient leur zèle et leur dévouement, les rend capables de tout souffrir, de sacrifier leurs goûts, leur jeunesse, leur santé et leur vie; de les sacrifier en pure perte aux yeux du monde, si c'est la volonté de Dieu. Leurs soins réussissent auprès des pauvres, elles ont la consolation de les voir ouvrir leurs âmes à la vérité et mourir véritablement entre les mains de Dieu. Mais il ne faut pas croire que, pour obtenir cette grâce,

saient son empire. On peut dire surtout que les cœurs lui étaient ouverts. Les Petites-Sœurs, qui ont eu le bonheur de l'approcher pendant ces dernières années de souffrances, gardent mémoire de ses avis, de ses paroles et sentent encore la grande et généreuse impression que cette âme communicative exerçait sur leurs courages.

Le corps de la mère Marie-Thérèse de Jésus a été transporté a la Tour-Saint-Joseph. 11 repose à côté de ceux de la mère Pauline, de la Sœur Marie de la Croix et de tant d'autres qui ont travaillé pour le bon Dieu au sein de ce noviciat où avec leur souvenir se perpétue et se renouvelle leur dévouement à Bt aux pauvres au milieu de cette petite famille, dont leurs iplea et leur docilité ont contribué à former l'esprit.

elles n'aient qu'à prier, à se dépenser auprès des vieillards, à surmonter les dégoûts de la nature autour de leurs infirmités, et à souffrir enfin toutes les privations que comporte la pauvreté de l'Institut. Elles ont encore des rebuts à essuyer : il est doux et consolant de voir tous ces pécheurs ramenés à Dieu; mais il ne faut pas oublier à quel prix ce résultat est obtenu. Les pauvres hôtes des Petites Sœurs ne sont pas étrangers aux lumières de la civilisation et aux gloires du progrès. Ces lumières et ces gloires sont bien pour quelque chose dans l'état de dégradation où ils sont tombés: toutes ces belles idées ont servi à oter aux âmes le dernier frein qui pouvait les retenir et les empêcher de s'assimiler aux brutes. Ce qu'il y a de plus affligeant et de plus dégoûtant dans ces pauvres vieilles créatures, ce n'est pas la vermine et la crasse de leurs corps, ce sont bien plutôt les ignorances et les turpitudes de leurs âmes.

Quand nous parlons des ignorances, il faut bien s'entendre. Il y a de tout chez les Petites Sœurs. Voici un esprit fort et un esprit romanesque ; celui-ci a lu toute la série des philosophes du xvnf siècle, et il rit des superstitions de la Sœur qui le soigne. L'autre est au courant de toutes les élucubrations des romanciers modernes, et il aspire vers le Messie et la religion de l'avenir. Ce troisième, qui n'est pas le moins aimable, connaît les poètes : il n'ouvre la bouche que pour citer Racine,

La Fontaine, ou mémo Horace et Virgile. 11 esl un peu fou, beau parleur, bel esprit, et a autant de connaissance de Dieu que le moineau du toit. Un autre, moins cultivé, est un adorateur du soleil : on sait combien ils sont nombreux, surtout aux environs de Paris. « C'est cet astre, disent-ils, qui fait « germer le blé et mûrir la vigne ; tout rit. quand il « se montre, tout souffre et meurt quand il dispa- « raît ; il est la source de la chaleur, de la vie et de « tout bien : il n'y a pas d'autre Dieu. » Ce Dieu est commode, d'ailleurs, et ne réclame pas un culte fatigant ; il permet aux hommes de se livrer à leurs passions, à leurs plaisirs et à toutes les turpitudes. Oui peut nier que la civilisation et le progrès ne soient pour quelque chose dans cet abrutissement ? Les Petites Sœurs ont fort à faire pour relever ces pauvres êtres à la dignité de créatures raisonnables, capables de connaître, d'aimer et de servir Dieu. Plus d'une fois, elles seraient tentées de désespérer ; plus d'une fois, en donnant leurs avis, en réprimant les vices, l'ivrognerie surtout, qui est celui qu'elles ont le plus souvent à combattre, elles ont été maltraitées et même battues. C'est encore là pour elles une occasion de bonheur : pour ces êtres voués à Dieu, toutes choses sont au rebours des pensées humaines. Elles sont habituées à tout voir et à tout juger au point do vue de la foi, â n'écouter en rien les instincts de la nature déchue : de quelque part que viennent la souffrance et l'abt. i 5¥*

jection, elles sont une joie et un bénéfice. J'ignore, par exemple, si dans leur soumission il n'entre pas un peu de calcul : il est certain, et elles en font l'expérience tous les jours, il est certain qu'il n'y a pas un sacrifice de leur part qui ne soit récompensé avant d'être accompli.

A Tours, au milieu des peines de cette fatigante fondation, les Sœurs, pendant un instant, n'avaient que deux paillasses pour se coucher toutes trois. Par une conséquence de leur vœu d'hospitalité, quand un pauvre se présente dans une des maisons et qu'il n'y a pas de lit, une Sœur donne le sien et s'accommode ensuite comme elle peut. Le lit des Sœurs, d'ailleurs, ne fait pas grande envie aux plus pauvres; il se compose en tout temps d'une simple paillasse : l'esprit de pauvreté et de mortification le veut ainsi. A Tours donc, nous disions que les trois Sœurs, ayant déjà recueilli sept bonnes femmes, n'avaient plus que deux paillasses : on les approchait l'une de l'autre le soir, et c'était le lit des Sœurs. Outre ces paillasses, ce lit commun se composait encore d'un drap : un seul. Une huitième bonne femme arrive ; elle a son lit, mais elle manque de draps. La Supérieure dit à ses deux filles :

— Mes enfants, nous allons couper notre drap en deux pour cette pauvre femme que le bon Dieu nous envoie ; nous coucherons comme nous pourrons.

Aussitôt dit, aussitôt fait : deux Sœurs étendent le drap ; la troisième prend les ciseaux et va le partager, lorsqu'on entend frapper à la porte ; une des Sieurs ouvre. Un jeune homme se présente; il remet six paires de draps. Lorsque la Sœur les apporta à ses compagnes, elles se mirent, en pleurant, toutes trois à genoux pour remercier Dieu.

Voilà des traits de la Providence et de la douceur de Dieu, comme on en pourrait citer mille arrivés dans chacune des maisons.

Quelquefois aussi les merveilles prennent un autre caractère, devant lesquels les Sœurs se taisent en admiration. On leur avait donné dès les commencements de leur fondation de Tours, une pauvre petite marmite en fonte, tout au plus assez grande pour faire la soupe des Sœurs et des huit ou dix premières bonnes femmes. La maison s'accroissait sans que la marmite augmentât de capacité; elle suffisait cependant toujours. Quinze, vingt el jusqu'à trente pauvres trouvèrent pendant plusieurs semaines toute la soupe nécessaire dans cette pauvre petite marmite. Je ne vois pas pourquoi on se récrierait sur ce fait ; tous ceux que nous avons racontés depuis le commencement de ce récit sont de la même nature : est-il plus difficile de faire abonder la soupe dans la marmite des pauvres que de multiplier entre les mains des Sœurs toutes les autres ressources qui leur sont nécessaires?

C'est de Tours, du milieu des merveilles que

nous indiquons, que l'œuvre des Petites Sœurs devait prendre son extension. Dieu a permis au îoum&l P Univers d'y contribuer en quelque chose. A l'occasion de la discussion de l'Assemblée nationale sur le droit à l'assistance énoncé dans le préambule de la Constitution de 1848, V Univers fut saisi de quelques scrupules : il raconta ce qu'il avait vu à Tours (1), ce qui se passait à Saint- Servan, à Rennes et à Dinan. Il n'influença pas les décisions de l'Assemblée : c'eût été trop d'honneur; mais une douzaine de postulantes se présentèrent chez les Petites Sœurs des diverses parties de la France. Elles étaient, comme les Sœurs de Bretagne et de Touraine, pour la plupart, de pauvres ouvrières ou de simples servantes sans dot et désireuses d'aimer Dieu. La famille s'étant accrue, on se sentit prêt à tenter de nouvelles aventures. On songeait à faire une fondation à Paris. Des membres des Conférences de Saint-Vincent de Paul avaient embrassé chaudement cette pensée : nous aurons occasion de remarquer que ce ne fut pas la seule fois où les Conférences s'intéressèrent ainsi aux Petites Sœurs.

