TROISIÈME PARTIE La Réception de l'Amour
Un Expert apporte les bijoux, les métaux et les armes de l'A' mour.
L'Expert
* Très Vénérable à vos ordres fidèles J'ai de l'Amour abordé la prison ; Je l'ai trouvé plus souple, moins rebelle; Il réfléchit, et déjà la raison A son esprit paraît se faire entendre.
Au livre saint, écrit par Salomon, Je l'ai vu lire avec attention ; Je ne sais pas ce qu'il y peut comprendre. Lorsque ses yeux de son tri. te cachot Ont parcouru la f nèbre étendue, Triste, rêveur, il a lu mot à mot, Chaque sentence ; et d^ son âme émue Avec douleur s'échappait un soupir.
Je ne sais pas quelle était sa pensée ;
Maïs il semblait touché de repentir.
Lorsque la Mort, auprès de lui placée,
De ses longs doigts lui montrait un tombe u.
Il pâlissait; et, de sa main glacée,
En s'éteignant, est tombé ;on flambeau.
Lors, près de lui, na'approchant en silence,
Sans lui parler, j'ai remis sous ses yeux
Des questions l'ordre mystérieux.
Il les reçoit, et, rempli d'assurance :
« J'y vais répondre, a-t-1 dir, démon mieux.
Des mains du Temps prenant le sable horaire
Qui passe, fuit et coule avec nos ;ours :
« Pense, ai-je dit, réfléchis; dans son cours,
Le Temps rongeur détruit tout sur la terre. »
« — Fort bien, l'ami, m'a répondu l'Amour,
Tu me parais prêcher comme un apôtre;
Le Temps et moi, nous vivons de retour,
Et l'un est propre à faire passer l'autre. »
De pain et d'eau j'ai formé son banquet :
« Ici l'on jeûne, ai-je dit; l'abstinence,
Dans tous les temps, pour l'âme est un bienfait. »
« — Eh bien, dit-il, nous ferons pénitence ;
L'Amour, mon cher, sait faire un peu de tout,
C'est mon métier, et surtout lorsqu'au bout
Dans le lointain j'aperçois l'espérance. »
Bientôt après, sans qu'il fît résistance,
De ses métaux ma main l'a dépouillé :
« Vois, m'a-t-il dit, d'un air plein d'innocence,
Je suis, par toi, pas mal déshabillé;
Prends mon carquois, prends mes flèches dorées,
Prends, si tu veux, mes ailes azurées ;
C'est tout mon bien.... Mon flambeau s'est éteint;
Mais j'ai l'espoir qu'à vos flammes sacrées
Je le verrai se rallumer soudain. »
Dans son cachot, tel est l'Amour profane.
Il est déjà plein de contrition :
C'est bien à tort, je crois, qu'on le condamne;
Car il est là plus sage qu'un Caton.
Le Vénérable
Qu'on l'introduise à l'occident du Temple, Que son bandeau demeure sur ses yvux, Et dites-lui qu'en entrant dans ces lieux Tout l'univers l'écoute et le contemple.
(On introduit l'Amour, les yeux bandés.)
Le Frère Terrible
* Tout l'univers porte sur toi les yeux ; Il te contemple, il t'écoute en ces lieux.
L'Amour
,* D'être e'couté l'Amour n'a point à craindre ; De son langage on connaît la douceur, Et le moment où sa bouche veut feindre Est le moment qui finit son bonheur.
L'Amour, dit-on, redoute la lumière ; Quand il est vu, son pouvoir s'affaiblit : C'est une erreur ; quoique enfant du mystère, De son regard la beauté s'applaudit.
Mais toi, qui veux et me voir et m'entendre, Grave soutien de ce secret séjour, Aurais-tu peur de te laisser surprendre Par un enfant que tu nommes l'Amour ?
Le Frère Terrible
* De ton langage adoucis la rudesse ; Profane, ici tu fais l'impertinent !
Du tu, du toi le mélange insolent
Dans tes discours nous offense et nous blesse,
L'Amour
** Qui que tu sois, pardonne-moi, Pardonne un familier langage :
Je dis toujours tu, toujours toi, A la cour, ainsi qu'au village.
Dans Cythère, au milieu des jeux, J'appris ces doux mots de ma mère, Et, du pia sir maître joyeux, J'en ai toujours tait n:a grammaire.
BLm différent desfaix humains,
Mon langage est toujours le même :
Par vous, j'exprime mes dédains,
Et par toi, mon amour extrême.
A la coquette, en ses vieux ans,
Je dis : « Fuyez, je vous abhorre. »
A la beauté, dans son pi intemps,
Jedt. : « Oh ! viens, viens, je t'adore ! »
Au pied de votre autel sacré,
Lorsque j'aurai vu la lumière,
Au Maçon que j'embrasserai
Je dirai : « Sois toujours mon Frère ».
Ces mots par qui tout est lié,
Du tu, du toi le doux langage,
Entre l'Amour et l'Amitié
Les dieux en ont fait le partage.
Le Vénérable
* Qui de ces lieux t'a montré le chemin? D'où viens-tu?... Parle! Et quel est ton dessein ?
L'Amour
*" Chez vous, accompagné des Grâces Et précédé de la beauté, Maçons, je viens; et sur mes traces J'ai fait marcher la volupté.
Mon dessein ?... Qui peut s'y méprendre ? Lorsqu'il se rend dans ce séjour, Tout Maçon jeune, aimable et tendre, Aisément devine l'Amour.
