‹ Les Slaves de TurquieChapitre 19 sur 28 · II · texte numérisé non relu

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178 Lfc& sLaVes b'oklkkNt.

scAlofïïâs, ahsed de débartjuetneht destlhées aiix êhalôupes , échanger ces ptroduits coûire des at*hiëft; deb draps grossiers, des manteaux, venus de k GâUbiré. Tous les chàteaUi de cette côté ébUt é'ctiu^ par déé troupes db sultan , qUi y ViVëUt bârribâdéés bùit et jour comme dans des couvehb. Sbiv&Ut l'ëkefaiple deis Chefs de pàlikares grecs , le^ gôbvëtneûrâ, pour utiliser leurs soldats, les transforment en pâtres et leur donnent à garder dés troupeaux de chèvres sur les remparts verdbyàiits de léUrs donjons. Les Liàpes, au temps de Skanderberg, pratiquaient enCore le catholicistue latin. Depuis , ils ont passé les uns au schisme grec, les autres à Tislamisme ; mais les traces de ririfluehce slave qu'ils avaient fortement subie SB sont perpétuées dans les noms de leurs bourgades.

La principale rivière de la Liapourie est la Sôùchitsày qui descend des monts Kimariotes. Celte rivière lôfiFre sur ses rives volcanisées d'abondantes mines de soufre, de bitume et de poix fossile j qui , exploitées depuis plusieurs siècles , deviennent de plus en plus productives et fournissëhl chaque année Un chargeihent considérable à des navires venus de Corfou, de Malte et d'Italie. Les bavants ont vu dans la Souchitsa et ses afâbents , sur lesquels des gaz sulfureux s'enflamment souvent en temps d'orage, le iVj/mphœum de Plutarque, qui roulait des flots de feu à travers les champs sans porter le moindre

LÉS QbAtBlS ÂLfiANlËâ. {^9

dommage à là Verdui^e. L& plus abondante de ces miheâ de bitumé se ti'ôuVè a Sèlenilsa, près du village de CâAôhàï^o, où là rivière des Liâmes s'Unit à là Volbu^sa. Là s'élêvë une enceinte dé ruihes, de pi'è^ dô tt*bis iïiilleâ àè circonférence , à|JJ)eléë du nom filâvon de Cràdichta; on a cru recbhbaîti'e dàAâ ses débris la &orissahte Byîlis, qUô Néoptolème , toi des ^fyrmidons y fonda aux confins de nilyrie. Les archéologues retrouvent aussi Oricuni dans Porto-Raguseo , appelé ttman-padicha (port impérial) par les Turcs, qui semblent en avoir deviné IHmpoi'tance, Ce vaste port, au tond d'un beau golfe, est le seul de là c6te albanaise qui pourrait, cotnme station militaire, rivaliser dans l^Àdriatique avec Kataro. Porto-Raguseo n*est visité aujourd'hui que par quelques barques marchandes sand cesse expo<^ sées aux lâches surprises des Liapes , qui , n'osent être pirates ouvertement, tâchent au moins de faire échouer les navires aSn de les dépouiller.

Le principal phar des Liapes est celui des Kimariotes, brigands pour la plupart dans les Âcrocéraunes , ou consaires sur les plages que dominé le cap de Chimeriun^. L^acropole homérique de Kimara, au-dessous de laquelle des marchands grecs ont leurs magasins, leur sert à parquer leurs troupeaux et à recueillir leur butin. Après la ville de Kimara vient celle de Drimadès, voisine de Paleassa, Tantique Paleste ,

i80 LES SLAVES d'oRIENT.

OÙ aborda César dans une anse appelée aujourd'hui Kondami. Paleassa conserve Tenceinte péiasgique d'un hiéron où se trouvait, s'il faut en croire les archéologues, le terrible autel des Euménides. Cette plage, au dire des Liapes, est encore infestée par les pagania (loups-garous) , qui courent la nuit portant des démons en croupe. Près de là le vaste port romain de Panormos (Portor-Palermo) n'est pas encore entièrement ensablé et offre un débouché facile à la vallée de Delvino. Ce bassin, le seul de l'acrocéraunie qui soit cultivé, et où le citronnier, Tolivier, le grenadier, croissent partout, pourrait devenir en d'autres mains que celles des Liapes un vrai jardin des Hespérides. La cité de Delvino s'élève au centre de ces campagnes délicieuses; quoiqu'elle n'ait que six cents maisons, elle couvre l'espace d'une lieue sur le versant d'une montagne. Lecaslro de Delvino, qui surmonte un mamelon isolé, où l'on ne peut gravir que par un sentier périlleux , est la résidence du pacha. Au bas de la fière demeure desbegs, l'humble varoch renferme les boutiques grecques et le rustique palais de l'évêque. A quelques lieues de Delvino, un pont ogival, qui de loin semble un arc de triomphe , s'élève dans le désert sur le torrent de la Pistritsa au milieu d'énormes tas de ruines appelées Pheniki. Là comme à Nicopolis, parmi les plus élégants débris de l'art grec, se trouvent des piliers octogones et des chapiteaux

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gothiques du temps de la domination normande : Phenice , que Polybe déclare une des principales métropoles d'Épire , existait donc encore quand les barons français apportaient dans ces régions les institutions latines.

Du côté de l'Épire , la bicoque féodale d'Agio&- Vasili (Saint-Basile) marque la limite de TAcrocéraunie. Du côté de Corfou , les Liapes ont pour boulevards les dangereux écueils qui hérissent la côte de Butrinto (l'antique Buthrotum). L'archéologie trouverait une riche moisson à faire dans l'acropole pélasgique de Buthrotum , dont le double rempart protège un amas confus de débris païens , chrétiens , mauresques , byzantins, normands, inexplorés jusqu'à ce jour. Cette acropole s'élève dans le désert , non loin du port actuel de Butrote ou Gerovoglia , que les Vénitiens, et leurs successeurs les Français du temps de la république, occupèrent, sans s'inquiéter des campagnes environnantes ^ où ils laissèrent errer les pâtres : il leur suffisait de garder militairement un fort triangulaire, bâti au-dessus de leur comptoir, qui est maintenant la douane turque. Quel artiste généreux se dévouera à venir dessiner tant de monuments inconnus ?

Quoique appartenant de nom auxDjamides, la côte qui s'étend de Butrinto à Prevesa est à peu près grecque. Des tribus helléniques indépendantes y florissaient naguère; celle des Phila- \\s (associés^ exploite toujours le vallon de laKa-

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lamas (Thyamis), dont elle occupe le^deux rives jusqu'à Keracba , bourgade et petit port qui se^^ de débouché industriel à cette tribu paisible et laborieuse. Les Philatis ont fkit de leur territoire une petite oasis; les champs de ipillet, de riz, dç maïs, de tabac, s'y montrent entrecoupés de jardins quç traversent dans tous les cens des tranchées entretenues par les eaux de \a^ Kal^imas. La cité de philatis Qtait encore, il y a trente ans, ornée de beaux aqueducs et de nombreuses fontaines: étagée sur un moqt très-élevé , elle formait aqtant de rues qu'il y avait de phars différents dan^ la tribu. Maintenant cette ville est un ama^ de ruines. Dans le vallon de la Kalamas débouche celui de Kourendas , qui conserve au lieu dit Paleo-Castro les restes imposçints de Passarqn, capitale de l'ÉpiVe au temps dePaul-Émile,

Les Philatis étaient parvenus à grouper autour d^eux un grand nombre de communes indépendantes, telles que Gomenizza, avec sa petite baie entourée d'écueils, mais où les vaisseaux de guerrç trouvent un mouillage sûr, — l'antique Sayadès, dont la rade étroite domine le canal de Corfou , — Margariti abritée par ses montagnes, — Paramythia défendue par des pâtres féroces , et la ville deLorouxavec sa ceinture de remparts escarpés. Ces petites républiques étaient confédérées avec celle de Parga qui , en cas de revers , servait d'asile à leurs citoyens. Parga, bien qu'elle ne comptât qu'une population de huit mille âmes,

LES QUATRE ALflANI^S. ^$3

était puissaqte par son unité, soi) cpipmfsfca et la positiqn dp sa forteresse. Cepepc^^i^t» ppur mieux résister aqxTqrcSj, elle av?>it 4A i ^J\ 1*47, reconnaître le protectorat dç Vei^iqe^ (jui d^p^ip lors la défendit constamment , et forQa \\m\, fpjp les Osmanlis à en lever le siège. Ces; frj^^Q, ef^core ii^dépendant^s à Tentré^ fie nf\\je sî^p)e, oTit perdu aujqurd'hui toute ç^fLÎstence munjçir pale. Leur industrie et leur c'oipmerce oi)tp$tr^g^ la ruine de l^urs institutions ; les marécage^ f^ prennent peu à peu sur leur territoire la pl^ce àes champs cultivés, e\ contre les fièvres d'pté les paysans n'ont plus d'autre remède que la fuite. Quittant leurs huttes, devepues (l'humide^ étuves , ils vqnt camper dans les pâturages, Qù ils suspendent leurs lits aux arbres |es plus éleyps pour mieux se préserver ^es ex^ialaispns (je 1^ terre, et recevoir les brises rafraîchissaiites du ciel.