Vers le printemps de 1849, la Mère Générale et la mère Marie-Louise arrivèrent à Paris. Une œuvre de charité aussi pauvre et ayant le même but que la leur, un asile pour les vieillards, la maison de

(1) Voir l'article dans les Mélanges religieux, historiques et littéraires de M. Louis Veuillot, tome IV, page 491.

Nazareth, leur donna l'hospitalité. Les deux Bretonnes n'étaient ni étonnées ni effrayées de leur tache. Elles ne connaissaient point Paris et n'avaient encore aucune idée d'une ville aussi grande. Armées d'un plan, elles parcouraient les rues, cherchant une maison à leur guise. Elles eurent de la peine à découvrir ce qui leur fallait : une maison vaste, aérée, dans un quartier où l'on pût espérer quelques ressources, et d'un prix modéré. On leur en signala une ; elles furent à la veille de conclure. Mais des difficultés surgirent, des délais et des remises se succédèrent. Cependant il fallait vivre. De bonnes religieuses de la Visitation, fidèles à l'esprit de saint François de Sales, envoyaient de leur couvent quelques provisions aux deux Sœurs. D'autres âmes charitables, jalouses de contribuer à la nouvelle entreprise, n'épargnaient pas leurs aumônes. Toutefois, Dieu permit que les Petites Sœurs retrouvassent à Paris toutes les abjections de la mendicité qu'elles avaient éprouvées à Saint- Servan. Elles furent souvent obligées d'aller aux fourneaux desservis par les Filles de la Charité chercher la portion de soupe et de légumes qu'on y distribue aux mendiants en échange de bons dont la valeur est d'un ou deux sous.

Il ne faut pas estimer la vertu des hommes au prix de leurs repas : cependant la plupart de ceux qui vont chercher à ces fourneaux les haricots et les pommes de terre qui doivent composer leur

dîner, ne sont pas la fine fleur de la société. Il s'y rencontre des pauvres respectables : après avoir reçu leur portion, ils s'empressent de remporter chez eux et de la partager en famille.- Les autres consomment leur pitance sur place, s'attablant dans la cour et dans la rue ; ce sont pour la plupart de malheureux vieillards ou de tristes enfants vagabonds et dépravés, sans domicile, sans famille, paresseux, ivrognes, livrés à tous les vices et à toutes les industries. En 1849, cette population avait un caractère particulier. La misère était grande à Paris, le travail chétif et les passions fortement émues. A l'heure des repas, on voyait se rassembler autour des fourneaux de charité des hommes dans la force de l'âge, vêtus d'incomparables guenilles, conservant encore au milieu de leur saleté les restes d'une certaine élégance dénotant des gens habitués naguère à gagner beaucoup et à dépenser dans le désordre et l'insouciance tout ce qu'ils gagnaient. Les visages avaient souvent une expression de cynique impudence, le tout formait une compagnie peu agréable. Les Petites Sœurs, inconnues et perdues au milieu de ce monde étrange, insolent et dégoûtant, attendaient leur tour avec les autres, passaient leur écuelle au guichet et emportaient ensuite, moyennant un sou ou deux, le dîner de la communauté entière.

Les semaines et les mois se succédaient de la sorte* Malgré les dégoûts de cette vie misérable et

les ennuis de cette longue attente, dont le ternie toujours entrevu s'éloignait toujours, nos Petites Sœurs ne regrettaient que l'éloignement de leurs compagnes, la privation de leurs chers exercices de Communauté, et, par-dessus tout, la séparation de leurs pauvres. Elles persévéraient dans leur volonté de s'implanter à Paris ; elles acceptaient les traverses, les humiliations, les oublis, pour ainsi dire, de la Providence, qui ne suscitait pas une circonstance propice à les tirer des lentes difficultés où elles étaient entrées; elles offraient tout à Dieu au profit de la maison qu'elles voulaient établir.

La Mère Générale, appelée ailleurs cependant pour les besoins de la Congrégation, laissa à la mère Marie-Louise le soin de poursuivre la conclusion d'une affaire qui paraissait sans issue. Sur ces entrefaites, le choléra vint à. sévir : pour passer le temps et l'employer au moins à quelque chose, la mère Marie-Louise se mit à soigner les cholériques. Elle fut atteinte du fléau, et sa santé déjà si délabrée en fut toute ruinée. Au bout de cinq mois d'attente et de misères , elle trouva enfin , rue Saint- Jacques, la maison dont elle est aujourd'hui supérieure, et dont le local, successivement agrandi, abrite cent cinquante pauvres.

Pendant qu'on avait tant de peines à s'établir à Paris, une autre fondation se faisait à Nantes. L'abbé Le Pailleur y avait été appelé par les membres de la Conférence de Saint-Vincent de Paul i

On tomba bientôt d'accord : les Conférences promirent leur concours ; le Bon Père laissa à ses Filles, ou plutôt à la divine Providence, le soin de fournir à toutes les charges de rétablissement. Il était difficile de contester de pareilles conditions. Mais avant de rien entreprendre , le Bon Père demandait l'autorisation des vicaires capitulaires. Le siège de Nantes était alors vacant (1), et les Petites Sœurs ne s'établissent nulle part sans avoir l'approbation de FEvêque du diocèse et l'assentiment du curé de la paroisse. La réponse des vicaires capitulaires se fit attendre un peu ; M. Le Pailleur fut forcé de quitter Nantes.

Il y laissa la mère Marie-Thérèse, première assistante de la Supérieure Générale, avec une de ses compagnes. Il lui remit vingt francs en lui disant :

— Mon enfant, que Dieu vous bénisse! Ouvrez une maison, je reviendrai dans trois mois; je veux trouver autour de vous beaucoup de vieillards et une petite chambre pour me loger.

Avec cette petite somme et ce petit avis, la mère Marie-Thérèse prit encore la bénédiction du Bon Père.

La réponse des vicaires capitulaires se fit attendre vingt jours ; la pauvre Sœur était au bout de ses ressources ; elle n'avait plus que quatre francs.

(1) Par la mort de M§r Jean-François de Hercé, décédé au mois de février 1849,

Elle avait déjà visité une maison; elle s'empressa de la louer et de s'y installer tout aussitôt. Le propriétaire, en la voyant arriver, lui demanda où était son mobilier. Elle n'avait rien qu'un peu de paille qu'elle venait d'acheter, et qui devait lui servir de lit à elle et à sa compagne. Ce propriétaire était un chrétien, sans doute; il eut confiance en Dieu et ne s'inquiéta pas du prix de sa location. Les bonnes Sœurs s'empressèrent d'aller chercher

des pauvres Au bout de trois mois, l'abbé Le

Pailleur revient ; il trouve une maison bien montée et fournie de tout ce qui est nécessaire. La sympathie de la ville lui est acquise : quarante vieillards l'habitent. Le Bon Père leur prêche une petite retraite : un grand nombre d'entre eux reviennent à Dieu, tout marche enfin, et le Père lui-même n'a pas été oublié ; il y a dans la maison une petite chambre à son usage. Tant la Providence paraît s'appliquer h satisfaire les moindres désirs de ses enfants.

Dans la plupart des villes, les Petites Sœurs ont coutume d'aller quêter au marché. A Nantes, dès les premiers jours, une Sœur se présenta sur le marché aux légumes, demandant pour l'amour de Dieu aux marchandes de lui donner quelque chose pour les pauvres bonnes femmes.

— De tout mon cœur, répondit la première à laquelle elle s'adressa, de tout mon cœur, car ce que vous faites est trop beau.

— Oui certes, ma Sœur, répondit la seconde ; car quand je serai vieille, j'aurai besoin de votre maison.

Et autres semblables discours. On remplit trois sacs de leurs dons, la Sœur se confondait en remercîments. Elle prit un sac pour le placer sur ses épaules ; on le lui enleva tout aussitôt :

— Vous ne porterez pas cela, lui dirent les marchandes.