Longtemps, j'ai parcouru le monde ; En ce moment, je viens des cieux :
Volant sur la terre et sur l'onde, Des mortels j'exauce les vceux.
Moi qui fais heureux tous les autres, Je voudrais bien l'être à mon tour ; Du bonheur, ô vous les apôtres, Donnez le bonheur à l'Amour.
Le Vénérable
Quel est ton rang, ta fortune ? ton père? Quel âge as-tu? Que fais-tu sur la terre?
L'Amour
** Tantôt prince, tantôt berger,
Aujourd'hui pauvre, demain riche, L'Amour ne craint point le danger D'un vain nom que l'orgueil affiche.
S'il me faut parler sans mentir, Je ne sais trop qui fut. m n père ; Mon âge est l'âge du plai ir, Et ma naissance est un mystère.
Ne pensez pas que le repos Fasse mon existence entière :
Pour l'Amour, il est des travaux Dans le monde comme à Cythère.
Sur les fleurs d'un riant se'j ^-ir, Mainte bergère me stimule; Et, pour tant faire en un seul jour, Il me faut la force d'Hercule.
Hier, prétextant l'amitié', J'instruisais la jeune Héloïse ; Ce matin, j'ai dû, par pitié, Réchauffer la vieille Arthémise.
En ce moment, peut-être, ici, Plus d'un Maçon tout bas m'appelle; Et, ce soir, je l'aurai servi Auprès d'une amante nouvelle.
Tous ces plaisirs, tous ces de'goûts, Femme laide et femme jolie, Tous ces soins, ou triâtes, ou doux, Partagent les jours de ma vie ; A l'Hymen, fatigué bientôt, J'apporte le secours d'un frère.
Voilà, messieurs, en dernier mot, Ce que l'Amour fait sur la terre.
Le Vénérable
Que, le bandeau toujours mis sur ses yeux, Le néophyte en ce moment voyage !
Par les travaux éprouvons son courage; N'épargnons point un dieu présomptueux; Et, s'il frémit des maux qu'on lui ménage, Qu'il soit banni pour toujours de ces lLux !
(On t'ait faire à l'Am :>ur les trois voyages, comme à Vénus dans la première part.e.)
Que penses-tu de ce triple voyage ?
L'Amour
** Des trois voyages que j'ai faits, Messieurs, je vais conter l'histoire :
L'Amour, chez vous autres, Français, N'est pas, dit-on, toujours à croire.
Souvent il se prétend vainqueur, Quoique battu dans la carrière; Ce dieu gascon, ce dieu trompeur, Je le renonce pour mon frère.
Moi, je suis vrai, comme autrefois On l'était aux beaux jours d'Homère, Et la plus douce de mes lois Est la vérité tout entière ; Toujours c ussi franc qu'un M;içon, Pour un oui que l'honneur ordonne, L'Amour ne dira jamais non, Pas même aux bords de la Garonne.
J'ai donc vu... Non, je n'ai rien vu, Puisque je n'ai pas la lumière...
Mais, j \i i louché, puis entendu, Cho.,e pour moi bien é.rangère.
Gor^e d'albâtre, aimable voix D'une beauté prête à se rendre, L'Amour n'a pu, pour cette lois, Ni vous toucher, ni vous entendre.
D'abord, à travers les dangers Auxquels un aveugle s'expose, J'ai franchi, je crois, des rochers, Et je ne sais quelle autre chose Sur ces rochers remplis ci'horreurs, Qu'avais-jc à iaire, je vous prie, Moi qui ne sème que des fleurs Dans tous les sentiers de la vie?
Bientôt, frappé d'un grand fracas, Semblable à celui du tonnerre, 11 m'a paru que sous mes pas S'ouvrait l'abîme de la terre ; Au bruit affreux de cent canons, J'avance dans ces lieux d'ala mes, Disant tout bas : « Quoi ! les Maçons Contre l'Amour ont dune des armes? »
Soudain, mille feux a'iumés Embras.nt cette triste enceinte, Et de leurs tisons enflamniés Ma tète elle-même est atteinte. « D'eu ! m'écriai-je, en ce séjour, Où semble régner le carnage, Les Maçons brûlent-ils l'Amour Comme on brûlait au moyen âge ? »
Enfin, au evé de vos désirs, A fini ce tri, le voyage ; J'ai vu cesser mes dépi dsirs.
Et je me suis dit au rivage :
« Il est donc vrai, chez les Maçons, Comme en Egypte et dans la Grèce, Les voyages sont des leçons Et de bonheur et de sagesse. »
Le Vénérable
D.;nsle parvis bâti par Salomon,
Sur les feuillets du grand livre mystique
lî ut e'erit : « Pour devenir Maçon,
C'est peu d'avoir un courag-' héroïque ;
Il faur de plus c. driver sa r.-ison,
Dj la sagesse écouter les maximes,
A la vertu ne jamais faire atTront,
Er publier ses préceptes sublimes. »
Consulte-toi, jeune dieu des amants,
Malgré l'ardeur qui t'anime et te presse,
Si la raison étonne ta faiblesse,
Sors de ce temple ; il en est toujours temps...
[Une pause A ton silence aisément je comprends Que tu sourds à ces lois énoncées:
Eh bien, écoute !... Il faut de tes pensées Qu'on sache ici le plus secret détour, Si toutefois a su penser l'Amour.