Un sentier qui serpente au-dessus d'affreu^t précipices conduit de la ville ruinée de l^oroux ^ Souli. Ici déjà la langue grecque, qui partppt résonne, avertit l'Europépn qu'il touche aijx dernières limites du pays des Skipetar?. Cependant Souli et ses environs font epcore partie de l'^}: banie officielle, et trop de souvenirs se rattachent à ces lieux pour que le voyageur pujs^e leur refuser son attention. Le pays de Souli, qui dut faire partie de l'antique Selléjde , offre des ruines curieuses, celles de la cité de Pandosie, près du

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village de Sévasto, et les monuments bien conservés de Cassiopea, près du gouffre de Zalongos, où se jetèrent héroïquement les femmes souliotes poursuivies par les Turcs. Situées à douze lieues de Janina , baignées par la rivihre noire (Mavropotamos) qui est l'ancien Achéron , et voisines de phars indépendants d'une grande férocité, notamment de celui de Dervigniana, les montagnes de la Gassiopée étaient devenues un champ d'asile, une forteresse naturelle pour ceux qui voulaient se soustraire à la persécution des Turcs. Sous le nom de Souliotes, ces réfugiés y avaient construit une vingtaine de gros villages. Celui de Skouitia, au midi , gardai tla seule gorge par laquelle ce canton fût accessible, et il la dominait tellement , qu'aucune troupe ennemie ne pouvait s'aventurer dans ce déûlé sans être aussitôt écrasée. Parmi les autres villages, également assis au bord des abîmes ou sur des cônes escarpés, se distinguaient Mega-Souli, Agia-Paraskevi, Milos, Vounen-Zavrouchon, Laka, Kiafa, Tsagari. De légers ponts de bois unissaient entre eux tous ces postes , dont les Grecs actuels peuvent à peine indiquer l'emplacement. Le fort même de Paraskevia ou de Sainte- Vénérande a disparu. Le nouveau fort d'Ali- Pacha, inattaquable tant il est escarpé, s'élève seul sur ces monts déserts et garde le cours del'Achéron , qui tourbillonne au-dessous du château, à huit cents pieds de profondeur. Outre les villages spécialement souliotes,

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il y en avait d'autres en bien plus grand nombre, éparpillés autour de la montagne dans les vallées extérieures, délicieux asiles qu'embaument le myrte, le serpolet, la sauge, le thym , le haut laurier, le romarin, la mélisse chère aux abeilles , et le narcisse , dont les vierges grecques font leurs guirlandes. Ouverts de toutes parts et ne pouvant être défendus , ces hameaux de pasteurs étaient, au moindre bruit d'une invasion , évacués par les habitants , qui se réfugiaient avec leurs biens dans l'intérieur de Souli. Mais ce territoire , long de dix lieues sur deux ou trois de profondeur, manquant de sources et dépourvu de céréales , ne pouvait soutenir un blocus prolongé. Dès que le blocus devint possible, Souli dut s'attendre à périr. Les horreurs qui signalèrent la destruction de cette république forment un des plus affreux épisodes de l'histoire contemporaine, épisode digne d'Ali-Pacha et de ces gorges déjà maudites par l'antiquité (infâmes scopuli Acrocerauniœ)j où les Grecs. avaient placé le sombre Erèbe, le Cocyte et l'Achéron.

Ce dernier fleuve, au sortir des passes de Souli, s'engouffre et se perd dans des cavernes , autour desquelles la vie, même végétale, semble près d'expirer. Ces vallées lugubres figuraient aux yeux des Grecs l'empire d'Orcus et du Chaos, l'Aïdonie, royaumedePluton, suivant Homère, était la plaine des fantômes et des expiations (noipaii.\jQib>y TTg^tov). De nos jours, le canton de Paramythia

tg6 LES SLAyBS p'ORTETfT.

pqrje encpre le nopi il'Aif^onîe, et son a^cppole àmnaise, bordée de canons tprçs, fait tquipur^ tfembler les Grecs, qpmnie aux temps où ils croyaient y entendre le cri des Euménides. Le {ÇQuffre qui paraît avoir été l'Averne,- s'appelle {naintenant la source dp Saint-George : bpndissante comme Ip courpiier de l'arcl^ange exterini* natefir du ^ragon. cette ças^çade jâi||it, aussi large qu'un fleuve , deç flf^ncs caverneux de la montjigne, et, £jprèQ une coursQ de quelques lieues y se jettpdans l'AchérpR. Sorti cjesglacier^ du mont Tymphé , VAcl^éfon arrp^e en écumant l'aride vallpn de ÏÇpurendas , lopge les vfiétéares (lieux hauts) de Souli , (îont les rocs éblouissante se voient de la pleine mer, et disparaît enfin dans le marais achérusien. Ce marais entoure le yijlage deGlykys-Limen , appelé par lesVénHiens Pprto-Fanari , h cause de son fanal. Pqrtp-f anari était autrefois la ville sacrée (Je Pluton , et se npmnjait Ephyre on Cichyrp. Ceux qui changent le nîythe en histoire prétendent que l'époux de Proserpine régna sur les Molosses , fut attaqué par les princes Thésée et Piritholis, les vainquit, et les enferma dans les cachots de Cichyre sous la garde de Cerbère. De là naquit, disent-ils, la fiction des enfers.

Ce petit port doit son nom actuel de Glykys à Veau douce dont il est rempli , malgré le voisinage de la mer. On y remarque le couvent en ruines A'A'f-Dofiati (Saint-Donat), construit avpc

LES QQATBB ALBAlfIBS. \^^

les pierres du ten^ple d'Aïdoneus ^Plulon), dont il reste encore ^ept belles colonnes en granit ^g;ptien. Les pîeusep théories grecaueq partaient çie ce temple pour remonter ^e fleuve' infernal, ^ travers le marais acliérusien , donf les exhalaisons phosphorescentes, voltigeant encore la nu\\ s\LV ses eaux , justifient la peinture quç f^is^ienf les poètes des vagues epAan^mées du Ph|^^tpq. Lfi chapelle d'Agi9,-Glyl^ys, la sainte dauce (sur-i nom g;*ec de Marie), fetentii; aujourd'hui dç^ louanges de la Vierge , qui a succédé à frôlerpîne dans Iq culte (les ha^itapts de Gichyre. Epfin le Cpcyte , affluent dq l'Açliéron , es{ retf ftpyé par les archéologues dai)s le torfcnt de Yay^ . qq j dpscend de^ monticules de Marga^^iti. Qp fait ^j^^si le procès au payant Meletiu^ i qui, né p.J[ftp|pa^ avait vu tout l'enfer homérique autour de ^ yiDo natale ; mais on oublie que d'autfes liei|x , décQ-< ré^ des mêmes noms, se trouvent près deN^pjpg, et que les ancienp avaient plus d'qne porte pqpf descendre dans Tenipire des morts.

Le fertile plîjteau (^u\ termine l'Albapie grecaue Qu-desspus 4u Pipde s'î^ppelle encore Champs- Elysées. Là on peut savourer ayec délices toute la poésie de )a vie rustique , surtout quand les belles paysannes épirotes^ parées des roses de rpai , ge répandent d^ns les bocages pour y célébrer par leursdanspsrépithalamedeFloreetdufrintepips.

Parmi leç villages des Champs-JÉIysées se remarT qqent BQfji'ai qui fut tout eptier peuplé de pau-

188 LES SLA VIS d'orient.

vres Bulgares enlevés de leurs foyers par Ali*Pacha durant son expédition contre Pasvan-Oglou; Rhodostopos (le lieu des roses), et Protopapas,petit fort sur un roc aride , mais pittoresque. Cette magnifique plaine, d'une étendue de cinq à six lieues , est située entre le lac d'Orako et les contre-forts du Pinde, qui ne sont pas moins riants que TÉlysée. Si le despotisme laissait se développer librement les tribus de ces vallées , de belles cités ne tarderaient pas à y surgir; le génie et l'activité grecs s'y réveilleraient avec une vigueur nouvelle; les bosquets du Pinde et de l'Elysée redeviendraient, comme autrefois, le séjour d'une population heureuse et calme. Aujourd'hui le Grec n'y vit que dans la terreur, et, si les orages qui agitent toujours les chênes de Dodone ne le font plus frissonner , en revanche tout courage l'abandonne au seul bruit des pas d'un Osmanli. Toutefois, derrière ces Grecs timides, ily aies Grecs indomptés des monts Agrafa, et une armée conquérante serait mal reçue dans ces vallées. Les Thésée et les Pirithoûs nouveaux qui se hasarderaient dans l'Épire ne seraient pas mieux traités que leurs devanciers par les héroïques brigands du Cocyte et de l'Achéron. L'empire ottoman fût-il démembré , l'Albanie pourrait rester encore longtemps indépendante, car un gouvernement européen se résoudrait difficilement aux énormes frais de campagne nécessaires pour forcer dans leurs inaccessibles retranche-

LBS QUATRE ALBAN1E8. 189

mentsdes montagnards naturellement rebelles à toute domination étrangère.

Faire l'histoire de la Skipérie , ce serait donner la clef de bien des mystères qu'offrent encore les rapports mutuels des langues et des peuples de rOrient européen; mais quel autre qu'un indigène pourrait écrire cette histoire ? Pour nous Occidentaux, un seul fait se dégage nettement du chaos des annales albanaises : c'est qu'à toutes les époques le peuple skipetar semble destiné à former le dernier boulevard des libertés grecoslayes. C'est lui qui résista le plus longtemps aux Romains ; attaqué avant les Grecs, il ne céda qu'après eux. Jamais il n'ja subi complètement le joug des sultans. Depuis que l'astuce ottomane l'a désorganisé, il tourne vers la guerre toute son énergie, et sur les champs de bataille il a été maintes fois la terreur de l'Orient et de l'Occident. On doit remarquer cependant que tous les grands hommes sortis du sein de la nation albanaise ont fini par devenir ou Slaves ou Grecs, et par léguer leur nom et leur gloire à l'une ou à

IdO LfeS SLAVES U'OHiëNT.

l'abtf é Ûé ééâ deut àDôiété^. C» phénomèiie itiorà) ne saurait avoir d'autre t^âUSé l|ilë là destitlëe primitive des Albanais, placés comme intermédiaires entre les deux grandes races de la péninsule classique. •.