Et, se cotisant entre elles, elles firent porter à l'asile toute la petite provision.

Quand la Sœur les quitta, elles lui dirent :

— Vous reviendrez tous les mercredis et tous les samedis, priez pour nous !

La même année, outre ces maisons de Paris et de Nantes, on en fonda une troisième à l'extrémité de la France, à Besançon. On n'y rencontra aucun retard ni aucune difficulté. Une charité généreuse avait tout préparé à l'avance : lorsqu'on arriva, on trouva une maison bien meublée et accommodée de toutes choses. Il n'y avait plus qu'à recevoir les pauvres. Aussi, les Sœurs qui étaient allées à Besançon sous la conduite de la mère Pauline (1),

(1) On lisait dans Y Univers du 23 mars 1879 :

« La bonne mère Pauline, première assistante de la congrégation des Pelites-Sœurs des Pauvres, est morte hier après une très longue et très douloureuse maladie, à. peine dans la cinquantième année de son âge, mais dans la trente-cinquième de sa vocation. Son corps est déposé dans un des parloirs de la maison de la rue Notre-Dame-des-Champs.. transformé en ora-

seconde assistante de la Congrégation, trouvaient que les douceurs accoutumées des fondations leur avaient été retirées pour être départies aux deux

toire. Les murs sont tendus de draperies blanches et garnis de feuillages; des arbustes et des fleurs entourent le petit lit où est étendue la chère défunte. Un crucifix, deux statues de la sainte Vierge et de saint Joseph complètent cette petite et pieuse ordonnance.

« La bonne mère est revêtue de ses habits religieux ; avec le scapulaire monastique, elle a le petit bandeau et le petit bonnet qui caractérisent le costume de la petite famillo. Entre ses mains jointes est placée la cédule de ses vœux, ses vœux de pauvreté, d'obéissance, d'hospitalité qu'elle a si bien tenus et si bien enseignés. Elle a été, en effet, la première maîtresse des novices de la petite famille. Elle s'y était offerte à Dieu, la septième de tout le troupeau, quand elle atteignait à peine quinze ans. »

Elle se nommait Joséphine Denieul et était née à Saint-Servan vers 1829. Son père, ancien marin, menait un bateau entre Saint- Servan et Saint-Malo, pendant les heures de la marée. C'était un homme de foi. La mère, ancienne domestique, s'était mariée sur le tard, et la petite Joséphine faisait toute la joie de ses vieux parents. Ils m'ont bien aimée, disait la mère Pauline. Ils l'avaient en outre bien élevée dans la crainte de Dieu, et avaient surtout bien veillé à son innocence. Elle avait à peine neuf ans quand le bon Père commença à reconnaître ses premières filles. La petite Joséphine suivait une école de pauvres. Elle fut conduite au confessionnal du dernier vicaire de la paroisse. Il saisit du premier mot la délicatesse de cette âme et après l'avoir confessée, il lui recommanda, pour se faire reconnaître quand elle reviendrait, de lui dire qu'elle était la petite fille au petit manteau gris. Elle portait, en effet, ce premier jour, un petit manteau gris et un petit bonnet plat sans garniture : elle avait des sabots aux pieds avec un petit panier au bras, où étaient son petit déjeuner et ses pauvres livres de classe; sous cet humble costume, dans sa simplicité et sa discrétion, elle semblait être un spectacle de complaisance pour les anges eux-mêmes. Les relieuses, qui lui faisaient la classe, l'avaient bien distinguée, et sans

mères Marie-Louise et Marie-Thérèse. L'approbation de Msr l'Archevêque de Besançon avait été donnée tout d'abord. Dès leur première visite,

rien demander à ses parents qui n'auraient rien pu faire d'ailleurs, elles la firent passer de la classe gratuite a la classe supérieure.

Le bon Père de son côté ne perdait pas de vue sa petite fille au manteau gris, mais il ne la pressa pas de se réunir aux Petites Sœurs. Il attendit. Cependant la vocation religieuse de la petite Joséphine semblait évidente, et les Sœurs qui lui faisaient la classe, avaient bien quelque intention de so préparer un sujet. Elle était aux environs de sa quinzième année, et l'asile des vieillards déjà bien surchargé de travaux, ne comptait pas plus de six servantes des pauvres lorsqu'elle le visita pour la première fois, et comme il advint à plusieurs autres, y rendit quelques services et consentit même à y passer la nuit. Elle prit le repas du soir avec les Sœurs dans une sorte de soupente, établie dans la cuisine; pleine de fumée et si basse d'étage qu'en se levant de table, elle se cogna fortement la tête aux poutres du plafond. J'avais la tête si dure, disait plaisamment la mère Pauline, qu'il fallait bien ce choc pour y faire entrer la vocation. Elle fut bien vite décidée et dès les premiers jours, lorsqu'elle ne pouvait encore être quepostulante, on lui confia la conduite de ses compagnes. Grâce, en effet, à l'éducation qu'elle avait reçue à l'école du couvent des Sacrés-Cœurs de Jésus et de Marie, elle avait plus de lettres que les autres filles du bon Père. Elle savait écrire et connaissait parfaitement l'orthographe : par la grâce de Dieu, elle ne se trouva pas au-dessous de la modeste et grande fonction qui lui était confiée. Elle y. resta même presque toujours attachée.

Dans les progrès de la petite famille, chacune des fondatrices a eu sa part ; et toutes ont travaillé un peu partout. La mère Pauline a été appliquée à diverses fondations. Elle a rempli plusieurs fois des missions délicates et difficiles. Elle est toujours revenue au noviciat, et en somme il a été le lieu de son principal travail. A ce point de vue, cette humble religieuse, cette pauvre petite sœur, dont on ignore à peu près le nom, a été, dans son obéissance et son humilité, un des plus actifs et des

le bon prélat vida sa bourse entre les mains des Petites Sœurs. La vérité nous oblige de dire que cette bourse contenait quatre pièces de cinq sous.

plus puissants instruments de la grâce de Dieu dans notre pays et au sein de l'Eglise.

Elle a formé de ses ' mains la plupart de ces saintes filles dont l'esprit de pauvreté et d'obéissance étonne le monde, et ravit tant d'àmes au démon. Elle disait elle-même au fondateur avant que la maladie lui eût confié une autre fonction dans l'Institut, elle disait en souriant : — Ah ! mon bon Père, le premier mille des Petites Sœurs, je le connais bien. Tant que Marie-Thérèse vécut, la bonne mère Pauline, maîtresse des novices, avait été aussi la seconde Assistante générale de la Congrégation. Depuis 1853, elle en devint la première. Elle fut toujours renouvelée dans cette charge. Elle en remplit les fonctions qui, au moment des Chapitres, sont d'une extrême délicatesse, avec une sécurité, une exactitude et une gravité extraordinaires, comme celles du noviciat.

a Au sein de cetle famille des Petites-Sœurs, continuait Y Univers, tout empreinte de l'esprit de simplicité, la mère Pauline se distinguait par un caractère de candeur et d'innocence incomparable, que rien ne saurait rendre et qu'on eût dit tout angélique. Les horribles et longues souffrances de la dernière maladie n'ont pu effacer ce cachet particulier de la physionomie de la bonne mère. Il frappera tous ceux qui visiteront le petit oratoire de la rue Notre-Dame-des-Ghamps. Les Petites Sœurs des diverses maisons de Paris et leurs bonnes gens y laissent peu de place. Les pauvres vieux viennent s'agenouiller et réciter quelque dizaine de chapelet auprès de la bonne mère et l'asperger d'eau bénite. Quelques-uns baisent ses pieds et ses vêtements. Ils ne la connaissaient pas tous personnellement, mais ils la révèrent tous, à cause du bien que leur apportent celles qu'elle a formées.

« Ce matin, les pauvres de l'avenue de Breteuil, où la mère Pauline a logé quelque temps, quand elle sortait encore de sa chambre et pouvait paraître dans le jardin, ont envoyé des fleurs et des couronnes qu'ils se sont cotisés pour acheter. T. l 6

C'était tout ce que possédait l'archevêque (1 ). Il plaça cette menue monnaie devant la statue de la sainte Vierge et s'agenouilla avec les Petites Sœurs pour adresser une prière à cette Consolatrice des affligés. Il recommanda ensuite aux Sœurs de venir deux fois par semaine chercher les dessertes de sa table frugale.