Telle est la 1 i e la Maçonnerie, Que de tes mœurs on veut, pour caution, Ici connaître : et ta rel'gion, Et ta croyance, et ta philosophie.
L'Amour
** Des philosophes du vieux temps J'ai toujours suivi la bannière, Et, sur les pas des bonius gens, Du plaisir j'ouvre la carrière :
Point de système, d'arguments, Nuls soucis, un peu de folie, Messieurs, quand on n'a pas vingt ans, C'est la bonne philosophie.
Enfant chéri de la beauté, Dans le monde, j'unis sans cesse Ses devoirs à la volupté Et mes baisers à la sagesse.
Du présent qui fait mon destin J'embellis les jours de ma vie ; Je ne crois guère au lendemain, Et voilà ma philosophie.
Dans un art qui fait le bonheur, Instruit des lois de la nature, Je suis moi-même profess ur, Habile encore plus qu'Epicure.
Loin des regards de leurs mamans, Sur un tapis d'herbe fleurie, Je donne aux filles de quinze ans Des leçons de philosophie.
Dans Cythère, au fond des vergers, Issu de famille idolâtre, J'adore et couvre de baisers Lèvres de roses et sein d'albâtre :
Un cœur simple, sensible, aimant, Est l'autel où je sacrifie; Voilà, Messieurs, jusqu'à présent, Mon culte et ma philosophie.
De la sagesse heureux enfants, Ma croyance, hélas! est la vôtre.
Mes dieux sont des dieux bienfaisants Et du bonheur je suis l'apôtre ; Je mets en joyeuses chansons Ma morale douce et chérie :
Pour être admis chez les Maçons, Faut-il d'autre philosophie ?
Le Vénérable
N'en change point. Il faut à la vertu Joindre les dons que nous fait la nature : Quand on a l'âme et bienfaisante et pure, Plaisir d'amour n'est jamais défendu.
Que penses-tu de l'e'tat misérable Où l'on t'a mis en entrant dans ces lieux ? Dans un cachot, jeté comme un coupable, Nu, sans défense, un bandeau sur les yeux, Parmi des gens que tu ne peux connaître, Et tel enfin qu'en te voyant paraître On te croirait de'chu du rang des dieux ?
L'Amour
** Dans les dangers que sur mes pas Trop souvent le destin fait naître, S'il est pour moi des embarras, Je ne crains pas de les connaître; Car, chacun de vous le sait bien, Quoiqu'on le mette sans défense, L'Amour n'est effrayé de rien, Tant qu'il lui reste l'espérance.
Sous les verroux d'un noir cachot, Par mille fers si l'on m'enchaîne, J'y souffre, sans dire un seul mot Qui puisse dévoiler ma peine ; Car, dans le monde, l'on sait bien Que, intrépide et plein de vaillance, L'Amour n'est effrayé de rien, Tant qu'il lui reste l'espérance.
Des maux qu'à mes sens éperdus Offre la fortune cruelle, L'indifférence ou le refus Me cause une douleur mortelle; Un cœur sensible le sait bien, Enfant timide et sans défense, L'Amour est effrayé d'un rien, Quand il a perdu l'espérance.
Dans les sentiers où du malheur S'offre l'épine déchirante, Au milieu des cris de douleur Que jette une bouche innocente,
Femme gentille le sait bien, Quoique nu, faible et sans défense, L'Amour n'y soufire jamais rien, S'il a pour soutien l'espérance.
Chez le vieil Homère, autrefois, Pour guide j'obtins la Folie, Et l'on sait trop que je lui dois Toutes les erreurs de ma vie ; Chez les Maçons, je le vois bien, Quoique nu, faible et sans défense, L'Amour ne peut faillir en rien, Puisque son guide est l'Espérance.
Le Premier Surveillant
* Amis, cessez de compromettre ici Les Francs-Maçons et leurs triples mystères. Quoi ! vous voulez qu'il soit l'un de vos Frères, Ce dieu méchant, libertin, étourdi, Ce vieil enfant échappé de Cythère.
Pour le scandale et les maux de la terre ? Vous faut-il donc l'en croire à ses discours, Aux vains serments de sa bouche perfide ? Sous les dehors d'une enfance timide, L'Amour, amis, l'Amour trompe toujours.
Amant pervers, enfant cruel et traître, Il a trompé d'innocentes beautés ; Il a trompé celle qui l'a fait naître ; Il a trompé mille divinités !
Il vient ici pour vous tromper, vous, même!... Sa mère ?... Hélas ! dans sa tendresse extrême, De son enfant elle a tu les forfaits.
Vénus a fait ce que doit une mère; Mais nous, faut-il, trop enclins à lui plaire, Taire aujourd'hui les maux qu'il nous a faits? Faut-il rester plus longtemps ses victimes? Non!... Que l'Amour, averti de ses crimes, Trouve chez nous, s'il se peut, des remords 1
Qu'il voie ici les soupirs, et les larmes, Et les douleurs dont il a fait ses charmes !... Du sombre enfer, de l'empire des morts, Pour un instant, s Ttez, ombres plaintives ! Infortunés qu'un souris de l'Amour Sut enivrer de faveurs fugitives 1 Paraissez tous !... Il est venu, le jour Où le méchant doit g mir à son tour !