Malgré tous les efforti des savants, la généalogie des Albanais est encore un problème. Si l'on s'en rapporte aux Mirdites, qui se croient la plus noble race du monde, et qui regardent les Français comme le plus glorieux peuple après eux , rÀîbatiais est ifrèrè de berceau dii Français. Moins cômpiulsâttte, l'histoire lioùâ montre l'Albanie ancienne dàûâ le Cauéâse , limitée au stid par l'Arménie, et à l'orient par la mer CasplélDae, le pays des Chétechips et Tlbériô, Êpire toucasietine , actuellement nommée GfUsie. La capitale de cette Albanie primitive se nommait Albanûm; 0II0 occupait à peu près remplacement de la ville moderne de Bakôû, et le Samour doit ètr^e lé Qeuvé Albanô des aïiciens géogràphôs. L'importante cité de Ksamakhia, aujourd'hui Chamàkhia, iTut probablement la patrie des DJa^ mes. La tribu des Toxides, trouvée en Mingrélie par le voyageur Chardin, doit se rattacher aux Toâkes ou Toxides d^Europe. L'époque où leurs premières colonies franchirent les mers , eât antérieure âlii temps historiqueis. L'expédition de Jason àColchos détermina, selon iPouqueville, une invasion vengeresse des AlbdnesdeCotchide dans là. pVesqu'île grecque , où ils s'infiltrèrent par la

Lteft QOAtRB ÀLBAMilBS. \9i

Mûcédmbë, pout* allet* fonder Mt TAdl'iatique Colbhiniuln^ aujourd'hui Duld^noi

Quant aùt phàrs dont ëe compose àujoul^d'hbi te peuplé knihlite, Ptôléniéé senibte déjà les dédignef ttU'detiohd biôéte db hotrë ère qu&ttd il parle d^ môtllâgilatiid librefi t{ùi tBntouraient Albanopolis (Ëlbaa&atl), et que Pline partage ëti douîë tHbUs. Ceà tribus, lAis^ééis danft un dédaigheui oubli par iesgéographeôd'alor^^, ëiaiétlt enclavéëâ dans led populations de l'empire i-oinàin. Rtai^, étrangers à c^ed divisions officielles , les Mirdites, du haut de leurs mobtaghes , pouvaient sourire en voyant les prétendus maîtres du monde tracet* dés frontières idéales là où h'atteigtiait pas leuf épée^et déclarer abolies des nationalités qui ne peuvent pas plus disparaître que les climats et les fleuves. Sôus les empereurs grecs , les Mirdites cohtinuèrent à vivre obscurs, sans autres loib que leurs mœurs, sans autres chefs que leurs vieillards, jusqu'au jour où l'apparition des Turtcs les força enfin de se montrer sur la scène du monde.

Devehus maîtres de l'Albanie pat la capitulation dé Janina en 1431, les Conquérants asiatiques virent bien qu'ils ne pourraient établir leur dominatioii au milieu de ces tribus, s'ils rie provoquaient parmi elles la discorde et l'apostasie , afin d'opposer un jour des phars musulmans aux phars chrétiens. Cette politique k^ussit chez les Albanais du midi , civilisés et amollis

parle luxe; mais, dans les rudes montagnes de la Mirdita, toutes les tentatives échouèrent. Enfin George Castriote, surnommé Skanderbeg, se mit à la tète des Mirdites, qui commencèrent leur lutte immortelle. Pendant deux règnes consécutifs, ils battirent les Turcs en toute rencontre. Les historiens ont fait de George un roi puissant, qui gouvernait de vastes états ; en réalité , il ne possédait que Croïa., Lissa , Durazzo et la partie du Mousaché qui s'étend sur la rive droite du Berathino; il n'était que le chef militaire d'une ligue de seigneurs latins, ducs, comtes et barons, devenus par les croisades maîtres de tous les forts de la Mirdita. Nous ne raconterons pas les prodiges de bravoure qui remplirent vingt-quatre années de la vie de Skanderbeg. Le souvenir de cette existence héroïque entoura de terreur et de respect le nom des Mirdites, et leur assura pour des siècles une indépendance , sinon reconnue endroit, du moins admise de fait.

La coalition des clans skipetars fut rompue après la retraite de Skanderbeg ; mais l'attitude toujours ferme des Mirdites entretint chez les autres Albanais une noble ardeur pour l'indépendance. La grande ville de Janina maintint ses privilèges, et continua de s'administrer à l'intérieur comme une république ; ce ne fut qu'en 1746 qu'elle se vit pour la première fois soumise au haraich. Les tribus chrétiennes de la côte, soutenues par les Mirdites, et pourvues abondamment

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d'armes et de munitions par les Vénitiens de Corfou y transformèrent la tcheta en croisade, et depuis ce temps la petite guerre n'a plus cessé un seul jour.Pendant que les Mirdites bloquaient les Turcs dans les forteresses du nord, les phars deKimara, des Philatis, de Margariti tenaient en haleine les Turcs deJanina. L'âme de cette coalition maritime était le port de Parga adossé à la fameuse montagne de Souli. La république souliote devint déplus en plus puissante jusqu'à ce qu'Ali-Pacha crut enfin devoir diriger contre elle toutes les forces musulmanes de l'Albanie. Il ne réussit qu'après douze années de luttes à détruire les Souliotes; leur chute entraîna successivement celle de toutes les tribus maritimes, et Parga elle-même fut vendue, en 18i9, au pacha d'Épire par l'Angleterre.

Pendant que l'Albanie hellénisée voyait ses phars chrétiens subir le joug des tribus musulmanes et toskes , dirigées par Ali-Pacha , il se passait dans l'Albanie mirdite et septentrionale des scènes non moins tragiques, d'une portée sociale non moins vastes, et qui tournaient finalement à l'avantage des chrétiens. Pour avoir une idée complète de ces événements auxquels l'Europe n'a fait aucune attention , quelque impor^ tants qu'ils fussent pour l'avenir de l'Adriatique et de la Turquie , il faut remonter jusqu'à la révolution française.

il. i3

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Joseph 11 régnait à Vienne^ et tachait d'exploiter à4groo profit rélan des peuples Ters l'indépendance. Les Mirdites cherchaient un nouveau Skanderfa^ , et le visir de Skadar, Mahmoud-Ba- Bàklia, qui y descendant du héros albanais, affectait un grand penchant pour les chrétiens, n'eut pas de peine à gagner la faveur des tribus mirdites. En 4780, rAutriche proposa au visir Mahmoud de le reconnaître comme souverain indépendant de TAlbanie dès qu'il aurait reçu le baptême; dès lors il ne balança plus à se révolter, et, rassemblant tous les capitaines djègues et mirdites , musulmans et chrétiens dans un grand sobar (assemblée nationale) à Podgoritsa, il jura avec eux sur l'Évangile et le Koran de combattre jusqu'à la mort les ennemis de leur liberté. Un sénateur de Raguee, Bernard Gaboga , vint féliciter et remercier Mahmoud-Basaklia au nom de sa république, et Joseph II lui envoya solennellement une énorme croix en argent massif. Mais, en même temps, à Stambol, le grand moufti lançait Fanatfaème sur la tête du visir rebelle ; il le déclarait fermanlia (proscrit) et l'excluait à jamais du paradis des croyants. Le seraskier de Romélie partit avec trente mille Turcs et arriva, prompt comme la foudre, devant Skadar, où Mahmoud, qui ne l'attendait pas encore, avait à peine deux cents soldats. Fort de l'alliance des capitaines mirdites, Mahmoud s'enferma dans le Rosapha , espérant que ses amis ne tarderaient pas à commencer

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leurs tchetad contre Tarmée envahifisante» Son espoir ne fut pas trompé. Tous les pachas rdmér- Ilotes j qui étaient accourus avec leurs troupes pour ravager la Mirdita où chacun d'eux avait son camp à part, furent attaqués le même jour et à heure fixe par les tribus mirdites. On eût dit de nouvelles vêpres sictUennes^ pas un Turc n*échappa; ils furent expulsés même des petits forts qu'ils avaient possédés jusqu'alors , et dont les garnisons périrent jusqu'au del*nier homme sous les coups impitoyables des Mirdites latins. De son côté j le visir Mahmoud réussit à brûler , an moyen de radeaux enflammés, la flottille turque qui j ancrée dans la Boïana , bloquait et affamait Skadar. Par une autre ruse de guerre, il se débarrassa également des deux mille Autrichiens que lenr ambitieux empereur envoyait vers la Mirdita sous prétexte de la protéger. Ayant peu de temps après découvert les menées de l'agent impérial Br^nard et de ses collègues, il les fit périr, et envoya leurs tètes à la sublime Porte comme gage de réconciliation. Le divan fut heureux de voir Mahmoud le noir ou le félon si bien disposé à son égard. La victoire du rebelle fit lever l'excommunication prononcée contre lui , et le visir triomphant resta assis au Rosapha comme un souverain sur son trône. Enfin sa mauvaise étoile et l'absurde haine des Mirdites latins contre les schismatiques le poussèrent en 4795 sur les Monténégrins , qui s'enfuirent devant lui jusque dans

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les gorges de Tsetinié, où ils le cernèrent, le firent prisonnier et le décapitèrent.

