‹ Les signes du tempsChapitre 26 sur 148 · LA VIE DES CHAMPS · texte numérisé non relu

LA VIE DES CHAMPS

dure, calme, obscur, mystérieux comme celui d'une chapelle, et d'où descend jusqu'à moi, au lieu du son de la clochette, le chant inspirateur des oiseaux. Ce serait le cas, sans doute, de donner l'essor à cet essaim de \oix inlérieures que font toujours éclore les derniers soulfles de l'hiver et les premiers rayons du printemps , de répondre au provoquant appel des boutons et des fleurs, et d'entonner un hymne en l'honneur du ciel bleu !

Mais j'ai mieux à faire. Je veux entretenir mes lecteurs des graves devoirs de la vie rurale et non esquisser des tableaux champêtres. Hélas! il faut bien le dire, cette vie qui était, il y a deux siècles, la force et l'honneur de la société française , va chaque jour disparaissant de plus en plus de nos mœurs. On lui a substitué le séjour prolongé dans les villes, la saison des voyages et des eaux, le plaisir banal et bourgeois de la villégiature. Et pourtant la vie rurale, telle qu'elle a été si longtemps comprise et pratiquée par nos pères , est un des éléments nécessaires de la prospérité publique. Elle est la cause première de la pureté des mœurs, du bien-être des familles, du repos de la cité , de la force de l'État. Si elle ne se rétablit sur ses anciennes bases, il faut désespérer du salut de la France. Voyons donc ce qu'elle a été dans le passé , pour mieux comprendre ce qu'elle devrait être dans le présent et dans l'avenir.

oO LES SIGNES DU TEMPS.

J'ai été conduit à ces recherches et à cette étude en feuilletant naguère un opuscule recueilli sur les quais et intitulé : Des devoirs des seigneurs dans leurs terres , suivant les ordonnances de France ' . C'est un petit livre vieux et noirci dont la reliure a été fatiguée par un long usage, et qui porte sur ses marges, sur son titre et sur ses gardes, les noms manuscrits de quelques gentilshommes, ses propriétaires du temps passé, qui étaient pour la plupart de cette forte race bretonne dont l'histoire gardera le souvenir, et qui a toujours été fidèle à servir Dieu, à protéger les pauvres, et plus soucieuse d'accomplir un devoir que de réclamer un droit. En 1703 il appartenait à messire Phelippe Jean de Quellenec, escuyer, sieur de la Salle, conseiller du Roy et son procureur au siéije royal de Chateauneuf et du Fanuhuelgoat en Lande lie au ; en 1736, au sieur de Roscoat de Keruerder; en 1776, à Monsieur de Tonquedec , etc.; aujourd'hui, il fait partie de la bibliothèque de M. Louis Yeuillot. Les petits livres ont leur destinée.

Ce n'est pas sans une admiration mélangée de douloureux regrets que j'ai lu cet opuscule , qui montre à chaque page quelle grande et tutélaire institution c'était que la propriété telle cpie l'avait faite le vieux droit germanique interprété par les ordonnances des rois Très-Chrétiens depuis Charle-

1. Paris, Pierre le Petit, 1668, in-1'2 ilc oent quinze pages.

ORDONiNANCES SUR LA VIE RURALE. 51

magne jusqu'à Louis XIV. Là où trop souvent l'exercice d'un droit égoïste et brutal existe seul aujourd'hui, que d'obligations strictes, que de devoirs étroits étaient imposés au seigneur envers l'Eglise et ses ministres, envers ses vassaux et surtout envers les pauvres, envers les faibles et les déshérités des biens de fortune! Devoirs de religion, devoirs de justice, devoirs de charité, tout est prévu et minutieusement réglé par les ordonnances royales. Le plus humble des droits inhérents à la propriété donne lieu à une foule de devoirs parfaitement tra^ ces et définis, et dont rien ne pouvait dispenser.

On sait, par exemple, que les écrivains de l'école révolutionnaire ont fait grand bruit autour de certains droits du seigneur. Ils ont calomnié les uns, dénaturé les autres, et, en tout cas, ils se sont bien gardés de tenir compte des obligations inhérentes à l'exercice de chaque privilège. A l'église, par exemple, le banc seigneurial les offusque et les honneurs et préséances accordés au châtelain leur semblent contraires à l'égalité évangélique. Les faiseurs d'opéras-comiques n'ont pas peu contribué, de leur côté, à l'impopularité et à la ruine de ces vieux usages en déversant le ridicule ou l'odieux sur les « marguilliers d'honneur. » Or veut-on savoir quelles étaient les obligations qui incombaient à ce titre de marguillier d' honneur? Laissons parler une ordon-

o2 LES SIGNES DU TEMPS.

nance de 1 o39 : « Comme il arrive rarement que le revenu des fabriques des églises de la campagne soit assez grand pour fournir à toutes leurs dépenses.... il est besoin que la piété du seigneur supplée au reste, et excite par l'exemple de sa libéralité tous ses sujets à contribuer quelque chose de leur part à la décoration de leur église. Si les seigneurs temporels étaient véritablement possédés de l'amour de Dieu, ils diraient avec le prophète : Seifjnem^ j'ai aimé la décoration de votre maison et l'embellissement du lieu oh repose votre gloire, et ils auraient honte d'avoir chez eux tant d'argenterie et d'embellir et ajuster leurs maisons avec tant de soins, cependant que le corps de Jésis-Christ leur maître ne repose que dans du fer-blanc, dans du cuivre ou dans de l'étain, que sa maison est sale, pauvre et abandonnée, et que les ornements qui servent à ces mystères tout divins sont plus chétifs et usés que les habits mêmes de leurs valets '. »

Dans plusieurs localités le seigneur comptait aussi parmi ses privilèges la nomination à certains bénéfices et charges ecclésiastiques. En revanche, dit une ordonnance de Henri III : « Nous donnons les ecclésiastiques en garde aux gentilshommes et sieurs des bourgs et villages où ils résident. Nous

1. Franyois l-^^à Yillers-CoUerets, 1539, cli. II, art. 13 et 14; et à Compiègnc, art. 15.

Page 1