(Un Expert enlève a l'Amour son bandea Une faible lueur éclaire la salie, les Fieres Servants venan de baisser les becs de az. Au fond, on a dévoué rapidement une toile qui représente de- ruine» d.ms le lointain. Un certain nombre de Frères, drapes en reven.nts et s mutant des ombres, font irrupt ou, errent d ns la salle, s' van ent vjrs l'Amour, po issent un cri et s éioi -tient de lui aussitôt. Que ques autres Frères, déguisés en p.iiloso hes grecs, von. se pi cer < après de colonnes, contre esquelles ils s' ppu,erit, comme s ils étaient plo igés d ms d'.bsorb mtes mé-kations A l'O ient, il n'y a que le transparent figurant la lu e qui soit éclairé. La musique £■ ent.ndre des ajcorus plaintifs^
Une Ombre
* Amour, ici reconnais ton ouvrage; Vois les malheurs que tes trai;s ont causés ! Dans l'univers, il n'est point de rivage Que de nos pleurs ta main n'ait arroses. Contemple au loin ces plaines homicides ; Vois-tu !e sang y couler par torrents ? Reconnais-tu les farouches Atrides ?
N'est-ce point toi qui les fis des tyrans ? Vois-tu ces murs, aux rives du Scamandre, Ces murs sanglants dévorés par tes feux ? C'est toi, toi seul, qui les as mis en cendre !.. . Aux bords des mers, sur un roc sourcilleux, Voici Sapho : trop malheureuse amante, Lorsque tes feux ont causé tous ses maux. De ce rocher, victime gémissante, Ton bras cruel la pou se dans les flots ! Loin d'un amant qu'en vain sa plainte appelle, Voici Médée en proie à ses malheurs :
Tes traits encore irritent ses douleurs; Tu vas bientôt la rendre crim nelle.. . Sur ses enfants, dieux 1 quel sombre regard Vient de jeter cette mère en furie !
Sa main sur eux a levé le poignard ; Tu l'as conduit, cruel ; et de leur vie Le fil nai>santest aussitôt brisé....
Du trait sanglant par ta main aiguise', Regarde, vois cette beauté mourante :
Que t'avait tait cette reine charmante Pour méri er ta haine et ton courroux? Tendre Didon, malheureuse princesse, Dans ton palais tu tombes sous les coups D'un dieu méchant que ta bouche caresse; En expirant, tu baises ses genoux 1
Chœur d'Ombres
** Perfide Amour, dieu cruel et barbare,
Qui de tourments semas nos plus beaux jours, Puisse avec nous, au fond du ne ir Tartare, Un dieu vengeur t'engloutir pour toujours !
Une Ombre
** De tes forfaits gémissantes victimes, Le monde fut abreuvé de nos pleurs ; Nous faut-il donc, pour expier tes crimes, Après la mort, subir d'autres douleurs?
Le Chœur
** Perfide Amour, etc.
Une Ombre
* Parmi les fleurs qui, sous nos pas écluses, Nous promettaient, en ten nom, le bonheur, Combien de f is. as-tu couvert de roses Le trait cruel dont saigna notre cœur !
Le Chœur
Perfide Amour, etc.
Une Ombre ** Viens-tu jouir encor de nos alarmes, En nous offrant tes perfides douceurs ? Le voile tombe: en ce séjour de larmes, On ne croit plus, Amour, à tes faveurs !
Le Chœur
Perfide Amour, dieu cruel et barbare, Qui de tourments semas nos plus beaux jours, Paisse avec nous, au iond du noir Tartare, Un dieu vengeur t'engloutir pour toujours !
(On biss^ ce chœur, la dernière fois. Un Expert remet i l'Amour son bandeau, et l'on rallume en plein les becs de gaz.)
Le Vénérable
A tant de voix qui viennent te confondre, A tout ce sang que ta main a versé, A tes forfaits dont le monde est lassé, Amour, ici qu'oseras-tu répondre ?
L'Amour
** Des maux qu'on reproche à l'Amour Pourquoi d passer la mesure ?
Ne pourrait-il pas, à son tour, Se plaindre, lui, de votre injure?
Du sang qui coule chez les rois Comment voulez-vous qu'il réponde?
Le dieu, dont le monde a fait choix, N'a pas fait les malheurs du monde.
Ces fureurs, ce sang, ces forfaits, Dont on enlaidit mon histoire,
Amants légers, amants irançais,
Non ! jamais vous n'y pourrez croire ;
Chez vous, soupirer plus d'un jour
Est une gothique folie,
Et, lorsque vous mourez d'amour,
Ce n'est que dans la tragédie.
Cet antique amour de Didon,
Ces vieilles fureurs de Méde'e
Ne sont en France qu'un jargon,
Dont vos beautés n'ont point d'idée ;
Des Atridcs le noir tableau
N'y peignit jamais mon empire,
Et le vieux rocher de Sapho
N'est chez vous qu'un conte pour rire.
Qu'une beauté par ses amours
Ait mis Ilion en poussière,
Et qu'un époux à son secours
Ait entraîné la Grèce entière,
Soit; mais ch.z vous autres, plus doux,
L'on sait très bien que, po ;r déendre
L'honneur et les droits d'un époux,
Je ne mets point de ville en cendre.
Au lieu de ces tristes cyprès Dont, chez !es Grecs, on m'environne, Vous le savez, chez les Français, C'est de roses qu'on me couronne:
Au sein des plus heureux loisirs Et près d'une maîtresse aimable, On ne croit bien qu'à mes plaisirs ; Tout le reste n'est qu'une fable !