Ali de Janina avait habilement profité de la guerre faite par le sultan au visir de Skadar; il s'était emparé d'Ocrida , dont il avait massacré tous les habitants mirdites et iliriens pour les remplacer par des hommes dévoués à sa cause. Ocrida commande avec Metzovo les seuls défilés par lesquels on puisse pénétrer de Gonstantinople et de la Macédoine en Albanie. Maître de ces deux points, Ali put isoler la Mirdita, la travailler en tous sens par ses émissaires et y semer la discorde. Les Mirdites déjouèrent ses efforts , et Ali fut réduit à tourner ses espérances vers des intrigues de harem. En i819 , il maria la fille aînée de son fils Veli au nouveau pacha de Skadar, le jeune Moustaï ou.Moustapha. Épirotes et Mirdites confondus célébrèrent à Janina pes fiançailles par des orgies barbares ; mais Moustaï ne quitta point Skadar et envoya chercher sa fiancée par un beg des Dibres avec huit cents cavaliers. Ayant réussi à conclure ce mariage, Ali comptait bien en recueillir les fruits, c'est-à-dire supplanter Moustaï et donner des chefs toskes aux Mirdites. Le ciel avait décidé au contraire que le jeune Moustaï hériterait de la puissance du vieux lion , et que les Mirdites succéderaient en Albanie aux Toskes abattus. Ali mort en 4824 , il n'y eut plus aucun pacha en état de rivaliser avec Moustaï, et le gendre du tyran de TÉpire devint d'autant plus

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redoutable au dehors qu'il était plus aimé des siens.

La guerre qui se fit bientôt contre les Grecs causa une vive satisfaction aux Albanais. Ils employèrent mille ruses pour faire traîner les hostilités en longueur. C'est ainsi qu'ils épargnèrent Missolonghi , dont plus d'une fois ils auraient pu s'emparer. Cette ville leur servait, disaient-ils, de «ara/* (banquier). On ne peut calculer combien de millions ont été versés en Albanie par les cinq campagnes entreprises contre la Grèce. L'empressement avec lequel les Albanais couraient aux armes était loin d'ailleurs de déplaire au sultan. En se servant d'eux exclusivement pour ces expéditions , Mahmoud affaiblissait la race des skipetars, qui fut ainsi cruellement décimée.

En 4828, les Russes promirent au visir de Skadar, s'il les secondait, de le reconnaître comme souverain de l'Albanie. Aussitôt, à l'instigation de Moustaï, devenu le puissant Moustapha , les Mirdites et les Djègues musulmans s'insurgèrent contre les Turcs. Mais quand vint le traité d'Andrinople , où le tsar ne faisait nulle mention de l'Albanie, Moustapha comprit qu'il était dupe de la Russie comme son prédécesseur l'avait été de l'Autriche. Les sacs d'argent du pacha d'Egypte, complice de sa rébellion , consolèrent bientôt Moustapha et lui permirent d'échapper au châtiment de la Porte , en soldant des chefs débandes qui guerroyèrent pour lui. Moustapha

498 liBS »UYES D'MIBIIT,

avait un prétexte plaosible pour tolérer oel bandée: la Grèce venait d'être pacifiée, et la soldateaquo albanaite lioenciée courait le paye en pillât les villagee. La contrée fût devenue inhabitable , si les petits chefs ne s'étaient coalisés pour eieroer au moins une certaine police militaire*

Bientôt cette oligarchie aboutit à un tiriumvirat qui se composait de Yeli-beg, de Seliktar-Poda et de son gendre Arslan-beg. Ces trois chefa ne pouvaient malheureusement vivre d'accord. Gou* vernaur de l'Albanie centrale, le rusé Seliktar retenait sous lui les débris de la faction d'Ali et lesphars toskes, indignés de la perte de leurs antiques privilèges , irrités d'ailleurs de se voir contraints, à leur entrée dans le nizam, de quitter leur chère foustenellepour le pantalon à la /ranca. •*- Ennemi personnel de Seliktar, YeU-beg soutenait le sultan et les réformes , uniquement par haine de son rival. Il possédait Janina, Metzoyo, Arteet le port de Prevesa. Cependant sa déférence aux ordres de la Porte n'était qu'un masque, et à Janina il tenait presque en prison le pacha de cette ville , Emin Sadrazem Zadeh , brillant jeune homme de dix-neuf ans , qui occupait la partie encore habiteble du palais du vieux Hon. Le parti de Veli était peu ^nombreux , et tous les patriotes avaient les yeux fixés sur Arslan-beg, le plus puissant des trois chefs. — Arslan , fils du meu^ chardar (garde des sceaux) d'Ali-Pacha, âgé de vingt-cinq ans, beau , brave, passionné pour la

im iH^ATRB ALBAMIiS. 109

poésie et la gloire y airait acquis sa renommée dans une audacieuse tchet^ qu'il avait poussée à la tète de cinq mille Albanais , jusqu'au imbut de la Grèce, pour délivrer par cette diversion les Turcs bloqués à Négrepont et dans l'Attique. Cet exploit lui avait valu lepachalick de Zeitouûi en Thessalie. Mais les cinq mille klephtes qu'il commandait^ St auxquels il ne refusait rieui eommirent sous ses yeux de tels ravages à Kodgana, à Trikkala et dans plusieurs autres villes peuplées de radias grecs I qu'en 1830 le divan se crut obligé de le déclarer fermanlia. Aussitôt après cette excommunication j le grand-visir partit pour Aadrino^ pie , ou il convoqua tous les beîs > aïaas et spahis roméliotes , pour la campagne d'Albanie. De son c6té, Mahmoud, pacha de J^Arisse i marcha à la tète de dix mille hommes contre les klephtes d'Arslan, et les défit. Arslan, qui n'occupait alorsqu'un poste d'avant*garde hors des frontières albanaises, chercha dès ce moment k se rappro*cher de sa patrie.

Les plus petits castels albanais étaient remplis de soldats insurgés; ces forces disséminées se scindaient malheureusement en trois factions, dont chacune paralysait les deux autres. Un dé» savantage non moinci grand pour l'Albanie, c'est que les chefs de ces factions étaient musulmans, et le visir de Skadar lui-même , seul moteur de tous ces troubles, n'osait embrasser leehristia» nisme. S'il eût pu s'y résoudre, il devenait parce

200 LES SLAVRS d'oHIENT.

seul fait prince indépendant de la Mirdita et de la majorité des Albanais. Mais il demeura irrésolu, et les chrétiens , à l'approche du grand-visirMehmet-Rechid-Pacha, n'eurent à se prononcer qu'entre les begs musulmans indigènes et le gouvernement de la Porte. Ils optèrent naturellement pourlaPorte, qui nepouvaitexercersureux qu'une tyrannie lointaine. Le grand-visir, secondé par les armatoles thessaliennes et les kleptes grecs du Pinde , n'eut pas de peine à détruire les rebelles. Ces derniers, d'ailleurs, loin de se rapprocher en face du danger, marchèrent les uns contre les autres. Arslan s'avança pour occuper les défilés de Metzovo, et séparer ainsi Janina de la Thessalie , d'où cette ville tire ses vivres. Veli , à cette nouvelle, couFUt pour le prévenir et sauver sa position; mais Seliktar-Poda, en insurgeant les Toskes, le menaçait par derrière, et Veli pouvait être pris entre deux feux. Ses propres officiers ne lui cachaient pas leur sympathie pour Arslan , que tous regardaient comme le héros de la nation. Ils affichaient hautement leur mépris pour les malencontreuses réformes du sultan , qui proscrivait les foustanelles et remplaçait la marmite des ortaSy expressif emblème de la fraternité militaire, par le tambour, impérieux organe des volontés absolues. Veli ne répondait à ces sarcasmes que par un silence prudent. Enfin , ne voyant autour de lui que cinq mille volontaires , tandis qn'Arslan en avait réuni quatre fois plus, il

LB8 QUATRE ALDANfBS. 201

crut devoir proposera son rival une conférence, qui fut acceptée. Après une longue discussion, Arslan et Veli se baisèrent au front , et se tournant vers leurs troupes, s'écrièrent : Frères, la paix est faite ! De tous côtés alors, on déchargea les mousquets en signe de joie, et les begs des deux partis, se mêlant, formèrent une grande assemblée , où les raisons qui militaient pour la paix furent exposées et débattues en toute liberté. Le résultat de cette délibération fut qu'il fallait vivre unis. Aussitôt ces deux armées , parlant la même langue , se jetèrent en quelque sorte dans les bras Tune de l'autre, et ,au lieud'une mêlée furieuse, ce ne furent qu'embrassements fraternels.

