PYGMÉES
« Ce sont gens de petite estature, car ilz n'ont qu'une coudée de long. » Ils sont dans la force de l'âge à trois ans et vieux à sept ans :
... Dedans vij ans enviellissent Et dès lors viel ils finissent.
Tele gent ont à nom pigaauls, Et sont tuit petit comme nain.
Les ennemis que les pygmées redoutent le plus, ce sont les grues, auxquelles ils font une guerre acharnée. « Hz montent sur des moutons et sur des chèvres, ont des saiettes \ et au temps nouveau , ilz descendent à moult grand ost^ en la mer, et destruisent les œufz des grues et des jeunes faons ^. Et dure ceste
' Des flèches.
^ En grande troupe.
* De leurs petits.
bataille l'espace de trois moys. Et s'ilz attendent oultre, ilz ne peuvent résister à la grand multitude d'oyseaulx qui viennent au païs. Et quand ilz ont eu victoire, ilz font leurs maisons des plumes et des escailles des œufz des grues qu'ilz ont desconfitz. »
Toutefois, s'il faut en croire Mandeville, la victoire ne leur reste pas toujours. Les pygmées, dit-il, « n'ont que trois arpans de grandeur et sont, hommes et femmes, assés belles gens et bien gracieux selon leur petitesse. Et se marient à demy an d'âge, et à deux ou trois portent enfans, et ne vivent que sept ou huyt ans, et sont les meilleurs ouvriers de faire swe qui soyent au monde. Et ont souvent guerre aux oyseaux, qui les prennent et les mengent. »
Barthélémy l'Anglais n'indique pas avec précision le pays où vivaient les pygmées :
c'est, dit-il, sur les montagnes de l'Inde, près de la mer. Il place, moitié en Europe, moitié en Asie, aux environs de l'Albanie, l'Amazonia ou Féminie, pays illustré par les Amazones, qu'on peut bien faire figurer, en compagnie des pygmées , parmi les animaux fabuleux. Au quatorzième siècle, l'existence des amazones né fait pas doute, mais Maude-
ville soutient qu'elles habitent aux environs de la Chaldée, et comme il en parle de visu, ayant visité ce pays après le royaume des pygmées, c'est lui que je vais citer :
Encores plus outre Galdée, écrit-il, est la terre de Amasone, où y n'y a que femmes K..,
Elles ne veulent mie que les hommes ayent seigneurie sur elles, car au temps passé il y a eu ung roy en ce pais, et y demouroyent hommes comme ailleurs.
Et advint que ce roy eut une grant guerre à ceulx de Chiche, et avoit nom Gollomer, et fut occis en la bataille et tous les vaillans hommes de son royaulme.
Et quant la royne et les nobles dames du pais virent qu'elles estoient toutes vefves * et que tout le noble sang estoit perdu, elles se armèrent et, comme désespérées, tuèrent tous les hommes du pais qui estoyent revenus de la bataille, pource qu'elles vouloyent que toutes les femmes du pais fussent vefves comme elles. Et depuis n'ont point voulu souffrir que nul homme demourast illec plus de huyt jours, ne que enfant masle fut nourry entre elles.
Mais celles qui veulent avoir compaîgnie es hommes, elles vont vers les autres terres près d'illec, et ont leurs amis qu'elles visitent. Et
^ En marge, un petit bois représente deux amazones, l'une armée d'un arc, l'autre d'une pique et d'un bouclier. * Veuves.
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demeurent avec eulx dix ou douze jours, et puis s'en retournent. Et si elles ont enfans masles, elles les envoyent aux pères quant ilz savent aller ou sinon elles les occient. Et si c'est une fille, elles la nourrissent et luy ostent une mamelle ; et se elle est gentilfemme elles luy ostent la mamelle senestre pour porter l'escu; et se elle n'est gentilfemme, elles luy ostent la dextrepourmieulx tirer de l'arc, car elles en tirent moult bien.
En cette terre a une royne qui gouverne tout le pais, et obéissent toutes à elle. Cette royne se fait par élection ; et celle qui est la plus vaillante en faitz d'armes, elle est royne, car elles guerroyent moult vaillamment et saignement. Et vont souvent aux gaiges des roys et princes des autres pais pour leur ayder en leurs guerres.
Barthélémy l'Anglais raconte qu'Alexandre le Grand, approchant du royaume des Amazones, leur imposa une lourde contribution de guerre, et menaça de les exterminer si elles refusaient de la payer. La reine lui écrivit une lettre, dont le texte nous a heureusement été conservé :
On se doit moult esmerveiller de ta prudence, qui a ordonné de toy combat re contre femmes. Car, si tu es vaincu de nous, par fortune qui nous soit débonnaire et propice, tu seras confus à tousjours. Mais si tu as de nous victoire, pource que les dieux sont contraires à nous, il te pourra peu pro-
fiter quant à honneur qu'ayes vaincu un troupeau de femmelettes.
Et le véridique historien ajoute :
Quand le roy Alexandre ouyt telle response, il fut esmerveillé de cette prudence. ^ Il appartient, dit-il, à vaincre femmes^ non pas par espées, mais par amours. » Et adonc, leur donna franchise et liberté, et les mit en subjection de son empire, non pas par violence, mais par amytié et par leur volunté.
Après cette digression, revenons aux pygmées. Le savant abbé Banier leur a consacré un travail assez curieux dans les Mémoires de C Académie des inscriptions '. A l'en croire, il faudrait y reconnaître les Péchiniens, peuple d'Ethiopie, le pays, dit-il, où se retirent les grues durant l'hiver. Les Péchiniens étaient de petite taille ; tout ce que l'on a écrit de plus sur eux doit passer pour « ornemens historiques, exagération de poètes accoutumés à défigurer la vérité. »