(On baisse de nouveau les becs a gaz. Une autre toile se déroule au fond de la salle, représentant des cloîtres, en perspective ; on y voit au<si un cimetière, dans lequel des fantômes de religieuses errent p rmi les cyprès et les tombes; enfia. on distingue encor ■, dans un angle de la toile peinte, d'autres religieuses enchaînées au fond d'un cachot , levant au ciel leurs mains s pplian es baignant de leurs larmes le pain noir qui les nourrt et la paille où elles sont couchées (sic. Un Expert ôte à l'Amour son bandeau, afin qu'il contemple cette <cène de désolation. Cette peinture, disposée en transparent, doit se voir très nettement à raison de l'obscurité qui règne dans le reste de la salle.)
Une Voix
Détourne-toi, porte ici tes regards ; Profane Amour, contemple encor tes crimes : Je ne vois point, il est vrai, tes poignards ; Mais à leurs pleurs je connais tes victimes. Écoute-les.... De leurs cris déchirants, De leurs soupirs a gémi cette enceinte : Dans ces déserts, dans ces tristes couvents, Tout contre toi fait entendre sa plainte. Vois-tu là-bas ces horribles cachots, Ces lourds verroux, ces chaînes meurtrières, Ce pain mouillé par des larmes amères Et cette paille où n'est point de repos? C'est le séjour d'une jeune vestale, Dont le cœur tendre et séduit par tes feux A trop connu ta puissance fatale :
Jusqu'à la mort, dans ces funèbres lieux, Retentiront ses soupirs douloureux.
Vois-tu plus loin cette beauté céleste, Aux yeux baissés, au front pâle et modeste? Un dur cilice a couvert ses appâts; Sur son doux cœur, où règne un roi de France, Le repentir a croisé ses beaux bras ; Le deuil, les pleurs, l'austère pénitence Font en ces lieux toute son existence.
Qu'a-t-elle fait pour souffrir en un jour Tous les tourments dont on punit le crime? Tu le sais bien, Amour, perfide Amour, De ton caprice elle est une victime; Elle aima trop et n'eut point de retour. Près de cette ombre et tranquille et souffrante, Vois-tu, cruel, cent vierges aux yeux bleus Aller, venir ?... Leur paupière mourante Couvre un éclair que condamne les cieux ! Telle, au printemps, une rose naissante Se fane, tombe et périt au matin, Quand des beaux jours la sève fécondante Ne porte plus la fraîcheur dans son sein.
Amour, pourquoi de tes flèches cruelles As-tu blessé ces filles du Seigneur ?
Perfide Amour, en les faisant si belles, Il fallait donc leur refuser un cœur !... Mais, au penchant de ce bois solitaire, Triste voile'e et marchant à pas lents, Le front courbé, l'œil fixé vers la terre, Vois-tu cette ombre en proie à ses tourments ? C'est Héloïse : amante infortunée, Ta main l'avait de roses couronnée ; Son cœur connut tes plus rares faveurs; Tu l'enivras de toutes tes douceurs:
Et maintenant, à gémir condamnée, Près de la tombe, elle accuse à la fois Toi, ses plaisirs, et sa flamme et tes lois !
L'Amour
** Des maux dont gémissent les filles, A tort, on m'accuse en ce jour :
Les verroux, les cloîtres, les grilles Ne sont pas l'œuvre de l'Amour.
Si, chef d'un ordre peu sévère, J'eusse édicté des règlements, Jamais fillette de quinze ans N'eût refusé le monastère!
Trop malheureuse et tendre amante, Cette beauté qui dans les pleurs Par amour devient pénitente, Amour n'a pas fait ses malheurs ; O généreuse La Vallière, Un roi seul cause tes tourments ; Et l'Amour, qui fit tes beaux ans, Tient en horreur ton monastère !
Du destin aimable victime, Héloïse voit ses beaux jours Par un abominable crime Ravis aux plus tendres amours :
SœursMac. 16
De cette amante solitaire Loin d'avoir causé les douleurs, J'aurais voulu changer en rieurs Les cyprès de son monastère !
Oui, sous des grilles criminelles,
Gémissent, dans le désespoir,
De nombreuses et tendres belles
Mais, si j'en avais le pouvoir,
Pour vous prouver que leurs misères
N'ont point pour cause mes leçons,
J'introduirais tous les Maçons
Sous les verroux des monastères !
(On repl.-ice le bandeau sur les yeux de l'Amour, et l'on rallume les becs de gaz. La toile peinte, qui avait été déroulée à. l'Orient, est enlevée.)
rDes maux divers qu'on reproche à mon fils L'affreux tableau vient ici de paraître, Tableau si noir, du moins à mon avis, Qu'avec rakon il n'a pu s'y connaître.
Chez les mortels, injustes et méchants, L'Amour, hélas! ainsi que la Fortune, Est, on le sait, par une erreur commune, De leurs malheurs responsable en tous temps. Si par hasard l'ambitieux succombe Dans les projets d'où dépendra son sort, Il fit tout bien, et la Fortune a tort! Par les plaisirs s'il entr'ouvre sa tombe, L'amant trop jeune, égaré par ses feux, Sur l'Amour seul la disgrâce en retombe, Et limprudent n'est plus qu'un malheureux. Telle est, d'ailleurs, la volonté des dieux. Le bien, le mal, ici-bas, se compensent ; Sur le chemin des siècles qui s'avancent, La main du Temps sème, hélas ! en tous lieux, Devant nos pas, et l'épine et la rose ; Et des étés l'empire se compose
De jours sereins et de jours nébuleux.