L'union de ces deux partis parut un moment avoir porté ses fruits. Le divan accorda une amnistie complète à tous les klephtes , et réintégra leur chef Arslan parmi les vrais croyants et les bons citoyens. Cette amnistie n'était qu'un piège: la même fourberie employée contre Ali, le klephte-roi^ devait se répéter sur une plus grande échelle contre ses successeurs. Pas un de ces braves ne devait échapper aux perfides menées des Osmanlis, acharnés fatalement à détruiredans cette race albanaise tout ce qui n'était pas chrétien. Mehmet-Rechid invita tous les begs et chefs de phars à venir sceller par un grand banquet, près de Monastir, leur réconciliation avec le gouvernement : conduits par Arslan et Veli-beg , ils y vinrent au nombre de quatre à cinq cents; c'était

202 LES MaVBg d'oRIBNT.

l'élite de U population musulmwe d'Albanie* La fête futsplendide; à l'issue du repas, un orohes-» tre militaire fit entendre des airs d'Europe, musi^ que étrange pour ceschefsskipetars, tandis qu'au-tour d'eux se rangeait en carré sur deux haies j et comme pour leur faire honneur, un régiment de troupes disciplinées à la franque. Bientôt ce^ pendant les tambours battirent la charge. Arslan le premier s'aperçut du piège; il cria, dit-on , à Veli'beg : <f Ami, nous avons mangé de la boue ! — Tout cela est de la tactique européenne , » ré* pondit Yeli aveo une inébranlable confiance. Soudain une fusillade générale abattit cette brillante noblesse I et une charge à la baïonnette acheva ceux qui respiraient encore. Yeli reçut dix-neuf balles; le seul Arslan échappa en faisant bondir son petit cheval par-^lessus les haies des soldats ; mais le pacha Khior-lbrahim , qui montait un coursier non moins rapide , le poursuivit, l'attei'* gnit au bout d'une lieue, et le tua en combat singulier.

Les tètes de tous ces nobles klephtes, dernier espoir de l'Albanie musulmane, furent coupées , salées,. et emportées par des Tatars à Stambol; leurs cadavres furent jetés aux chiens et aux ai-* gles. C'étaient pourtant les mêmes héros qui, par leur bravoure, avaient retardé de plusieurs an-* nées le triomphe et l'émancipation de la Grèce. Aussi la joie des Grecs fut-elle grande à la nou* velle de ce massacre : les mânes plaintifs d'un

LB9 QUATIB ALBMIW, 908

QliUion d'Hellènes étaient veagéBpw )a Porte ellemême, qu'une destinée fatale semblait pousser à dévorer, comme Saturae, ses propres enfants»

Tels furent les événemente de 1830 en Albanie; Tannée suivante n'eut pas une moindre importanoe politique. Le dernier des triumvirs skipetare, Seliktar-Poda , était entré avec ses baures dans Janinadeux jours après le massacre de Monastir. Il en avait chassé les partisans de Yeli , après un combat livré de rue en rue, qui avait réduit une partie de la ville en un monceau de oen-^ dres, et, feignant un zèle ardent pour la cause de la Porte, il avait envoyé au grand-visir la tète de Mousseli, frère de Veli-beg. En même temps, ce chef ambitieux avait mis le jeune pacha Émin en tutelle au Castro deJanina, dont il était maîti*e; aussi se croyait-il devenu Vunique soleil d'Alba-^ nie* L'attitude prise par Seliktar devait au contraire prolonger la guerre» Les deux seules villes de ce pays qui joignent à leur importance militaire une haute importance commerciale, Skadar et Janina, restaient interdites aux garnisons du sultan, et le grand-visir fut obligé d'ouvrir contre les Albanais une campagne régulière. Seize mille taktiki (1) furent envoyés contre Janina, toujours regardée par le divan comme le point principal de l'Albanie; ils eurent ordre d'isoler cette place de tous les forts qui pouvaient la ra-

fi) Soldais turcs disciplinés & l'européenne.

204 LB8 8LAVBS d'oRIBNT.

vitailler et surtout de la mer Ionienne et des comptoirs anglais. Tous ces foi^te capitulèrent successivement; le vieux Seliktar lui-même, menacé à la fois par la famine et par le fer, ne dut son salut qu'à la fuite,. et Janina reconnut le sultan. Les phars musulmans étaient dissous, tous leurs chefs avaient péri, et sans chefs ils ne formaient plus qu'une masse inerte.

Mais le divan, qui par la destruction des phars musulmans croyait avoir terminé la lutte, s'aperçut bientôt qu'il n'avait frappé à Monastir et à Janina que l'avant-garde de la nation albanaise; il n'avait pas atteint les tribus chrétiennes qui allaient devenir le cœur de la nation et qui s'appuyaient sur le visir de Skadar, Moustapha , véritable roi du pays depuis la mort du vietix lion. Voyant égorger l'un après l'autre tous les petits chefs qu'il soudoyait, ce chef suprême sortit enfin en i83i du nqage qui l'avait jusqu'alors dérobé à tous les yeux. Du haut du Rosapha, il déploya la bannière de son phar, et trente mille Djègues et Mirdites accoururent à cet appel, chantant leurs chansons guerrières et rappelant avec orgueil comment les sept cents coups de canon d'alarme de Dgelaldine , grand-père de Moustapha , avaient attiré près de lui sept cents fois cent skipetars , et comment ces braves avaient sauvé leur patrie d'une double invasion d'Ottomans et *de Bosniaques. Les soldats de Moustapha comptaient bien à leur tour délivrer la terre blanche

LBS QUATRE ALBANIK8. 205

de ses tyrans étrangers; aussi le pacha, plein de confiance dans ses carabines mirdites, ne craignit point d'aller au-devant de Mebmet-Rechid jusqu'à Prilipe, dont il s'empara. Cette ville n'est qu'à huit lieues deMonastir, où se trouvait alors le grafid-visir sans argent, sans vivres, sans munitions, et n'ayant que cinq mille jeunes recrues au milieu des belliqueuses tribus serbes, qui n'attendaient qu'un signal pour accourir au camp de Moustapha. Si le visir des Mirdites eût marché droit sur Monastir, où l'appelaient des milliers de partisans secrets , il eût peut-être anéanti la domination turque en Europe ; mais il s'arrêta quatre jours entiers pour prendre du repos, jouir des bains et des fêtes slaves de Prilipe, qui devint ainsi la Capoue de cet autre Annibal.

Le temps que Moustapha passa à Prilipe ne fut pas perdu par l'actif Mehmet-Rechid , qui convoqua tous les begs macédoniens à Monastir, et leur prouva sans peine que l'esclavage russe les attendait, s*ils continuaient d'aider par leurs révoltes au démembrement de l'empire. Émus par son éloquence , les begs jurèrent de vaincre sous lui ou de mourir. Alors, se tournant vers les primats grecs, Mebmet leur fit comprendre que l'occasion de se venger de leurs rivaux, les skipetars, n'avait jamais été si belle, et qu'ils n'avaient besoin pour cela que de lui payer une somme suffisante pour quelques jours de campagne. Jamais des Grecs ne laissèrent sans réponse

986 tM SUkVEft BORIBMT.

un appel à leop patriotisme. Bleu Qo^épuisés par dix années d^aTanies^ ceoi de Monastir connirent eopplier leurs femmes, qui donnèrent généreusement leurs colliers de ducats, leurs bracelets, leurs bijoux héréditaires; au bout de quelques heures, 250,000 piastres furent apj^rtées au grand-visir. 11 n'en prit que 400,000, rendit aux Grecs le reste de leur présent, et, sous prétexte d'une revue , conduisit ses troupes hors de la ville dans la direction de Prîlipe. Il les mena en avant jusqu'au soir, puis, s'arrétant, il leur cria : Enfants, la revue aura lieu demain à l'aurore dans Prllipe ! En eflFet , s'étant approchés de cette ville à la faveur des ténèbres, il surprit au soleil levant les Albanais qui dormaient épars, et dont les six paehas se livraient avec Moustapha au plaisir du bain. Bien supérieurs en nombre aux Osmanlis, les Mirdites et les Djègues se rangèrent spontanément en bataille et attendirent l'assaut ; mais bientôt, voyant la mitraille éclaircir leurs rangs, ils poussèrent des hurlements de rage, jetèrent leurs fusils, et se précipitèrent avec leurs yatagans sur les lignes de baïonnettes des taktiki. Ajustés à bout portant par ces derniers , ils tombèrent en foule ; tout ce qui survécut prit la fuite et ne s'arrêta que dans les défilés de Babussa. Là les guerriers albanais en foustanelles se retranchèrent et attendirent pendant dix jours les recrues ottomanes en pantalons et à fusils armés de baïonnettes. Les recrues pa-

LES QUATRI ALBAmiEg. 207

Furent enfin; mais les divers assauts qu'elles donnèrent aux rochers fortifiés échouèrent devant les fusillades des Mlrdites^ postés dans un couvent qui dominait ce défilé. Les taktiki ne voulaient plus se battre; quant aux irréguliers^ mécontents du nouveau système stratégique , ils allaient forcer le grand-visir à une fuite honteuse , lorsque trois cents palikares grecs et chrétiens de TÉpire vinrent lui proposer de s'emparer du couvent ou de mourir en luttant contre les ennemis de leur race. Spartiates d'un nouveau genre , les trois cents braves, salués par les cris de toute l'armée, gravirent la montagne, et, sous une grêle de balles, s'emparèrent du monastère. Excités par cet exemple des vieux guerriers de l'Orient, les taktiki s'élancèrent à leur tour vers les hauteurs d'où les Djègues les défiaient. Après une horrible mêlée, le camp djègue fut pris, mais la perte des vaincus était moindre que celle des vainqueurs. Ceux-ci, trop décimés, n'osèrent attaquer les retranchements des Mirdites, qui profitèrent de la nuit pour faire retraite.