En 1850, de nouveaux établissements furent fondés à Angers, à Bordeaux, à Nancy et à Rouen.

« Une couronne de roses blanches est déposée sur la tête de la bonne mère. Tout est doux, pieux et touchant dans ces humbles honneurs rendus à la chasteté, à la pauvreté et à l'hospitalité. Six cierges brûlent autour du corps.

« Cette insigne et grande religieuse, inconnue aux hommes, va susciter dans les deux cents maisons des Peti tes-Sœurs des Pauvres, au milieu des vingt-cinq ou vingt-six mille pauvres qu'elles hébergent et qu'elles soignent, le même concert de prières et d'hommages. Mais les Petites Sœurs des Pauvres ne peuplent pas seulement nos villes de la terre. Leur fondation du ciel, comme elles disent, se développe tous les jours. Combien de vieillards elles ont déjà dirigés vers le paradis! combien de petites sœurs , combien de bonnes mères les ont rejoints ! Faut-il rappeler aussi ceux que les Petites Sœurs appellent leurs bienfaiteurs et qui sont souvent leurs obligés ? Faut-il signaler dans leur nombre au moins les amis de la petite famille, dont le souvenir nous est plus particulièrement cher?

« Quelle joie parmi toutes ces âmes à saluer la chère bonne mère Pauline, délivrée désormais de ses maux ! Nous devons prier pour elle. L'Eglise nous l'ordonne. Mais nous pouvons aussi dès ici-bas participer à la joie des élus. N'est-ce pas la communion des saints ? »

(1) Jacques-Marie-Césaire, cardinal Mathieu, évêque de Langrès en 1833, archevêque de Besançon en 1834, mort le 9 juillet

Nous n'entrerons pas dans le détail de ces diverses fondations. C'est toujours la même histoire. A Angers, les Sœurs s'établirent dans une ancienne chapelle que M. le curé de la Trinité, M. l'abbé Maupoint, aujourd'hui grand vicaire de Rennes (1), avait mise à leur disposition. Il n'y avait aucune dépendance : une petite cloison en papier séparait le logement des bonnes femmes du dortoir des Sœurs. Quand une vieille venait à mourir, pour ôter à ses compagnes le spectacle de son cadavre, on le transportait de l'autre côté de la petite cloison, dans l'appartement des Sœurs, qui ensevelissaient ce pauvre corps et le veillaient pendant la nuit. Dans cette chapelle, derrière cette cloison de papier, est morte la bonne sœur Félicité, dont nous avons déjà parlé plusieurs fois. Elle est morte au milieu de ses pauvres, comme un soldat sur le champ de bataille. Il est inutile de dire quelle vénération la ville d'Angers conserve à sa mémoire. Nous avons connu cette héroïque fille à cette fondation de Tours, où elle donna sa vie. Sa modestie et Sun humilité égalaient son ardeur. Nous ne saurions parler convenablement de ses vertus ; du moins sommes-nous assuré qu'on ne saurait en avoir une trop chère estime. Dès le commencement de l'Institut, les Petites Sœurs avaient coutume de prier et de réciter tous les jours avec leurs

(1) Depuis évêque de Saint-Denis, à la Réunion, mort dans son diocèse en 1871.

pauvres un Pater et un Ave [jour celle d'entre elles qui mourrait la première : c'est la bonne mère Félicité qui a emporté tous ces suffrages ; elle est la seule d'ailleurs qui ait déjà quitté le travail et reçu sa récompense. Son nom la prédestinait à cette joie.

Les aumônes du riche, comme on peut croire, ont puissamment aidé à toutes ces fondations, dont nous regrettons de ne pouvoir raconter l'histoire en détail ; mais le caractère particulier de l'œuvre des Petites Sœurs est la sympathie populaire. Le denier du pauvre abonde entre leurs mains sous les formes les plus diverses et les plus touchantes. Ce que nous disions tout à l'heure des marchandes de légumes de Nantes s'est renouvelé à peu près partout. A Bordeaux, les bouchers et les autres marchands de comestibles se sont montrés d'une générosité inouïe. A Saint-Servan, les ouvriers ne se sont pas contentés d'aider, comme nous avons dit, aux travaux des bâtiments. Ce petit port renferme plusieurs chantiers d'armateurs; un, entre autres, occupe près de cinq cents hommes. Pour participer à l'œuvre des Petites Sœurs, ils se sont imposé une rétribution personnelle d'un sou par semaine, et chaque dimanche on porte la somme à l'asile des vieillards. Ailleurs, ce sont des soldats qui épargnent quelques gamelles de leur soupe et vont les vider dans les seaux de la quêteuse. Ils s'arrangent encore de manière à épargner du pain pour en faire

aumône aux pauvres vieillards. Ce caractère de sympathie populaire s'est surtout manifesté aux fondations de Bordeaux et de Rouen, et il y a pris un accent qui est presque devenu de l'enthousiasme.

Un père jésuite, dévoué comme ceux de cette Compagnie à tout ce qui peut procurer le soulagement du prochain et le bien des âmes, désirait ardemment faire venir les Petites Sœurs dans cette dernière ville. Il avait eu l'occasion de visiter un de leurs établissements et d'apprécier l'esprit de l'Institut. Il lui semblait que ces saintes Filles étaient spécialement destinées à rendre de grands services à Rouen, à cause de la misère qui y est grande, et surtout à cause de la prédication de l'exemple, qui est partout efficace. Pendant qu'il ruminait ce désir dans sa tête et surtout dans son cœur, deux Petites Sœurs arrivent à Rouen : elles ne croyaient pas venir fonder une maison, mais simplement demander l'aumône. Elles étaient adressées au secrétaire de l'archevêché et à des membres des Conférences de Saint-Vincent de Paul ; elles désiraient qu'on les aidât à obtenir l'autorisation de quêter. On leur promet de s'y employer, à condition qu elles ne quitteront pas Rouen et essayeront d'y former un asile. On se réunit, on se concerte, et on peut bientôt écrire au Bon Père Fondateur et à la Supérieure Générale qu'on a trouvé une maison propre à commencer l'entreprise. On ne pouvait

répondre du succès ; on voulait au moins faire une tentative ; mais il était prudent de la faire dans des proportions modérées et assez restreintes. C'est une grande opération de créer dans une ville un nouvel établissement de charité; et les bases sur lesquelles s'appuient les Petites Sœurs paraissent toujours si fragiles, qu'avant de les avoir éprouvées on ne peut croire qu'elles puissent suffire à porter quelque chose.

La bonne Mère se rendit à Rouen et visita la maison, qui aurait pu contenir quarante vieillards. Elle vit aussi un grand bâtiment, qu'on ne lui proposait pas, capable de loger deux cents personnes, et déclara tout d'abord qu'à son avis la petite maison était tout à fait insuffisante, et que dans une ville comme Rouen, le grand bâtiment ne devait pas être trop vaste. On eut beau la raisonner, la taxer d'imprudence, et l'engager à ne pas charger d'un loyer de plus de quatre mille francs une œuvre à laquelle on ne savait encore comment répondrait la sympathie publique ; la bonne Mère écoutait tout et maintenait son avis. Elle avait l'expérience ; elle savait comment les choses se passaient, et croyait qu'après tant de témoignages de la bonté de Dieu, si la prudence était encore nécessaire, la confiance était surtout de saison. On la laissa faire. Au bout de quinze jours, on ne pouvait plus avoir d'inquiétude sur l'avenir. La maison est pleine aujourd'hui, et il faut admirer la part que

prit le peuple de Rouen à cette fondation. La première fois que les Petites Sœurs parurent sur le marché, elles firent presque une émeute. On les connaissait déjà; chacun les appelait, se précipitait vers elles et voulait leur apporter son offrande. Les hommes de police chargés de veiller au bon ordre s'étonnèrent de ce tumulte, et furent sur le point de faire éloigner celles qui en étaient l'occasion. Ge fut bien un pire désordre ; on s'expliqua cependant, on régla les choses. Les Sœurs font maintenant le tour du marché, et chacun leur remet à son tour la petite aumône qu'il a préparée pour elles, l'accompagnant de bonnes paroles de reconnaissance et de cordialité. Toutefois, il faut en cette affaire se conduire avec sagesse et équité ; car des marchands se plaignirent un jour à la Supérieure de la quêteuse, qui ne venait pas vers elles aussi souvent que vers les autres.. Il fallut encore faire droit à cette plainte si généreuse. De pareils griefs s'élevèrent à Bordeaux, et la mairie se chargea d'en être l'interprète auprès des Sœurs.