Qu il soit permis à l'Amour qu'on accuse De nous montrer les heureux qu'il a faits ; Ce beau tableau, si mon cœur ne s'abuse, Pour disculper mon enfant à jamais, Devra suffire à des Maçons français.
Le Vénérable
: Parle, Profane !... Aux; désirs de ta mère Avec plaisir souscrivent les Maçons; Dans ce parvis, fais que nous connaissions Tous les heureux que tes feux ont pu faire-
L'Amour
** Des heureux que l'Amour a faits Vous qui me demandez l'histoire, Ecoutez-moi ; sur deux portraits Aisément on pourra m'en croire. Peintre fidèle, mes couleurs, Je les trouve dans le bocage, Et d'un simple cordon de fleurs Je fais un cadre à mon ouvrage.
Voyez, au bord de ce ruisseau, Dans leur innocence première, Ces deux amants qui d'un ormeau Recherchent l'ombre solitaire:
Tous deux sentent battre leur cœur, Et, tous deux, ils sont du même âge; L'espérance fait leur bonheur, Et voilà déjà mon ouvrage.
Demain, il est fête au hameau ; Tous deux, vous les verrez paraître :
Dans leurs regards un feu nouveau Avec ce beau jour semble naître.
Tout se prépare pour les jeux, Et l'on va danser sous l'ombrage ; Voyez-les se chercher tous deux, Et reconnaissez mon ouvrage.
Déjà, la nuit à l'horizon Prolonge son ombre légère, Et la lune dans le vallon Répand sa paisible lumière; Tous deux par le même chemin Doivent retourner au village ; Tous deux se sont donné la main, Et leur départ est mon ouvrage.
Dans le bosquet mystérieux Qui les couvre de son feuillage, Ils soupirent, et leurs beaux yeux De leurs cœurs disent le langage ; Et, comme ils enlacent leurs bras Pour mieux achever le voyage, Tous les deux, ils font un faux-pas, Et ce faux-pas est mon ouvrage.
Au gré de leurs jeunes désirs, La nuit, épaississant son ombre, Pour ajouter à leurs plaisirs, Se couvre d'un voile plus sombre :
Tous deux, ils se donnent la fleur De l'innocence et du bel âge; Tous deux connaissent le bonheur, Et ce bonheur est mon ouvrage.
Le Vénérable
* De ce bonheur le ravissant tableau Chez les Maçons ne peut manquer de plaire; Mais, en dépit du magique pinceau Qui vient l'offrir aux regnrds de la terre, Comme la rose au matin du printemps Dans son éclat est pourtant périssable, Un tel bonheur passe avec les beaux ans, Et nous voulons un bonheur plus durable.
L'Amour * Jeunes amants, qui du bonheur Cherchez la route difficile, Vous jugez, d'après votre cœur, Que l'Amour seul en est l'asile :
Vous vous trompez ; être enflammé N'est pas toujours l'unique affaire ; Un rien fait que l'on est aime', Un rien fait qu'on cesse de plaire.
Le secret d'être heureux longtemps, Le secret du bonheur suprême, Légers disciples de vingt ans, Apprenez-le de l'Amour même :
Que, tous trois se donnant la main, Comme au premier jour de la terre, L'Amitié, l'Amour et l'Hymen Chez vous joignent leur sanctuaire.
Loin des palais où la grandeur Offre des beautés peu cruelles, Si le secret du vrai bonheur Est dans le nid des tourterelles, C'est que, éternisant leurs amours, L'Amitié, de sa main fidèle, Vient répandre sur leurs beaux jours Une douceur toujours nouvelle.
De Philémon et de Baucis Voyez la paisible chaumière ; Là, deux époux, d'amour unis, Conservent leur flamme première; Époux, amants, dans leur ardeur, A la terre ils servent d'exemple, Et de ce réduit du bonheur Un dieu lui-même a fait son temple.
Jeunes amants, de mes leçons Instruisez vos belles amies, Et, dans vos joyeuses chansons, Ayez pour maximes chéries :
L'Hymen n'est jamais malheureux, Amour dure toute la vie, Quand sous le p .uvoir de ses nœuds La douce Amitié les rallie.
Le Vénérable
Amour, enfin, au gré de tes souhaits,
Dans un instant, finira ta souffrance;
Dans un instant, de la persévérance
Tu connaîtras les durables effets.
Chacun de nous te jugeant en silence,
Au fond du cœur, par trois fois applaudit
Ton goû: exquis, ta rare intelligence
Et les talents dont brille ton esprit.
Mais l'esprit seul est chose bien légère;
Feu d'un moment, sa flamme passagère
Pétille, luit, et ne laisse après soi
Que vain fracas, fragile renommée,
Qui de l'éclair sur la rapide loi
Et comme lui se dissipe en fumée.
D'un cœur bien né les douces qualités,
Tendres vertus que doit avoir un sage,
Chez les Maçons, épris de leurs beautés,
Ont conservé le plus bel apanage.
De ces vertus qu ici nous professons,
La bienfaisance est toujours la première;
Faire du bien, soulager la misère,
Tel est, Amour, le devoir des Maçons.
Quel bien encore as-tu fait à la terre ?
Chez les mortels, où sont les malheureux
Dont ton sourire ait calmé les alarmes?
Par des bienfaits, accumulés sur eux,
As-tu, jamais, as-tu séché leurs larmes?