Le vieux Moustapha était resté durant toute la bataille couché sous une tente magnifique , qui avait appartenu à un sultan, et que son grandpère avait conquise; entraîné par les fuyards, il mit le feu à cette riche tente, et partit au galop pour Skadar , où il s'enferma dans le Rosapha. Pendant ce temps, Mehmet-Rechid souillait sa victoire , en accordant comme récompense à ses

208 LES SLAV£S d' ORIENT.

soldats le pillage de Kiouprili. Il ne restait plus, il est vrai , dans cette ville que les femmes skipetares et le vieux cadi , qui se reposaient , les unes sur l'inviolabilité du harem , l'autre sur l'inviolabilité de sa charge; mais les femmes furent déshonorées dans leurs harems orientaux^r les tacticiens à l'européenne, et le cadavre du cadi fut traîné dans les rues. Indignés de ces scènes d'horreur , les trois cents Épirotes demandèrent et obtinrent, pour prix de leur courage, d'aller défendre contre ces troupes un village grec voisin delà ville; la défense de ce village, contre leurs anciens camarades, leur coûta plus d'hommes qu'ils n'en avaient perdu à l'assaut même du couvent. L'armée s'achemina enfin à travers la Mirdita, où les chrétiens, intéressés à laisser les musulmans s'entre-détruire, laissèrent libres tous les passages, et au milieu de l'hiver Skadar se trouva bloquée. Le débonnaire Moustapha avait perdu ses goûts belliqueux; il apprenait le fran* çais, et croyait au-dessous de lui de lutter comme un barbare. Il capitula donc et mérita sa grâce en dévoilant les plans du vice-roi d'Egypte , qui soldait tous les rebelles d'Albanie , et avec son or faisait ainsi , loin de son territoire, la guerre au grand-visir, impatient de marcher vers le Nil. Gracié , mais destitué , le vieillard partit pour Stambol , et au printemps de 1832 les taktiki, en pantalons à la franque, montèrent, au grand scandale des Mirdites, l'escalier sacréduRosapha.

LBS QUATRJS AIJIAN1£S. 209

Ce grand éyénemeût fut le signal d'une transformation soudaine pour l'Albanie. Au nom de la civilisation européenne, le vainqueur décréta la destruction par la mine de tous les donjons féodaux du pays; de Skadar à Janina et d'Arta à Durazzo , tous les vieux remparts sautèrent. A la vue des débris fumants de leurs koulas, les châtelains musulmans dépossédés disaient , les larmes aux yeux : « Notre temps est passé ; Dieu seul est grand ! » et ils mettaient des livres français aux mains de leurs enfants pour assurer leur avenir dans le nizam , croyant leur donner par là le. secret de l'ère nouvelle qui commençait pour r Orient. Le grand-visir rêvait des réformes utiles; il régularisa les impôts , promit aux lalas chrétiens qu'ils ne payeraient plus annuellement . que soixante piastres par ménage , que leurs villages s'administreraient eux-mêmes , sans l'intervention des musulmans. Mais, pendant l'année qu'il employa à réorganiser l'Albanie , 4a Syrie tomba au pouvoir du vice-roi d'Egypte. Appelé trop tard contre lui, Mehmet-Rechid passa en Asie avec une foule d'Albanais, trouva l'armée ottomane déjà démoralisée, fut vaineu et fait prisonnier. Ses vieilles bandes , doïit il était adoré et qui l'appelaient leur papa, le pleurèrent sans pouvoir le venger, et avec le vainqueur des Skipetars s'éclipsa probablement pour toujours la fortune des Osmanlis.

Dès la fin de 4833 , tout l'ordre factice importé 11. i4

340 LBS 6LAVE8 ft'ORlKNT.

en Albanie par le grand-visir avait disparu, et en 4834 l'anarchie recommença plus terrible que jamais danace malheureux pays, qui en vint à regretter les temps prospères d'Ali*Paeha. Au moins alors n'avions-nous qu'un tyran, disaient les Toskes; que Dieu nous le renvoie, et nous baiserons avec amour la poussière de ses pas. Les Skipetars hellénisés du sud furent réduits à s'appuyer sur le nouveau royaume de l'Hellade , incomplet sans l'Épire et les montagnes thessaliennes , que les patriotes grecs appellent leurs limites du Rhin. Agitée par les Hellènes, l'Albanie se souleva donc en 4835; et si cette vaste trame insurrectionnelle, dont les principaux fils sont encore un mystère, avait trouvé le moindre appui dans le gouvernement grec, nul doute qu'Othon n'eût été à Janina proclamé souverain de l'Épire* Ce petit roi , encore mal afifermi , craignit de se compromettre au^Nrès du sultan , et la révolte des dbrétiens d'Albanie fut étouffée ; mais elle avait révélé un &it nouveau , un changement de rôle : ce n'étaient plus les' musulmans qui dirigeaient le mouvement national, c'étaient les chrétiens grecs etmirdites. On ne parlait plus des Toskes; les rassemblements de klephtes en Toskarie, qui interceptaient les routes et inquiétaient Berath en 1836 , n'eurent aucune importance politique.

Il n'en fut pas de même des révoltes mirditesetiliriennesde 4839etl840, durant lesquelles

LBg QUATRE ALBAR1E8. 211

le nizam turc fut battu à plusieurs reprises. Les begs musulmans de Prisren , d'Ipek et de Pristina , s'étant coalisés en cette occasion avec les chrétiens, la Porte crut pouvoir exploiter le fanatisme des Mirdites latins, et invita leur prince Nikalo à mériter les faveurs du sultan par une campagne contrôles mahométans de Prisren. Les Mirdites refusèrent de marcher contre leurs alliés , et peu de temps après une tentative d'assassinat eut lieu dans les Dibres sur le jeune Nikalo. Ce lâche attentat effraya et désorganisa les chefs dibrans, qui se divisèrent; plusieurs opinèrent pour la soumission et livrèrent au gouverneur de Homélie les deux principaux meneurs de cette guerre , qui furent aussitôt déportés en Anatolie. La Mirdita parut , sinon soumise , au moins pacifiée , à l'exception des Mirdites voisins du Monténégro, qui restèrent engagés dans une lutte sanglante contre cette république. En 1839, les Monténégrins ravagaient par leurs tchetas tons les environs de Skadar. Une seule de leurs bandes rapportait de Uoti six cents tètes humaines , avec un troupeau de mille bœufs et les malheureux habitants de cette ville, pour échapper à de nouvelles razzias, demandaient à grands cris et obtenaient leur incorporation avec le Monténégro. L'année suivante , plusieurs fortes tribus mirdites suivaient l'exemple de celle de Uoti , et le Monténégro commençait le démembrement de l'Albanie. Depuiti ee jour, la

discorde est allée croissant , et les Monténégrins deviennent de plus en plus pour TAlbanie de menaçants protecteurs. L'anarchie semble un vice inhérent à la constitution de ce pays^ et une constitution impuissante à concilier Tordre avec la liberté finit par apporter le découragement à toutes les âmes , en aflEsûblissant peu à peu le culte de la patrie. C'est ainsi que les na^ tionalités tombent j et que la raoe albanaise va se fondant de plus en plus avec les races voisines.

Le massacre des begs, en 1830^ fut pour l'Albanie ce qu'avait été pour tout l'empire d'Orient l'extermination des janissaires. A partir de ce jour, les raïas purent respirer, et les tribus libres de la Mirdita n'eurent plus à craindre d'aussi fréquentes razzias de la part des musulmans. Délivrées de l'oppression des begs , ces tribus n'ont pas tardé à devenir envahissantes. Les Doukagines , trop voisins de Sk^ar, et les Malisors-Klemenli, placés trop près du Motfténégro, sont seuls restés stationnaires. Mais les Dibrans ont élargi d'année en année leur confédération, et, en 4840,

LES QUATRE ALBANIES. 213

ils ont fraternisé avec les Serbes schismatiques de Bosnie, comme leur intérêt bien entendu le leur conseillait depuis longtemps. Aujourd'hui les Albanais de Roujaï, Glougovik, Souodol, Ougrelo, Dougopolié, sont tout à fait libres, et ne reconnaissent d'autres chefs que les vieillards qu'ils ont élus. La plupart ne payent aucune espèce de taxe, et ne permettent à aucun Turc d'habiter sur leur territoire; d'autres, plus exposés aux attaques des pachas, consentent à leur payer un léger tribut et à recevoir un de leurs officiers , qui, sous le nom à'aïan^ réside dans leur village; mais ce délégué ne jouit d'aucune autorité, et le plus souvent il est gardé à vue par les indigènes. Ainsi, Vaïan placé à Gousinié par le visir de Skadar n'a pas même le droit d'entrer dans cette petite ville; il est forcé de demeurer hors des murs. Les Malisors catholiques présentent leur totale exemption d'impôts comme une récompense du sultan Amurat , qui les affranchit à perpétuité pour une grande victoire qu'ils lui avaient fait remporter sur les Slaves. En résumé , presque tout le nord de l'Albanie est ou déjà libre autant et plus que la Serbie , ou en travail pour le devenir.

Quant à l'Albanie du sud, si l'on en excepte le pays des Liapes et du Pinde , elle ne renferme que des tribus hellénisées. Ces tribus de schismatiques ont eu souvent à soutenir des luttes atroces contre leurs frères catholiques , et , quoique les

214 LB8 8LAYB9 d'orIKHT*

Mirdites portent la croix grecque sur leur éteoh* dard j ils ont poussé la haine des Grecs jusqu'à s*allier ayec les Turcs contre les phars épirotes. Bien différents des autres Albanais , les Mirdites n'ont de sympathie que pour les Francs ou les catholiques d'Occident, leurs coreligionnaires : à ceux-là seulement ils témoignent une confiance sans bornes; aux autres chrétiens ils accordent à peine l'hospitalité pour une nuit. Cette fatale scission religieuse fait que , même réunis sous une bannière commune , les Mirdites et les Albanais schismatiques ne cessent de s'éviter et de se nuire. Durant la guerre contre les Grecs ^ ces haines intestines ont été funestes aux Skipetars, dont elles ont plus d'une fois causé la déroute.