C'est à Rouen, à cause de la grandeur de la ville et du nombre des pauvres, que les Petites Sœurs quêteuses commencèrent à se faire aider d'un âne. Avec tout son harnachement, l'âne est lui-même un don de la charité. Quand, en allant au marché ou en revenant des maisons particulières qu'il visite régulièrement, l'âne traverse les rues portant sur son dos. outre ses paniers bien remplis, une petite

inscription que tout le monde aime et qui témoigne qu'il appartient aux Petites Sœurs, les bons habitants de Rouen, qui n'osent demander qu'on s'arrête chaque jour à leur porte, s'empressent de sortir et de déposer eux-mêmes leur petite aumône entre les mains de la Sœur ou dans les paniers de son serviteur l'âne. Ce ne sont pas seulement des provisions de bouche qu'on dépose ainsi : des hardes, des paquets de linge, des draps tombent quelquefois des fenêtres aux pieds de la Sœur. L'âne emporte tout; les Petites Sœurs prient pour les bienfaiteurs des pauvres, et le bon Dieu les connaît.

Les rues de Rouen sont assez étroites et souvent fort embarrassées. Un jour, une voiture accrocha les paniers du pauvre âne, qui s'en allèrent, avec tout leur contenu, rouler dans la boue. Un ouvrier était témoin de l'accident; il s'empressa d'aider la Sœur à le réparer aussi bien que possible. Hélas ! dans le choc, les paniers avaient été rompus ; on raccommoda le tout avec des ficelles, assez mal cependant, et l'ouvrier rentra à son atelier. Il raconta ce qu'il avait vu, et le désastre où était tombée la Petite Sœur. Tout l'atelier s'intéressa à cet accident. Tout de suite on se cotise, et le soir on portait en triomphe aux Petites Sœurs deux beaux paniers neufs. Ne sont-ce pas là des traits charmants? Un des principaux fabricants écrivait à l'abbé Le Pailleur qu'il lui avait d'incomparables

obligations : « Autrefois, mes ouvriers, disait-il, ne « s'occupaient que des doctrines socialistes ; depuis « l'arrivée des Petites Sœurs, on ne parle que « d'elles dans les ateliers, de leurs vertus, de leur « dévouement et de leurs besoins. » Cette admiration n'est pas stérile ; elle se tourne en bienfaits de toutes sortes et en mille services que nous ne pouvons analyser. Aussi, lorsqu'eut lieu la bénédiction de la chapelle, ce fut une fête pour toute la ville, une fête populaire. Les principaux bienfaiteurs avaient été invités à la cérémonie que l'archevêque de Rouen (1) voulut présider ; le maire et le préfet y assistaient, et on y remarquait un grand nombre de simples ouvriers. L'abbé Le Pailleur s'y trouvait. C'était la première fois qu'il venait à Rouen. Les ouvriers le couvaient de leurs regards; ils reportaient sur lui l'admiration que leur inspirait la vie de ses enfants. Après la cérémonie, ils baisaient ses mains et ses habits, et voulaient recevoir sa bénédiction. Ils n'étaient pas seuls à éprouver cette émotion. Comme le Bon Père remerciait un des fabricants de la ville, qui s'était montré d'une générosité extrême pour la maison, celui-ci, en lui pressant la main, lui répondait les larmes aux yeux : « C'est bien à moi de vous remercier ! Avant de

(1) Louis-Marie-Edmond Blanquart de Bailleul, né à Calais, le 8 septembre 1795, évoque de Versailles en 1839, archevêque de Rouen en 1844, démissionnaire en 1858, mort le 30 décembre 1868.

connaître vos Sœurs, je ne connaissais pas Dieu ; elles me Font fait voir, elles me l'ont fait connaître et aimer. Aujourd'hui j'ai la paix, je suis chrétien, et c'est à vous que je le dois. »

Qui résisterait; en effet, à cette prédication ? Elle est efficace partout. Un jour, une mère et une fille complotèrent de conduire à la maison des bonnes femmes le chef de la famille, fort riche, fort attaché aux -biens de la terre, et s'inquiétant peu des enseignements de la foi et des lois de la charité. On lui fait prendre une pièce de cinq francs, qu'il emporte avec regret et qu'il ne voudrait point sacrifier: il visite la maison, voit les Sœurs, s'étonne de leur dévouement et de leur bonheur, voit les bonnes femmes et s'attendrit sur leur air de gaieté. En sortant, il lit au-dessus d'un petit tronc, près de la porte : Bénie soit de Jésus et de Marie la main qui met ici un sou pour les pauvres.

Il dépose sa pièce sans regret. Le lendemain, il envoie cent francs. Depuis, c'est un bienfaiteur de la maison. 11 disait à la supérieure :

— Tenez, ma Mère, avec vos pauvres vous m'ouvrez la porte du ciel ; avant de vous connaître, j'étais un mauvais chrétien, je n'aimais pas les pauvres; maintenant j'aime les pauvres et le bon Dieu.

C'est un chrétien fervent.

Cette fondation de Rouen, si rapide et si belle ; eelle de Bordeaux, tout aussi charmante, n'étaient

pas pour arrêter le zèle des Petites Sœurs : en 1851 , elles ont fondé autant de maisons qu'en 1850. Autrefois, dans le commencement de leur œuvre, tout en ne faisant que suivre Tinvitatiou de la Providence, elles paraissaient parfois la provoquer. On sait comment elles s'y prenaient. La maison de Paris, par exemple, dont la fondation avait été si difficile, ne triompha pas de tous les obstacles, du moment qu'elle fut inaugurée. Les Petites Sœurs avaient peine à se faire connaître dans cette grande ville ; tous leurs efforts et ceux de leurs amis les plus dévoués restaient à peu près stériles. Le diable ne s'avouait pas vaincu ; il continuait à susciter toutes sortes d'entraves, et au bout de plusieurs mois, la maison n'abritait encore qu'une vingtaine de bonnes femmes. Les ressources étaient peu abondantes; on subsistait chétivement ; il semblait difficile de s'accroître. Le Bon Père vint à Paris; il ne se rendait pas compte de l'obstacle qu'il rencontrait, et ne savait comment le tourner. Il réfléchit, pria, consulta Dieu, et prit enfin sa résolution :

— Je sais ce que je ferai, se dit-il, je vais prendre le plus de pauvres que je pourrai.

Il ordonna à la supérieure de recevoir tous ceux qui se présenteraient; elle en admit trente en quinze jours. De ce moment, les ressources abondèrent ; la maison se suffit, et on dut bientôt songer à l'agrandir.