Près de ce temple, en proie à la douleur,
Des malheureux ont bà'i leurs chaumières;
C'est leur appui ; chaque jour, tous nos P rères
Y vont ouvrir et leur bourse et leur cœur.
Pour pénétrer sous le toit du malheur,
Où sont, dis-nous, tes offrandes premières l
L'Amour
** S'il eût dépendu de l'Amour
D'adoucir l'infortune, Aurais-je souffert un seul jour
Un mal qui m'importune ?
Moi qui des plaisirs et des jeux
Fis le don à la terre, N'aurais-je pas des malheureux
Soulagé la misère ?
Hélas ! jamais aucun trésor
Ne fut en ma puissance, Et des lieux où l'on cherche l'or
Je n'ai pas connaissance ; Quoique issu de riches aïeux,
Simple et sans opulence, Pour soulager les malheureux
Je n'ai que l'espérance.
Tout mon trésor est un carquois
Et des flèches légères ; Ce brillant appui de mes droits,
Je le cède à vos Frères:
L'Amour offrirait avec eux
Tous les biens de la terre, Pourvu qu'ici des malheureux
S'apaisât la misère I
Le Vénérable
Tout est fini.... Mes Frères, satisfaits,
A tes désirs n'ont plus rien qu'ils opposent;
Sois Franc-Maçon, et des lois qu'ils t'imposent
Grave l'esprit dans ton cœur à jamais.
Sur un autel, redoutable au parjure,
Tu vas prêter le terri: le serment :
Malheur à toi, s'il sort d'une àme impure !
Malheur à toi, si ton cœur le dément !..,
Place, à genoux, la main sur cette e'pe'e ; C'est le symbole avoué de l'honneur :
Et crains qu'un jour, indiscret, imposteur, De ton sang même elle ne soit trempée !
( On fait mettre l'Amour à genoux sur les degrés de l'autel.)
L'Amour
** Par tous les dieux, ennemis du parjure, Sur cet autel, je promets aux Maçons Discrétion, amitié franche et pure, Et cœur toujours soumis à leurs sages leçons.
A mes serments, si, parfois infidèle, J'ai pu trahir les secrets du plaisir, C'est que, entraîné toujours de belle en belle, Toujours plaisir nouveau m'invitait à trahir.
Mais aujourd'hui que la Maçonnerie Vient m'enivrer de durables faveurs, Toujours fidèle au serment qui me lie J en ferai mes plaisirs et toutes mes ardeurs.
(On reconduit l'Amour entre les deui colonnes, près de la porte d'entrée.
Le Vénérable
* Enfant des dieux, dans notre sanctuaire, Que cherches-tu?... Dis, que veux-tu de nous ?
L'Amour
* Daignez vous rendre à mes vœux les plus doux ; Accordez-moi, dans ces lieux, la lumière.
( Vénus et les Grâces se rendent l'Occident, entre le^ deux colonnes où elles se groupent autour de l'Amour; elle> tienne .t. chacu e d'une main, son H mbeau, son carquois, 1 ■ arc et ses Mèche-, et, de l'autre main eHes l'enlacent avec des guirlandes dt fleurs. Le temple est alors brillai illuminé, et ton-, Frère ei Sceu à l'ordre, une branche d'acacia main. )
Le Vénérable
* Qu'à mon commandement luise aussitôt le jour! Frères et Sœurs, donnez la lumière à l'Amour !
(Il frappe trois co'ips de ma'llet troisième, on enlève définitivement bandeau qui couvre les yeux de l'Amour.)
Chœur Général
** Offrons tous à l'Amour
L'aimable nom de Frère ;
Car ses yeux, en ce jour, Se sont ouverts à la lumière; Et chantons en chœur tour à tour :
Les Sœurs ** Vive à jamais les Maçons et l'Amour !
Les Frères ** Vive à jamais les Maçons et l'Amour !
Tous ensemble ** Vive à jamais les Maçons et l'Amour !
La Grande Maîtresse
** Amour, Amour, seul espoir de la terre, Des Francs-Maçons partage le bonheur ; Et que ce temple où tu deviens leur Frère De tes plaisirs soit l'asile enchanteur.
Chœur Général ** Offrons tous à l'Amour, etc.
La Sœur Inspectrice
** Aveugle enfant que la Grèce ennemie Priva du jour dont brilla ton berceau, Tu n auras plus pour guide la Folie; Les Francs-Maçons ont levé ton bandeau
— 25o — Chœur Général
** Offrons tous à l'Amour, etc.
( Vénus rend à l'Amour ?on flambeau, en chantant ce qui suit.)
** Au feu sacré de notre sanctuaire,
Rallume, Amour, rallume ton flambeau ; Que, sans brûler, toujours il nous éclaire, Et dans nos cœurs répande un feu nouveau !
Chœur Général
** Offrons tous à l'Amour, etc.
t En chantant le couplet suivant, les Grâces rendent à l'Amour son arc et lui rattachent son carquois.)
Les Grâces
** Reprends ces traits dont la douce puissance Fait soupirer les mortels et les dieux ; Et que jamais la timide innocence N'ait à gémir de tes coups malheureux !
Chœur Général ** Offrons tous à l'Amour, etc.
Un Vieux Maçon
** Au sein des fleurs qui, par trois fois écloses, De triples nœuds enchaînent ks Maçons, Viens, tous les jours, le front paré de roses, Delà sagesse embellir les leçons.