Unissant la ténacité slave à l'exaltation alba« naise^ les Mirdites ont fini par triompher de leurs rivaux, les Albanais hellénisés ; fort aujourd'hui d'au moins cent cinquante mille âmes, ce petit peuple est devenu le nerf principal de l'Albanie, parce que, grâce à la sévérité des mœurs, toutes les familles y étant à peu près également riches, également nombreuses , une démocratie unitaire et patriarcale est plus près de s'établir dans la Mirdita que dans le reste du pays. Mais ce serait pour leur ruine que les Mirdites s'obstineraient à tout attendre de l'Occident. * Leur impuissance trop prouvée à former une nation particulière et distincte leur fait un devoir de se confédérer avec leurs voisins du nord, qui autrement les asservi-

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roBl tôt OU tard* Les Mirdites n'ont point d'ailleurs pour les Slaves Tabsurde antipathie qui les éloigne des Grecs, Quoiqu'ils parlent toujours la langue skipetare, le voisinage de la Bosnie et du Monténégro les a rendus à demi SlayiBS, et ils connaissent presque tous le dialecte ilirien. Malheureusement leurs missionnaires latins les poussent à de fréquentes razzias contre les Slaves schismatiques. Autrefois , schismatiques et catholiques vivaient entre eux sur un pied beaucoup plus amical que dans notre siècle de lumières et de tolérance. Le père Lequien (1) raconte qu'en 1649 les évèques de Lissus et de Croïa , ayant réuni leurs diocésains, allèrent délivrer le Monténégro» bloqué par les Turcs , qu'ils taillèrent en pièces* Au fond, il y a entre les Mirdites et les Slaves iliriens de grands rapports de mœurs; la langue actuelle des premiers semble même ne plus être qu'un mélange confus de slavon, de grec et d'italien. Le rite latin est Tunique motif de séparation entre eux et les Serbes. Or, la religion peut-elle long-temps être un sujet de discorde quand il s'agit de s'unir pour vivre libres ou de mourir par l'isolement?

Les rapports qui existent actuellement entre les Mirdites et les Serbes du Monténégro rappelaient à plus d'un titre ceux des Maronites avec les Dr uses du Liban. Gomme les catholiques de

{i ) Oriens chrisHanus, h l'article Uisus oppidum (Alessio).

216 LES SLAVR8 D ORIENT.

Syrie, lesMirdites, confédération militaire décimée par des luttes intestines, se voient atteints par rinfluence envahissante d'une nation également guerrière, qui, démocrate dans ses foyers, tend à former chez ses voisins plus faibles une aristocratie de braves. Mais ces braves ne sont pas, comme au Liban, une secte mahométane, ce sont des chrétiens , seulement révoltés contre le pape. D'autres liens existent encore entre les Mirdites et les Monténégrins. Les terribles schismatiques de la Montagne noire donnent à leur prince-évèque le titre de métropolite de Skadar, en témoignage de Tunion qui exista et qui doit renaître entre leur pays et la Mirdita. Il paraît même qu'à cause de cette alliance avec les noirs ou rebelles du Monténégro, les Mirdites furent longtemps; considérés comme des Albanais noirs, et peut-être ne furent-ils en effet d'abord que des esclaves insurgés contre leurs premiers maîtres , les blancs ou Albanais purs, et réfugiés chez les Slaves. Quoi qu'il en soit, placés maintenant sous la pression croissante du Monténégro , il ne leur reste plus, pour conserver leurs antiques privilèges, d'autre ressource que de se confédérer franchement avec les schismatiques , aujourd'hui qu'ils peuvent encorele faire presque d'égal à égal. Mais le temps presse, les Slaves grandissent en Orient : encore quelques années , et ils sommeront peut^tre les Mirdites latins de se rendre sans condition.

LB8 <^UATBB. ALBAinES. 217

Ainsi les Albanais sont menacés de disparaître da rang des peuples, puisque, d'un côté, ceux du nord retournent d'eux-mêmes au slavisme pendant que ceux du sud tendent à se confondre avec la Grèce. Le cours naturel des éyénementsa déjà presque réuni l'Épire à la Thessalie et à la Macédoine; ces trois provinces, qui ont une histoire commune, ne forment plus qu'un seulcorps moral , industriel , administratif. On ne reconnaît plus la turbulente Toskarie, naguère si dédaigneuse pour tous les maîtres, et dont les begs, comme Achille qui semble avoir été un de leurs aïeux , défiaient les héros de l'Hellénie et répandaient au loin la mort. Ces Djamides si beaux , qu'on rencontrait couverts d'armes dorées, et qui semblaient revenir de Troie en flammes ou d'une campagne glorieuse sous un autre Pyrrhus, tous ces poétiques guerriers sont maintenant avilis par le joug. Leurs femmes aux pieds si fins, au port si gracieux et si svelte, au regard si dominateur, languissent dans la misère , heureuses quand elles ne doivent pas s'atteler à la charrue en place du bétail que des pachas avides leur enlèvent chaque année. Nos pères, disentelles , ont péché , et nous expions leurs fautes. Moins résignés, les hommes émigrent en foule ; leur compatriote Méhémet-Ali les attire comme un aimant vers l'Egypte, où ils formeront peutêtre à la chute du vice-roi une nouvelle aristocratie de mamelouks parmi les indolents fellahs.

218 U8 RLA^WB d'oRISIT*

Le sang toujours bouillant des Albanais semble perdre son action destructive dès qu'il entre dans une autre nationalité. Au lieu de l'anéantir, il la ranime , la féconde , et agit sur elle comme une sève nouvelle sur un arbre desséché. Tels ont du moins paru les Djamides dans le Péloponnèso et TAttique , et dans les îles arides d'Ujdra et de Spezzia, où ils ont eu quelque temps des comptoirs maritimes rivaux des plus florissantes places de la Méditerranée. A la vérité, leur lan*gue s'est perdue dans ces îles; mais ceux des provinces continentales de la Grèce parlent encore le dialecte skipetar , tout en vivant fraternellement avec les Grecs et en obéissant aux mêmes lois qu'eux.

Quelles que soient les destinées qui attendent la race albanaise , son territoire demeurera toujours d'une importance capitale pour le commerce maritime. C'est ce que la France avait senti dès le règne de Louis XIY ; ce monarque fut le premier qui dota Janina d'un consulat général , avec des vice<;onsulats dans les villes environnantes. Le vice-consul de Sayadès, Garnier, qui trace un tableau détaillé de Janina dans ses lettres écrites à la fin du dix-septième siècle, compare cette place de commerce à Marseille. Au dix-huitième siècle , le port de Toulon tirait presque tous ses bois de l'Épire ; nos plus beaux navires de guerre étaient construits avec les chênes de ce pays, bien plus secs et meilleurs

LBS QUATRI ALIAHUS. 319

que ceux de la Baltique. Les bûcherons aouliotes et zagoriates de TArta s'enrichissaient au service de nos constructeurs , ils ne juraient plus que par la France, et n'obéissaient qu'à elle; les Turcs voulurent sévir , et les Albanais commencèrent contre eux une guerre de klephtesqui ne se termina qu'en 1737, par Tentremise du consul de France, Dubroca. Son successeur à Arta, l'audacieux BouUe, éleva un comptoir français à Avione , en remplacement de celui de Durazzo , pillé et brûlé en 1701 par des corsaires slaves au service de Venise. BouUe conçut pour notre commerce en Albanie de vastes et magnifiques plans. Durant la disette de 1741 , il put même soulager le peuple de Paris en lui envoyant des grains de l'Épire; mais, s'étant, par cet acte généreux, obéré de dettes que le ministère français refusa misérablement de payer, Boulle n'eut, pour échapper à la justice turque , d'autre ressource que de se faire musulman. Bientôt le remords s'empara de lui, et en 1762 une lettre du renégat, écrite de Ténédos, annonça au roi de France qu'il allait chercher le martyre. L'infortuné se rendit en effet à Stambol , et , pour redevenir chrétien et Français, il abjura l'islamisme en présence du divan , qui le fit décapiter ; puis son corps fut rendu à ses premiers compatriotes. Où trouver dans notre histoire un sujet de drame plus complet et plus beau que la vie de ce grand homme obscur , dont les Grecs ont mieux que

220 LES SLAVES d'oHIENT.

nous gardé la mémoire? Un certain nombre de mahométansy exaltés par l'exemple sublime de Boulle, se firent chrétiens; les phars libres de l'Épire voulurent venger leur cher consul de France, et dans leurs invasions ils replantèrent le labarum sur plusieurs montagnes où il ne flottait plus depuis longtemps.

La révolution vint et apporta un changement radical dans les rapports de la France avec la péninsule greco-slave , qui échappa presque en* tièrement à notre influence. Actuellement, le commerce de Corfou , de Trieste, de Gènes, exploite l'Albanie sans rencontrer de concurrence; il en tire du bétail , des olives , du tabac , d'excellent miel , des peaux de chèvre et de mouton , des laines brutes et de beau corail , dont la pèche est si lucrative, qu'au temps d' Ali-Pacha des Napolitains l'avaient affermée 60,000 francs par an sur la seule côte de l'Épire. De tous ces produits, la France ne reçoit presque rien sous son pavillon, si ce n'est quelques chargements de vallonée , de laines et de cordouans. L'importation, qui se composait de bonneterie française, de quincaillerie, de sucre, d'étoffes, est passée des Marseillais aux négociants de Trieste, dont les commis, au lieu des solides draps français, vendent à ces barbares les trompeuses étoffes d'Angleterre. Il n'est pas jusqu'aux marchands d' Ancône et de Messine qui ne fassent passer en Albanie les galons de leurs fabriques pour des

UtS QUATRB ALBANIKS. 221

galons de Lyon. Venise vend encore aux Albanais, comme avant sa chute , les fusils et les pistolets de Brescia, à crosse mince, à marqueterie élégante. Quant à sa poudre, TAlbanais la fabrique lui-même en famille.