A l'époque de l'histoire des Petites Sœurs où nous

sommes parvenus, on n'avait plus besoin de ces sortes de provocations ; on avait grand'peine, au contraire, à répondre aux invitations de la Providence et à suffire à tout ce qu'elle présentait. Le Bon Père, en voyant tant de maisons élevées si rapidement (on en avait fondé sept en dix -huit mois), comprenait la nécessité de ne pas se presser. On le sollicitait de divers côtés : il refusait énergiquement, remettant toute nouvelle entreprise à dix-huit mois ou deux ans. Il fallait bien ce temps, pensait-il, pour avoir en nombre des sujets propres à s'acquitter des charges de toutes les maisons ; il était nécessaire, avant d'accepter de nouvelles entreprises, de chercher à soulager un peu les premières Sœurs qui avaient peut-être abusé de leurs forces. Ce laps de temps était encore indispensable pour former les Sœurs nouvelles à l'esprit de la règle, les instruire à se conduire elles-mêmes et à soutenir les maisons loin de la surveillance de la Mère Générale et des conseils du fondateur. Ce dernier s'étonnait d'avoir pu subvenir à tant de fondations qui s'étaient succédé si rapidement. Il voyait là un miracle de la Providence; il en remerciait Dieu, mais ne voulait point le tenter. Avant de propager davantage l'Institut, il voulait travailler à en fortifier l'esprit et prendre le loisir de former des sujets aptes à maintenir partout la discipline exacte, ardente et dévouée des premières Mères. C'était fort bien raisonner ; mais la Providence a aussi ses

raisonnements, et ils ne sont pas pires que ceux des hommes. Le Bon Père n'avait pas attendu jusqu'en 1851 pour se faire tous les discours que nous venons de résumer. Il avait déjà eu lieu, maintes fois, de s'étonner de voir, au milieu des Petites Sœurs, se former et se développer rapidement les sujets destinés à conduire les maisons, et de démêler autour d'elles toutes celles qui pouvaient les aider et tenir les divers emplois. Il eût cru aller contre la volonté de Dieu en refusant de les mettre aux besognes pour lesquelles on les réclamait et dont elles paraissaient capables. Il n'en alla pas autrement en 1851 (1); les postulantes abondèrent toujours, les novices avancèrent rapidement dans la vie religieuse , et parmi les anciennes Sœurs, celles qui devaient devenir les Mères se distinguaient à mesure que les sollicitations pressantes ou diverses circonstances engageaient le Bon Père à revenir sur la détermination qu'il s'était si bien promis de garder.

D'abord, ce fut à l'occasion d'un second établissement à Paris. La garde nationale de la dixième légion demanda le concours des Petites Sœurs pour ouvrir un asile en faveur des vieillards du dixième arrondissement. La légion offrait une somme de

(1) Dans la seule année 1852, on a établi dix nouvelles maisons. Les progrès n'ont pas cessé depuis vingt-cinq ans. On peut voir plus loin la liste des maisons, aujourd'hui (1877) au nombre de cent cinquante-huit.

quatorze mille francs, et demandait à réserver à chacune des compagnies de la légion, le droit de disposer de deux lits, en donnant une somme de cent ou de quatre-vingts francs, selon le sexe des pensionnaires. Les offres furent acceptées, et on installa la maison de la rue du Regard (1). Malgré les ressources assurées à l'avance, l'installation ne se fit pas avec plus de luxe que de coutume. Deux Sœurs allèrent dès le matin nettoyer et mettre les choses en ordre. La maison était à peine libre : un officier de la garde nationale, qui avait été un des principaux intermédiaires de cette affaire, se trouva à leur arrivée ; il se mit à la besogne avec elles, nettoyant, mais ne rangeant pas, car il n'y avait pas encore le moindre meuble. Un pauvre se présenta cependant un peu plus tôt qu'on n'avait compté. L'officier aida à le transporter dans une des salles, où on l'accommoda du mieux que l'on put. L'abbé Le Pailleur apporta pour tout mobilier une statue de la sainte Vierge, une image de saint Joseph et une autre de saint Augustin. Il plaça la statue sur la cheminée, attacha les gravures à la muraille, récita un Pater et un Ave avec les Sœurs, et leur adressa ensuite quelques paroles d'encouragement, demandant à Dieu de remplir et de dilater la maison, recommandant à ses filles d'avoir des entrailles de mère pour tous ceux qui

(1) Elle a été transportée, en décembre 1857, à l'avenue de BreteuiL

l'habiteraient. Une pareille cérémonie était bien simple; mais le dénuement des lieux, la jeunesse des Sœurs, la grandeur de leur mission, la joie du pauvre recueilli et la présence du Dieu invoqué lui donnaient un caractère si touchant que les larmes en venaient aux yeux. Le soir, on eut un lit pour le pauvre et des paillasses pour les Sœurs. Depuis ce temps, la maison s'est remplie. Cent cinquante vieillards l'habitent. Elle est ouverte depuis sept mois.

Au mois de juin de Tannée 1851, M&r l'archevêque (1) en a béni la chapelle. Ce fut l'occasion d'une fête où prit part toute la légion de la garde nationale ; la maison reluisait toujours de la même humilité, de la même pauvreté et de la même grâce des Sœurs devant Dieu. Le concours des premiers fonctionnaires de l'Etat qui se pressaient dans leur petite chapelle au milieu des infirmes et des vieilles femmes, témoignait aussi que cette humilité, cette pauvreté et cette grâce étaient puissantes même sur les hommes. Monseigneur, en bénissant la chapelle, souhaita à toutes les villes de France et h toutes les paroisses de Paris de connaître bientôt le dévouement des Petites Sœurs. Ge souhait du premier pasteur est déjà en train de s'accomplir, on propose en ce moment la fondation de nouveaux asiles dans diverses paroisses de Paris (2).

(1) Marie - Dominique - Auguste Sibour, évoque de Digne en 1839, archevêque de Paris en 1848, mort le 3 janvier 1857. i La troisième maison de Paris, établie rue dos Poste* ;' M

Peu de temps après, une autre maison s'est établie à Laval. L'administration hospitalière de cette ville avait recueilli un legs à condition d'établir un hospice de vieillards. Le legs était considérable; il consistait en jardins, pré et maison. Pour une administration hospitalière, un tel don était une charge. Le pré et les jardins étaient cependant de bon rapport ; la maison était bien bâtie. Il s'agissait de la meubler, de couvrir les autres frais d'un établissement hospitalier : les infirmiers, les servants, les économes, les directeurs, que sais-je ? Le revenu et même le fonds étaient loin de pouvoir suffire à tant de dépenses. On songea aux Petites Sœurs : elles seules savent faire quelque chose avec rien et fonder des hospices sans argent. Elles y réussissent même facilement : l'expérience en est faite; et la chose leur est devenue si naturelle, qu'elles ne paraissent pas s'en troubler le moins du monde. Apparemment elles possèdent un secret.

Elles accueillirent volontiers les offres de l'administration hospitalière de Laval, en réservant toutefois leur entière liberté. Cette liberté que l'Église donne à tous ceux de ses enfants qui engagent leur volonté à son service, leur est en effet absolu-

transférée d'abord au boulevard Mazas et ensuite rue de Picpus ; la quatrième, fondée rue Royer-Gollard par M. Hamon, curé de Saint-Sulpice, pour les besoins des pauvres de sa vaste paroisse, est aujourd'hui rue Notre-Dame-des-Champs ; la cinquième est rue Philippe-de-Girard.

ment nécessaire pour accomplir leur sainte mission. Il y a quelques mois à peine que la maison de Laval est ouverte ; elle saura prospérer comme toutes celles qui l'ont précédée.

En acceptant les divers avantages matériels qui leur étaient proposés pour la fondation de quelquesuns de leurs établissements, les Petites Sœurs ne renonçaient pas au glorieux privilège d'édifier sur les seules promesses de la Providence. Leur dernière fondation rappelle la pauvreté et la confiance des premières maisons de l'Institut. Elles sont arrivées à Lyon sans que rien ait été préparé à l'avance. Elles étaient inconnues à peu près de tout le monde, et avaient seulement été encouragées par quelques bonnes âmes qui les avaient visitées à Paris. Elles n'avaient d'autre appui que la bénédiction du cardinal, M>r de Bonald (1), archevêque de Lyon, et la parole de Jésus-Christ à ceux qui cherchent premièrement le royaume des cieux. Comme à Tours et à Rennes, un ami dévoué s'était trouvé heureux de leur donner asile pour quelques jours. Elles ont ouvert leur maison le 1er décembre; elles y ont déjà vingt pauvres. Sans aucun doute, dans la ville des aumônes, au milieu des ouvriers et des fabricants, leur établissement prendra un

(1) Louis-Jacques-Maurice de Bonald, né à Milhau, le 30 octobre 1787, sacré évoque du Puy en 1823, archevêque de Lyon en 1839, cardinal le i« mai 1841, mort le 2G février 1870.

accroissement aussi rapide et obtiendra des résultats aussi consolants qu'à Rouen et à Bordeaux (1).