Chœur Général
** Offrons tous à l'Amour, etc.
Trois Jeunes Maçons
** Dans ce parvis que la main de tes Frères A consacré toujours à l'Amitié, Nous te brûlons, sur l'autel des mystères, De notre encens la seconde moitié.
(Ils versent de l'encens dans un réchaud qu'on vient de placer sur l'autel.)
Chœur Général
** Offrons tous à l'Amour
L'aimable nom de Frère;
Car ses yeux, en ce jour, Se sont ouverts à la lumière ; Et chantons en chœur tour à tour:
Les Sœurs l* Vive à jamais les Maçons et l'Amour I
Les Frères
* Vive à jamais les Maçons et l'Amour !
Tous ensemble l* Vive à jamais les Maçons et l'Amour !
( Les Grâces conduisent l'Amour à l'autel ; la musique cesse.)
Le Vénérable
* Par le pouvoir que je tiens de mes Frères, Au nom des dieux, amis de ce séjour,
Je fais Maçon le séduisant Amour Et le déclare admis à nos mystères.
( Tout le monde s'assied pour entendre le discours du Frère Orateur.)
L'Orateur
* Frère, — aujourd'hui, notre famille entière N'a plus ici d'autre nom pour l'Amour, — Dans ce parvis, embelli par ta mère,
Les Francs-Maçons t'offrent un nouveau jour.
Enfant léger de l'antique Cythère,
Un jour trompeur éclairait ton berceau,
Et chez les Grecs les feux de ton flambeau,
Sans l'éclairer, brûlaient souvent la terre.
Aveugle, hélas! en perdant les humains,
Tu te perdais aux sen iers de la vie,
Et, par un don fatal à nos destins,
Pour te guider on t'offrit la Folie!
Dieu malheureux, tous les jours, sous tes pas, A ton insu, s'entr'ouvraient les abîmes, Et tu tombais sur tes propres victimes Dans les dangers que tu ne voyais pas : Mais, aujourd'hui qu'une douce lumière Chez les Maçons remplace ton bandeau, Quand la sagesse allume ton flambeau, Tu vas marcher dans une autre carrière. Plus sûr de toi, plus sûr de tous les traits Qui partiront de tes mains bienfaisantes, Tu n'iras plus, entouré de forfaits, Au cœur trop bon des filles innocentes Faire au hasard des blessures sanglantes. Tu n'iras plus, perfide avec douceur, Semant de rose un dangereux rivage, Aux jeunes gens présenter le bonheur Pour les plonger dans un triste naufrage. Tu n'iras plus du vieillard décrépit Brûler les sens d'une flamme indiscrète; Et tu diras à la vieille coquette Que ton empire est pour elle interdit.
Du feu maçon, qui brûle dans ton âme, Porte aux amants les durables ardeurs ; Au bruit nouveau de tes triples faveurs, Que la beauté s'attendrisse et s'enflamme ! Sur les gazons, sur les tapis de fleurs, Quand tu viendras instruire une innocente, Que par trois fois ta bouche caressante Soir et matin répète la leçon !
Que par trois fois ton heureuse écolière, Dans ses beaux bras tenant l'Amour Maçon, De tes baisers reçoive la lumière !
Loin des dégoûts et des tristes froideurs, Rends à jamais tous les amants fidèles; Que tDn pouvoir rappelle dans nos cœurs Et la constance et les douces langueurs Qu'on ne voit plus qu'au nid des tourterelles ! Au lit d'Hymen reporte les désirs
Et tous les droits dont tu privas ton frère;
Que des e'poux la chaîne plus le'gère
Soit sous ta main la chaîne des plaisirs!
Vois ce niveau qui plane sur nos tètes ;
Apprends de lui ce qu'est l'égalité,
Et que toujours la plus simple beauté
Soit l'ornement et l'orgueil de tes fêtes.
Connais l'équerre, ainsi que le compas;
Sois juste, Amour; ne t'imagine pas
Par le mensonge augmenter ta puissance.
Ce lourd marteau, qu'on mettra dans tes mains,
Ce tablier, tissu par l'innocence,
Sont du travail les emblèmes certains.
De ce travail, dont se remplit la vie,
Il t'appartient d'adoucir les rigueurs;
Amour, Amour, c'est de ta main chérie
Que l'infortune espère des douceurs.
Près de ta mère et des Grâces fidèles,
Chez les Maçons tu viendras chaque jour,
Semant pour eux des fleurs toujours nouvelles,
De ton sourire embellir leur séjour:
Et nous, charmés d'avoir l'Amour pour Frère,
Entre Vénus et nos nouvelles Sœurs,
Nous nous croirons, sous leurs nœuds enchanteurs,
Par ton pouvoir transportés à Cythère ;
Et nous dirons, enlaçant, tour à tour,
L'acacia, les roses sur leurs traces :
« Vive à jamais et Vénus et les Grâces !
Vive à jamais les Maçons et l'Amour! »
( Sur un signal du Vénérable, on forme lachaîne d'union, chaque Frère ayant une Sœur auprès de lui : le Vé érable est entre Vénus et l'Amour, du côté de l'estrade, et, à l'extrémité opposée delà salle, se trouvent les deux Su rveillants mêlés aux trois Grâces. Deux chœurs, l'un de Frères, l'autre de Sœur?, chantent ensemble les couplets, et le baiser maçonnique circule chaque fois après le refrain.)