La France ne devrait-elle pas s'efforcer de reconquérir enfin quelques-uns des avantages que l'Albanie lui procura jadis? La première mesure à prendre en ca cas serait la translation du consulat général des Albanies de Janina à Skadar , ou parmi les Mirdites. On a sufiisamment prouvé que la vraie capitale de ce pays n'est plus Janina, mais la cité slavo-mirdite de Skadar. Janina, et avec elle le consulalrgénéral de France, sont, on peut le dire, bloqués par l'Angleterre, qui, assise sur Gorfou , garde les issues du golfe d' Arta et toutes les côtes de TÉpire. On ne peut plus compter sur les brillants résultats que procuraient à notre marine les chênes de ces vallées. La France doit donc momentanément se détourner de l'Épire asservie vers laMirdita, toujours libre. Notre commerce n'y rencontrera qu'une seule concurrence sérieuse, celle de l'Autriche, qui n'est pas en état de soutenir longtemps une lutte commerciale contre la France. La plupart des navires qui apportent actuellement à Marseille , sous le pavillon de Triesteet pour le compte des compagnies triestines, les produits albanais chargés par eux à Durazzo, à Avlone, et aux embouchures dé la Boïana, sont des navires slaves : pourquoi

222 LIS 8LAVBS d'orient.

la chambre de commerce de Marseille ne s'entend-elle pas directement avec leurs capitaines, et ne prend-elle pas à son service quelques-uns de ces compatriotes des héros monténégrins ? Nul doute que notre industrie ne pût s'ouvrir dans ce pays d'importants débouchés, surtout si les deux lacs de Skadar et d'Ocrida, qui forment comme les deux pôles de la Mirdita , et qui sont les deux plus grandes nappes d'eau intérieure de la Tur* quie d'Europe, étaient mis en communication avec la mer. Déjà les vaisseaux caboteurs de cent cinquante tonneaux remontent la Bolana jusqu'à Oboti , deux lieues au-dessous de Skadar. Des bateaux à vapeur en fer , ou d'un très-faible tirant d'eau , comme ceux de la Haute-Lmre , remonteraient de là facilement jusque dans le lac même, où ils trafiqueraient sans intermédiaire avec les tribus indépendantes du Zêta, de Klementi , du Monténégro. Les deux Drins, le blanc et le noir , seraient également accessibles à de légers pyroscaphes , qui , s'ils arrivaient une fois dans le beau et profond lac d'Ocrida , jetteraient sur ses rives des germes de civilisation destinés à le faire devenir plus vite ce qu'il est appelé à être tôt ou tard, le lac de Genève de VEurope orienr taie.

La Mirdita ne fut pas toujours aussi inconnue en France qu'elle l'est aujourd'hui. Le grand roi l'affectionnait et y envoyait de nombreux missionnaires. Ce ne fut qu'en 1717 que les conti-

LES QDATU ALBANIBS. 223

nuelles révoltes des Djègues chassèrent de Durazzo le dernier consul français. Il légua en se retirant, à un agent de l'Espagne , le soin des missions catholiques y charge dont l'Autriche hérita, et dont elle est largement récompensée de nos jours par l'influence qu'elle exerce sur les Mirdites. Mais l'Autriche n'use de son crédit sur ces tribus que pour leur souffler la haine contre leurs voisins grecs et slaves, et pour amener leur ruine, dont elle saurait profiter. Cette ruine paraît inévitable, nous le répétons, si les Mirdites ne changent pas complètement leur politique tant intérieure qu'extérieure. Leurs vertus même, poussées à l'excès , les dévorent. Ainsi leur dédain pour le luxe les rend indifférents à tout accroissement de prospérité matérielle. Le Mirdite se trouve à son aise aussitôt qu'il a cent francs de revenu annuel; dès lors, il ne prend plus la peine d'aller vendre ses denrées, et, au lieu d'exporter son maïs et son orge, il les enfouit dans ses ambars (greniers souterrains). Son amour exalté de la liberté n'a pas des conséquences moins fâcheuses : une tribu a-t-elle défriché et rendu habitable dans les montagnes une position de difficile accès, il lui vient aussitôt à la pensée d'y vivre indépendante; les dangers qu'elle courra ne sont rien pour elle , comparés au plaisir de n'obéir qu'à ses propres vieillards. Si elle réussit à se clore et à s'affranchir de tout maître extérieur 9 son ambition se porte au dedans;

224 LES SLAVES d'oRIËNT.

chacun veut être chef, les rivalités s'enveniment , et on en vient aux assassinats. Ces faits trouvent une triste preuve dans les meurtres qu'on a vus se succéder depuis cinq années au sein de la dynastie mirdite des Dodas. La vue de tant de forces mal employées , de tant de vertus qui demeurent stériles , fait saigner le cœur du voyageur. Il les voit tomber, ces tribus de héros, et ne peut, hélas ! ni ne voudrait , dans leur état actuel , retarder leur chute. A Taspect des affreuses ruines que leurs tchetas étendent sans cesse , quelles tristes pensées m'accablaient ! Est-ce donc là le fruit de la liberté ? Et cependant la liberté est aussi indestructible, aussi éternelle que Dieu ; mais elle doit subir volontairement le frein de la religion, c'est-à-dire de l'amour. Aussi sentais-je en moi renaître l'espérance, quand j'entendais ces barbares dans leurs déserts chanter à la messe, célébrée en plein air^ le symbole latin du christianisme, et le cujus regni non erit finis retentir si longuement, si plein de consolantes harmonies^ au milieu de ces tribus qui s'éteignent , sous la voûte des forêts primitives dont la sève seule ne s'épuise pas.

Les malheurs dont ce peuple est menacé pourraient être conjurés par une direction plus pacifique imprimée à ses institutions. Les conflits sanglants qui éclatent chaque année entre les catholiques latins et les schismatiques grecs pourraient se transformer en une lutte purement mo-

LES QUATRE ALBANIBS. 225

raie , mais ce ne serait qu'à Taide d'une intervention européenne , soit officielle , soit privée. Une société de spéculateurs philanthropes qui se vouerait à cette œuvre en y portant de larges vues commerciales , et qui y étrangère aux haines héréditaires des tribus y apparaîtrait au milieu d'elles comme la tribu de la paix et du pardon, comme une nouvelle tribu clémente, succéderait dignement à celle des Klementi , devenus insoucieux de ce beau nom. En adoptant, avec la nationalité des Mirdites , toute la partie encore saine de leurs mœurs, une telle société acquerrait bientôt en Albanie une grande autorité. La dynastie des Balsichides , qui régna plusieurs siècles à Skadar, à Zêta, à Durazzo, était issue d'une famille française émigrée , celle des seigneurs de Baulx ou Balsa, qui passèrent de Provence en Albanie pendant que Charles I" occupait le trône de Sicile. Aujourd'hui encore , les Mirdites sont tout aussi disposés que jadis à reconnaître la puissance organisatrice de l'esprit français et à mettre à leur tête des enfants de la France, qui, nouveaux Cadmus, viendraient, armés de lumières, d'industrie et de courage, se dévouer sincèrement à la cause albanaise.

L'Albanie est certainement, de tous les pays soumis de nom à l'empire turc , celui où des hom« mes éclairés et entreprenants trouveraient le plus à créer. Tels qu'ils furent sous Alexandre , Pyrrhus et Skanderbeg, tels sont, ou plutôt tels se- II. i5

2S6 LES SLAVES D'oRlEîft.

raie&t encore les Skipetai^, avec leur inflexible caractère, d*il paraissait chez eux un héros qui sût réveiller leur enthousiasme. Dans la paix comme dans la guerre, cet enthousiasme ferait des prodiges, et la face de la péninsule greco-slave serait bientôt changée sous son action puissante. Mais, à défaut de grands hommes ou de natures exceptionnelles, de simples missionnaires pourraient civiliser ces populations. Ce qu'ils ont déjà fait dans la tribu des Klementi, ils le feraient aisément dans toute autre. Il suffirait, pour cela, de quatre ou cinq hommes déterminés et fraternellement unis, qui viendraient fonder dans la Mirdita, de concert avec les chefs de phars, quelques écoles et des établissements d'industrie et d'agriculture. On verrait alors des sentiments plus humains pénétrer ces âmes féroces. Jusque dans les montagnes de la Chimère, les rivaux acharnés apprendraient à connaître la pitié etles douceurs du pardon. Ces repaires des Liapes, que l'ancien Grec regardait comme la dernière région terrestre et lë siège des ténèbres sans limites, ces Acrocéraunes où commençait le sombre et sauvage Occident , deviendraient alors comme un lumineux fanal entre l'Orient et l'Europe. Que de faits nouveaux se révéleraient à l'historien, dès que ces antiques tribus seraient mieux connues! Quelle moisson de découvertes feraient les naturalistes, les archéologues , dans ces régions devenues d'un plus facile accès ! Quoi qu'il arrive de ces conque-

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tes de la science, espérons qu'au moins une vie morale plus haute commencera enfin pour les Skipetars, et qu'ils ne se verront pas condamnés par notre indifférence à une éternelle barbarie.

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