Aujourd'hui (décembre 1851), la Congrégation des Petites Sœurs se compose d'environ trois cents filles. Qui pense à s'occuper de ce que font sur la terre trois cents pauvres filles destinées, par leur naissance et leur éducation, à être des servantes dans nos maisons ou de simples ouvrières en broderie et en couture ? La sagesse humaine ne saurait trouver à employer de si chétifs et si fragiles instruments. La Providence de Dieu ne les dédaigne pas, elle éclate au milieu de cette faiblesse et semble, de nos jours surtout, prendre plaisir à s'y manifester. Ce Dieu aimable et tout-puissant se complaît avec les humbles et les petits. Et tandis qu'on propose, qu'on discute et qu'on essaye à grands frais des projets insensés et ridicules de soulagement des pauvres, il charge ces trois cents filles de nourrir à elles seules, de consoler et de soulager plus efficacement que ne sauraient faire toutes les lois et toutes les administrations du monde, quinze cents vieillards en France. Toute la merveille est là; les autres détails sont superflus. Voilà ce que peut produire dans une âme sacerdotale une

(l) Nous ne nous trompions pas en parlant de la sorte en 1851 ; la maison de Lyon, établie dans de vastes bâtiments à la Vilette, nourrit deux cent quatre-vingts vieillards. Une seconde maison, fondée (1861) dans la même ville, sur les hauteurs de la Groix-Rousse, en abrite cent cinquante. Une troisième vient d'être ouverte (1879) au faubourg de Vaise.

seule étincelle de la charité divine. Réchauffées et unies sous ses rayonnements, les Petites Sœurs ne s'emploientpas seulementau service des hommes, si misérables qu'ils soient; c'est Dieu lui-même qu'elles servent. Elles lui donnent, dans la personne des pauvres, le soulagement que, selon la tradition, la sainte Véronique lui rendit autrefois sur le chemin du Calvaire. Il était alors l'opprobre des hommes, un objet de dégoût et de honte pour la nature entière, conspué, couvert de sueur et de crachats; la Sainte lui essuya le visage avec un linge. On sait comment son action fut merveilleusement récompensée, et aucun chrétien n'a jamais pu songer sans admiration et sans envie à cette gloire de Véronique. Ce que cette sainte femme accomplissait sur le chemin du Calvaire pour Jésus fléchissant sous sa croix, les Petites Sœurs des Pauvres l'accomplissent aujourd'hui, et l'admiration ne devrait pas être moindre. Elles s'approchent du visage de Jésus-Christ souffrant, de Jésus pauvre, dépouillé, outragé; insulté, rebuté et méprisé ; elles essuient cette face divine avec une grande miséricorde etun grand amour. LaSainie, autrefois, pour accomplir son acte d'amour à l'égard du divin Maître, eut tout à braver : les huées de la foule, les violences des soldats et ce mépris universel dans lequel s'était changé le triomphe du jour des Rameaux, ce mépris si puissant et si fort, qu'il avait forcé les disciples à fuir et saint Pierre à renier son

Maître. Les Petites Sœurs des Pauvres ont à vaincre aujourd'hui la sagesse du monde et les désirs de la nature, elles lui font violence et marchent au rebours de ses inclinations. Ce n'est pas tout que de vaincre la répugnance pour ces vieillards sordides et repoussants, couverts d'infirmités dégoûtantes; il faut soi-même, en dehors des soins à donner à ces pauvres créatures, où la foi des Sœurs leur fait démêler les traits divins du Sauveur, il faut s'abreuver d'humiliation et de pauvreté, d'une pauvreté si extrême que tout ce que nous en avons dit n'en peut donner une idée à ceux qui n'ont pas été admis à en pénétrer le mystère.

Tout manque en effet, tout manque à la fois dans les maisons des Petites Sœurs : après avoir triomphé d'une délicatesse légitime à l'égard de cette nourriture composée des débris ramassés de toutes parts, il faut à chaque instant manquer encore des meubles les plus usuels et les plus nécessaires à la vie. Ce ne sont pas seulement les lits, les paillasses, les draps, dont on peut être privé un laps de temps plus ou moins long au commencement des fondations. Des maisons établies depuis longtemps, et pour lesquelles la charité publique, quoique toujours active, n'a peut-être plus ces empressements des premiers jours quand personne n'ignorait la pénurie de toutes choses où se trouvaient les pauvres Sœurs; des maisons établies depuis longtemps sont encore aujourd'hui

entièrement dépourvues de chaises, par exemple ; les vieillards en ont chacun une, mais les Sœurs doivent s'en passer. Cette absence est assez générale dans leurs maisons pour qu'elles aient partout pris l'habitude de s asseoir sur les talons. C'est volontiers dans cette posture humiliée et avec des cœurs plus rabaissés encore qu'elles écoutent les instructions du Bon Pire et les avis de leur Mère dans la salle de communauté.

Un jour, un jésuite visitait une de leurs maisons; il entra dans le réfectoire au moment où la communauté allait se mettre à table; au lieu de verres, les Sœurs avaient des tasses de toute dimension , des pois à confiture, des pots à moutarde, le tout ébréché , cassé et clans un tel état que le Père invita le premier de ses pénitents qui lui tomba sous la main, à faire porter immédiatement une douzaine de verres à l'asile des vieillards. Nous entrons dans ces détails ; ils indiquent tout un ordre de faits que nous n'avons fait qu'entrevoir, car il faut découvrir ou deviner ces besoins. Les Petites Sœurs se gardent de les avouer; elles quêtent et reçoivent avec reconnaissance; mais elles ne demandent rien pour elles-mêmes. Elles craignent d'abuser de la bienveillance qu'on leur témoigne , et trouvent toujours qu'on fait trop pour elles et beaucoup plus qu'elles ne méritent.

Au milieu de ce dénuement, qu'il faut imaginer aussi grand et aussi complet que possible, nous

avons déjà insisté sur le bonheur et la joie innocente des Petites Sœurs. La joie vient de l'âme, elle naît dans les replis de la conscience. Qui peut dire de quelle ivresse sublime et tranquille fut éclairée et transportée sainte Véronique lorsqu'elle reconnut sur le linge l'empreinte du visage du Sauveur ? Nos Sœurs éprouvent la même allégresse lorsqu'elles voient paraître cette divine empreinte dans les âmes confiées à leurs soins. Elles ne se blasent pas sur cette émotion ; chaque vieillard qui retourne à Dieu est pour ces grands cœurs l'occasion d'une fête. Cette fête se renouvelle souvent, et rien n'est négligé pour qu'elle soit tout à fait légitime. D'habitude, dans les maisons nouvellement fondées, lorsqu'il y a déjà un petit nombre de pauvres, on prêche une retraite. Ses fruits suffisent à former un noyau de bonnes gens bien dévoués au bon Dieu, et qui exercent ensuite à leur tour une sorte de propagande sur les compagnons que la Providence leur adresse. Rien n'égale la joie de ces pauvres créatures réconciliées ; elles entourent les Sœurs en pleurant et en dansant, et ne savent comment exprimer leur bonheur et leur reconnaissance.

— Il y a soixante-quinze ans que je ne me suis approchée de Dieu, disait Tune, et je vais le recevoir demain!

Pas un des hôtes de ces maisons bénies ne saurait résister à cette grâce de la charité que Dieu leur réservait au bout de toutes les épreuves de

leur triste carrière. Us comprennent bien cette miséricorde, et ils la célèbrent. Après sa confession, un pauvre barbier, qu'un rhumatisme sur les doigts avait réduit à la misère en le rendant incapable d'exercer son état, regardait ses mains infirmes ; et comme on lui demandait ce qu'il considérait si attentivement :

— Je regarde le doigt de Dieu, répondit-il.

Cette résignation et cette reconnaissance éclatent partout. La joie des Sœurs se comprend ; elles ont fait leur choix ; elles veulent l'abjection, la pauvreté, l'humilité et le sacrifice. C'est de propos délibéré qu'elles ont accepté la voie où elles avancent ; mais tous les malheureux qu'elles abritent, ces vieillards perdus de vices, qui, depuis tant d'années, ne s'étaient pas rapprochés du Dieu de la réconciliation, avaient traîné leurs jours dans une révolte constante contre tous les devoirs et toutes les lois, n'est-ce pas un miracle que de les voir heureux, contents, consolés, aimant leurs Sœurs et pleins de confiance ? La main de Dieu est là, en effet. Sous le gouvernement de cette main aimable, tout prospère et tout grandit. Rien de triste dans ces asiles ouverts par les Petites Sœurs. Partout, au milieu d'une propreté charmante, la paix règne et la joie l'accompagne. Beaucoup de ces vieilles gens reconnaissent n'avoir jamais mené une vie si heureuse : faut-il s'en étonner? ils ont la paix de la conscience ! moeurs, d'ailleurs, en les soignant, en les nour-

rissant, trouvent encore moyen de leur faire mille gracieusetés, auxquelles ces pauvres gens répondent par toutes sortes de câlineries. On les traite comme des enfants ; ils en prennent le caractère, l'insouciance, la franchise des rires, la simplicité et la gaieté : la gaieté surtout, on l'entretient et on la fait naître avec soin. On chante et on fait chanter ces pauvres vieilles , on danse, et elles dansent aussi ; mais cela ne se fait que dans les grandes occasions.

Tout cependant sert de prétexte à ces expansions de joie : la fête du Bon Père, de la Bonne Mère Générale; l'agrandissement de la maison, que saisje encore ? Dans ces circonstances, il se trouve toujours quelque bienfaiteur du dehors qui augmente le dîner de ces pauvres créatures d'un petit régal, qu'elles reçoivent en remerciant Dieu. Qui ne se prêterait pas, en effet, à ces aimables fêtes ? Dernièrement, la maison de Rouen célébrait l'anniversaire de sa fondation. Les honneurs étaient pour la pauvre bonne femme qui était entrée la première à l'asile. On avait orné de fleurs son fauteuil, on l'avait couronnée ; et les autres, en riant, applaudissaient de bon cœur à ce triomphe de leur compagne, aussi vieille, aussi dénuée qu'ellesmêmes.

Les cérémonies religieuses , surtout, reçoivent à l'asile des vieillards un charmant caractère. Les fêtes de la sainte Vierge, l'installation des chemins

do croix, la bénédiction do la chapelle en sonl les occasions. Nous avons eu le bonheur d'assister un jour à la procession de la fête du Saint Sacrement. Les bonnes Sœurs, après leur journée de fatigue, avaient passé plusieurs nuits à préparer les reposons. Un vicaire de la paroisse tenait le Saint Sacrement ; il avait amené quelques enfants de chœur pour porter les cierges et les encensoirs. La procession se composait de toutes les bonnes femmes et de tous les bons hommes de la maison. Tout ce monde précédait le Saint Sacrement à travers les allées étroites d'un pauvre petit jardin. Les Sœurs chantaient les cantiques, dont tous ces pauvres infirmes, en chevrotant, en boitant et en toussant, répétaient les refrains. Le long des allées, autour des reposoirs, ceux qui n'auraient pu sans grand désordre prendre place dans les rangs, étaient à genoux ou assis, pleins de dévotion et de recueillement. A toutes les fenêtres, les impotents, ceux qui ne pouvaient remuer de leur lit ou de leur fauteuil, les mains jointes, recevaient la bénédiction du Dieu qui se complaît au milieu des pauvres.

Sous ces impressions bienfaisantes, ainsi choyées, caressées et paisibles, ces pauvres créatures s'habituent à aimer et à goûter Dieu. Dans ce calme et dans cette joie, si pauvres et si respectables, elles préparent leur bienheureuse éternité et la regardent approcher avec une inaltérable douceur. t. i 6**

J'ai va une de ces pauvres vieilles le jour même où elle venait d'être administrée. On lui demanda comment elle se trouvait :

— Heureuse ! bien heureuse ! dit-elle ; j'espère ({ne Dieu me donnera une place dans son saint paradis et que j'y serai bientôt.

Elle demandait qu'on priât pour elle. Elle était dans son lit blanc, les mains jointes et le chapelet entre les doigts, d'un air si vénérable et si reposé qu'on pouvait envier la grâce d'une pareille mort. Elle avait été recueillie à l'asile au moment où elle venait d'être chassée par ses enfants qui ne voulaient plus la nourrir. Elle ne voulait pas leur pardonner cette cruauté; mais, avec les Petites Sœurs, elle s'était instruite aux leçons du divin Maître. Elle mourait le pardon dans le cœur, la joie et l'espérance sur les lèvres, douce, calme, et, comme elle le disait avec un admirable accent, bien heureuse !

Nous n'en finirions pas si nous voulions raconter tous les traits édifiants et charmants qui se passent dans les maisons des Petites Sœurs. Le cœur et l'esprit se complaisent à ces récits ; ils témoignent que tout n'est pas perdu dans notre patrie, et qu'il y a encore place pour le dévouement, l'abnégation et la charité.

Pendant que les doctrines socialistes et matérialistes, fruit naturel et nécessaire des théories de progrès et des recherches de bien-être propagées

de toutes paris de nos jours dans les journaux et dans les livres, pendant que ces doctrines impies se répandaient partout, allumaient partout cette soif de jouissances brutales dont notre siècle a déjà vu tant d'actes redoutables, l'œuvre des Petites Sœurs des Pauvres, comme une protestation de l'esprit de foi et de piété, comme un gage de miséricorde et une source de bénédictions, prenait ses accroissements et s'établissait partout. Rien ne l'arrête : leur quatrième maison a été achetée en 1848 au moment de la révolution de février, la quinzième et la seizième vont s'ouvrir ces jours-ci (décembre 1851) à Marseille et à Lille.

Espérons que le développement sera toujours rapide, que l'esprit restera toujours le même, et que bientôt toutes les villes de France connaîtront les Petites Sœurs des Pauvres. Jamais le monde n'eut tant besoin de prières et de charité, de respect et d'amour de la pauvreté. C'est là seulement qu'il trouvera les lumières nécessaires pour civiliser les Etats et en fonder le gouvernement. Ce n'est pas assez de comprimer les passions, il faut en détruire la source et ôter des cœurs cet amour effréné des plaisirs dont on les a enivrés. La force est impuissante à cette dernière entreprise qui reste du domaine de Dieu. Il y demande cependant encore le concours des hommes ; c'est à eux d'ôter et d'aplanir les obstacles qui peuvent contrarier l'action divine ; c'est à ceux surtout qui sont investis de

l'autorité, qu'il appartient d'appuyer et de garantir la liberté du bien, de contenir et de réprimer les puissances du mal.

Post-Scriptum. (Juillet 1877.) — En faisant réimprimer aujourd'hui cette petite notice, nous aurions voulu la compléter et raconter les progrès de l'œuvre des Petites Sœurs des Pauvres durant ces dernières années. Nous avons reculé devant retendue de la tâche.

La petite œuvre, commencée si humblement à Saint-Servan, est devenue une des plus imposantes et des plus puissantes manifestations de la charité dans notre siècle. Près de trois mille Petites Sœurs ont embrassé l'Institut de M. l'abbé Le Pailleur, et vivent selon l'esprit qu'il leur a inspiré. Elles occupent en France et à l'étranger cent cinquantehuit maisons. Elles soignent et elles nourrissent de dix-huit à vingt mille pauvres vieillards. Les merveilles des premiers jours se sont renouvelées de toutes parts. Le petit noyau planté il n'y a pas encore quarante ans, par une main sacerdotale, a pris, dans l'abnégation et l'humilité, une germination admirable; il est devenu un grand arbre, ses rameaux s'étendent au loin ; ils ne couvrent pas seulement la France et une partie de l'Europe, ils s'étendent sur l'Afrique et sur l'Amérique. Beaucoup d'âmes se reposent à leur ombre et y chantent, comme dans un asile béni, leur dernier cantique

d'actions de grâces dans la paix et dans l'amour de Dieu. Ce n'est plus là la matière d'une notice, c'est tout le sujet d'une grande histoire, et peut-être les temps ne sont pas venus de l'écrire. Nous nous contenterons de joindre aux renseignements que nous avons été à même de recueillir sur les commencements de la Congrégation des Petites Sœurs des Pauvres, la liste des maisons qui en dépendent aujourd'hui, et la date de ces diverses fondations :

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